Manning/01

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Manning


I. LES ANNÉES PROTESTANTES


A quelques mois de distance, il y a quatre ans, l’Angleterre voyait mourir deux vieillards charges de jours et d’œuvres, deux cardinaux de la sainte Eglise romaine, deux des hommes qui, dans ce siècle sans foi et dans un pays séparé depuis la réformation du centre de l’unité, ont le plus contribué à remettre le catholicisme en honneur et à lui rendre le prestige et l’autorité de l’une des plus grandes puissances spirituelles de notre temps. L’un de ces deux grands morts s’éteignait de l’épuisement de l’extrême vieillesse dans une maison conventuelle d’un faubourg de Birmingham, et le modeste cercueil de cet oratorien, — que la pourpre, tardivement venue, n’avait pas tiré de sa retraite studieuse, — recevait l’hommage de l’élite de l’Angleterre intellectuelle, fière de saluer en John Henry Newman l’un des maîtres de cette apologétique hardie, de cette psychologie subtile et de cette dialectique sans peur dont, par certains côtés, Pascal a donné le modèle impérissable et qui n’abaisse la raison sous un scepticisme apparent que pour la jeter au pied de la croix. L’autre, moins âgé, mais usé par les fatigues d’une activité dévorante et par les pratiques d’un ascétisme rigoureux, rendait le dernier soupir dans cette simple maison de Westminster où il avait voulu fixer sa résidence archiépiscopale. Il expirait presque à la même heure que le jeune duc de Clarence ; et l’on eût pu croire que chez une nation profondément loyaliste et monarchique, protestante, de plus, de nom et de traditions, les regrets excités par la fin prématurée de l’héritier présomptif de la couronne n’auraient guère laissé de place au deuil pour cet octogénaire, pour ce transfuge de l’anglicanisme, pour ce chef du catholicisme anglais. Ses funérailles n’en eurent pas moins le caractère imposant, sublime, unique, d’une grande démonstration populaire. Ce fut tout un peuple, — le peuple du travail, de la misère et de la souffrance, — qui se leva pour pleurer un héros de la charité.

Voilà, assurément, un spectacle auquel on ne se fût guère attendu dans l’Angleterre de la dernière décade du dix-neuvième siècle. Nul n’avait, comme le premier de ces princes d’une église dont l’Angleterre a déserté la communion depuis trois cent cinquante ans, souffleté la raison orgueilleuse ; flétri le matérialisme pratique ; dédaigné ou plutôt ignoré ces progrès tant vantés, ces fameuses inventions mécaniques, ces prétendues conquêtes de la science, dont l’admiration béate forme presque toute la religion de beaucoup de nos contemporains. Nul, comme le cardinal Planning, n’avait donné de scandale à cet anglicanisme dont il avait été jadis la colonne et l’espoir, à ce libéralisme vulgaire qui ne voit d’ennemi que dans l’Eglise et de liberté que dans l’oppression des consciences, à ce cléricalisme gourmé dont il s’était affranchi par la puissance même de ses convictions religieuses et ecclésiastiques, à cette orthodoxie économique enfin dont les lieux communs sont si commodes à l’égoïsme de certaines classes et dont il avait semblé souvent prendre plaisir à violer toutes les lois et à contester tous les principes. Et ce n’est pas tout. Tous deux, ces rénovateurs du catholicisme étaient sortis du protestantisme, dont ils avaient déchiré le sein. La première moitié de leur vie, à l’un comme à l’autre, avait été consacrée au service de l’Eglise anglicane, dans les rangs de son clergé. Tous deux, bien qu’à des degrés différens, ils avaient été chefs de parti : ils avaient combattu pour l’église de leurs pères, contre Home et ses prétentions. Ils avaient arrêté des âmes sur la pente de la désertion et de la soumission à l’autorité du vicaire de Jésus-Christ. C’était l’un d’entre eux qui avait inauguré et dirigé pendant douze ans ce grand mouvement anglo-catholique, dont le second recueillit pour quelque temps le commandement des mains infidèles du général en chef quand celui-ci passa à l’ennemi en 1845. C’est eux qui avaient fait jaillir ce grand courant, dont le flot finit par les jeter malgré eux sur la rive opposée, mais non sans avoir fécondé le sol jusque-là un peu stérile et ingrat de l’anglicanisme et y avoir fait germer toute une moisson de piété, de vie spirituelle, d’œuvres de charité.

On le voit, par un de ces élans qui délient le calcul et confondent la raison, l’Angleterre, après tout protestante, anglicane et surtout antipapistes, a célébré et honoré en ces deux hommes deux des plus grands ennemis de ces compromis qui lui sont chers en religion comme en politique, deux révolutionnaires résolus à renverser au nom de l’absolu ce régime du juste milieu ecclésiastique auquel elle porte tant d’attachement. L’histoire de ces deux vies peut seule expliquer ce paradoxe apparent. A vrai dire, ces biographies, si l’on y joint celle de Pusey et de quelques autres personnages du second plan, font proprement toute l’histoire de l’anglo-catholicisme.

Je n’ai point la prétention de l’écrire ici. Je ne saurais aujourd’hui que tracer une esquisse rapide d’un sujet qui, comme le jansénisme du XVIIe siècle, demanderait, pour être traité comme il le mérite, l’érudition consciencieuse, la psychologie délicate, la méthode incomparable de Sainte-Beuve dans son Port-Royal. Grand souvenir, périlleuse analogie, qui s’impose d’elle-même à qui a un peu approfondi l’étude de ce grand mouvement religieux qui traverse l’histoire de l’Angleterre contemporaine comme le mouvement janséniste traverse l’histoire de la France de Louis XIII et de Louis XIV ! Oui, cette agitation, inaugurée par quelques jeunes membres du clergé universitaire et paroissial, sans autre quartier général que la salle commune des Fellows ou agrégés du collège d’Oriel, sans autre chef qu’un jeune prêtre obscur dont le génie ne s’était pas encore révélé à lui-même et qui s’était à peine dégagé des liens étroits du protestantisme dit évangélique, a produit, j’ose le dire, dans la religion et la société anglaises, une révolution qui n’est pas moins étendue ni moins profonde que celle qu’opérait à la même heure dans le corps politique la grande réforme parlementaire. Il est radicalement impossible, sans une vue un peu exacte de l’anglo-catholicisme, de prendre une juste idée de l’Angleterre moderne : j’entends de l’Angleterre politique, sociale, littéraire, tout autant que de l’Angleterre religieuse, ecclésiastique et morale. Si l’on dit à juste titre : Il y a une Angleterre d’avant, une Angleterre d’après le Reform Act de 1832, on peut et on doit dire : Il y a une Angleterre d’avant, d’après les Tracts for the Times. Le fameux sermon d’assises de Keble, la condamnation du Tract n° 90, la censure de Ward, la conversion de Newman, celle de Manning, sont des dates non seulement dans l’histoire du mouvement d’Oxford, mais dans celle de l’Angleterre au XIXe siècle.

C’est ce qui explique pourquoi le public anglais ne peut se lasser d’entendre parler de ce drame de la conscience religieuse. Depuis le jour déjà lointain où Newman, pour repousser les grossières insinuations de Kingsley, écrivit l’Apologia pro vila sua, chef-d’œuvre d’autobiographie spirituelle, d’analyse psychologique, de subtilité intellectuelle et de candeur morale, digne de figurer à côté des Confessions de saint Augustin, combien de publications de toutes sortes, — mémoires, correspondances, vies, essais historiques, simples articles, — ne se sont-elles pas accumulées sur cet inépuisable sujet ! Il manque sans doute encore l’œuvre maîtresse qui rassemblera tous ces fils épars, qui groupera tous ces matériaux et qui élèvera, dans de justes proportions, sur de solides fondemens, l’édifice définitif. L’abrégé intéressant, mais incomplet et hâtif, du doyen Church, de Saint-Paul, ne saurait passer pour avoir comblé cette lacune. Peut-être ne le sera-t-elle jamais. Peut-être, s’il n’est pas trop présomptueux d’avouer ici une telle ambition, sera-ce d’où l’on s’y fût le moins attendu, — du dehors, d’une main étrangère, — que partira l’œuvre souhaitée. En attendant ce tableau d’ensemble, les biographies monumentales de Newman, de Pusey, aujourd’hui de Manning, permettent déjà d’embrasser d’un coup d’œil de vastes pans d’horizon. Les Dii minores, les Keble, les Ward, les Richard Hurrell Froude, les Robert et Henry Wilberforce, les Isaac Williams, les Charles Marriott, ces Douze hommes de bien dont le doyen Burgon nous a laissé une galerie de portraits, ont été mis en pleine lumière. Quant aux mémoires, ils foisonnent : les souvenirs de Palmer, les lettres de J. -B. Mozley, les réminiscences bavardes et cancanières de Thomas Mozley, cet Ana peu édifiant d’un cénacle religieux, cette promenade dans les coulisses d’un parti d’Eglise par un ecclésiastique mondain et passablement sceptique, en dépit ou peut-être à cause de son habit.

Il faut mettre dans une classe à part les confessions des naufragés de l’anglo-catholicisme. Infortunés qui subirent l’influence de Newman tout juste assez pour répudier les confortables compromis, les accommodemens de la religion officielle et courante, pas assez pour s’élancer et s’établir solidement sur le roc du dogmatisme, de la foi d’autorité ; qui ne s’inoculèrent la fièvre mystique que pour se réveiller, frissonnons et accablés, après l’accès, et qu’une passade de catholicisme laissa retomber dans le scepticisme découragé ou l’agnosticisme militant. C’est Francis Newman, le cadet de John Henry, esprit inquiet, vagabond, d’abord missionnaire en Perse, puis déiste en Angleterre, en tout l’antitype de son glorieux aîné, auquel l’unit pourtant une de ces ressemblances paradoxales faites de la similitude des traits particuliers et du contraste de l’ensemble. Il est l’auteur des Phases de la Foi et de ce curieux et triste pamphlet qu’il crut devoir déposer sur la tombe à peine fermée de son frère. C’est encore James-Anthony Froude, l’historien, frère cadet de Richard Hurrell, grandi aux pieds de Newman, longtemps le plus fervent des disciples et le plus docile des novices, emporté par la Némésis de la Foi loin de ce port abrité, sur la mer orageuse, jeté finalement par le reflux dans les bras de Carlyle, guéri par cet apôtre du stoïcisme agnostique, mais assez mal guéri pour avoir fait de l’œuvre de sa vie, — son histoire d’Angleterre au XVIe siècle, — une gigantesque diatribe contre le catholicisme. C’est enfin Mark Pattison, mort recteur du collège de Lincoln, à Oxford, âme aigrie ou plutôt flétrie, moins encore par les mécomptes ou les retards de son ambition universitaire que par sa grande mésaventure spirituelle, — cette voiture publique manquée pour aller abjurer le protestantisme avec son maître, et, du coup, le coche manqué pour toute sa vie, la chute dans le doute systématique, dans l’érudition malicieuse à la Bayle, dans la critique hautaine et l’ironie superfine à la Renan, — avec, pour œuvre principale de cette longue existence de studieux loisirs, ces Mémoires où il a tracé le plus sombre, le plus mélancolique, le plus poignant tableau d’une intelligence desséchée, d’un cœur aride, volontairement racorni et pourtant à jamais inconsolable de l’idéal jadis entrevu, à demi possédé, perdu pour toujours.

