Manifeste du parti communiste/Andler/Appendice

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Traduction par Charles Andler.
Georges Bellais (tome 1p. 75-97).

APPENDICE


La collaboration de Frédéric Engels
à la Réforme de Flocon et de Ledru-Rollin




Nous savons par la préface aux Enthüllungen über den Kommunistent-Prozess zu Kœln (p. 8), que Frédéric Engels « fourneau à la Réforme des informations sur le mouvement anglais et sur le mouvement allemand ». Peut-on dans la Réforme retrouver la trace de cette collaboration d’Engels ? Cette recherche devrait tenter un critique. Elle serait d’une difficulté très grande, puisque les articles de la Reforme ne sont pas signés. Nous apportons ici quelques conjectures motivées, et nous attribuons à Engels les articles suivants.


I


Sur la présence à Londres de Karl Marx et d’Engels pour le congrès où fut rédigé le Manifeste communiste (novembre et décembre 1847), et sur leur participation aux manifestations polonaises.

Nous verrons en effet, dans l’historique, que Frédéric Engels venait alors de séjourner quelque temps à Paris et qu’il fit le voyage de Londres pour représenter au congrès les groupes communistes allemands de Paris.

Bien que l’article mette en scène la personne d’Engels lui-même, il ne peut guère être que d’Engels même : 1o Le voyage du rédacteur de la Réforme coïncide avec le voyage d’Engels ; 2o Engels n’était-il pas chargé de rendre compte à la Réforme du « mouvement anglais et allemand » ? Donc Engels est ce rédacteur. Voici cet article (La Réforme du 5 décembre 1847).

On nous écrit de Londres, 30 novembre :

Cher citoyen,

Je suis arrivé hier au soir, juste à temps pour assister au meeting public convoqué pour la célébration de l’anniversaire de la révolution polonaise de 1830. J’ai assisté a beaucoup de réunions semblables, mais jamais je n’ai vu un enthousiasme si général, un accord si parfait et si cordial entre des hommes de toutes les nations.

La présidence avait été offerte à M. Harncott, ouvrier anglais.

Le premier discours fut celui de M. Ernest Jones, rédacteur du Northern Star[1] qui, tout en se prononçant contre la conduite de l’aristocratie polonaise dans l’insurrection de 1830[2], applaudit vivement aux efforts qu’a faits la Pologne pour se soustraire au joug de ses oppresseurs. Son discours brillant et énergique fut vivement applaudi.

Après lui, M. Michelot prononça un discours en français.

M. Schapper, allemand, lui succéda, il annonça au meeting que l’Association démocratique de Bruxelles avait délégué à Londres M. Marx, démocrate allemand et l’un de ses vice-présidents, pour établir des relations de correspondance entre la Société bruxelloise et la Société des démocrates fraternels de Londres, et aussi pour préparer la réunion d’un congrès démocratique des différentes nations de l’Europe[3].

M. Marx, en se présentant, fut accueilli par les applaudissements prolongés de l’assemblée.

Dans un discours allemand, traduit par M. Schapper, M. Marx déclare que l’Angleterre donnerait le signal de la délivrance de la Pologne. La Pologne, a-t-il dit, ne sera libre que quand les nations civilisées de l’Europe occidentale auront conquis la démocratie. Or, de toutes les démocraties de l’Europe, la plus forte, la plus nombreuse, c’est celle de l’Angleterre ! organisée sur toute l’étendue du pays. C’est en Angleterre que l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est le plus développé, que la lutte décisive entre les deux classes de la société devient de plus en plus inévitable. C’est donc en Angleterre que commencera, selon toute probabilité, le combat qui se terminera par le triomphe universel de la démocratie et qui brisera aussi le joug de la Pologne. C’est de la victoire des chartistes anglais que dépend le succès des autres démocrates européens. C’est donc par l’Angleterre que sera sauvée la Pologne.

M. Harney, rédacteur en chef du Northern Star, a ensuite remercié les démocrates de Bruxelles de ce qu’ils s’étaient adressés tout d’abord aux démocrates de Londres, en ne tenant aucun compte des avances faites par les bourgeois de la Ligue internationale de Londres, société fondée par les freetraders, afin d’exploiter les démocrates étrangers dans l’intérêt du libre-échange, et pour faire concurrence à la Société des démocrates fraternels, composée presque exclusivement d’ouvriers.

M. Engels, de Paris, démocrate allemand, a ensuite déclaré que l’Allemagne avait un intérêt particulier à l’affranchissement de la Pologne, parce que des gouvernements allemands faisaient subir leur despotisme à une partie de la Pologne. La démocratie allemande devrait avoir à cœur de faire cesser cette tyrannie, qui est une honte pour l’Allemagne.

