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Mademoiselle de la Ralphie/09

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F. Rieder et Cie (p. 151-168).



IX


Les heures s’étaient envolées rapides, le jour baissait et les deux amants, ensevelis dans l’ombre, oubliaient tout. Damase revint le premier au sentiment de la réalité, et sa première pensée fut une pensée d’inquiétude pour Valérie.

— Voici la nuit bientôt, ma chère adorée ; que vont penser Mentillou et sa femme, et cette chambrière qui a l’air d’une finaude ?

— Eh ! qu’importe ce qu’ils pensent ! Tu es mien maintenant, ne me quitte plus ! dit-elle en l’étreignant avec force.

Damase fut obligé de la raisonner doucement, de lui représenter qu’il était inutile et dangereux de mettre tout le monde dans le secret de leurs amours et combien il était plus doux de les envelopper de mystère. Il lui remontra les conséquences fâcheuses qu’aurait pour elle cette divulgation à Fontagnac, dans cette petite ville aux langues empoisonnées.

— Si tu savais, dit-elle, en souriant, combien je méprise l’opinion de tous ces gens-là !

— Oui, mon ange, mais il y a des personnes de votre monde, M. de Lussac, par exemple, et M. de Brossac, votre tuteur…

Elle hocha la tête au nom du commandeur, sachant qu’il était homme à la comprendre.

— M. de Brossac, répondit-elle, est tombé quelque peu en enfance et aurait grand besoin lui-même d’un tuteur… Mais, écoute, amant bien cher, va-t’en, je te donne la liberté, quoiqu’il m’en coûte fort, à la condition que tu reviendras ce soir : tu passeras par le petit parc ; la porte sera ouverte, je t’attendrai…

Damase sortit sans être vu et chemina lentement, comme un promeneur oisif. Il était sous l’accablement du bonheur qui l’écrasait, tant il était inespéré.

Pourtant, il ressentait quelque chose comme un remords, le loyal garçon ; il se disait qu’il aurait dû éviter ces situations dangereuses qui n’ont qu’une issue et préserver Valérie de ses propres entraînements. Oui, mais il était jeune, passionnément amoureux lui-même. Et puis, comment résister à ces gracieuses chatteries qui avaient tant de charme dans cette fille si fière, ou à cet emportement de passion qui l’avait jetée dans ses bras ?

Le chemin pierreux suivait le bas des coteaux qui, aux abords de Fontagnac, se rapprochent de la rivière et venait passer sous la terrasse du jardin du notaire. Arrivé à cet endroit sans s’en douter, Damase s’entendit appeler d’une voix étouffée. Il leva la tête ; c’était Mme Boyssier. La pauvre femme n’était plus que l’ombre d’elle-même ; la dernière floraison de sa beauté avait disparu ; il ne restait plus qu’une femme sur le retour, flétrie par l’âge et le chagrin. Ils s’entretinrent un instant à voix basse ; elle était avide de savoir tout ce qui le concernait, et ses questions se succédaient rapides. En lui parlant de ses blessures, sa voix tremblait et les larmes coulaient de ses yeux. Damase fut ému et, se haussant, il lui prit la main dans l’ombre et la baisa.

— Mon cher enfant, dit-elle, désormais mon seul bonheur sera de te savoir heureux… Va-t’en, adieu ! ajouta-t-elle rapidement en entendant ouvrir la porte du jardin.

Après avoir soupé, Damase alla au Café de la Place avec le maréchal des logis, puis, lorsque sonna le couvre-feu, la « retraite », comme disait ce dernier, il rentra ostensiblement se coucher, et, une demi-heure après, ressortait par la porte du jardin et se dirigeait vers Guersac. La nuit était, belle, sans lune ; un léger souffle d’automne détachait les premières feuilles jaunies des peupliers qui tombaient en papillonnant dans la rivière. L’eau bruissait en courant sur les « maigres » et dormait dans les chenaux que suivaient les bateliers. Au loin, dans la plaine bordée par les coteaux noirs, les hameaux, endormis sous la garde d’un chien dont l’aboi obstiné rompait le silence de la nuit, s’entrevoyaient comme des masses sombres. Quelquefois, un falot à la lueur tremblotante apparaissait et s’évanouissait soudain. L’homme attardé, rentrant d’un charroi, allait se coucher, après avoir soigné ses bœufs.

