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Manifeste du parti communiste/Andler/Préface

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Traduction par Charles Andler.
Georges Bellais (tome 1p. 5-17).

PRÉFACES DES AUTEURS


I


Une société internationale de travailleurs, société qui, dans les circonstances d’alors, ne pouvait être que secrète, la Fédération des Communistes, dans un congrès tenu par elle à Londres au mois de novembre 1847, donna mission aux soussignés de rédiger un programme du parti, détaillé à la fois dans ses analyses théoriques et dans ses indications pratiques, et destiné à la publication. Ainsi naquit le manifeste qu’on va lire et dont le manuscrit, peu de semaines avant la Révolution de février, fut envoyé à Londres pour être imprimé. Publié d’abord en allemand, il a eu au moins douze éditions différentes dans cette langue en Allemagne, en Angleterre et en Amérique. C’est en 1850 qu’il parut pour la première fois en anglais, dans le Red Republican, où le traduisit Miss Helen Macfarlane ; en 1871 il en parut au moins trois traductions différentes en Amérique. Une édition française en fut faite d’abord à Paris, peu de temps avant l’insurrection de juin 1848 ; une autre, toute récente, dans le Socialiste de New-York. Une traduction nouvelle est en voie de préparation. Une édition russe parut à Genève vers 1860. Il eut enfin une traduction danoise peu de temps après la publication.

Malgré les changements qui se sont passes dans les vingt-cinq dernières années, les principes généraux que développe ce manifeste demeurent, tout compte fait, d’une justesse parfaite même de nos jours. Il y aurait lieu d’amender quelques détails. L’application pratique des principes, au dire du manifeste lui-même, dépendra toujours, et partout, des circonstances historiquement données. C’est pourquoi nous n’attachons aucune importance particulière aux mesures révolutionnaires proposées à la fin du chapitre II. Ce passage aujourd’hui devrait être modifié en plusieurs de ses termes. Les progrès immenses accomplis par la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années, les progrès parallèles accomplis par la classe ouvrière organisée en parti, les expériences pratiques, d’abord de la Révolution de février ensuite et bien plus de la Commune, ou pour la première fois, durant deux mois, le prolétariat a eu en mains le pouvoir politique, font, paraître vieilli plus d’un passage de ce programme. La Commune notamment a fourni la preuve que « la classe ouvrière n’est pas en état de simplement s’emparer du mécanisme politique existant, et de le mettre en marche pour son service propre. » (Voir dans La guerre civile en France, la circulaire du Conseil général de l’Association internationale des Travailleurs, p. 19 de l’édition allemande, où cette idée est développée davantage.) Il va de soi aussi que la critique de la littérature socialiste offre une lacune pour la période contemporaine, puisqu’elle s’arrête en 1847. Enfin les remarques sur l’attitude des communistes devant les différents partis d’opposition (chapitre iv), qui demeurent exactes dans les grandes lignes, sont nécessairement vieillies dans leur applicabilité. La situation politique en effet s’est modifiée du tout au tout, et l’évolution historique a fait place nette de la plupart des partis énumérés dans ce chapitre.

Mais ce manifeste est un document historique que nous ne croyons plus avoir le droit de modifier. Peut-être une édition paraîtra-t-elle un jour, que nous accompagnerons d’une préface propre à combler la lacune béante entre l’année 1847 et notre temps. La réimpression actuelle est survenue trop à l’improviste pour nous en laisser le temps.


Londres, le 24 juin 1872.


Karl Marx, Friedrich Engels.


II


La préface de la présente édition, je suis seul, hélas ! à la signer. L’homme à qui toute la classe ouvrière d’Europe et d’Amérique est plus redevable qu’à aucun autre, Marx, repose au cimetière de Highgate, et déjà sa tombe verdit d’un premier gazon. Moins que jamais, depuis sa mort, il ne peut être question de faire du manifeste une refonte ou de lui donner un supplément. Mais j’ai jugé d’autant plus nécessaire de fixer expressément une fois encore les points suivants.

L’idée fondamentale qui traverse le Manifeste, c’est que la production économique et la différenciation sociale des hommes qui, à chaque époque de l’histoire, résulte d’elle avec nécessité, forment la base de l’histoire politique et intellectuelle de cette époque. C’est aussi que (depuis la dissolution de l’ancienne propriété commune du sol) l’histoire entière a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre classes exploitées et exploiteuses, dirigées et dirigeantes, à quelque degré de développement social qu’elles fussent d’ailleurs, les unes et les autres, parvenues ; c’est enfin que cette lutte est parvenue maintenant à une phase où la classe exploitée et opprimée (le prolétariat) ne peut plus s’affranchir de la classe exploiteuse et oppressive (la bourgeoisie), sans affranchir à tout jamais la société entière de toute exploitation, de toute oppression et de toute lutte de classes. Cette idée fondamentale est la propriété unique et exclusive de Marx[1].