M. Tedesco, de Liège, dans un discours énergique, a remercié les combattants polonais de 1830 pour avoir hautement proclamé le principe d’insurrection. Son discours, traduit par M. Schapper, a été chaleureusement applaudi.

Après quelques paroles de M. Charles Keen, le colonel Oborski a répondu au nom des Polonais.

M. Wilson, ouvrier anglais, qui par son opposition vigoureuse a tout récemment presque entraîné la dissolution d’un meeting de la ligue internationale, a, le dernier, harangué rassemblée.

Sur la proposition de MM. Harney et Engels, trois salves d’applaudissements ont été décernées aux trois grands journaux démocratiques de l’Europe : la Réforme, le Northern Star et le Journal allemand de Bruxelles[4] ; sur la proposition de M. Schapper, trois groans ont été décrétés aux trois journaux anti-démocratiques : le Journal des Débats, le Times, et la Gazette d’Augsbourg.

Le meeting s’est terminé au chant de la Marseillaise, chantée par toute l’assemblée, debout et la tête découverte.

II


Sur le programme agraire du chartisme. — Il nous semble qu’un article, antérieur au précédent, inséré dans la Réforme du 1er novembre 1847, et d’un style très teinté de germanisme, compléterait à merveille les indications données par Engels sur le chartisme, dans son livre sur la Situation des classes laborieuses en Angleterre. Il suffit de ne pas attacher trop d’importance à l’indication qui attribue à l’article une provenance londonienne. Cette indication servait surtout, pensons-nous, à authentiquer les renseignements que l’article apportait. Engels, à la date du 1er novembre 1847, devait être à Paris. Mais les renseignements fournis par l’article sont résumés d’après le Northern Star, où Engels écrivait et qu’il recevait.

On nous écrit de Londres :

Il y a environ deux ans que les ouvriers chartistes ont fondé une association dont le but est d’acheter des biens-fonds et de les répartir en petites fermes parmi les membres[5]. On espère diminuer, de cette manière, la concurrence excessive que se font les ouvriers manufacturiers entre eux-mêmes[6], en écartant du marché du travail une partie de ces ouvriers pour en former une classe de petits paysans toute nouvelle et essentiellement démocratique. Ce projet, dont l’auteur n’est autre que Feargus O’Connor lui-même, a obtenu un succès tel que la Société terrienne des chartistes compte déjà deux à trois mille membres, qu’elle dispose d’un fonds social de soixante mille livres sterling (un million et demi de francs), et que ses recettes annoncées dans le Northern Star dépassent 2.500 livres sterling par semaine. Enfin la société, dont je me propose de vous rendre plus tard un compte plus détaillé, a pris de telles dimensions qu’elle commence à inquiéter l’aristocratie territoriale. Car il est évident que ce mouvement, s’il continue à se propager dans la même proportion qu’il a suivie jusqu’à présent, finira par se transformer en agitation nationale pour la prise de possession du sol nationale par le peuple[7]. La bourgeoisie ne trouve pas non plus cette société de son goût. Elle y voit un levier mis dans les mains du peuple, qui lui permettra de s’émanciper sans avoir besoin de l’aide de la classe moyenne. C’est particulièrement la petite bourgeoisie, plus ou moins libérale, qui voit la Société terrienne d’un mauvais œil, parce que déjà elle trouve les chartistes beaucoup plus indépendants de son soutien qu’avant la fondation de l’association. De plus, ces mêmes radicaux, incapables de s’expliquer l’indifférence que leur montre le peuple, et qui est la conséquence inévitable de leur propre tiédeur[8], insistent à attaquer sans cesse M. O’Connor comme le seul obstacle d’une réunion des partis chartiste et radical. Il suffirait donc que l’organisation de la Société terrienne fût l’ouvrage de M. O’Connor, pour faire retomber sur elle toute la haine des bourgeois plus ou moins radicaux. D’abord, ils l’ignorèrent ; quand la conspiration du silence ne fut plus tenable, ils s’attachèrent à prouver que la société était organisée de manière à finir inévitablement par la banqueroute la plus scandaleuse[9] ; enfin, quand ce moyen n’empêcha pas la société de prospérer, ils revinrent à la tactique que, depuis dix ans, ils n’ont pas cessé d’appliquer, et toujours sans le moindre succès, contre M. O’Connor.

