Mahomet et les origines de l’islamisme

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Mahomet et les origines de l’islamisme
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 12 (p. 1063-1101).
I. A.-P. Caussin de Perceval : Essai sur l’Histoire des Arabes avant l’islamisme ; 3 vol., 1848. — II. G. Weil : Mohammed der Prophet, sein Leben und seine Lehre ; Stuttgart, 1843. — Historisch-kritische Einleitung in den Koran ; Bielefeld, 1844. — Geschichte der Chalifen ; Mannheim, t. I, 1846 ; t. II, 1848 ; t. III, 1854. — III. Washington Irving : Lives of Mahomet and his successors ; New-York, 1850.

Toutes les origines sont obscures, les origines religieuses encore plus que les autres. Produits des instincts les plus spontanés de la nature humaine, les religions ne se rappellent pas plus leur enfance que l’adulte ne se rappelle l’histoire de son premier âge et les phases successives du développement de sa conscience : chrysalides mystérieuses, elles n’apparaissent au grand jour que dans la parfaite maturité de leurs formes. Il en est de l’origine des religions comme de l’origine de l’humanité. La science démontre qu’à un certain jour, en vertu des lois naturelles qui jusque-là avaient présidé au développement des choses, sans exception ni intervention extérieure, l’être pensant est apparu doué de toutes ses facultés et parfait quant à ses élémens essentiels, — et pourtant vouloir expliquer l’apparition de l’homme sur la terre par les lois qui régissent les phénomènes de notre globe depuis que la nature a cessé de créer, ce serait ouvrir la porte à de si extravagantes imaginations, que pas un esprit sérieux ne voudrait s’y arrêter un instant. Il est indubitable encore qu’à un certain jour, par l’expansion naturelle et spontanée de ses facultés, l’homme a improvisé le langage, — et pourtant aucune image empruntée à l’état actuel de l’esprit humain ne peut nous aider à concevoir ce fait étrange, devenu entièrement impossible dans notre milieu réfléchi. Il faut de même renoncer à expliquer par les procédés vulgaires accessibles à notre expérience les faits primitifs des religions, faits qui n’ont plus d’analogues depuis que l’humanité a perdu sa fécondité religieuse. En face de l’impuissance de la raison réfléchie à fonder la croyance et à la discipliner, comment ne reconnaîtrions-nous pas la force cachée qui à certains momens pénètre et vivifie les entrailles de l’humanité ? L’hypothèse supernaturaliste offre peut-être moins de difficultés que les solutions superficielles de ceux qui abordent ces redoutables problèmes sans avoir pénétré les mystères de la conscience spontanée ; et si, pour rejeter cette hypothèse, il fallait être arrivé à une opinion rationnelle sur ces faits vraiment divins, bien peu d’hommes auraient le droit de ne pas croire au surnaturel.

Serait-il vrai pourtant que la science dût renoncer à expliquer la formation du globe, parce que les phénomènes qui l’ont amené à l’état où nous le voyons ne se reproduisent plus de nos jours sur une grande échelle ? qu’elle dût renoncer à expliquer l’apparition de la vie et des espèces vivantes, parce que la période contemporaine a cessé d’être créatrice ? à expliquer l’origine du langage, parce qu’il ne se crée plus de langues ? l’origine des religions, parce qu’il ne se crée plus de religions ? Non, certes. C’est l’œuvre infiniment délicate de la science et de la critique de deviner le primitif par les faibles traces qu’il a laissées de lui-même. La réflexion ne nous a pas tellement éloignés de l’âge créateur que l’on ne puisse, à force de finesse, reproduire en soi le sentiment de la vie spontanée. L’histoire, si avare qu’elle soit pour les époques non conscientes, n’est pourtant pas entièrement muette ; elle nous permet, sinon d’aborder directement le problème, au moins de le resserrer par le dehors. Puis, comme rien n’est absolu dans les choses humaines et qu’il n’est pas deux faits dans le passé qui rentrent à la rigueur dans la même catégorie, nous avons des nuances intermédiaires et plus rapprochées de nous pour nous représenter les phénomènes inaccessibles à l’étude immédiate. Le géologue trouve dans les lentes dégradations de l’état actuel du globe des données pour expliquer les révolutions antérieures. Le linguiste, en assistant au phénomène incessamment continué du développement des langues, est amené à concevoir les lois qui en ont réglé la formation. L’historien, à défaut des faits primitifs qui ont signalé les apparitions religieuses, peut atteindre des dégénérescences, des tentatives avortées, des demi-religions, si j’ose le dire, montrant à découvert, quoique dans des proportions plus réduites, les procédés par lesquels se sont formées les grandes créations des époques irréfléchies.

La naissance de l’islamisme est, sous ce rapport, un fait unique et véritablement inappréciable. L’islamisme a été la dernière création religieuse de l’humanité et, à beaucoup d’égards, la moins originale. Au lieu de ce mystère sous lequel les autres religions enveloppent leurs origines, celle-ci naît en pleine histoire ; ses racines sont à fleur de sol. La vie de son fondateur nous est aussi bien connue que celle de tel réformateur du xvie siècle. Nous pouvons suivre année par année les fluctuations de sa pensée, ses contradictions, ses faiblesses. Ailleurs, les origines religieuses se perdent dans le rêve ; le travail de la critique la plus déliée suffit à peine pour discerner le réel sous les apparences trompeuses du mythe et de la légende. L’islamisme au contraire, né au milieu d’une réflexion très avancée, manque absolument de surnaturel. Mahomet, Omar, Ali ne sont ni des voyans ni des illuminés, ni des thaumaturges. Chacun d’eux sait très bien ce qu’il fait, nul n’est dupe de lui-même ; chacun s’offre à l’analyse à nu et avec toutes les faiblesses de l’humanité.

Grace aux excellens travaux de MM. Weil et Caussin de Perceval, on peut dire sans exagération que le problème des origines de l’islamisme est définitivement arrivé de nos jours à une solution complète et sans mystère. M. Caussin de Perceval surtout a introduit dans la question un élément capital par les vues nouvelles qu’il a ouvertes sur les antécédens et les précurseurs de Mahomet, sujet délicat qui n’avait point été aperçu avant lui. Son excellent ouvrage restera comme un modèle de cette érudition forte et sobre, qui pourrait s’appeler école française, si le bon sens, l’exactitude, la solidité suffisaient pour faire une école. La finesse et la pénétration de M. Weil sont dignes d’un compatriote de Creuzer et de Strauss. Sous le rapport du choix et de la richesse des sources, son ouvrage est pourtant inférieur à celui de notre savant compatriote, et on pourrait peut-être lui reprocher d’accorder trop de confiance à des autorités turques et persanes, qui n’ont dans cette question que bien peu de valeur. L’Amérique et l’Angleterre se sont aussi beaucoup occupées de Mahomet. Un romancier fort connu, M. Washington Irving, a raconté sa vie avec intérêt, mais sans faire preuve d’une critique fort élevée. Son livre atteste pourtant sous ce rapport un véritable progrès, quand on songe qu’en 1829 M. Charles Forster publiait deux gros volumes fort goûtés des révérends[1], pour établir que Mahomet n’était autre chose que « la petite corne du bouc qui figure au chapitre viii de Daniel, et que le pape était la grande corne. » M. Forster fondait sur cet ingénieux parallèle toute une philosophie de l’histoire : le pape représente la corruption occidentale du christianisme, et Mahomet la corruption orientale ; de là les ressemblances frappantes du mahométisme et du papisme !

Ce serait une curieuse histoire que celle des idées que les nations chrétiennes se sont faites de Mahomet, depuis les récits du faux Turpin sur l’idole d’or Mahom adorée à Cadix, et que Charlemagne n’osa détruire par crainte d’une légion de démons qui y était renfermée, jusqu’au jour où la critique lui a rendu, en un sens divers, il est vrai, mais très réel, son titre de prophète. La foi vierge de la première moitié du moyen-âge, qui n’eut sur les cultes étrangers au christianisme que les notions les plus vagues, se figurait Maphomet, Baphomet, Bafum[2], comme un faux dieu, à qui l’on offrait des sacrifices humains. Ce ne fut qu’au xiie siècle que Mahomet apparut comme un prophète, et que l’on songea sérieusement à dévoiler son imposture. Plus tard, au xvie et au xviie siècle, Bibliander, Hottinger, Maracci n’osèrent encore s’occuper du Coran que pour le réfuter. Prideaux, Bayle et Voltaire envisagèrent enfin Mahomet en historiens et non plus en controversistes ; mais le manque de documens authentiques les retint dans la discussion des fables puériles qui jusqu’alors avaient défrayé la curiosité du peuple et la colère des théologiens. L’honneur du premier essai d’une biographie de Mahomet d’après les sources orientales appartient à Gagnier. Ce savant fut amené par ses études à demander ses renseignemens à Aboulféda, et ce fut une bonne fortune. On peut douter que sa critique eût été assez délicate pour saisir l’immense différence qu’il faut faire, quant à la valeur historique, entre les récits des historiens arabes et les recueils de légendes écloses de l’imagination persane. Cette distinction capitale, que M. Caussin de Perceval seul a rigoureusement observée, est, à véritablement parler, le nœud de tous les problèmes relatifs à l’origine de l’islamisme. Composée d’après les récits arabes d’Ibn-Hischam et d’Aboulféda, la biographie de Mahomet est simple et naturelle, presque sans miracles. Composée d’après les auteurs turcs et persans, sa légende apparaît comme un amas ridicule de fables absurdes et du plus mauvais style. Bien que les traditions relatives à la vie de Mahomet n’aient commencé à être recueillies que sous les Abbassides, les rédacteurs de cette époque s’appuyaient déjà sur des sources écrites, dont les auteurs eux-mêmes remontaient, en citant leurs autorités, jusqu’aux compagnons du prophète. Autour de la mosquée attenante à la maison de Mahomet régnait un banc, sur lequel avaient élu domicile des hommes sans famille ni demeure, qui vivaient de ses générosités et mangeaient souvent avec lui. Ces hommes, que l’on appelait les gens du banc (ahl-el-soffa), étaient censés connaître beaucoup de particularités sur la personne de Mahomet, et leurs souvenirs devinrent l’origine d’innombrables dires ou hadith. La foi musulmane elle-même fut effrayée de la multitude de documens ainsi obtenus : six sources légitimes furent seules reconnues à la tradition, et l’infatigable Bokhari avoue que, sur les deux cent mille hadith qu’il avait recueillis, sept mille deux cent vingt-cinq seulement lui paraissaient d’une authenticité incontestable. La critique européenne pourrait assurément, sans encourir le reproche de témérité, procéder à une élimination plus sévère encore. Toutefois on ne peut nier que ces premiers récits ne nous présentent beaucoup de traits de la physionomie réelle du prophète, et ne se distinguent d’une manière tout-à-fait tranchée des recueils d’histoires dévotes, imaginées uniquement pour l’édification des lecteurs. Le véritable monument de l’histoire primitive de l’islamisme, le Coran, reste d’ailleurs absolument inattaquable, et suffirait à lui seul, indépendamment des récits des historiens, pour nous révéler Mahomet.

Je ne vois dans aucune littérature un procédé de composition qui puisse donner une idée exacte de la rédaction du Coran. Ce n’est ni le livre écrit avec suite, ni le texte vague et indéterminé arrivant peu à peu à une leçon définitive, ni la rédaction des enseignemens du maître, faite après coup, d’après les souvenirs de ses disciples. Le Coran nous offre le singulier exemple d’un texte non écrit, et pourtant très arrêté, composé même avec beaucoup de réflexion. C’est le recueil des prédications, et, si j’ose le dire, des ordres du jour de Mahomet, portant encore la date du lieu où ils parurent et la trace de la circonstance qui les provoqua. Chacune de ces pièces était écrite, après la récitation du prophète[3], sur des peaux, sur des omoplates de mouton, des os de chameau, des feuilles de palmier, ou conservée de mémoire par les principaux disciples que l’on appelait porteurs du Coran. Ce ne fut que sous le khalifat d’Abou-Bekr, après la bataille du Yemâma, où périrent un grand nombre de vieux musulmans, que l’on songea à « réunir le Coran entre deux ais, » et à mettre bout à bout ces fragmens détachés et souvent contradictoires. Il est indubitable que cette compilation fut exécutée avec la plus parfaite bonne foi. Aucun travail de coordination ou de conciliation ne fut tenté : on mit en tête les plus longs morceaux ; on réunit à la fin les plus courtes surates[4] qui n’avaient que quelques lignes, et l’exemplaire-type fut confié à la garde de Hafsa, fille d’Omar, l’une des veuves de Mahomet. Une seconde récension eut lieu sous le khalifat d’Othman. Quelques variantes d’orthographe et de dialectes s’étant introduites dans les exemplaires des différentes provinces, Othman nomma une commission de grammairiens chargée de constituer définitivement le texte d’après le dialecte de la Mecque ; puis, par un procédé très caractéristique de la critique orientale, il fit recueillir et brûler tous les autres exemplaires pour couper court aux discussions. C’est ainsi que le Coran est arrivé jusqu’à nous sans variantes bien importantes. Certes, un tel mode de composition est fait pour inspirer quelques scrupules. L’intégrité d’un ouvrage long-temps confié à la mémoire nous semble assez mal gardée. Des altérations et des interpolations n’ont-elles pu se glisser dans ces révisions successives ? M. Weil, le premier, a élevé des doutes sur tous ces points, et soutenu que la récension d’Othman ne fut pas purement grammaticale, comme le veulent les Arabes, mais que la politique y eut sa part, surtout en vue de rabattre les prétentions d’Ali. Toutefois le Coran se présente à nous avec si peu d’arrangement, dans un désordre si complet, avec des contradictions si flagrantes, chaque morceau porte une physionomie si spéciale, que rien ne saurait attaquer le caractère général d’authenticité de ce livre. Nous avons donc l’immense avantage d’avoir pour l’islamisme les pièces mêmes de son origine, pièces très suspectes assurément, et exprimant beaucoup moins la vérité des faits que les besoins du moment, mais en cela même précieuses aux yeux du critique qui sait les interpréter. C’est sur cet étrange spectacle d’une religion naissant au grand jour, avec pleine conscience d’elle-même, que je voudrais appeler un moment l’attention des penseurs.


I.


