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Malte

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Malte
Revue des Deux Mondes, période initialetome 10 (p. 241-264).


MALTE.




C’était, il m’en souvient, au mois de mai, par une fraîche matinée. Le soleil rayonnait déjà au milieu d’un ciel sans nuages ; une folle brise, née avec le jour, courait autour de nous sur la mer calme, sereine, toute bleue, égratignait le sommet des plus hautes lames et répandait sur cette plaine d’azur quelques flocons d’écume. Le navire glissait sans roulis et sans bruit, comme par enchantement. Nous étions partis la veille au soir de Syracuse et nous approchions de Malte. Bientôt en effet nous vîmes grandir à l’horizon un point blanc qui nous était apparu le matin comme une petite perle enchâssée dans une immense turquoise, et nous avançâmes rapidement vers l’île des chevaliers. Vue de la mer et à distance, Malte ressemble à un piédestal de marbre blanc, large, peu élevé, de forme oblongue, établi au milieu des flots, et attendant quelque statue gigantesque. En approchant, on voit cette immense pierre prendre une forme, sans rien perdre de sa sécheresse, de sa rectitude, et enfin une ville blanche, sans toits, sans fenêtres, apparaît comme taillée dans ce bloc éclatant. Le soleil pétille sur ces murs éblouissans dont les arêtes se découpent avec une netteté frappante sur l’azur foncé du ciel. Quand on n’a jamais vu les pays d’Orient, on se croit transporté dans une de ces villes si souvent rêvées, et l’on cherche sur les remparts la svelte silhouette de quelque palmier, accessoire obligé de tout paysage oriental ; mais pas un arbre ne se montre, pas une nuance printanière n’anime ce tableau sec et régulier comme une épure. Entre le bleu du ciel et le bleu des flots, on ne voit que des maisons étincelantes de blancheur, et de loin en loin de grandes lignes noires, ombres projetées de quelques pans de murailles. Après avoir passé sous de formidables batteries, lorsqu’on entre enfin dans le port, qui semble le bassin intérieur de cette grande citadelle, on se trouve inopinément sous le feu d’une douzaine de vaisseaux à trois ponts qui sont là gravement à l’ancre. Une grande surprise vous attend. A peine vous avez ressenti, en regardant ce qui vous entoure, une première impression sérieuse, inattendue et désagréable sous ce beau ciel, que la décoration change, comme au coup de sifflet d’un machiniste ; la citadelle, les appareils de guerre disparaissent, et vous êtes convié à une joûte nautique. En effet, à la vue du paquebot qui vous amène, des centaines de barques aux formes élégantes, aux éclatantes couleurs, conduites par des rameurs vêtus de vestes blanches et de ceintures rouges, quittent les quais de toutes parts, se défient à la course, et arrivent autour de vous en volant sur les flots. C’est bientôt un vacarme dont rien ne peut donner l’idée. Ces bateliers à la figure basanée, aux yeux arabes, aux dents aiguës, poussent les cris les plus étranges, se disputent en une langue vive et gutturale, accostent de tous côtés, malgré les coups de corde qui ne sont pas épargnés, et, au mépris de l’ordre et de la gravité britanniques, ils vous enlèvent malgré vous avec vos bagages et vous transportent à terre. Les quais sont étroits, et pour monter à la ville, qui s’étage au-dessus de votre tête, il faut passer sous une quantité de guichets pavés et voûtés, traverser des ponts-levis, et monter par un soleil cuisant de grands escaliers de pierre où l’on rencontre à chaque marche un factionnaire anglais, long, maigre, blond, raide dans son habit rouge, ou bien un beau highlander aux jambes nues, qui se promène gravement l’arme au bras et la claymore au côté. Vous êtes encore une fois dans la place de guerre morne et sombre, et arrivé sur la plate-forme, vous vous trouvez de nouveau dans une rue pleine d’animation, de mouvement et de joie. Rien n’est original comme le spectacle qui s’offre à vous. Dans tout ce qui vous entoure, vous apercevez le plus singulier mélange de luxe anglais et de misère italienne, de flegme britannique et de vivacité méridionale. La rue est large, droite, régulière ; les maisons sont toutes de même hauteur, de même couleur ; de jolies boutiques s’ouvrent de part et d’autre ; la voie est encombrée de monde. Dans cette foule, la Maltaise, avec sa mantille noire pleine de désinvolture, ses yeux ardens, ses cheveux noirs, ses pieds d’Andalouse, coudoie l’Anglaise à la taille guindée, aux yeux baissés, aux cheveux cuivrés, aux pieds à dormir debout. Matelots siciliens demi-nus, officiers anglais de toute arme en uniforme, Levantins en costumes orientaux, marchands affairés, brillans équipages qui roulent, jolis chevaux barbes qui secouent en galopant leurs longues crinières, dandies qui posent et pauvres qui se cachent, tout se mêle, se presse et se confond autour de vous. Cette foule parle toutes les langues. On entend auprès du sifflement de l’Anglais la voix éclatante d’un Français, et un Arabe de Tunis cause gravement à côté d’un Italien qui gesticule. Les boutiques sont remplies de marchandises de tous pays ; tailleurs de Londres, parfumeurs de Paris, cafetiers grecs et colporteurs de Smyrne vivent en bonne intelligence dans la Grande-Rue. De beaux hôtels d’excellente apparence et fort bien tenus étalent de tous côtés aux yeux des voyageurs leurs enseignes rivales. La vie, à Malte, est facile, peu coûteuse et aisément élégante. Un grand nombre d’officiers anglais, jeunes et riches, s’y dédommagent de leur séquestration par toutes les jouissances du luxe, et conservent des habitudes de bien-vivre que les chevaliers, d’ailleurs, avaient importées dans l’île avant eux. Une quantité de voyageurs arrivant de tous les coins du monde, et forcés de séjourner dans l’île, soit pour attendre des navires, soit pour purger leur quarantaine, donnent un grand mouvement aux hôtels et un grand débit à toutes les menues compensations qui peuvent faire oublier les privations et l’ennui d’une longue traversée. On ferait un excellent cours de géographie et de commerce en suivant avec soin les conversations souvent fort intéressantes qui se tiennent à Malte autour des tables d’hôtes.

On a bientôt visité la ville, elle n’est pas grande, et matériellement elle n’est pas curieuse. Ce sont moins des monumens qu’il faut y chercher que des souvenirs. Le palais des grands-maîtres, devenu celui du gouverneur, est une masse de pierres lourde, carrée et aussi solide qu’inélégante. Si l’on visite l’arsenal, c’est purement par acquit de conscience et parce qu’on est à Malte. Tous les arsenaux se ressemblent, et celui-là ne possède pour toute particularité que dix ou vingt armures de chevaliers bien inférieures assurément, sous tous les rapports, aux panoplies les moins curieuses que renferme le musée d’artillerie de Paris, auquel nous ne songeons guère. L’église de Saint-Jean, plus célèbre et citée par tous les voyageurs comme un monument curieux, n’est remarquable, à mon sens, que parce qu’elle est seule, et surtout parce qu’elle contient les tombeaux des chefs de cette corporation vaillante qui a immortalisé Malte. Les fortifications si fameuses de la ville ont de l’attrait, j’imagine, pour les hommes du métier ; mais, pour ma part, je ne vois en elles que de longues murailles froidement alignées, régulièrement percées de meurtrières et bien garnies de canons. Le voyageur enclin aux investigations artistiques n’a rien à chercher en tout cela, et, souvenirs à part, la ville de La Valette n’est à ses yeux qu’une forteresse, rendez-vous général des bateaux à vapeur de la Méditerranée.