C’est à cette riche galerie que M. Purcell vient d’apporter à titre de contribution les deux massifs volumes de sa biographie de Manning. Cet ouvrage était impatiemment attendu. On savait que le cardinal avait ouvert dans les dernières années de sa vie les trésors de son intimité et de ses archives à cet écrivain. Dans une certaine mesure, on parlait d’une biographie autorisée, et les exécuteurs testamentaires de Manning n’avaient pas cru pouvoir, après sa mort, se montrer plus avares ou plus timides que lui : ils laissèrent M. Purcell butiner à son gré dans les papiers les plus secrets du défunt. Eh bien ! ce livre, rédigé sous d’aussi favorables auspices, n’est pas seulement un mauvais livre, c’est une mauvaise action. Le successeur de Manning, le cardinal Vaughan, les exécuteurs testamentaires ont protesté avec indignât ion contre cette publication. Bien que M. Purcell essaye de se défendre et qu’il trouve des avocats parmi ces petits esprits dont la plus grande joie est de voir rabaisser toutes les grandeurs, il a contre lui tout lecteur impartial. Il faut l’avoir lu pour savoir jusqu’où peuvent aller l’absence de composition, le décousu, le désordre en quelque sorte systématique. Son livre est rempli de fragmens de lettres et de journaux, dépecés, émiettés, semés au hasard, transposés sans le moindre souci de la chronologie et de l’association des idées. Il ressemble tantôt à un manuscrit dont les pages, éparpillées par le vent, auraient été cousues par une servante illettrée, tantôt à un panier à papiers renversé sur une table. Que dire des erreurs innombrables qui émaillent presque chaque page et qui ont bien le droit de surprendre de la part d’un écrivain anglais, catholique, voué depuis des années à ces études ? S’imaginer que l’émancipation des catholiques était encore à l’ordre du jour en 1830 ; appeler obstinément les Tractariens dès avant 1835 Puseystes, alors que Pusey venait à peine d’apporter publiquement à New m an sa précieuse adhésion et qu’il n’eut l’honneur de donner son nom à son parti qu’après 1845 ; trahir à chaque mot une inconcevable ignorance d’Oxford, des choses et des hommes de l’Université ; ne pouvoir presque loucher un point de l’histoire de l’anglo-catholicisme ou même de l’histoire générale, religieuse ou politique de l’Angleterre sans se fourvoyer dans un dédale d’inexactitudes et de contradictions ; déshonorer force citations latines par de grossiers barbarismes ; enfin, écrire lourdement, en oscillant entre l’emphase et la vulgarité, voilà quelques-uns des péchés de M. Purcell. Ils seraient véniels à mes yeux s’ils étaient seuls. L’inexcusable, le voici : qu’un homme à qui Manning avait ouvert les registres les plus secrets de ses papiers et de son cœur, qui a vécu des années dans le commerce quotidien, familier, intime d’une grande âme, se donne pour mission d’entrelarder ses extraits et ses précis de commentaires outrageans et de perfides insinuations ; qu’il interprète systématiquement à mal toutes les paroles, tous les actes, tous les silences de son héros ; qu’il lui prête gratuitement un égoïsme, une ambition, une jalousie, une duplicité, un amour et un art de l’intrigue, une lâcheté même également morbides et ignobles ; qu’il prenne texte de ses erreurs de fait ou de ses grossières confusions d’idées pour calomnier celui qu’il prétend juger, — voilà, on l’avouera, qui passe l’imagination des lecteurs ; voilà aussi, je pense, qui outrepasse les droits du biographe. M. Purcell pousse, du reste, si loin l’inconscience qu’il professe, — peut-être sincèrement, — une grande admiration pour l’homme qu’il vient de traiter de la sorte. Son code des convenances littéraires est bien singulier aussi. Afin de prouver sa gratitude à M. Gladstone, jadis l’intime allié de Manning et qui a prodigué les confidences et les révélations au biographe de son ami, il lui décerne en passant l’aimable surnom de Judas. Il ne s’est pas fait scrupule de publier soit des lettres expressément placées sous le sceau de la confession, soit des documens propres à réveiller de vieilles querelles entre les morts ou à en provoquer de nouvelles entre les vivans.

Un tel auteur se met lui-même hors de cour. Ce n’est point ainsi qu’on écrit l’histoire. Quant à savoir s’il aurait fallu l’empêcher de causer ce scandale, oserai-je avouer à ma honte que je ne suis pas sans me réjouir de quelques-uns des résultats de son indélicatesse ? Félix culpa, puisque, dans quelque intention qu’il ait agi, M. Purcell, comme jadis Froude avec ce Carlyle réaliste et impressionniste qui choqua si fort les amis du sage de Chelsea, nous a donné, à l’état fragmentaire, dans un désordre absolu, une incomparable série de révélations, de documens de première main, un Manning peint par lui-même, les aveux involontaires, les touches et les retouches, les confessions authentiques d’une âme du premier rang. On annonce de plus que, par manière de réfutation, les exécuteurs testamentaires et les plus proches amis du cardinal publieront sous peu une version officielle de sa vie. Ces polémiques posthumes, pour douloureuses qu’elles soient, font souvent jaillir la lumière, même après la riche, l’insolente, l’indiscrète récolte, aux gerbes mal liées, de M. Purcell, il reste bien encore quelques épis à glaner. En attendant, nous possédons déjà, en dehors de quelques articles de revue importans publiés après la mort de Manning, dans le petit livre modeste de M. Hutton, un ouvrage où M. Purcell aurait pu apprendre que, pour éviter le panégyrique continu des vies de saints et les enluminures écœurantes du genre hagiographique, il n’est pas besoin de verser dans la satire ou dans le dénigrement.


I

Ce fut en 1832 qu’Henry Edward Manning, alors âgé de vingt-quatre ans, se fit ordonner et entra dans le clergé anglican. Sa vocation première ne l’y appelait pas. Né en 1807, le dernier enfant du second mariage d’un riche banquier de la Cité de Londres, M. William Manning, qui siégeait au parlement parmi les tories, Henry Edward avait bien été destiné par ses parens à la cléricature. La famille était décemment religieuse ; mais ce projet avait été inspiré aux parens de Manning beaucoup moins par des vues de piété que par le désir et l’espérance de procurer à leur Benjamin un établissement confortable et sûr. L’enfant lui-même ne manifestait aucun goût pour cette profession. Dans les écoles préparatoires qu’il fréquenta, à Harrow où il entra à quinze ans, il ne fut point un élève studieux. Il se distingua davantage au cricket que dans les exercices scolaires. Toutefois ces quatre ans dans une des grandes écoles publiques qui, avec Eton, Rugby, Winchester, reçoivent l’élite de la jeunesse anglaise, ne lui furent point inutiles. Wellington aimait à dire que c’était sur le terrain des jeux scolaires d’Eton qu’avait été remportée la victoire de Waterloo. En tout cas, il sort de ces établissemens, et il ne sort que de là, ce produit spécial : le gentleman anglais. Planning le fut toute sa vie dans la force du terme. Ce je ne sais quoi manqua toujours à Newman, son égal par la naissance, son supérieur par les dons de l’intelligence, mais qui ne passa point par l’une de ces grandes écoles.

En 1827, quand son fils sortit d’Harrow, la fortune de M. William Manning était déjà fort ébranlée. Il fallait un minimum de six ou sept mille francs pour subvenir à l’entretien du jeune étudiant à Oxford. Le père hésita et Manning dut jurer de regagner le temps perdu et aller faire un stage intermédiaire chez un ecclésiastique à son séjour chez lequel il attribua toujours depuis lors la solidité des fondemens de ses connaissances classiques et ses succès à Oxford. A vingt ans, il était immatriculé au collège de Balliol. Ambitieux comme il l’était, — il avait pour devise, une de ses lettres nous l’apprend : Aut Cæsar aut nihil, — il résolut de prendre rang d’emblée parmi l’élite de sa génération. Sa consciencieuse application trouva sa récompense : il remporta aux examens de la Saint-Michel (novembre 1830) la first-class ou le diplôme d’honneur pour les études classiques auquel il avait borné ses vœux. Toutefois, ce fut autre part que, pendant ces années d’Oxford, il se distingua spécialement.

L’Union ou conférence des étudians venait de se fonder. Cette parlote, ce parlement en miniature qui a vu, avec sa rivale de Cambridge, siéger sur ses bancs presque tous les hommes éminens de l’Angleterre, débutait modestement et pauvrement, non pas dans le somptueux local où elle convoque souvent aujourd’hui à ses joutes oratoires des députés ou des ministres, mais dans les étroits logis des étudians. Samuel Wilberforce, le fils du grand philanthrope, le futur prélat anglican, — Samuel Bouche d’or ou Sam le savonneux, suivant le point de vue auquel on se place pour l’apprécier, — venait de quitter la présidence. William Ewart Gladstone allait y faire son apprentissage de l’éloquence. Manning parla beaucoup, il parla bien, il parla sur tous les sujets et de quibusdam aliis, depuis les grandes questions de politique générale jusqu’aux menus détails de ménage intérieur.

Une plume spirituelle et fine, celle du feu lord Houghton, a retracé l’une des plus mémorables journées de ce temps. Cambridge avait aussi son Union et, toujours en rivalité avec Oxford, se piquait de supériorité sur les barbares de l’Université d’en face. Sur les rives de l’Isis, on en était encore à chérir dans Byron le poète du siècle et de la jeunesse, tandis que sur les bords du Cam, la renommée plus récente et plus hétérodoxe de Shelley avait déjà éclipsé le nom du chantre de Manfred et de Childe Harold. Sur la proposition d’Arthur Hallam, le fils de l’historien, celui-là même à qui une mort prématurée devait conférer l’immortalité en lui faisant élever par Tennyson, son ami, le monument funéraire d’In memoriam, une délégation de missionnaires fut chargée d’aller jeter un défi aux byroniens d’Oxford au nom du poète de Prométhée déchaîné et de l’Epipsychidion. Hallam lui-même, Monckton-Milnes, le futur lord Houghton, l’essayist et poète distingué, enfin Sunderland, un de ces grands hommes de la vingtième année que la destinée punit de leur précocité, allèrent plaider cette cause. Gladstone servit d’introducteur aux révolutionnaires. La lutte fut épique, passionnée, avec ces exagérations savoureuses qui sont le charme et l’honneur de la jeunesse. On ne saura jamais de quel côté fut la victoire. Si la majorité donna ses suffrages à Manning, défenseur intransigeant de Byron, il a déclaré plus tard que les argumens du trio des Shelleyens l’avaient mis en déroute.

Ces beaux temps d’étude désintéressée, d’enthousiasme généreux, d’amitiés pures, ne passent que trop vite. Il fallait entrer dans la vie pratique. La vocation de Manning à cette époque était fort décidée. La politique l’attirait, le prenait tout entier. Il rêvait parlement, succès oratoires, pouvoir, action. Il se voyait déjà premier ministre, et ses camarades d’Oxford, s’ils avaient tiré son horoscope et celui de Gladstone, eussent réservé à celui-ci la mitre et la crosse et donné au futur archevêque de Westminster les sceaux de l’Etat. Le sort en décida autrement. M. William Manning était ruiné. Il avait dû, le cœur brisé, déposer son bilan, donner sa démission de régent de la Banque d’Angleterre et de membre de la Chambre des communes, vendre sa belle maison de campagne. Ce n’était pas avec les miettes du patrimoine paternel que l’on pouvait subvenir aux frais d’une carrière parlementaire, telle que la rêvait Manning, — à l’anglaise, où l’on met ses loisirs et ses revenus au service du pays au lieu de gagner sa vie ou de faire sa fortune dans les emplois. Découragé, Manning dut accepter du patronage distrait de lord Goderich une place plus que modeste de surnuméraire au ministère des Colonies.

On le pressait de réfléchir, de prendre le parti de l’Église plutôt que d’entrer dans l’administration par cette poterne basse. Il refusa. Ses sentimens religieux étaient loin d’être vivans. On ne trouve rien chez lui de ces étranges pressentimens, de ce mysticisme congénital, presque morbide, de cette vie spirituelle cachée et ardente, à la sainte Thérèse, de cette espèce de songe à demi éveillé dont Newman nous a laissé l’inoubliable peinture et qui le marquaient d’avance, comme par miracle, en plein protestantisme, pour le catholicisme et le sacerdoce. L’éveil de la conscience religieuse, la conversion, pour me servir du terme technique de la psychologie protestante, ce fut une influence féminine qui l’opéra chez Manning. Il était lié avec une famille de grands banquiers de la Cité, les Bevan. Miss Bevan était une âme toute religieuse, profondément imprégnée de la piété et de la théologie de cette école de l’évangélisme dont j’aurai à caractériser l’influence. Elle lut la Bible, elle pria avec le jeune homme, bref, elle fut l’instrument dont Dieu se servit pour toucher ce cœur et conquérir cette âme. Ce ne fut qu’un commencement ; nous verrons que Manning faisait dater sa vraie et complète conversion de sa maladie de 1847 ; mais le germe n’en était pas moins déposé.