La critique, en général, doit renoncer à rien savoir de certain sur le caractère et la biographie des fondateurs de religion. Pour eux, le tissu de la légende a entièrement couvert celui de l’histoire. Étaient-ils beaux ou laids, vulgaires ou sublimes ? Nul ne le saura. Les livres qu’on leur attribue, les discours qu’on leur prête, ne sont d’ordinaire que des compositions plus modernes, et nous apprennent beaucoup moins ce qu’ils étaient que la manière dont leurs disciples concevaient l’idéal. La beauté même de leur caractère n’est point à eux ; elle appartient tout entière à la nature humaine, qui les fait à son image. Transformée par cette force incessamment créatrice, la plus laide chenille pourrait devenir le plus beau papillon.

Il n’en est point de même pour Mahomet. Le travail de la légende est resté, autour de lui, faible et sans originalité. Mahomet est réellement un personnage historique : nous le touchons de toutes parts. Le livre qui nous reste sous son nom représente presque mot à mot les discours qu’il tenait. Sa vie est restée une biographie comme une autre, sans miracles, sans exagérations. Ibn-Hischâm, le plus ancien de ses historiens, Aboulféda, son biographe érudit, sont des écrivains sensés. C’est à peu près le ton de la Vie des Saints, écrite d’une façon dévote, mais raisonnable, quelque chose comme Alban Butler ou dom Lobineau. Et encore l’on pourrait citer vingt légendes de saints, celle de saint François d’Assise par exemple, qui sont devenues infiniment plus mythiques que celle du prophète de l’islamisme.

Mahomet ne voulut pas être thaumaturge : il ne voulut être que prophète, et prophète sans miracles. Il répète sans cesse qu’il est un homme comme un autre, mortel comme un autre, sujet au péché et ayant besoin comme un autre de la miséricorde de Dieu. À sa mort, voulant mettre ordre à sa conscience, il monte en chaire. « Musulmans, dit-il, si j’ai frappé quelqu’un de vous, voici mon dos, qu’il me frappe. Si quelqu’un a été outragé par moi, qu’il me rende injure pour injure. Si j’ai pris à quelqu’un son bien, tout ce que je possède est à sa disposition. » Un homme se leva et réclama une dette de trois dirhems. « Mieux vaut, dit le prophète, la honte en ce monde que dans l’autre, » et il paya sur-le-champ.

Cette extrême mesure, ce bon goût vraiment exquis avec lesquels Mahomet comprit son rôle de prophète, lui étaient imposés par l’esprit de sa nation. Rien de plus inexact que de se figurer les Arabes avant l’islamisme comme une nation grossière, ignorante, superstitieuse : il faudrait dire au contraire une nation raffinée, sceptique, incrédule. Voici un curieux épisode des premiers temps de la mission de Mahomet qui fait très bien comprendre, ce me semble, le scepticisme glacial qu’il rencontrait autour de lui et l’extrême réserve qui lui était commandée dans l’emploi du merveilleux. Il était assis dans le parvis de la Caaba, à peu de distance d’un cercle formé par plusieurs chefs koreischites, tous opposés à ses doctrines. Otba, fils de Rebia, l’un d’eux, s’approche de lui, prend place à ses côtés, et, parlant au nom des autres : « Fils de mon ami, lui dit-il, tu es un homme distingué par tes qualités et ta naissance. Bien que tu mettes la perturbation dans ta patrie, la division dans les familles, que tu outrages nos dieux, que tu taxes d’impiété et d’erreur nos ancêtres et nos sages, nous voulons user de ménagemens avec toi. Écoute des propositions que j’ai à te faire, et réfléchis s’il ne te convient pas d’en accepter quelqu’une. — Parle, dit Mahomet, je t’écoute. — Fils de mon ami, reprit Otba, si le but de ta conduite est d’acquérir des richesses, nous nous cotiserons tous pour te faire une fortune plus considérable que celle d’aucun Koreischite. Si tu vises aux honneurs, nous te créerons notre chef, et nous ne prendrons aucune résolution sans ton avis. Si l’esprit qui t’apparaît s’attache à toi et te domine de manière que tu ne puisses te soustraire à son influence, nous ferons venir des médecins habiles, et nous les paierons pour qu’ils te guérissent. — Je ne suis ni avide de biens, ni ambitieux de dignités, ni possédé du malin esprit, répondit Mahomet. Je suis envoyé par Allah, qui m’a révélé un livre et m’a ordonné de vous annoncer les récompenses ou les châtimens qui vous attendent. — Eh bien ! Mahomet, lui dirent les koreischites, puisque tu n’agrées pas nos propositions, et que tu persistes à te prétendre envoyé d’Allah, donne-nous des preuves évidentes de ta qualité. Notre vallée est étroite et stérile ; obtiens de Dieu qu’il l’élargisse, qu’il éloigne l’une de l’autre ces chaînes de montagnes qui la resserrent, qu’il y fasse couler des fleuves pareils aux fleuves de la Syrie ou de l’Irak, ou bien qu’il fasse sortir du tombeau quelques-uns de nos ancêtres, et parmi eux Cossay, fils de Kilâb, cet homme dont la parole avait tant d’autorité ; que ces illustres morts ressuscités te reconnaissent pour prophète, et nous te reconnaîtrons aussi. — Dieu, répondit Mahomet, ne m’a pas envoyé vers vous pour cela : il m’a envoyé seulement pour prêcher sa loi. — Au moins, reprirent les koreischites, demande à ton seigneur qu’il fasse paraître un de ses anges pour témoigner de ta véracité et nous ordonner de te croire. Demande-lui aussi qu’il montre ostensiblement le choix qu’il a fait de toi, en te dispensant du besoin de chercher ta subsistance journalière dans les marchés, comme le moindre de tes compatriotes. — Non, dit Mahomet, je ne lui adresserai pas ces demandes : mon devoir est seulement de vous prêcher. — Eh bien ! que ton seigneur fasse donc tomber le ciel sur nous, comme tu prétends qu’il est capable de le faire, car nous ne te croirons pas ! »

On le voit, un bouddha, un fils de Dieu, un thaumaturge de haute volée étaient au-dessus du tempérament de ce peuple. L’extrême finesse de l’esprit arabe, la manière franche et nette dont il se pose dans le réel, le libertinage de mœurs et de croyances qui régnait à l’époque de l’islamisme, interdisaient ces grands airs au nouveau prophète. L’Arabie manque complétement de l’élément qui engendre le mysticisme[5] et la mythologie. Les nations sémitiques n’ont jamais compris en Dieu la variété, la pluralité, le sexe : le mot déesse serait en hébreu le plus horrible barbarisme. De là ce trait si caractéristique, qu’elles n’ont jamais eu ni mythologie ni épopée. La façon nette et simple dont elles conçoivent Dieu séparé du monde, n’engendrant point, n’étant pas engendré, n’ayant point de semblable, — excluait ces grandes broderies, ces poèmes divins où l’Inde, la Perse, la Grèce ont développé leur fantaisie, et qui n’étaient possibles que dans l’imagination d’un peuple qui laisse flotter indécises les limites de Dieu, de l’humanité et de l’univers. La mythologie, c’est le panthéisme en religion ; or l’esprit le plus éloigné du panthéisme, c’est assurément l’esprit sémitique. L’Arabie au moins avait perdu ou peut-être n’avait jamais eu le don de l’invention surnaturelle. À peine trouve-t-on dans toutes les Moallakat[6] et dans le vaste répertoire de la poésie antéislamique une pensée religieuse. Ce peuple n’avait pas le sens du saint ; mais, en revanche, il avait un sentiment très vif du réel et de l’humain.

Voilà pourquoi la légende musulmane est restée si pauvre en dehors de la Perse, et pourquoi l’élément mythique y est absolument nul. Sans doute la vie de Mahomet, comme celle de tous les grands fondateurs, s’est entourée de fables ; mais ces fables ne sont arrivées à quelque sanction que chez les schiites, dominés par le tour de l’imagination persane. Bien loin de tenir au fond de l’islamisme, ce ne sont que des scories accessoires tolérées plutôt que consacrées, à peu près comme cette mythologie de bas étage des livres apocryphes que l’église n’a jamais franchement adoptée, bien qu’elle n’ait garde de se montrer à cet égard trop rigoureuse. Comment l’imagination populaire n’eût-elle pas entouré de quelques prodiges une existence si extraordinaire ? Comment l’enfance du prophète surtout, thème si avantageux pour les légendes, n’eût-elle pas tenté les conteurs ? Les crédules historiens vous diront, par exemple, que, la nuit où naquit le prophète, le palais de Chosroès fut ébranlé par un tremblement de terre, le feu sacré des mages s’éteignit, le lac de Sâwa se dessécha, le Tigre déborda, et toutes les idoles du monde tombèrent la face contre terre. Tout cela néanmoins ne s’élève jamais à la hauteur d’une légende surnaturelle et consacrée, et en somme les récits de l’enfance de Mahomet, malgré quelques taches, sont restés une page charmante de grace et de naturel[7]. Pour faire mieux apprécier cette sobriété, je donnerai ici un échantillon de la manière dont l’Inde sait fêter la naissance de ses héros.

Quand les créatures apprennent que Bouddha va naître, tous les oiseaux de l’Himalaya accourent au palais de Kapila, et se posent en chantant et en battant des ailes sur les terrasses, les balustrades, les arceaux, les galeries, les toits du palais ; les étangs se couvrent de lotus ; le beurre, l’huile, le miel, le sucre, quoiqu’on les emploie en abondance, paraissent toujours entiers ; les tambours, les harpes, les théorbes, les cymbales rendent sans être touchés des sons mélodieux. Des dieux et des solitaires accourent de chacun des dix horizons pour accompagner le Bouddha. Le Bouddha descend accompagné de centaines de millions de divinités. Au moment où il descend, les trois mille grands milliers de régions du monde sont illuminés d’une immense splendeur, effaçant celle des dieux. Pas un être n’éprouve de frayeur ni de souffrance. Tous ressentent un bien-être infini, et n’ont que des pensées affectueuses et tendres. Des centaines de millions de dieux, avec les mains, avec les épaules, avec la tête, soutiennent et portent le char de Bouddha. Cent mille apsaras conduisent les chœurs de musique en avant, en arrière, à droite, à gauche, et chantent les louanges de Bouddha. Au moment où il va sortir du sein de sa mère, toutes les fleurs ouvrent leur calice ; de jeunes arbres s’élèvent du sol et entr’ouvrent leurs boutons ; des eaux de senteur coulent de toutes parts ; des flancs de l’Himalaya, les jeunes lions accourent tout joyeux à la ville de Kapila, et s’arrêtent aux portes sans faire de mal à personne. Cinq cents jeunes éléphans blancs viennent toucher avec leurs trompes les pieds du roi, père de Bouddha ; les enfans des dieux, parés de ceintures, apparaissent dans l’appartement des femmes, allant et venant de côté et d’autre ; les femmes des nagas, laissant voir la moitié de leur corps, apparaissent s’agitant dans les airs ; dix mille filles des dieux, tenant à la main des éventails de queue de paon, apparaissent arrêtées dans le ciel ; dix mille urnes pleines apparaissent faisant le tour de la grande cité de Kapila ; cent mille filles des dieux, portant des conques, des tambours, des tambourins suspendus à leur cou, apparaissent immobiles ; tous les vents retiennent leur souffle ; tous les fleuves et tous les ruisseaux s’arrêtent ; le soleil, la lune et les étoiles cessent de se mouvoir. Une lumière de cent mille couleurs, produisant le bien-être dans le corps et l’esprit, se répand de toutes parts. Le feu ne brûle plus. Aux galeries, aux palais, aux terrasses, aux arceaux des portes apparaissent suspendues des perles et des pierres précieuses. Les corneilles, les vautours, les loups, les chakals cessent leurs cris ; il ne s’élève que des sons doux et agréables. Tous les dieux des bois de Salas, sortant à demi leur corps du feuillage, apparaissent immobiles et inclinés. Des parasols grands et petits se déploient de tous côtés dans les airs. La reine cependant s’avance dans le jardin de Loumbini. Un arbre s’incline et la salue ; la reine en saisit une branche, et, regardant le ciel avec grace, fait un bâillement, et reste immobile. Le Bouddha s’élance de son côté droit sans la blesser ; un lotus blanc perce la terre et s’ouvre pour le recevoir ; un parasol descend du ciel pour le couvrir ; un fleuve d’eau froide et un fleuve d’eau chaude accourent pour le baigner, etc.[8].

Voilà ce qui s’appelle entamer hardiment la légende et ne pas marchander avec le surnaturel. L’Arabie était arrivée à un trop grand raffinement intellectuel pour qu’il pût s’y former une légende surnaturelle de ce style. La seule fois que Mahomet voulut se permettre une imitation des fantaisies transcendantes des autres religions, dans son voyage nocturne à Jérusalem sur un animal fantastique, la chose tourna au plus mal : ce récit fut accueilli par une tempête de plaisanteries ; plusieurs de ses disciples abjurèrent, et le prophète se hâta de retirer sa fâcheuse idée, en déclarant que ce merveilleux voyage, donné d’abord comme réel, n’avait été qu’un rêve. Toute la légende arabe de Mahomet, telle qu’elle se lit dans Aboulféda[9], se borne à quelques récits fort sobrement inventés. On cherche à le mettre en rapport avec les hommes illustres de son temps et de la génération précédente ; on fait prophétiser sa mission par des personnages vénérés. Lorsqu’il parcourait les solitudes voisines de la Mecque, plein de sa pensée, il entendait des voix qui lui disaient : « Salut, apôtre de Dieu ! » Il se retournait, et ne voyait que des arbres et des rochers. À sa fuite de la Mecque, il se réfugie dans une caverne. Ses ennemis vont y pénétrer, quand ils remarquent un nid dans lequel une colombe avait déposé ses œufs et un réseau de toile d’araignée qui fermait le chemin. Sa chamelle était inspirée, et, quand les chefs des tribus venaient prendre la bride de sa monture pour lui offrir l’hospitalité, il disait : « Laissez-la marcher, c’est la main de Dieu qui la guide. » Son sabre aussi fait quelques miracles. À l’issue d’une bataille, il s’était assis à l’écart au pied d’un arbre, ayant sur ses genoux cette arme dont la poignée était d’argent. Un Bédouin ennemi l’aperçut ; il s’approche en faisant un long détour, et, feignant d’être attiré par un simple motif de curiosité : « Permets-tu que j’examine ton sabre ? » lui dit-il. Mahomet le lui présente sans défiance. L’Arabe le prend, le tire du fourreau et va frapper, mais le sabre refuse d’obéir.

