Manuscrits Arabes relatifs au règne de Saint-Louis/La joie pour la connaissance des règnes des rois

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Collection complète des mémoires relatifs à l’histoire de France
Texte établi par Claude-Bernard Petitot (pp. 3-37).



EXTRAIT


DU


MANUSCRIT ARABE


INTITULÉ


Essulouk li marifet il duvel il Mulouk ;


C’EST-À-DIRE


LA VOIE POUR LA CONNOISSANCE DES RÈGNES DES ROIS.


C’est l’histoire des Sultans Curdes-Eioubites ; de la postérité de Saladin, et celle des deux dynasties qui ont régné en Égypte, l’une, des Esclaves Turcs, connus sous le nom de Mamelus-Baharites ; et l’autre, des Circassiens.


Cet ouvrage a été composé par Makrizi : cet historien étoit né l’an de l’hégire 769, c’est-à-dire, cent vingt-deux ans après l’expédition de S. Louis.




Le Sultan Melikul-Kamil mourut à Damas le 21 de la Lune de Regeb, l’année 635 de l’hégire [10 mars 1238] : Melikul-Adil-Seifeddin, un de ses deux fils, fut proclamé le lendemain dans la même ville, Sultan de Syrie et d’Égypte. Il fut le septième roi de la postérité des Eioubites qui descendoient de Saladin. Il arriva le 17 de la lune de Ramadan un ambassadeur du Khalife de Bagdad ; il étoit porteur d’un étendard et d’un riche habillement pour le Sultan ; foibles restes de la vaste autorité dont les Khalifes successeurs de Mahomet [1] jouissoient autrefois, et que les Sultans n’avoient pas jugé à propos de leur enlever.

Melikul-Adil à peine sur le trône, au lieu de s’appliquer au gouvernement, se livra à toutes sortes de débauches : les grands de l’État qui auroient pu lui reprocher la dissipation dans laquelle il vivoit, furent exilés sous divers prétextes, et remplacés par des ministres complaisans. Il crut qu’il n’auroit rien à craindre quand les troupes seroient pour lui ; et, pour les gagner, il leur fit des largesses ; ses profusions jointes à celles qu’exigeoient ses plaisirs, épuisèrent les trésors que son père avoit amassés avec bien de la peine.

Une conduite si indigne d’un Souverain le rendit méprisable, et tous les peuples faisoient des vœux pour que son frère Nedjm-Eddin lui arrachât la couronne. Ce Prince n avoit point d’autre envie ; mais il n’osoit pas confier entre les mains d’un peuple inconstant un projet de cette nature. Enfin tous les ordres de l’État, lassés des tyrannies de Melikul-Adil, appelèrent Nedjm-Eddin au trône ; il fit son entrée au Caire le 9 de la lune de Chewal, l’année 637 [3 mai 1340], et fut proclamé Sultan de Syrie et d’Égypte. Melikul-Adil fut confiné dans une prison, après avoir régné deux ans et dix-huit jours.

Nedjni-Eddin en montant sur le trône, ne trouva dans le trésor public qu’une seule pièce d’or, et mille drachmes d’argent ; il fit assembler les Grands de l’État et surtout ceux qui avoient eu quelque part à l’administration des finances sous le règne de son frère ; il leur demanda quelle raison les avoit engagés à déposer Melikul-Adil : « parce qu’il étoit insensé » répondirent-ils : pour lors le Sultan, s’adressant aux gens de loi, leur demanda si un insensé pouvoit disposer des finances de l’État ; et, sur leur réponse, que cela étoit contre la loi, il ordonna à tous ceux qui avoient reçu quelque somme de son frère de la rapporter au trésor, ou qu’ils payeroient de leur tête leur désobéissance : il recouvra par ce moyen sept cents cinquante-huit mille pièces d’or, et deux millions trois cens mille drachmes d’argent.