C’est là une déclaration que j’ai faite à maintes reprises. Il sied aujourd’hui qu’elle prenne place aussi en tête du Manifeste.


Londres, le 28 juin 1883.


F. Engels.


III


Depuis que les lignes précédentes ont été écrites, une nouvelle édition allemande du Manifeste est devenue nécessaire ; et des faits nouveaux se sont produits qui concernent le Manifeste, et qu’il me faut ici mentionner.

Une deuxième traduction russe — par Véra Sassoulitch — a paru en 1882 à Genève. La préface en fut rédigée par Marx et par moi-même. Par malheur, le manuscrit original allemand s’en est égaré. Il me faut donc retraduire sur le russe, ce qui n’est pas pour améliorer notre travail. Voici cette préface :

« La première édition russe du Manifeste communiste, traduit par Bakounine, parut un peu après 1860, à l’imprimerie du Kolokol. En ce temps-là une édition russe de cet écrit n’était guère, pour l’Occident, qu’une curiosité littéraire. Une telle, manière de voir n’est plus, aujourd’hui, de mise. Le chapitre final sur « l’attitude des communistes devant les différents partis d’opposition » suffit à montrer combien, au temps de la première publication du Manifeste (janvier 1848), la surface était restreinte, sur laquelle se propageait le mouvement prolétarien. Ce qui frappe, c’est qu’il n’y soit fait mention ni de la Russie ni des États-Unis. C’est qu’en ce temps la Russie formait la dernière réserve puissante de la réaction européenne ; et l’émigration aux États-Unis absorbait l’excédent des forces du prolétariat européen. Les deux pays étaient à la fois les pourvoyeurs auprès desquels l’Europe se fournissait de matières premières, et les débouchés où elle écoulait ses produits industriels. De toute manière ces pays étaient donc un appui pour l’ordre social européen.

Que les temps sont changés ! C’est l’émigration européenne qui a rendu possible le développement prodigieux de l’agriculture américaine, dont la concurrence ébranle jusque dans ses fondements la grande et la petite propriété européenne. Du même coup elle a mis les États-Unis en mesure de commencer l’exploitation de ses ressources industrielles immenses. Ils l’ont fait avec une énergie et en des proportions telles que le monopole industriel de l’Europe occidentale ne manquera pas de finir à bref délai. À leur tour, ces faits ont une répercussion révolutionnaire en Amérique. La petite et la moyenne propriété foncière des farmers qui travaillent de leurs bras, forme la base de tout l’ordre politique américain : or, elle succombe de plus en plus à la concurrence des fermes gigantesques. Dans les districts industriels, ce qu’on n’avait jamais vu, un prolétariat nombreux se forme, nonobstant une concentration fabuleuse des capitaux.

Passons à la Russie. Au temps de la Révolution de 1848-1849, les bourgeois, autant que les monarques de l’Europe, attendaient de l’intervention russe qu’elle les sauvât du prolétariat qui commençait à prendre conscience de ses forces. Ils furent d’accord pour mettre le tsar à la tête de la réaction européenne. Aujourd’hui il se morfond à Gatchina, où il est prisonnier de la Révolution ; et la Russie forme l’avant-garde du mouvement révolutionnaire de l’Europe.

La tâche du Manifeste communiste était d’annoncer la déchéance inévitable et imminente de la propriété bourgeoise. Mais en Russie, à côté d’un capitalisme qui se développe avec une hâte fébrile, à côté de la propriété foncière bourgeoise à peine constituée, nous trouvons un communisme rural de la terre qui occupe plus de la moitié du territoire.

Maintenant, la communauté paysanne russe, le mir, où se retrouve, dans une forme à vrai dire très décomposée, la primitive communauté rurale du sol, permet-elle de passer directement à une forme communiste supérieure de la propriété foncière ? Ou bien lui faudra-t-il subir d’abord la dissolution qui apparaît dans le développement historique de l’Occident ? Voilà la question.

La seule réponse qu’on y puisse faire aujourd’hui, est celle-ci :

« S’il arrive que la révolution russe donne le signal d’une révolution ouvrière en Occident, de façon que les deux révolutions se complètent, le communisme foncier de la Russie actuelle, le mir russe actuel pourra être le point de départ d’une évolution communiste. »

Londres, le 21 janvier 1882.


