Maman Colibri

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Maman Colibri


ACTE PREMIER SCENE I


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dans un hôtel particulier de l’ avenue Friedland.

—un salon fumoir, vaste, attenant par le fond
au grand salon. C’ est une pièce d’ assez grand
luxe raffiné. Tout est tendu d’ étoffes rares de
l’ Inde, très flottantes, même le plafond, mais
sans verser dans le mauvais goût. Le piano à
queue recouvert d’ une admirable vieille chose
asiatique qui traîne à terre. -la porte qui
sépare le grand salon, et qui est fermée au lever
du rideau, est toute en vitraux Tiffany, opalins,
ni trop clairs ni trop foncés. -au milieu de
tout cela, pourtant, la tache brutale qui marque
des gens d’ affaires : le téléphone dans un coin,
près du piano, -une table encombrée de papiers,
des journaux qui traînent, etc… éclairage doux
et dissimulé. -quatre jeunes gens et un monsieur
d’ une cinquantaine d’ années, tous en habit,
causent en fumant.
Richard De Rysbergue, Paulot De Rysbergue,
Louis Soubrian, Lignières, Soubrian père.
Richard. -elle est encore bien.
Louis Soubrian. -conservée… mais rudement
touchée… tout ce que tu voudras, elle est trop
vieille pour toi.
Richard. -avoue en tout cas qu’ elle a été
épatante. J’ ai été avec elle à Monte-Carlo et à
Aix en 1902.
Louis Soubrian. -oui, je t’ ai vu avec… la
crevaison à chaque pas.
Lignières. -enfin, monsieur Soubrian, nous vous
faisons juge… votre fils est d’ une mauvaise foi !
Soubrian. -oh !… moi, jeunes gens, je ne m’ en
mêle pas… ces questions ne sont plus de mon âge…
maintenant que j’ ai fini votre cigare, je rentre au
salon rejoindre ces dames…

(à son fils.) 
tu

restes avec tes camarades ?
Louis. -encore un peu.
Richard. -enfin, dites, dites, monsieur Soubrian,
qu’ elle est épatante.
Soubrian. -épatante, oui… ah ! Jeunesse, allez…

il ouvre la porte du salon, très éclairé. On

voit des dames en robes décolletées, un instant.
—il referme la porte derrière lui.

ACTE PREMIER SCENE II


les mêmes,

moins 
Soubrian

Richard. -tout ça, parce que tu es jaloux.
Louis. -pourquoi ?… quand je voudrai j’ aurai
mieux.
Richard. -bien sûr… je ne dis pas le contraire,
mais je maintiens que, pour son temps, elle a été
remarquable.
Louis. -enfin, d’ où sort-elle ?… qu’ est-ce que
c’ est ?
Richard. -ce que c’ est ? C’ est une peugeot… du
soixante à l’ heure, mon bon, comme du pain.
Louis. -avec un moteur qui cale à la cloche…
oui.
Lignières. -tu sais que les Knapp en font une où
le moteur est en prise directe avec l’ axe… ce qui
donne un démarrage à mourir de joie…
Louis. -non ?
Lignières. -comme je te dis.
Richard,

versant des liqueurs. 

—chartreuse ?…
curaçao, pierre ?
Louis. -verse-moi un peu de sherry.
Richard. -y en a pas…

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Louis. -quelle boîte chez toi !… pas de sherry !…
tu ne pourrais pas dire à ta mère de s’ occuper un
peu plus de sa cave ?
Richard. -oh ! Si tu crois que maman a le temps
de s’ occuper de la maison ! Elle ne s’ occupe même
pas des dîners.
Louis. -alors, qui s’ en occupe ?… ce n’ est pas
ton père, je suppose, qui téléphone du bureau de
faire un poulet Marengo à déjeuner ?
Richard. -et le cuisinier donc !… il est là pour
ça. Et puis moi ; moi, j’ ai l’ œil sur la maison,
parfaitement, entre deux affaires de bourse… et il
faut que ça marche sec… c’ est moi qui flanque les
domestiques dehors.
Louis. -alors, quand tu vas être marié, que
deviendra-t-on chez toi ?
Richard. -d’ abord, rien n’ est encore fait, et puis
il y aura Paulot qu’ on dressera à avoir l’ œil ;
pas, Paulot ?

il désigne son frère, qui ne dit rien, dans le

fond… dix-huit ans, doux, blond et le regard
très bleu.
Lignières. -pour l’ instant, il a l’ œil sur les
bonnes, Paulot… je l’ ai aperçu hier qui pelotait
Louisa dans l’ antichambre.
Paulot. -oh ! Ce n’ est pas vrai !
Lignières. -ce n’ est pas vrai ?… répète-le pour
voir, morveux ?
Richard. -il a mieux, Paulot. Il a une
correspondance avec une femme mariée.
Louis. -ça, c’ est tordant… à son âge !… seize
ans… il va bien…
Richard. -pas, Paulot ?… c’ est la femme de qui,
déjà ?… du bouquiniste de la rue Margueritte.
Louis. -mais il est déjà très gentil, ton frère…
avec ses grands cols anglais…

(il lui prend la

main.)

et il se fait les ongles, ma parole…

du vernis !
Richard. -voilà ; c’ est l’ amour !
Louis,

regardant en riant Paulot. 

—il rougit
gentiment Paulot. Une femme mariée à seize ans !…
tiens, mais, au fait, Lignières a commencé ainsi
en rhéto…
Lignières. -et ça dure encore.
Louis. -non ?… toujours la…
Lignières. -la papetière d’ en face le lycée.
Richard. -mais c’ est un collage !
Lignières. -deux ans ! Oui, ça a commencé en
rhéto. Je l’ ai lâchée en philo et puis je l’ ai
reprise quand je suis entré à l’ acétylène. Dame, ça
ne nous rajeunit pas !… oui, c’ est du temps de la
classe du père Delaître que j’ ai fait cocu le
papetier… c’ est une femme charmante, du reste…
elle a des idées sur la vie… c’ est une
mélancolique.
Louis. -elle doit sentir la gomme et le papier
calque.
Richard. -je me rappelle, en sortant de classe à
Janson, je lui achetais des cahiers de deux sous…
elle me les comptait trois. Ce n’ est pas pour te
vexer ce que j’ en dis, mais tu me dois des tas de
sous.
Lignières. -blaguez toujours… au moins, c’ est
une femme mariée. évidemment, je ne dis pas que ce
soit gai, gai… le soir, quand elle allume le bec
Auer dans la boutique, je me sens le cœur fade…
mais enfin ça vaut toujours autant que de courir
vos grues.
Louis. -non ! Moi, je ne comprends que les grues…
c’ est propre, net et chic ; on sait sur quoi on
marche… toutes les autres femmes me font l’ effet
de femmes de chambre.
Lignières. -Paulot dirait que ce n’ est déjà pas
si mal !
Richard,

à Louis Soubrian. 

—et Marcienne ?
ça biche ?…
Louis. -épatamment… merci… tu l’ as vue, la
gosse, dans la revue de la cigale ?
Richard. -oui… je la trouve charmante…
Louis. -merci… n’ est-ce pas ?
Richard. -Paulot, sais tu si Georget doit venir ?
Paulot. -il me l’ a dit, du moins.
Lignières. -qui, Georget ? Ah ! Oui, votre
inséparable, le petit de Chambry.
Richard. -n’ en dites pas de mal… c’ est mon
meilleur ami.
Louis,

prenant Richard par le bras. 

—psst !…
Richard… on peut te parler à cœur ouvert ?
Richard. -vas-y !
Louis. -papa m’ a assuré que tu étais fiancé avec
Mlle Chadeaux ?
Richard. -après ?
Louis. -après ? Je vous ai observés tous deux
pendant le dîner…
Richard. -eh bien ?
Louis. -eh bien, si vous êtes fiancés, vous cachez
bien votre jeu !… et encore, me disais-je, après
dîner il va rester au salon auprès d’ elle… du
tout ; voilà une demi-heure que nous sommes ici à
nous croire obligés d’ aller jusqu’ au bout de nos
cigares et tu ne manifestes pas la moindre intention
de décaniller…
Richard. -c’ est exprès.
Louis. -comment ?
Richard. -je tiens à bien manifester ce soir,
parce que sa mère est là, que rien n’ est moins
décidé, que rien ne justifie encore cette position
de fiancé que tout le monde m’ octroie sans l’ ombre
de raison… j’ ai vingt-deux ans, je suis l’ associé
de mon père et j’ entends rester libre entièrement
de mes actes et de mes goûts… je veux que
personne, pas même Mme Chadeaux mère, ne me force
la main.

un domestique entre par la gauche. 


Le Domestique. -Monsieur Richard… on vient de
laisser ce paquet pour monsieur. On m’ a dit de le
remettre de suite.
Richard,

prenant le paquet. 

—bon… y a-t-il
la facture ?
Le Domestique. -non, monsieur.

le domestique sort. 


Richard. -regardez, mes enfants.

(il ouvre un

écrin.)
Lignières. -c’ est admirable !
Louis. -qu’ est-ce que c’ est ?
Richard. -un pendentif… émeraudes et perles.
Louis. -ah ! Ah ! Tu vois bien… le cadeau de
fiançailles ?
Richard. -non, c’ est un cadeau de rupture.
Lignières. -déjà ?
Richard. -avec Nichette.
Louis. -ah ! C’ est Nichette ?
Richard. -oui… j’ essaye de rompre honorablement.
Elle fait un pétard du diable. J’ ai eu une scène
terrible hier… elle m’ a menacé de vitriol.
Lignières. -alors toi, prudent…
Richard,

montrant le bijou. 

—tu vois… là…
j’ ai fait mettre deux dates : celle de notre
première nuit et celle de notre dernière.
Lignières. -mais on a écrit mai pour la dernière,
et nous ne sommes qu’ en avril ?
Richard. -c’ est pour lui donner le temps de
s’ habituer.
Louis. -la nuit de mai !… c’ est un coupon pour
le mois prochain, quoi ?…
Richard. -oh ! Un tout petit coupon… une avance…
mon père m’ a dit qu’ il faudrait lui donner une
gratification de vingt mille francs. Il me les a
promis.
Lignières. -ah ! Veinard d’ avoir une famille qui
peut donner vingt mille balles aux maîtresses de ses
fils !… quel fonds de papeterie on achèterait avec
vingt mille francs.
Louis. -au fait, Rysbergue, explique-moi, une
bonne fois, pourquoi tu dis toujours mon père, en
parlant de M. De Rysbergue, et maman, en parlant
de Mme De Rysbergue… faudrait s’ entendre. Les
poupées qui disent " maman " disent aussi " papa "…
Richard,

l’ interrompant, en riant. 

—papa
serait impossible et mère serait si drôle, si grave
pour maman !… cela lui irait si mal avec sa
frimousse… " mère !… mère chérie !… " j’ aurais
presque envie de rire… " maman ", même cela sonne
trop vieux pour elle… nous avions ajouté un
surnom, Paulot et moi, ces vacances à Trouville ;
pas, Paulot ? Tant cela nous semblait ridicule
d’ appeler sur la plage cette grande jeune femme
maman tout court… c’ était honteux… on se
retournait.
Louis. -comment l’ appeliez vous ?
Richard. -Colibri. Maman Colibri.
Lignières. -c’ est gentil, mais c’ est un peu long.
Louis. -je n’ aime pas les surnoms, c’ est toujours
factice et bebête.
Richard. -Paulot qui avait trouvé ça en jouant
au tennis… il disait que, derrière le filet du
tennis, elle

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avait l’ air d’ un colibri à travers les barreaux
d’ une cage… oh ! Mais c’ est qu’ il est très poète,
Paulot !… une nature en dessous… on ne sait
jamais ce qu’ il pense… et puis on est étonné…
Louis. -ouvre la fenêtre, ça pue la fumée ici…
c’ est une infamie.
Lignières,

avec un sourire indéfinissable. 

—je
ne déteste pas… cela fait un agréable mélange avec
l’ odeur de la maison.
Richard. -comment, l’ odeur de la maison ?…
elle a donc une odeur particulière, ma maison ?
Lignières. -je te crois… on la renifle de la rue
quelquefois, quand les fenêtres sont ouvertes… un
parfum trop fort qui sent jusque dans l’ escalier…
c’ est pénétrant… ça envahit tout… tu y es
habitué, tu ne le sens plus, toi… mais pour ceux
qui arrivent, c’ est exquis.
Richard. -le parfum de maman… du chypre,
de l’ œillet blanc et du foin coupé, je crois.
Lignières,

reniflant. 

—on dirait qu’ il y a
autre chose aussi… je ne sais pas quoi… c’ est
un parfum porté, volatilisé, depuis des années, dans
les chambres… tiens, sens ce coussin.

il prend un coussin et le met sous le nez de

Richard.
Richard. -c’ est embêtant, pour des gens d’ affaires.
Lignières. -il en est de ta maison comme des
femmes, dans la rue, trop parfumées.
Richard. -on les fuit ?
Lignières,

doucement. 

—mais on y songe.

à ce moment, la sonnerie du téléphone. 


Richard,

décrochant l’ appareil. 

—allô… allô…
vous demandez ? Ah ! Pour un renseignement… alors
téléphonez à notre siège central, demain, rue
Taitbout… quoi ? Ah ! C’ est vous, monsieur
Crouzet… oui, je suis au courant…

(aux

autres.)

taisez-vous donc, je vous en prie, mes

enfants, une seconde ; je n’ entends rien ; c’ est
sérieux…

(reprenant l’ appareil.) 
mon père est

là-haut dans son bureau. N’ est-ce pas, Paulot ?
Paulot. -oui.
Richard,

continuant. 

—oui, il est là-haut… il
est très occupé ce soir, il part demain pour
Vienne… oui, toujours en voyage… grosse affaire…
nous allons avoir la concession de tous les
tramways électriques… oui, notre modèle de
Saint-Quentin. Ah ! C’ est pour l’ assemblée
générale que vous téléphonez… eh bien, la
souscription de dix mille actions est déjà prise
ferme, par un groupe important… mais, vous savez
sur les nouveaux titres créés, on en a réservé pour
une souscription en espèces qui servira à doter la…

(s’ interrompant.) 
mais taisez-vous donc, nom de

dieu !…

(il reprend.) 
à doter la

Belge-Américaine… maintenant, si vous
voulez des renseignements plus amples… mon père,
lui-même ?… diable ! C’ est que je vous dis, avant
son départ… attendez une seconde…

(à Paulot.) 


Paulot, veux-tu lui téléphoner là-haut s’ il peut
recevoir, demain matin, M. Crouzet…

(à l’ appareil.) 
une seconde, monsieur… oui,

nous avons quelques personnes à dîner… vous
entendez ça d’ ici ?… je vous remercie… elle va
bien… non, ma mère ne compte pas aller à Cannes
cette année… il est si tard !
Paulot,

qui a, pendant ce temps, téléphoné sur la

gauche à un petit appareil d’ intérieur, contre le
mur. —Richard demande si tu peux recevoir
demain matin M. Crouzet… à dix heures ?…

(se

retournant, à Richard.)

oui, à dix heures.

Richard. -mon père vous attendra à dix heures…
c’ est cela… c’ est entendu… oui, oui… ici…
parfaitement… bonsoir !

(il raccroche les

récepteurs.)

je vous demande pardon… vous

pouvez regueuler maintenant, tant que vous voudrez.
Louis. -merci.

durant cette conversation, Lignières s’ est

approché du piano, où il a commencé en sourdine à
tapoter un air de café-concert.
Paulot,

à Richard. 

—père a dit qu’ il allait
descendre dans une seconde.
Louis,

s’ interrompant de parcourir un journal,

à Richard. —hé ?… qu’ est-ce que je vois
là ?… cet article, souligné au crayon bleu dans
le

journal… 
tu as vu ?

Richard. -c’ est de ce sale petit Chimène que nous
avons évincé… la prochaine fois, je le calotte
publiquement ; et d’ ailleurs je vais lui faire
demander des excuses demain.
Louis. -ce n’ est pas la peine de déranger deux
messieurs pour rapporter des choses aussi plates.
Richard. -ah ! Non, tu sais… je ne plaisante pas
sur ce chapitre-là… le respect du nom avant tout.
Il y a une chose sur laquelle je n’ admets pas qu’ on
transige… l’ honneur de la famille.
Louis. -ce n’ est pas moi qui te contredirai…
avec quinze ans de salle d’ armes que tu as dans les
jambes. Seulement, tu t’ emballes pour un rien ;
Nini le disait l’ autre jour à la gosse : " il
s’ emballe ! Il s’ emballe ! "
Richard. -pas le moins du monde… seulement,
j’ ai un autre principe très net…
Louis. -prends garde ! Quand on a trop de
principes c’ est comme si l’ on n’ en avait pas du
tout.
Richard. -celui-ci : que l’ humanité ne vaut pas
la corde pour la pendre… et qu’ il faut traiter les
gens à coups de pied dans le derrière. Une bonne
gifle dans la vie est une réponse à tout.
Louis. -pan, pan !… il fait bon se sentir de
vos amis. Justement, sais-tu où est mon père pendant
que nous causons ?
Richard. -au salon.
Louis. -du tout, là-haut, avec ton père à toi, en
train de lui proposer une affaire… la commandite
du

grand radical… 
qui soutiendrait vos

intérêts.
Richard. -comment ? Quoi ?… votre sale canard ?
Louis. -il tire à 30. 000, notre sale canard !
Richard. -mais d’ abord, nous ne nageons pas dans
ses eaux… nous sommes orléanistes et je croyais
que ton père avait des idées pas trop éloignées de
celles qu’ il défend tous les jours dans son
journal.
Louis. -oh ! Papa, papa !… quand il est à jeun,
il est républicain ; quand il est pompette, il
devient royaliste, et, quand il est soûl, il est
anarchiste.

la porte du salon s’ ouvre brusquement et Irène

De Rysbergue entre avec vivacité en refermant
la porte.

ACTE PREMIER SCENE III


les mêmes, Irène
Irène. -arrivez donc !… vous n’ avez pas encore
fini ! Ce qu’ on se rase par là, mes petits ! Ouf !
Richard. -mon cigare n’ a plus qu’ un centimètre
et demi.
Irène. -dis donc, hein ? Crois-tu ?
Richard. -quoi ? La Brécourt ?
Irène. -cette vieille calamité qui ne peut pas
supporter la fumée du tabac à son âge ! Elle a
pourtant eu un siècle pour s’ y habituer. Je la
retiens !
Richard. -non, lâche-la.
Irène. -ce n’ est pas l’ envie qui m’ en manque. Si
tu crois joyeuse cette petite corvée !… la
Brécourt, la marquise et ta future belle-mère… le
wagon des dames seules !
Richard. -reste dans celui des fumeurs.
Lignières. -oh ! Oui, madame, faites ça !
Irène. -il ne faudrait pas m’ en défier ! De quoi
parlez-vous dans votre compartiment ? Nous, on parle
mariage… c’ est à mourir. J’ ai beau essayer
d’ amener la conversation de ta fiancée sur le
divorce, ça a l’ air de lui paraître trop prématuré.
Richard. -dis donc, maman, ne donne pas de
mauvais conseils à ma femme, je te prie.
Irène. -à la condition que vous allez rentrer
immédiatement… oh ! Vous avez de la bière,
veinards !
Louis,

se précipitant. 

—vous en désirez,
madame ?
Irène,

riant. 

—je vous crois !

(il lui en

verse dans le verre qu’ elle tend.)

allez, n’ ayez

pas peur. Un demi, mon garçon, un demi !
Richard,

à Lignières. 

—est-elle jeune,
maman !
Irène. -on nous prend pour frère et sœur
quelquefois… moi et Richard… oh ! Dites donc,
monsieur Soubrian, figurez-vous que l’ autre jour
à Armenon-ville,

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en descendant d’ auto, bras dessus bras dessous,
mais pas plus que cela,

(elle prend le bras de

Richard.)

pour m’ appuyer un peu parce que

j’ avais les jambes engourdies, le garçon a cru que
nous étions en bonne fortune… il nous a offert
un cabinet particulier… ma parole… moi j’ étais
ravie… Richard fulminait !…
Richard. -cette blague !
Irène. -allons donc ! ça te met en rage d’ avoir
une mère qui a l’ air aussi jeune que toi…

(un

temps.)

seulement, au fond, tu en es fier ! ça

compense.

(elle lui donne une tape de l’ éventail

sur la joue.)

Georget n’ est pas arrivé ?

Paulot. -il ne doit pas tarder.
Irène. -lequel jouait si mal du piano, tout à
l’ heure ?
Louis,

désignant Lignières. 

—lui.
Irène. -je ne vous félicite pas.
Lignières. -oh ! Mais je joue très bien la valse
bleue ; seulement c’ est avec un seul doigt, alors ça
fait moins d’ effet.
Irène,

près du piano. 

—voulez-vous que je
leur exprime mon état d’ âme à travers la porte ?
Richard. -maman, maman, je ne suis jamais
tranquille avec toi !

elle s’ assied au piano, rapide, légère, toutes

jupes papillotantes et attaque le " dies irae ".
Lignières,

bas, à Louis Soubrian. 

—je
préférerais la mère à la future belle-fille.
Louis,

de même. 

—tu n’ es pas dégoûté !… mais
ce n’ est qu’ une supposition ; rien à faire. Maman
Colibri, oui… mais la vertu même par un grand v.
Pas la plus petite histoire… nickelée !…
Chaulin a essayé… il s’ est fait rembarrer dans
les grands prix.
Lignières. -dommage ! Dommage ! Quels yeux !
Louis. -et le décolleté donc !…

(ils la

détaillent tous deux du regard.)

le corps doit

être charmant.
Richard,

s’ approchant d’ eux. 

—elle a un
aplomb, maman !
Lignières,

avec un sourire. 

—c’ était ce que
nous étions en train de dire.
Richard,

de loin, à sa mère. 

—tu sais que
Madeleine va parfaitement reconnaître que c’ est
toi qui joues.
Irène,

se levant. 

—ça lui donnera un
avant-goût de la famille…

(reprenant son

éventail.)

qu’ est-ce qui vient à

l’ hippique, demain ? Oh ! Vous verrez ma robe ! Un
amour !
Richard. -tant mieux, parce que celle que tu
portes ce soir…
Irène. -elle ne te plaît pas ? Je vais aller en
changer, si tu veux ?… voyez-moi ça ! Vrai, mon
garçon, je plains ta femme !
Lignières. -je ne sais ce qu’ il a contre cette
robe ; elle est adorable !
Irène. -moi, je sais ! Il la voudrait couleur
aubergine avec des pensées en application… et des
choux… violets… avoue, hein ? Que tu voudrais
des choux… tu en meurs d’ envie !…
Richard. -ce n’ est pas ce que je veux dire.
Irène. -tais-toi, tiens !… je t’ excuse en
pensant que, si j’ avais une fille, il y a déjà cinq
ans qu’ elle ne me pardonnerait ni la robe, ni le
visage… et maintenant, en wagon !… oh ! Une
idée… je vais faire enrager la Brécourt…
Paulot, une cigarette, vite, vite… des miennes…
je vais rentrer comme si j’ avais oublié la
consigne… vous allez voir… et avec mon plus
gracieux sourire encore.

et la cigarette aux lèvres, elle ouvre la porte du

salon, d’ un air distrait et naturel ; elle referme
la porte derrière elle.
Lignières. -c’ est vrai qu’ on dirait d’ une grande
sœur qui ne vous ressemblerait pas… d’ ailleurs,
la phrase est courante… " Mme Rysbergue ?… on
dirait la sœur de ses enfants. "
Richard. -mais, mon dieu, c’ est un peu ça…
maman s’ est mariée, elle n’ avait pas dix-sept ans…
j’ en ai vingt-deux… comptez.
Louis. -trente-neuf… elle en paraît trente.
Irène,

apparaissant par la porte entre-bâillée,

à voix basse et avec un clin d’ œil. —ça y est,
mes enfants… tableau !… tiens, Paulot, le
cendrier.

(elle lui tend sa cigarette qu’ il

prend.)

et puis, arrivez, hop !
la porte se referme. 


Richard,

aux autres. 

—allons, vous venez ?

(ils jettent leurs cigarettes. à Paulot, en lui

tapant sur l’ épaule.)

passe.
Paulot entre le premier au salon. 


Lignières,

les mains dans les poches, se

balançant, à Louis.
c’ est dommage… c’ est dommage…
Louis. -tu y penses encore ?
Lignières. -elle est rudement désirable… je
voudrais le lui dire.
Louis. -je ne te le conseille pas… penses-y
toujours, mais n’ en parle jamais.

Lignières entre au salon. Au moment où Louis et

Richard sont sur le seuil, M. De Rysbergue et
Soubrian paraissent par la porte de gauche, le
pardessus sur le bras et le chapeau à la main.

ACTE PREMIER SCENE IV


Rysbergue, Soubrian, Richard, Louis
Rysbergue,

appelant. 

—psstt… Richard ! ..

(Richard se retourne et redescend avec Louis

qui a aperçu aussi son père.)

je vais au cercle,

un instant, avec M. Soubrian. Le train de Vienne
est à midi dix demain. Je déjeunerai dans Paris…
le coupé portera mes valises à la gare… j’ ai
donné mes ordres… toi, sois au bureau
demain matin, à sept heures. Je t’ indiquerai les
dernières instructions…
Richard. -bien.
Louis,

à son père. 

—bonsoir, papa !

Soubrian et son fils échangent un clin d’ œil en

se séparant.
Richard. -tu seras de retour quand ?
Rysbergue. -huit jours… je ne partirai de Vienne
qu’ avec le traité signé et la prime dans ma poche.
Richard. -parbleu !… c’ est tout pour ce soir ?…
tu sors avec ce pardessus d’ été ? Tu auras froid,
je t’ avertis.
Rysbergue. -fais-moi descendre l’ autre si ça peut
te faire plaisir.

Richard a parlé à son père, du ton docile et

respectueux que l’ on a avec un supérieur dont on ne
discute pas les ordres.

ACTE PREMIER SCENE V


Rysbergue, Soubrian,

seuls. 


Rysbergue. -un cigare, en sortant, Soubrian ?

il lui tend la boîte. 


Soubrian. -volontiers.
Rysbergue. -ceux-ci ?
Soubrian,

coupant son cigare et allumant. 


—quelle existence que la vôtre !… toujours par
monts et par vaux !… on peut dire que vous ne
volez pas votre argent, vous !… vous êtes un
glorieux brasseur d’ affaires, mais, nom d’ un chien,
ce n’ est pas une sinécure, votre vie. Vous n’ avez
pas même le temps de profiter de votre luxe.
Rysbergue. -mon luxe, mais c’ est pour ma famille,
ma femme, mes enfants. Moi, je vivrais avec un lit,
une table et une chaise.
Soubrian. -comme Napoléon.
Rysbergue. -si vous voulez ! Le luxe pour les
amuser… le travail, pour m’ amuser, moi et histoire
de passer mon activité…
Soubrian. -formidable…
Rysbergue. -formidable, oui. Cela vous étonne ?…
bah ! C’ est une revanche d’ activité que nous
prenons, nous autres aristocrates, sur la vie
immobile et contemplative de nos aïeux.
Soubrian. -les fils ont des fourmis dans les
jambes… alors, les miens devaient être rudement
plébéiens, car j’ ai bien envie de m’ asseoir.
Rysbergue. -moi, de marcher, vivre, aspirer !… ce
train de maison dont vous parlez, je n’ en jouis
même pas ! C’ est vrai. J’ aime le sentir prospérer,
certes, mais au fond il m’ ennuie… tant de bruit
m’ agace un peu ; toutes ces femmes, ces jeunes gens,
ces soirées de musique me porteraient pour un peu

p7


horriblement sur les nerfs… non, mais revenir
comme je vais le faire, dans huit jours, avec un
petit demi-million à jeter aux enfants et à ma femme,
voilà mon plaisir. Faire fructifier ma fortune,
établir une famille honorée, enviée, digne de ma
branche passée, de mon nom, -quitte à le faire
reluire d’ un éclat nouveau sur tous les essieux des
tramways électriques, -voilà ma joie… sans quoi,
que me faut-il ? Pas même une bonne table… un
cheval de selle… des chiens de chasse…
d’ excellents cigares…

(il en prend un dans la

boîte.)

comme celui-ci…

Soubrian,

clignant de l’ œil. 

