Mademoiselle de La Seiglière (RDDM)/6

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Mademoiselle de La Seiglière (RDDM)
Revue des Deux Mondes, période initialetome 8 (p. 906-930).
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MADEMOISELLE

DE LA SEIGLIÈRE.


DERNIÈRE PARTIE.[1]


XII.


Pourquoi Mlle de La Seiglière s’était-elle échappé tout d’un coup des bras de son père ? pourquoi, quelques instans auparavant, la pâleur de la mort avait-elle passé sur son front ? pourquoi presque aussitôt tout son sang avait-il reflué violemment vers son cœur ? pourquoi, tandis que le marquis essayait de lui démontrer la nécessita d’une alliance avec Bernard, venait-elle de s’enfuir, agitée, tremblante, éperdue, et cependant vive, heureuse et légère ? Elle-même n’aurait pu le dire. Arrivée au fond du parc, elle se laissa tomber sur un tertre, et des larmes silencieuses roulèrent sans effort le long de ses joues, perles humides, gouttes dé rosée sur les pétales embaumes d’un lis. Ainsi le bonheur et l’amour ont des pleurs pour premier sourire, comme s’ils avaient l’un et l’autre en naissant l’instinct de leur fragilité et la conscience qu’ils naissent pour souffrir. On touchait à la fin d’avril. Le parc n’était pas assez vaste pour contenir l’ivresse de son âme, Hélène se leva et gagna la campagne. Sous ses pieds, la terre était en fleurs, le ciel bleu souriait sur sa tête, la vie chantait dans son jeune sein. Elle avait oublié Raoul et songeait à peine a Bernard. Elle allait au hasard, absorbée par une pensée vague, mystérieuse et charmante, s’arrêtant de loin pour en respirer le parfum et reportant à Dieu les joies qui l’inondaient dans tous les replis de son ame ; car c’était, ainsi que nous l’avons dit déjà, une nature grave aussi bien que tendre, et profondément religieuse. Ce ne fut qu’en voyant le soleil baisser à l’horizon, qu’Hélène songea à reprendre le chemin du château. En revenant, du haut de la colline qu’elle avait gravie et qu’elle se préparait à descendre, elle aperçut Bernard qui passait à cheval dans le creux du vallon. Elle tressaillit doucement, et son regard ému le suivit long-temps dans la plaine. Elle revint en réfléchissant sur la destinée de ce jeune homme qu’elle croyait pauvre et déshérité, et, pour la première fois, Mlle de la Seiglière se prit à contempler avec un sentiment de bonheur et d’orgueil le château de son père qu’embrasaient les rayons du couchant, et la mer de verdure que les brises du soir faisaient onduler à l’entour. Cependant, en découvrant sur l’autre rive le petit castel de Vaubert sombre et renfrogné derrière son massif de chênes, dont le printemps n’avait point encore reverdi les rameaux, elle ne put se défendre d’un mouvement de tristesse et d’effroi, comme si elle comprenait que c’était de là que devait partir le coup de foudre qui briserait sa vie tout entière. Ce coup de foudre ne se fit pas attendre. Arrivée à la grille du parc, Hélène allait en franchir le seuil, lorsqu’elle fut abordée par un serviteur de la baronne qui lui remit un paquet sous enveloppe, scellé d’un triple cachet aux armes des Vaubert. En reconnaissant à la suscription l’écriture du jeune baron qui était arrivé la veille et qu’elle ne savait pas de retour, l’enfant pâlit, déchira l’enveloppe d’une main tremblante, et trouva, mêlée à ses propres lettres que lui renvoyait Raoul, une lettre de ce jeune homme. Hélène en déchira les feuillets encore tout humides, et, après l’avoir lue sur place, elle demeura atterrée, comme si en effet le feu du ciel venait de tomber à ses pieds.

Assez semblable à ces automates qu’en pressant un ressort on fait à volonté paraître et disparaître, M. de Vaubert était revenu comme il était parti, sur un mot de sa mère, avec le même sourire sur les lèvres et le même nœud à sa cravate. Pour n’être pas précisément un aigle, n’était, à tout prendre, un esprit droit, une ame honnête, un cœur bien placé. Non-seulement il n’avait jamais trempé dans les intrigues de sa mère, mais, grâce aux trésors d’intelligence et de perspicacité que lui avait départis le ciel, nous pouvons affirmer qu’il ne les avait même pas soupçonnées. Jusqu’à présent, il avait naïvement pensé, comme Hélène, que le vieux Stamply, en se dépouillant, n’avait fait que restituer aux La Seiglière des biens qui ne lui appartenaient pas, et qu’en ceci le bonhomme avait obéi seulement aux suggestions de sa conscience. Raoul ne s’était jamais, à vrai dire, beaucoup préoccupé de toute cette affaire, et n’en avait vu que les résultats, qui pour parler net, ne lui déplaisaient pas. Pauvre, il avait eu de tout temps le goût de l’opulence, et n’imaginait pas qu’un cadre d’un million pût rien gâter à un joli portrait. Toutefois, il aimait Hélène moins pour sa fortune que pour sa beauté ; il l’aimait à sa manière, froidement, mais noblement ; sans passion, mais aussi sans calcul. Il savait d’ailleurs ce que vaut une parole donnée et reçue ; jamais le souffle des vils intérêts n’avait flétri sa fleur d’honneur et de jeunesse. En apprenant ce qui s’était passé durant son absence, la résurrection miraculeuse du fils Stamply, son retour au pays, son installation au château, ses droits incontestables, d’où résultait inévitablement la ruine complète du marquis et de sa famille, M. de Vaubert, comme on le peut croire, ne se livra point à de bien vifs transports d’allégresse ; son visage s’allongea singulièrement, et le jeu de sa physionomie n’exprima qu’une satisfaction médiocre ; mais lorsqu’après lui avoir montré le fond des choses, Mme de Vaubert demanda résolument à son fils quel parti il comptait prendre en ces conjonctures, le jeune homme releva la tête et n’hésita pas un instant. Il déclara simplement, sans effort et sans enthousiasme, que la ruine du marquis ne changeait absolument rien aux engagemens qu’il avait contractés vis-à-vis de sa fille, et qu’il était prêt à épouser, comme par le passé, Mlle de La Seiglière.

— Je n’attendais pas moins de vous, répliqua Mme de Vaubert avec fierté ; vous êtes mon noble fils. Malheureusement ce n’est pas tout. Le marquis, pour conserver ses biens, a résolu de marier sa fille à Bernard.

— Eh bien ! ma mère, répondit M. de Vaubert, qui ne laissa voir aucune émotion, si Mlle de la Seiglière croit pouvoir, sans forfaire à l’honneur, retirer sa main de la mienne, que Mlle de la Seiglière soit libre ; mais je ne cesserai de me croire engagé vis-à-vis d’elle que lorsqu’elle aura cessé la première de se croire engagée vis à-vis de moi.

— Vous êtes un noble coeur, s’écria avec un mouvement de joie la baronne, qui comprit que l’affaire s’allait entamer ainsi qu’elle l’avait souhaité. Écrivez donc en ce sens à Mlle de la Seiglière. Soyez digne, mais aussi soyez tendre, afin qu’on ne puisse pas supposer que vous avez écrit seulement pour l’acquit de votre conscience. Cela fait, quoi qu’il arrive ensuite, vous aurez dignement accompli la destinée d’un amant fidèle et d’un preux chevalier.

Sans plus tarder, M. de Vaubert se mit devant un bureau, et sur un joli papier qu’il avait rapporté de Paris, glacé, musqué, timbré aux armes de sa maison, il écrivit les lignes suivantes, auxquelles la baronne, après en avoir pris connaissance, donna sa maternelle approbation, bien qu’elle eût désiré y trouver plus de passion et de tendresse. Ainsi les hostilités allaient commencer ; entre les mains de la rusée baronne, ce double feuillet de papier lustré, armorié, parfumé, et couvert sur la première page d’une belle écriture anglaise, n’était rien moins qu’une bombe qui, lancée dans la place, devait, en éclatant, exercer des ravages prévus, calculés et d’un effet à peu près certain.