Il est intéressant de noter au passage que les deux chefs de la restauration catholique anglaise ont dû l’un et l’autre, — et l’ont proclamé l’un comme l’autre, — leur naissance à la vie spirituelle à l’évangélisme. Newman fut pendant des années un adhérent zélé non seulement de l’école religieuse, mais du parti ecclésiastique de ce nom. Il fonda et dirigea quelque temps à Oxford l’une des institutions spécifiques de cette forme du protestantisme, un comité auxiliaire de la Société biblique. Lui-même, dans son Apologia, où il a pesé chaque terme, a déclaré qu’il devait en quelque sorte son âme, — le mot est fort, — au commentaire biblique archiprotestant de Scott. Manning demeura, lui aussi, même après son adhésion publique au mouvement d’Oxford, en communion avec quelques-uns des principaux membres du parti évangélique. Il y a là un fait important. Ces deux cardinaux, ces deux athlètes du catholicisme, n’ont pas seulement débuté par le protestantisme, mais par ce qu’il y a de plus protestant dans le protestantisme. Ils en ont conservé tous deux, leur témoignage en fait foi, un souvenir, plus encore, une trace indélébile. Assurément, lorsqu’ils se soumirent à l’Eglise, et par cet acte même, ils répudièrent tout ce qui constituait à leurs yeux les erreurs et le péché du schisme et de l’hérésie : mais l’expérience du passé ne leur en resta pas moins. Ils savaient, ils savaient personnellement tout ce que peut receler de bon, d’excellent, de vrai, un système faux. Ils savaient, ils savaient par eux-mêmes que même dans le protestantisme militant, intransigeant, pour peu qu’il soit fidèle à l’Evangile et docile à la révélation, il y a le germe de toutes les vérités, y compris celles qu’il rejette et qui forment le couronnement du catholicisme. Pour eux, certaines méthodes de polémique auxquelles s’abaisse trop souvent la controverse sur le continent, étaient tout à fait impossibles : ils n’auraient pu y recourir sans se souffleter eux-mêmes et calomnier leur propre passé.

A cette date, toutefois, Manning n’en était point encore là. Il venait de recevoir l’étincelle qui devait allumer en lui, pour ne plus s’éteindre, le feu sacré de l’esprit. La ruine de son père, avec tout ce qu’elle entraînait pour lui, fut le premier appel à une vocation supérieure. Un chagrin intime, — le refus d’un père prudent d’autoriser l’union, plus rêvée que sollicitée, d’un jeune surnuméraire au Colonial office avec sa fille, — vint achever l’œuvre commencée. Les voix d’en haut prirent le dessus. Il a décrit lui-même dans une lettre de cette époque à son confident, son beau-frère, son état d’âme « maladif, sauvage, aigri, enragé, indolent, mal à l’aise », son besoin « d’être partout autre part que là où il était, de faire, d’entendre tout autre chose que ce qu’il faisait ou entendait, en un mot, d’être tout autre chose que ce qu’il était ; corps brut, bête, monstre, créature quelconque. » Sa mélancolie dégénérait parfois en une sorte de cynisme sceptique : « Tout est faux, âme ou corps, mécanisme ou blague (clap-trap). Ah ! la philosophie ! parlons-en : Vitæ magistra, doctrinarum excultrix, artium indagatrix, etc. Oui, vraiment, quand tout est gentil et bien chaud et confortable : oh ! alors, elle est le plus fidèle des amis, le meilleur des compagnons, des conseillers, des consolateurs, des protecteurs. Mais quand les choses prennent un vilain aspect, psst ! la voilà partie, la queue en l’air, comme une vache trop nourrie par un temps d’orage. » Ce n’était qu’une forme bien connue de la maladie de croissance : un accès de byronisme ou de werthérisme aigu, compliqué d’un découragement trop naturel à la vue de ce monde dont toutes les avenues se fermaient devant les espoirs ou les ambitions de ses vingt-cinq ans.

Manning sut plus tard discerner la main providentielle qui lui infligeait toutes ces déceptions à l’heure même où un travail intérieur avait commencé dans son âme, la voix qui lui parlait un langage si clair et si haut. Il résolut, c’est lui qui nous le dit, « non pas de se faire clergyman, dans le sens rêvé par son père, mais de renoncer au monde et de vivre pour Dieu et pour les âmes. J’avais, ajoute-t-il, beaucoup prié, beaucoup fréquenté les églises. Ce fut le tournant île ma vie. » Je plains ceux qui, comme M. Purcell et certains de ses critiques, ne voient qu’une sorte de pis-aller et de spéculation purement mondaine dans la détermination qui a pu être retracée par Manning lui-même dans ces mots si simples et si beaux : « Ce fut un appel de Dieu tout aussi clairement que pas un de ceux qu’il m’adressa depuis lors, un appel ad veritatem et ad seipsum. »

La preuve qu’il n’obéissait pas à des vues purement humaines, c’est, il l’a noté, que « la seule pensée d’être un clergyman lui était proprement odieuse. J’avais, dit-il, une véritable antipathie pour le caractère séculier, la mondanité de l’église établie. La vue du tablier et du chapeau (insignes des évêques anglicans) me mettait littéralement hors de moi. Le titre de « père en Dieu », appliqué à des évêques vivant dans le confort, m’irritait vivement… Ma seule pensée fut d’obéir à la volonté de Dieu, de sauver mon âme et les âmes des autres. »

Manning eut la bonne fortune d’être placé, dès ses débuts, dans une position extrêmement favorable. A peine ordonné par l’évêque d’Oxford, après la préparation dérisoire qui suffisait à cette date au clergé anglican, il devint en janvier 1833 l’un des vicaires du Révérend John Sargent, recteur de Lavington et châtelain de l’endroit. L’aînée des filles de la maison avait déjà épousé Samuel Wilberforce, le futur évêque, récemment nommé recteur d’une paroisse de l’île de Wight. C’était la destinée de ces demoiselles de récompenser le zèle des jeunes suffragans de leur père. Quelques mois ne s’étaient pas écoulés que la plus jeune, Caroline, devenait la femme de Manning. Dès le mois de mai, celui-ci, à la mort de son futur beau-père, avait été placé par la grand’mère de sa fiancée, qui régnait au château et possédait le droit de collation, à la tête de cette importante paroisse. A vingt-cinq ans, après quelques semaines à peine d’apprentissage, Manning se trouvait dans la position de prêtre bénéficié que tant de membres du clergé n’atteignent jamais. Marié, rente, haut placé, il était dans la plus enviable des situations.

Ce bonheur même avait ses dangers. Qui sait, au cas où il se fût prolongé, si le recteur de Lavington, mari d’une femme accomplie, peut-être entouré d’enfans, en possession d’un joli revenu, à la tête d’une importante paroisse, sur le chemin des dignités, ne serait pas peu à peu descendu au niveau de ce clergé confortable, respectable, honnête, bienveillant, bien renté, bien nourri, qui offre force bons pères de famille, peu d’ascètes ou de saints, et qui croit davantage aux sages préceptes de l’économie politique orthodoxe qu’à la divine folie de la charité ? Dieu le préserva de ce péril. Il lui laissa l’écorce de son bonheur, cette position éminente, ce luxe, ces chevaux qu’il aimait et dans la connaissance desquels il était passé maître, tout ce décor extérieur que Manning lui-même repoussa d’une main ferme dès qu’il eut fait ses premiers pas dans la voie du renoncement : mais il le frappa en plein cœur.

Après quatre ans d’une félicité sans nuages, sa femme lui fut enlevée. Manning n’a permis à personne de sonder son deuil. Il est des sentimens trop sacrés pour qu’un homme en parle. Manning ne fut jamais de ceux qui profanent l’intimité de leurs souvenirs, qui font du sanctuaire de leurs affections un lieu public, qui débitent leur cœur en tranches. Jamais, même encore au service d’une Église qui permet le mariage de ses ministres, il ne fit une allusion directe à sa perte, même dans sa correspondance avec ses plus proches, même dans son journal intime. Il ne cite brièvement cette date que dans la liste des dispensations miséricordieuses par lesquelles Dieu l’a conduit jusqu’à lui. Plus tard d’autres raisons vinrent sceller encore plus hermétiquement son silence. Prêtre catholique, chef d’un clergé voué au célibat, il ne lui convenait pas de réveiller ce souvenir.

D’autres s’en chargèrent pour lui. Pendant les luttes véhémentes, parfois envenimées, qu’il eut à soutenir contre certaines factions au soin du catholicisme, un vieux prêtre, qui détestait le nouveau régime, avait coutume de célébrer comme un jour de deuil l’anniversaire de la mort de Mme Manning, et quand on lui en demandait la raison, il répondait : « C’est la date du plus rude coup que Dieu, en notre siècle, ait porté à l’Eglise dans les îles Britanniques. » Même marié, cependant, Manning ne s’était pas endormi dans le bien-être. A côté d’une activité paroissiale infatigable, il ne tarda pas à prendre position sur le terrain de la grande lutte qui absorbait tous les esprits.


II

C’était l’heure solennelle où le mouvement d’Oxford éclatait avec un bruit de guerre. L’Eglise établie d’Angleterre, de par les étranges anomalies de ses origines, avait toujours recelé en elle les germes de deux systèmes contradictoires : du catholicisme et du protestantisme. La lutte de ces deux élémens opposés a troublé toute la première moitié du XVIIe siècle. L’archevêque Laud fut un anglo-catholique avant le temps. Il contracta une funeste alliance avec cette fatale dynastie des Stuarts, et il expia sur l’échafaud moins encore son hostilité contre le puritanisme triomphant que sa complicité avec Strafford et Charles Ier dans leur essai avorté de gouvernement absolu, sans parlement. La théologie anglicane, avec Hooker, avec Bull, avec ces non-jureurs qui eurent le tort d’ériger en dogme la doctrine purement humaine et politique de la légitimité et de la non-résistance, n’en continua pas moins à répudier le protestantisme et ses inspirations. Toutefois au XVIIIe siècle, avec la victoire définitive de la révolution de 1688 et l’établissement de la maison de Hanovre, c’est l’avènement de toutes les puissances de mort spirituelle, de l’Erastianisme ou de la subordination absolue de l’Eglise à l’Etat ; du matérialisme pratique, du formalisme, du rationalisme ; de ce christianisme honteux qui a peur de son ombre, qui ne redoute et ne proscrit rien tant que l’enthousiasme, qui se réduit à une morale purement civile et garde un lâche silence sur le dogme révélé. C’était proprement le sommeil de la mort. Un réveil de foi, de zèle, d’ardeur, de généreuse imprudence, se produisit enfin. Ce fut en dehors de l’Eglise anglicane. John Wosley en demeura jusqu’au bout le fils dévoué et fidèle. S’il fonda une secte nouvelle, — le méthodisme, — dont les adhérens se comptent aujourd’hui par millions dans le monde anglo-saxon, ce fut malgré lui, à son corps défendant. Il avait voulu toucher des consciences, sauver des âmes, prêcher l’Evangile éternel ; il se trouva, grâce à l’intolérance anglicane, avoir créé une Eglise. Les débuts du méthodisme primitif eurent quelque chose de la grandeur, de la simplicité du christianisme naissant, ou, si la comparaison choque, de la fondation des Ordres mendians. Ses apôtres surent faire vibrer dans l’âme populaire, toujours accessible à ces grandes émotions simples, les cordes fondamentales du sentiment du péché, du repentir. Le contre-coup de ce puissant mouvement se fit ressentir jusque dans l’Eglise anglicane. Le méthodisme, Wesley, sont les auteurs de cette réaction bien-faisan le de l’évangélisme, qui rendit quelque sève religieuse à l’établissement anglican.

Parmi les produits du protestantisme, il n’en est pas de plus authentique que l’évangélisme. Il en eut les grandeurs et les petitesses, les qualités et les défauts. Strictement individualiste, il fit surtout appel aux émotions de la sensibilité religieuse. La grande affaire pour lui, c’était la conversion, envisagée non pas comme la lente et progressive action de l’esprit de Dieu, opérant par tous les moyens de grâce, ordinaires et extraordinaires, sur une créature humaine, mais comme un point indivisible dans le temps et dans l’espace, la soudaine transformation d’une âme, sa délivrance miraculeuse et instantanée du joug du péché. Dès l’origine, en dépit des grandes choses que fit ou que provoqua la nouvelle école et auxquelles M. de Rémusat a rendu jadis, ici même, un éloquent hommage, on dut s’avouer les graves, les funestes lacunes qu’elle offrait. Il lui manquait le sens de la pénitence dans le sens tragique de ce mot pour un Augustin, un Saint-Cyran ou un Pascal. Il lui manquait la notion de l’Eglise, la conception des sacremens, la conscience de la solidarité humaine et de l’autorité divine. Il lui manquait enfin une théologie, l’intelligence du dogme et de la place qui lui appartient dans une religion surnaturelle et révélée.