Damase jouissait vivement de toutes ces harmonies nocturnes qui accompagnent délicieusement les pensers amoureux. Tandis que le bœuf fatigué repose sur la litière en ruminant, et que le paysan, las de son dur labeur quotidien, dort dans ses draps grossiers, près de sa femme, fruste comme lui, s’en aller seul, à l’insu de tous, vers une maîtresse belle, ardente et passionnément aimée ; oh ! quelle exubérance de vie soufflait en lui cette pensée ! Et quelle force il sentait latente dans tout son être, pour briser les obstacles qui se seraient dressés entre lui et l’amante adorée !

Mais il n’y en avait pas.

Dans l’ombre du bois, assise au pied d’un gros chêne, Valérie attendait, et, lorsque Damase arriva par le petit sentier, elle se jeta sur lui, d’un mouvement gracieux et violent à la fois, comme celui d’une panthère qui s’élance sur sa proie et l’entraîna.

Cela dura quinze jours ainsi. Le matin, avant l’aube, Damase s’arrachait à grand’peine des bras de son insatiable maîtresse et revenait à Fontagnac à travers champs. Puis, un soir, il annonça son départ ; son congé allait expirer, il n’avait que juste le temps d’arriver à Marecille pour le départ du courrier d’Oran.

Elle s’exclama en oyant cette nouvelle.

— Quoi ! Tu vas me quitter déjà ! Ne peux-tu demander une prolongation de congé ? Certainement, on ne te la refuserait pas… Tu n’as qu’à dire que tu n’es pas complètement guéri…

— Oui, mais je mentirais, ma chérie.

— Ah ! Je le vois bien, dit-elle, affolée, tu ne m’aimes pas !

— Ma toute chère, dit-il en la prenant dans ses bras, tu sais bien le contraire… Je t’aime plus que ma vie… Je t’aime tellement que je veux rester digne de toi, et même, si je le puis, faire honneur à Mlle de La Ralphie.

Dans une accalmie de passion, elle l’approuva, car si elle se laissait facilement emporter à la tyrannie des sens, sa noblesse de sentiments était réelle.

Le matin, après cette nuit passée dans les fièvres de l’amour et les regrets de la séparation, elle l’accompagna jusqu’à la porte de sortie du petit parc. Là, ils s’étreignirent désespérément, les yeux brillants, le cœur soulevé. Puis elle s’arracha brusquement des bras de son amant.

— Va-t’en, lui dit-elle, je ne te laisserais pas partir !

Et elle rentra, se mit au lit et s’ensevelit sous les couvertures.

Le soir, elle se leva, pâle, les yeux cernés, se mit à table, mangea peu et alla se recoucher.

Le lendemain, le commandeur de Lussac, remis de son attaque de goutte, vint à Guersac. Valérie lui avait envoyé la jument de feu M. de La Ralphie, et, sur le coup de midi, il arriva pour le dîner.

Il remarqua bien la figure, encore un peu défaite, de sa jeune hôtesse, mais il ne s’en occupa pas autrement, l’attribuant à un de ces petits malaises passagers auxquels les femmes sont sujettes, et son excellent appétit n’en souffrit pas. Le café servi, au moment où, après l’avoir dégusté, il allongeait le bras vers un flacon d’eau-de-vie de Cognac, Valérie l’arrêta.

— Vous aviez pourtant juré de n’en plus prendre, commandeur !

— Ma chère enfant, serment de goutteux et serment d’amoureux, c’est tout un ; cela s’oublie, la crise passée. Lorsque j’étais au lit, j’invoquais la sainte tempérance, mère de la santé, et, maintenant que je suis debout, toutes les bonnes choses me tentent. « Quand le péril est passé, on se moque du saint », dit un proverbe italien ; c’est mon cas.