« Mademoiselle,

« J’arrive et j’apprends en même temps la révolution qui s’est opérée dans votre destinée, et les nouvelles dispositions qu’a prises M. votre père pour replacer sur votre tête l’héritage de ses ancêtres, que vient de lui ravir le retour du fils de son ancien fermier. Qu’à ces fins M. le marquis ait cru pouvoir prendre sur lui de désunir deux mains et deux cœurs unis depuis dix ans devant Dieu, Dieu en jugera ; je m’abstiens. Il ne sied pas d’ailleurs à la pauvreté de se mettre en balance avec la fortune. Seulement, il est de mon honneur, bien moins encore que de mon amour, de vous déclarer, mademoiselle, que si vous ne partagiez pas en ceci les sentimens de M. votre père, et ne pensiez pas, comme lui, que la foi jurée ne soit qu’un vain mot, j’aurais autant de bonheur à partager avec vous ma modeste condition que vous en auriez eu vous-même à partager avec moi votre luxe et votre opulence. Après cet aveu, dont vous ne me ferez pas l’outrage de suspecter la sincérité, je n’ajouterai pas un mot ; c’est à vous seule qu’il appartient désormais de décider de mon sort et du vôtre. Si vous repoussez mon humble offrande, reprenez ces lettres qui ne m’appartiennent plus ; je souffrirai sans me plaindre ni murmurer. Si vous consentez, au contraire, à venir embellir ma vie et mon foyer, renvoyez-moi ces précieux gages, je les presserai avec joie et reconnaissance contre un cœur fidèle et dévoué, qui n’attend plus que votre réponse pour savoir s’il doit vivre ou mourir.

« Raoul. »


Ramenée violemment au sentiment de la réalité, Hélène n’hésita pas plus que Raoul n’avait hésité. Après être sortie de l’espèce de stupeur dans laquelle venait de la jeter la lecture de ces quelques lignes elle courut à son appartement, et là, étouffant sans faiblesse le rêve d’une heure au plus, rayon éteint aussitôt qu’entrevu, fleur brisée au moment d’éclore, elle prit une plume pour écrire elle-même, et signer l’arrêt de mort de son propre bonheur ; mais, n’en trouvant pas le courage, elle se contenta de mettre ses lettres sous enveloppe et de les renvoyer immédiatement à Raoul. Cela fait, elle cacha sa tête entre ses mains, et ne put s’empêcher de verser quelques larmes, bien différentes, hélas ! de celles qu’elle avait répandues le matin. Cependant sous la mélancolie d’un vague regret à peine défini, elle sentit bientôt une sourde inquiétude remuer et gronder dans son sein. En lisant d’un seul regard le billet de M. de Vaubert, elle n’avait vu clairement et nettement compris qu’une chose, c’est que ce jeune homme la rappelait solennellement à la foi jurée sous peine de parjure et de trahison ; dans l’exaltation de sa conscience, Hélène avait négligé le reste. Une fois apaisée par le sacrifice, l’esprit plus calme et les sens plus rassis, elle se remémora peu à peu quelques expressions de la lettre de son fiancé, auxquelles sa pensée ne s’était pas arrêtée d’abord, mais qui avaient laissé en elle une impression confuse et pénible. Tout d’un coup, ses souvenirs se dégageant et devenant de plus en plus distincts, elle prit entre sa robe et sa ceinture le billet de Raoul, qu’elle avait glissé là, sans doute pour défendre et protéger son cœur ; et, après l’avoir relu attentivement, après avoir pressuré chaque mot et creusé chaque phrase pour en faire jaillir la lumière, Mlle de La Seiglière le relut encore une fois ; puis, passant insensiblement de la surprise à la réflexion, elle finit par s’abimer dans une méditation profonde.

C’était un esprit pur, un cœur pieux et fervent ; une âme immaculée qui n’avait jamais touché, même du bout des ailes, aux fanges de la vie. Toutes les illusions habitaient dans son sein. Elle croyait au bien naturellement, sans effort, et n’avait jamais soupçonné le mal. Pour tout dire en un mot, telle était sa naïve candeur, qu’il ne lui était pas arrivé de suspecter là loyauté, la bonne foi et le désintéressement de Mme de Vaubert elle-même. Toutefois, depuis l’installation de Bernard, elle avait compris vaguement qu’il se tramait autour d’elle quelque chose d’équivoque et de mystérieux. Quoique d’un naturel ni défiant ni curieux, elle s’en était confusément préoccupée, surtout en voyant s’altérer et s’assombrir l’humeur de son père, qu’elle avait connu de tout temps, même au fond de l’exil, joyeux, souriant, étourdi, charmant. Elle s’était étonnée de la subite disparition de Raoul et de son absence prolongée, qu’on n’avait pu réussir à motiver suffisamment : elle n’était pas sans avoir remarqué le brusque changement qui s’était opéré tout d’un coup dans les mondaines habitudes du marquis et de la baronne, à partir du jour où Bernard avait partagé la vie du château ; enfin, elle s’était demandé parfois, à ses heures de trouble et d’épouvante, comment il se pouvait faire que ce jeune homme, dans la force de l’âge, acceptât si long-temps une condition humiliante et précaire, au lieu de chercher à se créer une position indépendante, ainsi qu’il aurait convenu à un caractère énergique et fier. Que se passait-il ? Hélène l’ignorait ; mais à coup sur il se passait quoique chose d’étrange qu’on s’étudiait à lui cacher. La lettre du jeune baron fut un éclair dans cette sombre nuit. À force d’y réfléchir, si Mlle de la Seiglière ne devina point la vérité tout entière et dans tout son éclat, du moins la vit-elle apparaître comme un point lumineux qui, bien que presque imperceptible, la dirigea dans ses investigations. Une fois sur la voie, Hélène se souvint de quelques discours inachevés, échappés au vieux Stamply, durant le cours de sa longue agonie, et dont elle avait alors essayé vainement d’interpréter le sens : elle se rappela dans tous ses détails l’accueil empressé, plus qu’hospitalier, qu’on avait fait au retour du fils, après avoir humilié la vieillesse du père ; bref, elle promena, comme un flambeau, le billet de Raoul à travers tous les incidens qui avaient signalé le séjour de Bernard, et dont elle s’était jusqu’à présent épuisée en efforts inutiles pour soulever le voile et percer la morne obscurité. D’épisode en épisode, elle en vint ainsi à se demander pourquoi la baronne semblait s’être retirée du château depuis une semaine et plus, pourquoi M. de Vaubert, au lieu d’écrire, ne s’était pas présenté en personne ; puis, lorsqu’en fin elle en fut arrivée à l’entretien qu’elle avait eu quelques heures auparavant avec son père, sentant ici tout son sang indigné lui monter au visage, elle se leva fièrement et sortit d’un pas ferme pour aller trouver le marquis.

À la même heure, assis auprès d’un guéridon, notre marquis, en attendant le dîner, était occupé à tremper des mouillettes de biscuit dans un verre de vin d’Espagne et, quoique cruellement frappé dans son orgueil, il se sentait pourtant en appétit, et jouissait de ce sentiment de bien-être et de satisfaction qu’on éprouve après avoir subi une opération douloureuse devant laquelle on avait long-temps reculé. Il en avait fini avec la baronne, s’était à peu près assuré des dispositions de sa fille, et, quant à l’assentiment de Bernard, il ne s’en préoccupait pas. Peu expert en matière de sentiment, ainsi qu’il l’avait dit lui-même, cependant le marquis s’y entendait assez pour avoir pu depuis long-temps entrevoir que le hussard n’était pas insensible à la beauté d’Hélène ; d’ailleurs il aurait bien voulu voir que ce fils de vilain ne s’estimât pas trop heureux de mêler le sang de son père à celui de ses anciens seigneurs. Là-dessus, il était tranquille ; seulement il s’affligeait de n’avoir pas rencontré auprès de sa fille plus d’obstacle et de résistance. L’idée qu’une La Seiglière pouvait aimer un Stamply le plongeait dans une consternation impossible à dépeindre ; c’était la lie de son calice. — Que la main se mésallie, mais, vive Dieu ! sauvons du moins le cœur ! se disait-il avec indignation. En revanche, ce qui le charmait dans cette aventure, c’était de penser à la mine que devaient faire dans leur petit castel Mme de Vaubert et son grand-benêt de fils. En y réfléchissant, le diable de marquis se frottait les mains, se renversait sur son fauteuil, se livrait à des ébats de chat en gaieté, et, se rappelant ce que la baronne lui avait tant de fois répété, que Paris vaut bien une messe, il éclatait de joie dans sa peau en songeant que tout ceci allait finir précisément par une messe, par une messe de mariage. Il était dans un de ces accès de gaillarde humeur, quand la porte du salon s’ouvrit, et Mlle de La Seiglière entra, si grave, si fière, si vraiment royale, que le marquis, après s’être levé pour l’entourer de ses bras caressas, resta interdit devant elle.