—des femmes…
Rysbergue,

après avoir regardé dans le vague,

un instant. —peuh !… je n’ ai pas le temps de
me payer une conscience compliquée !

(changeant

de ton.)

vous voyez que je réponds avec

franchise à votre interview, hein ?… je vous vois
venir, vous, depuis une heure… vous voulez me
tirer les vers du nez… on ne me fait dire que ce
que je veux.
Soubrian. -oh ! Mes intentions sont pures…
évidemment un article sur votre industrie
m’ intéresserait…
Rysbergue,

trouvant le journal souligné au

crayon bleu sur un canapé. —comme celui-ci ?…

(geste de protestation de Soubrian.) 
attendez

donc que je plie ça… absolument inutile de laisser
traîner ces petites choses sur les fauteuils.

il va au tiroir. 


Soubrian. -voyons, Rysbergue… une fois, deux
fois, avant de franchir ce seuil, acceptez-vous la
commandite du

grand radical ? 


Rysbergue,

avec une moue. 

—hum !… le titre…
Soubrian. -ça se change.
Rysbergue,

souriant avec mépris. 

—mais
" radical " c’ est difficile à faire disparaître d’ une
manchette.
Soubrian. -il y a des benzines très puissantes…
si on le changeait ?
Rysbergue,

brusquement. 

—je serai très net…
non.
Soubrian. -et pourquoi ?
Rysbergue. -parce que, mon cher… vous permettez
que je sois franc ?
Soubrian. -faites donc.
Rysbergue,

refermant le tiroir où il a glissé le

journal. —eh bien, si je portais un grand nom
français ce me serait égal de le compromettre un
peu. Il est des gloires nationales qui supportent
vaillamment et même peuvent tirer une légère
coquetterie de certaines compromissions. Ce n’ est
pas la même chose pour nous, les étrangers…

(un domestique entre avec un pardessus et aide

M. De Rysbergue à le passer.)

bien que ma

femme soit très française et de vieille souche
incontestée, je n’ en reste pas moins étranger… et
il s’ attache toujours un peu de discrédit, vous le
savez, à un nom de là-bas… on a beau faire, nous
avons toujours vaguement l’ air rastas.
Soubrian. -la Belgique est une petite France.
Rysbergue,

souriant. 

—vous êtes bien aimable,
mais un grand belge n’ est jamais qu’ un petit
français.

(au domestique qui a fini.) 
merci, mon

ami.

(le domestique sort.) 
je dois être

susceptible en proportion de cette infériorité. Qui
plus est, de mon nom presque royal, -là-bas ! -
j’ ai fait une raison commerciale ! Songez donc
comme il faut que je le préserve et ne laisse point
retomber sur moi ou sur ma famille la plus petite
des suspicions, de quelque nature qu’ elle soit !…
j’ ai placé cet orgueil plus haut que tout dans ma
vie, prêt à châtier qui en douterait ; mes enfants
sont élevés dans ces idées… elles sont déjà le
but de leur vie, j’ en suis sûr. Le marché que vous
me proposez n’ a rien de déshonorant en soi, il est
de commerce courant ; je ne puis l’ accepter, voilà
tout. Je vous prie de m’ excuser.

ceci a été dit avec une certaine morgue et une

grande fermeté.
Soubrian. -mais comment donc !… ce point de vue
est trop respectable… seulement il était inutile
de me faire toute cette vaste profession de foi pour
un refus aussi naturel… je vous ai transmis une
proposition de nos actionnaires… moi, pour ma
part personnelle, vous savez, je m’ en fous.
Rysbergue. -je ne vous ai pas dit autre chose.
Soubrian. -nous sommes d’ accord.
Rysbergue. -vous le voyez…
Soubrian. -allons au cercle !

ACTE PREMIER SCENE VI


Les mêmes, Irène
Irène,

ouvrant la porte du salon. 

—c’ est toi ?
Rysbergue. -tu fermes donc la porte des deux
salons, maintenant ?
Irène. -Mme Grécourt ne peut supporter la fumée,
mais elle vient de s’ en aller justement, je rouvrais
quand j’ ai entendu ta voix…

(elle ouvre grande

la porte. On voit l’ autre salon.)

te reverrai-je

avant ton départ ?
Rysbergue. -je ne sais pas… j’ irai de bonne
heure au bureau et le train est à midi.
Irène. -alors adieu… et seras-tu de retour pour
le dîner du 14 ?
Rysbergue. -oh ! Je ne pense pas… il me faudra
bien dix jours.
Irène. -c’ est la série des Duchâtel et Cie, le
14.
Rysbergue. -tant mieux, tant mieux… l’ important
est que je sois là pour le dîner du prince Paul…
ah ! Fais attention au cheval gris en mon absence.
Irène. -il est malade ?
Rysbergue. -le vétérinaire viendra après demain…
je te serai reconnaissant de le voir toi-même. Je
crois qu’ il faudrait quelques pointes de feu… en
tout cas ne le surmène pas.
Irène. -entendu.
Rysbergue. -adieu…
Irène. -bon voyage, si je ne te revois pas.

elle serre la main à M. Soubrian. 


ACTE PREMIER SCENE VII


Irène,

puis peu à peu 
Colette De Villedieu,

Louis Soubrian, Madeleine Chadeaux, Richard,
madame Chadeaux, la marquise De Saint-Puy,
Lignières.
Irène,

appelant. 

—Colette ! Madame De
Saint-Puy !… enfin, circulons un peu maintenant…
venez voir ma vieille peinture indienne !…
j’ adore mon petit coin… on est si bien là…
Louis. -j’ admirais tout à l’ heure ce panneau.
Irène. -n’ est-ce pas ? Et enfumez-nous surtout,
jeunes gens… Colette, tu ne veux pas boire ?
Colette. -si, mon petit chou… du frais, du très
frais.

(pendant qu’ Irène prépare une boisson.) 


quel numéro encore que ta marquise de Saint-Puy !
Irène. -elle est du meilleur faubourg. Fais-la
causer, c’ est adorable. Vous ne connaissiez pas mon
amie Colette, monsieur Soubrian ?… on a été au
sacré-cœur ensemble dans la classe de sœur
Marie-Jacques… dites-lui des choses énormes ;
elle adore ça.
Colette. -oh ! Irène !
Irène. -et M. Soubrian, ma chère, sait des
histoires d’ un raide !… racontez-lui celle de
l’ anglaise et des quarante voleurs…
Louis. -celle-là, je ne la raconte qu’ aux jeunes
filles.
Irène. -Colette est veuve… c’ est presque pareil.
Louis. -alors… venez là… et pâlissez.

on voit dans le salon du fond, la marquise De

Saint-Puy causant avec Mme Chadeaux et
Lignières.
Richard,

à mi-voix, passant à droite avec

Madeleine Chadeaux qui va s’ appuyer au piano
en tripotaillant des fleurs. —vous habituez-vous
un peu à la maison, Madeleine ?
Madeleine. -votre milieu m’ effraye énormément.
Richard. -pourquoi ?
Madeleine. -je ne sais… je suis mal à l’ aise…
j’ ai été élevée bourgeoisement… tenez, cette
femme qui rit si fort…

(elle montre Colette dans

un coin avec M. Soubrian.)

son rire m’ inquiète,

me trouble, vous n’ avez pas idée !
Richard. -la petite de Villedieu ?… elle n’ est
pas terrible.
Madeleine. -j’ ai besoin d’ être rassurée.

p8


Richard. -n’ ayez pas peur ; je suis là… alors si
popotte ?… tant mieux. Je voudrais une femme très
popotte.
Madeleine. -oh ! Bien ! Moi…
Richard. -vous ferez des confitures à votre mari ?
Madeleine. -s’ il me les demande.
Richard. -il vous les demandera, c’ est entendu.
Nous avons des goûts très pareils, c’ est
attendrissant.
Madeleine. -c’ est ennuyeux.
Richard. -pourquoi ?
Madeleine. -parce que si nous nous apercevons
que nous sommes faits l’ un pour l’ autre et si nous en
restons là, ce sera pour éprouver des regrets
considérables.
Richard. -allons donc ! Je connais une personne
qui était tout à fait persuadée que j’ étais
indispensable à son bonheur à venir… eh bien,
maintenant elle est très heureuse avec un monsieur
très différent.
Madeleine. -il est peut-être mieux que vous…
Richard. -il est très bien. C’ est un juge
suppléant au parquet de Limoux ; ainsi vous voyez.
Madeleine. -merci, au moins vous êtes encourageant.
Mme Chadeaux,

qui est descendue. 

—Madeleine.
Madeleine. -maman.

Richard remonte au fond et va causer à la vieille

marquise De Saint-Puy et Lignières.
Mme Chadeaux,

bas. 

—quand tu voudras partir.
Madeleine. -non, j’ ai encore à causer.
Mme Chadeaux. -il te plaît ?
Madeleine. -je ne sais pas.
Mme Chadeaux. -il n’ est pas inconvenant avec toi,
au moins ?…
Madeleine. -oh ! Maman.
Mme Chadeaux. -sait-on ! Ils sont tellement
hurluberlus dans cette famille… cette mère…
Madeleine,

bas. 

—la voilà.
Irène. -comme elle est jolie votre Madelon… et
l’ air si bon, si droit…
Louis. -et si gai !
Mme Chadeaux. -c’ est une enfant.
Louis. -oh ! Quelle mauvaise raison ! Ainsi moi,
depuis l’ âge de dix-sept ans, je suis mélancolique,
sombre, taciturne…
Irène,

riant. 

—ne désespérez pas, jeune homme,
la jeunesse vient avec l’ âge !…

(gaminement à la

marquise De Saint-Puy qui s’ approche.)
n’ est-ce pas, marquise ?
La Marquise. -je n’ ai pas entendu… je suis un
peu distraite, vous le savez.
Lignières. -je crois bien, elle est sourde comme
un pot.
Irène. -je demandais à quelle œuvre nouvelle
vous vous intéressez en ce moment. Car Mme De
Saint-Puy est celle qui a ouvert les portes de son
hôtel seigneurial, à cinquante centimes, au
bénéfice des blessées des Balkans… elle est la
charité intrépide.

(élevant la voix.) 
dites-nous

à quelle œuvre vous apportez vos soins ?
La Marquise. -j’ ouvre une souscription mondaine
pour le buste de Camoëns.
Louis. -ah ! Excellente idée !
Lignières. -le besoin s’ en faisait sentir depuis
quelques années.
Louis. -je me demandais : qu’ est-ce qui me
manque donc ?… c’ était le buste de Camoëns.
Irène,

bas. 

—ne vous moquez pas trop d’ elle.
D’ abord elle pourrait vous entendre…
Louis. -on ne sait jamais !
Irène,

même jeu. 

—et puis elle est si brave
personne !

un domestique est entré, il s’ approche d’ Irène. 


Le Domestique. -une femme de chambre vient
d’ apporter cette lettre, en priant de la remettre
immédiatement à madame ; c’ est très pressé.
Irène. -y a-t-il une réponse ?
Le Domestique. -la femme de chambre est
repartie de suite.
Irène. -bien.

(aux autres.) 
vous permettez ?…
(le domestique sort. Irène s’ éloigne un peu pour

lire la lettre. Elle pousse une exclamation.)
oh !

(en se retournant vers Richard qui a repris

au fond son aparté avec la jeune Madeleine.)
Richard !
Richard,

descendant. 

—quoi ?
Irène,

à l’ écart avec Richard. 

—c’ est trop
fort ! Une lettre de chantage adressée à moi, menaçant,
si tu te maries, de faire rompre ton mariage. Et
dans quels termes ! J’ en suis malade. Quel toupet !
Et portée à domicile encore !
Richard. -mais de qui, sapristi !
Irène. -de ta Nichette, parbleu !
Richard. -impossible.
Irène. -c’ est signé.
Richard. -en effet !

(il lit.) 


une anonyme : Nichette De Nanteuil… 
la

grue !
Irène. -je te l’ ai toujours dit que c’ était une
femme dangereuse, qu’ elle te ferait avoir des
ennuis… qui a toujours raison ?
Richard. -ah ! La grue des grues !
Irène. -elle est capable d’ envoyer des lettres
anonymes de ce genre à Mme Chadeaux. Cela promet !
Si tu tiens un tant soit peu à entrer dans cette
famille !
Richard. -quand je venais juste de lui acheter
un bijou de cent louis. Je l’ ai dans ma poche.
Irène. -c’ est ce qui s’ appelle du flair…
Richard,

sortant, penaud, l’ écrin de sa poche. 


le voilà. Que vais-je en faire, maintenant ?
Irène,

riant. 

—tu le mettras dans la corbeille
de mariage de ta fiancée ; ce sera ton premier
cadeau.
Richard. -c’ est une idée, mais je ne peux pas. J’ ai
fait inscrire des dates… oui des dates qui…
enfin…
Irène. -des dates ? Fais voir…

(elle inspecte

le bijou.)

1er juin 1903-15 mai 1904… on

dirait un règne… 15 mai ? Ah ! Bon ! Je
comprends… l’ abdication ! Mon pauvre ami, tu
t’ étais trop avancé.
Richard. -te fiche pas de moi ! Ah ! La grue !
Irène. -voilà déjà trois fois que tu le constates ;
tu aurais pu le faire plus tôt.
Richard. -elle ignore à quoi elle s’ expose. La
réponse ne va pas se faire attendre… dès ce
soir…
Irène. -fais attention ; on t’ épie.
Richard. -je vais prendre conseil de Soubrian et
de Lignières. Ils vont m’ aider.
Irène. -et n’ agis pas à la légère. Pour l’ instant,
je te prie de faire attention. Qu’ on ne t’ entende
pas ! Rien n’ est grave là-dedans. Seulement
Chadeaux mère semble un peu… bégueule… au point
même de me taper sur les nerfs… et je te
conseille d’ étouffer le son de votre voix.
Richard. -nous allons délibérer à côté.
Irène. -ferme la porte surtout.
Richard,

appelant ses amis. 

—Lignières…
Soubrian…

Richard leur dit un mot à voix basse et les

entraîne dans le grand salon.
Colette. -quoi ? Quoi ?… ils nous plaquent
encore ?… délicieux jeunes gens !

la porte se referme. 


ACTE PREMIER SCENE VIII


Irène, Colette, Mme Chadeaux, Madeleine,
la marquise
Irène,

vivement. 

—une minute. Un petit secret
à se dire…
Colette. -que nous ne pouvons pas savoir et que
toi, tu sais.
Irène. -parbleu !
Mme Chadeaux. -alors, vous êtes, madame, la
confidente de vos enfants ?
Irène. -je suis leur meilleur camarade.
Colette. -leur grand copain.
Irène. -voilà. Elle l’ a dit.
Mme Chadeaux. -le souvenir que vous êtes aussi
leur mère doit bien vous gêner quelquefois.
Irène. -mon dieu, madame, je crois que j’ ai été
une excellente mère. On n’ en aurait pas trouvé de
meilleure, pas Colette ?
Colette. -ça, tu as été exemplaire. Tu as passé
tes plus belles années à leur enlever l’ encre des
doigts et à corriger leur arithmétique.
Irène. -maintenant que mes bambins sont devenus

p9


de beaux grands garçons, du moins l’ un, j’ estime que
c’ est bien un peu à leur tour de m’ amuser ; il
s’ est trouvé que leur mère n’ était pas d’ âge trop
affligeant : ils en ont fait leur camarade et leur
amie.
Colette. -et vous vous entendez bien, vous
trois !…
Irène. -le souvenir de maman ne s’ efface pas,
j’ espère, pour eux : ils ont eu l’ obligeance d’ y
ajouter Colibri.
Mme Chadeaux,

pincée. 

—vous rattrapez le
temps perdu.
Irène. -la vie est belle.
Mme Chadeaux. -ainsi vous recevez leurs
confidences de jeunes hommes ?
Irène. -j’ y mets le plus de tact possible.
Mme Chadeaux. -et ils vous disent tout ?
Irène. -je ne suis pas leur confesseur ; je ne suis
que leur amie.
Mme Chadeaux. -Madeleine, veux-tu jouer du
piano, mon enfant ?

Madeleine s’ éloigne, sur cet ordre, et va

s’ asseoir au piano.
Irène,

bas à Colette. 

—oh ! Mais, oh ! Mais…
elle abuse !…
Mme Chadeaux,

intentionnellement. 

—cette
camaraderie avec ses risques et périls s’ explique
parce que c’ est ici une maison sans fille. S’ il y
en avait une, ah ! Comme tout serait changé ! Vous
auriez eu à protéger sa pudeur, sa délicatesse, vous
auriez été obligée à plus de retenue.
Irène. -avec des garçons la vie est plus franche !
Alors je bénis le ciel de ne m’ avoir pas donné de
fille, rien qu’ à la pensée, en effet, de l’ éducation
qu’ il aurait fallu lui inculquer, la pauvre ! De
toute cette ennuyeuse mise en scène dont se compose
la jeunesse de nos filles, jusqu’ à leur délivrance…
Colette. -seigneur !… qu’ entends-tu par la
délivrance d’ une jeune fille ?…
Irène. -mais cette cérémonie de zoulous qu’ on
appelle la journée du mariage.
Mme Chadeaux. -Madeleine, joue plus fort, mon
enfant !
Irène. -oh ! Ne craignez rien ; moi, je parle bas.
Colette,

à Madeleine, en regardant Irène. 


la prière d’ une vierge, 
mademoiselle.

Mme Chadeaux,

reprenant avec insistance. 


—permettez-moi de m’ étonner que vous appelliez
cérémonie de zoulous l’ institution la plus noble et la
devez un aussi sauvage souvenir ?…
Irène. -vous y tenez ?… oh ! Le jour, ça allait
encore ! Le tohu-bohu, les poignées de main, les
félicitations, passe !… mais le soir, -je n’ avais
pas dix-sept ans, on m’ a mariée orpheline, vous le
savez, -lorsque me fut révélé ce soir-là ce que
tous mes amis étaient officiellement invités à penser
de moi, j’ ai été remplie d’ une confusion indicible !…
en une seconde, j’ ai revu, fixés sur moi, les yeux
de mes tantes, de mes cousins, du petit Frédéric
surtout, si farceur !… je les devinais en train de
se représenter la scène intime à laquelle la
société les conviait et j’ éprouvais dans mon âme
quelque chose qui ressemblait à de la rage ou de la
honte, je ne sais plus, mais que les regards bêtes
ou ironiques du lendemain ne furent pas pour
atténuer… et, j’ ai compris et excusé, ce jour-là,
le tact et la pudeur qui poussent, -évidemment, -
certaines jeunes filles à choisir dans le secret un
amant non garanti par le gouvernement !
La Marquise. -bravo !
Colette. -tiens, elle a entendu.
Mme Chadeaux. -savez-vous ce que prouve votre
petite histoire, madame ? Tout simplement que vous
n’ aimiez pas votre mari.
Irène. -sapristi ! C’ est que je ne me souviens
plus très bien. Il y a si longtemps !… mais je
veux ajouter, -au cas où vous seriez en peine pour
mes sentiments, madame, -que mon mari, quoique
très occupé, se trouvait être un excellent homme qui
m’ a rendue heureuse, et ces vingt ans de fidélité
m’ ont paru un jour… et délivrons, je vous en prie,
cette pauvre Madeleine… c’ est absolument ridicule.
Madeleine, venez ici… voulez-vous servir le thé
avec Colette ?
Colette,

à la marquise De Saint-Puy. 

—il
était temps.

la prière d’ une vierge 
devenait

plus ardente.
Irène,

aimable. 

—c’ était très joli ce que vous
jouiez.

(au domestique qui est entré avec le thé.) 


François, qui a sonné, il y a un instant ?
Le Domestique. -M. De Chambry, madame.
Colette,

à Irène, en passant le thé. 

—tu es
peut-être allée un peu loin avec Mme Chadeaux. Ces
allusions au mariage et ces coups droits à sa fille !…
Irène. -tant pis ; elle m’ agaçait avec ses pointes.
Il faut qu’ elle sache quelle belle mère je serai.
Nous ne coudrons pas ensemble des bretelles pour
l’ œuvre des petits bretons !
Colette. -je pense qu’ elle a renoncé à cet espoir.
Irène. -d’ abord elle est trop vieille pour une
belle-mère, c’ est dégoûtant.

(pirouettant sur ses

talons.)

personne ne veut de mon thé, alors ?

La Marquise,

dans un silence, continuant à

converser avec Mme Chadeaux. —oh ! Les
enfants, voilà la joie de notre crépuscule.

depuis quelques instants, tout en parlant, Irène

se retourne souvent vers la porte du salon où, à
travers les vitraux opaques et lumineux, on voit
l’ ombre de quelqu’ un qui s’ est appuyé.
Colette,

à Irène. 

—qu’ est-ce que tu as ? Tu
es ennuyée ?
Irène. -moi ? Pas du tout.
Colette,

suivant ses yeux. 

—que regardes-tu,
derrière, tout le temps ?

(elle se retourne à son

tour.)

oh ! En effet, voyez !…

La Marquise. -quoi ?… oh ! Oui, cette ombre
chinoise !… on ferait ça en peinture, on ne le
croirait pas.

l’ ombre se dessine, en effet, nettement, en un

profil qui bouge de temps en temps, s’ efface ou
se précise.
Irène. -c’ est le grand lustre. Comme il éclaire
beaucoup, cela fait, quand on passe devant, une
vraie projection sur les vitraux Tiffany, comme sur
une vitre dépolie.
Colette. -surtout que celui qui s’ appuie est tout
contre… il fume son cigare…
Madeleine. -mais qui est-ce ? Ce n’ est pas M.
Richard, ni M. Soubrian ; il a le nez plus long,
M. Soubrian.
Irène. -je crois que c’ est Georges De Chambry,
l’ ami intime de mes enfants ; il devait venir
rejoindre ses camarades et sera entré directement
au salon.
Mme Chadeaux. -ah ! Le petit Georget !
Irène. -vous l’ avez vu ici, je crois…
Mme Chadeaux. -oui… oui… un très gentil
garçon… et d’ excellente famille, n’ est-ce pas ?
Irène. -oui… très chic. Sa mère est une
Dompierre.
Colette. -on prendrait un crayon, on le
dessinerait de profil admirablement…
Irène. -attendez, je vais cogner à la vitre.

Irène s’ approche des vitraux et toque avec le

doigt.
Madeleine. -ah ! Il s’ est retourné !

la porte s’ entr’ ouvre, un jeune homme passe la

tête. C’ est Georges De Chambry.
Georget. -quoi ? Qu’ est-ce que c’ est ?…

(apercevant Irène.) 
bonjour, madame. 
(puis les

autres.)

oh ! Mesdames !

La Marquise. -entrez donc, vicomte.

ACTE PREMIER SCENE IX


Les mêmes, Georget,

puis 
Richard et Lignières.
Georget s’ avance en laissant la porte ouverte et

vient serrer les mains à l’ avant-scène.
La Marquise. -nous regardions l’ ombre que vous
faisiez sur la vitre. C’ était extraordinaire.
Georget,

se retournant, sans bien comprendre. 


ah ! Oui… là… je devais avoir l’ air idiot !

Richard et Lignières entrent en causant. 


Colette. -eh bien, c’ est fini votre petit
complot ?
Richard. -fini, fini.

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Irène. -qu’ est devenu Soubrian ? Vous l’ avez
invalidé ?… et Paulot.
Richard. -Soubrian avait un rendez-vous et
Paulot est allé finir son devoir d’ histoire dans sa
chambre.
Mme Chadeaux,

se levant. 

—nous vous attendions
pour prendre congé.
Irène. -déjà !
Mme Chadeaux. -Madeleine a un cours demain
matin de bonne heure.
Madeleine,

à Richard, en passant. 

—vous n’ avez
pas été gentil pour moi, ce soir.
Richard. -je vous demande pardon. Des affaires
pressées. Mais, si vous le permettez, je vais vous
mettre à votre porte.
Irène,

de loin, à Richard. 

—Richard ? Tu
accompagnes Mme Chadeaux ?
Mme Chadeaux. -oh ! Ce n’ est pas la peine.
Madeleine. -maman, nous allons aller à pied ; c’ est
si près.
Irène,

à la marquise. 

—Mme Chadeaux habite
rue Margueritte, à deux pas.

(prenant à part

Richard, pendant que les Chadeaux se préparent
à partir.)

eh bien ?

Richard. -eh bien, je viens d’ arranger quelque
chose avec Soubrian. Il va d’ abord aller la trouver
aux variétés, où elle devait passer la soirée avec
des amis. Moi, j’ irai chez elle directement, et je
serai net.
Irène. -modère-toi, surtout ; pas de bêtises.

(à Georget qui se rapproche.) 
vous êtes au

courant, Georget ?
Georget. -oui, oui.
Irène. -hein ? Qu’ est-ce que j’ avais toujours dit ?
Cette femme !…
Georget,

à Richard. 

—et du calme, mon vieux.
Souviens-toi qu’ on ne doit pas battre une femme, même
avec sa canne.
Irène,

à Georget. 

—vous, restez. Vous n’ allez
pas me laisser seule avec la Saint-Puy.
Georget. -bon… j’ ai tous les dévouements.
Richard,

aux Chadeaux. 

—vous êtes prêtes ?…
Madeleine. -mon éventail ?

sa mère le lui passe. 


Mme Chadeaux. -ah ! Mon enfant, si ce mariage
se fait, c’ est bien pour toi.
Madeleine. -dame ! Ce n’ est pas pour toi, maman.
Richard. -Lignières, tu descends avec moi ?
Lignières. -naturellement.
Irène,

les accompagnant tous à gauche. 

—au
revoir, mon petit Madelon.

sortent Mme Chadeaux, Madeleine, Richard,

Lignières.

ACTE PREMIER SCENE X


Irène, Georget, Colette, la marquise De
Saint-Puy
Irène,

brusquement, à Georget. 

—causez
littérature avec la marquise.
Georget. -de qui, de Balzac ?
Irène. -de qui vous voudrez…

elle va vers Colette, pendant que Georget se

dirige vers la marquise.
Irène. -et toi, mon petit coco, il faut t’ en
aller…
Colette,

interloquée. 

—ah ! Bon, bon.
Irène. -je te dirai pourquoi demain.
Colette. -oh ! Qu’ à cela ne tienne…
Irène. -mais attends une minute, que les autres
soient partis.
Colette. -compris.
Irène,

se retournant à Georget. 

—tenez,
montrez donc à la marquise ces reliures qui sont sur
le piano.

(à la marquise.) 
vous qui êtes

amateur, ça vous intéressera.
Colette,

à Irène. 