« Maintenant, ma chère Valérie, je deviens grave, très grave… Vous voyez en moi un ambassadeur !

— Vraiment ?

— Oui ! Votre tuteur étant en enfance et votre subrogé-tuteur, au diable je ne sais où, mes cheveux gris me valent cet honneur. Sans autre préambule, j’en viens au fait. M. le vicomte Henri-Joseph Guy de Massaut vous supplie, par ma bouche, de lui permettre de venir vous présenter ses hommages. Voilà ; s’il vous convient de le recevoir, il m’accompagnera un de ces jours ; peut-être demain, si j’en juge par son impatience.

— Mon cher commandeur, répondit-elle sérieusement, dites au vicomte que je suis flattée de ses sentiments et honorée de sa recherche, mais que je ne puis encourager des espérances qui ne peuvent se réaliser… maintenant moins que jamais, ajouta-t-elle mentalement. Assurez M. de Massaut que je le tiens pour un loyal et galant gentilhomme, mais que je ne l’épouserai jamais.

Quelques jours après cette conversation, Valérie et M. de Lussac devisaient après le dîner, quand, soudain, elle s’enfuit, le mouchoir sur la bouche. Le commandeur se leva aussitôt et la trouva penchée sur le mur de la terrasse.

— Vous êtes incommodée, Valérie ?

— Oh ! ce n’est rien, un trouble d’estomac… Ces écrevisses me répugnent…

— Mais vous en avez sucé trois ou quatre, seulement…

Et le vieux commensal de Guersac alla quérir la Martille. Avec beaucoup de réserve et de discrétion, il s’enquit de l’état de Mademoiselle ; était-elle souvent indisposée comme cela ?

Mais la rusée soubrette fit l’étonnée ; c’était la première fois que cet accident arrivait à Mademoiselle qui avait une belle santé… Dieu merci !…

Et elle courut retrouver sa maîtresse.

La question posée par M. de Lussac était le résultat d’un travail rapide qui s’était fait dans son esprit. Il rapprochait cette indisposition de la fatigue persistante qu’il remarquait sur la figure de Mlle de La Ralphie ; mais, après la réponse de la Martille, il ne s’arrêta pas à cette idée que, d’ailleurs, il jugeait absurde dans la situation. Mais le même fait s’étant reproduit quelques jours après, il en vint à se poser des points d’interrogation auxquels il répondait lui-même : « Je ne vois personne… Non, c’est impossible ! »

Quelques mois se passèrent, Valérie avait repris sa figure ordinaire, son appétit était revenu, en sorte que les vagues soupçons du commandeur s’étaient, dissipés. Un soir, au coin de feu, Mlle de La Ralphie, qui, quoique sûre de son état, se laissait aller à une sereine insouciance, fut rappelée à la réalité par ce premier mouvement de l’enfant qui fait tressaillir les jeunes mères, et elle sentit la nécessité de prendre une détermination. La vulgaire prudence conseillait de s’en aller dans une grande ville, au loin, mais son caractère altier la portait à rester à Guersac et à braver les commérages des gens de Fontagnac. Le soir, en la déshabillant, la Martille lui dit :

— Si Mademoiselle me permet de le lui dire, à sa place je consulterais M. de Lussac ; c’est un homme qui connaît la vie et saura la conseiller.

— Tu as peut-être raison.

Le lendemain elle se confessa au vieux gentilhomme et lui dit brièvement tout, depuis l’origine de son amour pour Damase, jusqu’à ces nuits fortunées dont le souvenir la troublait encore, et enfin à son état présent.