L’année 638 [1240], Salih-Imad-Eddin qui avoit surpris Damas sous le règne de Melikul-Adil, craignit que le nouveau Sultan ne lui arrachât une injuste conquête ; pour la conserver, il fit une ligue offensive et défensive avec les Francs de Syrie ; il leur donna, pour mieux les engager à le soutenir, les villes de Safet [2] et Chakif [3] avec leur territoire, la moitié de la ville de Seyde [4] et une partie du Pays de Tibériade [5] ; il y joignit la montagne d’Aamileh [6] et plusieurs autres endroits sur le bord de la mer ; il leur permit de venir à Damas et d’y acheter des armes. Cette alliance déplut aux Musulmans ; ils étoient indignés de voir les Francs prendre dans une ville Mahométane des armes, que ces infidèles pourroient tourner un jour contre ceux même qui les leur auroient fournies.

Salih-Imad-Eddin résolut de porter la guerre en Égypte ; il assembla ses troupes, qui se joignirent aux Francs. Le Sultan d’Égypte fut averti de ces mouvemens ; il envoya un corps de troupes jusqu’à Acre ; les deux armées se rencontrèrent, mais les Égyptiens corrompirent les soldats musulmans de Damas, qui, suivant leurs conventions secrètes, lâchèrent pied devant l’ennemi et laissèrent aux seuls Francs le soin de soutenir le choc : ceux-ci ne firent qu’une foible résistance ; il y en eut un grand nombre de tués, et le reste fut conduit, chargé de chaînes, au Caire.

L’année de l’hégire 640 [vendredi 31 octobre 1242], les Francs surprirent la ville de Napoulous [7] un vendredi quatrième jour de la lune de Djemazil-ewel ; ils firent esclaves les habitans, après avoir pillé tout ce qu’ils avoient, et commis toutes sortes de cruautés.

Toute l’année 641 [1243] fut employée en négociations entre Salih-Imad-Eddin et Nedjm-Eddin ; ce dernier consentoit de le laisser maître de Damas, à condition que cette ville releveroit de l’Égypte et que la monnoie seroit battue en son nom : mais, n’ayant pu s’accorder, Imad-Eddin fit un nouveau traité avec les Francs, par lequel il leur cédoit la ville de Jérusalem, le pays de Tibériade en entier, et Ascalon [8]. Les Francs prirent possession de ces villes, et ils firent fortifier promptement les châteaux des environs de Tibériade et d’Ascalon ; ils chassèrent les Musulmans de la mosquée Aksa [9], et en firent une église, où ils suspendirent des cloches.

Nedjm-Eddin de son côté se ligua avec les Kharesmiens [10]. Ce peuple, qui ne respiroit que la guerre et le butin, accourt du fond de l’Orient ; ils passent l’Euphrate au nombre de dix mille combattans, sous la conduite de trois généraux ; une partie se jette sur Balbek, l’autre va jusques aux portes de Damas, pillant et ravageant tout ce qui se présente ; Salih-Imad-Eddin se renferme dans Damas, sans oser arrêter ce torrent qui inondoit ses États. Après avoir ravagé tout le pays du côté de Damas, ils se présentent devant Jérusalem, l’emportent d’assaut ; les Chrétiens sont passés au fil de l’épée ; et les femmes et les filles, après avoir essuyé toute la brutalité du soldat effréné, sont chargées de chaînes ; ils détruisent l’église du Sépulcre de Jésus-Christ ; enfin, ne trouvant plus rien parmi les vivans pour assouvir leur rage, ils ouvrent les sépulcres des Chrétiens et brûlent leurs cadavres qu’ils avoient tirés du sein de la terre. Après cette expédition ils allèrent à Gaza, et députèrent quelques-uns de leurs principaux officiers à Nedjm-Eddin : ce prince les caressa beaucoup, les fit revêtir d’habits superbes, et leur fit présent de chevaux et d’étoffes d’un grand prix ; il les pria de faire rester leurs troupes à Gaza, où se feroit la jonction des deux armées, et leur promit de les mener devant Damas. Bientôt les troupes du Sultan furent en état de marcher ; elles étoient sous la conduite de l’émir Rukneddin-Bibars, un de ses esclaves favoris, et sur la bravoure duquel il se reposoit entièrement. Bibars se joignit à Gaza [11] aux Kharesmiens.