— Mon père, dit aussitôt d’une voix altérée, mais calme, la belle et noble créature, répondez-moi franchement, loyalement, en bon gentilhomme, et, quoi que vous ayez à me révéler, soyez sûr d’avance que vous ne me trouverez jamais au-dessous des devoirs et des obligations que pourra m’imposer le soin de votre propre gloire. Répondez-moi donc sans détour, je vous en prie au nom du Dieu vivant, au nom de ma sainte mère, qui nous voit et qui nous écoute.

— Ventre-saint-gris ! pensa le marquis déjà troublé, voici un début qui ne me promet rien de bon.

— Mon père, demanda la jeune fille avec assurance, à quel titre M. Bernard habite-t-il au milieu de nous ?

— Quelle question ! s’écria le marquis de plus en plus alarmé, mais faisant encore bonne contenance ; à titre d’hôte et d’ami, j’imagine. Nous devons assez à la mémoire de son bonhomme de père pour que nul n’ait le droit d’être surpris de voir ce jeune homme à ma table. À propos, ajouta-t-il en itrant de son gousset une montre d’or émaillé suspendue à une chaîne chargée de breloques, de bagues et de cachets, est-ce que ce maraud de Jasmin ne sonnera pas le dîner aujourd’hui ? Tu vois bien ce petit bijou ? regarde-le, ça n’a l’air de rien ; en réalité, ça vaut à peine un écu de six livres ; je ne le donnerais pas pour les diamans de la couronne. C’est une histoire qu’il faut que je te conte. Imagine-toi qu’un jour, c’était en mil sept cent…

— Mon père, vous avez une autre histoire à me raconter, dit gravement Hélène en l’interrompant avec autorité, une histoire plus récente ; et dans laquelle il est aussi question d’un joyau, mais plus précieux que celui-là, puisqu’il s’agit de notre honneur. M. Bernard est ici a titre d’hôte, m’avez-vous répondu ; mon père, il vous reste encore à m’apprendre qui de nous ou de lui reçoit l’hospitalité, qui de lui ou de nous la donne.

À ces mots, et sous le regard qu’Hélène venait d’attacher sur lui, le marquis, plus blanc que le jabot de sa chemise, se laissa lourdement tomber dans un fauteuil.

— Tout est perdu ! se dit-il avec un morne désespoir ; l’enragée baronne a parlé.

— Enfin, mon père, reprit l’impitoyable enfant en croisant ses bras sur le dos du fauteuil dans lequel M. de La Seiglière s’était affaissé, je vous demande si nous sommes ici chez M. Bernard ou si ce jeune homme est ici chez nous.

Las de ruse et de mensonge, convaincu d’ailleurs que sa fille était au courant de tout, le marquis ne songea plus qu’à corriger la vérité et à la mitiger de son mieux dans ce qu’elle pouvait avoir de trop amer pour son orgueil et pour son amour-propre.

— Ma foi ! s’écria-t-il en levant d’un air exaspéré, si tu veux que je te le dise, moi-même je n’en sais rien. On a profité de mon absence pour faire un code de lois infames ; M. de Buonaparte, qui ne m’a jamais aimé, a glissé là-dedans un article tout exprès pour embrouiller mes affaires. Il y a réussi, le Corse ! Les uns prétendent que je suis chez Bernard, les autres affirment que Bernard est chez moi ; ceux-ci que le vieux Stamply m’a tout donné, ceux-là qu’il m’a tout restitué. Tout ceci, vois-tu, c’est la bouteille à l’encre ; Des Tournelles ne sait qu’en penser, et le diable y perdrait son latin. Au reste, ma fille, il est bon que tu saches que c’est cette infernale baronne qui nous a mis dans ce mauvais pas. Rappelle-toi comme nous vivions gentiment tous deux dans notre petit trou d’Allemagne ! Voici qu’un jour Mme de Vaubert, — apprends à la connaître, — s’imagine de vouloir me faire rentrer dans la fortune de mes pères, sachant bien qu’aux termes de nos conventions, cette fortune reviendrait plus tard à son fils. Elle m’écrit que mon ancien fermier est bourrelé de remords, qu’il m’appelle à grands cris et ne saurait mourir en paix qu’après m’avoir rendu tous mes biens. Je crois cela, moi ! j’ai pitié de la conscience troublée de ce brave homme, et ne veux pas qu’on puisse m’accuser d’avoir causé la perte d’une ame. Je pars, je me hâte, j’arrive, et qu’est-ce que je découvre un beau matin ? que ce digne homme ne m’a rien rendu, et que c’est un cadeau qu’il m’a fait. Voilà du moins ce que disent mes ennemis ; j’en ai, des ennemis car, ainsi que le disait Des Tournelles, quel être supérieur n’en a pas ? Sur ces entrefaites, Bernard, qu’on croyait mort, nous tombe sur la tête comme un glaçon de Sibérie. Que va-t-il se passer ? M. de Buonaparte a si bien arrangé les choses, qu’il est impossible de s’y reconnaître. Suis-je chez Bernard ? Bernard est-il chez moi ? je n’en sais rien, il n’en sait rien ; Des Tournelles lui-même n’en sait pas davantage. Telle est l’histoire et telle est la question.

Hélène avait grandi et s’était élevée en dehors de toutes les préoccupations de la vie réelle. Elle n’avait jamais rien soupçonné des intérêts positifs qui jouent un si grand rôle dans l’existence humaine, qu’elle l’absorbent presque tout entière. N’ayant sur toutes choses reçu d’autres enseignemens que ceux de son père, qui était l’ignorance la mieux nourrie, la plus sereine et la plus fleurie du royaume, les connaissances qu’avait Mlle de La Seiglière en droit français se trouvaient égaler les notions qu’elle pouvait avoir sur la législation japonaise ; mais cette enfant, qui ne savait rien, possédait pourtant une science plus grande, plus sûre et plus infaillible que celle des jurisconsultes les plus habiles et des légistes les plus consommés. Dans une ame honnête et simple, elle avait conservé aussi pur, aussi limpide, aussi lumineux qu’elle l’avait reçu, ce sentiment du juste et de l’injuste que Dieu a déposé comme un rayon de sa suprême intelligence dans le sein de toutes ses créatures. Elle ignorait les lois des hommes ; mais la loi naturelle et divine était écrite dans son cœur comme sur des tablettes d’or, et nul souffle malsain, nulle passion mauvaise n’en avait altéré le sens ni terni les sacrés caractères. Elle dégagea donc sans efforts la vérité des nuages dont son père cherchait encore à l’obscurcir ; sous la broderie, elle sut démêler la trame. Tandis que le marquis parlait, Hélène s’était tenue debout, calme, impassible, pâle et froide. Lorsqu’il se fut tu, elle alla s’accouder sur le marbre de la cheminée, et demeura long-temps silencieuse, les doigts perdus sous les nattes de ses cheveux, et regardant avec une muette épouvante l’abîme dans lequel elle venait d’être précipitée, comme une colombe mortellement atteinte en glissant dans l’azur du ciel, et qui tombe, l’aile fracassée, sanglante et palpitante encore, entre les roseaux d’un marais impur.

— Ainsi, mon père, dit-elle enfin sans changer d’attitude et sans tourner les yeux vers l’infortune gentilhomme, qui, ne sachant plus à quel saint se vouer, rôdait autour de sa fille comme une ame en peine ; ainsi ce vieillard, dont la vie s’est achevée tristement dans l’abandon et dans la solitude, s’était dépouillé pour nous enrichir ! Ah ! béni soit Dieu qui m’inspira d’aimer cet homme généreux, puisque, sans moi, notre bienfaiteur serait mort sans une main amie pour lui fermer les yeux.

