Mademoiselle La Quintinie/15

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Calmann Lévy (p. 146-149).



XV.

LUCIE À MOREALI.


Turdy, le 13 juin.

Mon ami, vous êtes bien bon pour moi d’avoir écrit cette longue lettre et transcrit ou plutôt traduit la doctrine du père Onorio pour les besoins de mon âme. Je ne sais si ce vénérable religieux est aussi éloquent que vous le faites. Peut-être prêtez-vous à ses idées le secours de votre propre éloquence. N’importe, je ne veux examiner que la doctrine elle-même.

Elle n’est pas nouvelle, c’est celle du beau livre de l’Imitation de Jésus-Christ, qui est considérée par l’Église comme l’introduction à la sainteté ; mais peut-être avons-nous le droit de croire que ces sortes de travaux inspirés sont appropriés au temps où ils éclosent, et qu’ils nous tracent une ligne de conduite peu à peu impossible à suivre, sinon dangereuse et contraire aux progrès de la foi. Est-ce que la foi, est-ce que la notion et l’amour de Dieu ne doivent pas suivre la marche de l’esprit humain de siècle en siècle et se mettre à la tête de toutes les conquêtes, au lieu de se faire traîner ou de protester ?

Ceci nous mènerait bien loin et ne serait que la paraphrase d’une de ces excellentes leçons que vous oubliez, que vous reniez peut-être, mais que j’ai gardées en extraits et en résumés dans mes cahiers du couvent. Cette leçon était intitulée E pur si muove ! Souvenez-vous, mon ami ! Vous nous disiez (et je vous cite à peu près textuellement, car j’ai mon extrait sous les yeux) :

« Oui, elle tournait, la terre, et elle avait toujours tourné, car ce mouvement est sa vie, et, si les juges qui condamnaient Galilée avaient mieux réfléchi et mieux raisonné, ils eussent pu interpréter le miracle de Josué sans faire mentir ni les livres saints, ni les éternelles lois de la nature. Dieu, qui a le pouvoir de faire fonctionner tous les rouages de l’univers, avait bien celui de faire apparaître aux yeux de cette poignée d’hommes qui combattaient en son nom le spectre enflammé d’un soleil immobile, remplaçant pour leur croyance l’astre véritable qui s’éloignait et s’éteignait dans les nuées du couchant.

« C’est ainsi, ajoutiez-vous, qu’en s’attachant quelquefois trop à la lettre, on se jette en des luttes où l’esprit du siècle semble triompher, tandis qu’au fond c’est pourtant l’esprit de Dieu qui éclaire les travaux des savants et des philosophes, soit qu’ils le reconnaissent, soit qu’ils le nient. »

Voilà ce que vous disiez, mon ami. Permettez-moi de m’en tenir à ce doux et clair esprit qui formait le mien, et dont il ne m’est plus possible de changer les conclusions. Votre père Onorio est un saint, je n’en doute pas ; mais il y a des saints qui se trompent, et vous-même êtes forcé de modifier et d’atténuer les conséquences de sa doctrine.

Je n’aime pas l’exagération de parti pris. J’ai aujourd’hui la certitude que l’on peut prendre le sauveur Jésus pour l’idéal de la vie intérieure sans rompre avec les devoirs du temps et du milieu où l’on existe. Cet idéal que l’on porte en soi tend à élever sans cesse la pratique de la vie sociale ; mais je crois qu’il défend aussi de la briser, et que les grandes ruptures avec les devoirs ordinaires sont de grands scandales, pardonnables seulement à qui n’a pas compris ces devoirs-là. Je les ai compris, moi ; je ne peux plus les méconnaître. Je dois et je veux vivre avec mon temps, que Dieu n’a pas maudit. Dieu ne maudit rien, je proteste !

Ne me demandez pas autre chose, mon ami. Vous parler de ce projet de mariage qui vous paraît si funeste m’est encore plus impossible.

Pourquoi ? Je ne sais pas ! Je sens que mon âme aborde un grand mystère, et que cette première lutte avec l’esprit inconnu qui me parle ne peut souffrir de témoin étranger. Je n’oserais dire à mes parents les pensées que je porte en moi, je n’oserais même les dire à celui qui en est l’objet. Il y a là comme un abîme à franchir et comme une montagne à soulever ; c’est je ne sais quelle honte sacrée, si je puis dire ainsi, car elle ne me fait pas rougir de moi-même quand le sang monte brûlant à mes joues. Ne craignez donc pas ! Mon bon ange veille, et il me rassure. Ma conscience n’a pas de détours, elle est donc libre de terreurs. Je sens Dieu en moi comme je ne l’ai jamais senti, et, sans savoir comment il résoudra le problème de ma situation, je suis pénétrée d’une confiance sans bornes dans l’issue qu’il me réserve.

Je ne veux pas faire de controverse avec Émile. Je ne pourrais pas non plus. Je ne me sens de forces réelles que sur des articles de foi où je le sais d’accord avec moi et beaucoup plus fort que moi-même,… aussi fort que vous, mon ami, et ce n’est pas peu dire !

Tranquillisez-vous sur mon compte, et ne pleurez pas notre amitié brisée. Pourquoi le serait-elle, si vous redevenez l’ami que j’ai toujours connu ? Émile lui-même renouera cette amitié quand vous m’autoriserez à la lui dire, et quand vous aurez reconnu en lui un guide sûr, éclairé, légitime enfin pour mon âme. Voyez-le donc, parlez-lui de moi, de lui, faites-vous apprécier, obtenez sa confiance : je consens à ne me prononcer dans un sens ou dans l’autre qu’après cette épreuve ; mais soyez vous-même, mon ami, et mettons tout à fait de côté l’influence hors de saison qui a dicté votre dernière lettre.

Lucie.