Ces défauts toutefois ne se rendirent sensibles qu’avec le temps. Tout d’abord l’évangélisme s’attesta comme une puissance de vie et de progrès. Un souffle divin rejoignit et ranima les ossemens épars du formalisme anglican. Le clergé cessa d’être, suivant le mot spirituel et trop juste de Joseph de Maistre, une compagnie de messieurs vêtus de noir qui débitent le dimanche en chaire des choses honnêtes. Le clergyman, décrit non sans quelque exagération par Macaulay, l’humble parasite des manoirs ruraux, l’époux désigné de l’ex-femme de chambre de Milady ou, pis que cela, de la maîtresse déposée de Mylord, le parson de Fielding, pique-assiette famélique, bohème lettré ou pauvre curé de village à la portion congrue, même les recteurs et les vicaires, si admirablement peints dans leurs romans par Jane Austen ou plus tard par George Eliot, ces joyeux et robustes gentilshommes campagnards, toujours les premiers au rendez-vous de chasse, plus initiés aux mystères du sport ou du turf qu’à ceux de la théologie, tout ce clergé d’ancien régime commença, faune antédiluvienne, à disparaître sous l’influence de l’évangélisme.

Là ne s’arrêta pas la réaction. Les laïques en furent plus encore atteints. Un magnifique élan fut imprimé aux grandes entreprises de la charité et de la philanthropie. Ce sera l’éternel honneur de cette doctrine qui semblait, par sa conception erronée du salut par la foi, devoir paralyser toute activité religieuse d’avoir fait lever toute une moisson d’œuvres chrétiennes : missions chez les païens, lavant enfin le protestantisme du reproche de n’obéir guère aux commandemens du Christ ; comités d’assistance, d’instruction populaire, de réforme pénitentiaire, — surtout cet admirable mouvement contre la traite et l’esclavage auquel Wilberforce a attaché son nom.

Tel est le bilan de l’évangélisme. Il a laissé des traces indélébiles, non seulement dans l’histoire, mais dans la constitution morale et intellectuelle du peuple anglais. Vers la fin du premier quart de ce siècle, il était au zénith de la puissance et du succès. L’âge héroïque était passé. Ce grand courant d’enthousiasme était en train de se canaliser, de s’officialiser et de se figer. A son tour, l’évangélisme victorieux, caressé et professé par ceux qui le persécutaient naguère, courait le risque de devenir un pharisaïsme. Il retombait dans le formalisme, mais dans un formalisme cent fois pire, parce que l’affectation de certains sentimens en faisait une hypocrisie et parce qu’il lui manquait, comme compensation, les amples traditions, les larges perspectives, l’intrinsèque solidité des sacremens du système anglo-catholique.

C’était précisément l’époque où les progrès du libéralisme semblaient remettre on péril, sinon l’Eglise, du moins rétablissement ecclésiastique. Dans l’ordre de la pensée et de la science, après la philosophie du XVIIIe siècle et son rationalisme vulgaire, on assistait déjà aux premiers essais de la haute critique, — de cette critique allemande avec laquelle Pusey alla prendre contact dans ce pèlerinage universitaire d’où il rapporta un livre si curieux. Dans l’ordre de la politique, l’heure approchait du triomphe des whigs après près d’un demi-siècle de gouvernement tory et de résistance à outrance contre toute nouveauté au spirituel comme au temporel. L’esprit de tolérance, confondu à tort avec l’esprit d’indifférence sceptique, venait, grâce à la grande trahison de Peel et de Wellington, de remporter une victoire décisive dans l’affaire de l’émancipation des catholiques et allait abolir les Tests ou sermens religieux. Les libéraux avouaient hautement leur dessein de réformer l’Eglise, de supprimer des évêchés et des prébendes, de réviser revenus et dotations, d’abolir les dîmes. Une voix partie de fort haut venait de sommer les évêques de mettre leur maison en ordre. Enfin l’avènement de couches nouvelles, de ces classes moyennes, tout envahies de la lèpre de la non-conformité, l’ombre grandissante jetée sur le royaume insulaire par la révolution continentale, tout cela effrayait les fidèles. Le jeune clergé, en particulier, se sentait appelé à une guerre sainte.

Ces champions jetaient les yeux tout autour d’eux pour découvrir des moyens de défense. Dans l’arsenal officiel de l’anglicanisme, ils ne trouvaient que les armes rouillées, émoussées, usées de la religion d’Etat et de l’orthodoxie politique. Quant à l’évangélisme, d’un côté, il pactisait avec l’ennemi en communiant avec les schismatiques de la dissidence protestante ; de l’autre, il n’offrait que des armes mal trempées, qui volaient en éclats au premier contact avec les lames affilées et à double tranchant de la controverse catholique ou de la polémique révolutionnaire. Si l’Eglise d’Angleterre devait être sauvée, il fallait retrouver ses litres et les lui rendre. Si elle devait être mise à l’abri des entreprises humaines, il fallait lui restituer les pouvoirs surnaturels de sa mission divine. Si elle était autre chose que la créature de l’Etat, à la merci des détenteurs de la puissance temporelle, il fallait restaurer sa puissance spirituelle, la ramener à ses origines surnaturelles et remettre au jour ces notes ou ces caractères authentiques qui font l’Eglise et sans lesquels il n’y a pas d’Eglise. Tout le mouvement d’Oxford, tout l’anglo-catholicisme était en germe dans la perception de ces besoins.

Quelques jeunes hommes, pour la plupart agrégés du collège d’Oriel, à Oxford, se sentirent pressés de se mettre en campagne. Keble, jadis illustré par une carrière universitaire d’un éclat sans égal, retiré dans une cure de campagne, non sans qu’un rayon de gloire fût venu l’y chercher après la publication de son poème, l’Année chrétienne, d’une poésie un peu mièvre, mais sincère et fraîche, venait de prêcher (14 juillet 1833), à l’ouverture des assises d’Oxford, ce sermon sur l’apostasie nationale où Newman vit toujours le premier coup de clairon de la guerre sainte. Newman arrivait de ce voyage d’Italie et de Sicile, tout illuminé de pressentimens mystérieux, tout assombri de craintes superstitieuses, qui faillit se terminer dans le tombeau. Il y avait pris contact, non sans l’effroi naïf et les scrupules d’un enfant élevé dans un autre sanctuaire, avec la religion du monde catholique. Il en revint avec l’intuition encore vague d’une grande mission, avec le zèle d’une consécration renouvelée.

Parmi les amis à qui il révéla ces secrètes pensées, Richard Hurrell Froude exerça sur lui la plus décisive influence. Atteint déjà de la phtisie qui devait l’emporter, il avait la hâte un peu fiévreuse d’un homme dont les jours sont comptés. Nourri dans les plus pures traditions île la haute Église par son père l’archidiacre, il avait recueilli quelques parcelles de l’héritage anglo-catholique de ces deux précurseurs, Alexandre Knox et l’évêque Jebb. Pour se rapprocher de l’Eglise catholique, il avait infiniment moins de chemin à parcourir que le protestant Newman, descendant par sa mère de réfugiés huguenots et grandi dans l’atmosphère de l’évangélisme. Newman voyait encore à cette date dans Rome la grande prostituée de l’Apocalypse et dans le pape l’antéchrist. Son imagination, saturée des métaphores de la controverse protestante, persista à lui suggérer ces grotesques analogies, même quand sa raison et sa conscience l’eurent rapproché du catholicisme. Au début de son œuvre, quand il commença la publication des Tracts for the Times, il était totalement exempt de toute prédilection, même secrète, pour Rome. Tout au contraire, il combattait en elle la grande ennemie qui compromettait la vérité, toutes les fois qu’elle ne la corrompait pas, et dont les entreprises, les superfétations, les usurpations systématiques expliquaient, si elles ne les justifiaient pas, les erreurs, les mutilations, les négations du protestantisme.

Adossé à sa théorie, qu’il croyait invincible, de la conformité à l’Eglise primitive et du dépôt immuable de la foi, Newman ne redoutait nullement de jeter le défi à ces deux formidables puissances, le catholicisme et le protestantisme. Non seulement il croyait possible de tracer entre ces deux formes de l’erreur une Via média, à égale distance de l’une et de l’autre, mais à ses yeux l’Eglise anglicane était seule en possession du monopole de la vérité et de la vérité tout entière. Etrange et noble illusion d’un génie tout intellectualiste ! Newman était parti à la recherche des meilleurs moyens de défense pour l’Eglise qui lui était chère, et il avait conclu que le plus sûr, comme le plus simple, c’était de revendiquer pour elle les caractères surnaturels de l’Église en soi. Postuler pour une Eglise purement nationale, insulaire, séparée du reste du monde, soumise à l’autorité civile, toute pénétrée des doctrines et des rites de la réforme, — postuler pour elle les notes de l’Église, une, éternelle, immuable, infaillible, visible — c’est-à-dire, d’après la formule de Vincent de Lérins, le semper…, ubique…, ab omnibus, telle était l’entreprise ou la gageure désespérée à laquelle se voua, un beau jour de l’an de grâce 1833, un jeune et obscur fellow d’Oriel. Sur ce fondement, il éleva l’édifice des Tracts for the Times, de ces petites brochures périodiques dont il fut toujours l’inspirateur, le réviseur et l’éditeur responsable et le plus souvent l’auteur.

Le succès de ces feuilles volantes fui prodigieux. Du jour au lendemain, un grand parti se forma. Newman en fut le chef. Il était célèbre, il était puissant. Il entrait dans cette phase extraordinaire de sa vie qui dura douze ans et dont il a noté lui-même les étapes comme celles d’un chemin de croix. L’Angleterre eut le spectacle sans précédent d’un simple ecclésiastique, sans dignité, sans rang dans la hiérarchie, devenu le généralissime d’une grande armée, le maître absolu d’une troupe d’amis dévoués, l’oracle infaillible d’une école, le directeur de conscience d’une foule de pénitens. On a dit qu’à cette époque, pour beaucoup d’hommes éminens, doués de raison et de volonté, la formule adéquate et complète de leur foi était : Credo in Newmanum. Ses sermons à Sainte-Marie, la paroisse de l’Université, étaient suivis par d’immenses auditoires. Ses modestes chambres d’Oriel étaient un sanctuaire dont le seuil ne se franchissait pas sans émotion. Un mot de lui, moins que cela, une nuance fugitive d’expression, un geste, un silence, étaient écoutés, obéis, comme les commandemens d’un roi absolu ou les décrets d’un pontife infaillible. Rarement homme, en ce siècle et dans tous les siècles, a goûté plus complètement les joies enivrantes d’une dictature intellectuelle et morale.

Ce qu’il y a d’émouvant, de pathétique dans son cas, c’est que pendant presque tout ce temps l’objet de cette adoration, l’idole de ce culte est en proie à la poignante angoisse du doute. Il voit s’effondrer sous ses pas le sol même sur lequel il construit cet imposant édifice. Il voit se creuser à ses côtés des abîmes, et, plus infortuné que Pascal, c’est lui-même qui y mène perdre tous ceux qui ont confiance en lui. Sa dialectique l’a saisi dans un impitoyable étau. Elle l’emporte, de déduction en déduction, à partir des prémisses qu’il a posées et que la foule inconsciente acclame, jusqu’à des conclusions devant lesquelles son âme tout entière recule, épouvantée, qu’elle hait, qui sont le renversement de son œuvre, mais auxquelles il ne peut, de bonne foi, se soustraire.

Newman nous a laissé dans son Apologia, et sous une forme plus directe et plus palpitante encore dans ses Lettres, l’histoire de cette aventure d’âme. Assez tôt il sentit qu’il n’avait pas le droit de limiter précisément ses affirmations à ce qu’elles pouvaient contenir d’utile pour sa cause. Il eut été trop commode, pas assez honnête, d’amputer ses théories île tout ce qui dépassait la conception courante de l’anglicanisme, d’élaguer tout ce qui menaçait les prétentions ou révélait les contradictions de l’Eglise d’Angleterre. Acceptant, invoquant une partie de la formule de Vincent de Lérins, il ne pouvait en bonne conscience en rejeter, en condamner le reste. Sa doctrine de la norme de l’antiquité chrétienne, de la conformité à l’Eglise primitive, n’impliquait-elle pas logiquement le catholicisme ? Comment affirmer de la même haleine l’Eglise dépositaire et interprète de droit divin de la vérité révélée, et l’Eglise maîtresse d’erreurs et marraine de superstitions populaires ? De quel droit proclamer l’infaillible autorité de l’Eglise des trois premiers siècles, des grands conciles œcuméniques, pour conclure à la grande défection de l’Eglise du moyen âge, à l’égarement du concile de Trente ?