— Que veux-tu ? s’écria le marquis d’un air confus ; la baronne s’est montrée en tout ceci d’une ingratitude horrible. Moi, je l’aimais, ce vieux ; il me réjouissait ; je lui trouvais bonne façon : là, vrai, j’avais plaisir à le voir. Eh bien ! la baronne ne pouvait pas le souffrir. J’avais beau lui dire : — Madame la baronne, ce vieux Stamply est un brave homme ; il nous a fait du bien ; nous lui devons quelques égards. Si j’avais voulu la croire, j’aurais fini par le chasser de ma maison. Le roi lui-même m’eût prié de le faire, que je n’y aurais point consenti.

— Ainsi, reprit Hélène après un nouveau silence, quand ce jeune homme s’est présenté armé de ses droits, au lieu de lui restituer loyalement les biens de son père et de nous retirer tête haute, nous avons obtenu, à force d’humilité, qu’il consentit à nous garder et à nous laisser vivre sous son toit ! De votre fille, qui ne savait rien, vous avez fait votre complice !

— J’ai voulu partir, s’écria le marquis ; Bernard venait de se nommer que j’avais déjà pris ma canne et mon chapeau. C’est la baronne qui m’a retenu ; c’est elle qui nous a joués tous ; c’est elle qui nous a tous perdus.

Ici, Mlle de La Seiglière se retourna fièrement, prête à demander compte à son père de l’entretien qu’ils avaient eu tous deux dans cette même chambre, quelques heures auparavant ; mais la parole expira sur ses lèvres : sa poitrine se gonfla, son front se couvrit de rougeur, et, se jetant dans un fauteuil, elle fondit en pleurs, et son sein éclata en sanglots. Était-ce seulement l’orgueil révolté qui se plaignait en elle, et l’amour étouffé ne mêlait-il pas ses soupirs aux cris de la dignité offensée ? Le cœur le plus pur et le plus virginal est encore un abîme où la sonde s’égare, et dont pas une n’a touché le fond. En voyant le désespoir de sa fille, le marquis acheva de perdre la tête. Il se précipita aux genoux d’Hélêne, et lui prit les mains, qu’il couvrit de baisers, en pleurant de son côté comme un vieil enfant qu’il était.

— Ma fille ! mon enfant ! disait-il en la pressant entre ses bras ; calme-toi, ménage ton vieux père ; ne le fais pas mourir de douleur à tes pieds. Veux-tu partir ? partons. Allons vivre au fond des bois comme deux sauvages ; si tu l’aimes mieux, retournons dans notre vieille Allemagne. Qu’est-ce que ça me fait, à moi, la fortune pourvu que tu ne pleures pas ? La fortune ! je m’en soucie comme de ça ! En vendant mes bijoux, ma montre et mes breloques, j’aurai toujours des fleurs pour mon Hélène. Allons je ne sais où ; je serai bien partout où tu me souriras. Je te contais ce matin que je n’avais plus qu’un souffle de vie ; je mentais. J’ai une santé de fer. Regarde ce mollet ; si l’on ne dirait pas du bronze coulé dans un bas de soie ! Cet hiver, j’ai tué sept loups ; je fatigue Bernard à me suivre, et j’espère bien enterrer la baronne, qui a quinze ou vingt ans de moins que moi, à ce qu’elle prétend, car je la connais trop maintenant pour croire seulement la moitié de ce qu’elle avance. Vite donc, essuyons ces beaux yeux ; un sourire, un baiser, ton bras sur mon bras, et, gais Bohémiens, vive la pauvreté !

— Ah ! mon noble père, je vous retrouve enfin ! s’écria Mlle de La Seiglière avec un élan de joie. Vous l’avez dit, partons ; ne restons pas ici davantage : nous n’y sommes restés déjà que trop longtemps.

— Partir ! s’écria l’étourdi gentilhomme, qui ne s’était pas assez défié de son premier mouvement, et qui pour beaucoup aurait voulu pouvoir rattraper les paroles imprudences qui venaient de lui échapper ; partir ! répéta-t-il avec stupeur. Eh ! ma pauvre fille, où diable veux-tu que nous allions ? Tu ne sais donc pas que je suis en guerre ouverte avec la baronne, et qu’il ne nous reste même plus la ressource d’aller maigrir à sa table et greloter à son foyer !

— Si Mme de Vaubert nous repousse, nous irons où Dieu nous conduira, répondit Hélène ; mais du moins nous nous sentirons marcher dans le chemin de notre honneur.

— Voyons, voyons, dit M. de La Seiglière en s’asseyant d’un air câlin à côté d’Hélène, c’est très bien qu’on aille où Dieu vous conduit, on ne saurait choisir un meilleur guide ; malheureusement Dieu, qui donne le couvert et la pâture aux petits des oiseaux, n’est pas si libéral envers les petits des marquis. Il est charmant de se dire ainsi : Partons, allons où Dieu nous mène ! cela plaît aux jeunes imaginations ; mais quand on est parti et qu’on a fait six lieues et qu’on arrive au soir avec la perspective de coucher, sans avoir soupé, à la belle étoile, on commence à trouver le chemin de Dieu un peu rude. S’il ne s’agissait que de moi, voici beau temps que j’aurais chaussé les sandales du pèlerin et repris le bâton de l’exil ; mais il s’agit de toi, mon Hélène ! Laissons là ces pieux enfantillages ; causons raisonnablement, avec calme, ainsi qu’il convient entre de vieux amis comme nous. Voyons, est-ce qu’il n’y aurait pas un moyen d’arranger cette petite affaire à la satisfaction de toutes les parties intéressées ? Est-ce que, par exemple, ce que je te disais ce matin…

— Ce serait votre honte et la mienne, répliqua froidement Hélène. Savez-vous ce que dirait le monde ? Il dirait que vous avez vendu votre fille ; la pauvreté n’a pas droit de mésalliance. Que penserait M. de Vaubert ? et que penserait-il, ce jeune homme au-devant de qui je suis allée avec empressement, le croyant pauvre et déshérité ? Tandis que l’un m’accuserait de trahison, l’autre me soupçonnerait de n’avoir fait la cour qu’à sa fortune, et tous deux me mépriseraient. Marquis de La Seiglière, relevez la tête et le cœur : noblesse et pauvreté obligent. Qu’y a-t-il d’ailleurs de si effrayant dans la destinée qui nous est échue ? Sommes-nous sans asile ? Je réponds de M. de Vaubert.

— Mais, ventre-saint-gris, s’écria le marquis, je te répète qu’entre la baronne et moi c’est une guerre à mort.

— Le roi nous aidera, dit Hélène ; il doit être bon, juste et grand, puisqu’il est le roi.

— Ah ! bien oui, le roi ! il ne se doute même pas de ce que j’ai fait pour lui. L’ère des grandes ingratitudes date de l’établissement de la monarchie.

— J’irai me jeter à ses pieds, je lui dirai : Sire…

— Il refusera de t’entendre.

— Eh bien ! mon père, s’écria Mlle de La Seiglière avec fermeté, il vous restera votre fille. Je suis jeune et j’ai bon courage ; je vous aime, je travaillerai.

— Pauvre enfant, dit le marquis en baisant l’une après l’autre les mains de la blonde héroïne ; le travail de ces jolis doigts ne suffirait pas à nourrir une alouette en cage. Pour en revenir à ce que je te disais ce matin, tu prétends donc que ce serait ma honte et la tienne ? Je me pique d’avoir l’épiderme de l’honneur quelque peu chatouilleux, et pourtant en ceci je ne vois pas les choses comme toi, mon Hélène. Mettons de côté la question du monde ; quoi qu’on fasse et à quelque parti qu’on se rende, le monde y trouve toujours à gloser : fou qui s’en soucie ! Tu crains que M. de Vaubert ne t’accuse de trahison et de parjure ? Là-dessus, sois bien rassurée ; la baronne est une fine mouche qui ne permettra jamais à son fils de s’allier avec notre ruine et bien que je ne doute pas du désintéressement de Raoul, entre nous, c’est un grand dadais que sa mère mènera toujours par le bout du nez. Quant à Bernard, pourquoi te mépriserait-il ? Je conviens qu’il ne saurait raisonnablement prétendre à l’amour d’une La Seiglière mais la passion ne raisonne pas et ce garçon t’aime, ma fille.

— Il m’aime ? dit Hélène d’une tremblante voix.

— Pardieu ! dit le marquis, il t’adore.

