Manuscrits Arabes relatifs au règne de Saint-Louis/Abrégé de l’histoire universelle

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Collection complète des mémoires relatifs à l’histoire de France
Texte établi par Claude-Bernard Petitot (p. 46-49).



EXTRAIT


DU


MANUSCRIT ARABE


INTITULÉ


Elmuthasar fi ihbar Elbecher,


OU


ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE UNIVERSELLE.


L’Auteur de ce Livre est le sultan Aboulféda, prince de Hamah.


L’ANNÉE de l’hégire 647 [1249], le roi de France, un des plus puissants monarques de la Chrétienté, hiverna dans l’île de Chypre ; il parut ensuite avec toute sa flotte devant Damiette. Le sultan Nedjm-Eddin régnoit alors en Égypte ; il étoit instruit depuis long-temps des desseins des Français, et il ne doutoit point que Damiette ne fût la première conquête qu’ils tenteroient ; il avoit fait fortifier cette place, et y avoit amassé des munitions de guerre et des provisions de bouche ; la tribu de Beni-Kénané renommée par son courage, en formoit la garnison : le Sultan, non content de toutes ces dispositions, avoit envoyé Fakreddin à la tête d’un corps nombreux de troupes pour s’opposer au débarquement des Français ; mais, lorsque leur flotte parut, ce général, loin de les empêcher de mettre pied à terre, passa de la rive occidentale du Nil à l’orientale ; toute l’armée ennemie débarqua le 9 de la lune de Sefer, et campa sur la rive occidentale du Nil.

L’arrivée des Français et la retraite de Fakreddin remplirent de crainte les habitans de Damiette ; la garnison abandonna lâchement la ville et en laissa les portes ouvertes ; c’est ainsi que cette place importante tomba entre les mains des Français, avec toutes les munitions de guerre et de bouche qui y étoient renfermées. Nedjm-Eddin au désespoir de la prise de Damiette, malgré la foiblesse où il étoit, vint en personne à Mansoura pour combattre les François ; ce sultan étoit attaqué d’une fistule et d’un ulcère au poumon, il traînoit depuis long-temps une vie languissante ; il expira enfin dans la quarantième année de son âge, après avoir régné neuf ans huit mois et vingt jours. Ce prince étoit courageux, entreprenant et plus occupé des affaires du gouvernement que de ses plaisirs ; il vouloit être instruit de tout par lui-même, et aucun de ses ministres n’auroit osé agir sans ses ordres ; il ne croyoit point qu’il fût de la majesté d’un sultan de conférer avec des sujets ; aussi parloit-il fort peu ; ses domestiques ne l’abordoient qu’en tremblant ; toutes les affaires se traitoient par des mémoires, auxquels il répondoit lui-même.

Dès qu’il fut expiré, la sultane Chegeret-Eddur en fit part au général Fakreddin et à l’eunuque Djemal-Eddin-Muhsun ; ils résolurent de tenir secrète la mort de Nedjm-Eddin, dans la crainte que cette perte ne devînt favorable aux Français, et les ordres furent donnés au nom du Sultan défunt, comme s’il eût été encore en vie. L’on expédia un courrier à Touran-Chah son fils ; Fakreddin l’exhortoit à se rendre au plus tôt en Égypte pour venir prendre possession du trône, et le défendre contre les ennemis qui l’attaquoient.

Malgré toutes les précautions, la nouvelle de la mort du Sultan ne laissa pas de transpirer ; les Français résolurent de profiter d’un événement qui leur étoit si avantageux ; toute leur armée quitta les plaines de Damiette, et vint camper aux environs de Mansoura. Il y eut à la fin du mois de Ramadan une action très-vive entre les deux armées, et un grand nombre de gens de distinction et d’officiers y périrent parmi les Musulmans : les Français après le combat vinrent à Charmesah.

Un mercredi 25e de la lune de Zilhigé, à la pointe du jour, un corps de leurs troupes donna l’alarme dans Mansoura ; le général Fakreddin étoit pour lors au bain ; il monta aussitôt à cheval, mais il fut entouré de tous côtés et percé de coups ; sans les esclaves baharites tout étoit perdu ; ils rallièrent les fuyards et chargèrent les Français avec tant de furie, qu’ils les obligèrent de reculer à leur tour, et d’abandonner la ville.

Dès que Touran-Chah eut appris la mort de son père, il se mit en marche et arriva à Damas dans le mois de Ramadan ; de là il partit pour Mansoura, où il arriva un jeudi 21e de la lune de Zilkadé.

Il se passoit peu de jours qu’il n’y eût quelque action entre les deux armées, et l’on se battoit avec acharnement sur la terre et sur l’eau ; la flotte des Égyptiens attaqua celle des Français sur le Nil : trente-deux de leurs bateaux furent pris ; cette perte les affoiblit, et ils offrirent de rendre Damiette, pourvu qu’on leur donnât en échange Jérusalem et quelques places maritimes de la côte de Syrie ; mais ces propositions furent rejetées : bientôt une famine affreuse se mit dans leur armée ; la communication entre Damiette et leur camp étoit interrompue ; enfin la nuit du mercredi 3e jour de la lune de Muharrem l’année 648, ils se mirent en marche et prirent le chemin de Damiette ; les Égyptiens les atteignirent à la pointe du jour et en firent un carnage terrible ; plus de trente mille Français restèrent sur la place ; leur Roi et tous les seigneurs qui l’accompagnoient furent faits prisonniers et conduits à Mansoura : ce prince fut chargé de chaînes et enfermé dans la maison de Fakreddin-Lokman.

Touran-Chah, après cette victoire, alla à Fariskour, où il fit bâtir une tour sur le bord du Nil ; les esclaves baharites mécontens de ce prince l’assassinèrent dans sa tente ; Bibars, qui fut ensuite roi d’Égypte, lui porta le premier coup ; ce prince se réfugia dans sa tour, mais les conjurés y ayant mis le feu, il fut obligé de se précipiter dans le Nil, où ils achevèrent de lui ôter la vie à coups de (lèches ; Chegeret-Eddur fut proclamée reine d’Égypte, et le Turcoman Azzeddin-Aibegh devint général des armées. Ce fut sous le règne de cette princesse que le roi de France traita de sa rançon ; il offrit de rendre Damiette, les conditions furent acceptées, et il recouvra la liberté avec tous les Français qui étoient en Égypte ; Damiette fut remise aux Musulmans un vendredi troisième jour de la lune de Sefer, et le lendemain le Roi s’embarqua pour Acre.