Ils cherchèrent à rendre suspect son caractère, à disputer son désintéressement, à détruire le droit, auquel il prétendait, de s’appeler le gérant incorruptible et non salarié des ouvriers. Lorsque donc M. O’Connor, il y a quelque temps, publia son compte-rendu annuel, six journaux s’attachèrent à le combattre. C’étaient le Weekly Dispatch, le Globe, le Non Conformist, le Manchester Examiner, le Lloyds weekly Newspaper et le Nottingham Mercury[10]. Ils accusèrent M. O’Connor de vols et de sous-tractions des plus effrontées, qu’ils cherchèrent à prouver ou à rendre probables par les chiffres du compte-rendu même. Loin de rester satisfaits de cela, ils fouillèrent dans la vie du célèbre agitateur : une montagne d’accusations, l’une plus grave que l’autre, s’entassa sur lui, et ses adversaires pouvaient croire qu’il en resterait accablé.

Mais O’Connor qui, depuis dix ans, n’a pas cessé de lutter contre la presse soi-disant radicale, ne fléchit point sous le poids de ces calomnies. Il publia dans le Northern Star de ce mois une réponse aux six journaux. Cette réponse, chef-d’œuvre de polémique, et qui rappelle les meilleurs pamphlets de William Cobbett, réfute accusation pour accusation, et, prenant à son tour l’offensive, dirige contre les six directeurs des attaques très dangereuses et pleines d’un superbe dédain. Aussi a-t-elle complètement suffi à justifier O’Connor aux yeux du peuple. Le Northern Star du 30 de ce mois contient les votes de confiance en O’Connor, passés en réunion publique des chartistes de plus de cinquante localités. Mais O’Connor a voulu donner à ses adversaires l’occasion de l’attaquer devant le peuple. Il les a sommés de venir soutenir leurs charges en réunion publique, Manchester et à Nottingham.

Aucun d’eux ne s’est produit. À Manchester, O’Connor a parlé pendant quatre heures, devant plus de 10.000 hommes qui l’ont couvert d’un tonnerre d’applaudissements et lui ont confirmé a l’unanimité la confiance qu’ils avaient en lui. Là foule était si grande, qu’outre le meeting où O’Connor se défendit en personne, il fallut en tenir un autre sur la place publique, où dix à quinze mille individus, qui n’avaient pu entrer dans la salle, furent harangués par plusieurs orateurs.

Les meetings terminés, O’Connor déclara qu’il recevrait à l’instant même les souscriptions et les cotisations des membres de la Société terrienne, et la somme payée à lui, le soir même, dépassa mille livres sterling (25.000 francs.)

À Nottingham, où O’Connor convoqua le lendemain une des plus grandes réunions qui jamais y avaient eu lieu, l’enthousiasme produit par son discours fut le même.

C’est au moins pour la centième fois que M. O’Connor a triomphé de cette manière éclatante des calomnies de la presse bourgeoise. Imperturbable au milieu de toutes les attaques, l’infatigable patriote poursuit son œuvre, et la confiance unanime du peuple anglais est la meilleure preuve de son courage, de son énergie et de son incorruptibilité.

III


Sur la situation de l’Allemagne. (La Réforme du 6 août 1847). — Il est probable que Frédéric Engels était déjà revenu de Bruxelles à Paris, quand il écrivit cet article, qui atteste une connaissance très approfondie de la presse allemande, anglaise et français ; et les hommes qui possédaient cette connaissance n’étaient pas alors très nombreux. Il se pourrait, selon nous, que ce fût l’article par où Engels débuta dans la Réforme de Flocon. Il essaie d’appeler l’attention des démocrates français sur les journaux allemands, qu’il ne faut pas lire sans défiance, et sur ceux dont l’inspiration démocratique est véritable. Nous répétons qu’il ne faut pas attacher d’importance à l’indication qui fait venir d’Aix-la-Chapelle une lettre rédigée, sans doute, à Paris. Après la mesure d’expulsion dont avait été l’objet en 1845, il ne fallait pas qu’un journaliste allemand, présent à Paris, laissât deviner qu’il collaborait à des journaux de la nuance démocratique-socialiste. Le ton persifleur et agressif de la lettre conviendrait fort à Frédéric Engels. Voici l’article :

On nous écrit d’Aix-la-Chapelle :

Les nouvelles d’Allemagne que vous recevez par les journaux se ressentent naturellement de la source d’où elles proviennent. Généralement ce sont des extraits des différentes feuilles censurées : de la Gazette d’Ausbourg, vendue à l’Autriche et à la Bavière ; de la Gazette de Prusse, organe somnifère[11] du cabinet de Berlin ; de la Gazette de Cologne, journal semi-libéral, appartenant à un riche libraire de nos provinces rhénanes[12], spéculateur avide, qui n’a aucune opinion sincère, prêchant aujourd’hui un libéralisme de juste milieu, demain un article de complaisance gouvernementale.