— Qu’en savez-vous, mon père ? murmura Mlle de La Seiglière d’une voix mourante et en s’efforçant de sourire.

— Il n’y a plus de doute, pensa le marquis en étouffant un soupir de résignation, ma fille aime le hussard. Ce que j’en sais ! s’écria-t-il ; ma jeunesse n’est déjà pas si loin, que je ne me souvienne encore comment ces choses=là se passent. L’hiver, au coin du feu, quand il racontait ses batailles, crois-tu que ce fût pour les beaux yeux de la baronne qu’il se mettait en frais de poudre, d’éloquence et de coups de sabre ? À partir du soir où tu ne fus plus là, le diable ne lui eût pas arraché trois paroles. Est-ce que je n’ai pas bien compris dès-lors la cause de sa tristesse, de son silence et de son humeur sombre ? N’ai-je pas vu son front s’éclaircir, quand tu nous as rendu ta présence ? Et le jour où il s’exposa à se faire rompre les os par Roland, penses-tu que ce ne fût point là une bravade d’amoureux ? Il t’adore, te dis-je ; et d’ailleurs, fût-il un fils de France, je voudrais bien voir y qu’il se permît de ne t’adorer pas !

Le marquis s’interrompit pour considérer sa fille, qui l’écoutait encore. À ces paroles de son père, Hélène avait senti son rêve mal étouffé tressaillir dans son cœur, et elle était là, pensive et silencieuse, oubliant qu’elle venait de river la chaîne qui la liait pour jamais à Raoul, s’abandonnant, à son insu, au courant insensible qui l’entraînait vers une rive où chantaient la jeunesse et l’amour.

— Allons ! se dit le marquis, nous aurons deux mésalliances au lieu d’une.

Et, prenant gaiement son parti, il se frottait déjà les mains, quand tout d’un coup la porte du salon s’ouvrit avec fracas, et Mme de Vaubert se précipita comme une trombe dans l’appartement, suivie de Raoul, impassible et grave.

— Venez, aimable et noble enfant, s’écria la baronne en tendant vers Hélène ses deux bras tout grands ouverts, venez, que je vous presse sur mon cœur. Ah ! que je savais bien, ajouta-t-elle avec effusion, en couvrant de baisers le front et les cheveux de Mlle de La Seglière, que je savais bien qu’entre l’opulence et la pauvreté votre belle ame n’hésiterait pas ! Mon fils, embrassez votre femme ; ma fille, embrassez, votre époux : vous êtes dignes l’un de l’autre.

Ainsi parlant, elle avait doucement attiré Hélène vers le jeune baron, qui lui baisa la main avec respect.

— Vous les voyez, marquis, reprit-elle d’un air attendri ; vous voyez leurs transports. Dites maintenant, eussiez-vous un cœur d’airain, une ourse vous eût-elle allaité au berceau, dites si vous aurez le courage de briser des liens si charmans ? Ce n’est plus seulement de votre gloire qu’il s’agit désormais, c’est aussi du bonheur de ces deux nobles créatures.

— Ma foi ! se dit le marquis, dont nous renonçons à peindre la stupéfaction, si j’y comprends quelque chose, je veux que la baronne ou la peste m’étouffe.

— Monsieur le marquis, dit Raoul en faisant vers lui quelques pas et en lui tendant une main loyale, les révolutions ne m’ont laissé que peu de chose de la fortune de mes pères, mais le peu qui m’en reste est à vous.

— Monsieur de Vaubert, dit Hélène, c’est bien.

— Magnanimes enfans s’écria la baronne. Marquis, vous êtes ému. Vos yeux s’humectent ; une larme a roulé sous votre paupière. Pourquoi cherchez-vous à vous défendre de l’attendrissement qui vous gagne ? Vos jambes se dérobent sous vous ; votre cœur est près de se fondre. Ne vous raidissez pas, laissez agir la nature. Elle agit, je le sens, je le vois. Vos bras s’entr’ouvrent, ils vont s’ouvrir, il s’ouvrent… Raoul, courez embrasser votre père, ajouta-t-elle en poussant le jeune baron dans les bras du marquis et en les regardant avec ivresse s’embrasser d’assez mauvaise grâce.

— Et nous, mon vieil ami, s’écria-t-elle ensuite, ne nous embrasserons-nous pas ?

— Embrassons-nous, dit le marquis.

Et tandis qu’ils étaient dans les bras l’un de l’autre :

— Baronne, dit le marquis à demi-voix, je ne sais pas où vous voulez en venir, mais je sens que vous tramez quelque chose d’infâme.

— Marquis, dit la baronne, vous n’êtes qu’un vieux roué.

— Bernard, Hélène, vous aussi, vieil ami, reprit-elle aussitôt avec effusion, en les réunissant tous trois sous un même regard et dans une même étreinte ; si j’en dois croire la joie qui m’inonde, le manoir de Vaubert va devenir l’asile de la paix, du bonheur, et des tendresses mutuelles ; nous allons y réaliser le rêve le plus doux et le plus enchanté qui se soit jamais élevé de la terre au ciel. Nous serons pauvres, mais nous aurons pour richesse l’union de nos âmes, et le tableau de notre humble fortune humiliera plus d’une fois l’éclat du luxe et le faste de l’opulence. Que nous vous gâterons, marquis ! que d’amour et de soins à l’entour de votre vieillesse pour lui faire oublier les biens qu’elle a perdus ! Aimé, chéri, fêté, caressé, vous comprendrez un jour que ces biens étaient peu regrettables, et vous vous étonnerez alors d’avoir pu songer un seul instant à les racheter au prix de votre honneur.

Après avoir hasardé quelques objections que Raoul, Hélène et Mme de Vaubert se réunirent tous trois pour combattre, après avoir inutilement cherché une issue par où s’échapper, harcelé, traqué, pris au piège :

— Eh bien ! ventre saint-gris ! ça m’est égal, s’écria le marquis en faisant le geste d’un homme qui jette son bonnet par-dessus les moulins, ma fille sera baronne, et ce vieux coquin de Des Tournelles n’aura pas la satisfaction de voir une La Seiglière épouser le fils d’un manant.

Il fut décidé, séance tenante, que le marquis, dans le plus bref délai, signerait un acte de désistement en faveur de Bernard, et que, cela fait, le gentilhomme dépossédé se retirerait avec sa fille dans le petit castel de Vaubert, où l’on procéderait aussitôt au mariage des jeunes amans. Les choses ainsi réglées, la baronne prit le bras du marquis, Raoul offrit le sien à Hélène, et tous quatre s’en allèrent dîner au manoir.


XIII.