C’était un confesseur indulgent, que M. de Lussac. Il connaissait tant d’aventures galantes, il avait vu dans son monde tant de liaisons irrégulières dont le dénouement avait été semblable, qu’il considérait comme une sorte de privilège de caste cette liberté dans les amours dont la haute société du dix-huitième siècle avait donné l’exemple. Il ne s’effaroucha donc pas de la confidence de Valérie, et, même, tandis qu’elle parlait, il se rappelait avec complaisance la perspicacité de ses soupçons premiers. Il plaignit sa jeune amie, non pas d’avoir aimé, maïs de son inexpérience, et il eut un blâme discret pour Damase, qui, comme tout galant homme, eût dû éviter ce désagrément à Mlle de La Ralphie qui lui avait fait l’honneur de l’élever jusqu’à elle.

Valérie sourit :

— Ne le blâmez pas, commandeur ; c’est moi qui suis coupable.

Mais, s’il avait des principes assez faciles, quant au fond, M. de Lussac ne transigeait pas sur les convenances. Il déclara donc qu’il était de toute nécessité de sauver les apparences. On n’avait plus, il est vrai, les facilités grandes d’autrefois pour céler ces choses. Jadis, lorsqu’il s’agissait d’une famille noble, tout le monde s’y prêtait : les magistrats, les curés et les gens en place. Néanmoins, malgré les sottes exigences des lois jacobines, il pensait qu’au moyen d’un voyage suffisamment motivé, la chose pouvait se dissimuler.

Le docteur Bernadet, longuement entretenu par lui des symptômes inquiétants de la santé de Valérie, vint à Guersac et ne fit aucune difficulté pour reconnaître la maladie de poitrine que lui avait audacieusement signalée le commandeur et que les réponses de la malade prétendue confirmaient. Mais ce n’était pas tout ; il fallait maintenant l’amener tout doucement à prescrire un séjour dans le Midi. Or, le docteur Bernadet n’était pas de ces grands médecins des villes qui comprennent à demi-mot et envoient aux eaux les clientes impatientes de déserter, pour quelque temps, le toit conjugal. Aussi fit-il des objections : « C’était un long voyage ; la saison était encore rigoureuse ; cela pouvait fatiguer la malade, etc. » Pourtant, au bout de quelques jours, l’habileté de M. de Lussac eut raison de cette légère résistance, et, de par la Faculté, Mlle de La Ralphie dut aller demander au soleil de la Provence la guérison d’un mal causé, selon le docteur, par les brouillards matineux de la Vézère.

À Fontagnac, on ne trouva rien d’étonnant à cela. La phtisie était, avec l’usure, un des fléaux du pays, et il était tout naturel qu’une personne riche allât, à grands frais, demander la santé à un climat plus doux. Cette brusque invasion de la maladie ne surprenait personne. Combien n’avait-on pas vu de ces jeunes filles, d’une belle santé apparente, se flétrir tout à coup, languir, s’aliter, et, après de longs mois de souffrances, s’en aller au cimetière avec des couronnes blanches sur leur cercueil ! Justement, à ce moment même, la pauvre Liette, l’amie de pension de Valérie, se mourait lentement. Mlle de La Ralphie fut la voir et la trouva bien faible, mais pleine d’illusions et ayant gardé son caractère aimant et bon.

— Ah ! si tu avais pu attendre un peu, dit-elle à Valérie, tu m’aurais emmenée, cela aurait achevé de me rétablir.

Le commandeur était allé à Périgueux louer une chaise de poste, et ils partirent, emmenant la Martille. À Sarlat, pendant qu’ils relayaient, le vicomte de Massaut vint les saluer, avec force excuses sur son indiscrétion. Le pauvre amoureux avait appris ce voyage, ainsi que la maladie qui le motivait et il en était navré. Cela était si visible sur sa physionomie que la franchise de Valérie répugnait à laisser ce galant homme dans l’erreur. Mais le commandeur s’en tint à assurer le vicomte, que selon toute apparence, la santé de Mlle de La Ralphie n’était pas sérieusement atteinte, ce qui le consola un peu. Néanmoins, il prit congé, la tristesse dans les yeux, comme ceux qui aiment sans espoir, ce qui était son cas depuis la réponse catégorique que lui avait transmise M. de Lussac.

