Mam’zelle Ugénie

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La Revue blanche, série belge
p84-89, avril 1890

Thadée Natanson

Mam’zelle Ugénie
1890



. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Tantôt c’était un coq, si mal représenté
qu’il était nécessaire d’écrire au-dessous, en
grandes lettres : « Ceci est un coq. » Ainsi
doit être mon histoire : elle aura besoin d’un
commentaire pour être comprise.

— Vous êtes dans l’erreur, répond Samson ; elle
est si claire qu’elle ne présente aucune difficulté :…….

Cervantes. L’Ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche.


— « Oh Monsieur ! la vue est très belle et c’est gai aussi. »

Charles Delys s’accouda à la barre de la fenêtre, que la concierge venait d’ouvrir.

Le bruit de la rue montait à ce sixième et c’était bien tout le bruit que pouvaient faire ces passants minuscules et ces petites voitures. Derrière une plaine de toits, où n’avaient poussé que des cheminées, il apercevait Paris : deux tours que le soleil rougissait, une coupole énorme et une autre qui semblait un casque étincelant. Parmi les maisons, les monuments, luisait le joli ruban de la Seine et, un peu partout, de cette vaste grisaille, émergeaient des bouquets de verdure, comme la mousse d’entre les pierres.

La ville, qu’on embrassait du regard, tout entière, faisait la mansarde plus mièvre, la ridiculisait.

En face de la fenêtre, l’armoire à glace s’emplissait de ciel


entre un chromo militaire et une gravure où Paul abritait Virginie. Les reflets du soleil couchant doraient le papier des murs ; d’uniformes fleurettes rouges et vertes, criant, symétriques, sur un fond bleu-clair. Dans un coin, une vieille machine à coudre levait un de ses pieds et sur une table de bois blanc, traînaient une cuvette, un verre, un encrier et un petit cahier de papier. Deux malheureuses chaises de paille se faisaient vis-à-vis. Au-dessus du lit, dans un cadre doré, surmonté d’un brin de buis, Jésus, auréolé d’or, montrait du doigt, sous sa robe rose, son cœur qui flambait, et sous ce maigre lit de fer, tout nu, se dissimulait comme il pouvait, un pauvre vase blanc.

— « Mam’zelle Ugénie » l’ancienne locataire est morte il y a trois mois, déclara la concierge.

Et, comme l’attitude de Charles Delys l’encourageait, la grosse femme, parmi des quintes de toux et des soupirs, se mit à bavarder, tout essoufflée d’être montée trop vite à ce sixième.

Or, voici à peu près ce que raconta Madame Floquée.

« Mam’zelle Ugénie » avait demeuré là, pendant près de huit ans, travaillant à la couture chez elle ou en journées.

Avant la guerre elle avait dû épouser un ouvrier ciseleur, mais la Commune le lui avait pris, et la petite photographie jaunie qui pendait près de la cheminée, était le portrait de son fiancé. Peut-être elle portait son deuil : jamais on ne la voyait autrement qu’en noir.

Le peu qu’elle gagnait lui suffisait ; elle ne possédait jamais plus que deux robes, d’indienne noire, très légères, un petit chapeau à plumes et un châle qu’elle portait croisé sur la poitrine ; son linge n’était guère abondant.

— Et j’avais beau lui dire qu’ça n’avait pas le sens commun de s’met’ comm’ ça, si légèrement, elle ne m’écoutait pas. Même que j’ai dû lui faire acheter de force une paire de chaussons pour l’hiver. Faut toujours avoir les pieds au chaud.

Sa nourriture absorbait le reste, mais elle ne mangeait guère, « un vrai oiseau », son seul régal était la charcuterie.

Elle n’était ni grasse, ni grande, pas jolie, non plus ; la couture avait courbé son dos et une toux qu’on lui avait toujours connue, secouait son corps de femmelette et sa tête qui se penchait dans sa main. Sa peau pâle se tirait sur ses pommettes saillantes, sur son nez ; mais, ses lèvres fines, presque violettes, avaient un sourire avenant et beaucoup de bonté se lisait dans ses gros yeux, un peu à fleur de tête. Ce qu’elle avait de très laid, par exemple, c’étaient ses mains : des mains maigres, osseuses, aux longs doigts noués, dont l’aiguille avait déformé les ongles, piqué les doigts de points noirs. Et elle n’avait jamais beaucoup changé, douce, gaie, tranquille, si bien que tout le monde l’aimait.

Tantôt on la voyait partir, au matin, alerte, toujours coiffée du même chapeau à plumes et enveloppée dans son châle qui lui faisait une pointe dans le dos. Elle marchait vite, baissant les yeux, si quelqu’un la regardait. Tantôt, dès le matin, sa chambre résonnait du ronron de sa mécanique et du bruit de sa chanson. Son travail ne s’interrompait que pour ses repas vite pris, sur le coin de sa table, ou le sou qu’elle ne manquait jamais de jeter à un orgue qui venait souvent jouer devant la maison.