La campagne de Malte est curieuse, en ce qu’elle est tout artificielle. Quand on sort pour la première fois de la ville, on s’arrête un instant avec surprise, tant ce qu’on aperçoit est étrange et ressemble peu à un paysage. Devant vous s’étend un immense champ de craie, sans ombre et sans végétation. Pas un arbre, pas un bouquet de verdure n’apparaît dans cette plaine blanche et désolée que la mer entoure. Une infinité de petits murs sont les seuls obstacles que rencontre le regard, on dirait d’immenses ruines déblayées et mises en ordre. Pour plus de ressemblance, on voit s’élever à chaque bouffée de vent des tourbillons de poussière qui se joignent, pour vous aveugler, à l’insupportable éclat du soleil, dont ce sol éclatant répercute les rayons au centuple. Cette terre, en apparence si aride, est pourtant loin d’être improductive ; à force d’industrie ; les habitans de ce roc désolé ont fait mentir la nature. Dans certains endroits, qui sont aujourd’hui les plus fertiles de l’île, tels que la Floriane et le jardin du gouverneur, la terre végétale manquait complètement : les Maltais sont allés emprunter un sol à la Sicile ; ils ont apporté des environs de Syracuse et étendu sur la surface polie de leur rocher une couche de terre productive. Cette méthode, qui pouvait être employée avec succès par quelques riches propriétaires et pour des jardins d’agrément, était trop coûteuse pour les pauvres paysans ; à défaut d’argent et de bateaux pour transporter la terre, ils s’ingénièrent, et voici comment ils sont parvenus et parviennent encore tous les jours à créer un terrain tout-à-fait artificiel. Après avoir tracé sur le sol le plan du champ qu’ils veulent créer, ils enlèvent le rocher par quartiers, ou plutôt par pavés, avec des coins de fer, en ayant soin de recueillir les parcelles de terre que renferment les fissures et les interstices. Le sol ainsi creusé, ils étendent par couches cette terre mêlée de poussière de rochers jusqu’à la hauteur d’un pied et demi ; puis ils mouillent ce terrain et le laissent exposé pendant un an à l’air et au soleil. Avec les carrés de pierre enlevés, ils construisent ces murs de deux mètres de haut, dont toute l’île est couverte et qui garantissent ces champs artificiels de la violence des vents en même temps qu’ils les préservent des inondations fréquentes. Au bout de l’année, ils labourent leur terre à l’aide d’une petite charrue digne des temps primitifs, quelquefois attelée de deux bœufs, le plus souvent de deux ânes. S’il faut en croire M. Miège, onze ares de la première qualité de cette terre se vendent à Malte 1,100 fr., et s’afferment 35 fr. par année. Dans les plus riches campagnes de la Normandie, cette même quantité de terre vaudrait 400 francs environ, et s’affermerait 10 ou 12 fr. à peine. On y cultive avec succès le coton, le blé, les légumes, surtout les melons, qui sont excellens à Malte. L’île nourrit à peu près la moitié de la population, qui ne s’élève pas à moins de 114,000 habitans, tous catholiques romains, sauf 360 juifs et quelques Turcs. Les Anglais, que je ne compte pas, sont à Malte dans la proportion de 1 à 25. L’île, quoique toute blanche au premier coup d’œil, n’est pourtant pas entièrement dépourvue d’arbres. Des figuiers, des citronniers, des grenadiers, s’élèvent çà et là à demi cachés derrière les murs des enclos ; il ne faut pas oublier non plus ces arbres célèbres qui portent ces oranges sanguines nommées oranges de Malte, qu’on dit être le fruit du grenadier greffé sur l’oranger, ni ces arbustes qui produisent ces petites oranges bien autrement exquises qu’on appelle des mandarines. Au reste, les orangers, pas plus que la terre, ne suffisent aux besoins de la population, et c’est par une étrange erreur que nous nous figurons manger quelquefois en France des oranges de Malte. Loin d’avoir des fruits à exporter, les habitans de l’île sont obligés d’aller faire leur provision en Sicile, dont les champs fournissent à Malte depuis des siècles les denrées alimentaires qui lui manquent. Entre ces deux îles, dont l’une est si riante, et l’autre si aride, la navigation a établi comme un pont de bateaux chargé de verdure et de fleurs. C’est chose gracieuse à voir que ces speronari qui entrent chaque matin dans le port, remplis de roses siciliennes, de fruits de Catane et de quartiers de neige de l’Etna, que les cafetiers, pour le plaisir des belles Maltaises, métamorphosent le soir en glaces parfumées. Sans la Sicile, l’existence des Maltais serait misérable, remplie de privations, et ils n’oseraient probablement pas nommer, comme ils le font, leur pauvre île la Fleur du Monde (Fiore del Mondo). Cette affectueuse et prétentieuse dénomination confirme une observation faite bien souvent ; il est difficile à expliquer, mais il est positif que plus un pays est pauvre, plus il est aimé de ses habitans ; à l’appui de cette assertion, je pourrais, s’il en était besoin, citer cent exemples que m’offriraient les régions les plus abruptes des montagnes d’Écosse, de Suisse, d’Auvergne, du Limousin, les îles les plus arides de la Grèce, les landes les plus désolées de la Bulgarie, mais il est inutile d’aller si loin, car aucun endroit sur terre n’inspire à ses habitans, à un plus haut degré que Malte, cet attachement inexplicable.

Appartenant à la fois par leur caractère et leur figure à l’Europe et à l’Afrique, ardens et fiers comme des Arabes, industrieux et intéressés comme les Européens, les Maltais sont la plupart forcés de s’expatrier pour vivre, et d’habiter pendant leur jeunesse des pays mieux partagés que le leur, et où ils peuvent mettre plus facilement à profit leur génie mercantile et leur activité naturelle ; mais il n’est pas de voyage si lointain ni d’absence si longue qui leur fasse oublier le rocher où Dieu les fit naître. Ils conservent toujours l’espoir d’y revenir, et sur les doux rivages où les jette quelquefois leur exil forcé, ils songent avec amour au petit champ desséché de leur père, à sa pauvre cabane, et ils reviennent finir leur vie à l’ombre des deux maigres orangers qui ont abrité leur enfance. Pourquoi la misère attache-t-elle plus que la richesse ? pourquoi aime-t-on mieux les lieux où l’on a souffert que ceux où l’on a vécu heureux ? pourquoi préfère-t-on souvent un être qui a déchiré votre vie à un autre qui a tout fait pour l’embellir ? Qui le sait ? C’est une des mille contradictions du cœur humain ; n’en cherchons pas les causes et n’allons pas plus loin qu’un certain piqueur de je ne sais quel roman de Walter Scott. « - Pourquoi m’aimes-tu ? lui demande son maître, je ne t’ai fait que du mal. — C’est vrai, répond-il ; mais vous connaissez le petit poney blanc ; il est méchant comme un âne rouge. Il y a deux ans, il m’a cassé la jambe d’un coup de pied ; le mois dernier, il m’a enlevé une partie de l’épaule d’un coup de dent, et pourtant je l’aime bien mieux que tous les autres chevaux : c’est pour la même raison, monsieur, que je vous aime. » Ajoutons qu’il est partout constaté, en France comme en Turquie, que les soldats qui meurent de nostalgie dans les régimens appartiennent toujours aux plus pauvres pays et le plus souvent à de malheureuses familles au milieu desquelles le pain leur avait sans doute manqué plus d’une fois. Les voyages, sans enlever aux Maltais l’amour du pays, leur apprennent le commerce et l’industrie. Le mouvement de leurs ports ne laisse pas d’être considérable ; on peut l’évaluer, année commune, importations et exportations comprises, à 53 millions, dont 32 millions d’importations. L’Angleterre entre dans ce chiffre pour 5 millions, les États-Unis pour 4, les Deux-Siciles pour 3, l’Autriche pour 2, la France pour 200,000 fr. seulement. L’Égypte, la Barbarie, les îles Ioniennes, la Russie, l’Espagne et la Sardaigne se partagent le reste. Quant à l’industrie maltaise, elle consiste surtout dans la préparation du coton et dans la fabrication d’une énorme quantité de cigares, qui défraient tout le Levant. Ces cigares, faits à merveille, très passables et assurément fort supérieurs à ceux que fournit le plus souvent notre régie, coûtent environ 12 centimes la douzaine. — L’Angleterre perçoit à Malte, en taxes et en impôts, à peu près 100,000 livres sterling (2,500,000 fr.), qu’elle dépense en frais d’administration. En échange, elle a fondé et elle entretient plusieurs établissemens utiles aux indigènes. Un lycée est ouvert, où les enfans reçoivent gratuitement une instruction élémentaire. L’université, long-temps négligée, a reçu il y a peu d’années une organisation nouvelle ; un jardin botanique aide à l’étude de l’histoire naturelle. Ces institutions, à vrai dire, n’ont pas eu grand succès encore, l’éducation fort reculée dans les villes l’est bien plus encore dans les campagnes. Sur 114,000 habitans, 25,000 à peine savent lire et écrire ; c’est peu, quoiqu’en France, dans la plupart des provinces, la proportion des ignorans soit bien plus considérable.