Ils voyageaient à petites journées, en gens que les affaires ou le manque d’argent ne talonnent pas ; couchant dans les villes qui leur plaisaient, y séjournant, et, au bout d’une quinzaine de jours, ils arrivèrent à Toulon. Valérie était enchantée du voyage. M. de Lussac était un compagnon fort agréable ; il avait beaucoup couru le monde, jadis, et sa mémoire excellente lui fournissait une foule d’anecdotes et de faits locaux qu’il narrait avec agrément. Après avoir passé quelques jours à Toulon, ils furent s’installer à Hyères, dans une petite villa cachée au milieu des citronniers. Le commandeur passait pour le père de Valérie et on la croyait la femme d’un officier de l’armée d’Afrique.

Leur vie était calme, simple et telle qu’il convenait à une personne dans l’état où était Mlle de La Ralphie. Elle était heureuse d’être plus près de Damase ; il lui semblait que la diminution de la distance la rapprochait du bonheur. Parfois, elle avait des envies folles de courir à Toulon, de prendre le bateau et d’aller le surprendre. Elle se représentait la joie de son amant en la voyant et se plaisait à jouir en imagination des plaisirs qu’elle regrettait, car elle était plus amante que mère. Dans ces moments d’agitation, M. de Lussac intervenait doucement et lui faisait entendre qu’elle ne pouvait pas, dans son état, risquer les fatigues d’une traversée ; que, d’ailleurs, le régiment de Damase était presque toujours en expédition, et, qu’enfin, fût-il à Oran, il serait souverainement inconvenant d’afficher ses amours avec un sous-officier. Certes, il ne doutait pas de la discrétion du jeune homme, mais ces choses-là ne se cachent pas longtemps.

— Vous ne voudriez pas, ma chère enfant devenir la fable de la garnison ?

Lorsque Damase apprit, par une lettre de Valérie, le voyage et le motif qui le causait, il eut comme une bouffée de cet orgueil naïf qui saisit les jeunes hommes à leur première paternité. Ah ! combien sa maîtresse lui était maintenant plus chère, combien elle était plus aimée, plus adorée, et combien il lui était reconnaissant, pour ainsi dire, de porter dans ses flancs élargis un enfant à lui ! Sa joie n’était pourtant pas sans mélange en songeant aux conséquences pour elle d’une indiscrétion toujours possible. Il avait aussi quelque inquiétude au sujet de ce petit être dont elle parlait à peine, bien loin de faire à son sujet les rêves dont se bercent les jeunes mères. Il sentait encore la fausseté de sa position à l’égard de Valérie. Dans une situation semblable, entre deux amants de même condition sociale ou à peu près, le devoir eût été tout tracé. Mais irait-il, lui, sous-officier sans nom et sans fortune, lui, l’enfant trouvé, l’ancien serviteur de la famille, offrir à Mlle de La Ralphie de couvrir sa faute en l’épousant ? Il sentait l’impossibilité de ceci et en souffrait. Eût-il été officier même qu’il ne se fût jamais hasardé à le faire, car il en avait la certitude absolue, sa maîtresse, orgueilleuse et fière de son origine, était incapable de concevoir même la possibilité d’une pareille chose qu’elle eût taxée de pure extravagance. Cette chimère écartée, deux questions lui tenaient fortement au cœur : la réputation de Valérie et la destinée de l’enfant. Avec une infinie sollicitude, il exposait dans ses lettres qu’il fallait, à n’importe quel prix, éviter tout ce qui pourrait la compromettre.

L’enfant il le reconnaissait, il fallait le déclarer sous son nom, le confier, dans le pays, à une nourrice sûre ; il pourrait, lui, plus tard, le ramener à Fontagnac et l’avouer. Un enfant était une plume au chapeau d’un soldat, mais que serait-ce, si Mlle de La Ralphie l’élevait ostensiblement ? L’élever en secret ? Mais, à moins de ne jamais le revoir, la vérité finirait par percer et les conséquences seraient les mêmes. Tout bien considéré, la meilleure conduite à tenir était celle qu’il indiquait.