Vers le même temps, une traduction polonaise nouvelle a paru à Genève sous le titre de Manifest Kommunistyczny.

Une nouvelle traduction danoise a paru dans la Socialdemocratisk Bibliothek, à Copenhague, 1885. Malheureusement elle est incomplète. Quelques passages essentiels, qui semblent avoir causé des difficultés aux traducteurs, sont omis. Ailleurs il y a des légèretés, dont l’effet est d’autant plus fâcheux que le travail, visiblement, est d’un homme qui, avec un peu plus de soin, aurait pu fournir une traduction excellente.

Une nouvelle traduction française a paru dans le Socialiste de Paris en 1882. Elle est la meilleure de celles qu’on a publiées jusqu’ici.

Après elle, mais la même année, une traduction espagnole a paru, d’abord dans El Socialisa de Madrid, et a été éditée, depuis, en brochure, sous le titre de Manifiesto del Partido comunista por Carlos Marx y F. Engels, Madrid, administracion de El Socialista, Hernan Cortés, 8.

J’ajouterai, à titre de curiosité, qu’en 1887 le manuscrit d’une traduction arménienne fut offert à un éditeur de Constantinople. L’excellent homme n’eut pas le courage d’imprimer un écrit signé du nom de Marx. Il estima que le traducteur ferait mieux de se dire lui-même l’auteur de l’opuscule. Le traducteur déclina cette proposition.

Plusieurs traductions américaines plus ou moins inexactes ont, à diverses reprises, été réimprimées en Angleterre. Une traduction authentiquée a été enfin publiée en 1888. Elle est de mon ami Samuel Moore. Nous l’avons revue ensemble avant l’impression. Elle est intitulée : Manifesto of the Communist Party, by Karl Marx and Frederick Engels. Authorized English Translation, edited and annotated by Frederick Engels, 1888. London, William Reeves, 185, Fleettreet. E. C.

J’ai reproduit dans la présente édition plusieurs des notes ajoutées à cette édition anglaise.

Le Manifeste a eu sa destinée. Quand il parut, l’avant-garde, peu nombreuse alors, du socialisme scientifique le salua avec enthousiasme : les traductions citées dans la première préface l’attestent. La réaction, qui commença par l’écrasement des ouvriers parisiens en juin 1848, le remit à l’arrière plan. Enfin il fut mis hors la loi « dans toutes les formes de droit » par la condamnation des communistes de Cologne en 1852. Avec le mouvement ouvrier, issu de la Révolution de février, le Manifeste aussi disparut de la scène politique.

Quand la classe ouvrière européenne eut repris des forces pour un assaut nouveau contre la puissance des classes dirigeantes, surgit l’Internationale. Elle se proposait d’unir en une seule et prodigieuse armée la totalité des ouvriers militants d’Europe et d’Amérique. C’est pourquoi elle ne pouvait pas prendre pour point de départ les principes déposés dans le Manifeste. Il lui fallait un programme qui n’exclût ni les trades-unions anglaises, ni les proudhoniens français, belges, italiens, espagnols, ni les lassalliens allemands[2]. Le programme présenté dans l’exposé des motifs qui précèdent les statuts de l’Internationale, fut rédigé par Marx avec une maîtrise reconnue même de Bakounine et des anarchistes. Le triomphe final des propositions émises dans le Manifeste, Marx ne l’a jamais attendu que du seul développement intellectuel de la classe ouvrière, que devait amener l’action commune et la discussion en commun. Les événements, les vicissitudes du combat contré le capital, les défaites plus encore que les victoires ne pouvaient manquer d’éclairer les combattants sur l’insuffisance des panacées, en lesquelles ils avaient cru jusqu’alors, et de préparer leurs esprits à une intelligence approfondie des conditions véritables de l’émancipation ouvrière. Marx eut raison de penser ainsi. La classe ouvrière, en 1874, quand l’Internationale fut dissoute, ne ressemblait en rien à la classe ouvrière de 1864 qui l’avait fondée. Le proudhonisme se mourait dans les pays latins ; le lassalléanisme étroit se mourait en Allemagne. Même les trades-unions anglaises, si opiniâtrement conservatrices, peu à peu en venaient à cet état d’esprit qui, à Swansea, en 1887, put faire dire au président de leur congrès : « Le socialisme continental a perdu pour nous son aspect terrifiant ». Mais dès 1887 le socialisme continental n’avait plus guère de doctrine que celle proclamée dans le Manifeste. Ainsi, on peut dire que l’histoire du Manifeste reflète en quelque façon l’histoire du mouvement ouvrier moderne depuis 1848. Nul doute qu’il ne soit présentement l’écrit le plus répandu, le plus international de toute la littérature socialiste ; qu’il ne soit le programme commun de plusieurs millions de travailleurs de tous les pays, depuis la Sibérie jusqu’à la Californie.