Or, tandis que cette révolution s’accomplissait au château, que faisait Bernard ? Il suivait au pas de son cheval les sentiers qui longent le Clain, la tête, l’esprit et le cœur tout remplis d’une unique image. Il aimait, et chez cette nature libre et fière que n’avait point appauvrie le frottement du monde, l’amour n’était pas resté long-temps à l’état de vague aspiration, de rêve flottant et de mystérieuse souffrance, il était devenu bientôt une passion ardente, énergique, vivace et profonde. Bernard faisait partie de cette génération active et turbulente dont la jeunesse s’était écoulée dans les camps, et qui n’avait pas eu le temps d’aimer ni de rêver. À vingt-sept ans, à cette heure encore matinale où les enfans de notre génération oisive ont follement dispersé à tous les vents leurs forces sans emploi, il n’avait connu que la belle passion de la gloire. On pouvait donc aisément prévoir que si jamais le germe d’un amour sérieux venaît à tomber dans cette ame, il en absorberait la sève et s’y développerait comme un arbuste vigoureux dans une terre vierge et féconde. Il vit Hélène et il l’aima. Par quel art aurait-il pu s’en défendre ? Elle avait en partage la grâce et la beauté, la candeur et l’intelligence, toute la distinction de sa race, sans en avoir les idées étroites ni les opinions surannées. Avec la royale fierté du lys, elle en exhalait le suave et doux parfum ; à la poésie du passé, elle joignait les instincts sérieux de notre âge. Et cette noble et chaste créature était venue à lui, la main tendue et la bouche souriante ! elle lui avait parlé de son vieux père, qu’elle avait aidé à mourir ! C’est elle qui avait remplacé le fils absent au chevet du vieillard, elle qui avait recueilli ses derniers adieux et son dernier soupir. Il avait vécu de sa vie, à table auprès d’elle et près d’elle au foyer. Au récit des maux qu’il avait endurés, il avait vu ses beaux yeux se mouiller ; il les avait vus s’enflammer au récit de ses batailles. Comment donc en effet ne l’eût-il point aimée ? Il l’avait aimé d’abord d’un amour inquiet et charmant, comme tout sentiment qui s’ignore, puis, en voyant Hélène se retirer brusquement de lui, d’un amour silencieux et farouche, comme toute passion sans espoir. C’est alors que, plongeant du même coup dans son cœur et dans sa destinée, il était resté frappé d’épouvante. Il venait de comprendre en même temps qu’égaré par le charme, il avait, sans y réfléchir, accepté une position équivoque, qu’on l’en blâmait publiquement, qu’il y allait de son honneur vis-à-vis de ses frères d’armes, et que, pour sortir désormais, il lui fallait déposséder, ruiner, chasser la fille qu’il aimait et son père. Comment s’y fût-il résigné, lui qui défaillait rien qu’à la pensée que ses hôtes pouvaient d’un jour à l’autre s’éloigner de leur propre gré, lui qui se demandait parfois avec terreur ce qu’il deviendrait seul dans ce château désert, s’il leur prenait fantaisie de porter leurs pénates ailleurs ? S’il aimait Hélène par-dessus toutes choses, ce n’était pas elle seulement qu’il aimait. Au milieu même de ses emportemens et de ses colères, il se sentait secrètement attiré vers le marquis. Il s’était aussi pris d’une sorte d’affection pour tous les détails de cet intérieur de famille dont il n’avait jamais soupçonné jusqu’alors ni la grâce facile, ni les exquises élégances. L’idée d’épouser Hélène, cette idée qui conciliait tout et devant laquelle le gentilhomme n’avait point reculé, Bernard ne l’avait même pas entrevue. Sous la brusquerie de ses manières, sous l’énergie de son caractère, sous l’ardeur qui le consumait, il cachait toutes les délicatesses et toutes les timidités d’un esprit craintif et d’une ame tendre. La conscience qu’il avait de ses droits le rendait humble au lieu de l’enhardir : il avait la défiance et la pudeur de la fortune. Cependant, depuis plus d’une semaine, tout avait pris en lui comme autour de lui une face nouvelle. En même temps qu’autour de lui les bois et les prés verdoyaient, il s’était fait en lui comme un avril en fleurs ; Mlle de La Seiglière avait reparu dans sa vie ainsi que le printemps sur la terre. La présence d’Hélène retrouvée, les entretiens récens qu’il avait eus avec le marquis, l’amitié cordiale et presque tendre que lui témoignait le vieux gentilhomme, quelques mots qui lui étaient échappés dans la matinée de ce même jour, tout cela, mêlé aux chaudes brises, à la senteur des haies et aux rayons joyeux du soleil, remplissait Bernard d’un trouble inexpliqué, d’une ivresse sans nom et de ce vague sentiment d’effroi, qui est le premier frisson du bonheur.

Ainsi troublé sans oser se demander pourquoi, Bernard revenait au galop de son cheval, car déjà la nuit commençait à descendre des coteaux dans la plaine, lorsqu’en débouchant par le pont, il découvrit la petite caravane qui s’acheminait vers Vaubert. Il arrêta sa monture, et reconnut tout d’abord, dans la pénombre du crépuscule, Mlle de La Seiglière suspendue au bras d’un jeune homme, qu’aussitôt il supposa devoir être le jeune baron. Bernard ne connaissait pas Raoul et ne savait rien de l’union projetée ; cependant son cœur se serra. Il souffrit aussi de voir l’intimité renouée entre le marquis et la baronne. Après avoir long-temps suivi les deux couples d’un regard chagrin, il mit son cheval au pas, revint lentement au château, dîna seul, compta tristement les heures, et pensa que cette soirée de solitude, la première qu’il passait ainsi depuis son retour, ne s’achèverait pas. Il fit vingt fois le tour du parc, se retira mécontent dans sa chambre, et demeura appuyé sur le balcon de la fenêtre, jusqu’à ce qu’il eût vu passer, comme deux ombres, sous la feuillée M. de La Seiglière et sa fille, dont la voix arriva jusqu’à lui dans le silence de la nuit.

Le lendemain, au repas du matin, il attendit vainement Hélène et son père. Jasmin, qu’il interrogea, répondit que M. le marquis et sa fille étaient partis depuis une heure pour Vaubert, en prévenant leurs gens qu’ils ne rentreraient pas pour dîner. Pendant cette journée, qui s’écouta plus lentement encore que ne s’était traînée la soirée de la veille, Bernard remarqua un mouvement inusité de serviteurs allant tour à tour du château au mauoir, du manoir au château, comme s’il s’agissait d’installation nouvelle. Il pressentit quelque affreux malheur. Un instant, il fût tenté d’aller droit au castel ; mais un sentiment d’invincible répulsion, presque d’horreur, l’en avait toujours éloigné. Comprenait-il, lui aussi, comme Hélène, que c’était là que venait de se forger la foudre qu’il entendait déjà gronder sourdement à l’horizon ? Cependant il poussa jusqu’à mi-chemin ; mais en apercevant au bras de Raoul, sur l’autre rive, à travers le feuillage argenté des saules, Hélène, dont il ne pouvait distinguer la démarche affaissée ni le pâle visage, il sentit la jalousie le mordre, comme un aspic, au sein. C’était une ame douce et tendre, mais impétueuse et terrible. Il rentra dans sa chambre, détacha ses pistolets, les suspendit à l’encadrement de la glace, les examina d’un œil sombre et farouche, en fit jouer les ressorts d’’un doigt brusque et violent ; puis, honteux de sa folie, il se jeta sur son lit et ce cœur de lion pleura. Pourquoi ? il ne le savait pas. Il souffrait sans connaître la cause de son mal, de même qu’il ignorait la veille d’où lui arrivaient le bonheur et la vie.

La soirée fut moins orageuse. À la tombée de la nuit, il se prit à errer dans le parc en attendant le retour du marquis. La brise rafraîchit son front ; la réflexion apaisa son cœur. Il se dit que rien n’était changé dans sa vie, et revint peu à peu à des rêves meilleurs. Il était assis depuis quelques instans sur un banc de pierre à cette même place, où tant de fois, auprès d’Hélène, il avait vu, au dernier automne, les feuilles jaunies se détacher et tourbillonner au-dessus de leurs têtes, quand tout d’un coup le sable de l’allée cria doucement sous un pas léger ; un frôlement de robe se fit entendre le long de l’aubépine en fleurs, et, en levant les yeux, Bernard aperçut devant lui Mlle de La Seiglière, pâle, triste, et plus, grave que d’habitude.

— Monsieur Bernard, c’est vous que je cherchais, dit-elle aussitôt d’une voix douce et calme.

En effet, Hélène s’était échappée dans l’espoir de le rencontrer. Sachant qu’il ne lui restait plus que deux nuits à passer sous le toit qui n’était plus celui de son père, prévoyant bien que toutes relations allaient se trouver brisées désormais entre elle et ce jeune homme, elle était venue à lui, non par faiblesse, mais par fier sentiment d’elle-même, ne voulant pas que, s’il découvrait un jour les ruses et les intrigues qu’on avait ourdies autour de sa fortune, il pût croire ni même supposer qu’elle en avait été complice. Elle ne se dissimulait pas d’ailleurs qu’avant de se retirer elle avait vis-à-vis de lui des obligations à remplir, qu’elle devait au moins un adieu à cet hôte si délicat qu’elle n’avait pu soupçonner ses droits, au moins une réparation à cette ame si magnanime qu’elle avait pu, dans son ignorance, l’accuser de servilité. Elle avait compris enfin qu’elle devait à ce jeune homme de l’instruire elle-même de son prochain départ, pour lui en épargner l’humiliation, sinon la douleur.

— Monsieur Bernard, reprit-elle après s’être assise auprès de lui avec une émotion qu’elle ne chercha pas à cacher ; dans deux jours, mon père et moi, nous aurons quitté ce parc et ce château qui ne nous appartiennent plus ; je n’ai pas voulu en sortir sans vous dire combien vous avez été bon pour mon vieux père, et que j’en resterai touchée le reste de ma vie dans le plus profond de mon ame. Oui, vous avez été si bon et si généreux, qu’hier encore je ne m’en doutais même pas.