Imad-Eddin de son côté leva dans Damas des troupes ; elles marchoient sous les ordres de Melik-Mansour, prince de Hemesse [12]. Les Francs étoient prêts aussi à se mettre en campagne ; et les deux armées se rencontrèrent à Acre pour n’en plus former qu’une. Nasir-Daoud, Prince de Karak [13], et Zahir fils de Songour amenèrent aussi quelques soldats au prince de Damas. Ce fut pour la première fois que l’on vit les étendards des Chrétiens, sur lesquels il y avoit la figure d’une croix, flotter avec les étendards Musulmans : Les Francs formoient l’aile droite, les troupes de Nasir-Daoud formoient la gauche, et Emir Mansour étoit au centre avec ses Syriens. Les deux armées se rencontrèrent aux environs de Gaza : les Kharesmiens attaquèrent les premiers : les Syriens firent peu de résistance et prirent aussitôt la fuite : Zahir qui commandoit l’aile gauche ayant été fait prisonnier, il ne restoit plus que les Francs qui se défendirent encore ; mais bientôt ils furent enveloppés par les Kharesmiens ; la plupart périrent dans cette occasion, excepté un petit nombre qui eut le bonheur de se sauver ; l’on fit huit cents prisonniers, et il resta sur le champ de bataille plus de trente mille morts, tant Chrétiens que Syriens musulmans. Mansour retourna à Damas avec un petit nombre de soldats. Les Kharesmiens firent un butin immense.

La nouvelle d’une victoire aussi complète arriva au Caire le 15 de la lune de Gémaz-il-ewel, l’an de l’hégire 643 [9 octob. 1244]. Nedjm-Eddin, au comble de sa joie, ordonna des réjouissances publiques ; elles furent annoncées au peuple au son des tambours et des trompettes ; la ville, le château du Sultan [14] furent illuminés pendant plusieurs nuits ; les têtes des ennemis qui avoient péri dans le combat furent envoyées au Caire et exposées sur les portes de la ville : les Francs prisonniers arrivèrent en même temps, montés sur des chameaux ; l’on avoit par distinction donné des chevaux aux plus considérables d’entre eux : marchoient ensuite Zahir-ben-Songour, un des généraux Syriens qui avoit été pris, et les autres officiers de l’armée de Syrie ; ils traversèrent la ville en pompe, et furent renfermés dans les prisons.

L’Emir Bibars et l’Émir Abouali eurent ordre du Sultan de mettre le siège devant Ascalon : mais la place étoit trop forte et trop bien défendue pour être prise : Bivars resta devant Ascalon, et Abouali alla se présenter devant Napoulous ; les autres Généraux de Nedjm-Eddin s’emparèrent de Gaza, de Jérusalem, de Khalil, de Beit-Djebril [15], et de Gaur [16]. Nasir-Daoud perdit presque tous ses États, et il ne lui resta que la forteresse de Kerek, Belka [17], Essalib [18] et Adjeloun.