Ajoutez à ces quelques détails la censure qui surveille, gène et coupe toute pensée hardie, et vous verrez que la presse allemande se trouve sous une rude tutelle.

L’Observateur rhénan, de Cologne, est une feuille servile du cabinet de Berlin[13] ; aussi, malgré les subventions gouvernementales ne peut-il obtenir plus de 4 à 500 abonnés. La Gazette du Weser, à Brême, la Gazette du soir, à Mannheim, et cette dernière surtout, avec une nuance radicale, comptent parmi les feuilles les plus indépendantes de l’Allemagne ; mais ce sont précisément celles que les bureaux de traduction à Paris citent le plus rarement.

Les journaux publiés en allemand dans la Suisse n’ont d’autre intérêt que celui qui s’attache aux questions locales.

En Angleterre on publie également un journal allemand sous le nom de Deutsche Londoner Zeitung. Malheureusement, les quelques idées démocratiques qu’elle publie quelquefois se trouvent bien déparées par les espérances de restauration qu’elle annonce en faveur du duc de Brunswick.

Depuis le 1er janvier dernier, M. Bornstedt rédige à Bruxelles une Gazette allemande de Bruxelles (Deutsche Brüsseler Zeitung) dont l’entrée est sévèrement défendue en Prusse et dans toute l’Allemagne. Néanmoins un grand nombre[14] pénètrent par divers moyens jusqu’à Berlin ; quelques-uns mêmes se trouvent parfois mystérieusement jusque sur la table du roi de Prusse. Il est assez curieux de voir avec quelle célérité notre police fait ici des recherches pour découvrir chaque numéro qui peut être introduit en contrebande. Ce zèle puéril du cabinet de Berlin contre une feuille naissante vous donne une idée de la façon dont le gouvernement allemand comprend la manifestation de la vérité.

Il faut dire que la Gazette allemande de Bruxelles a publié plusieurs articles de Mazzini, le chef de la Jeune Italie, de M. Stolzmann, un des plus énergiques représentants démocratie polonaise, et de plusieurs publicistes éminents de l’Allemagne[15].

En Amérique, aux États-Unis (car la presse libre de l’Allemagne n’existe qu’au dehors de ce pays), il y a une centaine de journaux imprimés en langue allemande. La plupart sont purement démocratiques. Le plus répandu, même en Europe, se nomme la Malle-poste allemande de New-York (Deutsche Schnellpost in New-York). Les correspondances que reçoit cette feuille des bords du Rhin, du midi de l’Allemagne, et quelquefois de Paris, sont ce qu’il y a de mieux rédigé dans toute la presse allemande, à l’exception toutefois de quelques articles de fond et correspondances de la Gazette allemande de Bruxelles.

Après ce rapide exposé de la presse allemande, j’aurais à vous entretenir un peu de l’opinion publique dans notre pays. Mais je vous écrirai plus au long à ce sujet dans quelques jours[16] ; je me bornerai seulement d’aborder aujourd’hui quelques points principaux.

L’Autriche n’exerce plus aucune influence morale sur l’Allemagne ; son gouvernement est détesté, car sa conduite en Gallicie (sic) et en Italie est la cause que le nom allemand y est si vivement attaqué[17].

L’empire autrichien, d’ailleurs, est rongé d’un mal incurable qui prélude à la dissolution de cette agglomération d’États artificiellement soudés l’un à l’autre. La Bohême et la Hongrie forment une opposition formidable et énoncent hautement le vœu d’une émancipation complète avec le système abrutissant de la chancellerie de Vienne.

En Prusse, il en est de même.

Le roi actuel avait fait concevoir, lors de son avènement au trône, beaucoup d’espérances. Comme tant d’autres brillants parleurs officiels il avait promis au peuple monts et merveilles, mais la montagne en travail accoucha d’une souris !…

Peu à peu aussi la popularité du roi se perdit ; les choses même en sont venues aujourd’hui à ce point, qu’il y a peu de princes aussi compromis, vis-à-vis de l’opinion publique, que Frédéric-Guillaume IV. Malheureusement pour ce roi, mais heureusement pour les peuples le culte monarchique perd chaque jour sa puissance en Allemagne, et M. de Chateaubriand avait raison en disant : Les rois s’en vont. Toute l’Allemagne attendait avec impatience que la Diète réunie à Berlin[18] fit acte d’énergie et posât ses, principes vis-à-vis de la cour et de sa bureaucratie appuyée par les monarchies absolutistes de l’Autriche et de la Russie.