—pauvre marquise ! Il faut
la ménager. C’ est un utile chaperon.
Irène. -dis donc ! Pas pour moi.
Colette. -je sais… mais il ne faut jurer de rien,
n’ est-ce pas ? Pauvre marquise ! Quand elle s’ en
ira de ce monde, en sera-t-il passé sur sa tête, dans
l’ ombre d’ une baignoire ou d’ un thé élégant, des
baisers, des soupirs qu’ elle n’ aura pas entendus ;
en sera-t-il né, sans qu’ elle en ait jamais rien su,
de ces amours sérieux ou passagers qu’ elle aura si
doucement obligés de ses bons yeux endormis et
délicats… bonne vieille ! Que la mort lui soit
légère !
Irène. -tu es gaie, ce soir. écoute, demain je
t’ expliquerai…
Colette. -à quoi bon ?… adieu, je file !
Irène. -cinq heures, demain.
Colette,

disparaissant à l’ anglaise. 

—si tu
veux.

ACTE PREMIER SCENE XI


Irène, la marquise, Georget
Irène,

redescendant. 

—de quoi parliez-vous ?
Georget. -de Balzac.
Irène. -ah ! Balzac !
La Marquise. -n’ est-ce pas, il ne vieillit pas ?
Irène. -c’ est-à-dire que je ne sais pas comment
il fait !

Georget, dans le dos de la marquise, esquisse

pour Irène une vive pantomime d’ impatience.
Georget,

gamin, à voix basse. 

—oh ! La barbe !
Irène,

avec un geste sec de l’ éventail. 


chut !…

(à la marquise.) 
il y a aussi

Bourget… n’ est-ce pas, marquise ?
La Marquise,

d’ une voix profonde. 

—ah ! Nous
autres femmes, il nous vilipende, mais nous
l’ adorons.

Georget et Irène ont un même mouvement

d’ admiration pour cette exclamation.
Irène,

bas en riant. 

—oh ! Il nous vilipende !
Georget,

même jeu. 

—ma chère !…
Irène,

haut. 

—vous regardiez cette édition
italienne de Longus… c’ est en galuchat, c’ est
très rare.
Georget,

précipitamment. 

—examinez cette
gravure-là.

il lui pose le livre sur les genoux. 


La Marquise. -je l’ ai déjà vue.
Georget. -pas assez, pas assez… tenez… là.

(il se met derrière la chaise de la marquise, et

se penche en avant. D’ une main, il montre la
gravure, de l’ autre, sans que la marquise puisse
le voir, il a atteint Irène, toute proche, et
lui caresse, longuement, autoritairement, la
nuque et les épaules, sans que celle-ci esquisse
le moindre geste de protestation, comme si elle
était habituée dès longtemps à cette caresse et
s’ y soumettait naturellement.)

admirez cette

finesse… c’ est d’ un burin… ah ! Quel burin !…
c’ est doux… c’ est doux…

la main de Georget se promène sur les épaules

et les bras d’ Irène.
La Marquise,

penchée sur le livre. 

—une
caresse !
Georget. -je vous crois !

Georget, gamin, essaye tout d’ un coup d’ enlever

le peigne des cheveux d’ Irène.
Irène,

se dégageant à voix étouffée. 

—non,
non ! Que c’ est bête…
Georget,

vivement, à la marquise qui allait lever

le nez. —et puis vous voyez là, le galuchat.
La Marquise. -qu’ est-ce que le galuchat, en
somme ?
Georget. -en somme, oui, en somme ?
Irène. -c’ est un petit poisson.
Georget. -qui va dans l’ eau… vert et bleu.
La Marquise. -mais non, je crois que c’ est un
requin.
Georget. -c’ est un petit poisson qui est un
requin… voilà !

Irène est tout à coup prise d’ un fou rire,

stupide et irrésistible ; elle est obligée de
s’ éloigner, en pouffant, dans son mouchoir.
La Marquise,

à Irène. 

—qu’ avez-vous, chère
amie ?
Irène,

de dos, au fond, la voix étranglée. 


—rien ! Ce n’ est rien ! Un peu de hoquet…
Georget,

se mordant les lèvres et pour détourner

l’ attention de la marquise. —Mme De Rysbergue
adore les éditions anciennes.
La Marquise. -mon hôtel en est plein. Et vous ?
Georget. -oh ! Moi aussi !… seulement je n’ y
connais rien.
Irène,

redescendant, calmée, à Georget,

sévèrement. —assez… assez… asseyez-vous.

(haut à Georget qui ne veut rien savoir.) 
je

vous prie de vous asseoir, monsieur De Chambry.

maintenant, ils sont assis, très sages tous les

trois en rond.

p11


Georget,

après un long silence. 

—avez-vous
remarqué comme le printemps est long à venir cet
hiver ?
La Marquise. -ah ! Les saisons sont tellement
troublées depuis quelque temps.
Georget,

parlant très vite tout à coup et sur un

ton très naturellement mondain. —c’ est-à-dire
qu’ on ne sait plus quel est le printemps, quel est
l’ hiver. Je t’ aime.
Irène,

même jeu. 

—n’ est-ce pas ? Positivement !
Moi aussi.
Georget,

de plus en plus vite. 

—c’ est à ne
plus vous faire croire qu’ il y a un Dieu ! Disons
plus rien.
Irène,

même jeu. 
et le printemps est si divin !…

ça la fera…
Georget,

même jeu. 

—absolument… partir.
La Marquise,

le sourire pâmé. 

—mais le
printemps n’ est vraiment agréable qu’ en Italie…

(personne ne lui répond plus. Son bon œil doux

s’ en étonne d’ abord, puis, les ayant regardés,
elle dit :)

je bavarde, je bavarde… et vous

retiens jusqu’ à des heures indues…
Irène,

sans conviction. 

—pas le moins du
monde.
La Marquise. -quelle heure peut-il bien être ?
Irène. -quelle heure, Georget ?
Georget,

regardant sa montre. 

—onze heures et
demie !
Irène,

à la marquise. 

—il n’ est que minuit
trente-cinq.
La Marquise,

se levant précipitamment. 

—minuit
trente-cinq ! C’ est effrayant… mes chevaux doivent
attendre depuis une heure… j’ avais commandé la
voiture pour onze heures. Au revoir, monsieur. Quand
vous passerez de mon côté…
Georget. -infiniment aimable !
La Marquise,

à Irène qui la conduit. 

—ne me
raccompagnez pas, chère amie, je vous en prie.
Irène. -comment donc !
La Marquise. -il est charmant, ce garçon. Et bien
élevé !

elles sortent toutes deux. Un instant Georget reste

seul.

ACTE PREMIER SCENE XII


Georget,

puis 
Irène
Irène rentre. Elle arrête Georget d’ un geste. 


Irène. -non, non ! Je suis furieuse. Va-t’ en. Tu
es d’ une imprudence folle.
Georget. -ce n’ est pas vrai. Je suis très habile.
Irène. -va-t’ en ! Va-t’ en ! Je frémis à chaque
instant, à cause des enfants !… fais attention, je
t’ en supplie… s’ ils s’ apercevaient de quelque
chose !
Georget. -allons donc ! Je manœuvre très
habilement ; c’ est toi qui grondes et c’ est toi la
plus imprudente.

(il tire de sa poche un petit

portefeuille.)

tu avais oublié ça chez nous, à

cinq heures… avec tes cartes dedans. Le concierge
pourrait très bien fouiller et voir ton nom.
Irène. -c’ est vrai ? Oh ! Crois-tu !

(elle

prend le portefeuille.)

mais toi, de ton côté,

je t’ en conjure, fais bien attention à Richard, à
Paulot…
Georget. -pas de danger. Mon petit manège est
parfait ; avoue. Je m’ admire moi-même. Je marche
dans les combinaisons du jeune Paulot, je me
charge des courses de Richard et je leur fais
croire à tous deux que j’ ai une première de
magasin… qui va lâcher ses parents pour moi.
D’ abord tes fils ne me croiraient pas capable d’ avoir
une aventure aussi importante.
Irène. -c’ est vrai tout de même que c’ est une
chose considérable pour un garçon sans conséquence
comme toi ! Qu’ est-ce que tu as pensé quand tu t’ es
aperçu que je t’ aimais ?
Georget. -ce que j’ ai pensé ?
Irène. -oui.
Georget. -je me suis dit : " je ne l’ aurai jamais.
C’ est trop beau ! " je m’ imaginais que, si je m’ y
mettais, il faudrait des années pour te conquérir.
Irène. -tu as été heureux, hein ?
Georget. -j’ ai été surtout stupéfait.
Irène. -sale bête !
Georget. -mais c’ est une impression qui a passé
très vite. Je m’ y suis fait.
Irène. -quand t’ es-tu aperçu pour la première
fois que je t’ aimais ? Tu ne me l’ as jamais
raconté.
Georget. -un jour, au tennis, chez les
Dubreuil… tu me regardais tout le temps… tu
ratais toutes les balles…
Irène. -tu étais si joli ce jour-là !
Georget. -ne dis pas ça !… j’ avais un rhume de
cerveau terrible, un bouton de fièvre comme un
gnon. J’ étais furieux que tu m’ aimes juste à ce
moment-là.
Irène. -c’ est ce que les poètes appellent le
premier émoi.
Georget. -je suis sincère.
Irène. -je le vois bien.

(silence. Elle le

regarde longuement dans ses yeux bleus. Puis,
tout à coup, elle pousse un soupir.)

tout de

même ?
Georget. -quoi ? Tout de même ?
Irène. -rien ! Tout de même. Voilà tout… il y
a des minutes où je me demande si je ne rêve pas.
Toi, Georget, le Georget de mes enfants, devenu,
tout à coup, ainsi, sans raison, mon amant… mon
amant ! Songe, c’ est-à-dire celui qui surpasse tout
dans mon cœur… quelle effrayante chose !
Georget. -ne me regarde pas ainsi. ça m’ intimide.
Il me semble que j’ ai fait un malheur.
Irène. -c’ en est un ! Que tu as commis,
délibérément… c’ en est un de s’ être donné, corps
et âme, à un enfant comme toi qui tient désormais
toute ma vie dans ses mains, tout, passé, avenir !…
c’ est à ce gamin que devaient aboutir mes années
graves de mère de famille, d’ épouse, mes devoirs,
mes deuils, mes scrupules, mes illusions de
moi-même… si tu n’ appelles pas ça un malheur, que
te faut-il ?
Georget. -mais c’ est agaçant, à la fin, cette
conception que tu te fais de moi… je suis un
homme ! Un homme à qui l’ on peut se confier sans
peur !… tu verras si je ne conduis pas bien notre
barque. Ah ! Ah !
Irène. -c’ est peut-être vrai. Mais que veux-tu ?
Il m’ est difficile d’ oublier que je t’ ai vu
collégien. ça te nuit dans mon esprit.
Georget. -ça me déshonore.
Irène. -tu te souviens, la première fois que je
t’ ai vu ? Richard m’ avait demandé de te faire
sortir, un dimanche, du lycée.
Georget. -ne parle pas de ça, ne parle pas de ça,
je t’ en supplie !
Irène. -je te vois encore, gauche, un peu
ridicule, -parfaitement, -et bougon… tu te
rappelles quand je vous ai emmenés au bois de
Vincennes, gamin que tout ennuie, maussade,
regardant tomber les gouttes de pluie de ta visière
en toile cirée… tu faisais une si drôle de
figure, dans ce dimanche forain de soldats, de
guinguettes et de pelures d’ orange !
Georget. -si tu ne m’ avais pas connu petit je
n’ aurais pas été le camarade de tes enfants et, si
je n’ avais pas été le ca…
Irène,

lui fourrant un bonbon dans la bouche. 


—oui, la Palisse ! Tiens, mange un bonbon.
Georget,

bafouillant. 

—zut ! Zut ! Zut !

elle l’ embrasse doucement sur le front. 


Irène. -et puis, mon chéri, qu’ importe ! Que je
t’ aime pour telle ou telle raison, c’ est que cela
devait arriver ainsi… l’ essentiel est que je
t’ aime, et infiniment encore !… je trouve cette
sensation si délicieuse de ne penser qu’ à toi tout
le jour, de haïr tout ce qui me dérange de ta
préoccupation… c’ est violent, silencieux et bien
agréable !
Georget,

avec conviction. 

—n’ est-ce pas ?
Irène. -tais-toi ! Tais-toi !
Georget. -qu’ est-ce que je t’ ai dit ?
Irène. -ne me fais pas souvenir de tes…
aventures… gredin !
Georget. -ce n’ est pas à elles que je faisais
allusion.
Irène. -c’ est écœurant, tiens ! Songer que tu as
déjà un passé !…
Georget. -tu ne veux pas me croire quand je dis
que c’ est toi la gosse !
Irène,

vivement. 

—ne blague pas ! Je
t’ apporterais peut-être à cette heure, comme les
autres, un amour

p12


sans illusion, sans mystère et sans curiosité…
dans quelques années seulement, tu apprécieras…
trop tard… et alors ce sera avec regret et
tristesse…
Georget. -mais comment se peut-il que tu n’ aies
jamais aimé ?… au fait, c’ est bête ce que je
demande là.
Irène. -non, ce n’ est pas bête. Je me le suis
demandé moi-même si souvent. Mariée tout enfant à
un mari qui ne m’ épousa que pour fonder une famille
et unir sa race belge à du joli sang français,
j’ ai poussé. Et les hommes ne me troublaient pas.
Je me suis habituée jeune à leur danger. Leur gaieté
me plaisait, leur compagnie m’ amusait… mais je les
ai vus toujours sans mystère et leur présence ne m’ a
jamais fait rougir. On n’ explique pas ces choses-là.
Georget. -ça ne te tardait pas ?
Irène. -que si ! Seulement à la fin j’ y avais
renoncé et je n’ y pensais plus… dame ! C’ est
comme quand je croyais que je n’ aurais jamais ma
voiture à moi : je n’ en avais pas envie.
Georget. -heureusement que je devais venir…
bibi était là.
Irène. -dieu ! Que tu es stupide, mon pauvre
ami !… et puis non, tiens, j’ adore quand tu es
radieusement bête comme ça !… que toute ta
jeunesse éclate d’ un bon gros rire qui ne peut pas
tenir en place…
Georget. -chez moi on me trouve triste comme
un bonnet de nuit.
Irène. -eh bien, tu es méconnu chez toi, voilà
tout… ah ! Non, que je ne te reproche pas tes
vingt et un ans ! Sois jeune… sois jeune aussi
longtemps que tu pourras.
Georget. -ça ne se commande pas.
Irène. -tu crois ?
Georget. -dame !
Irène. -c’ est lugubre ce que tu dis-là.
Georget,

haussant les épaules. 

—oh ! Pourquoi ?
Toi qui es toujours si jolie, si jeune !…
Irène. -il y a de quoi mourir de tristesse
d’ entendre un amant qui vous dit : " tu es si jeune ! "
ah ! La jeunesse, vois-tu, quand passe dans la
conversation ce mot-là, je frémis de tout moi…
c’ est le plus beau mot de la vie.
Georget. -pour les uns, c’ est amour ; pour les
autres, c’ est patrie, et ainsi de suite… le plus
beau mot de la vie varie selon les gens.
Irène. -pour les femmes, c’ est toujours jeunesse.
Ah ! Gredin, qui as ce trésor-là dans les yeux et
qui ne le sais pas.
Georget. -c’ est un refrain chez toi, cette idée.
Irène. -mais c’ est aussi le refrain qui
accompagne ta beauté, petit malheureux !… quand
c’ est toi qui arrives dans la maison, c’ est comme
du printemps, c’ est comme quelqu’ un qui apporte des
fleurs… quand je te regarde par le balcon, en bas,
tu fais sur le trottoir comme une tache claire et
lumineuse.
Georget. -je suis comme un peu de radium, quoi !
Irène. -ce n’ est pas si idiot que tu crois ce que
tu dis là.
Georget. -Colibri, va !… on ne peut pas être
plus exquise que toi.
Irène. -mais on peut être plus jolie… c’ est
embêtant.
Georget. -non, on ne peut pas.
Irène. -si, on peut… au moins, je voudrais bien
savoir si je suis seulement jolie.
Georget,

avec autorité. 

—tu l’ es.
Irène. -ce n’ est pas sûr.
Georget. -si, puisque je te le dis.
Irène. -je n’ ai pas confiance en toi… tu es
partial.
Georget. -que t’ importe alors, si moi je te
trouve belle.
Irène. -il n’ y a que les femmes qui n’ aiment pas
beaucoup qui se satisfont de cette illusion !…
est-ce que tu m’ imagines quand j’ avais vingt ans ?
J’ étais rudement bien alors !… quel dommage !…
pense, imagine un peu, comme je devais être à
vingt ans !
Georget. -moins bien.
Irène. -tiens, parbleu !…

(un temps.) 
mais

à part ça, j’ étais très bien… dire que tu ne
m’ auras pas connue à cette époque !… quelle drôle
de chose que de s’ accrocher ainsi à un certain
moment de la vie… et que tout le reste ce soit
de l’ ombre… imagine-moi. J’ avais, tiens, l’ ovale
bien plus régulier… les tempes ont l’ air de s’ être
allongées, vois-tu ?

(elle se reprend vite,

craintivement.)

j’ étais plus jolie, mais

j’ avais moins de caractère.
Georget. -oui, je comprends.
Irène. -comme ça change la figure !… moi aussi,
je voudrais savoir comment tu seras… plus tard…
bien plus tard… quand il y aura longtemps que tu
ne m’ aimeras plus… lorsque nous ne nous
connaîtrons plus.
Georget. -méchante !
Irène. -chut ! Tais-toi… laisse-moi te voir une
seconde, en fermant les yeux… chut.

elle met ses mains devant les yeux. 


Georget,

riant. 

—quelle enfant !
Irène. -pense aussi de ton côté pour moi,

(vivement.) 
mais à rebours.

Georget. -naturellement.

par complaisance, il fait la même chose qu’ elle

et met sa figure dans ses mains, mais il y a dans
les deux poses la différence d’ un qui n’ y songe
pas et de l’ autre qui y songe. -un silence.
Georget,

interrompant subitement en riant. 


—eh bien, tu es rudement mieux, maintenant, il n’ y
a pas de comparaison !
Irène,

avec élan. 

—tu me trouves un peu folle,
pas ?… ô mon chéri, mon grand amour que je
t’ adore !
Georget. -pas plus que je ne t’ aime.
Irène. -bien plus ! Bien plus !… mais
qu’ importe ! Ah ! Le bonheur seul de t’ aimer me
paye. Mon petit, mon petit, comme je te défendrais
si on voulait te faire du chagrin dans la vie, si
tu n’ étais pas heureux !… que je t’ aime ! Il y a
un vieux reste de maternité dans la passion que j’ ai
de toi… qu’ adviendra-t-il de tout cela, mon dieu,
mon dieu ? Où allons-nous ?
Georget. -tu réfléchis trop, tout le temps…
qu’ est-ce que ça fait ?
Irène. -tu as raison. Laissons-nous emporter…
ah ! Que ça dure ce que ça durera !… flamber…
puis baste !… petit, petit, mets ta tête là. Oh !
Te respirer comme les premières violettes !

elle l’ attire contre son cœur. 


Georget,

dans un murmure. 

—Irène.
Irène. -tout à l’ heure, quand ton ombre est
apparue sur la vitre, positivement je l’ ai sentie
là… dans le dos… elle m’ attirait… je me
retournais tout le temps, inquiète… je n’ étais plus
à ce qu’ on disait… je me suis presque trahie, par
amour d’ elle… ce n’ était pas toi et c’ était toi
tout de même, cette ombre, et quand j’ ai été cogner
dedans avec le doigt, j’ ai eu l’ impression de la
toucher comme un oiseau… et, devant tout le
monde, instinctivement, par une irrésistible
impulsion, je m’ en suis si fort approchée que j’ ai
senti le contact de la vitre, là, sur mes lèvres…
j’ avais baisé ton ombre sans le vouloir.
Georget,

à voix basse. 

—je te veux ! Je te
veux !… tes yeux !… si tu savais, tes yeux !…

une grande lueur, brusque et pâle, dehors à la

fenêtre.
Irène,

sursautant. 

—oh ! Tu n’ as pas vu…
un éclair… j’ ai eu peur.
Georget. -c’ est un éclair de printemps à
l’ horizon. Il ne pleut pas…
Irène. -ferme la fenêtre. Il y a un souffle qui
passe sur le boulevard… tu entends les platanes
qui se courbent ?… ferme. J’ ai les épaules nues…
et ce soir elles sont trop prêtes à frissonner.

(Georget se penche sur ces épaules-là et y pose

les lèvres… Irène, le repoussant, les yeux
troublés, avec une voix suppliante.)

non,

va-t’ en… va-t’ en… ici je suis la mère, Georget,
la mère. Et puis Paulot, Paulot au fait ?…
Georget. -il est dans sa chambre à travailler.
Irène. -va voir s’ il y est encore.
Georget. -pourquoi ?

p13


Irène. -si, je veux… va t’ assurer qu’ il y est…
je serai plus tranquille…

(se levant.) 
ah !

Puis nous sommes fous… désénervons-nous… pensons
à autre chose… passe-moi un livre, tiens,
n’ importe lequel, celui-là. Va, va vite… je t’ en
supplie.

Georget sort rapidement, par le grand salon ; on

le voit disparaître. Irène lit. Un instant
s’ écoule ainsi. Puis on voit rentrer Georget. Il
considère, de loin, au fond, Irène qui ne
l’ entend pas rentrer… et alors, tout doucement,
sur la pointe des pieds, à pas de loup, il traverse
la pièce et s’ approche pour l’ embrasser dans le
cou. à la porte de gauche, Richard vient
d’ apparaître. Il s’ est arrêté sur le seuil et
regarde son ami traverser de cette étrange façon
le salon. Au moment où il s’ approche d’ Irène,
Georget, qui a dû entendre un bruit, tourne la
tête du côté de Richard et l’ aperçoit.
interloqué, il reste la jambe pliée dans une
posture stupide et balancée.
Georget,

s’ efforçant d’ être très naturel. 


—c’ est toi ?

(souriant et montrant bêtement du

doigt le chemin parcouru.)

j’ allais faire peur

à ta mère.

ACTE PREMIER SCENE XIII


Les mêmes, Richard
Irène,

se retournant. 

—qu’ est-ce que c’ est ?
Georget,

avec volubilité. 

—vous l’ avez
échappé belle, vous savez. Figurez-vous qu’ il m’ a
surpris juste au moment où j’ allais vous faire une
de ces peurs ! Il m’ a coupé mon effet !
Irène,

qui ne s’ est pas rendu compte de ce qui

s’ est passé. —tant mieux. J’ ai horreur de ces
petites plaisanteries.
Georget. -figurez-vous que j’ avançais à pas de
loup… j’ étais à deux pas et…
Richard,

l’ interrompant. 

—Paulot n’ est pas
là ?
Georget. -il finit son devoir… moi ça m’ arrête
la respiration quand on me fait une frayeur.

(essayant de mêler Richard à la conversation.) 


et toi ? Est-ce que…
Richard. -je t’ ai demandé si Paulot était là.
Georget. -je t’ ai répondu.
Richard. -ah !
Georget,

qui s’ est repris, à Irène. 

—oh !
Mais il est d’ une humeur, ce soir !…
Irène,

à Richard. 

—pourquoi es-tu revenu ?
Tu ne vas pas là-bas ?
Richard. -j’ étais remonté en attendant, parce
qu’ il n’ est pas minuit ; je suis en avance. Mais je
ressors à la minute.
Irène. -alors, en définitive, que vas-tu lui
dire ?
Richard,

sèchement. 

—ce qu’ il faudra. Ne te
préoccupe pas de ça.
Georget. -il n’ est pas à prendre avec des
pincettes.

Richard se dirige vers la porte de sortie. 


Irène. -tu t’ en vas ?
Richard. -oui.
Irène,

vivement. 

—mais Georget s’ en va avec
toi.
Georget. -oui, oui, je t’ accompagne.
Richard. -viens, si tu veux ; mais je te prierai
de ne pas m’ accompagner au contraire. J’ ai besoin
d’ être seul.
Georget. -je te proposais cela pour te faire
plaisir, mais du moment que tu es dans ces
dispositions…

(à Irène.) 
vous avez, madame,

un fils qui a bien le plus fichu caractère que je
connaisse…
Richard,

avec un froncement de sourcils et un

geste d’ impatience subit. —oh ! Mon vieux,
dispense-toi ce soir de ces plaisanteries dont tu
es coutumier, que des personnes comme ma mère
pouvaient passer à un gamin, mais qui ne sont plus
guère de ton âge, je t’ assure… c’ est pour toi ce
que j’ en dis…
Georget,

une imperceptible petite rougeur au

visage, mais s’ efforçant de rire tout de même en
regardant Irène. —tu es bien aimable. Je ne
sais sur quel ton, je dois…
Richard,

plus doucement et sérieux. 

—sur
aucun ; je n’ ai voulu te donner aucune leçon ; c’ est
mon affection pour toi qui a parlé… et, devant ma
mère, nous n’ avons pas à nous gêner, n’ est-ce pas ?

(il lui donne une tape sur l’ épaule.) 
allons,

viens mettre ton pardessus, et filons…
Paulot,

arrivant du salon. 

—où allez-vous
tous les deux ? Vous sortez ? Je descends avec vous.
Richard. -nous n’ allons pas du même côté.
Paulot. -ça ne fait rien, Georget va m’ emmener
prendre un bock chez Zimmer… tu veux bien ?…
chouette !…

(Richard et Georget sont sortis.) 


maman, je peux prendre une de tes cigarettes ?
Irène. -tant que tu voudras.

Paulot choisit une cigarette dans un étui sur la

table.
La Voix De Richard. -dépêche-toi… je vais
vous déposer en voiture.

Paulot les rejoint en courant, et la porte de

gauche reste ouverte derrière lui. Irène, qui ne
s’ est pas levée de tout ce temps, le livre sur
les genoux, et à qui d’ ailleurs cette petite scène
a échappé complètement reprend sa lecture… la
lampe éclaire sa nuque penchée et ses épaules
blondes. Un temps s’ écoule. Richard rentre à
gauche. Il avait laissé son chapeau sur une chaise,
près de la porte. Il vient le reprendre. à son
tour, il considère sa mère de loin. On dirait qu’ il
hésite… puis, il se met à faire ce qu’ il a vu
faire à Georget tout à l’ heure : il marche
de la même façon, sur la pointe des pieds. De
l’ œil il se remémore le chemin parcouru par
l’ autre. Il fait exactement, pas par pas, tout ce
qu’ a fait Georget. On sent qu’ il se reconstitue
à lui-même la scène qu’ il a surprise. Irène ne
l’ entend pas. Quand il est près, tout près, à
portée de souffle, derrière sa mère, on le voit
nettement hésiter, puis faire comme un grand
effort sur lui-même, et, le cœur battant, il
pose sur la nuque de sa mère un baiser qui n’ est
pas de fils, un baiser prolongé, qui la fait
frissonner, toute, d’ une délicieuse erreur. Elle
renverse la nuque en arrière, sans une hésitation,
sans un doute, livrant sa chair aux lèvres de
l’ amant et on l’ entend murmurer d’ une voix
chaude, et imperceptible, comme dans un soupir :
" chéri. " une seconde… les yeux de la mère et du
fils se rencontrent. C’ est brusque et terrible. Ils
sont pâles, tous deux, de ce qu’ a d’ effrayant
l’ éclair de cette minute et de cette méprise.
Richard,

simplement. 

—bonsoir, maman !

il sort, en mettant son chapeau, pendant que le

rideau tombe.

rideau 


ACTE 2 SCENE I


p14


une sorte de hall-salon dans une villa-locati

donnant sur un grand parc. Une villa moitié
château, moitié maison de plaisance d’ assez
grand air. Les portes-fenêtres au fond donnent
directement sur le parc, sans perron. C’ est une
chaude journée d’ orage. Les portes sont ouvertes
à tous les courants d’ air.
Paulot,

assis à une table, sur la gauche, à côté

d’ une pile de bouquins d’ écolier,

Richard

Richard,

entrant. 