Nedjni-Eddin avoit promis aux Kharesmiens de les mener devant Damas ; il comptoit pour rien la dernière victoire s’il ne recouvroit cette ville : il résolut de faire en personne une conquête aussi importante. Les Karesmiens le suivoient avec joie, et Damas fut assiégée ; l’on dressa les béliers et les machines à lancer des pierres ; les assiégés faisoient une vigoureuse résistance, et le siège duroit depuis plus de six mois sans que la place fût entamée : cependant les provisions commençoient à manquer dans la ville, et Mansour Prince de Hémesse s’aboucha avec Berket, un des chefs des Kharesmiens, pour traiter de la reddition de la place : l’on resta enfin d’accord que la ville seroit remise au sultan, et que Imad-Eddin, Mansour et les autres chefs Syriens auroient la liberté de se retirer avec toutes leurs richesses. La ville de Balbek [19] et tout son territoire fut donnée à Imad-Eddin ; Hémesse et Palmyre furent le partage de Mansour. Les Kharesmiens qui s’étoient flattés du pillage de Damas, au désespoir de s’en voir frustrés, se brouillèrent avec le Sultan, et l’année suivante se liguèrent avec Mansour et les autres chefs Syriens : ils allèrent assiéger Damas ; la ville étoit réduite à la dernière extrémité par la disette des vivres ; les habitans, après avoir épuisé les alimens les plus vils, n’eurent pas d’horreur, pour soutenir leur vie, de se nourrir des cadavres de ceux que la mort enlevoit. Nedjm-Eddin qui étoit retourné en Égypte, revint enfin en Syrie avec une armée nombreuse, attaqua les Kharesmiens, et les défit entièrement dans deux batailles.

L’année 644 [1246], l’Émir Fakreddin prit sur les Francs le château de Tibériade et la ville d’Ascalon, et fit raser l’un et l’autre. Cette année fut fatale aux François, par la division qui se mit entre eux.

L’année 645 [1247] le Sultan revint en Égypte et passa par Ramlé [20]. il lui survint un abcès qui se changea en fistule ; malgré cet accident il continua sa route et arriva au Caire. De nouveaux troubles survenus en Syrie le rappelèrent dans cette province ; mais ayant appris à Damas [21] que les François se préparoient à venir attaquer l’Égypte, il aima mieux défendre en personne ses États : malgré les douleurs violentes qu’il souffroit, il monta en litière, et arriva à Achmouin-Tanah [22] au commencement de l’année 647 [avril 1249]. Comme il ne doutoit point que la ville de Damiette ne fût la première attaquée, il tâcha de la mettre en état de défense ; il fit des amas de vivres, d’armes et de munitions de toute espèce ; l’Emir Fakreddin eut ordre de marcher du côté de cette ville pour empêcher la descente des ennemis. Fakreddin campa au Gizé de Damiette ; le Nil étoit entre cette ville et son camp.

Cependant la maladie du Sultan empiroit, et il fit publier que ceux à qui il étoit dû [23] quelque chose, eussent à se présenter à son trésor, et qu’ils seroient payés.

Le vendredi, 21 de la lune de Sefer de l’an de l’Hégire 647 [vendredi 4 juin 1249] [24], la flotte des François arriva à deux heures de jour ; elle étoit chargée d’une multitude innombrable de troupes, commandées par Louis, fils de Louis, Roi de France : Les Francs qui étoient les maîtres des États de la Syrie, s’étoient joints aux François. Toute la flotte mouilla à la plage vis-à-vis le camp de Fakreddin.

Le Roi de France, avant de commettre aucune hostilité, envoya par un héraut une lettre au Sultan Nedjm-Eddin ; elle étoit conçue en ces termes :

« Vous n’ignorez point que je suis le Prince de ceux qui suivent la Religion de Jésus-Christ, comme vous l’êtes de ceux qui obéissent à la loi de Mahomet. Votre pouvoir ne m’inspire aucune terreur, et comment m’en inspireroit-il ? moi qui fais trembler les Musulmans qui sont en Espagne, je les mène comme un berger conduit un troupeau de moutons ; j’ai fait périr les plus braves d’entre eux, j’ai chargé de fers leurs femmes et leurs enfans ; ils tâchent de m’appaiser et de détourner mes armes par des présens. Les soldats qui marchent sous mes étendards couvrent les plaines, et ma cavalerie n’est pas moins redoutable. Vous n’avez qu’un moyen de détourner la tempête qui vous menace ; recevez des Prêtres qui vous enseignent la religion chrétienne ; embrassez-la, et adorez la Croix : autrement je vous poursuivrai partout, et Dieu décidera qui de vous ou de moi doit être le maître de l’Égypte. »

Nedjm-Eddin à la lecture de cette lettre ne put retenir ses larmes ; il dit écrire la réponse suivante par le Cadi Behaeddin son secrétaire.