Pendant dix jours que je passai à Malte à attendre le bateau à vapeur qui devait me conduire en Grèce, j’employais mon temps à courir dans l’île sur de jolis petits chevaux arabes que l’on loue dans la ville à très bon compte. Nous étions là cinq ou six jeunes gens, pleins d’ardeur, de gaieté, et du nombre se trouvait un artiste charmant, qui est à la fois le plus aimable des compagnons de voyage ; je veux parler d’Albert Grisar. Un doux souvenir m’est resté de ces folles cavalcades et de ces heures de jeunesse si joyeusement dépensées avec des amis d’un jour que je n’ai pas revus et qui sans doute m’ont oublié. Le matin au point du jour, nous passions au grand galop dans les rues, et bientôt nous courions en véritables écervelés dans les routes poudreuses de cette campagne aride. Un beau soleil flamboyait bientôt au-dessus de nos têtes, le vent nous soufflait au visage, nos chevaux écumaient, les petits murs des champs fuyaient autour de nous, et quand nos malheureuses montures étaient rendues, nous nous arrêtions le front baigné, le cœur débordant, riant nous-mêmes de notre extravagance. Parfois, en revenant vers la ville à une allure plus modérée, nous croisions d’autres cavalcades. C’étaient de jeunes officiers anglais et d’élégantes amazones qui, montés sur des chevaux fringans, allaient passer les heures brûlantes de la journée à l’ombre des orangers de quelque villa du voisinage. Les officiers anglais, moins stricts observateurs de l’ordonnance que les nôtres, se gardent bien, dans ce climat brûlant, de porter leur uniforme aux heures de loisir. Selon la mode maltaise, ils étaient, comme nous tous, vêtus de toile blanche de la tête aux pieds et coiffés d’un grand chapeau de paille. Les jeunes ladies elles-mêmes avaient substitué une longue robe de coutil aux lourdes amazones de drap de mise à Regent’s Park. Cette conformité de costumes, cette absence de toute distinction, l’éloignement surtout du pays natal, rendaient ces rencontres amusantes et presque familières. Sans se rien dire, si l’on suivait la même direction, une des cavalcades défiait l’autre à la course ; c’était à qui renverrait aux autres la poussière ; on franchissait les fossés, on sautait les murs ; notre amour-propre de chasseurs s’en mêlait, et nous faisions des steeple-chase à nous rompre le cou. Au retour, nous déjeunions gaiement à l’Hôtel Clarence, où une aimable hôtesse, notre compatriote, Mme Goubeau, mettait à notre disposition les journaux de France, entre autres la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris. Tandis que le soleil pétillait au dehors, nous passions le jour au frais, dans des chambres bien closes, bien aérées, couchés à l’orientale sur des tapis, fumant de bons cigares, tantôt causant, tantôt écoutant Grisar qui nous jouait quelques-unes de ses suaves mélodies. Quoique la température soit à Malte moins brûlante qu’en Grèce, elle est chaude et très peu variable. En été, le thermomètre Réaumur est presque toujours à 25°, jamais au-dessus de 28°. Les pluies et même les nuages sont d’une rareté phénoménale ; on a toujours au-dessus de la tête un ciel bleu sans tache. Aussi la plupart des maisons, bâties selon la mode d’Orient, n’ont-elles d’ouvertures que sur une cour intérieure, souvent remplie de fleurs, entourée d’une galerie à chaque étage et comme couverte par un pan du ciel. L’hiver, le thermomètre ne dépasse pas le 8me degré au-dessus de 0. Une gelée blanche est chose inconnue et serait regardée comme une calamité publique. On raconte cependant que, vers la fin du dernier siècle, un paysan vint un beau matin en toute hâte prévenir le grand-maître qu’il avait vu dans son champ ce que les enfans appellent une chandelle de glace. Le grand-maître fit aussitôt seller un cheval et partit avec tous les chevaliers qui se trouvèrent présens ; mais quelque diligence qu’ils firent, ils arrivèrent trop tard, la glace était fondue. — Le soir, quand rougissait sur les murs de la cour la large teinte dorée qu’y projetait le soleil, nous allions respirer sur les bords de la mer les premières bouffées de la brise naissante. Des voiles blanches apparaissaient au loin sur les flots ; nous suivions leur course avec intérêt, nous les voyions s’approcher et grandir avec curiosité, nous assistions à leur entrée dans le port, et nous écoutions le chant si original, si harmonieux des matelots siciliens. Après le dîner et les cigares du soir, on se réunissait à la Floriane, sorte de jardin long et étroit, planté de poivriers, de caroubiers, et de néfliers du Japon. Une heure après le coucher du soleil, lorsque, dans ce beau climat, toute la partie orientale du ciel est tendue d’un rideau de velours pourpre frangé d’or, quand l’air brûlant pendant le jour est attiédi par la brise, c’est une promenade curieuse que la Floriane. Là, sous le satin des mantilles, on voit de toutes parts pétiller des yeux noirs qui vous ôtent bien vite le peu de raison que vous a laissée la tiédeur de l’atmosphère. Pour regarder le passant qui les admire, les Maltaises ne tournent jamais la tête, leurs prunelles seules roulent dans leur orbite, et ce n’est pas, comme en Grèce et à Smyrne, une voluptueuse langueur que ce regard exprime, c’est la passion brûlante, l’ardeur africaine. Leur démarche nerveuse, leur taille, dont on devine les contours sous les plis serrés de la mantille, parlent le même langage. Assurément la vie humaine est la même, à bien peu de choses près, en tout pays. Il n’est pas un coin du monde habité si mal partagé du ciel, qu’il n’ait son allée sablée et ses arbres en quinconce à l’ombre desquels, durant les belles soirées d’été, les jeunes gens se réunissent pour se confier, tout en se croisant et sans rien dire, leurs désirs ou leurs peines. Ce langage des yeux que la jeunesse parle par instinct et que, dit-on, la vieillesse oublie, est le même dans tout l’univers. Vers huit heures du soir, en été, on le parle depuis Pékin jusqu’à Rome : à Smyrne dans la rue des Roses, à Constantinople au Petit-Champ, au Prado de Madrid, sur les glacis à Vienne, à Paris aux Champs-Élysées, à Naples à la Chiaja, à la Marine à Palerme ; mais certes en aucun lieu sur terre il n’est aussi expressif, aussi provoquant qu’à la Floriane. Les façons d’agir des Maltaises dans leur intérieur ne démentent pas, dit-on, l’espoir que peut donner au passant leur encourageante allure. Les mœurs sont voluptueuses dans la ville, et les intrigues faciles ne rencontrent d’autre obstacle que la jalousie orientale des maris. Il est triste à dire, mais il faut dire et l’on doit croire que les habitudes des chevaliers n’ont pas peu contribué à maintenir ces mœurs amoureuses que conseillaient aux habitans la tiédeur du climat et la piquante beauté des femmes.