—je te dérange, tu
travailles ?…
Paulot. -je finis un exemple de colle pour le
bachot d’ octobre. Ce n’ est pas pressé.
Richard. -j’ ai à te parler, Paulot… non, non,
reste assis.
Paulot. -important ?
Richard. -grave… passe-moi une allumette.

(il

allume une cigarette.)

à quelle heure Georget

doit-il venir de Trouville ?
Paulot. -je crois par le train qui part à deux
heures de Trouville.
Richard. -il faut un quart d’ heure au plus de
trajet, n’ est-ce pas, pour venir jusqu’ à Touques ?
Paulot. -comment ! Tu n’ as pas encore pris le
train, depuis que nous avons loué ? Je croyais que
tu étais allé à Trouville avant-hier.
Richard. -à cheval.
Paulot. -par le train, moi, je mets un quart
d’ heure juste, et dix minutes pour venir de la gare
à pied.
Richard,

regardant sa montre. 

—bien. Nous
avons le temps de causer. Il va se passer peut-être
aujourd’ hui quelque chose de grave. Il vaut mieux
que tu sois averti. Ne t’ effraye pas.
Paulot. -que veux-tu dire ?… je ne comprends
rien. En quoi Georget est-il mêlé à ce… ?
Richard,

avec solennité. 

—Georget a forfait
à l’ honneur.

(mouvement de Paulot.) 
ne

m’ interroge pas. C’ est un misérable. Je suis décidé
à ne pas te répondre sur ce chapitre. Qu’ il te
suffise de savoir, quelle que soit sa faute, qu’ elle
est grave, très grave. Il nous a trahis de la plus
odieuse façon.
Paulot. -mais dis quoi ?… un abus de confiance ?
Un… vol, peut-être ?… des documents de la
maison ?… quoi ?… des tripotages d’ argent ?…
dis ?…
Richard. -n’ importe !… la question n’ est pas là.
Paulot. -mais nous y sommes mêlés ?
Richard. -de très près.
Paulot. -papa sait ?
Richard. -non, moi seul. Et il importe qu’ il ne
sache pas. Ta parole que tout ce que nous disons
restera secret pour lui, pour maman, et pour qui que
ce soit d’ ailleurs.
Paulot. -c’ est juré.
Richard. -merci, vieux. Je sais qu’ on peut déjà
se confier à toi comme à un homme. Du feu ?

(Paulot tend une autre allumette à Richard.) 


merci.

Richard est assis auprès de la table. Il balance

lentement sa jambe croisée et envoie de longues
bouffées au plafond.
Paulot. -père doit ignorer, dis-tu ?
Richard. -il faut à tout prix lui éviter cette
émotion, et les conséquences en seraient d’ ailleurs
regrettables. -de plus, la chose doit, -tu
entends ? -doit être réglée

de lui à moi. 
si

je me confie à toi, petit, c’ est que j’ ai besoin
d’ un confident. Ce me serait dur de garder pour moi
seul, sans un témoin, la responsabilité de ce qui
va se passer. On est des amis, pas vrai ?… et puis
aussi, on est des frères. ça ne s’ oublie pas dans
les moments graves. Et on ne sait jamais ce qui
peut arriver.
Paulot,

les yeux dans les yeux. 

—à ce
point-là ?
Richard,

hochant la tête. 

—à ce point-là.

silence. On voit que Paulot réfléchit ; puis il

baisse les yeux.
Paulot,

sur ses cahiers simplement. 

—bien.
Richard,

se balançant, toujours tout en agitant

nerveusement sa cigarette. —voilà.
Paulot. -bien.
Richard,

après un silence. 

—je t’ affirme,
Paulot, que tu peux t’ en rapporter à moi. J’ ai dit
le mot : un misérable.
Paulot. -tu es certain de ne pas te tromper ?
Richard. -oh ! J’ ai attendu… il y a deux mois,
je n’ avais que des doutes sur sa conduite. La
première chose inquiétante me fut révélée le jour
même où j’ ai rompu avec Nichette… il s’ en est
aperçu… et les semaines qui suivirent, je ne pus
pas le pincer… il se méfiait… j’ espérai alors
m’ être trompé et, dès lors, j’ ai été occupé par mes
formalités de fiançailles avec Madeleine… il m’ a
fallu aussi vérifier les affaires de Mme Chadeaux
qui n’ étaient pas en ordre, puis c’ est moi qui suis
venu choisir et louer cette villa… tu te souviens ?
Ce fut long à trouver, puisque maman ne voulait pas
une villa avec l’ air direct de la mer ; bref, je
n’ ai pas pu surveiller les agissements de Georget.
Ce n’ est qu’ il y a trois semaines juste, (il

réfléchit.) 
oui, juste… deux ou trois jours à

peine avant notre départ de Paris et notre
installation ici, que j’ ai acquis la certitude
absolue que je redoutais… alors, comme il était
convenu que Georget devait aller passer l’ été
à Trouville, j’ étais sûr que l’ on se verrait tous
les deux jours au moins : j’ ai attendu… j’ ai
calmé mon émotion, j’ ai supporté mon dégoût.
Maintenant j’ estime que cela a assez duré… tout le
monde ici est tranquille, bien installé ; père tire
les oiseaux de mer… il va tous les jours à cheval
prendre son bain… j’ ai donc bien mes journées à
moi, toutes à moi. Nos affaires, très en ordre,
peuvent dormir jusqu’ en octobre… Madeleine est en
Auvergne avec sa mère et nous ne nous verrons qu’ en
novembre, juste pour le mariage… tu vois que tout
est pesé, que je n’ agis pas à la légère et que j’ ai
choisi mon moment pour intervenir…

(il se

lève.)

mais, par exemple, j’ ai hâte maintenant,

ah ! Oui, j’ ai hâte d’ effacer sur sa figure ce
vilain souvenir !… chasser le bonhomme de chez
nous, ce n’ est pas suffisant ; je lui donnerais le
moyen de profiter ailleurs de sa faute, et plus à
l’ aise… non, un bon coup d’ épée, voilà la seule
signature qu’ il faille au bas de cette histoire et
qui servira en même temps, aux yeux de tous, de
prétexte à ne plus jamais nous revoir.
Paulot. -alors, explique-moi bien mon rôle,
veux-tu ? Que je ne commette pas de gaffe.
Richard. -je vais procéder ainsi : après
l’ explication que nous allons avoir, nous prendrons
un prétexte banal… par la suite, quoi qu’ il
advienne, tu ne nous démentiras jamais.
Paulot. -compris.
Richard. -je te tiendrai au courant de ce que nous
aurons décidé, au fur et à mesure. Je te donnerai
aussi en dépôt, -pour quelques heures seulement,
rassure-toi, -deux ou trois lettres. On ne sait
jamais !… il peut arriver un malheur ; il faut
que nous soyons d’ accord.
Paulot

timidement. 

—est-ce que ?
Richard. -quoi ?
Paulot. -rien.
Richard. -si, parle. Tu voudrais dire quelque
chose.
Paulot. -non, rien.
Richard. -je vois tes grands yeux bleus qui
essayent de me percer… rassure-toi. Si je dis
que nous devons moi agir et toi te taire, tu peux
vivre tranquille et sans émotion.
Paulot. -je n’ en ai pas.
Richard. -bravo ! Voilà comme je t’ aime… quant
aux vraies raisons, je ne te les donnerai pas, je
t’ avertis. Il y a des choses dans la vie qui ne
sont point de

p15


ton âge, des responsabilités peu drôles… ah !

(il fait un geste emphatique.) 
tu n’ as vraiment

aucun soupçon de rien ?
Paulot. -non, je te jure…
Richard. -nous prendrons très probablement un
prétexte de femmes… une cocotte quelconque… la
petite Aline, peut-être…
Paulot. -Aline ? C’ est bien invraisemblable.
Richard. -ou Liane.
Paulot,

interrogeant. 

—et vis-à-vis de
Georget lui-même, que dois-je ?…
Richard. -règle-toi sur moi… adopte mon
attitude.

(nouveau silence. Regardant Paulot qui

a la figure baissée et contractée.)

Paulot,

tu n’ es pas ému ?
Paulot. -non. J’ ai un peu chaud, à cause de
l’ orage.

on sent que le petit ne veut pas laisser percer

la moindre impression. Il est simple et raide.
Richard,

essayant un ton délibéré. 

—le fait
est que le temps est éreintant !

(Paulot s’ est

remis à travailler doucement, comme si de rien
n’ était. On devine que c’ est pour cacher
courageusement les cillements de ses yeux.
Richard se lève, va à lui et lui soulève de la
main une boucle blonde sur le front. Avec
émotion.)

tu es un chic type.
il l’ embrasse brusquement. 


ACTE 2 SCENE II


les mêmes, Georget
Georget,

apparaissant à la porte du jardin,

sanglé dans un costume d’ été, strict, frais et
joli. —ouf ! Il y en a une petite trotte de
la gare, mes enfants ! C’ est gentil, hein, de
venir par cette chaleur ? Dites encore que je ne
suis pas un aminche ! B’ jour, Paulot ! Tu
travailles ? Va, va, mon vieux, que je ne
t’ interrompe pas.
Paulot,

après avoir regardé son frère. 

—oh !
J’ ai fini.
Georget. -d’ ailleurs, comme tu seras collé en
octobre de toute façon… ne te foule pas.
Richard,

souriant. 

—il me semble que tu es
bien beau.
Georget. -n’ est-ce pas ? J’ ai sorti un petit
complet ! Je n’ ai pas encore osé le mettre à
Trouville, sur la plage… je l’ essaye ici…
c’ est peut-être un peu osé ?… qu’ en penses-tu ?
Il y a le ruban du chapeau qui est d’ une audace !
Et qui me donne un peu l’ air calicot, hein ?…
Richard. -tout à fait.
Georget. -ah ! Bien ! Compris…

(s’ adressant

à son costume.)

toi, tu vas retourner dans la

malle.

(à Richard et à Paulot.) 
alors on ne

vous verra pas un peu ? Vous allez vous terrer ici
tous deux ? Venez donc un peu rigoler à Trouville.
Richard, le casino t’ attendra de huit à onze,
entends-tu ? De huit à onze, toi et ta galette.
Richard. -mais c’ est possible…
Georget,

d’ un air distrait et empressé. 

—ta
mère va bien ? J’ oubliais de te le demander.
Richard. -merci, merci.
Georget. -et M. De Rysbergue ?… naturellement.
Richard. -il tire en ce moment.
Georget. -à quoi ? La chasse n’ est pas ouverte.
Richard. -oh ! Dans la propriété… quelques
oiseaux de mer qui volent jusqu’ à Touques. Les
gardes ne peuvent rien dire.
Georget,

sentant le froid et parlant avec

volubilité et abatage. —vous ne savez pas qui
est arrivé hier aux Roches ?… la petite Mme
Stauf… et ses filles… charmantes, ses filles ;
je ne les connaissais pas. Et Stauf, lui, a
installé Adrienne Véry à deux pas, dans une
villa… il se cherche des alibis pour avoir l’ air
moins cocu. Les De Rieu sont au Continental…
tu le savais ? C’ est tout ce qu’ il y a de neuf,
je crois… oh ! Puis Mélita !… figure-toi, la
grosse Mélita, en costume de bain tonkinois, avec
des dentelles couleur orange et un maillot
lophophore… elle a l’ air d’ un pavillon de yacht…
inénarrable, mon cher !… tous les mineurs se
détournent quand ils la voient.

à ce moment, on entend dans la maison la voix

d’ Irène qui chante. La voix avance
précipitamment. Tous les trois l’ écoutent, comme
si cette voix était un personnage important.

ACTE 2 SCENE III


les mêmes, Irène

la porte de droite s’ ouvre. Irène, entre, la

chanson sur les lèvres, joyeuse, les yeux
brillants. Elle a un petit tablier blanc brodé
par-dessus sa robe.
Irène,

de la porte, en riant. 

—je ne me
trompais pas. J’ avais entendu votre voix… et votre
pas sur le sable… bonjour, Geo… vous ne savez
pas ce que je fais ?… et d’ abord, ne suis-je pas
gentille, hein, avec ce tablier de poupée ?
Georget. -vous avez l’ air Louis Xv.
Irène,

avec une grimace. 

—horreur ! Vous ne
savez pas ce que je fais ?… des pralines… des
pralines à la rose, une recette à moi ; c’ est
délicieux. Si vous êtes sage, vous en aurez…

(elle en tire une de la poche du tablier et la

croque.)

ne vous imaginez pas que c’ est à la

cuisine que j’ opère. Je fais ça sur une lampe à
esprit de vin ; et je tourne, je tourne… je dois
être toute rouge…
Georget

montre le ruban de son chapeau. 

—pas
tant que mon ruban !…
Irène,

croquant une seconde praline. 

—c’ est
vrai, vous avez un petit genre balnéaire, mon
cher…

(elle fait claquer sa langue.) 
ça vous

va très bien d’ ailleurs. Je ne vous fais pas souvent
de compliments, mais quand je m’ y mets ! à part vos
gants… ils vous aveuglent… des gants blancs, à
quatre heures, à la campagne, Georget, vous êtes
fou !
Georget. -on a une manière de me dire mes
vérités dans cette maison !
Irène. -dieu, que j’ ai chaud !
Georget. -sans doute cet affreux temps lourd.
Irène. -pouvez-vous dire ! Il fait exquis… c’ est
un temps d’ abeille. J’ adore. Nous allons sortir tout
de suite, vite. J’ ai envie de faire des kilomètres
aujourd’ hui. On va se payer une longue promenade
tous les trois, pas ?
Richard. -pour ma part, je suis fatigué.
Irène,

sans insister. 

—bon ! Georget
m’ accompagnera.

(elle le regarde dans les yeux.) 


si cela ne l’ ennuie pas trop, tout de même, ce
jeune homme.
Georget,

minaudant. 

—chère madame…
Irène,

jette une fleur de son corsage en l’ air,

au plafond, comme ça, sans raison ; puis elle
pirouette sur ses talons et se dirige vers la
porte. —je vais mettre mon chapeau… allons,
bon !…
Georget. -quoi ?
Irène,

sur le pas de la porte, la main tendue. 


—la pluie.
Georget. -un nuage qui passe. Voyez, il y en a
pour cinq minutes !
Irène. -cinq minutes ! Cinq minutes !… oh !
Que c’ est rageant !… j’ avais une envie folle de
sortir, de courir. Mes jambes se sont engourdies
à travailler.
Georget. -ça va passer. Attendons.
Irène,

le regardant. 

—je ne peux pas supporter
les déceptions.
Georget,

riant. 

—eh bien, jouons à quelque
chose… un petit jeu innocent…
Irène. -vous faites bien d’ enlever vos gants !
Dieu, qu’ ils sont laids !… donnez-moi ça ; vous ne
les remettrez plus… je vais les jeter dans le
puits.
Georget. -hé ! Hé là ! Pas de blague, rendez-les
moi…
Irène. -jamais de la vie… ils ont besoin d’ être
salis un petit peu. La pluie leur fera du bien.
Georget. -voulez-vous… j’ en ai besoin pour ce
soir !
Irène. -venez les prendre… je vous défie de les
attraper… morveux !…
Georget. -ah ! Si vous êtes polie alors…

(comme une enfant en récréation, les cheveux

brillants, le corps ravi, elle le défie du geste
et de la voix. Leurs yeux amoureux brûlent à se
fixer.)

je ne les attraperai pas ? Je ne les

attraperai pas ?

avec de petits cris de joie, des rires, elle

court et ils se cherchent de meuble en meuble,
sans voir les deux enfants, graves et accotés,
qui les considèrent sans bouger. Un moment Irène
et Georget sortent en courant.
Paulot,

les yeux fixés au dehors. 

—oh !
Richard !
Richard. -quoi ?

p16


Paulot,

pâle. 

—rien, rien.

Irène rentre poursuivie par Georget. 


Irène,

s’ arrêtant. 

—oh ! Est-il bête, il a
failli tomber !… pouce !…

(elle a les cheveux

presque défaits, le teint animé, sa poitrine se
soulève avec force.)

je n’ en peux plus ! Je

suis essoufflée !… tenez, les voilà vos gants !…

(elle tombe sur un fauteuil près de Georget. à

Georget, à voix basse.)

chez nous… pars le

premier… je te rejoindrai !…
Georget,

même jeu. 

—oui, donne-moi un
prétexte de partir.

(il fait un signe en montrant

les enfants.)

ils sont jolis maintenant… pleins

de la terre mouillée…
Irène. -Richard vous en prêtera. N’ est-ce pas ?
Richard. -certainement.

Richard a échangé quelques mots à voix basse

avec Paulot qui s’ en va.
Georget,

à la porte, montrant le ciel éclairci. 


—qu’ est-ce que je disais ?
Irène. -c’ est vrai ? Vite ! Vite ! Georget, allez
détacher le levrier noir… nous le prendrons avec
nous. Et passez devant par l’ allée des noisetiers…
je vous rejoindrai. Je vais mettre mon chapeau.

ACTE 2 SCENE IV


Irène, Richard,

seuls. 


Irène. -vraiment, je ne te comprends pas… je ne
suis pas fâchée d’ avoir envoyé Georget en avant,
pour avoir l’ occasion de te dire que ton attitude
vis-à-vis de ton ami est tout à fait inconvenante.
On n’ a pas idée d’ être ours à ce point !… enfin,
voilà un garçon qui vient nous voir exprès et se
déplace tous les jours de Trouville pour nous tenir
compagnie… en somme, c’ est très gentil, et tu le
traites avec un sans-souci extraordinaire ! Il
entre, il sort, c’ est pour toi comme s’ il
n’ existait pas. Il finira par se froisser.
Richard,

les joues empourprées. 

—tu crois ?
Irène. -j’ en suis sûre. Et l’ on se froisserait à
moins. Il est possible que la présence de votre
camarade vous ennuie, soit ; mais laissez-le moins
paraître, que diable !… avez-vous eu des
dissentiments ensemble ? Non, n’ est-ce pas ?
Richard. -aucun.
Irène. -eh bien alors, par égard pour nous tous,
je te prie désormais de mieux recevoir tes amis.
Richard,

se contenant. 

—c’ est à moi que tu
parles de la sorte ?
Irène. -à qui voudrais-tu que ce soit ? Simple
remontrance domestique dont je te prie de tenir
compte, voilà tout.
Richard,

avalant sa rage, les yeux ardents, et

un petit rire nerveux aux lèvres. —tu exagères,
je crois ?…
Irène. -du tout.
Richard. -si, si, tu es très nerveuse, depuis
quelque temps ; le premier air de la campagne te
met trop de joie en tête… c’ est ton excuse. Et,
pour que tu en arrives à me parler sur ce ton, c’ est
que tu as perdu évidemment la notion des choses…
tu te grises… tu ne vois plus…
Irène,

sévèrement. 

—Richard, veux-tu parler
plus poliment à ta mère, s’ il te plaît ?
Richard. -si, si, tu perds pied !
Irène. -Richard, assez !… tu es encore à l’ âge
de l’ obéissance, et je te le montrerai… puis

(elle hausse les épaules.) 
je vais mettre mon

chapeau… j’ inviterai probablement à dîner notre
ami et j’ espère que tu tiendras compte de mon
observation.

Richard est visiblement près d’ éclater. Il serre

les poings. Elle ne le voit pas, toute à sa joie
inconsidérée. Elle se dirige vers la porte de
gauche.
Richard. -maman !
Irène. -quoi ?…

Richard la regarde fixement, les lèvres

tremblantes, puis soudain, très calme, très
doucement, mais avec une voix ferme.
Richard. -je te prie, tu entends ?… je te prie de
ne pas aller aux Granges.
Irène,

sursautant. 

—aux Granges !… que
veux-tu dire ? Qu’ est-ce que c’ est que ça, les
Granges ?
Richard. -c’ est une petite maison à droite, sur le
chemin de la Touques, où tu vas tous les jours et
où Georget se dirige en ce moment.
Irène,

balbutiant, décontenancée. 

—qu’ est-ce
que tu veux insinuer ? Peut-être, en effet, oui,
suis-je allée par hasard…
Richard,

l’ interrompant. 

—maman…
comprends-moi… tu n’ iras pas… tu n’ iras plus
jamais aux Granges…
Irène. -je…

elle le considère, effarée ; elle suffoque. Elle

essaye de parler ; devant le regard de son fils,
elle ne peut pas. Elle tombe sur une chaise contre
la table, la tête dans ses coudes.
Richard,

émotionné, cherchant ses mots. 

—je
n’ ai pas à te juger… un fils ne juge pas sa mère.
Rien de ta vie ne me regarde… j’ ai voulu
seulement t’ avertir… je ne t’ aurais, je crois,
jamais rien dit… mais vraiment, l’ affront que tu
viens de me faire… ah ! C’ était trop ! Il
faudrait être de marbre ! Il y a près d’ un mois que
je garde seul ce secret… il ne sortira pas d’ entre
nous, je te le jure… tu peux être tranquille, mon
père ne s’ en doutera jamais… il faut qu’ il ne
s’ en doute jamais.
Irène. -ah ! Mon pauvre Richard ! Mon pauvre
enfant !

elle pleure maintenant, la tête enfouie ; on

n’ entend que ses sanglots dans le silence.
Richard. -je n’ ai pas autre chose à te dire…
voilà.

il se dirige vers la porte. 


Irène. -pourquoi t’ en aller, Richard ? à quoi
bon ? Ah ! Maintenant !… puisque c’ est à toi et
non à ton père que le sort a réservé le terrible
choc, pourquoi hypocritement nous éviter, nous fuir,
sans une parole échangée ?… ce serait trop
affreux. à mon fils, je dois l’ explication, si
possible, de ma conduite.
Richard,

secouant la tête. 

—non !
Irène. -ah ! Folle que j’ étais, en effet ! Folle
qui ne voyais pas les regards de son fils, folle qui
ne croyais même pas que cette chose fût possible !
Richard, écoute… tu vas te marier bientôt… tu
vas nous quitter… voici que la vie commence pour
toi… le passé que tu laisses derrière, qu’ il ne
soit pas trop gâté dans ta mémoire… garde-moi ton
souvenir pareil… ne juge pas trop mal ta mère…
Richard. -je répète que je n’ ai pas à te juger.
J’ adore mon père infiniment… je le vénère… mais
je sais que, dans une certaine mesure, il n’ a pas
toujours été avec toi ce qu’ il aurait dû être… il
n’ a pas toujours été bon… attentif… il t’ a
délaissée… il a eu des maîtresses… et sans doute
cela est-il suffisant pour expliquer…
Irène,

l’ interrompant. 

—non, je n’ ai pas
besoin d’ excuse… une jeune fille peut être
abusée, une femme ne l’ est pas !… seulement, je
ne sais pas, moi… c’ est allé si vite, ces quinze
dernières années !… la vie est si courte, mon
dieu ! Cela va, cela va… il me semble que c’ est
d’ hier que je t’ ai eu… je te vois encore, petit
comme ça… avec tes cheveux dans le dos. Mon
dieu ! On n’ a pas le temps de se retourner, de
comprendre ce qui se passe… est-ce que je sais,
moi, seulement ce qui me tombe là, au plein milieu
de ma vie… on m’ a mariée à ton père toute jeune…
et ensuite, les années ont filé, filé, c’ est
effrayant !… te voilà grand, maintenant ; je vais
bientôt te conduire à l’ église, et il me semble que
c’ est moi qui en sors, que j’ ai toute la vie devant
moi, que ça commence… ah ! On devrait se cacher,
je le sais bien, de ses enfants, tant qu’ on est
capable d’ être encore une amante… les enfants ne
devraient pas savoir… je te demande pardon, alors,
Richard, si je te scandalise, mais ce n’ est pas ma
faute… j’ ai un printemps en retard… tu sais, ça
arrive… regarde… nous en parlions hier, tu te
souviens ? Il y a des oiseaux qui se mettent à bâtir
leur nid très tard… on se dit : " sont-ils bêtes !
Voilà l’ automne ! " il faut nous excuser ; c’ est une
erreur de saison… vois en ta mère une chose
fragile et désolante… ferme les yeux, mon petit,
si je t’ offusque… moi, j’ ai un médaillon où il y
a des cheveux de maman quand elle avait vingt ans…
des cheveux blonds

p17


exquis… ça m’ a toujours presque choquée ; ils
sentent les baisers, ces cheveux… il faut oublier
ça, vois-tu, c’ est des impressions… et penser que
si rien de tout cela n’ est bien fameux, il faut être
bon tout de même, parce que les cœurs ont déjà
beaucoup de peine à être les cœurs qu’ ils sont !

elle éclate en sanglots. 


Richard. -tu n’ avais pas à t’ excuser… rien
n’ entache mon respect pour toi. Tout cela doit me
rester absolument étranger. Ma mère, c’ est ma mère.
Ce qu’ elle a fait, ce qui s’ est passé, échappe
complètement à mon jugement et ne me regarde pas ;
c’ est lettre morte, un voile baissé.

(avec

véhémence.)

mais ce qui me regarde, par exemple,

c’ est l’ affront fait à mon père !
Irène. -que veux-tu dire par là ?…
Richard. -l’ offense qu’ il ignore et qui insulte,
venant d’ où elle part, toute la famille et l’ amitié
trahies, voilà ce qui me concerne ! Lui, il est
forcé de sourire tous les jours à qui lui a pris
l’ honneur de son foyer… je suis là, moi, pour le
représenter.
Irène. -ah çà !… mais… Richard, tu ne m’ as
pas comprise. J’ excuse ta première impulsion, dans
l’ emportement bien naturel de la jeunesse… la
seconde sera toute de raison, de pitié, j’ en suis
sûre.
Richard,

avec emportement. 

—tu n’ as pas
imaginé, j’ espère, maman, que je toucherai
seulement une minute de plus la main de cet
individu, que je tolérerai sa présence seulement un
jour !
Irène. -il ne s’ agit pas de cela… après la
révélation que tu viens de me faire, Richard, sois
sûr que je n’ imposerai pas à ta délicatesse la
moindre situation qui la puisse blesser. Tu ne
reverras pas Georget, que peut-être dans la mesure
des circonstances obligatoires afin de ne point
éveiller les soupçons de ton père… mais tu peux
t’ en reposer sur moi, sans nulle crainte. Cette
conversation, ce qu’ elle ouvre tout à coup dans
ma conscience de nouveau tout va m’ en donner le
courage et…

(un soupir.) 
peut-être aussi la

force !… en tout cas, tu peux t’ en reposer sur moi
pour que rien ne t’ atteigne ; cela, je te le jure.
Richard. -ah ! Non, non ! Ta vie te concerne,
entendu ; arrange-t’ en. Mais nous avons un compte à
part à régler, d’ homme à homme : il sera réglé, j’ en
réponds. Comment ! Ce garçon que j’ ai introduit chez
nous, à qui j’ ai donné mon amitié et ma confiance,
qui m’ a trahi lâchement, hypocritement, qui est
venu introduire ici le déshonneur, -eh ! Oui,
appelons les choses par leur nom ! -le déshonneur
dans la maison intacte, ce gaillard-là resterait
impuni !… mais je voudrais me retenir de lui
souffleter la face que je ne le pourrais pas ! Tout
mon sang ne ferait qu’ un tour ! Non, non, c’ est un
compte particulier, en dehors de tout, qui ne ressort
que de moi ! Cela ne s’ appelle pas une réparation,
mais de la vengeance !
Irène,

poussant un cri. 