M. de Lussac trouvait tout cela fort sage, mais Valérie avait d’autres projets. Comme ils causaient de ceci, quelques jours avant sa délivrance, et que le vieux gentilhomme insistait sur l’adoption de la combinaison recommandée par Damase, elle lui répondit :

— Cet enfant sera un La Ralphie !

— Quoi ! dit-il, vous voulez lui donner votre nom ?

— C’est le sien de par la loi.

— Mais puisque Damase veut le reconnaître !

— Écoutez, commandeur, cet enfant que je sens s’agiter là, sous ma main, c’est le mien, vous entendez. Il se nommera non pas Vital, mais du Jarry de La Ralphie. Et, puisque je suis la dernière de ma race, il perpétuera notre nom : cela est absolument décidé.

— Alors, dit M. de Lussac, désolé de cette résolution, il était bien inutile de venir nous cacher aussi loin : autant valait demeurer tranquillement à Guersac

— J’y aurai toujours gagné ceci, d’avoir fait un agréable voyage avec le dernier et le plus galant des chevaliers.

— Vous plaisantez, ma chère Valérie, mais considérez, de grâce, tous les inconvénients de votre détermination. D’abord, dans notre monde, tous vous jetteront la pierre, n’en doutez pas. La noblesse est maintenant pervertie de dévotion plus ou moins sincère et la foi des croyants, ainsi que l’hypocrisie des cagots, ne pardonnent pas ces fautes visibles : vous serez donc excommuniée, pour parler leur langage, et rejetée de leur société. Quant aux roturiers, vous ne doutez pas, je pense, du plaisir qu’ils auront à dauber sur une fille noble : j’entends d’ici tous ces imbéciles bourgeois de Fontagnac brailler comme des chiens clabauds.

Oh ! je sais ce qu’ils valent tous, les uns et les autres, fit-il en réponse à un geste de Valérie ; mais il est toujours dangereux de se mettre en dehors des convenances généralement acceptées. Vous êtes jeune, maintenant, et l’amour comble tous les vides, mais il viendra un temps où vous regretterez peut-être de n’avoir pas conservé quelques partenaires dans le boston… Ce Beaumarchais, dont raffolait ma feue tante, a dit à la femme une chose bien profonde sous son apparence frivole : « Sois belle, si tu peux, sage si tu veux, mais sois considérée, il le faut ! ! »

— Mon cher commandeur, j’apprécie votre sollicitude, mais j’aime les situations nettes et franches. Deux solutions sont possibles ; celle que j’adopte et l’abandon complet, absolu, auquel je ne veux même pas penser. Quant à la combinaison bâtarde que vous préconisez, elle a l’inconvénient des demi-mesures : cet enfant ne m’appartiendrait plus, il me faudrait renoncer à l’élever à mon gré, à l’avoir près de moi, dans l’espoir plus qu’incertain de tromper des gens dont je n’ai nul souci. Je ne l’essaierai même pas, dès à présent, je me résigne à manquer de partenaires pour le boston.

Et voilà pourquoi, quelques jours après, le secrétaire de la mairie d’Hyères coucha sur son registre la naissance de Jean-Gérard du Jarry de La Ralphie, fils de Marie-Valérie du Jarry de La Ralphie et de père inconnu.

Depuis quelque temps, Valérie était sans nouvelles de son amant, mais elle ne s’en inquiétait point, prévenue par lui au moment de son départ pour l’expédition commandée par le maréchal Bugeaud, expédition qui devait se terminer par la bataille d’Isly.