— Vous partez, mademoiselle, vous partez ! dit avec égarement Bernard d’une voix éperdue. Que vous ai-je fait ? Peut-être, sans le savoir, vous aurai-je offensée, vous ou monsieur votre père ? Je ne suis qu’un soldat, je ne sais rien de la vie ni du monde, mais partir ! vous ne partirez pas.

— Il le faut, dit Hélène ; notre honneur le veut et le vôtre l’exige. Si mon père, en s’éloignant, ne se montre pas vis-à-vis de vous aussi affectueux qu’il devrait l’être ou voudrait le paraître, pardonnez-lui. Mon père est vieux ; à son âge, on a ses faiblesses. Ne lui en veuillez pas ; je me sens encore assez riche pour pouvoir ajouter sa dette de reconnaissance à la mienne, et pour les acquitter toutes deux.

— Vous partez ! répéta Bernard… mais si vous partez mademoiselle, que voulez-vous que je devienne, moi ? Je suis seul en ce monde ; je n’ai ni parens, ni amis, ni famille : les seules amitiés que j’aie retrouvées à mon retour, je m’en suis séparé violemment pour mêler ma vie à la vôtre. Pour rester ici, près de votre père, j’ai répudié ma caste, abjuré ma religion, déserté mon drapeau, renié mes frères d’armes : il n’en est plus un à cette heure qui consentît à mettre sa main dans la mienne. Si l’on devait partir, pourquoi ne l’a-t-on pas fait quand je me suis présenté pour la première fois ? J’arrivais alors le cœur et la tête remplis de haine et de colère ; je voulais me venger. J’étais prêt ; je haïssais votre père ; vous autres nobles, je vous exécrais tous. Pourquoi donc alors n’êtes-vous pas partis ? Pourquoi ne m’a-t-on pas cédé la place ? Pourquoi m’a-t-on dit : Confondons nos droits, ne formons qu’une seule famille ? Et maintenant que j’ai oublié si je suis chez votre père ou si votre père est chez moi, maintenant qu’on m’a appris à aimer ce que je détestais et à honorer ce que je méprisais. maintenant qu’on m’a fermé les rangs où je suis né, maintenant qu’on a créé et mis en moi un cœur nouveau et une ame nouvelle, voici qu’on s’éloigne, qu’on me fuit et qu’on m’abandonne !

— Ainsi, mademoiselle, reprit Bernard avec mélancolie, en relevant sa tête brûlante, qu’il avait tenue long-temps entre ses mains, ainsi je n’aurai apporté dans votre existence que le désordre, le trouble et le malheur, moi qui donnerais ma vie avec ivresse pour épargner un chagrin à la vôtre ! Ainsi, j’aurai passé dans votre destinée comme un orage pour la flétrir et pour la briser, moi qui verserais avec joie tout mon sang pour y faire germer une fleur ! Ainsi vous étiez là, calme, heureuse, souriante, épanouie comme un lis au milieu du luxe de vos ancêtres, et il aura fallu que je revinsse tout exprès du fond des steppes arides pour vous initier aux douleurs de la pauvreté, moi qui retournerais triomphant dans l’exil glacé d’où je sors pour vous laisser ma part de soleil !

— La pauvreté ne m’effraie pas, dit Hélène ; je la connais, j’ai vécu avec elle.

— Cependant, mademoiselle, s’écria Bernard avec entraînement, si, exalté par le désespoir, comme à la guerre par le danger, j’osais vous dire à mon tour ce que je n’ai point encore osé me dire à moi-même ? à mon tour si je vous disais : Confondons nos droits et ne formons qu’une même famille ? Si, encouragé par votre grâce et votre bonté, enhardi par l’affection presque paternelle que M. le marquis m’a témoignée en ces derniers jours, je m’oubliais jusqu’à vous tendre une main tremblante, ah ! sans doute vous la repousseriez, cette main d’un soldat encore toute durcie par les labeurs de la captivité, et vous indignant avec raison de voir qu’un amour parti de si bas ait osé s’élever jusqu’à vous, vous m’accableriez de vos mépris et de votre colère ! Mais si vous pouviez oublier, comme je l’oublierais avec vous, que j’ai jamais pu prétendre à l’héritage de vos pères ; si vous pouviez continuer de croire, comme je le croirais avec vous, qu’à vous est la fortune, à moi la pauvreté, et si je vous disais alors d’une voix humble et suppliante : Je suis pauvre et déshérité, que voulez-vous que je devienne ? gardez-moi dans un coin d’où je puisse seulement vous voir et vous admirer en silence ; je ne vous serai ni gênant ni importun ; vous ne me rencontrerez dans votre chemin que lorsque vous m’aurez appelé ; d’un mot, d’un geste, d’un regard, vous me ferez rentrer dans ma poussière ! Peut-être alors ne me repousseriez-vous pas, vous auriez pitié de ma peine, et cette pitié, je la bénirais et j’en serais plus fier que d’une couronne de roi.

— Monsieur Bernard, dit Hélène en se levant avec dignité, je ne sais pas de cœur si haut placé auquel ne puisse s’égaler votre cœur ; je ne sais pas de main que la vôtre ne puisse honorer en la touchant Voici la mienne ; c’est l’adieu d’une amie qui priera pour vous dans toutes ses prières.

— Ah ! s’écria Bernard en osant pour la première fois, pour la dernière, hélas ! porter à ses lèvres la blanche main d’Hélène ; vous emportez ma vie ! Mais, noble enfant, vous et votre vieux père, quelle destinée est la vôtre ?

— Notre destinée est assurée, dit Mlle de La Seiglière sans songer qu’en voulant s’épargner la pitié de Bernard, elle portait au malheureux le coup de la mort ; M. de Vaubert est, lui aussi, un noble cœur : il trouvera autant de bonheur à partager avec moi sa modeste fortune que j’en aurais trouvé moi-même à partager avec lui mon opulence.

— Vous vous aimez ? demanda Bernard

— Je crois vous l’avoir dit, répliqua Mlle de La Seiglière en hésitant, que nous fûmes élevés ensemble dans l’exil.

— Vous vous aimez ? répéta Bernard.

— Sa mère me servit de mère, et nos parens nous fiancèrent presque au berceau.

— Vous vous aimez ? dit Bernard encore une fois.

— Il a ma foi, répondit Hélène.

— Adieu donc ! ajouta Bernard d’un air sombre. Adieu, rêve envolé murmura-t-il d’une voix étouffée et suivant des yeux, à travers ses larmes, Hélène, qui s’éloignait pensive.


Le lendemain était le jour fixé pour la signature de l’acte de désistement. Sur le coup de midi, le marquis, Hélène, Mme de Vaubert et un notaire venu tout exprès de Poitiers, se trouvaient réunis dans le grand salon du château, qui se ressentait déjà du désordre du prochain départ. On n’attendait plus que Bernard. Il entra bientôt, éperonné, botté, la cravache au poing, tel à peu près qu’il était apparu pour la première fois. La baronne se prit tout d’abord à l’observer avec inquiétude ; mais nul n’aurait pu deviner sur ce visage impassible et morne ce qui se passait dans le cœur de cet homme. Après avoir donné lecture à l’assistance de l’acte qu’il avait rédigé d’avance, le marquis prit une plume, releva sa manchette de point d’Angleterre, signa sans sourciller, et offrit à Bernard, avec une politesse exquise, la feuille aux armoiries du fisc.

— Monsieur, lui dit-il en souriant avec grâce, vous voici rentré authentiquement dans la sueur de monsieur votre père.

Bernard prit la feuille de la main du marquis avec une brusquerie militaire, la plia en quatre, la glissa dans la poche de sa redingote, qu’il reboutonna aussitôt, puis se retira gravement, sans avoir dit une parole. Mme de Vaubert resta consternée.

— Allons ! ventre-saint-gris ! dit le marquis en se frottant les mains, voici une bonne journée qui ne nous coûte qu’un million.

— Est-ce que je me serais trompée ? se demanda Mme de Vaubert d’un air visiblement préoccupé. Est-ce que décidément ce Bernard ne serait qu’un vaurien ?