—ah !…

(elle est

droite, le doigt fixé vers le front de son fils.)
l’ ennemi !… je l’ ai vu, là, dans les yeux de mon
propre enfant !… l’ ennemi !
Richard,

se redressant. 

—le justicier, tu veux
dire.
Irène. -le justicier ! Ah ! Le grand mot !… la
jeunesse s’ en enivre, de ces mots-là ! Tu en pèseras
plus tard la vanité. écoute, Richard, la situation
est assez pénible, ne nous payons pas de phrases
creuses d’ attitudes. Appelons du fond de nous, au
contraire, tout ce que nous pouvons de sagesse,
sans excès mais sans faiblesse. Tâche de bien
comprendre ceci, posément et sagement : je t’ ai
élevé, je t’ ai consacré mes années, avec un amour et
un dévouement de tous les instants ; te voici
grand ; maintenant, tu vas bientôt voler de tes
propres ailes, partir… au mois d’ octobre tu seras
marié, tu vas aimer à ton tour, fonder une famille
nouvelle ; j’ ai accompli mon devoir vis-à-vis de
toi, ma fonction de mère est terminée. Va vers ta
vie. Ne retourne pas la tête. Ce que tu laisses
derrière ne t’ appartient plus. Dis-toi cela qui est
la vérité… et va ! Nous sommes quittes !
Richard. -et puis j’ ai eu tort de dire le moindre
mot là-dessus… je me suis emballé ; je rétracte.
Irène. -tais-toi ! Tais-toi ! Que comptes-tu
faire ?
Richard. -ça me regarde.
Irène. -moi aussi… réponds, réponds… mais,
malheureux, ce n’ est pas possible ! Tu es d’ une
force exceptionnelle aux armes… je l’ ai voulu
ainsi !… lui ne pourrait pas se défendre, il ne
se défendrait pas, je le connais ; ce serait un
crime abominable !… Richard, tu ne vas pas te
battre !
Richard. -je n’ ai pas dit cela !… je n’ ai rien
dit. D’ ailleurs, rassure-toi, en tout cas, ta
personne sera écartée soigneusement.
Irène. -je te défends de te battre !…
Richard. -ah ! Je t’ en prie, maman, assez !… on
a ça dans le sang ou on ne l’ a pas ! On ne discute
pas ces sentiments-là, d’ abord. Et mettons que je
n’ aie rien dit… d’ ailleurs oui… tu as raison…
je réfléchirai.
Irène,

avec désespoir. 

—écoute… je te
promets, je te jure que tu ne le verras plus. Je ne
peux pas mieux dire, mon dieu !… que je ne le
verrai plus même…
Richard. -eh bien… oui… oui… je réfléchirai.
Irène. -tu mens ! Je vois bien que tu mens !
Pour ne pas m’ effrayer… songe que c’ est moi la
coupable. Tu parles de justice ! Songe ! S’ il y a
une punition, elle est pour moi ! C’ est un enfant,
lui… un vrai enfant… tu commettrais un
assassinat !
Richard. -ce n’ est pas pour moi que tu as peur !
Irène. -calme-moi, Richard… je ne devrais pas
te montrer cette anxiété… mais que veux-tu, on n’ a
pas le cœur tout d’ une pièce… on en a des
morceaux qui appartiennent à tous ceux qu’ on aime…
il faut avoir pitié…
Richard. -là, là… c’ est entendu !… calme-toi,
calme-toi… puisque je te dis…
Irène. -pour moi, Richard, pour moi, je t’ en
supplie…

(elle est presque à genoux, les yeux

cramponnés, le geste errant. Tout à coup, elle se
lève, brusque, d’ un bond.)

ah ! Malheureux !

Malheureux ! Je vois dans tes yeux la résolution
implacable… tu verras, tu aimeras un jour… que
dis-je ? Tu aimeras !… un jour à ton tour, tu
subiras la force de ton cœur… tu souffriras…
puisses-tu te rappeler alors… et qu’ il ne soit
pas trop tard !
Richard. -mère…
Irène. -Richard, écoute… ne fais rien…

(elle halette.) 
c’ est le grand amour de ma vie.

Richard. -mais je…
Irène,

avec passion. 

—ne cherche pas à
comprendre… ce que tu ne peux pas comprendre,
comment une femme se sent assez affolée, acculée à
assez d’ effroi pour laisser échapper un cri pareil
de sa poitrine devant son fils… comment il se
fait qu’ un enfant, un insignifiant camarade pour toi,
soit pour moi la source vive de ma vie, tout le
tressaillement de ma poitrine ; mais crois-le !…
bouche-toi les yeux, sans comprendre ; sauve-toi de
cette flamme… et laisse-moi !
Richard. -voilà père.

M. De Rysbergue entre par la porte du jardin. 


ACTE 2 SCENE V


les mêmes, Rysbergue

Irène s’ est vivement détournée et se compose

un visage.
Rysbergue. -qu’ est-ce qu’ il y a ?

(il considère

leur trouble et les yeux mouillés de sa femme.)
tu fais encore pleurer ta mère, à ton âge,
garnement ?
Irène,

se levant vivement. 

—ce n’ est rien, ce
n’ est rien !
Rysbergue,

avec des regards détournés. 

—qu’ y
a-t-il ? Des fâcheries entre vous ?
Irène. -à peine… ne t’ occupe pas.

elle sort par la gauche, sans retourner le visage

vers son mari.
Rysbergue,

à son fils, lui montrant Irène qui

s’ en va. —tu vois ! Je ne puis admettre que,
si quelque lubie te passe par la tête, ta mère nous
en ressorte les yeux rougis.
Richard. -mais il n’ y a là rien d’ important.

p18


Rysbergue,

l’ interrompant en posant sur une

table le fusil et la carnassière qu’ il portait
en bandoulière. —deux mouettes… ce
passe-temps est idiot… je me suis amusé,
en plus, à tirer sur une couleuvre d’ eau… c’ est
intelligent, hein ?

(il rit.) 
ah ! Au fait… je

viens, au bout du parc, de rencontrer Georget.
Richard. -ah !
Rysbergue. -oui. Nous avons causé un peu. Il est
décidément très intelligent, ce garçon… déjà une
compréhension saine des affaires… nous avons eu
tort de le négliger. Qu’ en dis-tu ?
Richard. -je dis que…
Rysbergue,

l’ interrompant. 

—grand tort !… on
cherche des valeurs très loin, parfois, alors qu’ on
les a sous la main. Et il est utile d’ intéresser de
tout jeunes gens à notre industrie pour que plus
tard ils connaissent les rouages comme de vieux
routiers. Aussi je t’ annonce une résolution qui ne
sera pas sans te faire plaisir… à la rentrée, je
compte mettre ton ami Georget au bureau, à la
place de Waldteufel qui s’ en va… déjà, je viens
de lui soumettre ce projet. Il a accepté avec
empressement.
Richard. -tu dis ?… voyons père, tu te moques
de moi ! C’ est un projet insensé, fou…
Rysbergue,

interrompant. 

—pourquoi ?… ah çà,
je croyais te faire plaisir.
Richard. -tu t’ amuses… à quoi rime cette
résolution soudaine et absurde ?… Georget ! Ce
serait risible !… il est aussi fait pour les
affaires que…
Rysbergue. -que bien d’ autres. Tu verras. Nous
nous servons trop d’ ingénieurs ; on se sert toujours
trop d’ ingénieurs… je ne me trompe pas sur la
valeur de ce garçon. La jugeotte est bonne.
Richard. -d’ abord, il est appelé par son service
militaire…
Rysbergue. -en novembre seulement… d’ ici là
il prendra le pli. Et puis nous lui ferons avoir
des congés.
Richard. -tu lui donnerais le poste de
Waldteufel ? C’ est trouvé.
Rysbergue. -et plus tard, s’ il réussit, je
l’ intéresserai de façon plus particulière à nos
affaires… allons, voilà qui est dit ; le mois
prochain il aura son bureau non loin du tien ; vous
pourrez griller des cigarettes ensemble, tout en
causant d’ exploitation, hé ! Hé !…
Richard,

haussant les épaules. 

—d’ abord je suis
bien bon de m’ inquiéter… j’ y aurai mis ordre
auparavant.
Rysbergue. -plaît-il ? Alors, désormais je dis :
je veux, -et cela suffit !
Richard. -j’ aimerais mieux ne plus mettre les
pieds au bureau !
Rysbergue. -bah ? Mon garçon, il y a donc quelque
chose qui cloche entre vous ?
Richard. -un compte à régler, peut-être.
Rysbergue. -eh bien, les bons comptes font les
bons amis. La râclée passée, tout ne s’ en portera
que mieux.
Richard. -cessons ce genre de plaisanteries.
Rysbergue,

s’ approchant de lui. 

—non… non.
Tu as quelque chose sur le cœur, Richard : dis-le
moi.
Richard,

battant en retraite. 

—des
bagatelles… sans conséquence…

Irène rentre, chapeautée. Elle passe rapide et se

dirige vers le jardin.

ACTE 2 SCENE VI


les mêmes, Irène
Rysbergue. -tu sors ?
Irène. -un petit peu…
Rysbergue,

d’ un air détaché. 

—tu tiens à
sortir ?
Irène. -pas le moins du monde… au contraire
même, si cela peut te faire plaisir que je reste…
je n’ avais rien à faire.
Rysbergue. -c’ est ça… seulement c’ est impoli
ce que je te fais faire là.
Irène. -pourquoi donc ?
Rysbergue. -je viens de rencontrer Georget qui
m’ a dit qu’ il te devançait dans l’ allée des
noisetiers… il va t’ attendre, ce pauvre garçon.
Irène. -oh ! Bien ! Il se promènera tout seul ;
il a l’ habitude.

elle enlève son chapeau. 


Rysbergue. -c’ est égal !… tiens, pendant que
vous allez vous réconcilier, ton fils et toi, -car
je ne vous conseille pas de rester sur des
malentendus, -je vais lui tenir compagnie à
Georget… j’ ai des choses à lui dire… et l’ on
bavardera avec ce bon petit jeune homme.
Irène,

inquiète, regarde son fils. D’ un air

distrait à son mari. —mais, je croyais que
vous n’ aviez jamais de conversation sérieuse
ensemble.
Rysbergue. -on change… nous manquions de
sujets…

(il va à son fusil comme pour le

remettre en bandoulière.)

allons !
il se dirige vers la porte. 


Irène,

se levant en sursaut. 

—je t’ accompagne.
Rysbergue. -tu avais décidé de ne pas sortir.
Irène. -j’ aime autant t’ accompagner. Nous n’ avons,
je t’ assure, Richard et moi, plus rien à nous
dire.
Rysbergue. -tu vois, Richard, comme tu rends
ta mère nerveuse… et craintive de tout.
Irène. -craintive, pourquoi ?
Rysbergue

pose son fusil. Il se met entre

Irène et Richard et les prend par les
épaules. —voyons… vous avez des querelles ?
Ce n’ est pas bien. Racontez-moi çà, hein ? On n’ a
rien de caché pour moi, n’ est-ce pas ?
Richard,

essayant de rire. 

—des discussions
de domestiques, qu’ est-ce que ça peut te faire ?
Irène,

avec un sourire contracté. 

—oui,
n’ est-ce pas, Richard ?…
Rysbergue. -ce n’ est pas bien de ne pas me donner
la part de vos soucis… c’ est donc si grave ?…
un gros secret qui vous pèse ? Dites-le-moi ?
Irène. -je te raconterai. Viens, sortons.
Rysbergue. -pourquoi trembles-tu ?… mais oui,
comme une feuille. Oh ! Comme il doit être lourd
et étouffant, ce secret-là, et, pour me le cacher,
comme il faut avoir peur de moi !
Irène. -que veux-tu dire ? Tu es fou !
Rysbergue. -malheureuse ! Le secret qui est
entre vous, tu ne vois donc pas que je le connais
maintenant ?

(montrant Richard.) 
ton fils

vient de me le révéler.
Irène,

dans un cri. 

—que veux-tu dire ?
Richard,

en même temps qu’ elle. 

—mère, je ne
comprends pas…
Rysbergue,

l’ interrompant. 

—oui, tu me l’ as
crié par ton silence, par tes yeux, par tout ton
brave petit cœur qu’ on a offensé et que je voyais
trépigner de colère, tandis que j’ inventais cette
imbécile histoire pour épier la flamme dans tes
yeux !… depuis huit jours, cette folle
hypothèse m’ était apparue, mais ma raison se
refusait à l’ admettre. Je me disais : " une preuve
de la trahison, une preuve logique, il n’ y en a
pas ". Quand je suis entré, là, tout à l’ heure, vous
me l’ avez donnée subite, effrayante ! Oh ! Votre
attitude !… oh ! Tes yeux rouges et glacés de
tout à l’ heure, ce qu’ ils révélaient ! Ainsi ton
fils était ton confident ! Tu as sali ton fils de
cet aveu, tu le faisais vivre avec ce secret ! Quelle
horreur !

(tout à coup.) 
et l’ autre, l’ autre…

ah ! Celui-là, par exemple !…

il se précipite vers la porte du jardin. Irène la

barre.
Richard,

retenant son père. 

—père, père,
voyons, du calme… dans cet état d’ agitation, tu
ne serais plus maître de toi !…
Rysbergue,

essayant de se dégager. 

—laisse-moi !
Je sais où il est ! Je vais le rejoindre.
Irène. -ne passe pas ! Que veux-tu faire ? Tu as
la coupable sous la main…
Richard. -père !
Rysbergue. -je suis maître de ma vie et de mon
honneur !
Richard,

l’ entraînant. 

—ton honneur ? Tu veux
dire le nôtre ! Père, ce n’ est ni de ton âge, ni
de ton

p19


rang, de te colleter avec cet individu. Ressaisis
ta dignité. Tu seras vengé…
Rysbergue. -je n’ en céderai la joie à personne…
ah ! La canaille !… attends un peu, que je le
prenne à la gorge.

(il s’ élance. Irène,

épouvantée, contre la porte.)
Irène. -écoutez… pas lui… pas lui !… c’ est
moi qui t’ ai trompé, Jacques !… c’ est moi que
tu dois accabler de ta colère. Pourquoi ne le
fais-tu pas ? Pourquoi n’ as-tu pas même un cri,
une insulte pour celle qui te trahit ?
Rysbergue. -comment oses-tu, malheureuse !…
Irène. -eh ! Oui, je dis que, s’ il te restait
l’ ombre d’ amour pour moi, tu m’ aurais, depuis
cinq minutes, jetée à terre. Mais tu ne m’ aimes
plus ; alors, tes yeux sont fixés au dehors, là,
vers ce petit que vous avez condamné. Non, non !
C’ est moi qu’ il faut frapper, Jacques, Jacques !
Car c’ est moi qui t’ ai trahi et, sache-le, c’ est
moi qui me suis donnée librement, volontairement et
avec joie !… si, après ce cri-là, tu ne me tues
pas, tu n’ es qu’ un lâche !
Rysbergue. -je te devine, tu voudrais détourner
ma colère sur toi, pour que ton amant soit
épargné. Non, il ne le sera pas, il ne peut pas
l’ être, car il y a ici en cause plus qu’ une
trahison d’ amour, en effet…

(montrant son

fils.)

la présence lamentable de ton fils en est

le témoignage ! Ce qui est offensé… et de quelle
façon ! Pour que nous en soyons là, que notre
enfant nous écoute et nous juge, c’ est une chose
plus haute que notre amour passé, fini…
Irène. -notre amour est mort, dis-tu ? Ah ! Cela
seul suffit, Jacques, que parles-tu d’ autre chose ?
Rysbergue. -si, il y a mon nom, mon honneur, mon
foyer ! Et, ces droits-là, tu vas les connaître,
car ils ne font pas grâce.
Irène. -depuis une heure, je n’ entends parler que
de justice, de droits de la famille, de devoirs. On
dirait la discussion d’ un traité ! Il n’ y a qu’ une
chose qui compte : nos cœurs ! Oui, je me suis
mal conduite, je t’ ai trahi… oui ! Je suis cent
fois coupable de cela… souffres-tu ? Alors
frappe-moi, car je l’ ai mérité.
Rysbergue. -tu te trompes ! Il n’ y a pas que
ces souffrances ni ces vengeances ! Il y en a de
plus hautes ! Ce sont celles qui naissent des
droits acquis de la famille…
Irène. -la famille, allons donc ! Vous allez
tuer cet enfant au nom de la famille et de
l’ honneur !… des justiciers, si c’ est cela la
famille, alors mensonge, mensonge !… il faut une
de ces épreuves où la vie vous accule, comme vous
m’ acculez contre des parois effroyables pour le
sentir aussi nettement tout à coup !
Rysbergue,

à son fils. 

—retire-toi…
laisse-nous, ta mère et moi.

Richard fait un mouvement pour se retirer. 


Irène,

haussant les épaules. 

—pudeur tardive
vraiment ! Ce fils qui n’ allègue plus que des
droits d’ homme, qu’ il reste ! Il peut entendre
souffrir la femme, -la mère n’ est plus !…
Rysbergue. -pauvre égarée ! Tu ne reconnais
pas les tiens… si tu te voyais !… tu es comme
ces bêtes sous l’ empire d’ un instinct de protection
passager qui se précipitent, folles, sur ceux qu’ elles
aimaient la veille, comme sur des ennemis
imaginaires…
Irène. -ce qu’ elles défendent, ces bêtes, c’ est
leur petit, c’ est leur chair.

(à son fils.) 
j’ ai

été pour toi cette bête folle, Richard, quand tu
étais mon petit. Je n’ aurais eu que de la pitié et
de l’ amour pour toi-dans n’ importe quelle
circonstance… et ma passion, je t’ en réponds,
aurait parlé plus haut que ne parle maintenant ta
justice ! Je me serais fait tuer pour toi sans
discuter… maintenant, c’ est vous qui faites
renaître cet instinct-là dans mes entrailles pour un
amour coupable, -soit, -mais que vous me forcez
à défendre et que je défendrai de toutes mes forces,
je vous en avertis… essayez !…

(elle s’ agrippe

à la porte, dressée, presque terrible.)

p20


Rysbergue. -eh bien, si tu veux être frappée
seule, tu le seras !
Irène. -à la bonne heure !
Rysbergue. -mais pas comme tu l’ entends ! Je
ne suis point un mari qui tue sa femme. Depuis
un quart d’ heure tu te méprends étrangement ; tes
nerfs t’ affolent et t’ abusent. Puisque tu nous
reproches comme un crime de vouloir châtier ce petit
misérable, j’ abandonne toute expiation ; sois
heureuse ! Seulement, puisque aussi tu répudies les
liens les plus saints de la femme et de la mère,
puisque tu bafoues et jettes un défi pareil aux
tiens, à ta famille… hors les lois, hors le
monde !…
Irène,

l’ interrompant. 

—ah ! Le monde !…
c’ est lui qui m’ est égal !…
Rysbergue,

continuant. 

—tu trouveras juste
et bon qu’ à cette famille tu ne fasses plus jamais
appel ! Elle ne te répondra pas ! Tu peux partir,
si tu le veux… tu romps, mais c’ est pour
toujours ! Sache-le… tu es avertie, et tu as
encore le choix.
Irène. -c’ est tout choisi.
Rysbergue. -alors, passe immédiatement ce seuil
que tu ne franchiras plus jamais…

(le poing

dressé.)

va-t’ en ! Va-t’ en donc ! 
(il la

pousse et referme brutalement la porte du jardin
derrière elle. -Richard veut se précipiter vers
sa mère. -d’ un geste impérieux, son père l’ en
empêche.)

toi, reste-là !… c’ est fini !…
rideau 


ACTE 3 SCENE I


une maison d’ habitation à El Biar, sur les

coteaux d’ Alger. C’ est la salle à manger avec
vaste ouverture sur la terrasse et le jardin,
bourré de roses et de géraniums. Des glycines
battent au vent sur la porte. Très loin on
aperçoit la mer. -le soleil se couche sur Alger.
—la salle à manger, à l’ orientale, est tout à la
chaux blanche, avec seulement de vieilles
céramiques qui font le tour de la pièce. On
aperçoit dans tous les coins, au plafond, des
guirlandes de fleurs fraîches, un peu comme pour
les processions. -des coussins liberty mettent
partout leur note acidulée. -Irène mange sur
une table d’ ébène, sans nappe.
Irène, un domestique,

puis 
Louisa

Irène,

à un domestique. 

—la suite !…
monsieur ne rentrera probablement plus dîner… je
ne comprends pas… il n’ avait pas averti ?
Le Domestique. -non, madame.
Irène. -à quelle heure le cocher avait-il ordre
d’ aller chercher monsieur ?
Le Domestique. -comme d’ habitude, il devait être
à la caserne à cinq heures.
Irène. -quelle voiture Jean a-t-il prise ?
Le Domestique. -la victoria, madame, attelée à
deux.
Irène. -à la bonne heure ! Avec un seul cheval
nous avons mis plus de vingt-cinq minutes pour
monter d’ Alger, le même temps que par le tramway.

(à Louisa qui entre.) 
ah ! Louisa ! Est-ce que

vous avez mis le manteau de monsieur dans la
victoria ? Je vous l’ avais recommandé. Il fait un
peu froid au tournant d’ El Biar avec le vent de
la mer qui monte.
Louisa. -non, madame. Monsieur m’ a attrapée la
dernière fois en me disant qu’ un macfarlane ce
n’ était pas d’ ordonnance et qu’ il n’ était pas un
soldat en sucre.
Irène. -si, si… voilà où est son erreur. Enfin !
Pourvu qu’ il n’ attrape pas mal !

(tout en

mangeant, elle regarde la pendule.)

huit

heures… il ne dînera pas… c’ est dommage !
Louisa,

s’ approchant de la table. 

—madame
s’ ennuie à dîner seule ?
Irène. -oh ! Ce n’ est pas pour ça. Je lui avais
fait faire des sorbets à l’ orange qu’ il aime tant.
Louisa. -madame se trompe ; il ne les aime pas
à l’ orange. C’ est à la violette qu’ il les aime…
madame ne se souvient pas ?
Irène. -c’ est vrai, suis-je bête ! Eh bien, alors
tant mieux, vous voyez, qu’ il ait dîné à Alger !
Il y a une providence, évidemment.

(au domestique

qui passe un plat.)

qu’ est-ce que c’ est que ça ?

Le Domestique. -ce sont de petites pommes de
terre de la propriété.
Irène. -du jardin ?

(à la femme de chambre.) 


admirable ! Croyez-vous, Louisa, quelles amours !
Est-ce qu’ elles sont aussi petites quand elles sont
vivantes ? Jamais je n’ aurais cru que notre jardin
produirait comme il produit. Faudra envoyer ça au
concours agricole d’ El Biar.

(montrant les

guirlandes aux quatre coins de la pièce.)
pourvu qu’ il rentre, monsieur… nous en serions
pour nos frais.
Louisa. -ah ! Oui, les lampes de fleurs ! Madame
peut être tranquille ; monsieur rentrera. Il a
sûrement demandé la permission de minuit, puisqu’ on
doit voir, ce soir, à onze heures trente-cinq, la
fameuse éclipse de lune avec miss Deacon et sa
mère. Madame se souvient ?
Irène. -c’ est vrai. Je n’ y pensais déjà plus !
Dieu, que c’ est ennuyeux ! Voilà ma soirée gâtée.
Il y a trop d’ américaines à El Biar. Il y a trop
d’ américaines partout d’ ailleurs. Je vous demande
un peu pourquoi toutes les américaines ne restent
pas en Amérique !

(on entend dehors, du côté

du jardin, de lointains bruits de voix rieuses.)
tenez, écoutez là ! " play ". Comment, elles jouent
encore au tennis à huit heures du soir !… enfin,
je leur pardonne les bruits qui viennent de leur
jardin, à cause de l’ odeur de leurs vieux orangers.
En ce moment, c’ est exquis… vous sentez, Louisa ?
Louisa. -oh ! Madame, moi, la fleur d’ oranger, ça
ne m’ emballe pas. Je trouve qu’ on fait beaucoup de
chichi pour cette fleur-là. Je me disais toujours
que ça devait être mieux sur les arbres que sur
les robes de mariage ; mais, depuis que j’ en vois
tant, je trouve que ça fait encore bien mieux sur
les robes de mariage.
Irène. -c’ est une opinion de couturière qui a sa
poésie. En attendant, tournez le bouton pour voir
si l’ électricien a bien donné le courant.

la femme de chambre tourne un bouton électrique.

toutes les guirlandes s’ embrasent. Les lampes sont
cachées dans les fleurs.
Louisa. -ce sera superbe, madame, quand il fera
tout à fait nuit.
Irène. -n’ est-ce pas ? C’ est assez réussi…
Louisa. -le jardinier a eu beaucoup de mal à se
procurer les ibiscus et autant de bougainvilleas.
Irène. -oh ! J’ entends la voiture. Vite, voilà
monsieur ! éteignez.

(Louisa éteint les

guirlandes. Irène se lève vite. Elle va sur le
seuil et fait des gestes en l’ air avec sa
serviette.)

eh bien, quoi ? Chéri, tu as dîné ?

La Voix De Georget,

dehors. 

—ne m’ en
parle pas ! Cette brute de margi à qui il a fallu
que j’ offre à dîner !… je me sauve seulement à la
minute… oui, oui, vous pouvez dételer. à minuit…
le cheval alezan…

ACTE 3 SCENE II


Irène, Georget

il est en uniforme de chasseur d’ Afrique. à son

entrée, Irène se recule, le considère une
seconde et part d’ un grand éclat de rire. Georget
fronce les sourcils.
Irène. -écoute, je ne peux pas encore m’ y
habituer…

p21


ne me gronde pas, je ne le fais pas exprès. Mais ils
ont l’ air de t’ avoir déguisé, mon pauvre amour !…
Georget,

vexé. 

—ça tombe à pic tes
plaisanteries !
Irène,

se jetant à son cou. 

—pardon, pardon,
mon petit chéri, je ne recommencerai plus. Je te
jure que c’ est la dernière fois… je serai bien
sage !… puisque je te le jure ! Il n’ y a pas de
ma faute. Moi, je n’ ai pas l’ esprit militaire…
tu comprends, dans mon cœur, moi, je te vois avec
des grandes soies bleu pâle, comme un jeune
seigneur de Van Dyck… alors…
Georget. -justement… je finirai par avoir l’ air
d’ un militaire d’ opéra-comique, en conciliant les
goûts de ma maîtresse et ceux de ma patrie… il
vient de recevoir un savon de son colonel, ton
Van Dyck, qui se porte bien !
Irène. -non ? Pourquoi ? Quel toupet !…
Georget. -il m’ a dit que je dépassais la mesure,
qu’ il n’ avait jamais vu un soldat se faire amener
au quartier en voiture à deux chevaux.
Irène,

avec indignation. 

—il voudrait peut-être
que tu ailles à pied d’ El Biar ! Vieille
baderne !… je connais justement la cousine du
gouverneur qui est très en cour et je…
Georget,

l’ interrompant. 

—oh ! Non, non ! Je
t’ en prie, ne t’ en mêle pas… avec ta compréhension
des choses militaires !… et puis le colon m’ a
encore dit qu’ il savait que je jouais beaucoup dans
les cercles et que ma maîtresse s’ affichait trop
avec moi.
Irène. -il ne voudrait pourtant pas que je
m’ affiche avec un autre pour lui faire plaisir.
Georget. -c’ est ce que j’ ai failli lui répondre.
Il m’ a encore dit que lorsqu’ on portait un nom
illustre comme le mien dans les fastes de l’ armée,
etc., etc…
Irène. -alors, qu’ as-tu répondu ?
Georget. -j’ ai répondu, que, précisément, je me
conduisais comme un fils de famille doit se conduire
au régiment et que, si l’ on voulait républicaniser
l’ armée, j’ étais décidé à m’ y opposer, en ce qui me
concerne, dans la mesure de tous mes moyens.
Irène. -alors, il t’ a flanqué quinze jours de
salle de police ?
Georget. -non. Il a souri. La politique m’ avait
sauvé encore une fois !… du coup, j’ ai offert
prudemment à dîner au margi… je me suis sauvé aux
liqueurs et me voilà… et, au lieu des effusions
bien naturelles que j’ attendais, je reçois…
Irène,

se rejetant à son cou. 