Pendant un mois, la colonne manœuvra sur la frontière du Maroc, dans les environs d’Oudjda, sur le cours de l’oued-Isly et de la haute Mouilah, faisant des pointes dans différentes directions, châtiant les tribus du Riff, soulevées par Abd-el-Kader, et observant l’armée marocaine qui s’était avancée sur notre territoire. Tout en chevauchant dans ces plaines couvertes de lentisques, d’alfa et de palmiers nains, le maréchal des logis Vital pensait à Valérie et à son enfant. Ah ! combien il enviait en ce moment ceux de ses camarades qui avaient un nom assez noble pour s’offrir à une femme aimée, fière du sien. Mais lui se nommait Vital, parce que c’était le 27 novembre qu’il avait été trouvé sous le porche de l’église de Fontagnac, comme il se serait nommé Lin, s’il eût été exposé le 26 ; et Damase, de son nom de baptême, parce que son parrain était originaire de Saint-Gassien, où ils sont tous prénommés ainsi. Il avait beau tourner et ressasser ces choses : dans son esprit, toujours il se heurtait à des impossibilités. Il le savait, l’égalité naturelle que Mlle de La Ralphie admettait entre elle et lui, tous deux jeunes et beaux, et toutes les effusions de l’amour et ses folies, n’allaient pas jusqu’à lui faire admettre l’égalité sociale entre une fille de noble race et un roturier inconnu. Cela lui semblait étrange ; il ne pouvait comprendre que l’orgueil nobiliaire et les préjugés de caste pussent étouffer ainsi les sentiments naturels, et il se prenait à douter de l’amour de Valérie.

C’était une nature droite, loyale, toute d’une pièce, ce vaillant Damase ; il n’était pas de ceux qui dissèquent moralement l’objet de leur amour et l’observent jusque dans les mouvements tumultueux de la passion. S’il eût été moins amoureux, peut-être eût-il entrevu ce qui était la vérité, que la passion de Valérie pour lui était surtout physique ; qu’elle l’aimait avec toute l’ardeur de son tempérament ; qu’elle se sentait invinciblement entraînée vers lui sans que le cœur eût beaucoup de part. Mais il aimait naïvement, le brave garçon, il s’était donné depuis longtemps, corps et âme, et ne songeait pas à toutes ces distinctions. Et puis, il faut le dire, l’amour de Valérie avait, dans le délire des sens, de ces effusions tendres, capables de faire illusion à un amant plus expérimenté que lui. Un point sur lequel il voyait juste, c’était qu’entre un soldat de l’armée d’Afrique et une demoiselle vivant dans son château, à sept ou huit cents lieues de distance et séparés par la mer, l’amour ne pouvait être qu’un épisode passager, qu’une aventure galante destinée à l’oubli qu’amènent fatalement l’absence et l’éloignement. Et cela le poignait, le pauvre amoureux qui eût supporté dignement les amertumes d’un amour sans espoir, mais qui ne voulait pas renoncer aux joies de l’amour heureux qu’il avait connues. Aussi, repris du besoin d’espérer, se disait-il que s’il portait cette épaulette qui peut mener aux sommets de la hiérarchie militaire, peut-être l’orgueil nobiliaire de sa maîtresse fléchirait-il, et, sur cet espoir incertain, ou plutôt sur cette, illusion volontaire, le maréchal des logis Vital se promettait bien, à la première affaire, d’enlever cet insigne envié ou d’y laisser sa peau.

Après des razzias et des escarmouches sans importance, la colonne commandée par l’ancien caporal d’Austerlitz se trouva, le 14 août 1844, en présence de l’armée marocaine renforcée des contingents des tribus fidèles à l’émir. Dès le commencement de l’action, l’officier qui commandait le peloton auquel appartenait Damase fut blessé et mis hors de combat. Grâce à cette circonstance heureuse pour lui, le maréchal des logis Vital prit le commandement comme plus ancien sous-officier. La joie rayonnait sur sa figure hâlée, pendant qu’avec son mouchoir, étroitement serré, il assujettissait solidement son sabre à son poignet. Lorsque commença la fameuse charge qui culbuta l’armée marocaine, il était à dix pas en avant de ses hommes, le sabre haut, criant : « Chargez ! » Plusieurs fois, après avoir enfoncé les rangs ennemis, il revint sur ceux qui se reformaient, et, chaque fois, avec ses vaillants chasseurs, il sabrait et dispersait tout ce qui résistait.