« Au nom de Dieu tout-puissant et miséricordieux, le salut soit sur notre Prophète Mahomet et sur ses amis. J’ai reçu votre lettre ; elle est remplie de menaces, et vous faites parade du grand nombre de vos soldats ; ignorez-vous que nous savons manier les armes, et que nous avons hérité de la valeur de nos ancêtres ? Jamais personne n’a osé nous attaquer, qu’il n’ait éprouvé notre supériorité. Rappelez-vous les conquêtes que nous avons faites sur les Chrétiens ; nous les avons chassés des pays qu’ils possédoient, les villes les plus fortes sont tombées sous nos coups. Ressouvenez-vous du passage de l’Alcoran, qui dit que ceux qui combattront injustement périront ; et d’un autre, qui dit ; combien de fois des armées nombreuses ont-elles été défaites par une poignée de soldats ! Dieu favorise la justice, et nous ne doutons point qu’il ne nous protège et qu’il ne confonde vos desseins orgueilleux. »

Le samedi les François firent leur descente à la même plage où étoit assis le camp de Fakreddin ; ils dressèrent une tente rouge pour leur Roi : les musulmans firent quelques mouvemens pour les empêcher de mettre pied à terre ; l’émir Nedjm-Eddin et l’émir Sarimeddin furent tués dans ces escarmouches.

À l’entrée de la nuit l’émir Fakreddin décampa avec toute son armée, et passa sur le pont qui conduit à la rive orientale du Nil, où se trouve située Damiette ; il prit la route d’Achmoum-Tanah : par cette marche les François se trouvèrent les maîtres de la rive occidentale du fleuve.

Rien ne peut représenter la désolation des habitans de Damiette, quand ils virent l’Emir Fakreddin s’éloigner de leur ville et les abandonner à la fureur des Chrétiens ; ils n’osèrent attendre l’ennemi, et se retirèrent avec précipitation pendant la nuit. La conduite du Général Musulman étoit d’autant moins excusable, que la garnison étoit nombreuse et composée des plus braves de la Tribu de Beni-Kénané, et que Damiette [25] étoit plus en état de résister que quand elle fut assiégée par les Francs sous le règne du Sultan Elmelikul-Kamil ; cependant quoique la peste et la famine affligeassent pour lors cette ville, les Francs n’avoient pu s’en rendre maîtres qu’après seize mois de siége.

Le dimanche matin [6 juin 1249] les Français se présentèrent devant la ville ; étonnés de ne voir paroître personne, ils craignirent quelque surprise ; mais, bientôt instruits de la fuite des habitans, ils se rendirent maîtres sans coup férir de cette importante place, et de toutes les munitions qui s’y trouvoient.

À la nouvelle de la prise de Damiette par les Francais, la consternation fut générale dans le Caire ; on songeoit avec douleur combien cette prise devoit augmenter leurs forces et leur courage ; les ennemis avoient vu fuir lâchement devant eux l’armée musulmane, et ils se trouvoient les maîtres d’une quantité innombrable d’armes de toute espèce, de munitions de guerre et de bouche. La maladie du Sultan qui devenoit de jour en jour plus considérable, et qui l’empêchoit d’agir dans des circonstances aussi critiques, mettoit le comble au désespoir des Égyptiens ; personne ne doutoit que le royaume ne devint bientôt la conquête des Chrétiens.

