Manuel et itinéraire du curieux dans le cimetière du Père la Chaise/Le Cimetière durant ses premières années

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


CIMETIÈRE DURANT SES PREMIÈRES ANNÉES.


Les premiers temps de l’établissement de ce dernier asile ne firent point présumer la haute faveur publique qu’il devait acquérir ; il ne présenta d’abord rien de singulier pour un lieu funéraire. Les dispositions pour son embellissement s’exécutèrent avec une lenteur alors peu commune dans l’érection des monumens publics. Les inhumations commencèrent dans l’endroit le plus enfoncé de la profondeur du vallon, dominé par la vieille habitation du P. La Chaise, tombant en ruines. Les convois y parvenaient par une rue étroite, bordée de masures ; les bâtimens de l’intérieur présentaient un aspect hideux par leur vétusté, par leur irrégularité, par leur délabrement. Arrivé au terme de la pompe funéraire, on se trouvait dans un espace n’ayant aucun point de vue. Des sapins s’élevaient le long des murailles, en ombrageant quelques pierres tumulaires, ou seulement des croix de bois. Une tranchée montrait sa profondeur toujours ouverte pour engloutir gratuitement les restes du pauvre. Tout était fort triste dans ce réduit ; cependant il était encore visité par quelques, personnes sensibles, à de tendres regrets. La piété filiale traçait sur la pierre le nom d’un père vertueux. Quelques veuves vinrent y répandre des pleurs ; des mères tressèrent des couronnes de myrtes et de roses qu’elles déposèrent sur la tombe de l’enfant arraché de leur sein ; l’immortelle orna la tombe de l’homme de bien : ces tributs du cœur étaient alors peu ordinaires.

Pendant huit ans les sépultures temporaires se firent presque exclusivement dans les endroits les plus bas de cette enceinte ; quelques sépulcres perpétuels se creusaient seulement de loin en loin sur le plateau. En sortant d’un enterrement, personne n’était tenté de gravir la pente rapide du coteau pour voir de plus près une masure, quelques pierres tumulaires éparses ; de loin en loin, quelques bosquets, une chapelle gothique isolée, des champs sans culture. La perspective de Paris et de ses environs jetait de ce point magnifique ; mais tout autre lieu pour les contempler semblait préférable à un cimetière.

L’opinion publique, qui soumet tout à ses lois, n’avait pas encore placé au nombre des vertus essentielles dans les familles, le respect pour la cendre et la mémoire de leurs proches. Un peuple enivré de gloire, rassasié de victoires, fier de sa prépondérance, devait repousser loin de soi toute pensée triste, tout ce qui aurait pu lui faire songer à la fragilité du bonheur. Les morts sont bientôt oubliés lorsque les jours s’écoulent au sein de la prospérité ; aussi l’on vit placer en 1804, dans ce cimetière, seulement treize pierres tumulaires[1], leur nombre ne fut en 1805 que de quatorze, en 1806 de dix-neuf, en 1807 de vingt-six, en 1808 de cinquante et un, en 1809 de soixante-six, en 1810 de soixante-seize, en 1811 de quatre-vingt-seize, en 1812 de cent trente. Les sépultures particulières étaient peu fréquentes, les concessions à perpétuité fort rares. Cependant rien ne manquait dans cet établissement de ce qui devait matériellement seconder la piété des familles : son site possédait les avantages les plus précieux, un marbrier habile offrait dans son enceinte l’emploi de ses talens, des modèles parfaits et la perfection dans l’exécution de ses entreprises[2]. Le concierge s’y chargeait de la vente des grilles pour défendre les monumens funéraires des moindres outrages, le portier présentait aux parens des couronnes pour les orner, et se chargeait de les entourer de fleurs. Cependant tout languissait dans le culte que recevait la cendre des mortels dans leur dernier asile, quelques familles les honoraient presqu’en secret : l’esprit public n’était pas encore venu inspirer à la société tout entière le feu d’un zèle ardent pour vénérer ses proches dans la nuit des tombeaux. Il commença de faire sentir son influence en 1813, où deux cent-quarante-deux tombeaux furent érigés ; il s’augmenta l’an 1814, où l’on en vit cinq cent neuf ; il s’accrut l’an 1815, où six cent trente-cinq monumens ou pierres tumulaires sortirent de terre. Dans ces deux dernières années, le luxe se servit du marbre pour construire les monumens de madame Guyot, de M. Lenoir-Dufresne, de M. Lefebvre, négocians. On vit s’élever la pyramide Clary ; creuser dans le flanc de la colline le caveau de la famille Delespine ; construire la maison mortuaire de la famille Poreet ; le tombeau de l’abbé Delille consacra son bosquet. Cependant il n’existait encore, le 31 décembre 1815, que mille huit cent soixante-dix-sept tombeaux ou pierres tumulaires dans l’enceinte funéraire du P. La Chaise, et maintenant on y compte trente mille monumens funèbres ou pierres tumulaires, dont l’érection a coûté de treize à quatorze millions. Examinons les causes de ce grand changement dans les mœurs publiques, elles sont dignes d’être observées par la sagesse.



  1. Les renseignemens sur le nombre des monument érigés avant 1816 sont puisés dans un ouvrage publié en 1816, où sont réunies toutes les épitaphes existant jusqu’en 1815 sur tous les monumeps, les pierres tumulaires et les croix de bois existans dans le cimetière du P. La Chaise. On peut l’estimer officiel, parce que cette collection se fit sous les yeux de l’ancien concierge de cet établissement, homme instruit.
  2. M. Schwind.