La harangue burlesque du roi de Prusse à l’ouverture de la Diète, la clôture piteuse de ses opérations, sa faiblesse qui ne put arracher aucune concession sérieuse à la couronne, tout a concouru à augmenter le nombre de ceux qui sont convaincus que l’Allemagne ne peut sortir de la domination policière et absolutiste qu’en arborant la bannière d’une opposition énergique et décidée.

Jadis on dansait à Paris sur un volcan ; je puis vous assurer que de graves événements se préparent en Allemagne, et que cet air si lourd qui pèse sur nous annonce l’approche de l’orage. L’Allemagne se prépare à la lutte. Aussi chaque jour les gouvernements exercent-ils de nouvelles persécutions contre les ouvriers, voire même contre les sociétés de chant ; partout la mauvaise conscience de nos despotes voit des ennemis soulevés contre leur tyrannie.

Ne croyez point, Monsieur, que la coterie gallophobe exerce encore de l’influence chez nous. Les hommes tels que Arndt, Dahn, etc., n’ont plus d’action sur le peuple ni sur la jeunesse de nos universités. Ces hommes avaient autrefois du talent et de l’énergie, mais leur temps est passé. La Gazette allemande de Bruxelles a tort de revenir si souvent sur leur compte, bien qu’elle les bafoue impitoyablement. Elle devrait quelque respect aux morts[19], car le ridicule a tué ces pauvres gallophobes, et le ridicule a fait depuis longtemps justice de ces bornes politiques.


IV


Sur l’opinion publique en Allemagne. (La Réforme du 27 août 1847.) Cet article fait suite au précédent, qui l’annonce :


On nous écrit d’Aix-la-Chapelle, le 23 août :

Dans peu de jours le roi de Prusse doit entreprendre un voyage dans nos provinces, pour y inspecter plusieurs corps d’armée. Avant perdu toute sa popularité ; les autorités font déjà en ce moment tous leurs efforts pour empêcher que l’accueil fait à ce prince ne soit point par trop significatif.

Chaque jour, ici, l’opinion publique se prononce de plus en plus en faveur d’une opposition décidée ; on sait que le système suivi par les députés diplomates de nos provinces, voulant essayer la tactique parlementaire, n’a produit finalement que le triomphe du gouvernement, et un résultat négatif pour nos libertés publiques. Aussi les députés mous et incertains, comme M. Camphausen, ont-ils perdu toute autorité à Cologne, et M. Hansemann, d’Aix-la-Chapelle même[20], ne représente nullement l’opinion vraiment libérale et démocratique.

M. Hansemann et les principaux orateurs de la diète passée sont à peu près de la nuance de votre aristocratie financière sous la Restauration, qui combattait l’ancienne noblesse, l’influence cléricale, qui voulait le règne de l’aristocratie d’argent, mais qui n’avait aucun sentiment profond de l’émancipation populaire.

L’Allemagne n’a donc nullement envie de faire, comme la France, dupée par les exploiteurs de la Révolution de juillet, le triste essai d’un système qui érige en culte le veau d’or, le seul mobile des intérêts matériels, le remplacement de l’aristocratie territoriale, bureaucratique, ministérielle et courtisanesque, par celui des majorités financières, boursicotières et exploratrices.

L’Allemagne veut l’unité, la liberté, la fraternité, l’organisation du travail et l’émancipation des classes ouvrières[21].

Quant à nos métis libéraux, espèce de contrefaçon de votre centre gauche, et allant tout au plus jusqu’à la faconde ampoulée de M. Odilon Barrot, la véritable opinion publique ne leur accorde aucune confiance. Ce sont des hermaphrodites politiques dégénérés en libéraux ; mais au lieu de marcher à la conquête des libertés, ils se traînent à genoux devant les princes les implorant de leur faire l’aumône de quelques miettes de libertés. Aussi la Gazette allemande de Bruxelles dit-elle avec raison : « Jamais aucun peuple ne conquit ses libertés en les implorant comme une grâce de la part des rois. On fait l’aumône à un pauvre, mais un peuple sain et robuste demande des droits. Et comme pour une bonne armée, le proverbe a raison de dire : Pendant la paix, on doit se préparer à la guerre[22]. »


V


Sur la crise économique de 1847 en Angleterre. — On sait quelle importance a dans le marxisme, et surtout dans la forme que lui donne Engels, la théorie des crises. Engels mettait son amour-propre à prédire les crises économiques avec exactitude, Il avait prédit celle de 1847. Il avait signalé, en 1845, dans son livre sur Les Classes laborieuses en Angleterre (2e éd., pp. 89 et 239), qu’après la vive prospérité du commerce et de l’industrie qui suivit 1842, une crise surviendrait « au plus tard en 1847, qui dépasserait eu violence et en fureur toutes les précédentes », et il affirmait que « la misère des ouvriers obligerait à recourir non plus à des mesures politiques, mais à des mesures sociales. » En 1892 encore il s’enorgueillissait de la justesse de sa prophétie.