—si l’ on peut
dire ! D’ abord, au fond, tu es charmant de la sorte.
C’ est autre chose. Tu as du chic.
Georget. -c’ est ce qu’ on me dit tous les jours
dans la rue.
Irène. -et puis il faut bien se blaguer un peu,
hein ? On ne peut pas toujours être sérieux.
Georget,

avec timidité. 

—enfin… je vais
passer un veston tout de même…

(mouvement de

rire d’ Irène.)

mais simplement parce que je

suis couvert de poussière. La route était un
tourbillon avec le vent du soir. Réserve-moi un
peu de dessert.

(s’ approchant de la table.) 


c’ est bon, ça ?
Irène. -tu m’ en diras des nouvelles. Va…
Georget,

sort en appelant le domestique. 


—Charles !

ACTE 3 SCENE III


Irène, Louisa
Irène,

à Louisa qui est rentrée. 

—monsieur
n’ a pas remarqué les fleurs… tant mieux !

(Louisa a un grand carton sous le bras ; elle le

déballe.)

qu’ est-ce que c’ est ? 
(elle

s’ approche.)

ah ! Les écharpes égyptiennes.

Enfin ! La bonne femme vient de les apporter ?
Louisa. -elle a dit que madame choisisse celle
qu’ elle voudra. Elle en a mis trois.

(Irène en essaye un. Elle a défait son peignoir

léger.)
Irène. -tenez, aidez-moi. Voilà comment on
l’ accroche sur la poitrine…

(parlant à la porte

ouverte.)

Geo, on m’ a apporté de vieux voiles

de mariée égyptiens.
Voix De Georget. -ah ! Parfait !
Irène. -tu verras comme ils sont exquis… celui
que j’ essaye sent le benjoin et l’ encens. Il a
servi sûrement… il a couvert d’ autres épaules…
et s’ en souvient.
Louisa. -ah ! Ben, vrai, le drôle de voile de
noces !
Irène. -on les porte ainsi… là-bas.
Louisa. -il ne ressemble guère aux nôtres…
quand je dis aux nôtres… je veux dire, du moins,
celui que… par exemple… madame…
Irène,

vivement. 

—oui… oui… c’ est celui-là,
voyez-vous-rose et d’ argent-avec toutes ses
étoiles, que je garderai… vous rendrez les autres.
Louisa. -c’ est le plus joli.
Irène,

serrant d’ un joli mouvement sa gorge nue

sous le voile rose, et les yeux voluptueusement
clos. —je ne sais pas, mais c’ est le mien.

(entendant les pas de Georget.) 
attention à la

manœuvre… une, deux… trois…

les fleurs se rallument, partout. 


ACTE 3 SCENE IV


les mêmes, Georget
Irène,

battant des mains. 

—hein ? Qu’ en
dis-tu ?
Georget. -épatant ! C’ est féerique ! Et d’ une
couleur adorable…
Irène. -j’ ai fait arranger ça ce matin par
l’ électricien qui est venu poser les fils de la
salle de bains… tu vois, c’ est très simple, des
ampoules dans des fleurs.
Georget. -mais il fallait avoir le goût de
l’ assortiment.
Irène. -voilà ! Je n’ ai rien à faire pendant que
tu es à la caserne… il faut bien que je m’ amuse…
et maintenant, mange ! Tout à l’ heure tu n’ aurais
plus faim. Qu’ est-ce que tu guignais ?
Georget,

s’ approchant de la table et montrant un

fruit. —ça

(puis désignant du doigt la gorge

d’ Irène, entr’ ouverte, sous le voile.)

et ça…

Irène,

lui servant le fruit. 

—prends

(puis

elle s’ approche de lui le cou levé.)

et prends.
il l’ embrasse sur un coin de chair rose. 


Georget,

après s’ être assis à la table. 

—ah !
Qu’ il fait doux d’ être chez soi, tout de même ! Je
me sens une âme bourgeoise que mon pays, hélas ! Ne
sait pas apprécier.
Irène. -ah ! Oui qu’ on est heureux, dis, dis ?
Je ne rêvais pas un tel bonheur.

(tout à coup,

effrayée de ce qu’ elle a dit.)

mon dieu, touche

du bois, vite !
Georget. -le pied de la table ?… c’ est bon tout
de même ?…
Irène. -tiens, pourquoi pas !
Georget. -alors, tu ne te fiches plus de ton
pauvre bleu ?
Irène. -j’ adore le bleu.
Georget. -terrible ! Qu’ est-ce qui te rend si
bête ?…
Irène. -l’ amour ! Le pauvre, absurde et doux
amour !… ah ! L’ heure adorable, chéri ! Je les
goûte en avare, ces heures… je les respire comme
des pêches… voilà notre soir, notre beau soir qui
monte, qui entre par les fenêtres… le coucher du
soleil arrive en même temps que toi tous les jours ;
c’ est un phénomène naturel dont il me semble que je
ne pourrai plus jamais me passer, quand tu auras
fini ton service et qu’ il nous faudra quitter mon
paradis potager, et ma colline et tout ce que je
lui laisserai !…
Georget. -rien ne nous obligera à nous en aller,
d’ ailleurs…
Irène. -si, vois-tu ! Il y a des forces supérieures
à nous-mêmes qui nous chassent toujours en avant…
en avant ! Il faudrait pouvoir arrêter les minutes
ineffables ! On les prolonge, mais ce n’ est plus la
même chose ! Jamais plus je ne retrouverai ce
moment unique, bête et charmant de ton existence qui
est un signet si étonnamment précis parmi les
feuilles éparses des années… arrête-toi donc,
soleil !
Georget. -si tu y tiens absolument je peux faire
trois ans de service, tu sais ?… ma galanterie ne
connaît pas de bornes.
Irène. -bah ! Après cela ce sera autre chose…
d’ autres formes de nous-mêmes… mange, va, mon
petit,

p22


mange, ne m’ écoute pas radoter. J’ aime te voir
avoir faim, avoir bien faim… tiens, encore un
fruit, tu veux ?
Georget. -il est de chez nous ?
Irène,

extasiée. 

—de chez nous ! Comme tu as
bien dit cela !… oui, de chez nous, de notre
boîte… avoue qu’ elle est exquise, notre maison,
quand on la voit de la route, en montant… elle dit
bien ce qu’ elle est, hein ? Elle est positivement
plus tendre que les autres dans le feuillage… avec
le bruit gai de sa fontaine et de ses oiseaux…
Georget. -tu es lyrique, mais juste.
Irène. -je suis lyrique parce que je réalise un
rêve, le grand, grand rêve ! Je suis lyrique pour la
maison parce que je n’ en ai jamais eu qu’ une :
celle-ci.
Georget. -ingrate ! Et les nôtres d’ avant… elles
ont eu leur bon.
Irène. -non, non, elles n’ existaient pas : nous
n’ y étions pas ensemble ; nous les volions… ces
choses-là se passaient avant moi, je ne m’ en
souviens pas… je ne me souviens de rien…
maintenant seulement j’ existe… mon corps est
nouveau ! Il me semble que je vivais dans des gaines
à l’ ombre ; maintenant tout mon être est libre. Je
pousse… la cosse est craquée…
Georget,

montrant en souriant sa robe lâche, où

elle paraît effectivement très nue. —et bien
craquée encore !… je ne m’ en plains pas… c’ est
vrai, tu es autre ; tu n’ es plus la même maîtresse…
ce n’ est pas l’ hiver dernier dans tes salons de
l’ avenue Friedland que tu aurais osé une toilette
pareille !
Irène. -ajoute tout de suite que je m’ encanaille !…
ah ! Si tu savais la joie que j’ éprouve ! Je peux
dire à mes bras : vous êtes libres d’ être nus, d’ être
beaux, d’ être roses ; ne vous gênez pas… ces
petits doigts-là craignaient les bagues trop
chargées, ma gorge les parfums trop forts ;
maintenant, je ne suis plus que de l’ amour. J’ ai les
ongles trop faits, les veines plus poudrées, les
vêtements indécents, communs et lâches… et je
laisse aller tout le corps, libre, heureux, de ta
maîtresse, comme un bouquet trop serré qui se
dénoue tout à coup… dieu qu’ il fait bon !
Georget. -ah ! Quelle griserie monte de toi et de
tes paroles. Oui… c’ est autre chose… tu nous
laisses dans une atmosphère extraordinaire qu’ on
emporte ensuite avec soi, partout, et qui enivre les
heures les plus banales de la journée… à ce point
que…
Irène. -que d’ autres en profiteraient ?
Georget. -non… mais presque.

(le domestique

entre.)

prends garde !

Irène,

sans enlever ses bras autour du cou de

Georget. —par exemple ! C’ est un souvenir
d’ esclavage ! Prendre garde à quoi ? Laisse-moi
savourer en paix les privilèges de mon déshonneur.

elle reste enlacée devant le domestique. 


Georget. -qu’ est-ce que c’ est ?
Le Domestique. -un livre que Mlle Deacon envoie
à monsieur.
Georget. -ah ! Au fait !…

(à Irène.) 
oh !

Rien… un roman dont elle me parlait hier et qu’ elle
avait promis de me prêter. C’ est sans aucune
importance… pourquoi t’ en vas-tu ?
Irène. -moi ? Je ne m’ en vais pas…
Georget. -si, pour une raison ou une autre, tu
trouves qu’ on se voit trop…
Irène. -mais tu es fou, chéri !
Georget. -non, non, tu as tiqué quand on a
apporté le livre.
Irène. -je n’ ai pas tiqué du tout… tu te
trompes, mon chou… que veux-tu que ça me fasse ?
Je la trouve charmante, notre voisine… très
distinguée… un peu snob, mais charmante.
Georget. -oui, un peu snob… il faut penser
qu’ elle est cousine par alliance du président des
états-Unis. Elle croit que cela lui crée des
titres au respect des mufles.
Irène. -je ne l’ aurais pas reçue chez moi !… il
est vrai qu’ elle n’ en sait rien !… la chose
justement que je trouve étrange, c’ est que des gens
aussi bien élevés qu’ elle et sa mère mettent tant
d’ insistance à frayer avec nous. Enfin, elles ne
peuvent pas se faire d’ illusion, là, franchement,
sur notre situation irrégulière… s’ il est une
union qui ne laisse pas de doutes, c’ est la nôtre…
alors ?
Georget. -oh ! Les américains, tu sais… en pays
étranger ils ferment les yeux devant nos mœurs de
sauvages…
Irène. -les jeunes filles ne ferment jamais les
yeux dans aucun pays, mon cher, excepté quand elles
sont en quête d’ un mari et d’ un titre… un parti
pour toi, tiens !
Georget. -méchante ! Je n’ aime pas ce genre de
plaisanteries.
Irène. -je m’ amuse. Tu peux voir miss Deacon
tant que tu voudras, ici, chez elle. Je ne suis pas
jalouse. Tu le sais bien, cher chéri… je suis
même très heureuse qu’ elles viennent ce soir, nos
voisines, car elles vont venir, tu sais pour… la
machine, là…

elle montre le ciel. 


Georget. -je sais. On ne m’ a accordé la
permission de minuit qu’ en faveur de cet événement.
Irène. -c’ est curieux, une éclipse ? Je n’ en ai
jamais vu. ça m’ impressionne…
Georget. -il faut avoir vu ça. Puis c’ est une
distraction.
Louisa,

entrant par le jardin. 

—madame, voilà
Mme Ledoux qui arrive à la grille.
Georget. -zut !
Irène. -pourquoi ?
Georget. -cette vieille grue m’ insupporte…
Irène. -Georges !
Georget. -vrai, je ne comprends pas cette
relation… ni ton intimité avec un laissé pour
compte pareil !…
Irène. -dame ! Je ne peux plus recevoir de
princesses maintenant… que celles qui ont épousé
leur chauffeur ! J’ aime mieux Mme Ledoux. Elle
est très bien ; c’ est une philanthrope ; elle a
admirablement monté, et avec son seul argent, cette
fabrique de tapis orientaux pour rapprendre aux
petits arabes leur art et leur industrie… c’ est
très louable et très artiste.
Georget. -ce qu’ elle a roulé ! On m’ a raconté
sa vie… quelqu’ un qui l’ a connue… elle en a fait
des frasques dans son temps ! Elle a été la
maîtresse du prince Grimaldi, paraît-il, à qui elle
doit sa fortune ; elle a été célèbre dans la
diplomatie à Vienne et c’ est un peintre avec lequel
elle était venue ici, qui lui a laissé le goût des
arts… le nom bien calme et bien sage de Ledoux,
qu’ elle honore, ne l’ a pas protégée contre les
orages de son tempérament. C’ est un admirable
échantillon !
Irène,

assise et lançant au loin une bouffée de

cigarette. —pas bien rare, va… dans tous les
faubourgs élégants des grandes villes cosmopolites,
sur toutes les hauteurs des beaux points de vue, il
y a de ces vieilles-là. On en rencontre toujours.
Ce sont des ruines errantes qui ont voulu bâtir leur
dernier refuge sur un beau site autrefois admiré
en passant, dans les époques de joie… elles s’ en
souviennent et alors elles y viennent mourir. Il y
en a comme cela en Suisse, en Algérie, ailleurs…
c’ est toujours sur un coteau où il y a des villas
et un joli cimetière… Mme Ledoux m’ est
infiniment sympathique.

ACTE 3 SCENE V


Les mêmes, Mme Ledoux

accompagnée de deux petites filles arabes qu’ elle

pousse devant elle.
Mme Ledoux. -je vous avais promis de vous
amener deux de mes jeunes élèves… vous voyez que
j’ ai tenu parole.
Irène. -ce sont des petites filles ?
Mme Ledoux. -authentiques.

(aux petites.) 


et montrez tout de suite à madame vos échantillons.
Voyez, nous vous avons apporté des échantillons de
notre travail.
Irène. -comment ! Elles font déjà des choses
aussi compliquées ?

p23


Mme Ledoux. -d’ après les vieux dessins arabes.
Il faudra vraiment que vous veniez un jour à la
fabrique, les voir, attablées derrière leurs
métiers.

(aux petites.) 
qu’ est-ce qu’ on dit,

allons ? Goul’ es-salam ?

(elles murmurent quelques

mots arabes avec gravité.)

" msal-l-rheir,

ialalla. Ouach h’ alek. "
Irène. -elles sont mignonnes tout plein.
Mme Ledoux. -et faites le salut… voilà…
Irène. -elles ne disent pas un mot de français ?
Mme Ledoux. -elles savent dire boujou. Et puis,
elles chantent aussi quelques petites chansons…
Irène. -oh ! Qu’ elles nous en disent une !
Mme Ledoux. -chantez à la dame l’ hirondelle de
Mustapha.

les petites chantent 


tu t’ en vas la z’ hirondelle,

tu t’ en vas la z’ hirondelle,
dis bouzou à Mustapha,
dis bouzou, bouzou, bouzou…

(Irène rit.) 


Irène. -Georget, veux-tu les mener à la cuisine ;
tu leur feras verser un verre de sirop et donner des
gâteaux. On peut ?…
Mme Ledoux. -si vous voulez. Vous êtes bien
aimable.
Georget,

avec un souverain mépris tout

militaire. —allez, oust ! Là, le gourbi !
Maaldinoummek !… croyez-vous que je parle bien
arbi !…

(se retournant, à Irène.) 
je vais

passer chez les Deacon leur demander à quelle
heure elles comptent venir.
Irène. -mais certainement, mon loup…

ACTE 3 SCENE VI


Irène et Mme Ledoux,

seules. 


Irène. -eh bien, ça marche avec la petite Deacon,
ça marche même à pas de géants. Qu’ est-ce que je
vous disais ?…
Mme Ledoux. -saperlotte, ne vous mettez donc pas
martel en tête pour quelques peccadilles…
Irène. -ils en sont déjà loin… tenez, vous
n’ avez pas remarqué que je jouais très incidemment
avec ce livre, mais sans le lâcher, pendant que
nous causions… il était très ennuyé ; il aurait
bien voulu me le prendre… c’ est un livre qu’ elle
vient de lui envoyer, à lui… je suis sûre que si
nous l’ ouvrons nous trouverons quelque raison à cet
envoi…

(elle ouvre le livre.) 
tenez… une

page cornée… une phrase soulignée : " prenez
garde, l’ amour d’ une jeune fille ressemble à ces
eaux qui ne sont trop froides que parce qu’ elles
sont pures… " hypocrite, va !

(elle furette

encore dans le livre.)

et là, tenez, tenez…

comme par hasard… sa photographie !… oubliée
là-dedans… pour qu’ il la prenne… allons,
remettons tout en place… il ne faut pas déranger
les nids qui se forment.

elle baisse la tête doucement. 


Mme Ledoux. -vous pleurez ?
Irène. -ça va passer… j’ ai regardé ma main
depuis hier, vous savez… ça m’ inquiétait ce que
vous m’ aviez dit… c’ est vrai qu’ elle est très
coupée, la ligne de chance !
Mme Ledoux. -seulement, elle est longue.
Irène. -oui, mais il y a des barres, des routes,
toujours de petites routes sèches et ravinées qui
traversent… et ça s’ en va… ça s’ en va… la
première, c’ est peut-être celle de maintenant,
dites ?… elle est plus creuse…
plus impressionnante.
Mme Ledoux. -voyons, vous n’ allez pas croire à ces
calembredaines !… je m’ amusais… ne restez pas
ainsi votre petite main tendue… elle a l’ air de
demander l’ aumône.
Irène. -au destin, madame Ledoux, au destin…
elle demande sa pauvre aumône !

(elle soupire ; un

temps.)

dites ? Dites ?… est-ce dur, la

vieillesse ?…
Mme Ledoux,

éclatant de rire. 

—mais c’ est
très impoli ce que vous me demandez là !
Irène. -vous ne m’ avez pas comprise.
Mme Ledoux. -si, si, allez, je ne m’ illusionne
même point. Vous avez été attirée par moi, moins à
cause de notre voisinage, qu’ à cause de ma
" légende "… ah ! La mère Ledoux ! Ce qu’ elle
représente pour vous !… vous interrogez ce vieux
visage… autrefois caressé… c’ est le
pressentiment de vous-même qui vous attire… eh
bien, ma petite, on ne vous a pas trompée. J’ ai
aimé, j’ ai étreint… j’ ai désiré… un peu de
tout… pêle-mêle… ç’ a été exquis et féroce… et
il y a encore des jours où ce tas de souvenirs, ça
plaque, là… comme une brûlure… oui c’ est très
dur, la vieillesse… rien ne guérit et tout y
sèche.
Irène. -oublie-t-on ?
Mme Ledoux. -bien peu… bien peu !
Irène. -est-on hanté ?
Mme Ledoux. -ce sont les beaux jours qui font le
plus de mal…
Irène,

fronçant les sourcils avec angoisse. 


—taisez-vous, taisez-vous, c’ est affreux !…

(un

temps.)

cependant, la résignation…

Mme Ledoux

secoue la tête. 

—pas nous.
Irène. -chut !… chut !

elle se met la main sur le visage. 


Mme Ledoux,

troublée, essayant de vivifier la

conversation. —laissez-moi rire !… vous en
êtes encore à la plus belle période de la vie… la
durée d’ un collage comme le vôtre, passez-moi le
mot, avec votre beauté, ces yeux-là et cette bouche,
mais ça doit vous mener dans un fauteuil, à la
cinquantaine… dame, c’ est déjà beau !… alors,
vous pourrez commencer à vous inquiéter des petites
frimousses qui passeront… mais jusque-là,
laissez-moi rire ! Qu’ elle vienne celle qui s’ y
frottera !…
Irène. -elle approche, elle approche !… oh ! Ce
n’ est pas la petite Deacon que je désigne… elle ou
une autre, qu’ importe !… ce qu’ il y a de sûr,
c’ est qu’ elle doit venir, c’ est fatal, c’ est
mathématique… lui aussi, mon petit Georget, il
faut qu’ il aille vers la vie !…
Mme Ledoux. -que ne vous êtes-vous dit cela un
peu plus tôt !… vous vous seriez peut-être évité
bien des tracas !…
Irène. -Madame Ledoux, écoutez bien ceci : ma
famille, mes enfants, mon mari, une situation
mondaine unique… j’ ai tout brisé, sans une
hésitation, parce qu’ il était en danger, lui, le
gosse… j’ ai bondi vers lui… eh bien, c’ est à
peine croyable, cette chose énorme qui a broyé à
jamais, d’ un coup, plus de vingt ans de ma vie et
toute l’ économie de mon bonheur à venir, je l’ ai
accomplie-écoutez bien cela-sans une lueur
d’ espoir, avec la certitude absolue de sombrer tout
de suite. Je me suis dit clairement, nettement,
comme on se suicide : cela va être une seconde, une
heure, je vais attacher ma vie à la course de ce
jeune fou léger qui me brisera de suite… une

p24


seconde, mon dieu, une seconde !… et d’ avoir vécu
cette seconde-là, voyez-vous, je renoncerais
facilement au paradis tant elle a été divine !…
il peut me martyriser, le cher ange, que je devrais
lui dire encore : merci pour ta grâce et ta beauté…
merci d’ avoir fait sortir de moi ce dernier parfum
dont je t’ ai marqué pour la vie, merci, merci !…
Mme Ledoux. -vous n’ en êtes pas là, je vous
répète, que diantre !… votre liaison a déjà pas
loin de deux ans d’ existence… deux ans, ça
compte… des habitudes prises… si vous savez
être habile, roublarde même, entretenir vos
charmes… moi j’ ai bien mis quinze ans à crouler…
puis il y a les trucs !… tenez, si vous êtes sage,
j’ ai une recette pour la peau…
Irène. -ah ! Dieu !… lutter ?… lui apporter à
côté du jeune visage, contre lequel il faudrait
combattre, mon visage à moi, d’ année en année
flétri, contracté… lui exhiber chaque matin ma
consomption, être la vieille maîtresse qui
s’ accroche et qui dispute âprement ses rognures de
bonheur… jamais… jamais… il a vingt-deux ans,
j’ en ai quarante. Que voulez-vous faire à cela ?
C’ est une ruine mathématique, une lutte sans merci !
à quoi bon la prolonger jusqu’ à l’ horreur ?… quoi,
ma belle image remplacée dans ses yeux par une
caricature… la rancune sourde, la porte de la
maison qu’ on ouvre avec humeur… le regard mauvais
qui guette la grimace de vos chairs… dieu ! Mon
pauvre amour, mon grand amour devenu ça ! Jamais,
vous dis-je, jamais ! Non, non, partir à temps…
s’ enfuir… je saurai lui laisser le souvenir d’ une
aventure exquise, d’ une image adorable à laquelle il
pourra toujours penser d’ une façon reposante, sur
laquelle ne planera pas le souvenir même d’ une
scène, d’ une rancœur… que le cadavre de cet
amour-là me survive !… et alors, voyez-vous, de
loin, je m’ imaginerai que je ne suis ni vieille ni
morte pour lui… et je serai consolée.
Mme Ledoux. -ce qui veut dire ?
Irène. -qu’ un jour, je ferai mon paquet,
simplement, sans phrases… il n’ entendra plus
jamais parler de moi… voilà tout… il ne m’ aura
pas vue faire autre chose que sourire et l’ adorer.
Mme Ledoux. -oui de l’ ouvrage bien propre… pas
de déchet… beau rêve !… on n’ en a pas la force !
On se retient, on espère toujours être la plus
forte… le cœur vous cloue.
Irène. -eh ! Parbleu je devine bien que, lorsque
l’ heure arrive, rien ne doit empêcher les
grincements de dents, les mains tordues : " pitié,
pitié pour ta vieille chérie !… " brr… aussi ai-je
préparé d’ avance ma retraite. Ce qui doit vous
perdre c’ est d’ attendre. Voilà la gaffe. Il y a un
instant où il faut partir, net, en cinq minutes. Eh
bien, vous me croirez si vous voulez, je suis
prête à quitter la maison demain s’ il le fallait.
Tout est préparé.
Mme Ledoux. -ah ! Pour le coup, vous
m’ estomaquez, ma petite…

Irène va à un secrétaire, l’ ouvre avec une

petite clef et en tire une lettre.
Irène. -tenez… savez-vous ce que c’ est, cela ?
Regardez la suscription.
Mme Ledoux,

lisant. 

à Georges De

Chambry…
Irène. -c’ est ma lettre d’ adieu. Oui, je l’ ai
écrite, cette lettre,

d’ avance, 
maintenant que

je pouvais encore l’ écrire… après, au moment
voulu, je n’ aurais pas pu, vous avez raison, je le
sens… ce sont des cris, des injures, des
supplications égarées que j’ aurais mises là-dedans…
tandis qu’ il y trouvera tout le cœur pur, qui
l’ aura tant aimé.
Mme Ledoux. -c’ est étonnant de sang-froid… mais
imprudent. On fait d’ excellents replâtrages. Si
vous partiez, tout étant encore réparable…
Irène. -il y a des rides qui ne sont plus
réparables…
Mme Ledoux. -vous vous supprimez peut-être dix
ans de bon avec ce système-là.
Irène. -enfant !… faut-il vous dire que je ne
m’ en irai que sûre et certaine que le coup de
cloche est sonné… quand je ne pourrai plus
m’ empêcher de crier !… j’ économiserai jusque-là
ce que je pourrai de bon temps… oh ! Le coup de
cloche ! On ne s’ y trompe pas, allez…

(souriante.) 
comme dans la chanson, tenez, que

chantait tout à l’ heure votre petite…
Mme Ledoux. -ah ! Oui…

(fredonnant.) tu t’ en

vas la z’ hirondelle…
Irène. -avec cette différence que la vieille
hirondelle partira seule, infiniment seule. Et
encore ceci : que ce n’ est point l’ hiver qui la
chassera…
Mme Ledoux. -et que sera-ce alors ?
Irène,

montrant la porte où apparaît Miss Deacon

à ce moment.
—mais le printemps !

ACTE 3 SCENE VII


Les mêmes, Miss Deacon, Georget
Miss Deacon. -bonjour, madame… je n’ entre
qu’ une seconde…
Irène. -mais comment donc !…
Miss Deacon. -j’ ai accompagné votre mari
jusqu’ au bout du jardin, je me sauve !
Irène,

bas à Mme Ledoux. 

—mon mari…
gredine, va !…
Miss Deacon,

c’ est une jolie fille de vingt ans,

pâle et fine, avec des sveltesses de lévrier.
—je venais seulement vous prier moi-même de la
part de ma mère de venir chez nous tout à l’ heure
pour l’ éclipse. Nous la verrons bien mieux de la
terrasse de notre maison et ma mère a été forcée
d’ inviter une dame que vous ne connaissez pas, la
présidente d’ une œuvre très intéressante à
Londres, la ligue des repentirs momentanés.
Georget. -j’ ai pensé que ça ne t’ ennuierait pas
d’ accepter l’ invitation de Miss Deacon…
Irène. -du tout ! Du tout ! Ici ou ailleurs…
seulement voilà, vous serez privés du petit
éclairage que j’ avais préparé pour faire la nique
à la lune.

elle allume les guirlandes. 