Pourtant, quand il parut, nous n’aurions pas osé l’appeler un manifeste socialiste. On appelait socialistes, en 1847, deux sortes de gens. D’abord les adhérents des différents systèmes utopiques, et notamment les owenites d’Angleterre, les fouriéristes de France. Ils ne formaient plus alors que des sectes atrophiées et condamnées à disparaître. Puis, les apothicaires sociaux de tout acabit, les marchands de panacées, les rebouteurs de toute sorte, qui prétendaient remédier au malaise social sans froisser le moins du monde le capital et le profil. C’étaient, dans les deux cas, des gens placés à l’écart du mouvement ouvrier et qui, au contraire, cherchaient, un appui dans les classes « cultivées. » Ceux-là parmi les ouvriers au contraire qui, s’étant convaincus de l’insuffisance des révolutions purement politiques, réclamaient un bouleversement profond de tout l’ordre social, se dénommaient du nom de communistes. Leur communisme, fruste, tout instinctif, fut parfois un peu grossier. Mais il eut la force d’enfanter deux systèmes de communisme utopique, en France le communisme icarien de Cabet, en Allemagne le communisme de Weilling. Le mot de socialisme en 1847 désignait un mouvement bourgeois ; le mot de communisme, un mouvement ouvrier. Le socialisme, du moins dans l’Europe continentale, avait ses entrées dans les salons ; le communisme, non pas. Et comme nous professions très décidément que « l’émancipation des travailleurs devait être l’œuvre des travailleurs, eux-mêmes », nous ne pouvions hésiter un instant sur le nom à choisir. Et il ne nous est jamais venu à l’idée depuis de répudier ce nom.

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Des voix en petit nombre avaient répondu à ce cri, lorsque nous le lançâmes dans le monde il y a quarante-deux années, la veille de la première des révolutions de Paris où le prolétariat fit valoir des revendications en son propre nom. Mais le 28 septembre 1864, des prolétaires venus de la plupart des pays de l’Europe occidentale se réunissaient pour former cette Association internationale des Travailleurs, de glorieuse mémoire. Sans doute l’Internationale ne vécut que neuf années. Mais l’alliance éternelle des prolétaires de tous les pays, qu’elle a fondée, demeure vivante. Elle est plus vivace que jamais ; et il ne saurait y en avoir de meilleur témoignage que la journée d’aujourd’hui. Au moment où l’écris ces lignes, le prolétariat européen et américain, et c’est la mobilisation d’une armée unique, qui marche sous un drapeau unique, et qui a un but prochain : la fixation par la loi de cette journée normale de huit heures, revendiquée déjà par le congrès de l’Internationale tenu à Genève en 1866, revendiquée à nouveau par le congrès ouvrier de Paris en 1889. Le spectacle auquel ils assisteront aujourd’hui fera voir aux capitalistes et aux handlords de tous les pays qu’en effet les prolétaires de tous les pays sont unis.

Pourquoi faut-il que Marx ne soit plus à mes côtés, pour voir de ses yeux cette grande chose !

Londres, le 1er mai 1890.

F. Engels.
  1. Dans la préface à la traduction anglaise du Manifeste, j’ai ajouté ce qui suit : « Cette idée, dans mon opinion fera faire à la science de l’histoire le progrès que la théorie darwinienne a fait faire à l’histoire naturelle. Nous avions approché peu à peu de cette idée tous deux, plusieurs années déjà avant 1845. Mon livre sur La situation des classes laborieuses en Angleterre montre jusqu’où j’étais parvenu moi-même dans ce sens. Mais lorsque je retrouvai Marx à Bruxelles, au printemps de l’année 1845, il en avait fait l’élaboration complète et me l’exposa en termes presque aussi clairs que ceux dû résumé ci-dessus. [Note de F. Engels]
  2. Lassalle lui-même, au cours de ses relations avec nous, n’a jamais manqué de se dire disciple de Marx ; et il va de soi qu’il se plaçait ainsi sur le terrain même du Manifeste. Il n’en va pas de même de ceux de ses adhérents qui s’en tenaient à son projet de coopératives de production commanditées par l’État, et qui divisaient toute la classe ouvrière en deux catégories : ceux qui demandaient l’aide de l’État et les partisans du self help. [Note de F. Engels].