Il nous semble que l’article ci-dessous, inséré par la Réforme du 9 décembre 1847, pourrait être d’Engels, qui l’aurait alors envoyé de, Londres, où il siégeait dans le congrès communiste Marx et Engels faisaient devant ce congrès une description du mécanisme des crises très approchée de celle qui est faite ici, d’après des documents anglais.


Les consolidés sont de nouveau en baisse. Un des comptoirs de la compagnie des Indes-Orientales aurait aussi suspendu les paiements.

Voici l’opinion des journaux anglais sur la situation commerciale.

On lit dans le Standard :

Les nouvelles concernant l’état des affaires dans les districts manufacturiers, à la fin de la semaine dernière, ne sont pas regardées comme très satisfaisantes. Un des inconvénients résultait de la grande dépression du commerce, par suite de la rareté de l’argent. C’est la difficulté de rétablir les prix de manière à faire un bénéfice.

Quand les acheteurs ont obtenu des marchandises à un prix réduit, ils perdent de vue le sacrifice fait par le vendeur, et ce n’est qu’autant que la production se renferme dans les limites des commandes qu’ils peuvent être amenés à, fixer un prix plus élevé.

On s’en ressentira longtemps, non seulement en ce qui concerne notre commerce intérieur, mais encore dans tous les marchés étrangers car nos produits ont été vendus au-dessous du prix de fabrication, surtout en Chine et aux Indes-Orientales, où l’on ne comprendra pas si aisément les circonstances qui ont amené la dépréciation.

Il est de la plus haute importance que ce point soit bien compris, et que ces manufacturiers prennent des mesures contre cet inconvénient.

Certes, il est difficile de mieux apprécier la gravité de la crise qu’on vient de traverser en partie et qui continue encore. Le commerce de l’Angleterre semble frappé au cœur.

De toutes parts les ouvriers sont jetés sur le pavé, les usines se ferment, la production se restreint dans le but avoué de faire hausser les produits d’une manière factice. Triste expédient, car si le capital a sa logique préméditée, les populations sans travail ont aussi la leur, toute spontanée à la vérité, pour répondre à ce syllogisme inexorable du privilège qui, dans l’industrie, dans la rue, conclut toujours à la mort et jette aux mauvaises inspirations de la faim le défi de la guerre à outrance, après s’être entouré d’un rempart de baïonnettes et de canons.

Le Globe constate la réduction calculée de la production et des salaires, en ces termes :

Nous regrettons devoir à constater que le commerce des fers est en souffrance. Un courtier influent, en rapport avec ce commerce, nous donne à cet égard, les renseignements suivants :

« Pendant le mois passé, le marché aux fers a subi une dépression encore plus forte, tant à cause de la suppression des travaux de chemin de fer, que de la pression continuelle sur le marché d’argent.

« Aussi, le commerce, qui était depuis, deux ou trois ans dans un état de grande prospérité, est-il sur le point de voir changer sa position.

« Quelques grands propriétaires d’usines ont déjà suspendu leurs paiements, et laissé sans travail un grand nombre d’ouvriers ; et l’on commence à dire sérieusement que si le commerce n’est mieux soutenu, Glascow et Staffordshire s’en ressentiront cruellement.

« Les demandes de toute espèce de fers ont beaucoup diminué, pendant que les magasins s’encombrent de produits.

« Pour se plier à cette situation, les maîtres de forges réduisent la production et diminuent les salaires de leurs ouvriers.

« Ont dit que 2, 000 tonnes de rails, construits la semaine dernière, ont réalisé, dans le pays de Galles, un prix qui n’équivaut pas à plus de sept livres sterling (175 fr.) par tonne ».

Les petites faillites de 2 à 500.000 francs, dans toutes les branches du commerce, continuent avec intensité et portent la désolation dans les capitaux moyens et le travail.

Les métaux, sont cependant accumulés dans les coffres de la Banque.

La Belgique participe à cet état de choses.