Miss Deacon. -ah ! Délicieux ! J’ indiquerai votre
idée à Miss Pink… il faudra faire cela pour le
dîner de l’ ambassade. Cela complète génialement
votre villa bijou que j’ adore.
Georget. -c’ est un joli petit pied-à-terre, mais
le vôtre le surpasse.
Miss Deacon. -M. De Chambry a tant fait
plaisir à ma mère tout à l’ heure en disant des
choses si charmantes sur notre maison… et qu’ elle
était plus tendre que les autres dans le feuillage,
avec le bruit gai de sa fontaine et de ses petits
oiseaux. Heureusement, nous n’ en avons pas cru un
mot… ces parisiens sont si blagueurs !
Irène. -pas à Alger.

(à Mme Ledoux.) 
la

canaille ! Il a utilisé une phrase que je venais
de lui dire.
Miss Deacon. -ce que je préfère, ce sont les
guirlandes mauves.
Georget. -seulement, elles vont se faner tout de
suite.
Irène,

entraînant vers la droite Mme Ledoux. 


—remontrez-moi vos échantillons, voulez-vous ?
Georget,

bas à Miss Deacon qui tient une rose

entre ses dents. —le petit lapin va me donner
la rose qu’ il mâchonne.
Miss Deacon. -prenez-la.
Georget. -ce n’ est pas commode.
Miss Deacon. -prenez-la comme il me plaît que
vous la preniez.

(elle va se placer derrière

Irène qui tient sur ses genoux un des
échantillons.)

oh ! Comme c’ est joli, ces

petites choses bleues, vertes, rouges…
Irène. -n’ est-ce pas ? C’ est tout un petit rêve.

elle laisse tomber la rose sur les genoux

d’ Irène. Il y a un mouvement d’ hésitation.
Georget hésite à la prendre. La rose reste une
seconde sur les genoux d’ Irène.
Georget. -oh ! Pardon…

il ramasse finalement la rose et la fourre dans

la poche de son veston.
Miss Deacon,

vivement. 

—M. De Chambry ne
s’ intéresse pas aux choses artistiques. Regardez
comme ils sont jolis, ces dessins.
Georget. -je les ai déjà vus.
Irène,

pâle, leur passant les étoffes. 

—pas
assez… pas assez…

elle remonte brusquement vers la fenêtre en

entraînant Mme Ledoux.

p25


Irène. -tenez… venez voir, Madame Ledoux… je
vais vous expliquer d’ après ce que j’ ai lu dans le
journal ce qui va se passer… ici, vous voyez, elle
va décrire un cercle, et juste à côté de cette
petite étoile toute petite, alors…
Mme Ledoux. -ah ! Oui !… celle qu’ on voit à
peine…

elles sont toutes deux de dos à Georget et à

Miss Deacon.
Irène,

bas à Mme Ledoux, sans se retourner. 


—admirez comme mon visage n’ a pas sourcillé,
n’ est-ce pas ?… et ce sera toujours pareil…
toujours… je le jure par ce beau ciel… ainsi, en
ce moment, savez-vous ce qu’ ils font ? Voulez-vous
que je vous le dise, oui…
Mme Ledoux. -oui.

Georget et Miss Deacon se font des signes. 


Irène,

toujours sans se retourner, pointant son

doigt vers le ciel. —mais paraissez vivement
intéressée par la lune… ils se regardent
longuement… sans rien dire… ils se pressent les
mains, avec la peur, la délicieuse peur de moi… je
le sens, j’ en suis sûre… ils font comme nous
faisions, Georges et moi autrefois. C’ est leur
tour maintenant !… c’ est de moi maintenant qu’ on
se cache.

(Georges et Miss Deacon se sont

rapprochés l’ un de l’ autre et se prennent la
main.)

je souffre !… je sens mes jambes

flageoler et quelque chose de lourd qui m’ étreint
et qui fait si mal… si mal… eh bien, je vais
me retourner lentement, naturellement, en leur
laissant tout le temps de se détacher et il ne
paraîtra rien sur mon visage, rien que le sourire
le plus parfait et l’ indifférence la plus heureuse…
tenez… regardez…

(elle se retourne très

lentement et ayant l’ air de causer avec Mme
Ledoux, en sorte que Georget et la petite se
sont détachés. Irène, avec un sourire exquis,
à Miss Deacon.)

et ne changez surtout pas

cette robe qui va si délicieusement avec le ton de
vos cheveux et la couleur du soir.

(et avec le

même sourire, elle se retourne encore vers Mme
Ledoux et lui dit :)

vous voyez, ce n’ est pas

plus difficile que cela.
Miss Deacon. -Mme De Chambry me gâte toujours.
Irène. -comme c’ était délicat et impressionnant
le son de votre banjo, hier soir, à travers les
bosquets du jardin.
Miss Deacon. -oh ! Vous pouvez supporter mon
petit banjo ?… cela ne vous horripile pas ? Quand
j’ en joue, c’ est pour m’ amuser… vous ne prenez pas
cela au sérieux au moins. Le violon, c’ est
pathétique… j’ aime !…
Georget. -nous aimons bien aussi l’ autre…
n’ est-ce pas, Irène ?
Miss Deacon. -oh ! Je ne joue avec que ces
navrantes romances anglaises si bêtes, si
vulgaires… elles n’ ont pas de sincérité…
Irène. -cela m’ est complètement égal… j’ aime,
moi, la musique italienne de M. Tosti !
Miss Deacon. -oh ! L’ horreur !… ce que je
chantais hier, peut-être…

era qua l’ ora che volge. 


elle chantonne. 


Irène. -oui, c’ est cela.
Miss Deacon. -oh ! Je n’ aime pas, cet air… il
n’ a pas de sincérité.
Irène,

bas à Mme Ledoux. 

—qu’ est-ce qu’ elle
veut dire par là ? Ce doit être une allusion que
nous ne comprenons pas.
Miss Deacon. -j’ entends ma mère qui m’ appelle…
excusez-moi… à tout à l’ heure.

(elle prend

congé. Serrements de mains, Georget l’ accompagne
jusqu’ à la porte… à voix basse, sur le seuil.)
Georget…

dearest !… 


Georget,

même jeu. 

—quoi ?…
Miss Deacon. -tout à l’ heure, écoutez… je vais
chanter pour vous, pendant que vous attendrez la
lune, ici… comme moi… selon que je sentirai que
je pense à vous ou non… je chanterai du banjo ou
du violon.
Georget. -si c’ est du banjo ?
Miss Deacon. -si c’ est du banjo, je me moque…
vous savez bien.

p26


Georget. -si c’ est du violon ?
Miss Deacon. -alors, je vous aime et je pense
beaucoup à vous.

(elle sort.) 


ACTE 3 SCENE VIII


Irène, Mme Ledoux, Georget
Irène,

à Mme Ledoux. 

—elle est charmante,
n’ est-ce pas ? Si, si… elle est charmante… comme
c’ est calme l’ amour chez ces êtres-là !… heureux,
heureux printemps !
Georget,

redescendant. 

—fourbu ! Je tombe de
sommeil. J’ ai eu des corvées de recrue aujourd’ hui.
Je ne sais pas d’ ailleurs si je la verrai, cette
éclipse. Il faut que je sois au quartier à minuit
et demi si je ne veux pas encore me faire attraper.
Irène. -étends-toi là, mon chéri… repose-toi un
peu…
Mme Ledoux,

se levant. 

—oh ! Moi je n’ ai que
le temps de ramener mes deux petites au dortoir !
Georget. -elles sont à jouer avec les bonnes…

il s’ étend sur le divan près de la fenêtre

ouverte.
Mme Ledoux,

à Irène. 

—ne vous dérangez pas…
je reviendrai demain…
Irène. -oui… demain ! C’ est un beau jour…
Mme Ledoux. -vous verrez… j’ ai mille bonnes
raisons à vous donner.
Irène. -donnez-les vite, alors… car le matin ne
doit pas être bien loin où vous recevrez ma carte
avec les trois petites lettres fatales : p. P. C.
Mme Ledoux,

lui serrant la main avec effusion. 


—ne dites donc pas de sottises ! Sentez-vous, au
moins, comme je vous aime, combien vous
m’ intéressez ?…
Irène. -ce sera, plus tard, un bien très précieux
pour moi de me le rappeler… lorsque j’ aurai
besoin d’ attendrissement, je penserai à vous.
Mme Ledoux. -tout cela est désolant !
Irène. -non pas. Ce sont les heures les plus
cruelles, mais les plus belles de la vie ! Un
souvenir réussi, c’ est souvent, pour les femmes,
avoir su faire un chef-d’ œuvre… à demain encore,
Madame Ledoux !

ACTE 3 SCENE IX


Georget

et 
Irène, 
seuls. 


Irène,

s’ approchant lentement du divan où

Georget s’ est allongé. —tu t’ assoupissais,
mon trésor ?… tu es fatigué ?… dors un peu…
Georget. -c’ est cette existence de caserne !… ce
capitaine qui nous fait lever à cinq heures, c’ est
intolérable ! Je me plaindrai au colon.
Irène. -chut ! Tu as une bonne heure de sieste
devant toi… je lirai pendant ce temps… veux-tu ?
Tu vas t’ endormir avec mes lèvres sur ton front,
dis, comme nous faisions autrefois, tu te souviens ?
Dans notre petit nid de la rue d’ Auteuil…
Georget. -c’ est vrai, pourtant…
Irène,

le berçant. 

—là…
Georget. -comme il fait chaud le soir ! Nous
aurons un mois d’ août terrible dans ce pays…
Irène,

comptant mélancoliquement sur ses doigts. 


—mai… juin… juillet…
Georget. -aussi l’ hiver prochain nous irons…
Irène,

l’ interrompant. 

—oui, oui, l’ hiver
prochain nous irons où tu voudras… dors, ma
Gette, dors… il y a une toute petite brise et
des étoiles… encore une de nos belles journées
monotones qui est finie !… dors. Tu es bien là ?…
un aboiement de chien… une chanson dans un café
d’ Alger arrive jusqu’ ici… sur la mer, là-bas, la
lueur d’ un paquebot qui s’ en retourne…
Georget,

les yeux fermés, la voix déjà

lointaine. —j’ ai déjà fait cette remarque : tu
dis toujours de tous les bateaux : " ils s’ en
retournent. " pourquoi ?… il y en a qui partent
aussi bien…
Irène. -c’ est vrai, c’ est absurde !… chut,
laisse mes lèvres sur ton front… ne parlons plus…
laisse mes lèvres…

(ils restent ainsi un grand

moment, lui, étendu sur le divan, elle à ses
côtés, et la bouche collée à son front. Peu à peu
on entend sa respiration plus forte. Il s’ est
endormi… tout à coup, au loin, un chant de
violon.)

tiens ! Le violon… c’ est pour lui

qu’ elle joue… et il ne l’ entend pas… il s’ est
endormi… son bon sommeil de vingt ans a été
plus fort que tout !…

elle le contemple, un sourire triste aux lèvres.

lui dort, calme, la bouche entr’ ouverte. Et le
violon de Miss Deacon joue toujours, au fond du
jardin, derrière les orangers, un nocturne de
Chopin, poncif et passionné… la lune monte…
des étoiles bougent… alors, Irène, lentement,
sans bruit, se lève. Elle va se placer sous la
lumière d’ une lampe… du livre où elle l’ avait
cachée elle sort la lettre que tout à l’ heure elle
avait montrée à Mme Ledoux ; elle en ôte
l’ enveloppe. Elle pleure.
Irène,

lisant. 

adieu, mon enfant… que la

vie te soit belle et heureuse !… je t’ ai écrit
cela pendant que j’ en avais encore la force…
adieu, ma lumière, adieu, mon grand amour… oh !
que le bonheur t’ accompagne, chaque jour plus pur,
comme j’ aurais voulu t’ accompagner moi-même…
longtemps !… vois-tu, il vaut mieux que je sois
partie… seulement, mon enfant, mon pauvre
petiot… que je ne verrai plus jamais… lorsque,
plus tard… tu te rappelleras Colibri…
lorsque…
et elle continue, ainsi, de lire, durant qu’ il
dort, et que le violon chante, chante, dans le
silence, là-bas, derrière les orangers, son air
poncif et passionné.

rideau 


ACTE 4 SCENE I


un salon cossu et bourgeois. Madeleine, Richard

et Louis Soubrian prennent le café après
déjeuner. Une nourrice est là, avec un poupon dans
les bras, un poupon accablé de dentelles et de
voiles.
Madeleine, Richard, Louis Soubrian, la
nourrice
Louis,

enlevant le voile de l’ enfant. 

—dieu
que c’ est laid un enfant de deux mois !… il
paraît que, quand je suis venu au monde, moi, j’ étais
charmant. J’ ai perdu depuis… est-ce qu’ il dit
papa et maman ?
Madeleine. -vous êtes bête ! à deux mois ?
Soubrian. -je ne suis pas au courant, je n’ ai
pas l’ habitude… vous êtes sûre que c’ est un petit
garçon ? C’ est curieux, il a tout à fait l’ air d’ une
fille… à votre place, je me méfierais. à moins que
ce ne soit un nain… et maintenant, enlevez-le,
hein ? Je veux prendre mon café en paix…
Madeleine. -monsieur Soubrian, vous serez puni :
vous aurez beaucoup d’ enfants.
Soubrian. -si vous voulez.
Richard. -est-il spirituel, cet imbécile-là !…
Nounou, vous ne sortirez pas avant trois heures.
Vous accompagnerez madame chez le médecin, avec le
petit… c’ est pour le lait stérilisé.
Soubrian. -tu vas faire stériliser la nourrice ?

la nourrice sort. 


Richard. -le médecin veut essayer une alternance
de biberon et de sein.
Soubrian. -ça va la vexer, cette femme, la
concurrence. Elle ne débitera plus, vous verrez.
Richard. -dis donc… pour te ramener à des choses

p27


sérieuses, alors, je vais t’ écrire cette lettre. Tu
passes aux messageries, tu la remets en te
nommant et en disant que tu es le fils du directeur
du

grand radical… 


Soubrian. -ça ne leur produira aucun effet… la
presse ne fait plus peur qu’ aux journalistes.
Richard. -avec ça. Tu verras qu’ ils rembourseront
dare-dare. Et tu reviendras m’ apporter la réponse
ici… je ne sors pas avant trois heures…
j’ attends mon père.
Madeleine. -ton père doit venir ?
Richard. -d’ un moment à l’ autre…
Soubrian. -vous allez au bureau ensemble ?
Richard. -non… nous devons aller au comptoir
international pour une affaire… sans grande
importance d’ ailleurs… une simple signature.
Soubrian. -je le trouve un peu changé, ton père,
depuis quelque temps.
Richard. -il vieillit, n’ est-ce pas ?
Soubrian. -je ne veux pas dire ça. Il est moins à
crin, voilà tout. Ah ! Il a mis de l’ eau dans son
vin… ce n’ est pas comme mon paternel à moi…
Richard. -les événements intimes de ces dernières
années n’ ont pas été sans influer sur lui. C’ était
un homme qui avait mis tout son plaisir dans le
train de la maison, les réceptions, le décorum…
maintenant, cette vie de garçon n’ a plus grand
charme pour lui. L’ hôtel de l’ avenue Friedland est
trop grand… on n’ ouvre plus le rez-de-chaussée. Et
mon mariage a coïncidé avec ces événements.
Soubrian. -pourquoi ne divorce-t-il pas et ne se
remarie-t-il pas ?
Richard. -oh ! Non… le divorce n’ entre pas dans
ses idées ni dans ses principes. Il ne faudrait
guère lui en parler… dis-moi, Madeleine, tout à
l’ heure, invite-le à dîner pour dimanche. Même s’ il
refuse, l’ intention lui fera plaisir.
Madeleine. -entendu.
Richard. -je vais t’ écrire la lettre tout de
suite, veux-tu ?

il écrit sur un petit bureau à droite. 


Madeleine,

à Soubrian. 

—vous avez eu tort
de faire allusion au grand scandale… au fond, cela
le désoblige toujours.
Soubrian. -il doit être blasé pourtant.
Madeleine. -il aime tant son père !
Soubrian. -vous n’ en parlez pas ensemble ?
Madeleine. -le moins possible. Nous avons épuisé
ce sujet au moment de la rupture de nos fiançailles…
Soubrian. -est-il possible que vous ayez
sérieusement voulu rompre ?
Madeleine. -il a fallu un mois pour nous décider,
ma mère et moi… dame ! Après le bruit suscité
dans Paris… cette horrible femme, songez donc !…
si vous croyez que c’ est gai d’ avoir cette célébrité
dans sa famille… et encore, elle n’ a pas fini de
faire parler d’ elle, vous verrez… heureusement,
mes dispositions sont prises. Quoi qu’ il advienne,
nous n’ aurons jamais aucun rapport, même lointain,
avec elle, et nous nous arrangerons toujours pour
étouffer le bruit qu’ elle pourra soulever. Les
idées de Richard sont, grâce au ciel, absolument
les miennes sur ce chapitre. C’ est un garçon très
fier, vous savez, et il a gardé une rancune
profonde à sa mère de toutes les horreurs qu’ elle
leur a débitées, il paraît, au moment où elle a
claqué les portes. Car il paraît que ç’ a été
inouï le départ à la campagne… que ne leur a-t-elle
pas dit ! Que les chinois avaient bien raison de
détruire leurs petits à la naissance et qu’ elle
regrettait bien de n’ en avoir pas fait autant…
croyez-vous ?… la vilaine femme !
Soubrian. -et elle est toujours en Algérie avec
lui… elle doit révolutionner la caserne, cette
femme-là. Et je lui aurais donné le bon dieu sans
confession !
Madeleine. -j’ ai su que c’ était inouï, là-bas,
inconcevable. Ils mangent un argent fou. Ils ont
des esclaves, il paraît. Elle s’ habille en reine
éthiopienne… elle a une baignoire d’ argent !…
Soubrian. -non ?
Madeleine. -comme je vous le dis. Elle est
timbrée, cette femme-là ; elle finira dans un
cabanon… j’ ai vu une anglaise qui a passé quelques
jours chez des voisins à eux ; on n’ a pas idée !…
elle se promène dans son jardin presque toute nue…
et elle habille son Chambry avec des costumes
insensés. L’ anglaise me disait : " oh ! Madame, je
l’ ai vu… il était beau ! Il était sur un divan,
tout habillé d’ une écharpe de soie pâle bleue…
oh ! C’ était excitant ! "
Soubrian. -ben, elle en avait du vice, votre
anglaise.

Richard se lève. 


Madeleine. -hum ! Parlons d’ autre chose.

(haut.) 


comment va votre ami Lignières ?
Soubrian. -pas mal. Merci pour lui.
Richard. -voilà… je la cachette, bien entendu.
Soubrian. -s’ il te plaît.
Richard. -vous parliez de Lignières ?… au fait,
comment vont les anciens amis ? Je ne les vois plus
guère.
Soubrian. -ça vieillit, ça vieillit, mon vieux…
eh oui, Chaulin a une grande barbe noire et une
situation dans les automobiles… Lignières ? Tu te
rappelles un après-dîner, il y a deux ans passés,
comme c’ est loin déjà ! Chez toi, avenue Friedland,
il nous parlait de sa papetière… eh bien, finie
la papetière ! Elle est partie avec un répétiteur
du lycée Condorcet… pauvre Lignières !…

la femme de chambre entre et passe une carte à

Richard. -Richard contemple la carte un instant
sans rien dire.)

ACTE 4 SCENE II


les mêmes, une femme de chambre
Richard,

à la femme de chambre. 

—cette
personne est dans l’ antichambre ?
La Femme De Chambre. -oui, monsieur.
Richard. -attendez. Madeleine.

(Madeleine

s’ approche. Il lui montre la carte.)

regarde.

Madeleine,

glaciale. 

—parfait. C’ était fatal.

(un silence). 


que vas-tu faire ?
Richard. -voyons, je ne puis décemment…
Madeleine. -entendu, entendu ; tu es libre.
Seulement, rappelle toi une chose…
Richard. -prends garde à la femme de chambre. Parle
bas.
Madeleine. -si tu agis autrement que nous sommes
convenus et que tu t’ y es engagé, demain, demain,
je serai chez ma mère.
Richard. -mais que vas-tu chercher ?
Madeleine. -ceci dit, je n’ ajouterai pas un mot,
pas un. Je me retire dans ma chambre.
Richard. -voyons, Madeleine… nous sommes
d’ accord… parlons un peu… discutons, que diable…
Madeleine. -la femme de chambre attend la réponse.
La Femme De Chambre. -où faut-il faire entrer,
monsieur ?
Richard. -attendez.
Soubrian. -ah ! Je me sauve, moi, mes enfants…
j’ en profite pour aller porter ma lettre. à tout
à l’ heure…
Richard. -une minute… je préfère que tu ne
te croises pas dans l’ antichambre avec cette
personne… faites entrer dans mon cabinet,
Françoise.
Madeleine. -du tout. Faites entrer ici. Les
portes doivent être grandes ouvertes.
Richard. -mon petit !…
Madeleine. -j’ ai d’ ailleurs un mot à dire avant
son départ à M. Soubrian. Vous voulez bien,
monsieur Soubrian.
Soubrian. -mais comment donc.

il serre la main à Richard. 


Madeleine,

à Soubrian à la porte. 

—passez.
Richard. -écoute…
Madeleine. -je n’ ai rien à écouter… rien à
dire… c’ est à toi de te souvenir… tu sais ce que
tu as à faire… et c’ est toi seul que cela
regarde, toi seul… ma dignité s’ oppose à ce que
j’ en entende davantage.

elle entre à gauche avec Soubrian. Richard

reste seul.

ACTE 4 SCENE III


p28


Richard, Irène

la porte s’ ouvre. La femme de chambre introduit

Irène.
Richard. -bonjour, maman…

(Irène reste dans

une posture vague et figée.)

assieds-toi,

maman…

(elle s’ assied.) 
tu es de passage à

Paris ?…
Irène. -oui… de passage… alors…

(long

silence.)

je te remercie de ta lettre… où tu

m’ as annoncé la naissance de… ton petit…
Richard. -c’ était bien naturel.
Irène. -si, si.

(un silence.) 
tu es… 
(se

reprenant.)

vous êtes très bien installés ici…

c’ est gentil.
Richard. -oh ! Du Louis Xvi bien ordinaire. J’ ai
acheté moi-même les meilleures pièces à l’ hôtel des
ventes.
Irène,

après une hésitation visible. 

—et…
Paulot ?
Richard. -eh bien… tu dois savoir… je te l’ ai
écrit… il a été reçu trentième à l’ école
polytechnique… c’ est très beau…
Irène. -oh ! Oui, c’ est très beau… et il est
dans cette école alors… il y vit ?…
Richard. -naturellement.
Irène. -je pourrai peut-être aller le voir… si
on me laisse entrer… parce que, quand on passe,
n’ est-ce pas ?
Richard. -mais rien n’ est plus facile… tous les
jours, à six heures, tu pourras le demander.
Irène. -s’ il vaut mieux ne pas dire que je suis sa
mère…
Richard. -tu plaisantes.
Irène. -on ne sait jamais… ça pourrait le gêner.

(un long… long silence.) 
et ta femme va

bien ?… elle n’ a pas été trop éprouvée ?
Richard. -non, non, je te remercie… elle a été
très bien soignée. Nous sommes à Paris depuis peu
en somme… pour les derniers mois… nous avons
séjourné très longtemps en Italie.
Irène. -vous étiez partis tout de suite après le
mariage ?
Richard. -le jour même.
Irène. -à quelle église vous êtes-vous mariés ?
Richard. -à Saint-Louis d’ Antin.
Irène. -ah ! Pas à Saint-Augustin ?
Richard,

gêné. 

—non… nous n’ avons pas fait
grande invitation… alors, la paroisse de ma
femme nous a paru…
Irène. -oui, c’ est juste.

(elle baisse la tête

avec plus d’ effort encore cette fois.)

et le

petit… Raoul…
Richard. -très gentil, très fort… deux mois…

(vivement.) 
il est à la promenade justement en

ce moment… avec sa nounou… au parc Monceau.
Irène,

désappointée. 

—ah !
Richard. -toi, tu as très bonne mine.
Irène,

avec un amer sourire. 

—tu trouves ?…

ACTE 4 SCENE IV


les mêmes, la nourrice

la nourrice entre rapidement. 


La Nourrice. -monsieur, je viens prendre le
manteau de bébé… que j’ avais laissé tout à l’ heure.
Richard. -prenez, prenez… vous n’ êtes donc pas
partis ?… je croyais…
La Nourrice. -mais c’ est monsieur lui-même qui
m’ a dit d’ attendre madame, pour aller à quatre
heures, chez…
Richard,

l’ interrompant sèchement. 

—c’ est
bon… je ne me rappelais plus.

la nourrice sort. 


ACTE 4 SCENE V


Richard, Irène
Richard,

embarrassé. 

—c’ est curieux, je
croyais…
Irène,

les larmes aux yeux en souriant. 

—oh !
ça ne fait rien… ça ne fait rien… vous avez
aussi une très jolie vue, là, dans la galerie.

elle détourne la tête. 


Richard. -on voit le parc Monceau.

(elle

pleure sous sa voilette. Allant à elle, ému.)
maman…
Irène,

l’ arrêtant nettement du geste. 


laisse ! J’ ai du chagrin… beaucoup de chagrin…
laisse ! Je t’ en prie… ça va passer… l’ émotion
du premier moment.

il se rassied. Silence. 


Richard. -quand es-tu arrivée à Paris ?
Irène. -hier soir.
Richard,

avec intention. 

—seule ?
Irène. -oui.
Richard. -et tu retourneras après directement à
Alger ?
Irène. -non.
Richard. -cependant M. De…
Irène. -j’ ai rompu avec M. De Chambry.
Richard. -ah !
Irène. -oui. C’ est fini !

elle pleure. 


Richard. -désires-tu revoir mon père ?… il est
à Paris en ce moment.
Irène. -ne me parle pas de ton père. Tu ne m’ as
pas comprise. Je suis venue te voir, toi seulement…
et je désire ne voir que toi… d’ ailleurs, ma
visite sera courte. Demain, j’ irai voir Paulot à
l’ école polytechnique et puis je repartirai sans
doute…
Richard. -où comptes-tu passer l’ hiver ?
Irène,

souriant tristement. 

—oh ! Passer
l’ hiver… dans la Riviera, peut-être… seulement,
c’ est bien coûteux par là… si je trouve une
pension de famille à six francs, sept francs par
jour… dans un petit trou… au Canet, par
exemple…
Richard. -mais tu n’ en es pas là ?… voyons !…
Irène,

simplement. 

—je n’ ai plus d’ argent.
J’ avais deux cent mille francs de dot. Je les ai
mangés… il me reste vingt-cinq mille francs à peu
près… en les mettant en viager…
Richard. -mais, maman, et moi ne suis-je pas
là ?…
Irène,

l’ interrompant avec une simple fermeté. 