Parfois aussi elle lisait.

— C’est que Mam’zelle Ugénie était savante et adorait lire, surtout les choses très belles mais très tristes, comme Ugène Sue ou Feuillet ou bien les Misérables qui est un beau livre, ou encore des poiesies comme dans son livre de Musset. Ça ne l’empêchait pas d’en lire d’autres qu’elle avait et M. Paul de Kock aussi. Souvent elle me prêtait des « lectures », mais moi j’n’aime que les feuilletons : ça m’émeut. Eh bien ! Monsieur, malgré toutes les horreurs qu’elle lisait, elle était naïve, quasiment comme l’enfant qui vient de naître.

Un jour on lui donna un serin dans sa cage : elle en eut une grande joie ; elle l’appelait Théodore et souvent ils chantaient tous les deux. Le matin, avant de partir ou de se mettre au travail, elle rinçait, elle nettoyait la cage, y mettait de l’eau, des provisions ; et c’étaient de fréquentes gâteries de millet, de mouron, de morceaux de sucre et de biscuits.

— Elle adorait son Théodore et quand elle plaisantait, elle disait que c’était son seul amant, comme aussi elle était sa maîtresse. Le fait est qu’elle a toujours été d’une sagesse exemplaire : jamais je ne lui ai vu de galant et jamais elle n’a découché. Elle n’était pas portée sur la « bagatelle », c’est vrai qu’elle était si petite femme.

Théodore avait mal fini. On l’avait oublié dans un coin pendant un séjour de l’ouvrière à l’hôpital et Madame Floquée soutenait que c’était bien aussi un peu le chagrin qui l’avait tué, le chagrin de savoir sa maîtresse si malade et d’être séparé d’elle.

— Elles comprennent beaucoup, ces petites bêtes, et souvent elles ont plus de cœur que bien des gensses.

À sa sortie de l’hôpital, « Mam’zelle Ugénie » pleura longtemps son cher serin, mais finit bien par l’oublier. Justement, elle retrouva à quelque temps de là des parents de province, établis jardiniers à Auteuil. Elle allait passer chez eux tous les dimanches de la belle saison et en revenait avec des brassées de fleurs, de lilas surtout, s’ingéniant à les faire durer le plus possible dans son pot à eau.

On lui donnait des billets pour l’Ambigu, dans une maison où elle cousait.

— Nous allions au spectacle à nous deux. Et elle pleurait ! fallait voir ! j’avais beau lui dire que tout ça c’est seulement de la frime, c’est-il pas vrai, Monsieur ? elle n’arrêtait pas : une vraie fontaine ! Aussi pour l’égayer et pour me revancher, je l’emmenais à la Scala où ma belle-sœur est ouvreuse.

« Mam’zelle Ugénie » aimait beaucoup la chanson et raffolait des romances d’amour, des chants patriotiques. Toujours prête à rire ou à chanter, elle connaissait un nombre infini de couplets qu’elle égrenait du matin au soir, en lançait à propos de tout. C’étaient d’éternelles histoires d’amants abandonnés, de fiancés, d’amoureux et de guerriers ; des séries interminables de « bouche » et de « couche », de « fleurs » et de « pleurs », d’ « aile » et d’ « hirondelle », de « lilas » et de « frimas », d’ « ébène » et de « reine », de « miel » et de « ciel ». Sa voix aigüe avait tout un répertoire.

Mme Floquée exhiba des recueils de chansons, des cahiers jaunis où la petite couturière avait copié des romances : Mignonne ouvre tes ailes, Un roman sous la mousse, Les cuirassiers de Reischoffen, Trois amours pour un cœur, toutes ses pièces favorites.

— Il fallait l’entendre ! affirma-t-elle, et sous ce prétexte, d’une voix cruellement fausse, successivement elle fredonna :


  “ Quand nous chanteron-ons le temps des ceri-ises… „

déclama :


      “ Vous avez eu, l’Alsace et la Lorraine,
      Mais malgré tout, nous resterons Français „

sussura :


          “ C’est la nei-ège
          Au blanc cortè-è-è-ège… „

— Elle savait aussi des devinettes, des calembours, et quand elle se mettait à faire des « queues », on n’en finissait pas de bosser. Un rire sonore secoua la grosse femme, plissant ses paupières, tirant sa bouche, faisant courir des ondulations de son triple menton à son ventre énorme, qu’elle tenait dans ses mains.

Un soir, la veille de Noël, en revenant de la messe de minuit, « Mam’zelle Ugénie » avait trouvé dans la neige une petite boîte. La boîte contenait un écrin de velours blanc où scintillait un bel anneau d’or.

Elle n’avait d’abord su qu’en faire, toute bouleversée, n’osant garder ce bijou qui ne lui appartenait pas, ne sachant comment le rendre; mais bientôt, sur l’avis de la concierge, elle s’était décidée à porter sa trouvaille à la Préfecture. Comme un an et un jour après la bague n’avait pas été réclamée, on la lui avait rendue.