Dans les premiers temps, ils prenaient pour cacher leurs désordres des précautions minutieuses et curieuses ; sur la fin, ils ne se gênaient guère, s’il faut en croire les écrivains de l’époque. Dans une lettre fort amusante, un voyageur anglais, Brydone, raconte que, se trouvant à Malte en 1770, il vit partir le 5 juin une escadre qui allait à Tunis combattre les infidèles. « Les murailles, écrit-il, étaient chargées de monde, la mer couverte de bateaux, le port retentissait de coups de canon ; il y avait dans chaque galère environ trente chevaliers faisant pendant tout le chemin des signaux à leurs maîtresses, qui pleuraient leur départ sur les bastions. » Le témoignage de Brydone peut être suspecté, je le sais ; mais, on le voit, sa phrase ici n’est pas cherchée, elle lui échappe, elle s’ajoute naturellement à sa description, et il ne paraît avoir ni la prétention d’apprendre quelque chose à son lecteur, ni la crainte d’être contredit. Nul en effet ne songe aujourd’hui à se rendre responsable (comme certaines bonnes ames l’eussent fait volontiers il y a quelques années) de la vertu des chevaliers du XVIIe et du XVIIIe siècle, et Walter Scott a consacré les plus belles pages de son plus beau livre à nous dépeindre un templier du moyen-âge qui, s’il n’est pas très exemplaire, paraît au moins fort ressemblant. Si des hommes jeunes et forts, de race chevaleresque, élevés de la sorte, habitant de tels pays et vivant d’une telle vie, eussent pratiqué les pures vertus du sacerdoce, ils eussent été plus méritoires que des anges ; malgré leurs fautes, ils ont rendu d’immenses services et frappé des coups d’épée dont l’univers entier a retenti. Paix et honneur à leur mémoire ! Quoi qu’il en soit, nous constaterons qu’à Malte des rivalités amoureuses et des querelles sous les balcons envenimèrent une aversion sourde et secrète qui exista toujours entre les chevaliers et les habitans, et dont la cause première datait, comme nous le dirons, des premiers jours de l’établissement de l’ordre dans l’île. Les Anglais, du reste, ont hérité de cet éloignement, et il est bien autrement prononcé maintenant qu’il ne le fut jamais. La raideur britannique est-elle antipathique à ces hommes du midi, cela se comprend très bien, ou les Maltais, ennemis de tout assujétissement, rêvent-ils l’indépendance et détestent-ils par nature tout ce qui porte atteinte à leur nationalité, cela se conçoit mieux encore ; toujours est-il qu’aucune fusion ne s’opère à Malte entre la population anglaise et la famille indigène, et le Melitensium amor dont se vante l’Angleterre n’existe en réalité que sur une inscription qui renferme autant de mensonges que de lignes.

La nuit venue, nous allions au théâtre italien écouter pour la centième fois quelque chef-d’œuvre de Bellini ou de Rossini, et souvent, vers une heure du matin, nous voguions gaiement dans le port, sur les vagues assoupies, dans une gondole à deux rameurs, fredonnant au clair des étoiles les airs que nous venions d’entendre, et écoutant les cloches qui tintent toute la nuit dans la ville. Telle est l’existence toute méridionale que l’on peut mener à Malte, et l’on n’y saurait vivre autrement, car la société anglaise, toujours un peu froide et agréable seulement à la longue, imposerait au voyageur, dont le séjour à Malte est toujours de courte durée, plus d’obligations qu’elle ne lui offrirait d’agrémens.

Il ne faut pourtant pas nous faire plus mauvais que nous n’étions. On se tromperait si l’on pensait que pas une sérieuse réflexion n’interrompît nos éclats de rire et qu’il n’y avait point place pour l’étude dans cette vie si animée, si joyeuse, et je dirais volontiers si poétique, car un beau ciel et une jeunesse en sève prêtent de la poésie à la paresse elle-même. A Malte, on ne peut ni faire un pas, ni rien regarder, sans évoquer des souvenirs, et, toute fausse modestie à part, nous n’étions pas de ceux qui ferment l’oreille aux échos du passé. Un jour entre autres, je me le rappelle, nous passâmes de longues heures assis en cercle à nous faire les uns aux autres un cours d’histoire de Malte. En voyageurs prévoyans, nous avions de longue main étudié la matière avant de quitter la France, et forts chacun de nos souvenirs récens, nous discutâmes jusqu’au soir de la façon la plus aimable. C’était au Boschetto. Le matin, nous étions venus à cheval vers ce château des anciens chevaliers. Le Boschetto est un vieux manoir de pierre lourd, solide et carré, bâti à l’extrémité de l’île sur des rochers. Ce nom riant, qu’il semble peu mériter au premier abord, il le doit à une petite vallée, longue d’un mille, creusée dans la pierre, assez bien garnie de terre végétale et remplie d’assez beaux orangers. C’était la villa des chevaliers. Dans les vastes salles du manoir, aujourd’hui désert et silencieux, ils se délassaient joyeusement de leurs travaux, s’il faut en croire cette inscription peu édifiante qu’on lit encore sur une porte : Hoc curoe cedant loco. De quelle époque date cette inscription écrite en grandes lettres noires ? je ne sais, mais je serais tenté de ne pas la croire plus vieille que la régence, et elle me rappelle involontairement le mot célèbre : « à demain les affaires sérieuses. » Dans le jardin du Boschetto, on élevait des cerfs de Corse et des daims d’Irlande que l’on chassait dans l’île, et la petite maison cachée au bout de la vallée était, dit-on, la fauconnerie des chevaliers. Après avoir parcouru le bosquet trop renommé et les salles nues du vieux château, nous montâmes sur la terrasse. De là, les regards planent sur toute l’île, et nous vîmes mieux que jamais dans tout son ensemble ce paysage blafard. A notre gauche se détachait au loin sur les flots un îlot de craie encore plus aride que Malte c’était Gozze, qu’on dit être cette île de Calypso que bordait un printemps éternel, s’il faut croire Fénelon. Devant nous, les pauvres maisons de Cita-Vecchia (la ville vieille) se groupaient autour de l’église. En face de cette pauvre île, qui ressemble à une vaste arène, l’un de nous observa avec justesse que les hommes avaient fondé leurs établissemens les plus considérables, les plus célèbres, dans des lieux qui semblaient avoir été oubliés de Dieu et comme maudits. Dans l’antiquité, Rome, cette reine du monde, s’élevait au milieu d’un marécage pestilentiel ; Athènes, cette patrie des arts, se cachait dans une vallée étroite, malsaine, aux pieds de montagnes arides. Paris, dans les temps modernes, s’est étendu sur un marais de mauvais renom, et Pierre-le-Grand a fondé Pétersbourg dans une mare. Il est vrai qu’à ces lieux déshérités le ciel avait départi de secrets avantages de position qui rachetaient au centuple les rigueurs de la nature. Malte, que, toute proportion gardée, on peut citer à côté des noms les plus célèbres, tant à cause de sa gloire passée que de son importance future, Malte nous offre le plus frappant exemple de ces comparaisons célestes. Cette île, en effet, n’est qu’un écueil, et cet écueil, qui est déjà la position militaire la plus importante, la plus précieuse du globe, deviendra dans un avenir prochain peut-être le pivot du commerce du monde, le point intermédiaire des relations de l’Amérique avec les Indes. Son importance a été de tout temps reconnue, et, pour s’en convaincre, il suffit d’interroger son histoire. Si l’on reporte sa pensée vers les époques les plus lointaines auxquelles remontent nos traditions, on voit tous les peuples se disputer tour à tour ce rocher, bastion naturel de la Méditerranée.

1519 ans avant Jésus-Christ, les Phéniciens, voulant mettre à profit les avantages que la situation de cette île offrait à leur commerce, y fondèrent une colonie, et ce peuple de marins se lia facilement à une population que la mer faisait vivre. Les habitans de l’île adoptèrent leurs lois et les suivirent pendant sept cent quatre-vingts ans. Les Grecs, qui, toujours poussés par une sorte d’instinct poétique, avaient conduit leurs colonies dans les plus délicieuses contrées de la terre, et venaient de fonder un de leurs empires les plus puissans à Syracuse, s’autorisèrent du voisinage, et enlevèrent l’île aux Phéniciens. Sous leur domination, elle prit le nom de Melita (μελιτα, abeille) à cause du miel délicieux qu’on y recueillait. Les Carthaginois dans leurs guerres avec les Romains ne pouvaient autrement faire que de s’emparer de Malte ; ils l’enlevèrent aux Grecs ; les Romains en chassèrent les Carthaginois, et, chassés à leur tour, ils ne revinrent définitivement que l’an 216 avant Jésus-Christ. Leur domination dura plus de six siècles. L’an 58 de l’ère chrétienne, l’apôtre saint Paul, jeté par une tempête sur les rochers de Malte, prêcha la religion aux habitans, et, s’il faut s’en rapporter à plusieurs historiens, il les convertit. Cela nous paraît au moins fort discutable. Comment croire, en effet, que les Romains, qui ne reconnurent la religion chrétienne que vers l’an 325, aient pu laisser à leurs sujets de Malte la liberté d’embrasser une foi réprouvée ? et, cela fût-il possible, comment admettre que les autels aient pu rester debout sous la tyrannie des Vandales, des Goths et des Arabes, qui succédèrent aux Romains ? Les catacombes qui existent encore à Cita-Vecchia pourraient cependant donner à penser que sous toutes ces dominations, des chrétiens se livraient en secret aux pratiques de la religion. La question est difficile, on le voit, des volumes entiers ne l’ont pas éclaircie, et comme nous n’avons pas la prétention de la résoudre en quelques pages, nous nous abstiendrons de la discuter. Malte, après, avoir successivement passé sous le joug des Vandales et des Goths, fut conquise par Bélisaire, et tomba en 833 au pouvoir des Sarrazins.