—encore une fois, tu viens de ne pas me comprendre.
Si j’ ai pu m’ humilier jusqu’ à te parler de cela, ce
n’ était pas pour demander l’ aumône… retire ton
offre !
Richard. -oh ! Je te connais trop pour supposer
que tu daignerais t’ adresser à moi ! Seulement il
ne s’ agit pas d’ orgueil… il s’ agit de vie
pratique… et…

(elle fond en sanglots.) 
ma

pauvre maman !
Irène. -j’ ai mal ! J’ ai mal ! Ah ! Je sais bien,
tu dois te dire en ce moment : " c’ était prévu…
la scène de larmes ! " j’ aurais dû avoir plus de
courage.
Richard. -que c’ est bête, ce que tu dis-là !
Irène. -mais j’ ai menti tout à l’ heure, j’ ai
menti… c’ est vrai que je ne suis plus avec
Georget, que c’ est fini pour jamais… c’ est vrai
aussi que je ne veux plus entendre jamais parler de
ton père ; mais, si je suis venue, ce n’ était pas
pour te voir seulement… c’ était pour rester, pour
qu’ on ne me chasse pas !… ah ! Je sais bien qu’ il
ne faut guère être fière pour venir réclamer du
secours à ceux qu’ on a défiés !… je n’ ignore pas
aussi tous les ennuis que je vais te créer… et que
je vais transformer ton attendrissement en gêne et
en embarras…
Richard,

sans conviction. 

—mais non, mais non,
voyons…
Irène. -si. Je connais la vie ; c’ est maladroit,
j’ aurais dû m’ y prendre petit à petit… mais tant
pis ! Oh ! Je ne réclame pas grand’ chose ! Je ne
serai pas un bien grand embarras… qu’ on ne me case
pas trop loin de chez vous. Bien sûr, je ne demande
pas à vivre ici… complètement… pourvu que je
puisse embrasser ton enfant… le voir… souvent…
ce petit que tu n’ as pas voulu me montrer tout à
l’ heure.
Richard. -simple mouvement machinal, je t’ assure…
Irène. -bien naturel. Ta femme a mis comme
condition à ton mariage qu’ on n’ entendrait plus
parler de moi… et je sais, en effet, qu’ on n’ en
parle plus nulle part. Je suis un nom de scandale,
banni de la société.

(avec une voix lourde et

sombre.)

il y a des revenants qui ne doivent pas

revenir… votre monde à vous maintenant vous
fuirait… et ta femme le sait bien… oh ! Mais je
serai cachée, très cachée… on ne me verra pas, je
vous le promets… vous n’ aurez pas à souffrir…

p29


seulement, moi, j’ aurai ma petite place ici… on
l’ emmènera me voir… voilà tout ce que je demande…
Richard. -mais oui, c’ est arrangeable ! ça ne peut
pas se faire en un jour, dame, non ! Mais…
Irène,

tout à coup avec emportement. 

—et puis,
même si je vous gêne, même si tu ne m’ as pas
pardonné dans le fond de ton cœur, tant pis… je
reste tout de même !… que veux-tu que je devienne,
moi ?… où veux-tu que j’ aille maintenant ?… la
vieillesse, la misère, quoi ?… quoi !… il faut
bien que je pose mon front et mes lèvres quelque
part. Tout n’ est pas mort en moi pourtant ! Il y a
des tendresses qui me réclament encore… je sais
bien que j’ ai tout envoyé promener autrefois,
famille, foyer ! Mais qu’ est-ce qu’ on veut que je
devienne tout de même ?… me tuer ?… j’ y ai pensé.
Richard,

pousse un cri. 

—oh !
Irène. -oui, j’ y ai pensé. Mais on ne meurt pas
comme ça !… alors quoi ?… où voulez-vous que
j’ aille ? Il faut bien qu’ on me déniche un coin…
on ne peut pourtant pas me mettre dans un asile…
consultez-vous, arrangez-vous et trouvez-moi une
fin ! Le petit coin… où se consumer… bonheur,
beauté, jeunesse, tout s’ en va !… mais la vie
reste… c’ est long à en finir ! Trouvez-moi ma
petite place… et puis vous m’ oublierez !… je me
charge de m’ éteindre toute seule, proprement… et
sans fumée…
Richard

au comble de l’ émotion, courant à elle. 


—maman !
Irène,

elle sanglote sur son épaule. 

—Richard !
Richard !… et puis ne crois pas que ce soit
indifférent de sentir que ce sont tes bras qui me
soutiennent… c’ est le dernier berceau que l’ on
souhaite !…

ils restent un instant enlacés l’ un à l’ autre. 


Richard,

brusquement. 

—écoute, il faut régler
cette situation tout de suite. Je vais appeler
Madeleine.
Irène,

avec effroi. 

—oh ! Je t’ en prie… pas
devant moi !…
Richard. -non. Tu vas entrer cinq minutes dans
mon cabinet de travail… j’ aime mieux expliquer la
chose à Madeleine à l’ écart de toute domesticité
indiscrète… va… pour ma part, je ne puis
t’ assurer qu’ une chose : c’ est que, si longtemps j’ ai
gardé un ressentiment violent, je l’ avoue, depuis,
tout ressentiment est tombé… mon rôle,
aujourd’ hui est indépendant de celui de mon père.
Et je vais agir de mon mieux…

(tout à coup.) 


mais, entre nous, avoue tout de même-j’ ai besoin de
cette satisfaction ! -avoue, maman, qu’ elle a du
bon, la famille, hein ?
Irène,

les yeux baissés. 

—oui.
Richard,

triomphalement. 

—hein, les fils
criminels, les ennemis !… tu y retournes tout de
même !… les luttes de l’ amour et de la famille ?…
quelles balivernes ! Tu te rappelles ?
Irène. -tout… je me rappelle tout.
Richard,

comme s’ il voulait la faire parler. 


—quels regrets tu as dû subir ?
Irène,

les yeux impénétrablement baissés. 


—oui.
Richard,

s’ animant en parlant. 

—je vois ta vie,
là-bas !… et le revirement quand les écailles te
sont peu à peu tombées des yeux !
Irène. -oui, oui…
Richard,

insistant comme avec rage. 

—comme tu
dois être punie, pauvre mère, par le remords ! Et
cet être, quelle nausée de lui, tu dois éprouver
maintenant que tu vois clair !… dis-le, hein ?
Irène,

sans sourciller. 

—oui.
Richard. -et comme, dans ta déchéance, elle a dû
te paraître pure et belle, la famille que tu avais
honnie !… c’ est tout de même nous qui sommes la
vraie vérité de la vie !…

(il pousse un large

soupir de satisfaction.)

je te demande pardon

de t’ avoir fait souffrir cette petite confession,
mais j’ avais tout de même besoin de t’ entendre
rétracter tes paroles d’ autrefois qui me sont
toujours restées sur le cœur… ce n’ est qu’ une
petite satisfaction-mais ça soulage !…
maintenant, entre là, veux-tu ?… je vais
entreprendre Madeleine.

il la fait entrer dans le cabinet de travail, à

droite.
Irène,

entrant. 

—je t’ attends.

ACTE 4 SCENE VI


Richard, Madeleine
Richard,

reste seul ; il va à la porte du fond et

appelle. —Madeleine !

(Madeleine entre.

Richard tout de suite.)

écoute, ne proteste

pas… ne réponds même pas à ce que je vais te
demander… accepte sans mot dire, sans discuter…
je fais appel à ton cœur.
Madeleine. -allons, bon !… de quoi s’ agit-il ?
Richard. -maman a rompu toute relation avec
Chambry, ils se sont séparés.
Madeleine. -et elle veut vivre avec nous… c’ est
cela ? Jamais !
Richard. -Madeleine !
Madeleine. -jamais ! Nous avions prévu ce petit
coup, ma mère et moi… tu te rappelles à quelles
conditions j’ ai consenti à ne pas rompre notre
mariage ?
Richard. -eh bien, les conditions ne sont plus
les mêmes, voilà tout… d’ ailleurs, ce n’ est pas à
vivre avec nous qu’ elle demande… un petit
appartement dans le quartier…
Madeleine. -dans la maison, peut-être ?
Richard. -être reçue ici…
Madeleine. -et invitée à nos réceptions, n’ est-ce
pas ? C’ est déjà suffisant d’ avoir une belle-mère
qui a mal tourné et s’ est enfuie avec un gigolo…
elle n’ avait au moins qu’ à rester avec lui !
Richard. -je te défends de parler ainsi ! Elle
souffre… tu dois avoir pitié. D’ ailleurs nous ne
pouvons lui interdire d’ embrasser le petit de temps
en temps.
Madeleine. -c’ est bien pour cela que je
m’ insurge !… nous ne pouvons pas, bien sûr ! Nous
sommes du même avis… seulement, je sais ce qui va
arriver, parce qu’ on ne peut pas lui interdire
d’ embrasser Raoul, à mesure, elle s’ installera ici…
elle prendra ses repas… voudra renouer ses
relations… connaître les nôtres… car c’ est cela
surtout qui la fait mourir d’ envie ! Elle est
déclassée : elle voudrait reprendre un rang… eh
bien non, qu’ elle ne se fasse pas d’ illusions. Elle
est une femme à l’ eau… elle ne peut plus
regrimper sur la rive, et il ne faut pas qu’ elle en
prenne prétexte pour nous entraîner avec elle…
Richard. -si tu crois que c’ est le mobile qui la
fait agir.
Madeleine. -parfaitement. Je connais les femmes,

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mon cher !… et notre maison sera tarée
définitivement… " je vous présente ma belle-mère,
retour d’ Alger. " c’ est gai !
Richard. -mais puisqu’ elle offre de ne venir qu’ en
cachette… quand il n’ y aura personne.
Madeleine. -tu ne vois pas plus loin que le bout
de ton nez, mon pauvre ami ! Et puis, qu’ est-ce qui
te prouve qu’ elle ne va pas continuer de voir son
monsieur ? Ou qu’ elle ne partira pas un de ces
quatre matins, avec un nouvel ami à toi ?
Richard. -Madeleine !
Madeleine. -elle nous a mis en droit de tout
supposer… sais-tu ce qu’ elle nous apporte, le
sais-tu ?… tout simplement le déshonneur.
Richard. -tiens !
Madeleine. -quoi ?
Richard. -rien. Je me rappelle seulement avoir
prononcé cette phrase-là, autrefois…
Madeleine. -tu as bien changé depuis !
Richard. -non !… c’ est l’ honneur qui a changé de
côté !… faut croire que ça se déplace…
Madeleine. -ne fais pas d’ esprit.
Richard. -je n’ en ai jamais moins fait… ne te
donne pas pour plus méchante que tu n’ es. Je connais
ton bon cœur, au fond, Madeleine. Ne discute donc
pas une chose que tu as d’ avance acceptée et que tu
ne peux pas refuser. Tu ferais bien mieux de te
décider d’ un coup… et de ne pas diminuer le mérite
que tu auras à pardonner tout à l’ heure.
Madeleine. -pourquoi ne s’ adresse-t-elle pas à ton
père ? Il n’ est pas divorcé… qu’ ils se remettent
ensemble, c’ est bien simple.
Richard,

haussant les épaules. 

—en effet,
c’ est simple.
Madeleine. -on ne la recevra pas plus… mais
enfin, dans un salon, on pourra ne pas s’ apercevoir
qu’ elle est là. Ce sera déjà plus commode.
Richard. -tu criailles bien inutilement.
Madeleine. -ma baigneuse me dit ça aussi quand
elle me donne ma douche… je t’ assure qu’ on ne
reçoit pas des douches comme celles-là
impunément.

elle est à la cheminée, accoudée. Elle rage. 


Richard. -eh bien ! Maintenant que tu as poussé
ton cri…
Madeleine. -au moins, qu’ il soit bien décidé de
ceci… et qu’ elle le sache !
Richard. -ah ! Tu vois que tu as cédé de
toi-même !
Madeleine. -qu’ elle le sache ! Je ne la
présenterai à personne… elle ne viendra qu’ aux
heures où je voudrai… et puis, qu’ elle n’ aille pas
s’ imaginer que je sortirai avec elle… pas même
pour des courses…
Richard. -c’ est entendu… on ne vous rencontrera
pas ensemble.
Madeleine. -ce n’ est pas seulement à cause des
gens qui la connaissent… mais je ne voudrais pas
qu’ on me rencontre avec une personne qui marque aussi
mal… elle est maquillée comme une cocotte, ta
mère, et fagotée !… à son âge !
Richard. -oh ! Si tu la voyais, tu ne la
reconnaîtrais pas, va… elle a bien changé, la
pauvre vieille !…
Madeleine. -changée ? Ce chapeau !…
Richard. -quel chapeau ?
Madeleine. -ce chapeau de roses qu’ elle porte.
Richard. -tu l’ as donc aperçue ?
Madeleine. -oui. Non, par la serrure… là, j’ ai
jeté un coup d’ œil. Non, ce chapeau de jeune fille !
Elle ne se voit pas !
Richard. -allons, Mad. Ne réfléchis pas… un
bon mouvement… je ne doute pas de ton bon cœur…
tu hésites déjà… encore une seconde, et…
Madeleine. -où l’ as-tu mise ?
Richard,

montrant la porte. 

—là.
Madeleine,

subitement, sans transition, va droit

à la porte du cabinet et l’ ouvre. Sur un ton
d’ huissier. —madame, si vous voulez vous donner
la peine d’ entrer.

(Irène s’ avance.) 
je vais

vous conduire auprès du petit.

elle dit cela d’ un air digne et cérémonieux. 


Richard. -va, ma mère, va !
Irène,

avec un peureux élan. 

—oh, merci !
Merci ! Mad…
Madeleine,

l’ interrompant en lui montrant

froidement la porte du fond. —c’ est par ici.

elle va l’ ouvrir.

Irène reste interloquée, émue, interrogeant
douloureusement son fils du regard. Madeleine
attend à la porte ouverte comme pour faire passer
Irène devant elle :

passez, madame. 
Irène

se décide et, le mouchoir aux lèvres, la tête
basse, les épaules serrées, humble et pauvre, elle
entre avec Madeleine.

ACTE 4 SCENE VII


Richard

seul, puis 
la femme de chambre

Richard,

seul. 

—maintenant le téléphone !
Allô ! Voulez-vous me donner le 225. 53 ?… allo…
La Femme De Chambre,

entrant. 

—M. De
Rysbergue demande s’ il ne dérange pas monsieur…
sans quoi il repassera après le bureau.
Richard,

vivement. 

—faites entrer… faites
entrer !

la femme de chambre sort. 


Richard,

parlant à l’ appareil. 

—c’ est bon.
Merci.

(Rysbergue entre.) 
ah ! Père, je te

téléphonais justement.

(à la femme de chambre.) 


vite… voulez-vous aller dire à madame, dans la
chambre de bébé, qu’ elle ne rentre ici au salon,
avec cette dame, qu’ au cas où je l’ appellerais…
sinon qu’ elles restent toutes deux jusqu’ à ce que je
vienne… n’ est-ce pas ? C’ est compris.
La Femme De Chambre. -bien, monsieur.

elle sort. 


ACTE 4 SCENE VIII


Richard, Rysbergue
Rysbergue. -qu’ y a-t-il donc ?
Richard. -père… elle est ici.
Rysbergue. -qui ?
Richard. -maman.
Rysbergue. -ah !
Richard. -une grosse nouvelle… je ne sais pas
encore ce qui s’ est passé… mais elle a rompu avec
De Chambry, définitivement… elle retourne ici,
à Paris, repentante, et c’ est à nous qu’ elle vient
demander pardon… et asile. Elle est là, dans la
chambre de bébé, avec Madeleine qui n’ y a pas mis
trop de façons… elles doivent être déjà, j’ espère,
en train de se réconcilier. Alors écoute, puisque
te voilà, ne crois-tu pas, père, qu’ il faudrait faire
bonheur complet. C’ est le moment. Du temps a passé…
deux ans ! Réfléchis… ce serait si bien de ta
part.
Rysbergue,

allant à son fils. 

—un mot… mais
réponds sincèrement, sans mentir… tu le promets ?
Richard. -oui.
Rysbergue. -dans la conversation que tu as eue,
avec ta mère, mon nom a-t-il été prononcé par elle ?
Richard. -mais…
Rysbergue. -a-t-elle témoigné du désir que nous
nous réconcilions tous deux ? Sois franc.
Richard. -mais cela n’ implique pas nécessairement…
Rysbergue. -allons donc ! N’ insiste pas, Richard…
j’ ai réfléchi… j’ ai admis parfois cette hypothèse
d’ un retour qui se réalise aujourd’ hui… eh bien,
je suis toujours arrivé à cette même conclusion :
vaut mieux pas… vaut mieux pas… réconcilier !
Quel affreux mot !… quelle paix factice d’ intérêts
cela suppose !… ce qu’ on ne réconcilie pas, ce
sont les cœurs que l’ indifférence a séparés et que
plus rien ne rappelle l’ un à l’ autre. Non, je suis
heureux pour nous, pour toi, pour tout le monde,
qu’ elle soit revenue et assagie, et que cette
histoire finisse de la sorte… je suis là pour
subvenir tacitement à tous ses besoins. J’ aurai
le savoir-vivre nécessaire, mais ce sera tout.
Crois-moi, je suis très… très content, oui, de ce
que tu m’ apprends… mais le reste, vaut mieux pas…
je sais ce que je dis.
Richard. -ah ! C’ est que tu te l’ imagines comme

p31


autrefois. Elle a bien changé, en deux ans. Il ne
s’ agit pas de révolte, va ! Si tu l’ avais entendue,
là, tout à l’ heure, elle t’ aurait touché, si
simple, si repentante, si humble et lamentable, la
pauvre femme.
Rysbergue. -elle s’ est accusée, n’ est-ce pas ?
Richard. -formellement.
Rysbergue. -elle a témoigné de sa honte ? Pour
un peu, si tu lui avais demandé de honnir son
Georget avec horreur, elle l’ aurait fait.
Richard. -je le lui ai demandé.
Rysbergue. -il n’ y a pas de renoncement qu’ elle
ne te consente… toutes les lâchetés, toutes les
humilités, tu les auras, à une condition, une
seule : c’ est que tu lui donnes ce petit bout de
gosse, qui est là, qu’ elle attend, et qui est
devenu sa seule espérance… je vais même, mon
pauvre Richard, t’ enlever une illusion, et ce te
sera pénible, mais que veux-tu ? Elle t’ a
probablement fait aussi des protestations de
tendresse et elle t’ a donné à comprendre que c’ était
beaucoup pour toi qu’ elle revenait ?
Richard. -sans doute.
Rysbergue. -et tu en as conçu, avoue, un peu de
fierté ? Naïf ! Je suis fâché de t’ enlever cette
illusion facile, mais si nous étions seuls, toi et
moi, ni l’ un ni l’ autre nous ne la reverrions.
Celle-ci va droit à sa continuation, son instinct
la dirige égoïstement toujours vers ce qui est son
destin. Le passé est un fleuve qu’ on ne remonte pas.
Maintenant

(montrant la porte de la chambre du

bébé.)

c’ est à lui le tour, mais nous, mais

nous… mon pauvre Richard !… sans celui qui vient
de naître, que serais-tu pour elle ? Va, va, tu as
beaucoup à apprendre… et les femmes te rouleront
encore.
Richard. -alors, père, tu attribues à une basse
comédie son attendrissement de tout à l’ heure, ses
larmes ?
Rysbergue. -non pas ; c’ est inconscient et, qui
sait même, peut-être est-elle sincère… sait-on ?

(il s’ assied nerveusement sur le bord de la

table.)

peut-être ne se souvient-elle déjà plus… !

Car c’ est effrayant, nous l’ avons éprouvé nous-mêmes,
ce don d’ oubli total ! C’ est encore comme les bêtes,
oui-elle trouvait la comparaison juste, dans son
délire-qui donneraient leur vie, se haussant
jusqu’ au plus complet sacrifice, pour défendre leurs
petits ; puis qui, cet instinct apaisé, ne se
souviennent plus de rien et subitement, en un jour,
passent du renoncement le plus fou à l’ indifférence
la plus morne ; c’ est fini, la fonction est terminée.
à une autre ! Vois-tu, j’ ai réfléchi beaucoup pendant
deux ans de solitude. Des mots qu’ elle disait me
revenaient à la mémoire, me tarabustaient sans cesse.
" ma fonction envers vous est terminée, " clamait-elle,
et j’ ai compris, j’ ai compris la vérité. Elle avait
raison. La femme n’ est pas un être indépendant et
libre comme nous, elle est asservie à des lois de
nature qu’ aucune civilisation n’ a encore abolies et
n’ abolira jamais. Elle est une succession de
fonctions et absolument contradictoires. Toutes ces
fonctions, la société est arrivée à peu près à les
concilier, par des époques fixes et observées, de
mariage, d’ évolution… ça va tant bien que mal… ça
va… mais qu’ il survienne dans cette évolution une
simple erreur de date, de tour, comme il est arrivé
à ta mère, dont le cœur ne s’ est éveillé qu’ à l’ été
de sa vie, patatras, l’ édifice de paix s’ écroule !
Et alors, c’ est l’ amas des drames, les instincts
lâchés, les deuils, les irréparables vérités. Alors,
petit, il arrive ce qui nous est arrivé. Les
volières heureuses où l’ on vivait ensemble se
brisent et les dissentiments effrayants ne se
taisent et ne se rejoignent une seconde qu’ autour
du premier vagissement de l’ enfant qui vient de
pousser le cri de la vie et du renouveau éternel.
Richard. -père, que ta sagesse est devenue amère !
Rysbergue. -j’ ai vieilli. ça t’ arrivera bientôt.
Déjà tu t’ es bien modifié. Maintenant, si tu me
demandes pourquoi, possédant cette sagesse, comment,
étant capable d’ admettre et de pardonner, je n’ ai
pas assez de supériorité ou trop d’ égoïsme, comme
tu voudras, pour me résoudre à l’ approcher, la
revoir sans rien lui demander d’ elle-même, je te
répondrai que je manque de courage… peut-être un
jour, des

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hommes viendront, assez forts, assez libres, pour
assister au phénomène de la femme avec une simple
indulgence et une plus calme équité. Pour nous, que
veux-tu ? Notre passé religieux, des préjugés, de
vieilles et adorables coutumes ne peuvent chasser de
notre mémoire cette conception de l’ épouse pure et
chaste, de l’ amour unique, fidèle au foyer
domestique. On ne porte pas en vain le poids de
tant de siècles catholiques. Sans doute, c’ est
étroit, égoïste, mesquin… mais que veux-tu ?
J’ envie ceux qui sauront un jour se libérer de cette
conception et s’ affranchir de ce passé. Oui, je
pressens une plus mâle et plus juste sagesse qui
diminuera d’ autant la somme des douleurs courantes.
Mais nous, on a trop d’ attaches… on voudrait, on
ne peut pas ! Nous sommes ceux qui auront côtoyé
une espérance, sans avoir eu la force de la saisir.
Voilà ! Maintenant que je t’ ai tout expliqué, je te
laisse à ta mère.
Richard. -alors ?
Rysbergue. -alors, je désire qu’ on m’ en parle le
moins possible. Rends-la heureuse, Richard. Sois
bon pour elle… je ne peux pas dire autre chose…
sois bon, mais moi… vaut mieux pas… as-tu un
cigare ?
Richard. -là sur la table.
Rysbergue. -où as-tu acheté cette boîte ? Ils ne
sont pas trop mous, j’ ai déjà remarqué. Où les
prends-tu ?
Richard. -toujours au bureau de la rue Tronchet.
Rysbergue. -j’ y passerai.

(il aspire une

bouffée.)

voilà… alors je vais aller tout seul

au comptoir international.
Richard,

vivement empressé. 

—mais, père, je
t’ accompagne.
Rysbergue. -non, non, ce n’ est pas la peine. Reste
ici, tu as à faire. Je t’ avais donné rendez-vous
parce que je passais sous tes fenêtres, autrement…
qu’ est-ce que tu fais ce soir ? Ah ! C’ est juste,
tu ne sortiras peut-être pas.
Richard. -mais si… veux-tu que nous allions
quelque part ?
Rysbergue. -non… mais nous aurions pu faire
une partie au cercle… ou un billard… je n’ ai plus
la main depuis quelque temps.
Richard. -entendu… avec plaisir.
Rysbergue. -c’ est ça… si tu n’ as rien de mieux
à faire, passe me prendre. Bonsoir !
Richard,

encore une fois timidement. 

—tu ne
veux même pas la voir ?
Rysbergue. -non, non, ne parlons plus jamais de
ces choses là, veux-tu ? Voilà… alors, à
après-dîner… un beau froid sec aujourd’ hui… je
vais aller à pied… bonsoir !…

il sort, le col relevé, la canne dans la poche de

son pardessus, le pas traînant, le dos voûté.

ACTE 4 SCENE IX


Richard, Madeleine, Irène

Richard attend une seconde, en réfléchissant, puis

va à la porte par où est sortie Madeleine ; on
entend la voix de la nourrice.
La Voix De La Nourrice

ainsi font, font, font les petites marionnettes,

ainsi font, font, font
trois petits tours et puis s’ en vont.
Richard reste accoudé à la porte. On le voit
sourire aux femmes. Puis entrent Irène et
Madeleine. Irène va quasiment s’ affaisser sur un
canapé, le mouchoir sur la bouche, prise d’ une
faiblesse.
Richard. -qu’ a-t-elle ?
Madeleine. -l’ émotion.
Irène. -ah ! Mes enfants ! ça m’ a fait bien
plaisir. Comme il est beau, ton petit, Richard !
Richard. -il te ressemble, on le dit.
Irène. -ah ! On le dit.

(vivement.) 
mais il

a beaucoup de sa mère aussi. Il aura sa jolie figure.
Madeleine. -oh ! Vous êtes trop aimable, madame.
Irène. -madame !… bah ! ça viendra… elle a été
bonne, Richard, j’ ai été très touchée, je tiens à
vous le dire… si, si…
Richard. -je ne puis affirmer qu’ une chose, maman,
c’ est que tu peux te considérer ici comme chez toi…
aujourd’ hui, demain et toujours, Madeleine elle-même
va te le dire.
Irène,

se levant sans laisser à Madeleine le

temps de répondre. —oh ! Non, qu’ elle ne le
dise pas ! Qu’ elle me donne seulement son front à
embrasser, cela vaudra mieux que toutes les
paroles !

elle l’ embrasse. 


Madeleine. -vous voyez, je pleure moi-même.
Richard. -je suis bien, bien content.

on entend sonner à la porte d’ entrée. 


Madeleine. -allons, bon ! On sonne… nous ne
pouvons pas rester deux minutes tranquilles dans
cette maison. Je ne veux pas qu’ on nous voie avec
les yeux rouges… venez par là.
Richard. -ce ne peut être que Soubrian sûrement
qui revient.
Madeleine. -en tout cas, entrons dans la
chambre de bébé, voulez-vous ?

(à Irène.) 
vous

préférez sans doute cela ?
Irène. -je crois bien !
Madeleine. -veux-tu rappeler la nounou, Richard,
à qui j’ avais dit de sortir… je vais chercher
un mouchoir dans ma chambre, et j’ arrive.

en sortant elle laisse la porte ouverte. 


Richard,

la suivant. 

—tu viens, maman.
Irène. -je prends mon chapeau. Voilà.

ACTE 4 SCENE X


Irène

seule, 
une femme de chambre

Irène,

seule, prend son chapeau sur la table. En

le prenant, elle a une espèce de long sourire
mélancolique. —ce chapeau, ce chapeau de jeune
fille avec des roses !… pauvre vieille, ils ont
dit, la pauvre vieille !

elle se regarde dans la glace avidement ; on

dirait qu’ elle fait en arrangeant ses cheveux le
dernier geste de la femme et qu’ elle ensevelit
tout un passé ; on dirait que les cheveux
blanchissent, que la figure se tire sous l’ effet
de la volonté fixe.
Une Femme De Chambre,

entrant en coup de

vent. —madame, c’ est monsieur Sou…
Irène. -faites entrer.
La Femme De Chambre,

hésitant en voyant cette

personne inconnue. —mais, madame, je ne sais
si je dois…
Irène. -c’ est juste ! Oh ! Vous pouvez… je suis
la grand’ mère.