Les faillites de Mons paraissent avoir causé de grands embarras à Charleroi, où plusieurs suspensions de paiements ont eu lieu par contre-coup. La maison Hennekim-Briard avait une succursale à Charleroy, et pour combler la lacune qui résulte de la suspension des paiements de cette maison, on a prié la banque de Belgique d’établir une agence dans cette ville (Charleroi). (Globe).

En France, nous sommes aussi à la baisse, en raison, dit-on, des nombreux appels de fonds des compagnies de chemins de fer.

Tout annonce que nous allons entrer dans une phase de plus en plus difficile pour notre industrie, notre commerce et nos braves et malheureux ouvriers[23].


  1. C’est le journal des chartistes, dirigé par O’Connor, et dont le rédacteur en chef était Julian Harney. Engels y collaborait. (V. préface aux Enthüllungen, p. 8). Il y aurait à extraire du Northern Star les articles d’Engels.
  2. C’est pourquoi le Manifeste communiste, § 75, appuie le partie qui fit l’émeute de Cracovie (1846), dirigée contre la féodalité agraire. Sur le programme de ce parti, v. Commentaire, § 75.
  3. Sur Carl Schapper, v. l’Introduction historique. Il était en ce temps-là ; marxiste pur.

    Schapper savait admirablement que Marx n’était pas seulement délégué de l’Association démocratique de Bruxelles, mais du groupe ouvrier bruxellois affilié à la Fédération des communistes. Toutefois il était interdit de parler de la Fédération. Les communistes allemands, à l’époque de Weitling déjà, dépistaient la police en entrant dans les groupes démocratiques radicaux, dont l’existence et la propagande étaient connues. Même après le Manifeste communiste, l’organisation communiste dut rester secrète. Les démocrates fraternels furent un groupe affilié aux chartistes, mais international. Comme les démocrates de Bruxelles ils se confondaient en partie avec le personnel des groupes communistes. Le comité directeur des fraternal democrats comprenait : 1° pour l’Angleterre : G. Julian Harney, Ernest Jones, Thomas Clarck, Charles Keen ; 2° pour la France : J.-A. Michelot, H. Bernard ; 3° pour l’Allemagne : CarlSchapper, Joseph Moll, communistes-marxistes ; 4° pour la Scandinavie : Peter Holm, Luntberg ; 5° pour la Pologne : Louis Oborski ; 6° pour la Russie : C. Ponsc, P. Bluhm.

    Le « congrès démocratique des différentes nations de l’Europe » est, bien entendu, le congrès où allait être discuté le Manifeste communiste.