Deux cent vingt ans plus tard, les douze fils de Tancrède, seigneurs de Haute-Ville, en revenant de la Terre-Sainte, chassèrent les Grecs et les Arabes de l’Italie méridionale, de la Sicile, et Malte, annexée à la Sicile, fut réunie à la couronne de Roger, le plus jeune d’entre eux. Henri VI, en 1194, prend aux Normands Malte et la Sicile, et la bataille de Benevent (1226) livre à Charles d’Anjou sa conquête avec le royaume de Naples. Le 30 mars 1283 les vêpres siciliennes mettent fin à la domination française en Sicile, et Pierre d’Aragon la soumet avec Malte, pour deux cent quarante-six ans, à l’Espagne. Jusqu’à cette époque, on le voit, le sort de Malte dépendait du sort de la Sicile ; ce fut en 1526 seulement que les deux îles s’isolèrent, et que commença pour Malte cette ère d’indépendance et de gloire qui rendit le nom de ce rocher un des plus mémorables qui soient sur terre. En 1526, les chevaliers s’y établirent.

Un des jours les plus féconds du moyen-âge fut assurément celui où un pauvre marchand, né dans l’île de Martigue, sur la côte de Provence, Gérard Thom ou Tenque ou Tunk, fonda à Jérusalem l’ordre des Hospitaliers. Cette fondation répondait admirablement aux besoins de l’époque, ou, mieux encore, elle en était le résultat inévitable. Deux passions puissantes et contraires, que dévoile merveilleusement l’histoire des ordres religieux, se partageaient le moyen-âge. En ces jours d’exaltation et de sève, où l’on poussait tout à l’extrême, les réactions étaient fortes et fréquentes. Au besoin d’action succédait le besoin de repos ; l’austérité remplaçait la licence, et du luxe effréné on passait à l’humilité rigoureuse. Ces ames vaillantes entraînées sans cesse, et par leur vigueur même, hors de toutes limites, étaient attirées des champs de bataille au cloître, des émotions du tournoi aux macérations de la pénitence, de la faute grave à l’expiation sévère. Aussi, quand Gérard Tunk eut l’idée d’élever en quelque sorte un monastère auprès du champ de bataille, qu’arriva-t-il ? C’est que beaucoup de chevaliers, lassés de la vie éclatante, allèrent y chercher une existence obscure, silencieuse, et que beaucoup croyaient expiatoire. Puis, lorsque fut épuisée cette période de charité, quand ces hommes crurent avoir racheté beaucoup par le dévouement, ils sentirent se réveiller en eux le souvenir de leurs grands coups d’épée, et l’amour des combats qu’ils repoussaient sans pouvoir l’éteindre se ranima dans leur cœur. Ils se trouvèrent mal à l’aise et presque ridicules sous le froc. Entraînés violemment par leurs désirs et retenus cependant par leurs vœux, ils adoptèrent avec empressement le terme moyen, la transaction que proposa un de leurs frères. Raymond du Puy, vieux soldat de Godefroy, avait eu la pensée de concilier les pratiques religieuses avec les devoirs de la chevalerie ; ce fut un trait de lumière. Les serviteurs de messieurs les pauvres malades, comme on disait alors, cachèrent une épée sous leur chapelet, et, sous prétexte de défendre les blessés confiés à leur garde, ils couvrirent d’un gantelet leur main hospitalière. Cette modification, qui diminuait l’austérité de la vie religieuse sans lui rien ôter de son mérite d’abnégation, et en lui donnant, au contraire, un caractère plus chevaleresque, plus poétique, valut à l’ordre un nombre immense d’adhérens. L’institution fondée par Gérard Tunk ne fut bientôt plus la seule ; il s’en forma de tous côtés de nouvelles, ayant les unes des règlemens plus austères, les autres des lois plus douces. Il y en eut, en un mot, pour tous les degrés de ferveur. Ces ordres servirent utilement les croisades. C’étaient autant de noyaux de braves chevaliers, habitués à un climat dangereux, autour desquels venaient se rassembler les nouvelles recrues qu’envoyaient en Terre-Sainte les pays d’Europe. Tout le monde chrétien leur vint en aide et les soutint tant que, relégués au fond de l’Orient, ils servaient la cause commune sans être à craindre ; mais après la prise de Jérusalem, ils se retirèrent à Rhodes ; Rhodes pris, ils vinrent à Malte : l’Occident s’étonna de les voir se rapprocher toujours. De près leur puissance fit ombrage, et l’on se mit à les surveiller non sans crainte.

Ce fut, nous l’avons dit, en 1526 qu’ils se réfugièrent à Malte. Après la prise de Rhodes, le grand-maître Villiers de l’Ile-Adam s’était retiré à Syracuse, et cherchait où installer son ordre fugitif. On se décida, après beaucoup d’hésitations, à demander la cession de Malte à Charles-Quint, en lui faisant observer que cette île, inutile à son immense empire, lui deviendrait d’une utilité très grande en ce que les chevaliers réprimeraient les corsaires barbaresques, dont la hardiesse inquiétait ses flottes, et défendraient contre toute invasion les côtes souvent menacées de la Sicile. Le pape Clément VII appuya avec chaleur cette demande, qui fut accordée après quatre années de pourparlers. La cession de l’île fut faite à titre de fief noble, libre de toute redevance, avec droits de propriété, de seigneurie, de vie et de mort, etc. Pour conserver cependant une ombre de suzeraineté, on eut soin d’imposer aux chevaliers quelques charges bien minimes, sans doute, à notre point de vue, mais qui, dans les idées de l’époque, avaient leur importance morale. Ainsi, et c’était une des charges principales, ils s’engageaient à donner tous les ans un faucon au vice-roi de Sicile à titre d’hommage. Quand les chevaliers arrivèrent à Malte, il y eut un moment de désenchantement général ; ils ne s’étaient pas attendus à trouver une île si aride, si désolée, et devant ces tristes plaines de craie ils se rappelèrent avec désespoir les champs en fleurs de cette île de Rhodes, qui semble être une succursale terrestre du paradis de Mahomet. Les Maltais, que l’on n’avait pas consultés et que l’on livrait, sans savoir leur désir, à la domination toute féodale des chevaliers, se soumirent avec une extrême répugnance, et de ce jour commença entre les seigneurs et les vassaux une aversion secrète et réciproque dont on peut suivre dans l’histoire les effets jusqu’au dernier jour. L’ordre s’établit pourtant, et vécut à Malte deux cent soixante-sept ans, durant lesquels le pouvoir fut exercé par vingt-huit grands-maîtres, dont douze Français, savoir :

Villiers de l’Île Adam.
Didier de Saint-Jaille.
Claude de la Sangle.
Jean de La Valette.
Jean de La Cassière.
Hugues de Verdale,
Alof de Vignacourt.
Antoine de Paule.
Jean de Lascaris.
Annet de Clermont.
Adrien de Vignacourt.
Emmanuel de Rohan.