Depuis Théodore, elle n’avait éprouvé de joie si grande, déclarant que cette bague, tombée du ciel à ses pieds, le jour de Noël, ne pouvait lui venir que du Bon Dieu, qu’elle était désormais la fiancée du Bon Dieu. Elle ne se sentait pas de joie, s’égosillait à chanter et, très pénétrée de la grâce que le Bon Dieu lui avait faite, elle oubliait sa misère, pleine de confiance, redevenait pieuse.

— Çà ne lui valait rien, ces stations dans les églises ; avec çà qu’elle n’était guère forte et qu’elle s’abimait à coudre. Il m’arrivait de la voir travailler des heures d’affilée, penchée sur sa mécanique, pendant que je lui causais. Et puis ses pigeons lui ont donné le coup d e grâce.

Deux tourtereaux étaient venus — la concierge avait des raisons de croire que c’était du Luxembourg — étaient venus un matin, faire l’amour dans sa gouttière. Depuis, ils étaient revenus picoter les miettes qu’elle leur jetait et bientôt « Mam’zelle Ugènie » les apprivoisa, les garda.

— Le mâle était un gros, tout blanc, et la femelle, grise ; elle les avait appelés Kongourli et Laoula, des noms très difficiles, qu’elle avait trouvés dans un livre. Elle leur avait fait un nid dans la cage à Théodore, et, quand ils avaient eu des petits, c’était elle qui les avait nourris, leur donnant la becquée dans sa bouche. Tout le monde sait bien ça : il n’y a rien de plus mauvais ; ils lui ont desséché la poitrine.

Depuis, « Mam’zelle Ugénie » avait dépéri, s’affaiblissant de jour en jour, et ne pouvant travailler beaucoup, avait vu s’aggraver sa misère. Elle se nourrissait mal et encore « elle rendait son manger ». Elle riait moins souvent, à chaque instant secouée de quintes de toux et chantait peu. À peine, de temps en temps, elle retrouvait un mince filet de voix, pour lancer encore :


         “ Alfred, dis-moi la dernière romance,
         Le médecin ne l’a pas défendu, „

ou


             “ Adieu mes vingt ans, „

et Madame Floquée s’exclama, les larmes aux yeux : « C’était à fendre l’âme. »

Elle s’était remise un peu pendant l’été, mais retomba plus malade à l’automne, résignée, demandant à mourir chez elle, effrayée au seul mot d’hôpital. Sans des voisins charitables , qui la prirent sous leur protection, elle serait morte de froid et de faim.

Son pauvre corps s’étiolait, se séchait, « il n’y en avait plus ». Dans son lit elle suffoquait, violette ; se levait, se traînait, redoutait surtout d’étouffer, manquant d’air, toujours. Et elle avait des cauchemars où elle n’arrivait plus à respirer, se sentait clouée dans sa bière.

— Sans doute, c’était sa maladie qui lui produisait de ces idées là. Aussi jamais elle n’a voulu rester couchée sérieusement. Elle essayait de travailler, elle tenait à sortir. À son dernier jour, même, on a eu grand’peine à la retenir. Et elle est morte à sa fenêtre ouverte, contemplant sa vue qu’elle aimait tant, dans un effort pour respirer, comme un poisson qu’on a tiré d’un baquet. Un brave homme de ciseleur, un camarade de l’autre, a payé pour qu’on la laisse cinq ans dormir auprès de son fiancé. C’est qu’elle avait toujours bien dit qu’elle retrouverait le Bon Dieu là haut ! Mais croyez-vous, Monsieur, que cette saleté de cousine qui l’a veillée ici, à son lit de mort, a bu tout le cognac qui restait, de celui qu’on lui donnait rapport à sa maladie et qu’au matin elle était saoule comme une grive, à ne pas tenir sur ses jambes, qu’il a fallu la coucher. Pauv’ mam’zelle Ugénie !

Un silence plana dans la mansarde déjà presqu’entièrement noyée d’ombre. Madame Floquée essuyait des larmes du revers de la main. Elle ne vit pas Charles Delys se retourner brusquement vers la fenêtre. De nouveau il contemplait Paris, assoupi, silencieux et dont le sombre fond bleu semblait refléter le semis d’étoiles parmi lesquelles étincelait le croissant de la lune, dans un ciel d’azur qu’on eût dit d’acier poli.

Derrière lui, il entendait encore vaguement geindre.

— Elle n’était qu’insouciance et bonté, la chère demoiselle.

Oh ! pour sûr, ce sont les pigeons qui l’ont tuée ! Dans quel état ils avaient mis tout ça ! Un vrai fumier ! Monsieur ! Ce qu’il m’a fallu nettoyer ! Ils avaient fait des ordures partout. La pauvre femme n’avait plus guère la force de faire sa chambre dans les derniers temps et ça empestait, c’était dégoûtant.

Pour rien au monde, elle n’avait voulu se séparer de ses chéris !

Les sales bêtes, je leur ai tordu le cou.


Thadée NATANSON.


Mai 90.