L’effroi avec lequel Newman voyait surgir ces questions, était sincère. Si son esprit commençait à secouer le joug de ses préjugés protestans, son cœur et son imagination leur étaient encore asservis. Devant lui se dressait ce dilemme : continuer, sur les fondemens qu’il avait posés, à construire, au milieu des chants de triomphe et des cris de joie, la majestueuse cathédrale anglicane, — mais alors, aller jusqu’au bout, en couronner le faîte de la croix de Saint-Pierre et se soumettre à Rome ; — ou bien rejeter fermement les prétentions papales, répudier sans fléchir les conséquences extrêmes du système catholique, — mais alors, avouer hautement que la théorie mitoyenne de la Via media était fausse, que toute l’entreprise tracta rien ne était partie d’un faux point de départ et que Genève avait raison. Il est aisé de se rendre compte de ce qu’il devait y avoir de tragique dans la condition d’un chef de parti, dévoré par ces pensées au moment même et en partie, à cause de ses succès.

A Newman replié sur lui-même, enfoncé dans ces luttes intimes, il semblait qu’il était condamné à porter un coup mortel à l’Eglise, sa mère, soit qu’il l’abandonnât pour aller s’agenouiller devant son hautain ennemi, soit qu’il lui arrachât de ses propres mains la couronne royale qu’il venait de lui poser sur la tête. Tant de piété filiale aboutissant fatalement à un parricide ! Ce travail intérieur était déjà fort avancé lorsque, par surcroît, toute une série de faits extérieurs, d’événemens positifs, indéniables, vinrent lui montrer tout ce qu’il y avait d’imaginaire, de fictif, de contraire à la réalité dans ses affirmations fondamentales. Il ne s’agissait plus de savoir théoriquement si une Eglise qui possède — ou qui revendique — une partie des attributs surnaturels de l’Eglise idéale, a le droit, en bonne logique, de répudier les autres. Il s’agissait pour Newman de fermer les yeux à l’évidence des faits ou d’en tirer les conséquences inéluctables.

En dépit de la propagation presque miraculeuse de ses doctrines, ou plutôt en raison de cette diffusion même qui provoquait des conflits et faisait surgir des oppositions, Newman dut constater que l’anglicanisme ne possédait pas les signes distinctifs de l’Eglise de Dieu. Ces fictions d’un témoin inspiré de la révélation, d’un dépositaire inviolable du dogme, d’un administrateur fidèle des sacremens, d’un épiscopat dans la ligne directe de la succession apostolique, de quel front les maintenir quand tous les faits les démentent ; quand l’Eglise anglicane subit et accepte la nomination d’un hérétique — Hampden — comme professeur royal en théologie ; quand elle ne se met en mouvement que pour condamner la régénération baptismale, trop rigoureusement prêchée par Pusey, on le système d’interprétation trop catholique du Tract n° 90, ou l’impétueux Ward et son Église idéale ; quand l’épiscopat livre au pouvoir civil les clefs de la citadelle, ne retrouve d’énergie que pour tirer sur ses propres troupes et sévir contre les fidèles trop zélés ?

Dès lors, c’est lui-même qui l’a dit, Newman est sur son lit de mort. Cinq ans encore il prolonge son agonie ; il se roidit contre l’appel qui le pousse aux pieds du vicaire de Jésus-Christ. Ses vieux instincts, son éducation, la douleur de renverser lui-même l’œuvre de sa vie, le chagrin de justifier en apparence par un acte suprême les odieuses calomnies qui l’ont accusé de masquer jésuitiquement son vrai dessein et de faire délibérément, avec préméditation, les affaires du catholicisme, les liens de la famille, île l’amitié, la crainte de scandaliser des cœurs fidèles, des esprits dociles, le souvenir des grâces reçues dans la communion de l’Eglise anglicane, cette piété filiale qui ne s’éteint pas en un jour, même quand on a appris que la mère qui vous a porté dans ses bras n’est pas votre vraie mère, tous ces sentimens ensemble bouillonnaient en lui, le torturaient, le retenaient.

Pour justifier à ses propres yeux cette résistance obstinée, il se réfugia dans les partis pris les plus désespérés, dans les expédiens les plus subtils, les plus sophistiques même. Un temps, il trouva quelque soulagement dans la théorie mystique de la Captivité de Babylone ; à ses yeux, l’Eglise anglicane était malade, esclave du pouvoir civil, en proie à l’erreur ; le devoir de ceux qui y étaient nés n’en était pas moins de vivre et de mourir dans son sein, c’est-à-dire dans la privation des grâces accordées à des communions plus favorisées, mais avec l’âpre satisfaction de l’obéissance jusqu’au bout et de la fidélité malgré tout. Cet ingénieux expédient cessa de le satisfaire le jour où il s’avisa que, par ce détour, il revenait tout simplement à l’individualisme protestant et à la suppression de l’Église comme moyen de grâce. Au fond, sa décision fut prise quand il aperçut clairement qu’il était retenu, moins par les scrupules de sa conscience, les doutes de sa raison ou les affections de son cœur que par les appréhensions du chef de parti, les ennuis du docteur humilié, le point d’honneur du général forcé de passer à l’ennemi.

Il avait dénoué l’un après l’autre les liens qui le retenaient au passé. Il cessa de résider au collège d’Oriel ; il se démit de sa cure de la paroisse universitaire de Sainte-Marie ; il avait interrompu, sur l’ordre de son évêque, la série des Tracts for the Times ; il céda la direction de sa revue, le British Critic. Enfin il se retira à Littlemore, hameau voisin d’Oxford, dans une sorte d’ermitage ou de modeste couvent qu’il avait élevé, et où, entouré d’une cohorte de jeunes disciples, il mena deux ou trois ans une vie cloîtrée et monacale.

Les événemens se précipitaient. Bunsen, l’envoyé de Prusse, donnait sans le savoir la dernière impulsion à une résolution lentement formée, en obtenant l’assentiment du gouvernement et de l’Eglise d’Angleterre à son projet favori de création d’un évêché mixte, mi-anglican, mi-prussien, à Jérusalem. C’était la coopération patente, avouée, presque la fusion avec le protestantisme continental. Dans l’automne de 1845, la longue agonie arriva à son terme. Le 8 octobre, Newman alla abjurer le protestantisme, se faire recevoir dans l’Eglise catholique, et communier des mains d’un Père passionniste italien, de passage en Angleterre, d’un ancien berger de la campagne romaine, le Père Dominique.


III

J’ai dû suivre le mouvement d’Oxford jusqu’à la catastrophe finale. Le seul fait que j’aie pu le retracer sans nommer une seule fois Manning prouve assez que, s’il en subit profondément l’influence, il n’y joua pas, dans cette phase, un rôle considérable. A vrai dire, Newman est à lui seul tout le Tractarianisme. Ni le tempérament de Manning, ni les circonstances de son existence à cette époque ne le prédisposaient à prendre une part principale à l’agitation anglo-catholique à ses débuts. Il fut toujours beaucoup moins un homme de cabinet, un théoricien, un théologien ou un auteur qu’un homme d’action et d’autorité. Le diocèse de Chichester, tout rural, dans lequel il exerça pendant dix-huit ans ses fonctions paroissiales sous quatre évêques, dont un seul ressentit quelque sympathie pour les idées nouvelles, n’était pas Oxford.

Toutefois Planning n’avait pas tardé, par l’intermédiaire d’amis communs, à se mettre en relations avec Newman. Les principes de la nouvelle école faisaient appel à tout un côté de sa nature. Bientôt détaché du parti évangélique, il s’enrôla dans le parti anglo-catholique. Le premier sermon qu’il publia en fut la proclamation officielle. Il y traitait de la règle de foi ; et ses affirmations fondamentales, ses développemens, surtout les notes dont il l’enrichit portaient la marque de la nouvelle doctrine et la trace du fait qu’il avait soumis les épreuves de son travail à Newman. Les évangéliques s’émurent. Leur organe, le Record, — un Univers protestant, moins le talent, — infligea une réprimande sévère à ce « nouveau loup en habit de berger. » L’évêque de Chester lança une diatribe contre lui. Manning avait pris rang parmi les Tractariens.

Toutes ses amitiés le portaient de ce côté. Après Hubert Wilberforce, le plus intime peut-être de ses amis, qui pensait tout à fait comme lui et Henry Wilberforce, son beau-frère, il n’avait guère de liaison plus étroite qu’avec M. Gladstone, alors jeune membre de la Chambre des communes, l’espoir du jeune torysme intransigeant, comme l’appelait Macaulay dans un article sur le grand ouvrage qu’il venait de publier sur l’Union de l’Église et de l’Etat. Dans un voyage à Rome, en 1838, — la première des innombrables visites que Manning fit à la Ville éternelle, — il eut pour compagnon le jeune homme d’Etat. Ensemble ils allèrent voir le docteur Wiseman, qui ne se doutait guère qu’il avait sous les yeux, en la personne de cet ecclésiastique anglican, son successeur sur le trône archiépiscopal, non encore restauré, de Westminster. Ensemble ils fréquentèrent les églises et entendirent un Père de l’ordre des Frères Prêcheurs dont le sermon, populaire et dogmatique tout à la fois, émut à jalousie pour l’anglicanisme M. Gladstone. Ensemble ils se promenaient un beau dimanche sur la Piazza de Fiore quand le recteur de Lavington, plus strict sur ce point comme anglican que plus tard le cardinal de la Sainte Eglise, reprit sévèrement M. Gladstone pour la faute grave d’avoir acheté des pommes le jour du sabbat.

De retour dans sa paroisse, Manning, en dépit de l’avènement d’un évêque peu prévenu en sa faveur, reçut dès 1840 — à trente-deux ans — sa promotion au poste important d’archidiacre de Chichester, l’un des deux lieutenans de l’Ordinaire dans la direction de son clergé. C’était le moment où, dans le camp tractarien, Newman trahissait malgré lui sa lutte intime et où toute une bande de jeunes gens audacieux, Ward en tête, affichaient bruyamment leur mépris de la Information et leur amour du catholicisme. Manning avait toujours été plus protestant que son allié d’Oxford. Jamais il ne lui en avait coûté, tout en professant les principes de la nouvelle école, de rendre hommage ou justice à ces Réformateurs du XVIe siècle dont le nom semblait écorcher la bouche de certains Tractariens et que Ward consignait sans hésiter aux flammes éternelles.

Au fond, entre Newman et Manning, même à cette lune de miel de leurs relations et encore que plus tard Manning, catholique, ait cru devoir dédier à Newman un livre « comme au maître auquel il devait plus de gratitude qu’à tout autre homme », il n’y eut jamais pleine harmonie, sympathie absolue. Tant qu’ils furent tous deux protestans, Newman fut de beaucoup le plus catholique des deux. Dès qu’ils furent catholiques l’un et l’autre, Newman se trouva le plus protestant des deux. Je sais une façon grossière autant que simple d’expliquer ce mystère. C’est elle qu’adopte naturellement M. Purcell, toujours à l’affût de tout ce qui peut rabaisser son héros. Pour lui, il ne saurait faire de doute que Manning, serviteur de la fortune, adorateur du soleil levant, ennemi des causes perdues (je cite mon auteur) se rangea toujours du côté qu’il crut le plus fort et hurla avec les loups à Genève comme à Rome. Cette solution élégante du problème présente, entre autres défauts, celui de laisser sans la moindre explication la conduite de Newman, faisant en sens inverse le même chemin que Manning. La véritable clef me semble être donnée par le contraste de ces deux natures.

L’un est le type même de l’intellectualiste, aux prises avec ses propres conceptions, j’ai presque dit avec les fantômes de son esprit, porté, par scrupule et subtilité, à révoquer en doute ce qui l’attire, à se défier de ses propres postulats, à scier la branche sur laquelle il est assis. L’autre est, dans toute la force du terme, un homme d’action pour qui les idées ne sont pas les jetons d’un jeu infiniment subtil et compliqué, mais des bases d’opérations, les fondemens sur lesquels il faut bâtir. Autant le premier sera fatalement incliné à tourner et à retourner sous toutes les faces son credo, à en chercher avec inquiétude les points faibles, à voir surtout les inégalités et les crevasses du terrain sur lequel il a pris position, autant le second, par besoin de certitude, par nécessité pratique, sera fidèle à ses prémisses et marchera droit à leurs conclusions logiques. Son protestantisme sera, en son temps, aussi robuste que, plus tard, son catholicisme, et tous deux dans leur succession seront également sincères.