Ce serait une belle et dramatique histoire à écrire que celle de ces deux siècles, pendant lesquels de si héroïques évènemens s’accomplirent sur un si petit théâtre. Cette histoire n’existe chez nous qu’à l’état d’ébauche et de mémoires, car on ne peut, avec la meilleure volonté du monde, s’incliner devant les récits diffus et les pâteuses narrations de Vertot. Certes, qui aime à raconter de beaux combats, qui s’émeut au souvenir de ces terribles coups d’épée donnés de si grand cœur au nom de l’ancienne devise « Dieu le veut », ne saurait trouver dans le passé une plus attrayante époque. Le siége de Malte par Soliman est à lui seul tout un poème auquel, pour être bien autrement héroïque que le siége de Troie, il ne manque qu’un Homère. Jamais le courage humain ne s’éleva plus haut, jamais l’acharnement des combats ne conduisit à de plus effroyables excès que dans cet assaut sans trêve qui dura trois mois. Turcs et chrétiens luttaient corps à corps dans cette île de Malte, comme les gladiateurs dans une arène. Des deux côtés, la rage était égale. Les musulmans, par dérision, fendaient en croix la poitrine de leurs prisonniers et foulaient aux pieds leur cœur vivant encore ; les chrétiens, en représailles, décapitaient les captifs et lançaient leurs têtes dans leurs canons, en guise de boulets. Le grand-maître avait communiqué à tous ses chevaliers son indomptable énergie. Jamais homme n’a mieux mérité sa gloire que Jean de La Valette.

Le récit des derniers jours de la domination des chevaliers à Malte formerait à lui seul le plus curieux épisode de cette intéressante histoire. Cette époque, quoique si rapprochée de nous, est la plus controversée du monde et la plus mal connue. Une quantité d’opuscules contradictoires publiés sur ce sujet par ceux-là même qui avaient tout intérêt à faire prévaloir leurs témoignages ont égaré l’opinion publique au lieu de l’éclairer, et les historiens qui, en racontant notre révolution, ont dû expliquer la catastrophe qui mit fin au règne des chevaliers, ont adopté chacun une version différente. Il nous semble à nous qu’il ne faut admettre qu’avec beaucoup de réserve les bruits de trahison qui circulèrent alors ; l’abolition de l’ordre à Malte fut une conséquence naturelle, inévitable, de la situation. Un décret de l’assemblée constituante avait privé de la qualité de citoyen tout Français engagé dans un ordre de chevalerie exigeant preuve de noblesse, et ce décret fut bientôt suivi d’une ordonnance qui dépouillait de tous les biens qu’il possédait en France cet ordre qui en toute occasion avait été, d’une grande utilité au commerce en maintenant la sécurité des mers. La république française refusait donc de reconnaître l’ordre de Malte ; le grand-maître, Emmanuel de Rohan, refusa à son tour, par proclamation publique, de reconnaître la république française. Il ferma les ports de l’île aux bâtimens français et entra dans la coalition dont M. Pitt avait été l’organisateur. La guerre étant ainsi déclarée, les chevaliers résidant en France durent quitter le pays en toute hâte ; ils se réfugièrent à Malte, où ils trouvèrent une hospitalité d’autant plus généreuse que l’ordre était très pauvre alors. Les sacrifices que le grand-maître crut devoir faire en faveur des émigrés français déplurent aux chevaliers d’Aragon, de Castille et de Portugal, et ils ne cachèrent ni leur mécontentement ni leurs murmures. D’un autre côté, les jeunes chevaliers nouveau-venus, habitués à une vie élégante et facile, ne savaient que faire dans cette pauvre île. Ils avaient d’abord songé à se croiser contre les infidèles et à dépenser selon la manière des anciens preux leur énergie et leurs loisirs ; mais hélas ! ce n’était plus le temps des entreprises chevaleresques, et le ridicule conseillé par Cervantes eût accueilli ces vaillantes tentatives auxquelles l’Europe applaudissait autrefois. Que faire donc ? Leurs vingt ans « leur faisaient du bruit, » comme dit quelque part Mme de Sévigné, le démon de la jeunesse entraînait leur oisiveté, et, le climat aussi les poussant, ils s’adonnèrent faute de mieux, malgré leurs règles, aux plaisirs défendus. Il y eut alors un moment où Malte offrit non plus un spectacle digne comme autrefois des temps héroïques, mais un tableau piquant et plein de caractère, une esquisse complète des mœurs élégantes et courtoises de l’aristocratie de l’époque. Que l’on se figure, dans une petite île, une réunion des cadets des meilleures maisons de l’Europe, une population entière de grands seigneurs arrivés de tous pays, avec une allure différente, un caractère national particulier, et tous avec ce grand air qui était alors le signe distinctif de la noblesse. Malte était en ce moment une académie de politesse. Sans détruire certaines susceptibilités qui donnaient du piquant à la situation, la communication fréquente et la familiarité effaçaient les grands préjugés nationaux et adoucissaient les nuances trop disparates. Chacun prêtait et empruntait à son voisin. L’Allemand prenait au Français de sa fougue charmante et lui donnait de son calme ; le Castillan copiait sa grace exquise et lui enseignait son imposante gravité.