Tous les prodiges de sa vie sont aussi transparens ; lui-même ne savait rien inventer de bien neuf en ce genre. L’ange Gabriel faisait tous les frais de ses miracles ; il semble qu’il ne connût pas d’autre machine. La bataille de Bedr seule fournit quelques exemples de la grande création merveilleuse improvisée sur place. Une légion d’anges combattit pour les musulmans. Un Arabe, qui s’était placé sur les montagnes environnantes, vit un nuage s’approcher de lui, et du sein de ce nuage il entendit sortir des hennissemens de chevaux et une voix qui disait : « En avant, Hayzoum ! » (C’est le nom du cheval de l’ange Gabriel.) Un musulman raconta que, poursuivant un Mecquois le sabre à la main, il avait vu la tête du fuyard tomber à terre, sans que son sabre l’eût atteint. Il en conclut que la main d’un envoyé céleste avait prévenu la sienne. D’autres affirmaient avoir distingué clairement les anges à leurs turbans blancs, dont un bout flottait sur les épaules, tandis que Gabriel, leur chef, avait le front ceint d’un turban jaune. Quand on sait l’état d’excitation où se mettent les Arabes avant et durant la bataille, et quand l’on songe que cette journée fut le premier élan de l’enthousiasme musulman, bien loin de s’étonner que ces récits aient trouvé créance, on est surpris que le cerveau des combattans de Bedr n’ait enfanté que d’aussi sobres merveilles.

À une époque beaucoup plus moderne et sous l’influence du génie persan, si radicalement opposé au génie arabe, la légende de Mahomet s’est compliquée, je le sais, de circonstances merveilleuses qui la rapprochent beaucoup des grandes légendes mythologiques de la Haute-Asie. La Perse, quoique domptée par l’islamisme, ne plia jamais sous l’esprit sémitique. En dépit de la langue et de la religion qui lui étaient imposées, elle sut revendiquer ses droits de nation indo-européenne en se créant une philosophie, une épopée, une mythologie. Ouvrez le Hyat-ul-Koloub, recueil de traditions schiites : vous y verrez que, la nuit où naquit le prophète, soixante-dix mille palais de rubis et soixante-dix mille palais de perles furent bâtis dans le paradis, et furent appelés les palais de la naissance. Il naît tout circoncis : des sages-femmes d’une beauté extraordinaire sont présentes, sans avoir été prévenues. Une lumière, dont l’éclat resplendit dans toute l’Arabie, sort avec lui du sein de sa mère. Aussitôt né, il se jette à genoux, élève son regard au ciel, et s’écrie : « Dieu seul est Dieu, et je suis son prophète ! » Dieu revêt son apôtre de la chemise du divin contentement et de la robe de la sainteté rattachée par la ceinture de l’amour de Dieu. Il chausse les sandales de la respectueuse terreur, ceint la couronne de la préséance, et prend en main la baguette de l’autorité religieuse. À trois ans, deux anges lui ouvrent le côté, lui enlèvent le cœur, en expriment les gouttes noires du péché, et y mettent la lumière prophétique. Mahomet voyait derrière comme devant ; sa salive rendait douce l’eau de mer ; ses gouttes de sueur étaient comme des perles. Son corps ne projetait d’ombre ni au soleil ni au clair de lune ; aucun insecte n’approchait de sa personne. — Rien d’arabe dans ce style insipide, et ceux-là ont complétement méconnu le caractère de la légende de Mahomet qui l’ont cherché dans ces grotesques récits, tout empreints du goût persan. Ces ridicules imaginations ne préjudicient pas plus à la pureté de la légende arabe primitive que les fades amplifications des Évangiles apocryphes ne nuisent à l’incomparable beauté des canoniques.

Les élémens légendaires de l’origine de l’islamisme sont toujours ainsi restés à l’état de tradition sporadique et sans autorité. Au lieu d’un être surhumain suspendu entre ciel et terre, sans père ni frère ici-bas, nous n’avons qu’un Arabe entaché de tous les défauts du caractère de sa nation. Au lieu de cette haute et inaccessible rigueur de supernaturalisme : « Femme, qu’y a-t-il entre vous et moi ? — ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la pratiquent, » — nous avons ici toutes les aimables faiblesses de l’humanité. À la bataille d’Autas, une captive que des musulmans entraînaient avec rudesse s’écria : « Respectez-moi, je tiens de près à votre chef. » On la conduisit à Mahomet. « Prophète de Dieu, lui dit-elle, je suis ta sœur de lait ; je suis Schaymâ, fille de Halîma, ta nourrice, de la tribu des Benou-Sâd. — Quelle preuve me donneras-tu de cela ? demanda Mahomet. — Une morsure que tu me fis à l’épaule, répondit-elle, un jour que je te portais sur mon dos. » Et elle montra la cicatrice. Cette vue, rappelant à Mahomet le souvenir de sa première enfance et des soins qu’il avait reçus dans une pauvre famille de Bédouins, l’émut d’attendrissement. Quelques larmes mouillèrent ses yeux. « Oui, tu es ma sœur, » dit-il à Schaymâ ; et, se dépouillant de son manteau, il la fit asseoir dessus. Puis il reprit : « Si tu veux rester désormais près de moi, tu vivras tranquille et honorée parmi les miens ; si tu aimes mieux retourner dans ta tribu, je te mettrai en état d’y passer tes jours dans l’aisance. » Schaymâ témoigna qu’elle préférait le séjour du désert, et Mahomet la renvoya comblée de ses dons.

Rien n’est dissimulé de ses faiblesses et ses humbles côtés. Il commence par être commis-voyageur en Syrie, où il fait de bonnes affaires. Aucun signe extraordinaire ne le distingue, il a son surnom comme un autre : on l’appelle el Amîn, l’homme sûr. Dans sa première jeunesse, il se bat avec les Koreischites contre les Hawazin, et les Koreischites n’en sont pas moins taillés en pièces. Dans une course, sa chamelle est distancée par celle d’un Bédouin, et il en éprouve un vif dépit. L’Arabie ne s’est pas crue obligée, pour exalter son prophète, de l’élever au-dessus de l’humanité et de le soustraire aux affections de tribu, de famille, à d’autres plus humbles encore. Les historiens musulmans nous racontent qu’il aimait son cheval et sa chamelle, qu’il essuyait leur sueur avec sa manche. Quand sa chatte avait faim ou soif, il se levait pour lui ouvrir, et il soignait attentivement un vieux coq qu’il gardait chez lui pour se préserver du mauvais œil. Dans son intérieur, il nous apparaît comme le plus honnête père de famille. Souvent, prenant par la main Hasan et Hosein, nés du mariage d’Ali et de sa fille Fatima, il les faisait sauter et danser, en leur répétant des paroles enfantines qui ont été conservées[10]. Quand il les apercevait, au beau milieu d’une prédication, il allait les embrasser, les plaçait près de lui dans la chaire, et, après quelques mots d’excuse sur leur innocence, il reprenait son discours. Après la conversion des Benou-Témîm à l’islamisme, un de leurs principaux chefs, Cays, fils d’Acim, étant à Médine, entra une fois chez Mahomet, et le trouva tenant sur ses genoux une petite fille qu’il couvrait de baisers. « Qu’est-ce que cette brebis que tu flaires ? demanda-t-il. — C’est mon enfant, répondit Mahomet. — Par Dieu ! reprit Cays, j’ai eu beaucoup de petites-filles comme celles-ci ; je les ai toutes enterrées vivantes, sans en flairer aucune. — Malheureux ! s’écria Mahomet, il faut que Dieu ait privé ton cœur de tout sentiment d’humanité. Tu ne connais pas la plus douce jouissance qu’il soit donné à l’homme d’éprouver. »

Ses biographes ne prennent pas plus de soin qu’il n’en prenait lui-même pour cacher sa passion dominante : « Deux choses au monde, disait-il, ont eu de l’attrait pour moi, ce sont les femmes et les parfums ; mais je ne trouve de félicité pure que dans la prière. » Ce point fut le seul sur lequel il dérogea à ses propres lois et réclama son privilége de prophète. Contrairement à toutes ses prescriptions, il eut quinze femmes, d’autres disent vingt-cinq. Les épisodes les plus délicats ne pouvaient manquer de surgir dans un tel ménage. Ajoutez que la jalousie la plus subtile paraît avoir été un des traits de son caractère. Un verset du Coran défend expressément à ses femmes de se remarier après sa mort. Dans sa dernière maladie, il disait à Aïscha : « Ne serais-tu pas satisfaite de mourir avant moi, et de savoir que ce serait moi qui t’envelopperais dans le linceul, qui prierais sur toi, qui te déposerais dans la tombe ? — J’aimerais assez cela, répondit Aïscha, si je n’avais l’idée qu’au retour de mon enterrement tu viendrais ici te consoler de ma perte avec quelque autre de tes femmes. » Cette saillie fit sourire le prophète.

L’épisode de son mariage avec Maria la Copte est un des plus singuliers. Une Copte, une esclave, une chrétienne, se vit préférée durant plusieurs nuits aux nobles filles d’Abou-Bekr et d’Omar, du plus pur sang koreischite. Ce choix provoqua une vraie sédition dans le harem, à propos de laquelle Dieu révéla ce qui suit : « Ô apôtre de Dieu, pourquoi, dans la vue de complaire à tes femmes, t’abstiendrais-tu de ce que Dieu te permet ? Le Seigneur est bon et miséricordieux ; il annule des sermons inconsidérés. Il est votre maître ; il a la science et la sagesse. » Ainsi autorisé à punir les rebelles, le prophète les répudia pour un mois, qu’il donna tout entier à Maria. Ce ne fut que sur les vives instances d’Abou-Bekr et d’Omar qu’il consentit à reprendre leurs filles, après les avoir admonestées par cet autre verset : « Si vous vous opposez au prophète, sachez que Dieu se déclare pour lui. Il ne tiendrait qu’à lui de vous répudier toutes, et le Seigneur lui donnerait des épouses meilleures que vous, de bonnes musulmanes, pieuses, soumises, dévouées. »

Le scandale fut bien plus grave lors du mariage de Mahomet avec Zeynab. Elle était déjà mariée à Zeyd, fils adoptif du prophète. Un jour que celui-ci allait visiter Zeyd, il trouva Zeynab seule et couverte de vêtemens légers qui dérobaient à peine la beauté de ses formes. Son émotion se trahit par ces mots : « Louange à Dieu qui dispose des cœurs ! » Puis il s’éloigna ; mais le sens de cette exclamation n’échappa point à Zeynab, qui la rapporta à Zeyd. Celui-ci courut immédiatement annoncer à Mahomet qu’il était prêt à répudier sa femme. Le prophète combattit d’abord ce dessein ; mais Zeyd insista. Zeynab, disait-il, fière de sa noblesse, avait envers lui un ton de hauteur qui détruisait le bonheur de leur union. Malgré l’usage qui interdisait aux Arabes d’épouser les femmes de leurs fils adoptifs, quelques mois après, Zeynab prenait rang parmi les femmes du prophète. Quelques versets du Coran firent cesser les murmures des musulmans austères, et le complaisant Zeyd vit son nom inscrit dans le livre saint.

En somme, Mahomet nous apparaît comme un homme doux, sensible, fidèle, exempt de rancune et de haine. Ses affections étaient sincères ; son caractère, en général, porté à la bienveillance. Lorsqu’on lui serrait la main en l’abordant, il répondait cordialement à cette étreinte, et jamais il ne retirait la main le premier. Il saluait les petits enfans et montrait une grande tendresse de cœur pour les femmes et les faibles. « Le paradis, disait-il, est au pied des mères. » Ni les pensées d’ambition, ni l’exaltation religieuse n’avaient desséché en lui le germe des sentimens individuels. Rien de moins ressemblant à cet ambitieux machiavélique et sans cœur, expliquant en inflexibles alexandrins ses projets à Zopyre :


Je dois régir en dieu l’univers prévenu ;
Mon empire est détruit, si l’homme est reconnu.


L’homme, au contraire, est chez lui toujours à découvert. Il avait conservé toute la sobriété et la simplicité des mœurs arabes ; aucune idée de majesté. Son lit était un simple manteau et son oreiller une peau remplie de feuilles de dattier. On le voyait traire lui-même ses brebis, et il s’asseyait à terre pour raccommoder ses vêtemens et ses chaussures. Toute sa conduite dément le caractère entreprenant, audacieux, qu’on est convenu de lui attribuer. Il se montre habituellement faible, irrésolu, peu sûr de lui-même. M. Weil va jusqu’à le traiter de poltron ; il est certain qu’en général il avançait timidement et résistait presque toujours à l’entraînement de ses compagnons. Ses précautions dans les batailles étaient peu dignes d’un prophète. Il se couvrait de deux hauberts et portait sur la tête un casque à visière qui lui recouvrait la figure. À la déroute d’Ohod, sa tenue est on ne peut plus messéante à un envoyé de Dieu : renversé dans un fossé, il ne dut la vie qu’au dévouement des Ansâr, qui le couvrirent de leur corps, et il se releva tout souillé de sang et de boue. Son extrême circonspection perce à chaque pas. Il écoutait volontiers les avis et y montrait beaucoup de déférence. Souvent même on le voit céder à la pression de l’opinion publique et se laisser entraîner à des démarches que sa prudence réprouvait. Ses disciples, ayant une idée beaucoup plus haute que lui de ses dons prophétiques et croyant en lui beaucoup plus que lui-même, ne comprenaient rien à ces hésitations et à ces ménagemens.

Toute l’énergie qui fut déployée dans la fondation de la religion nouvelle appartient à Omar. Omar est vraiment le saint Paul de l’islamisme, le glaive qui tranche et décide. On ne peut douter que le caractère indécis de Mahomet n’eût compromis son œuvre sans l’adjonction de cet impétueux disciple, toujours prêt à tirer le sabre contre ceux qui n’admettaient pas sans examen la religion qu’il avait d’abord persécutée. La conversion d’Omar fut le moment décisif dans le progrès de l’islamisme. Jusque-là les musulmans s’étaient cachés pour pratiquer leur religion et n’avaient osé confesser leur foi en public. L’audace d’Omar, son ostentation à s’avouer musulman, la terreur qu’il inspirait leur donna la confiance de paraître au grand jour. Il ne semble pas que Mahomet ait rien vu au-delà de l’horizon de l’Arabie, ni qu’il ait songé que sa religion pût convenir à d’autres qu’aux Arabes. Le principe conquérant de l’islamisme, cette pensée que le monde doit devenir musulman, est une pensée d’Omar. C’est lui qui, après la mort de Mahomet, gouvernant en réalité sous le nom du faible Abou-Bekr, au moment où l’œuvre du prophète à peine ébauchée va se disloquer, arrête la défection des tribus arabes et donne à la religion nouvelle son dernier caractère de fixité. Si la chaleur d’un tempérament impétueux s’attachant avec frénésie à un dogme, afin de pouvoir haïr à son aise, doit s’appeler foi, Omar a réellement été le plus énergique des croyans. Jamais on n’a cru avec plus de rage, jamais on n’a dépensé plus de colère au nom de l’indubitable. Le besoin de haine amène souvent à la foi les caractères entiers et sans nuances, car la foi absolue est le plus puissant prétexte de haine, celui auquel on s’abandonne avec le plus de sécurité de conscience.