C’était bien par conviction, et non par politique, qu’à cette époque Manning était infiniment plus anti-romain que la plupart de ses alliés. Il écrivait à Pusey pour le remercier d’un écrit, mais « surtout des passages qui y sont le plus contraires à Rome. » Il ajoutait que « sa conscience était bourrelée à la pensée de ce détournement d’affection, de ce transport sacrilège du cœur des hommes, de l’unique objet du culte à la Vierge Marie. » A ses yeux, une lettre récemment parue du docteur Wiseman « suffisait à condamner tout le système catholique », son parallèle « entre les sentimens d’un enfant pour sa mère et ceux des fidèles pour la Vierge » lui semblait « épouvantable ». Il différait radicalement dans son ton et son langage à l’égard du catholicisme, non seulement des chevau-légers du parti, mais des docteurs graves, de ceux qui, comme Pusey, devaient rester anglicans jusqu’au bout.

En 1844, pour dégager sa responsabilité de la casuistique, suivant lui, relâchée, du Tract n° 90, il accepta de prêcher devant l’Université, le 5 novembre, — c’est-à-dire le jour anniversaire de la Conspiration des Poudres et du débarquement de Guillaume d’Orange en 1688, — un sermon en l’honneur de ce double jubilé protestant. On a voulu voir dans cet acte une lâche défection. Il n’était que la loyale application de ses principes. Si Manning n’avait pu se dire et se sentir protestant et s’associer aux célébrations protestantes de son église, il ne serait pas resté un seul jour dans une communion, en droit et en fait, protestante. Quelques-uns de ses amis lui en voulurent fort de cette manifestation. Newman, à qui il alla le lendemain rendre visite à Littlemore, lui aurait fait jeter la porte au nez, s’il en faut croire une légende assez suspecte, puisque leur correspondance ne fut jamais interrompue et que le recteur de Lavington fut du petit nombre de ceux auxquels le néophyte du Père Dominique communiqua sa résolution finale.

On le tenait si bien, d’ailleurs, pour l’un des champions de l’anglo-catholicisme que les adversaires ne faisaient nulle différence entre lui et les catholicisans à outrance. Comme on annonçait à l’évêque de Londres, Blomfield, le voyage de Manning à Rome : « A Rome ? fit le prélat ; je l’y croyais déjà depuis la publication de son sermon. » Ces soupçons, les tracasseries du parti évangélique n’entravaient guère l’activité de l’archidiacre de Chichester. Ses Charges ou mandemens annuels traitaient avec ampleur, avec autorité de toutes les grandes questions à l’ordre du jour. L’Essai sur l’unité de l’Eglise, publié en 1842 avec une dédicace à M. Gladstone, était rapidement mis au rang des classiques de l’anglicanisme. L’évêque d’Exeter, le fameux Phillpots, disait : « Nous avons trois hommes sur qui compter : dans l’Etat, Gladstone ; au barreau, Hope (le petit-gendre de sir Walter Scott, bientôt un compagnon de conversion de Manning) ; dans l’Eglise, Manning », et il ajoutait : « Il n’y a pas une puissance au monde qui puisse empêcher Manning de devenir évêque. » Un grand journal religieux, le Christian Remembrancer, partageait cette opinion et déclarait que le jeune archidiacre était un de ces hommes dont l’Eglise a besoin dans ses plus hautes dignités, et qui ne sauraient vieillir dans le poste honorable qu’ils occupent. » A Littlemore, dans l’entourage de Newman, à la veille de sa soumission, on était également convaincu, au témoignage du Père Lockhart, alors encore anglican, que Manning était désigné pour l’épiscopat. Un adversaire, le chef éminent du parti libéral et du rationalisme anglican, Frederick Denison Maurice, après un court séjour sous le même toit, en 1843, s’écriait : « Je ne sais où, de notre temps, Ton pourrait trouver un meilleur et plus sage évêque. » Quelques années plus tard, à la suite d’un meeting important, il écrivait : « Il y avait dans cette chambre un homme qui pourrait sauver l’Eglise, s’il le voulait : cet homme, c’est Manning. » Lui-même, dans son journal intime, s’avouait à lui-même « qu’il avait le pied sur le dernier échelon de l’échelle qu’il avait tant désirée. »

Aussi lorsque éclata la crise, lorsque Newman, par sa conversion, « cet événement inexplicable », au dire de lord John Russell, infligea, suivant le mot de Disraeli, « à l’Angleterre une secousse dont elle est encore ébranlée », quand, de jour en jour, de semaine en semaine, on apprit la défection de Ward. Dalgairns, Oakeley, de presque tous les aides de camp du reclus de Littlemore, les yeux de tous, amis et ennemis, se tournèrent instinctivement vers Manning comme vers Pusey. Ils semblaient les chefs désignés d’une nouvelle campagne où il s’agissait de passer de l’offensive à la défensive, où il n’était plus besoin de brillans et aventureux soldats d’avant-garde, mais d’hommes d’autorité et de gouvernement. Manning était vivement affecté. Il avait écrit à Newman une lettre d’adieu où, tout en l’assurant que « s’il savait des mots qui pussent exprimer son profond amour pour lui, sans souiller sa conscience, il les emploierait volontiers », et, tout en déplorant qu’ils ne pussent plus se rencontrer, dans cette vie, au pied du même autel, il lui donnait rendez-vous dans l’autre monde.

Il prévoyait la gravité de la crise. Le jour où il avait assisté à Oxford à la dégradation de Ward par l’Université, il s’était tourné vers Gladstone et lui avait dit à mi-voix : Ἀρχὴ ὠδίνων (Archê ôdinôn), voilà le commencement des douleurs. Il ne savait pas si bien prophétiser. Tandis que Gladstone, qui avait en lui assez de confiance pour lui écrire : « Je commence à penser que, sur un sujet d’importance, je ne saurais différer d’opinion avec vous », souhaitait que « le clairon sonnât haut et clair », Manning commençait à être en proie à de cruelles incertitudes. Une mystérieuse, une providentielle destinée, pour lui comme pour Newman, voulut que l’heure du doute coïncidât avec celle du triomphe. S’il avait pu conserver jusqu’au bout la foi sereine et absolue qui lui faisait condamner comme un péché la conversion de Newman, et qui stupéfiait Gladstone, en attribuant à « un manque de vérité » commun à tous les défectionnaires les soumissions à Rome, il eût été plus heureux et plus fort. Deux jours après la grande trahison de Newman, il pouvait encore affirmer à un intime que « rien au monde ne pouvait ébranler sa foi à la présence du Christ dans l’église anglicane et dans ses sacremens. »

Pour un homme d’action, à l’heure même où il est appelé à défendre la plus sacrée des causes, cette certitude est indispensable. L’angoisse de la perdre peu à peu ne lui fut pas épargnée. Il se vit forcé, d’une part, de constater les contradictions insolubles entre la théorie de l’anglo-catholicisme et les réalités de l’anglicanisme. D’autre part, les progrès constans de sa vie intérieure et spirituelle, de sa piété de plus en plus mystique, de son zèle pastoral, de son ascétisme, de sa sainteté, créèrent en lui des besoins nouveaux auxquels l’Eglise anglicane ne pouvait offrir que d’illusoires et mensongères satisfactions, mais que l’Eglise catholique était pleinement en mesure de satisfaire. Dès 1846 il notait dans son journal que l’Eglise anglicane, à ses yeux, était malade organiquement et fonctionnellement ; que, sous le premier rapport, elle était séparée de l’Eglise universelle et de la chaire de Pierre, soumise sans appel au pouvoir civil, dépouillée du sacrement de pénitence et du sacrifice quotidien de l’Eucharistie, privée des ordres mineurs et mutilée dans son rituel ; que, sous le second point de vue, elle n’avait plus de service quotidien, ni de discipline, ni d’unité dans la dévotion ou le rituel, ni d’éducation préparatoire pour son clergé, ni de vie sacerdotale chez ses évêques et ses prêtres, ni de prise sur la conscience populaire, ni de foi dans les mystères du monde invisible.

Cet acte d’accusation formidable, Manning va le répéter sans cesse pendant cinq longues années. Il va reprocher à sa propre Eglise de manquer « d’antiquité, de système, d’intelligibilité, d’ordre, de force, d’unité. » Il va déplorer ces dogmes sur le papier seulement, ce rituel universellement abandonné, ce clergé et ces laïques profondément divisés. » Il va dire mélancoliquement : « Bien que je ne sois pas catholique romain, j’ai cessé d’être anglican. » Il va lutter contre lui-même, reprenant sans cesse l’examen de sa conscience, se demandant s’il n’est pas en butte aux artifices du tentateur, s’il ne doit pas se défier de lui-même, considérer que ceux qui sont jusqu’ici restés dans l’anglicanisme sont plus humbles que ceux qui l’ont quitté. En même temps, il est forcé de noter que « rien dans Home ne le repousse assez pour le tenir à l’écart, tandis que rien dans le protestantisme ne l’attire assez pour le retenir. »

Il s’écrie en juillet 1846 : « Le principal, c’est l’attraction de Rome, qui me satisfait tout entier, raison, sentiment, toute ma nature, tandis que l’Eglise anglicane n’est qu’un à peu près, et enclore n’est-elle cet à peu près que grâce aux supplémens et aux additions que nous lui apportons. » Il écrit ces mots curieux qui sont à la fois une protestation implicite et l’aveu d’une irrésistible séduction : « Le filet resserre ses mailles autour de moi. » Un peu plus tard : « Je sens comme si une grande lumière avait lui à mes yeux. Mon sentiment à l’égard du catholicisme romain n’est pas de l’ordre intellectuel. J’ai des difficultés intellectuelles, mais les grandes difficultés morales sont en train de fondre. Quelque chose surgit sans cesse en moi et me répète : Tu mourras catholique. » Inquiet sur son avenir, il se disait : « Comment saurais-je où j’en serai dans deux ans ? Où en était Newman il y a cinq ans ? Ne se peut-il pas que j’en sois au même point que lui ? » « D’étranges pensées lui rendaient visite », suivant son expression. A ses yeux, la théorie de l’école d’Oxford était en contradiction manifeste avec l’Occident et l’Orient. L’anglicanisme impliquait, d’un côté, des principes qui donnaient raison au protestantisme et que Luthériens et Calvinistes étaient en droit d’invoquer contre lui, d’un autre côté, des principes qui aboutissaient nécessairement au catholicisme. Tout le mouvement anglo-catholique reposait également sur une contradiction : il s’agissait de catholiciser l’Eglise, c’est-à-dire, pour quelques fidèles, d’être un moyen de grâce pour le moyen de grâce suprême, d’enfanter leur mère, d’employer la méthode individualiste du protestantisme pour restaurer le catholicisme. Enfin, malgré ces tentatives de rénovation, l’établissement anglican, mutilé, dévasté, ruiné à la Réformation, restait incapable d’offrir un asile aux pénitens et un refuge aux disciples du Christ.

Son journal, ses lettres à Robert Wilberforce, à M. Gladstone, sont remplis de ces tristes aveux. Toutefois Manning, comme Newman, dont il n’avait pas le tempérament intellectuel, plus que lui peut-être, aurait prolongé la résistance à ces doutes s’il n’avait eu à livrer bataille que contre eux. Il avait une répugnance une terreur invincible à la pensée de qui Lier son Eglise. « C’est la chose du monde, pour moi », écrivait-il, « qui ressemble le plus à la mort. » Quelle peinture de l’état de son aine dans cette lettre à l’un des confidens de ses angoisses : « Tous les liens de la naissance, du sang, de la mémoire, de l’affection, du bonheur, des intérêts, toutes les séductions qui peuvent agir sur une volonté, m’attachent à ma croyance actuelle. En douter, c’est révoquer en doute tout ce qui m’est cher. Si je devais y renoncer, ce serait pour moi comme la mort. »

Par bonheur il se poursuivait en lui, dans le même temps, un travail intérieur, positif, qui portait des fruits dans sa vie et qui devait lui donner l’impulsion décisive. L’école d’Oxford lui avait donné une conception nouvelle de l’Eglise, peut-être la notion de l’unité : mais c’était la foi au Saint-Esprit, à son office propre, à son action constante — dans l’Eglise, comme source d’infaillibilité, dans les âmes, comme cause de certitude — qui allait achever cette œuvre, réunir les membra disjecta de cette doctrine et en faire une religion vivante. Rien n’est plus frappant que de constater à quel point Manning, pendant qu’il livrait cette lutte intérieure et qu’il se croyait encore anglican, était déjà catholique par l’instinct, par le cœur, par la pratique et les méthodes. Il l’était par sa conception des sacremens, par sa célébration du sacrifice eucharistique, par sa pratique de la confession.