Il va sans dire que ces leçons ne se donnaient pas toujours impunément, et ces hommes si finement élevés, malgré toute leur circonspection, trouvaient occasion à tout instant de mettre en main la rapière. Le duel ne pouvait être absolument défendu aux adhérens d’un ordre en partie basé sur les lois de l’ancienne chevalerie, dont un des premiers principes était de voir dans le duel le jugement de Dieu. On avait exigé seulement que les combats eussent lieu dans la ville et dans une certaine rue, nommée la via Stretta. Là, les combattans pouvaient croiser le fer impunément, et ils le faisaient volontiers, avec toute la grace des raffinés d’une autre époque, folle si l’on veut, mais charmante à coup sûr et bien française. Une autre restriction était que le combat devait cesser sur l’ordre d’une femme, d’un prêtre ou d’un chevalier ; ils se soumettaient au commandement d’une femme par galanterie, d’un prêtre par respect, d’un chevalier par obéissance. Malheureusement, ces coups d’épée donnés à tout propos et ce courage dépensé en pure perte ne rendaient pas à l’ordre sa gloire des anciens jours. Il avait perdu son ancien lustre chevaleresque. Dans ces gentilshommes pleins d’ardeur, mais condamnés à l’inaction par les mœurs du temps, et dont la profession était un véritable anachronisme, si cela se peut dire, on ne voyait et l’on ne pouvait voir que des hommes parfaitement inutiles. En outre, la hardiesse de leurs exploits ne mettant plus, comme autrefois, leurs peccadilles à couvert, leur vie peu régulière apparaissait au jour, et l’on exagérait encore leur licence dans un temps ennemi de toute institution aristocratique. A toutes ces marques d’affaiblissement, à tous ces élémens de dissolution, se joignirent des embarras pécuniaires. L’ordre avait perdu les propriétés considérables qu’il possédait en France, Bonaparte l’avait dépouillé de ses revenus d’Italie, et les dépenses allaient toujours, tandis que les recettes ne rentraient plus. Les pays qui luttaient contre nous étaient trop épuisés eux-mêmes pour soutenir les chevaliers. Leur discrédit fut grand bientôt ; des emprunts l’augmentèrent, et des exactions, devenues indispensables, mécontentèrent au dernier point les Maltais, jaloux déjà de la suprématie des chevaliers. Telle était la situation de l’ordre, quand Bonaparte, rêvant comme Alexandre la conquête de l’Inde, songea qu’avant d’aborder l’Égypte il devait s’assurer de Malte. Parties de Toulon à la fin de mai 1798, les cinq cents voiles françaises se déployèrent le 9 juin en vue de l’île. Les chevaliers, à part quelques-uns peut-être, ne croyaient pas à une agression sérieuse, et la détermination même de Bonaparte ne paraissait pas bien arrêtée. Il quitta dans la matinée le vaisseau amiral l’Orient, passa à bord d’une frégate, et cingla autour de l’île, examinant avec soin tous les points d’attaque. Dans la journée, il fit demander pacifiquement au grand-maître l’entrée du port pour sa flotte, afin de renouveler sa provision d’eau. Le grand-maître, Ferdinand de Hompesch, eut la maladresse de refuser ; dès-lors, tout fut dit. Pour attaquer l’île, il ne manquait à Bonaparte qu’un prétexte ; il saisit avec empressement celui qu’on lui offrait, et, se déclarant provoqué par ce refus, dans lequel il voyait, disait-il, une preuve d’insigne malveillance, il ordonna un débarquement, qui eut lieu, le lendemain, sur quatre points à la fois. L’ordre était divisé. Le commandeur de Bosredon écrivit au grand-maître qu’il s’était engagé à combattre les infidèles, mais non ses compatriotes, et qu’en conséquence il resterait neutre. En voyant l’hésitation des chevaliers, les Maltais crièrent à la trahison. Les troupes républicaines avançaient pendant ce temps, et elles emportèrent la Cita-Vecchia presque sans résistance. Plusieurs chevaliers français, pris dans les redoutes, dans les batteries, furent amenés à Bonaparte. Le jeune général fixa sur eux son œil sévère : « Puisque vous avez eu le courage de prendre les armes contre vos compatriotes, leur dit-il, il fallait avoir le courage de mourir..... Allez, je ne veux point de vous, messieurs, pour prisonniers ; retournez à la Valette, tandis qu’elle ne nous appartient pas encore, et défendez-vous plus noblement. » C’étaient là de ces mots qui gagnent des batailles. D’ailleurs, toute défense dans l’état présent des choses était impossible, et l’on songea à capituler. Bonaparte reçut les plénipotentiaires avec une grace toute courtoise. Pour traiter avec les chevaliers, il dépouilla les façons rudes qui lui étaient habituelles à cette époque, et le gentilhomme apparut sous le général républicain. Il laissa voir, dès ce jour, des prétentions aristocratiques qui purent paraître singulières plus tard, lorsque, empereur et parvenu au faîte de la gloire humaine, il se montrait fier du blason obscur de sa maison, de ses mains patriciennes et de l’étiquette, digne de Louis XIV, qu’il avait introduite à la cour. Il présida lui-même à la rédaction de la capitulation, qu’il nomma en souriant convention, par ménagement, disait-il, pour l’honneur chevaleresque. Cette convention, signée à bord de l’Orient le 12 juin 1798, fut honorable pour l’ordre et si avantageuse pour le grand-maître, que sa réputation, à tort peut-être, en a souffert. En échange des forts et de l’île, la république française promettait à Ferdinand de Hompesch d’employer son influence au congrès de Rastadt pour lui faire avoir une principauté équivalente à celle qu’il perdait. On lui assurait, en attendant, une pension annuelle de 300 mille francs. A l’égard des chevaliers français résidant à Malte, il fut décidé qu’ils pouvaient rentrer dans leur patrie, et qu’ils y recevraient une pension de 800 francs, qu’on élevait à 1,000 francs pour les sexagénaires ; on leur laissait, en outre, les propriétés qu’ils possédaient dans l’île à titre de propriété particulière. Quant aux Maltais, on ne changea rien à leur sort ; ils conservèrent sans augmentation d’impôts tous leurs privilèges. Bonaparte se montra d’une extrême bienveillance ; sur un seul point, il fut inflexible. Le commandeur de Bosredon insistait pour que les chevaliers de l’ordre absens, de Malte sur congé reçussent la pension accordée à ceux qui s’y trouvaient. Bonaparte répondit qu’il regrettait fort, quant à lui, que tous les chevaliers ne fussent pas à Malte, mais que le directoire, sachant de bonne source que beaucoup de ces messieurs avaient fait campagne dans l’armée de Condé, annulerait tout l’article, s’il était ainsi étendu, et n’accorderait aucune pension. Il fallut se contenter de cette réponse. Le drapeau de l’ordre tomba sans gloire, et fut remplacé par l’étendard aux trois couleurs. Le grand-maître quitta Malte avec seize chevaliers ; quelques vieillards obtinrent de rester dans l’île ; quarante-quatre, plus jeunes et séduits par le jeune général, suivirent sa fortune : ils prirent du service dans l’armée républicaine, et allèrent en Égypte ; soixante-quatorze revinrent en France, où ils furent retenus à Perpignan jusqu’au 18 brumaire ; cinq furent capturés en route par les Anglais ; cent cinquante chevaliers italiens, espagnols, portugais et allemands se dispersèrent en Europe, et tout fut fini. Ce n’était pas ainsi que les hospitaliers avaient quitté Jérusalem, que les compagnons de Villiers de l’Ile-Adam avaient abandonné Rhodes !

Quoique occupé de bien autres projets, Bonaparte fonda en quelques jours des institutions utiles, et fit en moins d’une semaine ce que les gouvernemens qui l’avaient précédé n’avaient pu faire pendant des siècles ; il donna à Malte une excellente organisation politique et commerciale. Ces mesures auraient eu le meilleur résultat, si, obéissant à des habitudes révolutionnaires, il n’eût permis de dépouiller les églises de l’île de plusieurs objets précieux donnés autrefois par des souverains et des chevaliers. Cette spoliation excita chez les Maltais un grave mécontentement et n’enrichit guère la république, car la frégate la Sensible, qui fut chargée de rapporter en France ces trophées, fut capturée en route par les Anglais. Le 18 juin, Bonaparte mit à la voile pour l’Égypte, après avoir augmenté son armée d’une légion de 2,000 Maltais. Aussitôt après son départ, des agens secrets vinrent attiser la colère des populations, des troubles éclatèrent, et, quand le terrain fut suffisamment préparé, Nelson apparut avec une escadre et bloqua l’île. On sait le résultat de ce blocus, qui réduisit à une horrible famine la garnison française, déjà décimée par une épidémie. Le général Vaubois, ne recevant pas de secours, fut contraint, après une longue résistance qui lui fit le plus grand honneur, de signer, le 18 fructidor an VIII, une honorable capitulation. Malte, depuis cette époque, vit paisible, sinon heureuse ; sous la domination anglaise, qui a réprimé et non éteint l’ardente nationalité des indigènes. Quelques années plus tard, notre expédition de Morée réveilla en notre faveur chez les Maltais une ancienne et secrète sympathie, qui plus récemment, à l’époque de la prise d’Alger, se manifesta avec une certaine violence. En voyant soumis leurs éternels ennemis, les Maltais, dans un premier moment d’enthousiasme, émigrèrent en grand nombre vers l’Afrique, dont ils savaient la langue, et offrirent leurs services à la colonie naissante. On ne sut pas tirer parti de cette population active, sobre, courageuse, et, au lieu d’aider, elle embarrassa. L’histoire de Malte est loin d’être finie ; son importance s’accroît tous les jours, et en raison de cette importance même l’avenir lui réserve sans doute des vicissitudes pareilles à celles du passé. Les rêves de la Russie se sont souvent tournés vers le bastion qui compléterait si bien l’empire d’Orient ; le roi des Deux-Siciles, de son côté, a essayé plus d’une fois d’en ressaisir la suzeraineté. La France regrette Malte et laisse au temps, qui détruit tout, le soin de lui conserver la secrète prédilection des habitans. L’Angleterre, fière de sa puissance et sentant tout le prix de sa conquête, règne sans s’inquiéter de la froideur des Maltais, qu’irritent chaque jour le poids des impôts et les dissidences religieuses. Elle compte, avec raison sans doute, que ces dissentimens s’éteindront peu à peu par l’habitude, cette seconde nature. Quant aux chevaliers, ils sont maintenant dispersés en Italie et dans quelques états d’Allemagne. Un noble Florentin, le bailli Orsini, est aujourd’hui grand-maître de cet ordre, qui n’existe plus, quoi qu’on en dise, qu’à l’état de rêve dans quelques têtes blanchies par l’âge, dans quelques cœurs auxquels les années n’ont pas enlevé les illusions puériles d’un temps qui n’est plus. Il n’y a pas plus de cinq ans cependant que les cours de Rome et de Naples ont fait en sa faveur un dernier effort. Elles ont concédé de nouveau aux chevaliers les propriétés que l’ordre possédait autrefois dans ces deux, royaumes, et dont on n’avait pas antérieurement disposé. Le don n’était pas considérable, et avec l’empereur Alexandre les chevaliers ont perdu leur plus puissant protecteur. Pour dernière ressource, — et cette ressource est beaucoup plus importante qu’on ne pourrait le supposer, — il ne leur reste qu’à accorder aux gentlemen anglais, moyennant tribut, le droit de porter l’élégant uniforme des chevaliers ; mais jusqu’à présent, malgré de pressantes sollicitations, ils ont refusé avec un dédain digne d’un autre temps d’accorder un droit qui serait une concession religieuse tout-à-fait décisive.