Le rôle de prophète a toujours ses épines, et, en face de compatriotes aussi disposés à le trouver en défaut, Mahomet ne pouvait manquer d’avoir à traverser des momens difficiles. Il s’en tirait en général avec beaucoup d’habileté, évitant d’exagérer son rôle et craignant toujours de s’aventurer trop loin. Il pouvait paraître surprenant qu’un envoyé de Dieu essuyât des défaites, vît ses prévisions déjouées, remportât des demi-victoires. Dans les grandes légendes surnaturelles, les choses sont bien autrement menées ; tout y est tranché, absolu, comme il convient lorsque Dieu s’en mêle. Il était trop tard pour prendre les choses sur un ton aussi élevé : voilà pourquoi, dans la vie de ce dernier des prophètes, tout se passe à demi et par à-peu-près, d’une manière tout humaine et tout historique. Il est battu, il se trompe, il recule, il se corrige, il se contredit. Les musulmans reconnaissent jusqu’à deux cent vingt-cinq contradictions dans le Coran, c’est-à-dire deux cent vingt-cinq passages qui ont été plus tard abrogés en vue d’une autre politique.

Quant aux traits de la vie de Mahomet qui, à nos yeux, seraient des taches impardonnables à sa moralité, il serait injuste d’y appliquer une critique trop rigoureuse. Il est évident que ces actes ne produisaient pas sur ses contemporains, ne produisent pas sur les historiens musulmans la même impression que sur nous. On ne peut nier pourtant que plusieurs fois il ne fasse le mal avec pleine connaissance et en sachant très bien qu’il obéit à sa propre volonté et non à l’inspiration de Dieu. Il permet le brigandage ; il commande des assassinats ; il ment et il permet de mentir à la guerre par stratagème. On pourrait citer une foule de circonstances où il pactise avec la morale dans un intérêt politique. Une des plus singulières assurément est celle où il promet d’avance à Othman le pardon de tous les péchés qu’il pourra commettre jusqu’à sa mort, en compensation d’un grand sacrifice pécuniaire. Il était surtout impitoyable pour les rieurs. La seule femme pour laquelle il se montra rigoureux à la prise de la Mecque fut la musicienne Fertena, qui chantait habituellement les vers satiriques que l’on composait contre lui. Sa conduite envers son secrétaire est aussi infiniment caractéristique. Cet homme, qui écrivait le Coran sous la dictée du prophète, assistait de trop près à son inspiration pour que leur confiance réciproque fût bien vive. Mahomet ne l’aimait pas ; il l’accusait de changer des mots et de dénaturer le sens de ses dictées, si bien que le secrétaire, agité de sinistres pressentimens, s’enfuit et abjura l’islamisme. Après la prise de la Mecque, il retomba entre les mains des musulmans. Mahomet ne se laissa arracher son pardon qu’avec une peine infinie, et, quand l’apostat se fut retiré, il exprima avec humeur aux musulmans son mécontentement de ce qu’ils ne l’avaient pas délivré de cet homme.

Il y aurait aussi quelque injustice à juger en toute rigueur et avec nos idées réfléchies les actes de Mahomet qui, de nos jours, seraient appelés des supercheries. On ne saurait se figurer à quel point, chez les musulmans, la conviction et même en un sens la noblesse de caractère peuvent s’allier à un certain degré d’imposture. Le chef de la secte des Wahhabites, Abd-el-Wahhab, un vrai déiste, le Socin de l’islamisme, n’inspirait-il pas à ses soldats la plus aveugle confiance en leur donnant, avant la bataille, un sauf-conduit signé de sa main et adressé au trésorier du paradis pour que celui-ci les y admît d’emblée et sans interrogatoire préalable ? Tous les fondateurs des khouan, ou ordres religieux d’Algérie[11], réunissent le double caractère d’ascètes et d’audacieux charlatans. Sidi-Aïssa, le plus étrange de ces modernes prophètes, Sidi-Aïssa, dont la légende a presque atteint les proportions de celle de Mahomet, n’était qu’un jongleur et un montreur de bêtes qui sut habilement exploiter son métier, et aucun de ceux qui ont voyagé en Algérie ne croira que les Aïssaoua soient dupes de leurs propres prestiges.

Certes, il serait de mauvais goût de comparer Mahomet à ces imposteurs de bas étage. Il faut pourtant avouer que, si la première condition du prophète est de se faire illusion à lui-même, Mahomet ne mérite pas ce titre. Toute sa vie révèle une réflexion, une combinaison, une politique, qui ne rentrent guère dans le caractère d’un enthousiaste obsédé de ses visions divines. Jamais tête ne fut plus lucide que la sienne ; jamais homme ne posséda mieux sa pensée. Ce serait poser la question d’une manière étroite et superficielle que de se demander si Mahomet croyait à sa propre mission ; car, en un sens, la foi seule est capable de soutenir l’homme dans la lutte pour l’idée morale qu’il a embrassée, et, d’un autre côté, il est absolument impossible d’admettre qu’un homme d’une conscience aussi claire crût avoir entre les deux épaules le sceau de prophétie et tenir de l’ange Gabriel l’inspiration qu’il recevait de ses passions et de ses desseins prémédités. M. Weil et M. Washington Irving supposent, non sans vraisemblance, que dans la première phase de sa vie prophétique un enthousiasme vraiment saint soulevait sa poitrine et que la période réfléchie ne vint qu’ensuite, lorsque la lutte et le sentiment des difficultés à vaincre eurent terni la délicatesse première de son inspiration. Les dernières surates du Coran, si resplendissantes de poésie, seraient l’expression de sa conviction naïve, tandis que les premières surates, pleines de politique, chargées de disputes, de contradictions, d’injures, seraient l’œuvre de son âge pratique et réfléchi. On ne peut nier que les premières apparitions de son génie prophétique ne soient empreintes d’un grand caractère de sainteté. On le voyait seul en prière dans les vallées désertes des environs de la Mecque. Ali, fils d’Abou-Talib, à l’insu de son père et de ses oncles, l’accompagnait quelquefois et priait avec lui, imitant ses mouvemens et ses attitudes. Un jour, Abou-Talib les surprit dans cette occupation. « Que faites-vous, leur dit-il, et quelle religion suivez-vous donc ? — La religion de Dieu, de ses anges, de ses prophètes, répondit Mahomet, la religion d’Abraham. » Qu’il est grand aussi dans les premières épreuves de son apostolat ! Un soir, après avoir passé le jour à prêcher, il rentra chez lui sans avoir rencontré un seul individu, homme ou femme, libre ou esclave, qui ne l’eût accablé d’affronts et n’eût repoussé ses exhortations avec mépris. Accablé, découragé, il s’enveloppa de son manteau et se jeta sur une natte. C’est alors que Gabriel lui révéla la belle surate : Ô toi qui es enveloppé d’un manteau, lève-toi et prêche… Toutefois ce parfum de sainteté n’apparaît qu’à de rares intervalles dans sa période d’activité. Peut-être reconnut-il que le sentiment moral et la pureté de l’ame ne suffisent pas dans la lutte contre les passions et les intérêts, et que la pensée religieuse, du moment qu’elle aspire au prosélytisme, est obligée de prendre les allures de ses adversaires moins délicats. Il semble du moins qu’après avoir cru sans arrière-pensée à sa prophétie, il perdit ensuite sa foi spontanée, et continua néanmoins de marcher, guidé par sa réflexion et sa volonté, moins grand dès-lors, — à peu près comme Jeanne d’Arc redevint femme dès qu’elle réfléchit sa mission et perdit sa naïveté. L’homme est trop faible pour porter long-temps la mission divine, et ceux-là seuls sont immaculés que Dieu a bientôt déchargés du fardeau de l’apostolat.

Question plus étrange peut-être et que la critique pourtant ne peut se refuser à poser : Jusqu’à quel point les disciples de Mahomet croyaient-ils à sa mission prophétique ? — Il peut sembler étrange de révoquer en doute la parfaite spontanéité et la conviction absolue d’hommes que l’élan de leur foi entraîna du premier bond jusqu’aux extrémités du monde. D’importantes distinctions sont pourtant ici nécessaires. Dans le cercle des fidèles primitifs, parmi les Mohadjir et les Ansâr[12], la foi était, il faut l’avouer, à peu près absolue ; mais, si nous sortons de ce petit groupe, qui ne dépassait pas quelques milliers d’hommes, nous ne trouvons autour de Mahomet, dans tout le reste de l’Arabie, que l’incrédulité la moins déguisée. L’antipathie des Mecquois pour leur compatriote ne fut jamais pleinement domptée ; l’épicuréisme qui régnait chez les riches Koreischites, l’esprit léger et libertin des poètes alors en vogue ne laissaient place à aucune conviction profonde. Quant aux autres tribus, il est certain qu’elles n’embrassèrent l’islamisme que pour la forme, sans s’enquérir des dogmes qu’il fallait croire et sans y attacher grande importance. Elles ne voyaient pas grand inconvénient à prononcer la formule de l’islam, sauf à l’oublier quand le prophète ne serait plus. Lorsque Khâlid parut chez les Djadhîma en les sommant d’embrasser la foi du prophète, ces bonnes gens savaient si peu de quoi il était question, qu’ils crurent qu’il s’agissait du sabéisme, et qu’ils jetèrent leurs armes en criant : « Nous sommes sabéens ! » La fière tribu des Thakif imagina un singulier accommodement pour sauver la honte de sa conversion : ils consentirent à se soumettre à la foi nouvelle à la condition qu’ils conserveraient encore pendant trois ans leur idole Lât. Cette condition ayant été rejetée, ils demandèrent à garder Lât pendant un an, pendant six mois, pendant un mois. Leur fierté voulait une concession ; ils se rabattirent enfin à demander l’exemption de la prière. La conversion des Témimites n’est pas moins curieuse. Leurs ambassadeurs se présentèrent fièrement, et, s’approchant des appartemens du prophète et de ses femmes : « Sors, Mahomet, lui crièrent-ils ; nous venons te proposer une lutte de gloire[13] : nous amenons notre poète et notre orateur. » Mahomet sortit, et l’on prit place autour des jouteurs. L’orateur Otarid et le poète Zibrican exaltèrent, l’un en prose rimée, l’autre en vers, les avantages de leur tribu. Cays et Hassan, fils de Thabet, répondirent par des pièces improvisées sur le même mètre et avec la même rime, et établirent avec tant d’énergie la supériorité des musulmans, que les Témimites s’avouèrent vaincus. « Mahomet est vraiment un homme favorisé du ciel, se dirent-ils ; son orateur et son poète ont vaincu les nôtres. » Et ils se firent musulmans.

Toutes les conversions étaient de ce genre. On faisait ses conditions ; on prenait et on laissait. Le vieil Amir, fils de Tofayl, étant venu trouver Mahomet : « Si j’embrasse l’islamisme, lui dit-il, quel sera mon rang ? — Celui des autres musulmans, répondit Mahomet ; tu auras les mêmes droits et les mêmes devoirs que tous. — Cette égalité ne me suffit point. Déclare-moi ton successeur dans le commandement de la nation, et j’adhère à tes croyances. — Il ne m’appartient pas de disposer du commandement après moi ; Dieu le donnera au personnage qu’il lui plaira de choisir. — Eh bien ! partageons maintenant le pouvoir : règne sur les villes, sur les Arabes à demeures fixes, et moi sur les Bédouins. » Mahomet n’ayant pas voulu consentir à ces conditions, Amir renonça à se faire musulman.

C’est surtout après la mort de Mahomet que l’on put voir l’extrême faiblesse de la conviction qui avait groupé autour de lui les différentes tribus arabes : ce fut une apostasie en masse. Les uns disaient que, si Mahomet eût été réellement envoyé de Dieu, il ne serait pas mort ; d’autres prétendaient que sa religion ne devait durer que pendant sa vie. À peine la nouvelle de sa maladie se fut-elle répandue, qu’il apparut dans toute l’Arabie une nuée de prophètes ; chaque tribu voulut avoir le sien, comme les Koreischites : l’exemple avait été contagieux. Presque tous ces prophètes n’étaient du reste que des intrigans subalternes, entièrement dépourvus d’initiative religieuse. S’adressant à des tribus simples et beaucoup moins raffinées que les Mecquois, ils avaient à leur service quelques tours de prestidigitation, qu’ils donnaient comme preuve de leur mission divine. L’un deux, Moseilama, courait le pays en montrant une fiole à goulot étroit, dans laquelle il avait fait entrer un œuf au moyen d’un procédé qu’il avait appris d’un jongleur persan. Il récitait aussi des phrases rimées, qu’il donnait pour des versets d’un second Coran. Qui le croirait ? ce vil imposteur tint en échec durant plusieurs années toutes les forces musulmanes groupées autour d’Abou-Bekr et balança la destinée de Mahomet. Il trouva un rival redoutable dans la prophétesse Sedjah, qui avait réussi à grouper derrière elle une puissante armée de Témimites. Moseilama, pressé dans Hadjr, ne vit d’autre moyen de désarmer sa belle rivale que de lui proposer un tête-à-tête, qui fut accepté avec empressement. Le prophète et la prophétesse en sortirent mariés. Après trois jours donnés à l’hymen, Sedjah rentra dans son camp, où ses soldats s’empressèrent de la questionner sur les résultats de son entrevue avec Moseilama. « J’ai reconnu en lui, dit-elle, un véritable prophète, et je l’ai épousé. — Moseilama nous donne-t-il un cadeau de noces ? demandèrent les Témimites. — Il n’a point parlé de cela, répliqua Sedjah. — Ce serait une honte pour toi et pour nous, reprirent-ils, qu’il épousât notre prophétesse sans nous rien donner. Retourne vers lui, et réclame pour nous un cadeau. » Sedjah alla se présenter à la porte de Hadjr, et, la trouvant barricadée, elle fit appeler son époux, qui parut sur la muraille. Un héraut lui exposa la réclamation des Témimites. « Fort bien, répondit Moseilama, vous serez satisfaits. Je vous charge de publier la proclamation suivante : Moseilama, prophète de Dieu, accorde exemption aux Benou-Temim de la première et de la dernière des cinq prières que son confrère Mahomet leur a imposées. » Les Témimites prirent cette dispense au sérieux, et l’on prétend que, depuis lors, ils n’ont plus fait la prière de l’aurore ni celle de la nuit.