Manning se confessait lui-même, tantôt à son curé, Laprimaudaye, qui le précéda dans le catholicisme, tantôt à d’autres ecclésiastiques. Il recevait les confessions des fidèles et professait que le sacrement de pénitence, bien loin d’être un conseil de perfection, comme l’avait insinué en un jour de relâchement Robert Wilberforce, était un commandement d’autant plus strictement obligatoire que le péché abonde davantage. Une lettre curieuse de lui expose à Mme Sidney Herbert, la femme de l’éminent homme d’État, son ami particulier, ses vues sur le sujet délicat de la limite des droits du prêtre et du mari en matière de confession et de direction de conscience. Manning, comme tous les anglo-catholiques de l’époque, violait un peu les règles de l’Eglise en s’emparant de ses usages. On confessait un peu à tort et à travers, sans grand souci des limites de la paroisse et des droits du diocésain. La légende raconte que Manning, devenu catholique et archevêque, conserva ce fâcheux dédain de l’ordre et ne renonça à usurper dans ses confessions et directions sur le terrain des autres évêques que devant de vives représentations.

Tout de même il avait un peu faussé la pratique si sage de l’Église, en donnant du haut de la chaire, dans des sermons à l’adresse de tous, des préceptes et des instructions de conduite que le directeur authentique a bien soin de modeler sur les caractères et les tempéramens, de proportionner aux forces et de distribuer individuellement. M. Gladstone, qui priait spirituellement son ami d’ouvrir « le compartiment de casuistique », dont l’esprit de Manning était pourvu comme le sien, afin de discuter quelque beau cas de conscience, lui remontrait justement qu’avec les règles de vie promulguées dans l’un de ses sermons, un député, un ministre comme lui n’aurait eu qu’à renoncer à sa carrière.

Manning, du reste, n’était pas moins rigoureux pour lui-même. Il s’imposait, non seulement en carême, mais en toute saison, des heures fixes de prière, de méditation, de lecture, d’examen de conscience. Il pratiquait le jeûne, au moins le mercredi et le vendredi. Il s’astreignait à lire la Bible agenouillé, à réciter les sept psaumes de la Pénitence. Il se mortifiait par des abstinences spéciales. Il renonça, par exemple, dès 1847, au luxe des chevaux et des voitures. C’étaient les débuts de cet ascétisme qu’il devait pousser si loin plus tard. On avouera que ce mode de vivre n’est pas d’esprit protestant. Involontairement, Manning en témoignait par l’emploi usuel de formules et d’expressions du plus pur catholicisme. Il parlait de l’autel, du sacrifice ; il promettait à ses amis des commémorations in sacro, il écrivait ses lettres intimes et confidentielles sub sigillo confessionis. M. Purcell, qui se plaît à noter les vétilles, fait observer qu’en 1847 Manning, tout en se servant d’un vocabulaire tout imprégné de catholicisme, ignorait encore les termes quasi techniques de la dévotion catholique et désignait improprement le Sacré Cœur et le Salut du Saint-Sacrement. Ce trait prouve simplement à quel point tout ce développement interne était spontané et personnel.

En dépit de ses progrès constans dans cette voie, Manning ne trouvait pas le calme et la joie. Il s’accusait lui-même pendant ces années, où il fut appelé à jouer un rôle en évidence sur le théâtre de la métropole et de l’Eglise, de mondanité et d’ambition, de vues humaines et de lâches compromis. Ce soi-disant ambitieux n’en fut pas moins profondément troublé par l’offre du poste de sous-aumônier de la reine, que son beau-frère, Samuel Wilberforce, venait de quitter pour devenir évêque, et qui était le premier degré de l’échelle des dignités. Il le refusa après avoir sondé sa conscience à fond et examiné ses motifs à la loupe. C’est bien le même homme qui, apprenant la promotion à l’épiscopat d’un ami, qui trahissait du coup la cause de la vérité et restait anglican en devenant évêque, remercia Dieu de lui avoir épargné l’épreuve de cette tentation.

Dieu, en effet, le conduisait par d’autres voies. Une grave maladie, qui le tira de force de ses occupations et le plaça en face de la mortel des réalités éternelles, au printemps de 1847, fut pour lui un renouveau spirituel. Il se livra à une minutieuse enquête morale, il pesa ses motifs, ses actions, ses pensées, ses prières même, à la balance du sanctuaire, et il se consacra plus complètement à Dieu. Son journal intime de cette période est un long et mystique entretien de son âme avec le Christ. Il a lui-même daté de cette crise, pendant laquelle il eut encore la douleur de perdre sa mère, sa conversion jadis ébauchée sous l’influence de l’évangélique miss Bevan.

Ce qu’il y eut de remarquable dans cette évolution, c’est que le renouvellement de la foi et de la piété de Manning fut étroitement associé à sa conviction grandissante de la vérité du catholicisme. Comment douter que l’appel qu’il entendait toujours plus pressant vers Rome vînt du ciel même, quand il se sentait de plus en plus en communion avec le Christ ? Lui qui détestait la controverse, qui avait signalé à plusieurs âmes engagées dans la même voie que la sienne le danger de négliger les moyens de grâce élémentaires et suffisans, dans sa propre Église, pour rechercher orgueilleusement un idéal ecclésiastique lointain, il constatait que, pour sa conscience altérée, c’était aux pieds de la Chaire de saint Pierre et du vicaire de Jésus-Christ que jaillissaient les sources de la vie éternelle. Désormais, son catholicisme n’était plus une tentation, il était une religion ; il n’était plus une théorie, il était une réalité ; et l’âme tout entière, non plus la raison ou l’esprit seul, on recevait l’empreinte.

Au sortir de cette longue retraite, pendant laquelle il lui parut que Dieu le sevrait de tout pour le posséder tout entier et être sa seule possession, ses médecins l’envoyèrent sur le continent. Il y passa l’été de 1847 et les six premiers mois de 1848, surtout à Rome. Ce voyage fut proprement un cours d’ecclésiologie et de catholicisme pratique. Manning obéissait aux principes de l’école d’Oxford en hantant sur le continent les églises catholiques. Les Tractariens, fidèles à la théorie d’après laquelle l’anglicanisme était une branche de l’Église universelle, auraient estimé également coupable de fréquenter en Angleterre les chapelles catholiques et de ne pas fréquenter les édifices de ce culte en France et on Italie. Toutefois la pratique ne correspondait guère à ce système. Newman, quand il se convertit, n’avait jamais adressé la parole qu’à deux prêtres catholiques. Oakeley, étant entré par hasard dans une chapelle catholique, avait fui précipitamment dans une panique de conscience. Manning ne se fit pas de ces scrupules. Il se rendit assidu à tous les offices, il causa avec tous les ecclésiastiques, il visita tous les monastères. L’effet sur lui des cérémonies du culte fut de le confirmer dans son catholicisme intime. Ces actes symboliques, cette religion objective, ce grand drame de l’expiation et du salut sans cesse renouvelé et pourtant toujours le même, tout cet ensemble lui parut mettre en évidence les grandes réalités de la foi. A ses yeux, le culte protestant était à peine digne de ce nom : tantôt, comme à la cathédrale de Bâle, où il passa, il offrait, non pas une austère simplicité, mais la sécheresse et la nudité d’un froid rationalisme, tantôt, comme dans les églises anglicanes, il présentait aux fidèles le corps sans l’âme, l’imitation des formes, sans le dogme vivifiant, du catholicisme. A Saint-Pierre, à la cathédrale de Liège, à la basilique d’Aix-la-Chapelle, à la Portioncule d’Assise, au contraire, il se sentait à l’aise, chez lui, en communion intime avec l’acte et le prêtre.

A Rome, il respira à pleins poumons l’air de la métropole catholique. Pour occuper ses loisirs, il eut le spectacle des débuts de Pie IX et d’une révolution. Il s’entretint avec les hommes des divers partis, avec le Père Ventura, d’autres religieux. Le souverain pontife lui accorda deux audiences, le 9 avril et le 11 mai, le jour de son départ. Son journal du temps, si copieux sur tout le reste, mentionne ce fait en deux lignes. Heureusement le cardinal a réparé les omissions de l’anglican. Pie IX, auquel il présenta de la part de son ami Sidney Herbert un rapport sur la famine en Irlande, lui parla de Mme Fry, la réformatrice des prisons ; à ce propos, des quakers ; puis de l’Eglise anglicane, de l’observance des dimanches et des jours de saints ; de la communion sous les deux espèces. Enfin il loua les bonnes œuvres qui se faisaient en Angleterre en si grand nombre, ajoutant ce mot un peu pélagien : « Quand les hommes font de bonnes œuvres, Dieu donne sa grâce » ; et tournant son regard vers le ciel, il termina en ces termes : « Mes pauvres prières sont chaque jour offertes pour l’Angleterre. » Ainsi finit cette mémorable entrevue entre deux hommes destinés à exercer ensemble une si grande influence sur l’Eglise et sur le siècle. Cependant, à peine de retour en Angleterre, Manning se replongea en pleine mêlée. Il trouva le monde anglican en proie à une violente agitation. Hampden venait d’être élevé à l’épiscopat, ce même Hampden dont la nomination à la chaire de théologie d’Oxford avait jadis provoqué une sérieuse crise. Manning s’était prononcé avec vivacité dans ses lettres contre ce choix. Il surprit et scandalisa quelques-uns de ses amis par le langage de son mandement. Il y prenait le biais de recourir à un expédient de pure forme et de se refuser à voir jusqu’à nouvel ordre un hérétique dans un homme que l’Eglise n’avait pas officiellement marqué de ce caractère. M. Purcell trouve dans cet acte, en effet difficile à expliquer, un exemple nouveau de la souple diplomatie de Manning. Il se peut fort bien que la prolongation indéfinie de ce dualisme impossible entre les convictions catholiques et la position anglicane de l’archidiacre de Chichester ait exercé sur lui une influence démoralisante. Peut-être faut-il pourtant n’y voir qu’un scrupule de légalité et la répugnance fort naturelle d’un homme, aux yeux de qui l’anglicanisme tout entier n’était plus guère qu’une gigantesque fiction, affaire d’un malheureux prélat le bouc émissaire de l’hérésie générale.

Toutefois cette situation avait ses périls. Manning était en quelque sorte coupé en deux moitiés. Il était exposé naturellement à se contredire lui-même. Quand des âmes troublées s’adressaient à lui, comme jadis à Newman, pour les ramener au bercail anglican, son embarras était mortel. Leur confier ses propres doutes, les initier à ses luttes intimes, c’eût été dépasser son droit et violer son secret. Forcé de les retenir provisoirement dans l’Eglise à laquelle il appartenait encore, il était induit à employer des argumens dont il n’était pas sûr et, quand il avait réussi, il lui arrivait parfois d’avoir trop bien réussi et d’avoir à jamais détourné une âme de la vérité, en dépit de ses efforts ultérieurs. Quelquefois pourtant, la vérité l’emportait en dépit de toute prudence, comme lorsqu’il répondait à un jeune anglican le consultant sur les obligations pratiques d’un état d’âme tout catholique : « La place d’un homme qui croit tous les dogmes de l’Eglise catholique, est dans l’Eglise catholique. »

L’action, toutefois, pour un homme comme Manning, a en soi une telle vertu, une telle séduction, un tel enivrement, qu’il oubliait parfois, dans le feu d’un discours public ou d’un entretien particulier, non seulement, ce qui eût déjà été grave, ses propres pensées de derrière la tête, ses propres convictions, mais, ce qui était pire encore, les réalités spirituelles sur lesquelles elles étaient fondées. Un autre danger c’était, à force de pratiquer des à peu près de rituel, de dévotion, d’ascétisme, de s’émousser la sensibilité religieuse et de tomber dans cette espèce de dilettantisme clérical qu’est devenu le ritualisme anglican de nos jours. Je le dis sans vouloir porter la moindre atteinte au sérieux et à la loyauté d’hommes qui suivaient courageusement leur conscience ; il ne suffit pas de jouer au catholicisme pour en ressentir les effets. Un clergé sans vocation, un service sans consécration, une autorité sans légitimité, une religion sans réalité, tout cela n’est que l’écorce. La substance est autre part, et lame risque de se lasser au contact de ces formes vides.