Il est triste à dire, mais il est certain que jamais époque ne fut moins chevaleresque que celle où nous vivons, et c’est folie que de rêver maintenant le rétablissement d’une institution pareille à celle des chevaliers de Malte. Le monde s’est renouvelé, les Barbaresques se civilisent, les forbans ont disparu, l’ordre qui les réprimait n’aurait plus de but. Il faut renoncer à voir se relever jamais une institution qui avait cependant entre autres avantages celui d’offrir aux cadets des familles une carrière active et profitable qui complétait mieux leur éducation, j’imagine, que la vie oisive et dangereuse des garnisons. Toutefois le principe qui donna naissance aux ordres hospitaliers subsiste toujours, et peut-être pourrait-il être mis encore en pratique avec succès et utilité ; tout le monde sait combien est triste, en temps de guerre, le spectacle des hôpitaux militaires et de quels désordres ils sont journellement le théâtre. Par respect pour l’humanité, il faut taire certains épisodes des guerres de l’empire et arracher aussi quelques pages aux annales contemporaines de nos ambulances. Disons seulement que la crainte la plus poignante qui assiège le soldat à la veille d’une affaire est assurément la peur d’être pansé à la hâte, en cas de blessure, ou oublié, estropié peut-être et vivant encore, sur le champ de bataille. Si au contraire il était assuré d’être recueilli et soigné par une main amie, quelle confiance ne lui donnerait pas cette certitude ! Nous pouvons nous appuyer ici du témoignage d’un homme bien compétent en ces matières. Voici comment M. le duc de Raguse s’exprime à ce sujet dans un ouvrage tout récent [1]. « Peut-être faudrait-il essayer de changer l’esprit de l’administration des hôpitaux, chercher un mode de récompense plus noble que l’intérêt pécuniaire… Si les fonctions de ceux qui administrent des soins aux malades et aux blessés étaient relevées, ennoblies et récompensées par les jouissances que donnent l’exercice de la charité et le sentiment de la piété, il en résulterait assurément un grand bienfait pour ceux qui souffrent. Le moyen d’y parvenir serait de laisser à un corps religieux, qui ne fût pas étranger aux fonctions subalternes de la chirurgie et de la médecine, le soin des hôpitaux militaires. »

Après avoir émis cette idée, le maréchal en recherche aussitôt l’application possible. Il indique dans quelle situation on devrait placer ces frères hospitaliers, et comment un général d’armée devrait les mettre en honneur aux yeux de tous, en ayant pour eux mille égards, en les invitant souvent à sa table, etc., etc., et il ajoute : « Depuis long-temps et sous l’empire, à la vue des désordres dont j’ai été quelquefois témoin, cette idée m’avait préoccupé. Sous la restauration, elle n’était pas praticable, à cause des suppositions qu’elle aurait fait naître ; mais le moment est peut-être venu de l’exécuter avec utilité et succès. Combien l’armée d’Afrique y trouverait de soulagemens ! » On pourrait objecter avec raison peut-être l’exemple des chevaliers de Jérusalem, et présumer que maintenant, comme autrefois, la charité n’étoufferait pas dans le cœur des hospitaliers cette tendance guerrière qui naît avec nous, cet amour de la lutte qui est inhérent à la nature humaine. On pourrait craindre que les nouveaux frères, lassés de leur rôle d’abnégation, ne se prissent à aimer l’odeur de la poudre, à envier le sort en apparence plus brillant du soldat qui peut obéir à l’impulsion de son cœur, s’exalter au bruit du canon, à la vue de la mêlée, et livrer en toute liberté ses sens à l’ivresse du combat. Cependant il est permis de croire que pour satisfaire cet amour du danger, pour apaiser ce besoin d’action et de gloire que rien ne réprime, il suffirait de permettre aux hospitaliers de partager les périls de l’armée en ramassant les blessés et en assistant les chirurgiens militaires sur les champs de bataille. Leur rôle alors serait complet et sublime. Au reste, il ne m’appartient pas d’insister, après M. le duc de Raguse, sur cette idée, à laquelle l’établissement des trappistes agriculteurs en Afrique semble donner un commencement d’exécution. Après avoir suivi la trace si profonde qu’ont laissée dans l’histoire les ordres à la fois religieux et militaires, on ne peut, sans un regret profond, la voir peu à peu s’effacer, disparaître, et l’on est entraîné, comme malgré soi, à rêver sa continuation ; que cet écart me soit donc pardonné, je reviens à ma tâche de voyageur, dont je me suis trop long-temps éloigné.

J’ai d’ailleurs dit de Malte à peu près tout ce que j’en voulais dire, et je m’arrêterais là si je ne pensais que le voyageur doit compte de ce qu’il éprouve autant que de ce qu’il observe. Or, le séjour de Malte laisse dans le cœur une impression tout-à-fait exceptionnelle. On ne s’arrête en effet dans l’île des chevaliers qu’en passant, et parce qu’il est impossible de faire autrement, on la visite au début ou à la suite d’une longue pérégrination. Malte touche à l’Italie, et quelques jours seulement la séparent de la France ; la mer s’étend au-delà, c’est la dernière pause, et dès qu’on la dépasse, le voyage prend des proportions imposantes. Aussi, est-ce là que l’on ressent le plus vivement, quand on va s’éloigner, toute l’angoisse du départ, là que l’on éprouve pour la première fois, quand on se rapproche du pays, toute la joie du retour. Dans cette ville amphibie, si l’on peut ainsi parler, on goûte avec curiosité, au début du voyage, les prémices de la vie orientale, et l’on y retrouve avec bonheur, au retour, ces habitudes européennes dont on était si las. Quant à moi, je partais pour long-temps, et je me rappellerai toujours la lutte qui, durant mon séjour à Malte, se livrait en moi entre le désir de l’inconnu et le regret de l’éloignement, entre l’amour des voyages et l’amour du pays. Un jour surtout, cette situation devint poignante, c’était la veille de notre départ. Par une de ces belles soirées qui suivent les chaudes journées, nous conduisions, à bord du Mongibello, Grisar, qui retournait en Italie. La nuit s’étendait mollement autour de nous. Dans le monde, tout était calme et harmonie. L’air, la lumière, le bruit de la mer, étaient d’une douceur infinie, une brise tiède ridait l’eau ; on n’apercevait dans le port que la silhouette sombre des vaisseaux de guerre ; au loin passait un canot chargé de musiciens, et l’air du soir nous apportait vaguement le refrain affaibli de je ne sais quelle chère romance ; j’allais quitter cet aimable compagnon que le hasard m’avait fait rencontrer ; déjà j’entendais bruire la vapeur du Mongibello, et grincer la chaîne de son ancre ; dans quelques minutes, il partait pour l’Italie et de là pour la France. Mon cœur le devança. Le souvenir des miens vint voltiger autour de moi, doux comme l’air du soir, comme la clarté des étoiles, comme le refrain de la romance ; c’était un de ces rares instans où l’on est avec tout ce qui vous entoure en rapport direct et comme magnétique. La nature tout entière semble parler alors le langage de votre cœur, elle exprime vos pensées, et l’on croit les entendre murmurer autour de soi. L’Orient me semblait bien loin en ce moment, et le pays natal m’apparut si charmant, que je faillis changer de navire. Je n’en eus pas le temps ; à peine notre compagnon fut-il à bord, qu’un coup de sifflet retentit ; les roues frappèrent l’eau, firent bouillonner les vagues, et deux minutes plus tard on n’apercevait qu’une sorte de nuage noir qui filait sur les flots, l’on n’entendait plus qu’un roulement lointain.

Le lendemain matin, nous partions à notre tour dans une direction opposée, Malte s’effaçait derrière nous comme une ombre, et après trois jours d’une belle traversée, j’oubliai mes regrets d’un instant, et poussai un cri d’enthousiasme en voyant se dessiner à l’horizon les montagnes bleues du Péloponèse.


Alexis de Valon.
  1. Esprit des institutions militaires. 1845.