On peut juger par ces récits combien était peu profond le mouvement religieux chez les Arabes. Ce mouvement n’avait absolument rien de dogmatique en dehors d’un petit groupe très réduit. On raconte qu’après une victoire, Omar ordonna que chacun eût sa part au butin en proportion de la partie du Coran qu’il savait par cœur. Or, quand on en vint à l’épreuve, il se trouva que les plus braves d’entre les Bédouins n’en purent réciter tout juste que la formule initiale : Au nom de Dieu clément et miséricordieux, ce qui fit beaucoup rire les assistans. Ces natures fortes et simples n’entendaient rien à la mysticité. D’un autre côté, la foi musulmane avait trouvé dans les familles riches et fières de la Mecque un centre de résistance dont elle ne put triompher entièrement. Abou-Sofyan, le chef de cette opposition, ne prit jamais franchement les allures d’un vrai croyant. Lors de sa première entrevue avec Mahomet, après la prise de la Mecque : « Eh bien ! Abou-Sofyan, lui dit Mahomet, confesses-tu maintenant qu’il n’y a d’autre dieu qu’Allah ? — Oui, répondit Abou-Sofyan. — Ne confesseras-tu pas aussi que je suis l’envoyé d’Allah ? — Pardonne à ma sincérité, reprit Abou-Sofyan, mais sur ce point je conserve encore quelques doutes. » Une foule de piquantes anecdotes témoignent du ton légèrement sceptique et railleur que ce personnage conserva toujours à l’égard de la foi nouvelle. Or une foule de Mecquois partageaient ces sentimens. Il y avait à la Mecque tout un parti d’hommes d’esprit, riches, nourris de l’ancienne poésie arabe, radicalement incrédules. Ces hommes avaient trop de bon goût et de finesse pour faire une bien vive opposition à la secte naissante ; ils embrassèrent l’islamisme, mais en conservant leurs habitudes et leurs allures profanes. C’est le parti des mounafikoun, ou faux musulmans, qui joue un si grand rôle dans le Coran. À la bataille de Honayn, où les musulmans furent mis en déroute, ils ne cachèrent pas leur joie maligne. « Par ma foi ! dit Calada, je crois que cette fois-ci Mahomet est à bout de sa magie. — Voyez-les donc, disait Abou-Sofyan, ils courront jusqu’à ce que la mer les arrête. » Mahomet savait fort bien à quoi s’en tenir sur leurs sentimens ; mais, en habile politique, il se contentait d’une soumission extérieure, et faisait même en sorte que dans le partage du butin ils fussent plus favorisés que les fidèles dont il était assuré.

Tout le premier siècle de l’islamisme ne fut qu’une lutte entre ces deux partis : d’un côté, le groupe fidèle des Mohadjir et des Ansâr ; de l’autre, le parti opposant représenté par la famille des Omeyyades ou d’Abou-Sofyan. Le parti des musulmans sincères avait toute sa force dans Omar ; mais, après l’assassinat de ce dernier, c’est-à-dire douze ans après la mort du prophète, le parti des opposans triomphe par l’élection d’Othman, Othman, le neveu du plus dangereux ennemi de Mahomet, d’Abou-Sofyan ! Tout le khalifat d’Othman fut une réaction contre les amis du prophète, qui se virent écartés des affaires et violemment persécutés. Dès-lors ils ne purent jamais reprendre le dessus. Les provinces ne pouvaient souffrir que la petite aristocratie des Mohadjir et des Ansâr, groupée à la Mecque et à Médine, s’arrogeât à elle seule le droit d’élire le khalife. Ali, le vrai représentant de la tradition primitive de l’islamisme, fut toute sa vie un homme impossible, et son élection ne fut jamais prise au sérieux dans les provinces. De toutes parts, on tendait la main à la famille Omeyyade, devenue syrienne d’habitudes et d’intérêts. Or, l’orthodoxie des Omeyyades fut toujours très suspecte. Ils buvaient du vin, pratiquaient des rites du paganisme, ne tenaient aucun compte de la tradition du prophète, des mœurs musulmanes et du caractère sacré des amis de Mahomet. De là l’étonnant spectacle que présente le premier siècle de l’hégire, tout occupé à exterminer les musulmans primitifs, les vrais pères de l’islamisme. Ali, le plus saint des hommes, le fils adoptif du prophète. Ali que Mahomet avait proclamé son vicaire, est impitoyablement égorgé. Hosein et Hasan, ses fils, que Mahomet a tenus sur ses genoux et couverts de ses baisers, sont égorgés. Ibn-Zobéir, le premier né des Mohadjir, qui reçut pour premier aliment la salive de l’apôtre de Dieu, est égorgé[14]. Les fidèles primitifs, serrés autour de la Caaba, y continuent encore la vie arabe, passant le jour à causer dans les parvis et à faire les tournées processionnelles autour de la pierre noire ; mais ils sont devenus complétement impuissans, et les Omeyyades ne les respectent que jusqu’au jour où ils se croient capables de les forcer dans leur sanctuaire. Ce fut un étrange scandale que ce dernier siége de la Mecque, où l’on vit les musulmans de Syrie mettre le feu aux voiles de la Caaba et la faire crouler sous les pierres de leurs balistes. On dit qu’à la première pierre lancée contre la maison sainte, le tonnerre se fit entendre ; les soldats de Syrie tremblèrent. « Allez toujours, leur dit leur chef, je connais le climat de ce pays, les orages y sont fréquens dans cette saison. » En même temps, il saisit les cordes de la baliste et les mit lui-même en mouvement.

Nous arrivons donc de toutes parts à ce résultat singulier : que le mouvement musulman s’est produit presque sans foi religieuse ; qu’à part le petit nombre des fidèles primitifs, Mahomet n’opéra réellement que peu de conviction en Arabie, et qu’il ne réussit jamais à abattre l’opposition représentée par le parti omeyyade. C’est ce parti qui, comprimé d’abord par l’énergie d’Omar, l’emporte définitivement après la mort de ce redoutable adversaire, et fait élire Othman ; c’est ce parti qui oppose à Ali une résistance invincible et finit par l’immoler à sa haine ; c’est ce parti enfin qui triomphe par l’avénement des Omeyyades et va égorger jusque dans la Caaba tout ce qui restait de la génération primitive et pure. De là aussi cette indécision où flottent jusqu’au xiie siècle tous les dogmes de la foi musulmane ; de là cette philosophie hardie, proclamant sans détour les droits indéfinis de la raison ; de là ces sectes sans nombre, confinant, par des nuances indiscernables, à l’infidélité la plus avouée : karmathes, fatimites, ismaéliens, dualistes, druses, haschischins, hernanites, zendiks, sectes secrètes à double entente, alliant le fanatisme à l’incrédulité, la licence à l’enthousiasme religieux, la hardiesse du libre penseur à la superstition de l’initié. Ce n’est réellement qu’au xiie siècle que l’islamisme a triomphé des élémens indisciplinés qui s’agitaient dans son sein par l’avénement de la théologie ascharite et l’extermination violente de la philosophie. Depuis cette époque, pas un doute ne s’est produit, pas une protestation ne s’est élevée, et jamais peut-être l’islamisme n’a été aussi fort que de nos jours. La foi est l’œuvre du temps, et le ciment des édifices religieux se durcit en vieillissant.


II.


La nature humaine, dans son ensemble, n’étant ni entièrement bonne, ni entièrement mauvaise, ni tout-à-fait sainte, ni tout-à-fait profane, c’est pécher également contre la critique que de prétendre expliquer les mouvemens religieux de l’humanité par des passions et des intérêts individuels, ou par l’action exclusive d’une intime génialité religieuse. Il faudrait manquer absolument du sentiment historique pour supposer qu’une révolution aussi profonde que l’islamisme ait pu s’accomplir par quelque adroite combinaison, et Mahomet n’est pas plus explicable par l’imposture et la ruse que par l’illuminisme et l’enthousiasme. Aux yeux du logicien, se plaçant au point de vue des abstractions et opposant l’une à l’autre comme des catégories absolument distinctes le beau et le laid, le vrai et le faux, il n’y a pas de moyen terme entre l’imposteur et le prophète. Aux yeux du critique, se plaçant dans le milieu fuyant et insaisissable de la vie, rien n’est pur de ce qui sort de l’homme ; tout porte, à côté du sceau de la beauté, sa scorie originelle. Qui peut dire la ligne qui sépare, dans ses propres sensations morales, l’aimable du haïssable, la niaiserie de la beauté, la vision angélique de la vision satanique, et même, dans une certaine mesure, la joie de la douleur ? Les religions étant les œuvres les plus complètes de la nature humaine, celles qui l’expriment avec le plus d’unité, participent plus que toute autre chose à la complexité de cette nature et excluent les jugemens simples et absolus. Vouloir appliquer avec fermeté à ces apparitions capricieuses les catégories de la scolastique, les juger avec l’aplomb du logicien traçant une ligne profonde entre la sagesse et la folie, c’est en fausser la nature. Tout s’alterne comme en un fantastique mirage dans ce grand sabbat de toutes les passions et de tous les instincts, dans ces nuits de Walpurgis de l’intelligence humaine. Le saint et l’infame, le charmant et l’horrible, l’apôtre et le jongleur, la vierge et le bourreau, le ciel et l’enfer s’y succèdent comme dans les visions d’un sommeil troublé, où toutes les images cachées dans les replis de la fantaisie humaine apparaissent tour à tour.

J’ai longuement insisté sur l’infirmité native de l’islamisme ; il y aurait injustice à ne pas ajouter que rien ne résisterait à l’épreuve que nous pouvons lui faire subir. Quel prophète tiendrait contre la critique, si la critique le poursuivait, comme celui-ci, jusque dans son alcôve ? Heureux ceux que couvre le mystère, et qui combattent contre la critique retranchés derrière le nuage ! Peut-être aussi notre siècle a-t-il abusé du mot de spontanéité dans l’explication des phénomènes que ni l’expérience ni l’histoire ne sauraient atteindre. Par réaction contre une école qui s’était exagéré le pouvoir créateur des facultés réfléchies, qui n’avait voulu voir dans le langage, les croyances religieuses et morales, la poésie primitive, que des inventions délibérées, nous sommes trop portés peut-être à supposer que toute idée de composition doit être exclue des poèmes primitifs, et toute idée d’imposture de la formation des grandes légendes. Au lieu de dire que les langues, les religions, les croyances et la poésie populaires se sont faites d’elles-mêmes, il serait plus exact, ce semble, de dire qu’on ne les voit pas se faire. Le spontané n’est peut-être que l’obscur, car voici la seule religion dont les origines soient claires et historiques, et dans ces origines nous trouvons beaucoup de réflexion, de délibération, de combinaison. À Dieu ne plaise que je veuille, en quoi que ce soit, porter atteinte à la majesté du passé ! Quand la critique s’applique pour la première fois à un fait ou à un livre qui avait captivé les respects d’un grand nombre de générations, on découvre presque toujours que l’admiration avait porté à faux ; on aperçoit mille artifices, mille retouches, mille à-peu-près, qui détruisent la grande impression de beauté ou de sainteté qui avait séduit les siècles non critiques. Quel jour dans la fortune d’Homère que celui où les malencontreuses scolies de Venise sont venues nous révéler les coups de crayon de Zénodote et d’Aristarque, et nous introduire en quelque sorte dans le comité où s’est élaboré le poème qui jusque-là semblait l’émission la plus directe, le jet le plus limpide du génie personnel ! Est-ce à dire que la critique ait détruit Homère ? Autant vaudrait dire que les progrès de la philosophie et de l’esthétique ont détruit l’antiquité, parce qu’ils ont démontré le néant de certaines beautés long-temps fort goûtées, et dont l’antiquité était parfaitement innocente. Autant vaudrait dire que l’exégèse a détruit la Bible, parce qu’au lieu des contre-sens de la Vulgate admirés par Bossuet, au lieu des solécismes où M. de Chateaubriand voyait de sublimes beautés, elle nous a révélé une curieuse et originale littérature. La critique déplace l’admiration, mais ne la détruit pas. L’admiration est un acte essentiellement synthétique ; ce n’est pas en disséquant un beau corps qu’on en découvre la beauté, ce n’est pas en examinant à la loupe les événemens de l’histoire et les œuvres de l’esprit humain qu’on en reconnaît le grand caractère. On peut affirmer sans hésiter que si nous voyions l’origine des grandes choses du passé d’aussi près que les mesquines agitations du présent, tout le prestige s’évanouirait, et il ne resterait plus rien à adorer ; mais aussi n’est-ce pas dans cette région inférieure des fluctuations et des défaillances de l’individu qu’il convient de chercher la beauté. Les choses ne sont belles que par ce qu’y voit l’humanité, par les sentimens qu’elle y attache, par les symboles qu’elle en tire. C’est elle qui crée ces tons absolus, qui n’existent jamais dans la réalité. La réalité est complexe, mêlée de bien et de mal, à la fois admirable et critiquable, digne d’amour et de haine. Au contraire, ce qui enlève les hommages de l’humanité est simple, sans tache, tout admirable. Le critique exclusivement préoccupé de la vérité, rassuré d’ailleurs sur les conséquences, puisqu’il sait que ses résultats ne pénètrent pas dans les régions où les illusions sont nécessaires, a pour mission de réparer ces contre-sens dont l’humanité ne s’inquiète guère. Il ne s’exagère pas l’importance de cette mission. Qu’importe en effet que l’humanité commette dans son admiration des erreurs historiques, qu’elle fasse plus beaux et plus purs qu’ils n’étaient en réalité les hommes qu’elle a adoptés ? Son hommage n’en est pas moins méritoire, puisqu’il s’adresse à la beauté qu’elle leur suppose et qu’elle a mise en eux. Au point de vue de la vérité historique, le savant seul a le droit d’admirer ; mais, au point de vue de la morale, l’idéal appartient à tous. Les sentimens ont leur valeur indépendamment de la réalité de l’objet qui les excite, et on peut douter que l’humanité partage jamais les scrupules de l’érudit qui ne veut admirer qu’à coup sûr.