Aussi bien une nature affamée de réalité, d’action, de vérité, comme celle de Manning, ne pouvait éternellement se contenter des viandes creuses de l’anglo-catholicisme. Il commençait à sentir que les vérités mêmes qu’il possédait, les demi-certitudes qui le retenaient dans l’anglicanisme, appelaient des vérités complémentaires, des supplémens de certitudes et que, s’il n’allait pas jusqu’au bout, il perdrait le peu même qu’il avait. Le christianisme, à ses yeux, impliquait le catholicisme ; repousser systématiquement celui-ci, ce serait se mettre involontairement hors de celui-là. En d’autres termes, pour lui, comme jadis pour Newman, la question du salut de son âme commençait à primer celle de la consistance de sa doctrine et de la cohérence de ses convictions. Le problème purement intellectuel s’effaçait : le problème religieux, moral, vital se posait de plus en plus nettement. Manning n’aurait plus pu donner à d’autres ou à soi-même le conseil de s’en tenir humblement aux certitudes communes à toutes les confessions, de pratiquer simplement les vertus qui ne sont pas plus propres au catholicisme qu’au protestantisme, de se borner à demander ces grâces élémentaires qui sont le patrimoine commun de toutes les âmes de bonne foi. Il n’aurait plus pu répéter que ce n’était pas une question de vie ou de mort et qu’il lui était loisible d’attendre une vocation d’en haut plus précise. L’œuvre interne était achevée. Le cycle était parcouru. Les événemens extérieurs allaient donner l’impulsion finale.

Si j’ai tant insisté sur cette évolution psychologique, ce n’est pas seulement à cause de l’intérêt qu’offre l’histoire d’une âme, et d’une telle âme, c’est surtout pour répondre aux allégations de M. Purcell et de certains de ses critiques, qui n’ont vu ou voulu voir dans cette conversion si tardive et si disputée, résultat d’une lutte sans relâche de six ans, fruit lentement mûri d’un admirable développement de piété, que l’acte tout politique d’un homme de parti. Si l’exposé que je viens de faire n’est pas l’ample et suffisante réfutation de cette sotte calomnie, s’il n’en ressort pas la physionomie tourmentée, mais lumineuse et bienfaisante de l’un des maîtres de la vie spirituelle aux prises avec le redoutable problème de l’autorité, j’aurai écrit en vain. Non que je songe à contester la part qu’ont eue à la résolution définitive de Manning des incidens comme le fameux jugement dans l’affaire du Révérend George C. Gorham. Tout ce que je prétends, c’est que, pour Manning comme pour Newman, l’impulsion finale ne fit que déterminer un acte depuis longtemps préparé par une évolution tout interne.

Le Révérend G. Gorham était un ecclésiastique dont l’ordination remontait à 1811, c’est-à-dire à une époque de relâchement disciplinaire et doctrinal. Après avoir reçu une première fois l’institution, sans la moindre difficulté, de l’évêque d’Exeter, il se la vit ensuite refuser par ce même prélat, à la suite d’un échange de bénéfices, à cause de ses vues sur ou plutôt contre la régénération baptismale. Gorham en appela de ce refus à la Cour des Arches, tribunal ecclésiastique de la province de Canterbury. Battu en cette instance, il porta son appel devant le comité judiciaire du Conseil privé, c’est-à-dire devant le ressort suprême de la justice anglaise. C’était un tribunal purement laïque en droit, puisque c’était la reine, en sa qualité de chef de l’Etat et, par conséquent, suivant la théorie protestante du summus episcopus, de chef de l’Eglise, qui y rendait la justice. La présence comme assesseurs, et à titre purement consultatif, de trois prélats, ne changeait rien à la chose, d’autant plus qu’ils étaient en minorité contre les laïques. Cette cour se prononça en faveur du pourvoi du Révérend G. C. Gorham. Deux faits ressortirent de ce jugement avec une évidence invincible.

Le premier : la suprématie royale. On le connaissait bien. Il était, depuis Henri VIII et Elisabeth, à la base de la réforme anglaise et de l’établissement anglican. Toutefois, d’ordinaire, on le voilait discrètement. Toute la réaction anglo-catholique l’avait tacitement ignoré. On parlait de l’Eglise universelle, des conciles, de la règle de foi : on oubliait systématiquement que toutes ces belles choses étaient de la théorie pure et qu’en fait ce que croyait, ce que professait, ce que devait croire et professer l’Église d’Angleterre, c’était ce qu’avait voulu Henri VIII, ce qu’Elisabeth avait institué, ce que Victoria maintenait. Le jugement du Conseil privé était un rappel à la réalité.

En second lieu, cette usurpation de l’Etat, devenu juge suprême de la doctrine, ne demeurait pas une simple fiction juridique. Elle s’exerçait cette fois contre l’autorité épiscopale et en faveur d’une hérésie définie. Non seulement l’Église était durement avertie qu’elle n’était pas maîtresse d’elle-même, de sa foi, de sa discipline, mais le vrai maître déclarait que tout ce qui avait été dit, écrit, prêché, depuis dix-sept ans, tout l’anglo-catholicisme, était un mensonge. Il était loisible à un ministre anglican — à un prêtre, comme disaient les Tractariens — de nier un sacrement, d’enseigner et de pratiquer le calvinisme, voire le zwinglianisme pur.

C’en était trop pour des esprits tout pénétrés du néo-catholicisme. L’émotion fut immense. Il ne s’agissait plus de savoir, comme en 1845, si les prémisses posées par Newman permettaient le refus d’obéissance au siège de l’unité à Rome. Il s’agissait de savoir si, pour son salut, on pouvait rester dans une Église devenue une pure institution humaine, dont la foi, les symboles, les sacremens, la discipline, le recrutement étaient à la merci des tribunaux laïques siégeant au nom de la souveraineté civile. M. Gladstone, malade, se dressa dans son lit pour dire à Manning : « L’Eglise d’Angleterre est perdue si elle ne se sauve pas par quelque acte de courage. » Au dernier moment, l’homme d’Etat recula devant sa propre témérité. Il refusa, lui treizième, à une réunion tenue chez lui, d’apposer son nom à la protestation rédigée par Manning et signée de douze fidèles et prêtres, parmi lesquels Manning, l’archidiacre Robert Wilberforce, Pusey, Mill, le professeur d’hébreu de Cambridge, Henry Wilberforce, Keble et Hope Scott.

Le 19 mars 1850, dans la bibliothèque de la cathédrale à Chichester, Manning présida à un meeting du clergé de son archi-diaconé qui adopta une formule de protestation plus brève, mais non moins nette. Il rédigea et fit signer par 1800 membres du clergé une déclaration contre la suprématie royale. Puis, avant de prendre les résolutions finales, dans l’attente peut-être, contre toute probabilité, d’une solution favorable à la onzième heure, il se renferma dans la retraite. C’était, cinq ans plus tard, son Littlemore, l’agonie de son anglicanisme. Elle dura neuf mois, de mars à décembre 1850. Comme il l’écrivait à Robert Wilberforce, « chaque matin, en ouvrant les yeux, son cœur se brisait presque. Il se sentait partagé entre la vérité et l’affection. » L’anglicanisme, à ses yeux, n’était plus « qu’une ruine. » Quelquefois il entrevoyait clairement le port où il allait : « Rome, contre de l’Eglise une, sainte, visible, infaillible. » D’autres fois de vagues visions flottaient devant ses yeux : « Si je reste anglican je finirai par être un simple mystique… Dieu est esprit, n’a pas de royaume visible, d’Eglise ou de sacremens. Rien ne me fera rentrer dans le protestantisme anglican ou autre. » Il s’entretenait à cœur ouvert avec Robert Wilberforce, qui passait par la même crise. A l’égard du public, de ceux mêmes de ses amis qui, comme Gladstone, ne pouvaient concevoir l’idée sacrilège de quitter l’Eglise nationale, il croyait pouvoir se taire tant que son parti n’aurait pas été irrévocablement pris. Peut-être espérait-il encore vaguement contre tout espoir que les archevêques, en leur qualité de chefs spirituels, de patriarches de l’anglicanisme, interviendraient pour rétablir la pureté de la foi. Il dut renoncer à cette illusion naïve quand il vit l’archevêque de Canterbury, Summer, refuser de recevoir une délégation et déclarer qu’il ne se prêterait jamais à disputer la sentence d’un tribunal régulier et qu’il ne voyait rien d’illicite dans l’admission à la cure d’âmes d’un ecclésiastique hostile à la régénération baptismale. Cette attitude n’était pas tout à fait celle des apôtres déclarant fièrement au sanhédrin qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. Ainsi l’Eglise n’était pas seulement réduite on esclavage. Elle l’était du consentement exprès de ses chefs, qui la trahissaient. Elle ne pouvait plus avoir que le nom d’Eglise. La réalité avait disparu.

Tous les amis de Manning, son beau-frère Samuel Wilberforce, l’évêque d’Oxford, dont les deux frères passaient par la même crise, Gladstone, Pusey, ses parens, son frère aîné, qui lui adressait des épîtres de répréhension et qui refusa toujours de le revoir après sa conversion, sentaient bien que c’en était fait, que la soumission à Home du recteur de Lavington n’était plus qu’une affaire de semaines, presque de jours. M. Purcell, oubliant les documens qu’il a publiés lui-même, cherche encore à le convaincre de duplicité. Manning remplissait encore les strictes obligations de sa charge, mais son cœur était à Rome. Le 17 novembre, il se vit obligé de convoquer sur réquisition et de présider un meeting du clergé de son archidiaconé pour protester contre la bulle papale qui venait de restaurer, à la grande colère de l’anglicanisme officiel et du protestantisme populaire, la hiérarchie catholique supprimée en Angleterre depuis l’avènement d’Elisabeth. La position était extraordinairement fausse, il le sentit et il saisit cette occasion pour communiquer à ses frères dans le ministère l’état de son esprit et sa formelle résolution d’abandonner l’Eglise d’Angleterre.

L’heure des hésitations finales, des derniers combats était passée. Manning n’avait rien donné à la hâte, à la passion. Il avait lutté aussi longtemps qu’il l’avait osé, plus longtemps peut-être qu’il n’eût dû, contre la voix de sa conscience. Peu à peu, il avait dénoué tous les liens qui rattachaient à cette Église, tendrement aimée, fidèlement servie. Ce temps de retraite, il l’avait passé dans la lecture du bréviaire, l’initiation à ces beautés spirituelles de la liturgie qui avaient calmé et purifié son âme. Une dernière fois, il alla s’agenouiller à côté de M. Gladstone, dans une Eglise anglicane, dans cette petite chapelle de Buckingham Palace Road et, se relevant quand le service de communion commença, il dit à son compagnon attristé : « Je ne peux plus communier dans l’Église d’Angleterre. »

Le 6 avril 1851, cinquième dimanche de carême ou de la Passion, Manning et son ami Hope Scott, qui s’étaient promis de marcher la main dans la main, firent abjuration, se confessèrent, firent leur profession de foi, reçurent le baptême sous condition et l’absolution des mains du R. P. Brownhill dans l’église de Hill Street. Le dimanche des Rameaux qui suivit, le cardinal Wiseman en personne les confirma et leur donna la communion dans sa chapelle privée.

C’était la fin d’une vie. Manning croyait que c’était même la fin de sa vie ou du moins de toute activité publique pour lui. Il avait bien, sans la plus légère hésitation, résolu de se faire ordonner prêtre ; mais là s’arrêtaient ses vues, il pensait vivre et mourir, dans une tranquille et douce obscurité, à l’ombre du sanctuaire. Il avait enfin, après tant d’orages, trouvé la paix, ainsi que l’atteste cette lettre : « Je sens que je n’ai point d’autre désir à former que de persévérer dans ce que Dieu m’a donné pour l’amour de son fils. Quelle issue bénie ! Comme l’âme le dit à Dante : E de martirio venni a questa pace ! » Le Times ayant cru pouvoir annoncer en 4852 son retour à l’anglicanisme, il lui écrivit : « J’ai trouvé dans l’Eglise catholique tout ce que je cherchais, plus même que je n’aurais été capable de concevoir, tant que je n’étais pas dans son sein. »

Manning n’était pas de ceux qui retournent en arrière ou de ceux qui, la vérité une fois connue et embrassée, s’endorment dans une lâche et égoïste oisiveté.


FRANCIS DE PRESSENSE.