— Mon Dieu qu’il avait donc l’air triste et sombre ! se dit Mlle de La Seiglière, dont le cœur frissonnait sous un vague pressentiment.

La journée s’acheva au milieu des derniers préparatifs de l’expatriation. Le marquis décrocha lui-même assez gaiement les vénérables portraits deses aïeux, et sur chacun trouva le mot pour rire ; mais la baronne ne riait pas. Hélène s’occupa de recueillir ses livres, ses broderies, ses albums, ses palettes et ses aquarelles. Bernard, aussitôt après la séance qui venait de le réintégrer solennellement dans ses droits, était monté à cheval, et ne rentra que bien avant dans la nuit. En traversant le parc, il aperçut Mlle de La Seiglière qui veillait à la fenêtre ouverte ; il demeura long-temps, appuyé contre un arbre a la contempler.

Hélène passa sur pied cette nuit tout entière, tantôt accoudée sur le balcon de sa croisée, à regarder à la lueur des étoiles les beaux ombrages qu’elle allait quitter pour toujours, tantôt à rôder autour de son appartement et à dire adieu dans son cœur à ce doux nid de sa jeunesse. Brisée par la fatigue, elle se jeta tout habillée sur son lit aux premières blancheurs de l’aube. Elle dormait depuis près d’une heure d’un sommeil lourd et pénible, lorsqu’elle fut réveillée en sursaut par un épouvantable vacarme ; elle courut à la fenêtre, et, bien qu’on ne fût point en saison de chasse, elle aperçut tous les piqueurs du château réunis, les uns à cheval et donnant du cor à ébranler toutes les vitres, les autres retenant la meute complète, qui poussait des aboiemens effrénés dans l’air sonore du matin. Mlle de La Seiglière commençait à se demander si c’était le jour de son exil du château qu’on célébrait ainsi à grand fracas, et d’où lui pouvait venir cette sérénade bruyante et matinale, quand tout d’un coup elle poussa un cri d’effroi en voyant apparaître au travers de la meute et au milieu des piqueurs, qui semblèrent eux-mêmes frappés d’épouvante, Bernard, éperonné, botté comme la veille et en selle sur Roland. Contenant avec grâce l’ardeur du terrible animal, il le fit avancer en piétinant jusque sous la fenêtre où se tenait Hélène, plus pâle que la mort ; puis il leva les yeux vers la jeune fille, et, après s’être découvert respectueusement, il rendit la bride, enfonça ses éperons dans les flancs du coursier, et partit comme la foudre, suivi de loin par les piqueurs au bruit éclatant des fanfares.

— Ah ! le malheureux ! s’écria Mlle de La Seiglière en se tordant les bras avec désespoir, il veut, il va se tuer !

Elle voulut courir, mais où ? Roland allait plus vite que le vent Il avait été convenu la veille que Raoul et sa mère viendraient le lendemain, dans la matinée, chercher le marquis et sa fille pour les conduire et les installer définitivement dans leur nouvelle demeure. Comme Hélène se disposait à sortir de sa chambre pour se rendre au salon, elle rencontra sur le seuil Jasmin, qui, en courtisan du malheur lui présenta sur un plateau d’argent une lettre sous enveloppe. Hélène rentra précipitamment, rompit le cachet et fut ces lignes, évidemment tracées à la hâte :


« Mademoiselle,

« Ne partez pas, restez. Que voulez-vous que je fasse de cette fortune ? Je ne pourrais l’employer qu’à faire un peu de bien ; vous vous en acquitterez mieux que moi, avec plus de grâce, et d’une façon plus agréable à Dieu. Seulement je vous prie de me mettre par la pensée pour moitié dans tous vos bienfaits ; ça me portera bonheur là-haut. Ne vous souciez pas de ma destinée ; je suis loin d’être sans ressource. Il me reste mon grade, mes épaulettes et mon épée. Je reprendrai du service ; ce n’est plus le même drapeau, mais c’est encore et toujours la France. Adieu, mademoiselle. Je vous aime et vous vénère. Je vous en veux pourtant un peu d’avoir pensé à m’embarrasser d’un million ; mais je vous pardonne et vous bénis parce que vous avez aimé mon vieux père.

« Bernard. »


Sous le même pli se trouvait ce testament olographe ainsi conçu :

« Je donne et lègue à Mlle Hélène de La Seiglière tout ce que je possède ici-bas en légitime propriété. »

« Fait à mon château de La Seiglière, le 25 avril 1819. »

Lorsqu’elle entra dans le salon, où venaient d’arriver Mme de Vaubert et son fils, Hélène était si pâle et si défaite, que le marquis s’écria : Qu’as-tu ? La baronne et Raoul lui-même s’empressèrent aussitôt autour d’elle ; mais la jeune fille repoussa leur sollicitude et demeura froide et muette.

— Ah ça, dit le marquis, est-ce que le cœur te manque à présent ?

Hélène ne répondit pas. L’heure fixée pour le départ approchait. La baronne attendait toujours que Bernard y vînt mettre obstacle, et, ne voyant rien venir, ne prenait déjà plus la peine de dissimuler sa mauvaise humeur. De son côté, le jeune baron n’était pas, à proprement parler, transporté d’enthousiasme. Silencieuse et glacée, Hélène ne paraissait rien voir ni rien entendre. N’étant plus excité par son entourage, le marquis ne montrait déjà plus la bonne grâce dont il avait fait preuve durant tous ces jours.

— À propos, dit-il tout d’un coup, ce drôle de Bernard nous a servi ce matin un plat de sa façon.

— De quoi s’agit-il, marquis ? demanda la baronner, dont au nom de Bernard les oreilles venaient de se dresser.

— Croiriez-vous, baronne, que ce fils de bouvier n’a même pas attendu que nous fussions partis pour prendre possession de mes biens ? Au soleil levant, il s’est mis en chasse, escorté de ma meute et suivi de tous mes piqueurs.

Ici, Mlle de La Seiglière, qui s’était approchée de la porte toute grande ouverte sur le perron, jeta un cri terrible et tomba entre les bras de son père, qui n’eut que le temps de la soutenir. Roland venait de filer le long de la grande allée comme un caillou lancé par une fronde. La selle était vide, et les étriers battaient contre les flancs déchirés du coursier.


Deux mois après la mort de Bernard, qui fut attribuée naturellement à une folle équipée de hussard, un incident d’une autre nature préoccupa beaucoup les grands et petits, beaux et laids esprits de la ville et des environs : ce fut l’entrée en noviciat de Mlle de La Seiglière dans un couvent de l’ordre des filles de Saint-Vincent-de-Paule. On en parla diversement : les uns n’y virent que le résultat d’une piété active et d’une vocation fervente ; les autres y soupçonnèrent un grain d’amour en dehors de Dieu. On approcha plus ou moins de la vérité ; mais nul ne mit le doigt dessus, si ce n’est pourtant notre marquis, dont le reste de l’existence fut empoisonné par l’idée que décidément sa fille avait aimé le hussard. Cependant, lorsqu’il put, le testament de Bernard à la main, faire débouter de ses prétentions à la succession vacante l’administration des domaines, le marquis ne put s’empêcher de convenir que ce garçon avait bien fait les choses. Il continua de vivre comme par le passé, sans que l’éloignement de sa fille eût rien changé à ses habitudes. Il mourut de peur en 1830, en entendant une bande de jeunes gars qui s’étaient attroupés sous ses fenêtres en chantant la Marseillaise et en lui brisant quelques vitres. Notre jeune baron est entré dans une riche famille roturière où il joue le rôle de George Dandin retourné. Le beau-père se raille des titres de son gendre et lui reproche les écus qu’il lui a comptés ; sa femme l’appelle monsieur le baron en lui faisant les cornes. Mme de Vaubert vit encore. Elle passe ses journées en arrêt devant le château de La Seiglière, et toutes les nuits elle rêve qu’elle est changée en chatte, et qu’elle voit danser devant elle, sans pouvoir seulement lui allonger un coup de patte, le château changé en souris. Après la mort de son père, Mlle de La Seiglière a disposé de tous ses biens en faveur des pauvres, et l’on assure que le château même, d’après les intentions de sœur Hélène, deviendra bientôt une maison de refuge pour les indigens.

Jules Sandeau. 
  1. Voyez les livraisons du 1er et 15 septembre, 1er octobre, 1er et 15 novembre.