Après avoir fait la part du limon terrestre dans l’œuvre du fondateur de l’islamisme, je dois montrer maintenant en quoi cette œuvre était sainte et légitime, c’est-à-dire en quoi elle correspondait aux instincts les plus profonds de la nature humaine, et, en particulier, aux besoins de l’Arabie au viie siècle.

L’islamisme apparaissait jusqu’ici dans l’histoire comme une tentative parfaitement originale et sans antécédens. C’était presque une formule obligée de présenter Mahomet comme le fondateur de la civilisation, du monothéisme, et même (cette grave erreur a été indéfiniment répétée) de la littérature des Arabes. Or, bien loin de commencer à Mahomet, on peut dire que le génie arabe trouve en lui sa dernière expression. Je ne sais s’il y a dans toute l’histoire de la civilisation un tableau plus gracieux, plus aimable, plus animé que celui de la vie arabe avant l’islamisme telle qu’elle nous apparaît dans les Moallakat et surtout dans ce type admirable d’Antar : liberté illimitée de l’individu, absence complète de loi et de pouvoir, sentiment exalté de l’honneur, vie nomade et chevaleresque, humeur, gaieté, malice, poésie légère et indévote, raffinement d’amour. Or, cette fleur de délicatesse de la vie arabe finit précisément à l’avénement de l’islamisme. Les derniers poètes de la grande école disparaissent en faisant à la religion naissante la plus vive opposition. Vingt ans après Mahomet, l’Arabie est humiliée, dépassée par les provinces conquises. Cent ans après, le génie arabe est complétement effacé ; la Perse triomphe par l’avénement des Abbassides ; l’Arabie disparaît pour toujours de la scène du monde, et pendant que sa langue et sa religion vont porter la civilisation depuis la Malaisie jusqu’au Maroc, de Tombouctou à Samarkand, oubliée, refoulée dans ses déserts, elle reprend sa vie comme au temps d’Ismaël. Il est ainsi dans la vie des races un premier et rapide éclair de conscience, moment divin, où, préparées par une lente évolution intérieure, elles arrivent à la lumière, produisent leur chef-d’œuvre, puis s’effacent, comme si ce grand effort eût épuisé leur fécondité.

Mahomet n’est pas plus le fondateur du monothéisme que de la civilisation et de la littérature chez les Arabes. Il résulte de faits nombreux, signalés pour la première fois par M. Caussin de Perceval, que Mahomet n’a fait que suivre, au lieu de le devancer, le mouvement religieux de son temps. Le monothéisme, le culte d’Allah suprême (Allah taâla) avait toujours été le fond de la religion arabe. La race sémitique n’a jamais conçu le gouvernement de l’univers autrement que comme une monarchie absolue. Sa théodicée n’a pas fait un progrès depuis le Livre de Job ; les grandeurs et les aberrations du polythéisme lui sont restées à jamais étrangères. Quelques broderies superstitieuses, qui variaient de tribu à tribu, avaient pourtant altéré, chez les Arabes, la pureté de la religion patriarcale, et, en face de religions plus fortement organisées, tous les esprits éclairés de l’Arabie aspiraient à un culte meilleur. Un peuple n’arrive guère à concevoir l’insuffisance de son système religieux que par ses rapports avec l’étranger, et les époques de création religieuse suivent toujours les époques de mélange entre les races. Or, au vie siècle, l’Arabie, restée jusque-là inaccessible, s’ouvre de toutes parts : Grecs, Syriens, Persans, Abyssins y pénètrent à la fois. Les Syriens y portent l’écriture ; les Abyssins et les Persans règnent tour à tour dans l’Yémen et le Bahreyn. Plusieurs tribus reconnaissaient la suzeraineté des empereurs grecs et recevaient d’eux un toparque. L’épisode le plus singulier peut-être de l’histoire antéislamique est celui du prince poète Imroulcays venant chercher un asile à Constantinople, nouant une intrigue amoureuse avec la fille de Justinien, la chantant en vers arabes et mourant empoisonné par les ordres secrets de la cour de Byzance. La diversité des religions entretenait également en Arabie un singulier mouvement d’idées. Des tribus entières avaient embrassé le judaïsme ; le christianisme comptait des églises considérables à Nedjran, dans les royaumes de Hira et de Ghassan. De tous côtés, on disputait de religion. Il nous est resté un curieux monument de ces controverses dans la dispute de Gregentius, évêque de Zhefar, contre le Juif Herban. Une sorte de tolérance vague et de syncrétisme de toutes les religions sémitiques finit par s’établir : les idées de Dieu unique, de paradis, de résurrection, de prophètes, de livres sacrés, s’insinuèrent peu à peu, même chez les tribus païennes. La Caaba devint le panthéon de tous les cultes ; quand Mahomet chassa les images de la maison sainte, au nombre des dieux expulsés était une vierge byzantine peinte sur une colonne, tenant son fils entre ses bras.

Ce grand travail religieux se trahissait au-dehors par des faits significatifs et qui annonçaient une prochaine éclosion. On vit une foule d’hommes mécontens de l’ancien culte se mettre en voyage pour aller à la recherche de la meilleure religion, essayer tour à tour les différens cultes existans, et, en désespoir de cause, se créer une religion individuelle en harmonie avec leurs besoins moraux. Toute apparition religieuse est ainsi précédée d’une sorte d’inquiétude et d’attente vague qui se manifeste dans quelques ames privilégiées par des pressentimens et des désirs. L’islamisme eut son Jean-Baptiste et son vieillard Siméon[15]. Quelques années avant la prédication de Mahomet, tandis que les Koreischites célébraient la fête d’une de leurs idoles, quatre hommes plus éclairés que le reste de leur nation se réunissaient à l’écart de la foule et se communiquaient leurs pensées. « Nos compatriotes, se disaient-ils, marchent dans une fausse voie ; ils se sont éloignés de la religion d’Abraham. Qu’est-ce que cette prétendue divinité à laquelle ils immolent des victimes et autour de laquelle ils font des processions solennelles ? Cherchons la vérité, et pour la trouver, quittons, s’il le faut, notre patrie et parcourons les pays étrangers. » Les quatre personnages qui formaient ce projet étaient Waraca, fils de Naufal, Othman, fils de Howayrith, Obeydallah, fils de Djahsch, et Zeyd, fils d’Amr.

Waraca avait puisé dans ses relations fréquentes avec les chrétiens et les Juifs une instruction supérieure à celle de ses concitoyens. D’après une croyance assez généralement répandue, il était persuadé qu’un envoyé du ciel devait bientôt paraître sur la terre, et que cet envoyé devait sortir de la nation arabe. Il avait acquis la connaissance de l’écriture hébraïque et lu les livres saints. Khadidja, sa cousine, lui ayant raconté la première vision de son mari, il déclara que Mahomet était le prophète des Arabes et prédit les persécutions qu’il endurerait. Il mourut peu après, n’ayant entrevu que l’aurore de l’islamisme.

Othman, fils de Howayrith, se mit à voyager, interrogeant tous ceux dont il espérait tirer des lumières. Des religieux chrétiens lui inspirèrent du goût pour la foi de Jésus-Christ. Il alla se présenter à la cour de l’empereur de Constantinople, où il reçut le baptême. — Obeydallah, fils de Djahsch, après d’inutiles efforts pour arriver à la religion d’Abraham, demeura dans l’incertitude et le doute jusqu’au moment où Mahomet commença sa prédication. Il crut d’abord reconnaître dans l’islamisme la vraie religion qu’il cherchait ; mais bientôt il y renonça pour se vouer définitivement au christianisme. — Quant à Zeyd, fils d’Amr, il se rendait tous les jours à la Caaba et priait Dieu de l’éclairer. On le voyait, le dos appuyé contre le mur du temple, se livrer à de pieuses méditations dont il sortait en s’écriant : Seigneur ! si je savais de quelle manière tu veux être servi et adoré, j’obéirais à ta volonté ; mais je l’ignore. Ensuite il se prosternait la face contre terre. N’adoptant ni les idées des Juifs ni celles des chrétiens, Zeyd se fit une religion à part, tâchant de se conformer à ce qu’il croyait avoir été le culte suivi par Abraham. Il rendait hommage à l’unité de Dieu, attaquait publiquement les fausses divinités, et déclamait avec énergie contre les pratiques superstitieuses. Persécuté par ses concitoyens, il s’enfuit et parcourut la Mésopotamie et la Syrie, consultant partout les hommes voués aux études religieuses dans l’espoir de retrouver la religion patriarcale. Un savant moine chrétien, avec lequel il s’était lié, lui annonça, dit-on, l’apparition d’un prophète arabe qui prêchait la religion d’Abraham à la Mecque. Zeyd s’empressa de se mettre en route pour aller entendre l’apôtre ; mais il fut arrêté en chemin par une bande de voleurs, dépouillé et mis à mort.

Ainsi, de toutes parts on pressentait une grande rénovation religieuse, de toutes parts on disait que le temps de l’Arabie était venu. Le prophétisme est la forme que revêtent toutes les grandes révolutions chez les peuples sémitiques, et le prophétisme n’est, à vrai dire, que la conséquence nécessaire du système monothéiste. Les peuples primitifs, se croyant sans cesse en rapport immédiat avec la Divinité et envisageant les grands événemens de l’ordre physique et de l’ordre moral comme des effets de l’action directe d’êtres supérieurs, n’ont eu que deux manières de concevoir cette influence de Dieu dans le gouvernement de l’univers : ou bien la force divine s’incarne sous une forme humaine, c’est l’avatar indien ; ou bien Dieu se choisit pour organe un mortel privilégié, c’est le nabi ou prophète sémitique. Il y a si loin en effet de Dieu à l’homme dans le système sémitique, que la communication de l’un à l’autre ne peut s’opérer que par un interprète restant toujours parfaitement distinct de celui qui l’inspire. Dire que l’Arabie allait entrer dans l’ère des grandes choses, c’était dire par conséquent qu’elle allait avoir son prophète comme les autres familles sémitiques. Plusieurs individus, prévenant la maturité des temps, crurent ou prétendirent être l’apôtre annoncé. Mahomet grandissait au milieu de ce mouvement. Ses voyages en Syrie, ses rapports avec les moines chrétiens, et peut-être l’influence personnelle de son oncle Waraca, si versé dans les écritures juives et chrétiennes, l’eurent bientôt initié à toutes les perplexités religieuses de son siècle. Il ne savait ni lire ni écrire ; mais les histoires bibliques avaient pénétré jusqu’à lui par des récits qui l’avaient vivement frappé, et qui, restés dans son esprit à l’état de vagues souvenirs, laissaient toute liberté à son imagination. Le reproche qu’on a adressé à Mahomet d’avoir altéré les histoires bibliques est tout-à-fait déplacé. Mahomet prenait ces récits tels qu’on les lui donnait, et la partie narrative du Coran n’est que la reproduction des traditions talmudiques et des évangiles apocryphes, surtout de l’Évangile de l’Enfance. Cet évangile, qui fut de très bonne heure traduit en arabe et qui n’a été conservé que dans cette langue, avait acquis une importance extrême parmi les chrétiens des régions écartées de l’Orient et avait presque effacé les canoniques. Il est certain que ces récits étaient un des plus puissans moyens d’action de Mahomet. Nadhr, fils de Hârith, entreprenait quelquefois de lui faire concurrence ; il avait séjourné en Perse et connaissait les légendes des anciens rois de ce pays. Lorsque Mahomet, réunissant autour de lui un cercle d’auditeurs, leur présentait des traits de la vie des patriarches et des prophètes, des exemples de la vengeance divine tombée sur des nations impies, Nadhr prenait la parole après lui et disait : « Écoutez maintenant des choses qui valent bien celles dont Mahomet vous a entretenus. » Il racontait alors les faits les plus étonnans de l’histoire héroïque de la Perse, les merveilleux exploits des héros Roustem et Isfendiâr ; puis il ajoutait : « Les narrations de Mahomet sont-elles plus belles que les miennes ? Il vous débite d’anciennes légendes qu’il a recueillies de la bouche d’hommes plus savans que lui, comme j’ai moi-même recueilli dans mes voyages et mis par écrit les récits que je vous fais. »

Long-temps avant l’islamisme, les Arabes avaient adopté pour expliquer leurs propres origines les traditions des Juifs et des chrétiens. On a souvent envisagé la légende par laquelle les Arabes se rattachent à Ismaël comme ayant une valeur historique et fournissant une puissante confirmation des récits de la Bible. Aux yeux d’une critique plus délicate, cela est inadmissible. On ne peut douter que les réputations bibliques d’Abraham, de Job, de David, de Salomon n’aient commencé chez les Arabes vers le ve siècle. Les Juifs (les gens du livre) avaient tenu jusque-là les archives de la race sémitique, et les Arabes reconnaissaient volontiers leur supériorité en érudition. Le livre des Juifs parlait des Arabes, leur attribuait une généalogie ; cela suffisait pour que ceux-ci l’acceptassent de confiance : tel est le prestige du livre sur les peuples naïfs, et l’empressement avec lequel ils cherchent à se rattacher aux origines écrites des peuples plus civilisés. On raconte qu’à l’époque où Mahomet commençait à se faire remarquer, les Mecquois eurent l’idée d’envoyer des députés à Médine consulter les rabbins de cette ville sur ce qu’il fallait penser du nouveau prophète. Les députés dépeignirent aux docteurs la personne de Mahomet, leur exposèrent quels étaient ses discours et ajoutèrent : « Vous êtes des savans qui lisez des livres : que pensez-vous de cet homme ? » Les docteurs répondirent : «  Demandez-lui : Qu’est-ce que certains jeunes gens des siècles passés dont l’aventure est une merveille ? Qu’est-ce qu’un personnage qui a atteint les bornes de la terre à l’orient et à l’occident ? Qu’est-ce que l’ame ? S’il répond à ces trois questions de telle ou telle manière, c’est véritablement un prophète. S’il répond autrement, ou s’il ne peut répondre, c’est un charlatan. » Mahomet résolut la première énigme par l’histoire des sept dormans, populaire dans tout l’Orient ; la seconde, par Dhoul-Carnayn, conquérant fabuleux qui n’est autre que l’Alexandre légendaire du Pseudo-Callisthène. Quant à la troisième, il répondit, hélas ! peut-être tout ce qu’il est permis de répondre : « L’ame est une chose dont la connaissance est réservée à Dieu. Il n’est accordé à l’homme de posséder qu’une bien faible part de science. »