— D’Hélier, dit le futur duc d’Isly à un de ses officiers d’ordonnance, quel est donc là-bas, sur la gauche, ce sous-officier de votre régiment qui charge si rudement avec son peloton ?…

Et tenez, ajouta-t-il en lui passant sa lunette, le voilà qui sabre un porte-drapeau…

— Monsieur le Maréchal, dit l’officier au bout d’un instant, c’est un compatriote, le maréchal des logis Vital, que vous avez décoré pour l’affaire de Sidi-Rached.

— Ah ! c’est un Périgourdin ! J’en suis bien aise ! fit le maréchal, souriant sous son grand képi légendaire.

Et il murmura ce vieil adage du pays des pierres :

Petra esto duris, cor amicis, hostibus ensis,
Hæc iria si fueris Petra-cor-ensis eris.

— Hé bien ! d’Hélier, vous pouvez lui dire ce soir, s’il n’est pas tué, que je le fais sous-lieutenant.

— Ce sera avec plaisir, Monsieur le Maréchal.

Le soir, au campement des chasseurs, à peine rentrés de la poursuite des fuyards, on entendit crier avec force :

— Les sous-officiers du 1er escadron ?

— Par ici !

Et bientôt, à la lueur des feux de bivouac, on vit s’avancer longeant la corde où étaient entravés les chevaux fatigués, un capitaine du régiment. Les sous-officiers, qui prenaient du café, assis sur des selles, des bidons, des peaux de mouton, se levèrent et portèrent la main à leur fez.

Le capitaine d’Hélier alla vers Damase et lui prit la main :

— Mon cher Vital, vous êtes sous-lieutenant ; le maréchal m’a chargé de vous l’annoncer.

— Je suis bien reconnaissant à M. le Maréchal et je vous remercie, mon capitaine, de votre empressement à m’apporter cette nouvelle.

Tous les sous-officiers présents serrèrent la main de Damase et le félicitèrent, car il devait à son caractère loyal de n’avoir pas de jaloux parmi ses camarades.

— Vous n’êtes pas blessé ? demanda l’officier d’ordonnance.

— Pas une égratignure ; c’est presque la seule fois que je me tire d’une affaire sérieuse sans un accroc.

— Tous les bonheurs, alors ?

Le capitaine accepta militairement un quart de café et conta à Damase que le maréchal l’avait chargé de la commission au moment où il l’avait vu sabrer un porte-drapeau.

— Alors, mon capitaine, je vais vous remettre le chiffon.

Et il alla chercher un drapeau, surmonté d’un croissant, qui était encore bouclé à sa selle :

— Il manque presque toute la hampe ; mais, tel qu’il est, ce sera mon remerciement au maréchal.

— Venez le lui présenter vous-même, dit le capitaine, en emmenant Damase.

Le maréchal Bugeaud, installé sous une vaste tente marocaine, dont un large pan relevé laissait voir l’intérieur, recevait les rapports des chefs de corps. Quelques drapeaux ennemis et des armes de prix étaient déjà réunis en faisceau et surmontés par le parasol du commandant en chef de l’armée marocaine.

— Monsieur le Maréchal, voici un drapeau de plus, dit le capitaine d’Hélier qui précédait Damase, et voici celui qui l’a pris.

— Ah ! ah ! dit le maréchal avec cette ronde bonhomie qui le faisait adorer de ses soldats, vous voilà, sous-lieutenant Vital ! Vous avez montré aujourd’hui du cœur et de la poigne ; mais vous êtes coutumier du fait… Je suis bien aise que vous soyez un compatriote. Et d’où êtes-vous ?

— De Fontagnac, Monsieur le Maréchal.

— C’est tout à fait sur la lisière du Périgord blanc ; mais je vois avec plaisir que, comme nous disons là-bas, la lisière vaut le drap.

— Merci de votre bonne opinion, Monsieur le Maréchal. Je tâcherai toujours de la justifier.

— C’est fort bien dit, pays… Allons, au revoir, allez vous reposer, car vous avez bien travaillé aujourd’hui.