Mademoiselle de Maupin/Édition 1880/Chapitre 17

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G. Charpentier (p. 418-421).


XVII


« Vous êtes sans doute très-surpris, mon cher d’Albert, de ce que je viens de faire après ce que j’ai fait. — Je vous le permets, il y a de quoi. — Parions que vous m’avez déjà donné au moins vingt de ces épithètes que nous étions convenus de rayer de votre vocabulaire : — perfide, inconstante, scélérate, — n’est-ce pas ? — Au moins, vous ne m’appellerez pas cruelle ou vertueuse, c’est toujours cela de gagné. — Vous me maudissez, et vous avez tort. — Vous aviez envie de moi, vous m’aimiez, j’étais votre idéal ; — fort bien. Je vous ai accordé sur-le-champ ce que vous demandiez ; il n’a tenu qu’à vous de l’avoir plus tôt. J’ai servi de corps à votre rêve le plus complaisamment du monde. — Je vous ai donné ce que je ne donnerai assurément plus à personne, surprise sur laquelle vous ne comptiez guère et dont vous devriez me savoir plus de gré. — Maintenant que je vous ai satisfait, il me plaît de m’en aller. — Qu’y a-t-il de si monstrueux ?

« Vous m’avez eue entièrement et sans réserve toute une nuit ; — que voulez-vous de plus ? Une autre nuit, et puis encore une autre ; vous vous accommoderiez même des jours au besoin. — Vous continueriez ainsi jusqu’à ce que vous fussiez dégoûté de moi. — Je vous entends d’ici vous écrier très-galamment que je ne suis pas de celles dont on se dégoûte. Mon Dieu ! de moi comme des autres.

« Cela durerait six mois, deux ans, dix ans même, si vous voulez, mais il faut toujours que tout finisse. — Vous me garderiez par une espèce de sentiment de convenance, ou parce que vous n’auriez pas le courage de me signifier mon congé. À quoi bon attendre d’en venir là ?

« Et puis, ce serait peut-être moi qui cesserais de vous aimer. Je vous ai trouvé charmant ; peut-être, à force de vous voir, vous eussé-je trouvé détestable. — Pardonnez-moi cette supposition. — En vivant avec vous dans une grande intimité, j’aurais sans doute eu l’occasion de vous voir en bonnet de coton ou dans quelque situation domestique ridicule et bouffonne. — Vous auriez nécessairement perdu ce côté romanesque et mystérieux qui me séduit sur toutes choses, et votre caractère, mieux compris, ne m’eût plus paru si étrange. Je me serais moins occupée de vous en vous ayant auprès de moi, à peu près comme on fait de ces livres qu’on n’ouvre jamais parce qu’on les a dans sa bibliothèque. — Votre nez ou votre esprit ne m’aurait plus semblé à beaucoup près aussi bien tourné ; je me serais aperçue que votre habit vous allait mal et que vos bas étaient mal tirés ; j’aurais eu mille déceptions de ce genre qui m’auraient singulièrement fait souffrir, et à la fin je me serais arrêtée à ceci : — que décidément vous n’aviez ni cœur ni âme, et que j’étais destinée à n’être pas comprise en amour.

« Vous m’adorez et je vous le rends. Vous n’avez pas le plus léger reproche à me faire, et je n’ai pas le moins du monde à me plaindre de vous. Je vous ai été parfaitement fidèle tout le temps de nos amours. Je ne vous ai trompé en rien. — Je n’avais ni fausse gorge ni fausse vertu ; vous avez eu cette extrême bonté de dire que j’étais encore plus belle que vous ne l’imaginiez. — Pour la beauté que je vous donnais, vous m’avez rendu beaucoup de plaisir ; nous sommes quittes : — je vais de mon côté et vous du vôtre, et peut-être que nous nous retrouverons aux antipodes. — Vivez dans cet espoir.

« Vous croyez peut-être que je ne vous aime pas parce que je vous quitte. Vous reconnaîtrez plus tard la vérité de ceci. — Si j’avais moins fait de cas de vous, je serais restée, et je vous aurais versé le fade breuvage jusqu’à la lie. Votre amour eût été bientôt mort d’ennui ; — au bout de quelque temps, vous m’auriez parfaitement oubliée, et, en relisant mon nom sur la liste de vos conquêtes, vous vous seriez demandé : Qui diable était donc celle-ci ? — J’ai au moins cette satisfaction de penser que vous vous souviendrez de moi plutôt que d’une autre. — Votre désir inassouvi ouvrira encore ses ailes pour voler à moi ; je serai toujours pour vous quelque chose de désirable où votre fantaisie aimera à revenir, et j’espère que dans le lit des maîtresses que vous pourrez avoir, vous songerez quelquefois à cette nuit unique que vous avez passée avec moi.

« Jamais vous ne serez plus aimable que vous l’avez été dans cette soirée bienheureuse, et, quand même vous le seriez autant, ce serait déjà l’être moins ; car, en amour comme en poésie, rester au même point, c’est reculer. Tenez-vous-en à cette impression, — vous ferez bien.

« Vous avez rendu difficile la tâche des amants que j’aurais (si j’ai d’autres amants), et personne ne pourra effacer votre souvenir ; — ce seront les héritiers d’Alexandre.

« Si cela vous désole trop de me perdre, brûlez cette lettre, qui est la seule preuve que vous m’ayez eue, et vous croirez avoir fait un beau rêve. Qui vous en empêche ? La vision s’est évanouie avant le jour, à l’heure où les songes rentrent chez eux par la porte de corne ou d’ivoire. — Combien sont morts qui, moins heureux que vous, n’ont pas même donné un seul baiser à leur chimère !

« Je ne suis ni capricieuse, ni folle, ni bégueule. — Ce que je fais est le résultat d’une conviction profonde. — Ce n’est point pour vous enflammer davantage et par un calcul de coquetterie, que je me suis éloignée de C*** ; n’essayez pas de me suivre ou de me retrouver : vous n’y réussirez pas. Mes précautions pour vous dérober mes traces sont trop bien prises ; vous serez toujours pour moi l’homme qui m’a ouvert un monde de sensations nouvelles. Ce sont là de ces choses qu’une femme n’oublie pas facilement. Quoique absente, je penserai souvent à vous, plus souvent que si vous étiez avec moi.

« Consolez au mieux que vous pourrez la pauvre Rosette, qui doit être au moins aussi fâchée que vous de mon départ. Aimez-vous bien tous deux en souvenir de moi, que vous avez aimée l’un et l’autre, et dites-vous quelquefois mon nom dans un baiser. »


FIN.