La partie dogmatique de l’islamisme suppose encore moins de création que la partie légendaire. Mahomet était tout-à-fait dénué d’invention en ce sens. Étranger aux raffinemens du mysticisme, il n’a su fonder qu’une religion simple et de toutes parts limitée par le sens commun, timide comme tout ce qui naît de la réflexion, étroite comme tout ce qui est dominé par le sentiment du réel. Le symbole de l’islamisme, au moins avant l’invasion des subtilités persanes, dépasse à peine les données les plus simples de la religion naturelle. Nulle prétention théologique, aucun de ces hardis paradoxes du supernaturalisme où se déploie avec tant d’originalité la fantaisie des races douées pour l’infini ; pas de sacerdoce, pas de culte en dehors de la prière. Toutes les cérémonies de la Caaba, les tournées processionnelles, le pèlerinage, l’omra, les sacrifices dans la vallée de Mina, le débordement du mont Arafat, étaient organisés dans tous leurs détails long-temps avant Mahomet. Le pèlerinage surtout était depuis un temps immémorial un élément essentiel de la vie arabe, ce qu’étaient les jeux olympiques pour la Grèce, les panégyres de la nation, à la fois religieuses, commerciales, poétiques. La vallée de la Mecque était ainsi devenue le point central de l’Arabie, et, malgré la division et la rivalité des tribus, l’hégémonie de la famille qui gardait la Caaba était tacitement reconnue. Ce fut un moment grave et qui fait presque une ère dans l’histoire des Arabes que celui où l’on mit une serrure et une clé à la maison sainte. Dès-lors l’autorité fut attachée à la possession des clés de la Caaba. Le Koreischite Cossay, ayant enivré le Khozaïte Abou-Ghobschan, gardien des clés, les lui acheta, dit la légende, pour une outre de vin et fonda ainsi l’autorité primatiale de sa tribu. À ce moment commence le grand mouvement d’organisation de la nation arabe. Jusque-là, on n’avait osé dresser que des tentes dans la vallée sacrée ; Cossay y groupa les Koreischites, reconstruisit la Caaba et fut le vrai fondateur de la ville de la Mecque. Toutes les institutions les plus importantes datent de Cossay : le nadwa, ou conseil central siégeant à la Mekke ; le liwa, ou drapeau ; le rifada, ou l’aumône destinée à défrayer les pèlerins ; la sicaya, ou intendance des eaux, charge capitale dans un pays comme l’Hedjaz ; le nasaa, ou l’intercalation des jours complémentaires dans le calendrier ; le hidjaba, ou la garde des clés de la Caaba. Ces fonctions qui résumaient toute l’institution politique et religieuse de l’Arabie étaient exclusivement réservées aux Koreischites. Ainsi, dès le milieu du ve siècle, le germe de la centralisation de l’Arabie est déjà posé, et le point d’où devait partir l’organisation religieuse et politique de ce pays est désigné à l’avance. Cossay, en un sens, a fondé beaucoup plus que Mahomet. Il fut même regardé comme une sorte de prophète, et sa volonté passait pour un article de religion.

Hâschem, dans la première moitié du vie siècle, compléta l’œuvre de Cossay et étendit d’une manière surprenante les relations commerciales de sa tribu : il établit deux caravanes, l’une d’hiver pour l’Yémen, l’autre d’été pour la Syrie. Abd-el-Mottalib, fils de Hâschem et grand-père de Mahomet, continua l’œuvre traditionnelle de l’oligarchie koreischite par la découverte du puits de Zemzem[16]. Le puits de Zemzem, indépendamment de la tradition qu’on y rattacha, était, dans une vallée aride et aussi fréquentée que celle de la Mecque, un point capital, et assurait la prééminence à la famille qui se l’était approprié. La tribu des Koreischites se trouvait ainsi élevée, comme celle de Juda chez les Hébreux, au rang de tribu privilégiée, destinée à réaliser l’unité de la nation. Mahomet ne fit que couronner l’œuvre de ses ancêtres ; en politique, comme en religion, il n’a rien inventé, mais il a réalisé avec énergie les aspirations de son siècle. Il reste à chercher quels auxiliaires il trouva dans les instincts éternels de la nature humaine, et comment, en s’appuyant sur les faiblesses du cœur de l’homme, il sut donner à son œuvre la base la plus inébranlable qui fut jamais.

Indépendamment de toute croyance dogmatique, il y a en nous des besoins religieux auxquels l’incrédulité même ne saurait nous soustraire. On s’étonne quelquefois qu’une religion puisse vivre si long-temps après que l’édifice de ses dogmes a été miné par la critique ; mais, en réalité, une religion ne se fonde ni ne se renverse par des raisonnemens : elle a sa raison d’être dans les besoins les plus impérieux de notre nature, besoin d’aimer, besoin de souffrir, besoin de croire. Voilà pourquoi la femme est l’élément essentiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a été, à la lettre, fondé par des femmes[17]. L’islamisme, qui n’est pas précisément une religion sainte, mais bien une religion naturelle, sérieuse, libérale, une religion d’hommes en un mot, n’a rien, je l’avoue, à comparer à ces types admirables de Madeleine, de Thécla, et pourtant cette froide et raisonnable religion eut assez de séductions pour fasciner le sexe dévot. Rien n’est plus inexact que les idées généralement répandues en Occident sur la condition faite à la femme par l’islamisme : la femme arabe, à l’époque de Mahomet, ne ressemblait nullement à cet être stupide qui peuple le harem des Ottomans. En général, il est vrai, les Arabes avaient mauvaise opinion des qualités morales de la femme, parce que le caractère de la femme est exactement le contraire de ce que les Arabes envisageaient comme le type de l’homme parfait. On lit dans le Kitab-el-Aghani qu’un jeune chef de la tribu de Jaschkor, nommé Moschamradj, dans une incursion contre les Temimites, ayant enlevé une jeune fille de noble famille, l’oncle de la jeune fille, Cays, fils d’Acim, alla la redemander à Moschamradj, en lui offrant une rançon. Moschamradj ayant donné l’option à la captive de rester près de lui ou d’être rendue à sa famille, la jeune fille, qui s’était éprise de son ravisseur, le préféra à ses parens. Cays s’en retourna tellement stupéfait et indigné de la faiblesse d’un sexe capable d’un pareil choix, qu’en arrivant à sa tribu il fit enterrer vivantes deux filles en bas âge qu’il avait déjà, et jura qu’il traiterait de même toutes les filles qui lui naîtraient à l’avenir. Ces simples et loyales natures ne pouvaient comprendre la passion qui élève la femme au-dessus des affections exclusives de la tribu ; mais il s’en fallait qu’ils l’envisageassent comme un être mineur et sans individualité. Il y avait des femmes maîtresses d’elles-mêmes, ayant la jouissance de leurs biens, choisissant leur mari et ayant le droit de le congédier quand bon leur semblait. Plusieurs se distinguaient par leur talent poétique et leurs goûts littéraires. N’avait-on pas vu une femme, la belle El-Khansâ, lutter avec gloire contre les poètes les plus célèbres du grand siècle ? D’autres faisaient de leur maison le rendez-vous des lettrés et des gens d’esprit.

Mahomet, en relevant encore la condition d’un sexe dont les charmes le touchaient si vivement, ne fut point payé d’ingratitude. La sympathie des femmes ne contribua pas peu à le consoler, dans les premiers temps de sa mission, des affronts qu’il recevait : elles le voyaient persécuté, et elles l’aimaient. Le premier siècle de l’islamisme présente plusieurs caractères de femmes vraiment remarquables. Après Omar et Ali, les deux principales figures de cette grande époque sont celles de deux femmes, Aïscha et Fatime. Une auréole délicieuse de sainteté brille autour de Khadidja, et c’est vraiment un témoignage bien honorable en faveur de Mahomet, que, par un fait unique dans l’histoire du prophétisme, sa mission divine ait été d’abord reconnue par celle qui pouvait connaître le mieux ses faiblesses. Lorsque au début de sa prédication, accusé d’imposture et en butte aux railleries, il venait lui confier ses peines, elle le consolait par ses paroles de tendresse et raffermissait sa foi ébranlée. Aussi Khadidja ne fut-elle jamais confondue dans les souvenirs de Mahomet avec ses autres épouses. On raconte que l’une de celles qui lui succédèrent, jalouse de cette constance, ayant un jour demandé au prophète si Allah ne lui avait pas donné de quoi lui faire oublier la vieille Khadidja : « Non, répondit-il. Quand j’étais pauvre, elle m’a enrichi ; quand les autres m’accusaient de mensonge, elle crut en moi ; quand j’étais maudit par ma nation, elle me resta fidèle, et plus je souffris, plus elle m’aima. » Depuis, quand une de ses femmes voulait gagner ses bonnes graces, elle commençait par faire l’éloge de Khadidja.

La pierre de touche d’une religion, après ses femmes, ce sont ses martyrs. La persécution, en effet, est la première des voluptés religieuses ; il est si doux au cœur de l’homme de souffrir pour sa foi, que cet attrait suffit quelquefois à lui seul pour faire croire. C’est ce qu’a merveilleusement compris la conscience chrétienne en créant ces admirables légendes où tant de conversions s’opèrent par le charme du supplice. L’islamisme, quoiqu’il soit resté étranger à cette profondeur de sentiment, est aussi arrivé parfois, dans ses récits de martyre, à des traits de belle psychologie. L’esclave Belâl ne serait pas déplacé parmi les touchans héros de la Légende dorée. Aux yeux des musulmans, les véritables martyrs sont ceux qui sont tombés en combattant pour la vraie religion. Bien qu’il y ait là une confusion d’idées à laquelle nous ne pouvons nous prêter, la mort du soldat et celle du martyr correspondant chez nous à des sensations tout-à-fait différentes, le génie musulman est arrivé à entourer ses morts d’une assez haute poésie. C’est une belle et grande scène par exemple que celle des funérailles qui suivirent la bataille d’Ohod. « Enterrez-les sans laver leur sang, criait Mahomet ; ils paraîtront au jour de la résurrection avec leurs blessures saignantes qui exhaleront l’odeur du musc, et je témoignerai qu’ils ont péri martyrs de la foi. » Le porte-étendard Djafir a eu les deux mains coupées, et est tombé percé de quatre-vingt-dix blessures, toutes reçues par devant. Mahomet va porter cette nouvelle à sa veuve. Il prend sur ses genoux le jeune fils du martyr, et lui caresse la tête d’une manière qui fait tout comprendre à la mère : « Ses deux mains ont été coupées, dit-il, mais en échange Dieu lui a donné deux ailes d’émeraude, avec lesquelles il vole maintenant partout où il veut parmi les anges du paradis. »

Les conversions sont aussi, en général, disposées avec beaucoup d’art. Presque toutes sont conçues sur le thème de celle de saint Paul. Le persécuteur devient un apôtre : la victime, amenée au paroxysme de sa colère, reçoit le coup suprême qui l’étend tout de son long aux pieds de la grace victorieuse. La légende de la conversion d’Omar est, sous ce rapport, une incomparable page de psychologie religieuse. — Omar avait été l’ennemi le plus acharné des musulmans. Les terribles emportemens de son caractère en avaient fait l’épouvantail des fidèles encore timides et réduits à se cacher. Un jour, dans un moment d’exaltation, il sortit avec l’intention arrêtée de tuer Mahomet. Il rencontre en chemin Noaym, un de ses parens, qui, le voyant ainsi le sabre au poing, lui demande où il va et ce qu’il prétend faire. Omar lui expose son dessein. « La passion t’emporte, lui dit Noaym. Que ne songes-tu plutôt à donner une correction aux personnes de ta famille qui ont abjuré à ton insu la religion de tes pères ? — Et ces personnes de ma famille, qui sont-elles ? dit Omar. — Ton beau-frère Saïd et ta sœur Fatima, reprit Noaym. » Omar vole à la maison de sa sœur. Saïd et Fatima recevaient en ce moment les instructions secrètes d’un disciple qui leur lisait un chapitre du Coran écrit sur un feuillet de parchemin. Au bruit des pas d’Omar, le catéchiste se cache dans un réduit obscur ; Fatima glisse le feuillet sous ses vêtemens. « Qu’est-ce que je vous ai entendu psalmodier à voix basse ? dit Omar en entrant. — Rien ; tu t’es trompé. — Vous lisiez quelque chose, et j’ai appris que vous êtes affiliés à la secte de Mahomet. » En disant ces mots, Omar s’élance sur son beau-frère. Fatima veut le couvrir de son corps, et tous deux s’écrient : « Oui, nous sommes musulmans. Nous croyons à Dieu et à son prophète. Massacre-nous, si tu veux. » Omar, frappant en aveugle, atteignit et blessa grièvement sa sœur Fatima. À la vue du sang d’une femme versé de sa main, l’impétueux jeune homme s’adoucit tout à coup. « Montrez-moi l’écrit que vous lisiez, dit-il avec un calme apparent. — Je crains, répond Fatima, que tu ne le déchires. » Omar jure de le rendre intact. À peine a-t-il lu les premières lignes : « Que cela est beau ! que cela est sublime ! s’écrie-t-il. Indiquez-moi où est le prophète ; je vais à l’instant me donner à lui. » Mahomet se trouvait en ce moment dans une maison située sur la colline de Safa avec une quarantaine de ses disciples, auxquels il expliquait ses doctrines. On frappe à la porte. Un des musulmans regarde par la fente : « C’est Omar, le sabre au côté, dit-il avec terreur. » La consternation fut générale. Mahomet ordonne que l’on ouvre ; il s’avance vers Omar, le prend par son manteau, et, l’attirant au milieu du cercle : « Quel motif t’amène, fils de Khattâb ? lui dit-il. Persisteras-tu dans ton impiété jusqu’à ce que le châtiment du ciel tombe sur toi ? — Je viens, répondit Omar, pour déclarer que je crois en Dieu et en son prophète. » Toute l’assemblée rendit grace au ciel de cette conversion inespérée.