  4. Karl Marx et Engels y écrivaient ; et il est fait très régulièrement, et sans doute par l’entremise d’Engels des extraits du Journal allemand de Bruxelles dans la Réforme de Paris, depuis 1847.
  5. Engels avait signalé dans son livre sur les Classes laborieuses en Angleterre (2e éd. 1892, p. 238), le programme chartiste de la parcellation des terres (allotment-system). Tout en montrant que « la grande industrie en a déjà une fois triomphé », il ne contestait pas que « malgré l’apparence réactionnaire » des moyens de réforme proposés, le chartisme ne dût « inévitablement se rapprocher du socialisme ».
  6. « La concurrence des ouvriers entre eux, écrivait Engels dans le même livre, p. 78, est l’arme la plus redoutable dont dispose la bourgeoisie contre le prolétariat. D’où l’effort des ouvriers pour enrayer cette concurrence par des associations, et la fureur de la bourgeoisie contre ces associations. »
  7. Je trouve là l’idée familière à Engels, selon laquelle le chartisme « inévitablement doit se rapprocher du socialisme ».
  8. Engels avait, très fortement marqué dans son livre (p. 237) cette « manière soporifique » des journaux radicaux, qui, après que Sturge, en 1843, eut rompu avec les hommes de la « force physique », restèrent indifférents à toutes les motions proprement ouvrières, au bill de la journée de dix heures, etc., et, dans toutes les collisions, se joignirent aux libéraux contre les chartistes.
  9. La Société fit faillite réellement à la fin de 1847, mais faute d’actionnaires et par la résistance hostile des trade-unions conservatrices, qui interdirent à leurs trésoriers de confier des fonds à la société et retirèrent les fonds déjà déposés.
  10. La trahison du Weekly Dispatch et de l’Examiner été déjà stigmatisée par Engels, dans son livre, p.237
  11. On a vu plus haut, chez Engels, la même habitude de style, quand il parlait de la manière soporifique du Weekly Dispatch, etc.
  12. Souvenons-nous qu’Engels, originaire de Barmen, a le droit de dire nos provinces rhénanes.
  13. C’est le journal créé par Wagener, socialiste chrétien et féodal, pour extirper les effets de la propagande démocratique de la première Gazette rhénane où collaborait Karl Marx. L’un des premiers adversaires que combattit la Gazette allemande de Bruxelles, dont il va être question tout à l’heure, dirigée par Bornstedt, et ou Marx et Engels oublièrent des articles retentissants, quoique anonymes, fut précisément ce socialisme féodal de l’Observateur rhénan. V. aussi le Manifeste communiste et le Commentaire, §§ 55-58.
  14. On avouera que, pour fournir ce renseignement, il fallait être de la maison. Engels en était. Ajoutons qu’il avait de vieilles relations littéraires à Berlin.
  15. Nous ferons observer la discrétion extrême et révélatrice, qui est mise ici par l’auteur à ne nommer ni Marx, ni Bornstedt, ni Engels, alors que certainement, il les connait.
  16. Ce sera l’article du 25 août, ci-dessous reproduit.
  17. On a vu plus haut une déclaration analogue d’Engels faite à Londres, un peu plus tard, le 29 novembre 1847 : « Des gouvernements allemands font subir leur despotisme à une partie de la Pologne. La démocratie allemande devrait avoir à cœur de faire cesser cette tyrannie qui est une honte pour l’Allemagne. » (p. 78-79).
  18. C’est la célèbre Diète réunie, que le roi composa en 1847, par la juxtaposition en une assemblée unique de toutes les assemblées d’États provinciaux existantes en Prusse. Frédéric-Guillaume IV y prononça la harangue fameuse sur la « relation d’immédiateté qui unit le peuple et le roi, entre lesquels il n’est pas admissible que se glisse une feuille de papier noirci, une Constitution ». Marx se gaussa fort de cette relation d’immédiateté, dans un article de la Gazette allemande de Bruxelles, dont la conclusion est ci-après reproduite.
  19. Phrase ironique, cela va sans dire, puisque ces personnages étaient bien vivants.
  20. Cet artifice pour démarquer l’article et lui donner l’apparence d’une origine étrangère, était facile. Le ministre Hansemann était, de notoriété publique, un grand drapier d’Aix-la-Chapelle et président de la Chambre de commerce de cette ville.
  21. C’est la terminologie démocratique ancienne. Mais les marxistes n’hésitent pas à l’employer pour se faire entendre des démocrates socialistes. Bien après les débats sur le Manifeste communiste, des marxistes tels que Moll et Schapper, signent avec les fraternal democrats de Londres des manifestes terminés par la formule ancienne et prohibée : « Tous les hommes sont frères !»
  22. C’est un extrait, un peu inexact, fait de mémoire, d’un article de Marx dans la Gazette allemande de Bruxelles. « Le peuple est de tous les éléments politiques le plus dangereux pour le roi. Non pas le peuple dont parle Frédéric-Guillaume, et qui, les larmes aux yeux, remercie quand on lui donne un coup de pied et un gros sou. Ce peuple-là est tout à fait inoffensif, car il n’existe que dans l’imagination du roi. Le peuple vrai, le prolétariat, les petits paysans, la populace, sont autres. Ce peuple est, comme dit Hobbes, puer robustus, sed malitiosud, un garçon robuste, mais malicieux, et il ne laisse ni les rois maigres, ni les rois gras, se moquer de lui. Ce peuple-là, avant tout, contraindrait Sa Majesté à lui donner une constitution, avec le suffrage universel, la liberté d’association, la liberté de la presse, etc. »
  23. Il se peut sans doute que la rédaction de la Réforme pour donner à cet article, insolite dans ses colonnes, un intérêt actuel, et pour appeler sur lui l’attention du public français, ait ajouté les deux derniers alinéas.

    Mais on remarquera que la déduction des crises, dans le livre des Classes laborieuses en Angleterre, énumérait les faits dans l’ordre suivant, qui est l’ordre même développé dans l’article ci-dessus : 1° La baisse de prix (par suite de surproduction) qui oblige à vendre à perte ; 2° La cessation subite de la production, qui jette les ouvriers en foule « sur le pavé » ; 3° La propagation rapide du mouvement des faillites. « Une maison après l’autre suspend ses paiements, les faillites se succèdent, » avait dit de même le livre sur les Classes laborieuses en Angleterre (p. 86) ; 4° La restriction de la production relève les prix au moment où la misère est la plus intense ; 5° « Il est trop tard pur une solution pacifique… La guerre des pauvres contre les riches est devenue inévitable. » (P. 300)