En quittant les fidèles, Omar alla droit à la maison d’un certain Djemil, qui passait pour le plus grand bavard de la Mecque. « Djemil, lui dit-il, apprends une nouvelle : je suis musulman ; j’ai adopté la religion de Mahomet. » Djemil s’empressa de courir au parvis de la Caaba, où les Koreischites passaient le jour à converser ensemble. Il arriva en criant à tue-tête : « Le fils de Khattâb est perverti ! — Tu mens ! dit Omar qui le suivait de près ; je ne suis point perverti, je suis musulman. Je confesse qu’il n’y a d’autre Dieu qu’Allah, et que Mahomet est son prophète. » Ses provocations finirent par rendre furieux les idolâtres, qui se jetèrent sur lui. Omar soutint le choc, et, écartant les assaillans : « Par Dieu ! s’écriait-il, si nous étions seulement trois cents musulmans, nous verrions bien qui resterait maître de ce temple. » C’est ce même homme qui plus tard ne peut comprendre que l’on transige avec les infidèles, et qui, sortant le sabre à la main de la maison où il vient de voir expirer Mahomet, déclare qu’il abattra la tête de quiconque osera dire que le prophète a pu mourir.

Enfin, par sa merveilleuse entente de l’esthétique arabe, Mahomet se créa un moyen d’action tout-puissant sur un peuple infiniment sensible au charme du beau langage. Le Coran fut, en un sens, une révolution littéraire aussi bien qu’une révolution religieuse ; il signale chez les Arabes le passage du style versifié à la prose, de la poésie à l’éloquence, moment si important dans la vie intellectuelle d’un peuple. Au commencement du viie siècle, la grande génération poétique de l’Arabie s’en allait ; des traces de fatigue se manifestaient de toutes parts, les idées de critique littéraire apparaissaient comme un signe de mauvais augure pour le génie. Antar, cette nature d’Arabe si franche, si inaltérée, commence sa Moallakat presque comme ferait un poète latin de la décadence, par ces mots : Quel sujet les poètes n’ont-ils pas chanté ! Ce fut une immense impression, quand Mahomet parut dans ce milieu affadi avec ses vives et pressantes récitations. La première fois qu’Otba, fils de Rebia, entendit ce langage énergique, sonore, plein de rhythme, quoique non versifié, il retourna vers les siens tout ébahi. « Qu’y a-t-il donc ? lui demanda-t-on. — Ma foi ! répondit-il, Mahomet m’a tenu un langage tel que je n’en ai jamais entendu. Ce n’est ni de la poésie, ni de la prose, ni du langage magique, mais c’est quelque chose de pénétrant. » Mahomet n’aimait pas la prosodie si compliquée de la poésie arabe ; il faisait des fautes de quantité quand il citait des vers, et Dieu lui-même se chargea de l’en excuser dans le Coran : « Nous n’avons point appris la versification à notre prophète. » Il répète à tout propos qu’il n’est ni un poète ni un magicien ; le vulgaire, en effet, était sans cesse tenté de le confondre avec ces deux classes d’hommes, et il est vrai que son style rimé et sentencieux avait quelque ressemblance avec celui des magiciens. Certes, il nous est impossible aujourd’hui, en lisant le Coran, de comprendre le charme si puissant de cette éloquence. Ce livre nous semble déclamatoire, monotone, ennuyeux, la lecture suivie en est à peu près insoutenable ; mais il faut se rappeler que l’Arabie, n’ayant jamais eu aucune idée des arts plastiques ni des grandes beautés de composition, fait consister exclusivement la perfection dans le style. La langue est à ses yeux quelque chose de divin ; le don le plus précieux que Dieu ait fait à la race arabe, le signe le plus certain de sa prééminence, c’est la langue arabe elle-même, avec sa grammaire savante, sa richesse indéfinie, sa subtile délicatesse[18]. On ne peut douter que Mahomet n’ait dû ses principaux succès à l’originalité de son langage et au tour nouveau qu’il donnait à l’éloquence arabe. Les conversions les plus importantes, celle du poète Lebid par exemple, s’opèrent par la lecture de certains morceaux du Coran, et à ceux qui lui demandent un signe[19], Mahomet n’oppose d’autre réponse que la pureté parfaite de l’arabe qu’il parle et la fascination du style nouveau dont il avait le secret.

Ainsi l’islamisme résume, avec une unité dont on trouverait difficilement un autre exemple, l’ensemble des idées morales, religieuses, esthétiques, en un mot la vie selon l’esprit d’une grande famille de l’humanité. Il ne faut lui demander ni cette hauteur de spiritualité que l’Inde et la Germanie seules ont connue, ni cette eurhythmie, ce sentiment de la mesure et de la parfaite beauté que la Grèce a légué aux races néo-latines, ni ce don de fascination étrange, mystérieux, vraiment divin, qui a réuni toute l’humanité civilisée, sans distinction de race, dans la vénération d’un même idéal. Ce serait pousser outre mesure le panthéisme en esthétique que de mettre sur le pied d’égalité tous les produits de la nature humaine, et de placer au même degré de l’échelle de la beauté la pagode et le temple grec, parce qu’ils sont le résultat d’une conception également originale et spontanée. La nature humaine est toujours belle, il est vrai, mais non pas également belle. C’est toujours le même motif, les mêmes consonnances et dissonnances d’instincts terrestres et divins, mais non la même plénitude ni la même sonorité. L’islamisme est évidemment le produit d’une combinaison inférieure, et pour ainsi dire médiocre, des élémens humains. Voilà pourquoi il n’a été conquérant que dans une espèce d’état moyen de la nature humaine. Les races sauvages n’ont pu s’y élever, et d’un autre côté il n’a pu suffire aux peuples qui portaient en eux-mêmes le germe d’une plus forte civilisation. La Perse, le seul pays indo-européen où il soit arrivé à une domination absolue, ne l’a adopté qu’en lui faisant subir les plus profondes modifications pour l’accommoder à ses tendances mystiques et mythologiques. Les progrès de l’islamisme, du reste, sont depuis long-temps arrêtés, et il a désormais perdu toute efficacité convertissante.

Que si l’on se demande quelles seront ses destinées en face d’une civilisation essentiellement envahissante et appelée, ce semble, à devenir universelle, autant que le permet l’infinie diversité de l’espèce humaine, il faut avouer que rien jusqu’ici ne peut nous aider à concevoir une idée exacte de la manière dont s’accomplira cette immense révolution. D’une part, il est certain que, si l’islamisme vient jamais, je ne dis pas à disparaître, car les religions ne meurent pas, mais à perdre la haute direction intellectuelle et morale d’une partie importante de l’univers, il succombera non sous l’effort d’une autre religion, mais sous le coup des sciences modernes, portant avec elles leurs habitudes de rationalisme et de critique. D’un autre côté, il faut se rappeler que l’islamisme, bien différent de ces tours altières qui se roidissent contre l’orage et tombent tout d’une pièce, a dans sa flexibilité même des forces cachées de résistance. Les nations chrétiennes, pour opérer leur réforme religieuse, ont été obligées de briser violemment leur unité et de se constituer en révolte ouverte avec l’autorité centrale. L’islamisme, qui n’a ni pape, ni conciles, ni évêques d’institution divine, ni clergé bien déterminé, l’islamisme, qui n’a jamais sondé l’abîme redoutable de l’infaillibilité, a moins à s’effrayer peut-être du réveil du rationalisme. À quoi, en effet, s’attaquerait la critique ? À la légende de Mahomet ? Cette légende n’a guère plus de sanction que les pieuses croyances que, dans le sein du catholicisme, on peut rejeter sans être hérétique. Strauss évidemment n’a ici rien à faire. Serait-ce au dogme ? Réduit à ses lignes essentielles, l’islamisme n’ajoute à la religion naturelle que le prophétisme de Mahomet et une certaine conception de la fatalité qui est moins un article de foi qu’un tour général d’esprit, susceptible d’être convenablement dirigé. Serait-ce à la morale ? On a le choix de quatre sectes également orthodoxes, entre lesquelles le sens moral conserve une honnête part de liberté. Quant au culte, dégagé de quelques superstitions accessoires, il ne peut se comparer pour la simplicité qu’à celui des sectes protestantes les plus épurées. N’a-t-on pas vu au commencement de ce siècle, dans la patrie même de Mahomet, un sectaire provoquer le vaste mouvement politique et religieux des Wahhabites, dont les destinées ne paraissent pas encore terminées, en proclamant que le vrai culte à rendre à Dieu consiste à se prosterner devant l’idée de son existence, que l’invocation de tout intermédiaire ou intercesseur auprès de lui est un acte d’idolâtrie, et que l’action la plus méritoire serait de raser le tombeau du prophète et les mausolées des imans ?

Des symptômes d’une nature beaucoup plus grave se révèlent, je le sais, en Égypte et en Turquie. Là, le contact des sciences et des mœurs européennes a produit un libertinage de croyance quelquefois à peine déguisé. Les croyans sincères, qui ont la conscience du danger, ne cachent pas leurs alarmes, et dénoncent les livres de science européenne comme contenant des erreurs funestes et subversives de toute foi religieuse. Je n’en persiste pas moins à croire que, si l’Orient peut surmonter son apathie et franchir les bornes qu’il n’a pu jusqu’ici dépasser en fait de spéculations rationnelles, l’islamisme n’opposera pas un bien sérieux obstacle aux progrès de l’esprit moderne. Le manque de centralisation théologique a toujours laissé aux nations musulmanes une certaine liberté religieuse. Quoi qu’en dise M. Forster, le khalifat n’a jamais ressemblé à la papauté. Le khalifat n’a été fort que tant qu’il a représenté la première idée conquérante de l’islamisme ; quand le pouvoir temporel a passé aux emirs-al-omra et que le khalifat n’est plus qu’un pouvoir religieux, il tombe dans le plus déplorable abaissement. L’idée d’une puissance purement spirituelle est trop déliée pour l’Orient : toutes les branches du christianisme elles-mêmes n’ont pu y atteindre ; la branche gréco-slave ne l’a jamais comprise ; la famille germanique l’a secouée et dépassée ; seules les nations latines s’y sont prêtées. Or, l’expérience a démontré que la foi simple du peuple ne suffit pas pour conserver une religion, si une hiérarchie constituée et un chef spirituel ne veillent à sa garde. Est-ce la foi qui manquait au peuple anglo-saxon, quand la volonté de Henri VIII le fit passer, sans qu’il s’en aperçût, un jour au schisme, le lendemain à l’hérésie ? L’orthodoxie musulmane, n’étant point défendue par un corps permanent, autonome, se recrutant et se régissant lui-même, est donc assez vulnérable. Il est superflu d’ajouter que, si jamais un mouvement de réforme se manifestait dans l’islamisme, l’Europe ne devrait y participer que par son influence la plus générale. Elle aurait mauvaise grace à vouloir régler la foi des autres. Tout en poursuivant activement la propagation de son dogme, qui est la civilisation, elle doit laisser aux peuples la tâche infiniment délicate d’accommoder leurs traditions religieuses avec leurs besoins nouveaux, et respecter le droit le plus imprescriptible des nations comme des individus, celui de présider soi-même dans la plus parfaite liberté aux révolutions de sa conscience.


Ernest Renan.
  1. Mahometism unveiled : an inquiry in which that arch-heresy, its diffusion and continuance, are examined on a new principle, tending to confirm the evidences, and aid the propagation of the Christian Faith. C’est le même M. Charles Forster qui vient d’égayer la presse savante d’une si amusante mystification sur les inscriptions sinaïtiques, où il trouve la langue et l’écriture primitives, le texte primitif de l’Exode, etc.
  2. De là bafumerie, mahomerie, momerie, pour désigner tous les cultes superstitieux et impurs.
  3. Le mot coran veut dire récitation, et ne réveillait aucune idée analogue à celle du livre (kitâb) des Juifs et des chrétiens.
  4. C’est le nom que l’on donne aux chapitres du Coran.
  5. Si l’on m’objecte la tendance générale de la philosophie orientale au mysticisme, je ferai observer que ce n’est que par abus que l’on applique le nom de philosophie arabe à une philosophie qui n’a jamais eu de racines dans la péninsule arabique, et dont l’apparition a été une réaction de l’esprit persan contre l’esprit arabe. Cette philosophie a été écrite en arabe, voilà tout ; elle est toute persane d’esprit.
  6. On appelait Moallakat ou suspendues les pièces de vers qui avaient remporté le prix dans les tournois poétiques et étaient suspendues avec des clous d’or à la porte de la Caaba. Il en reste sept, auxquelles on rattache ordinairement deux ou trois autres poèmes du même caractère.
  7. Voir M. Caussin, t. Ier, p. 286 et suiv.
  8. Nous prenons ces traits entre mille dans le Lalitavistara, ou légende de Bouddha, traduite par M. Édouard Foucaux (Paris, 1848).
  9. Voir la traduction qu’en a donnée M. Noël Desvergers, Paris, 1837.
  10. Je n’ai pas besoin d’avertir que je suis loin d’attacher à ces récits une valeur historique ; je n’insiste ici que sur le caractère que les Arabes ont attribué à leur prophète, et sur la couleur générale de sa légende.
  11. Voir le curieux ouvrage du capitaine De Neveu sur ce sujet, Paris, 1846.
  12. Les Mohadjir étaient les Mecquois qui accompagnèrent Mahomet dans sa fuite (hedjra) ; les Ansâr, les Médinois qui l’accueillirent et se firent ses défenseurs contre ses propres concitoyens.
  13. On appelait lutte de gloire, ou moufâkhara, des tournois poétiques où chaque tribu se faisait représenter par un poète chargé de faire valoir ses titres à la prééminence. La victoire restait à la tribu dont le poète avait trouvé les expressions les plus fortes et les plus heureuses.
  14. Pour le tableau de cette curieuse époque, on peut consulter le beau mémoire de M. Quatremère sur la vie d’Ibn-Zobéir.
  15. Le bouddhisme aussi. À la vue des apparitions merveilleuses qui accompagnent la naissance de Bouddha, un anachorète de l’Himalaya, possédant les cinq sciences transcendantes, vient à Kapila à travers les cieux, prend l’enfant dans ses bras, et reconnaît en lui les trente-deux signes du grand homme et les quatre-vingts marques du Bouddha.
  16. C’est la source que, selon la légende arabe, Dieu fit jaillir dans le désert pour désaltérer Ismaël.
  17. Voyez les spirituels aperçus de M. Saint-Marc Girardin sur le rôle des femmes à l’origine du christianisme dans ses Essais de littérature et de morale, t. II.
  18. Les Arabes se figurent que leur langue seule a une grammaire, et que tous les autres idiomes ne sont que des patois grossiers. Le scheick Rifaa, dans la relation de son voyage en France, se donne beaucoup de peine pour détruire ce préjugé de ses compatriotes, et leur apprendre que la langue française aussi possède des règles, des délicatesses et une académie.
  19. Le mot aiat, qui désigne les versets du Coran, veut dire signe ou miracle.