Le Sultan, indigné de la lâcheté de la garnison, condamna cinquante des principaux officiers à être étranglés ; en vain voulurent-ils alléguer pour leur défense la retraite de l’émir Fakreddin ; le Sultan leur dit qu’ils méritoient la mort, pour avoir quitté Damiette sans ses ordres : un de ces officiers, condamné à périr avec son fils, qui étoit un jeune homme d’une rare beauté, demanda d’être exécuté avant lui ; le Sultan lui refusa cette grâce, et le père eut la douleur de voir expirer son fils sous ses yeux.

Après cette exécution, le Sultan se tourna du côté de l’émir Fakreddin : « quelle résistance avez-vous faite, lui dit-il d’un air irrité, et quels combats avez-vous livrés ? vous n’avez pu tenir une heure devant les Francs ; il falloit plus de fermeté et de courage. » Les officiers de l’armée craignirent pour Fakreddin la colère du Sultan ; ils firent comprendre à l’émir par leurs gestes, qu’ils étoient prêts à massacrer leur Souverain : Fakreddin leur refusa son consentement ; il leur dit ensuite que le Sultan pouvoit tout au plus vivre encore quelques jours ; que si ce prince vouloit les inquiéter, ils seroient toujours les maîtres de s’en défaire.

Nedjin-Eddin, malgré le triste état où il se trouvoit ordonna son départ pour Mansoura ; il monta dans son bateau de guerre [26] et arriva le mercredi 25 de la lune de Sefer [9 juin 1249]. Il mit cette ville en état de défense, et toute l’armée étoit occupée à ce travail : les bateaux que ce prince avoit commandés, avant son départ, arrivèrent chargés de soldats et de munitions de toute espèce. Tous ceux qui étoient en état de porter les armes venoient se ranger sous ses étendards ; les Arabes surtout s’y rendirent en grand nombre.

Dans le même temps que le Sultan faisoit tous ces préparatifs, les Français ajoutoient de nouvelles fortifications à Damiette et y mettoient une nombreuse garnison.

Le lundi dernier jour de la lune de Rebiul-ewel [lundi 12 juillet 1249], l’on conduisit au Caire trente six prisonniers Chrétiens, de ceux qui gardoient le camp contre les courses des Arabes, parmi lesquels il y avoit deux cavaliers. Le 5 de la même lune, on y en avoit conduit trente-sept ; le 7, vingt-deux, et le 16 [20, 22 et 30 juin], quarante-cinq, parmi lesquels il y avoit trois cavaliers.

Différens princes Chrétiens possesseurs des côtes de la Syrie, avoient accompagné les Français, et leurs places se trouvoient dégarnies : les habitans de Damas choisirent ce temps-là pour mettre le siège devant Seyde. Cette ville, après quelque résistance, fut obligée de se rendre ; la nouvelle de cette prise portée au Caire y causa une joie extrême : elle sembla consoler de la perte de Damiette.

On faisoit presque tous les jours des prisonniers sur les Français ; l’on en conduisit cinquante, le 18 de la lune de Diemazil-ewel [29 août 1249].

La maladie du sultan alloit toujours en empirant, et les médecins désespéroient de sa guérison ; il étoit attaqué en même temps d’une fistule et d’un ulcère au poumon ; il expira enfin la nuit du lundi, le 15 de la lune de Chaban [lundi 22 nov.], après avoir désigné pour son successeur, son fils Touran-Chah.

Nejdm-Eddin étoit âgé de quarante-quatre ans, et en avoit régné dix : ce fut lui qui institua la milice des esclaves ou Mamelucs Baharites [27], ainsi appelés parce qu’ils étoient logés dans le château que ce prince avoit fait bâtir dans l’île de Raoudah vis-à-vis le vieux Caire. Cette milice, par la suite, s’empara du trône de l’Égypte.

Dès qu’il fut expiré, la sultane Chegeret-Eddur son épouse, fit venir le général Fakreddin et l’eunuque Diemaleddin : elle leur fit part de la mort du Sultan, et les pria de vouloir bien l’aider à supporter le poids du gouvernement dans un temps aussi difficile : tous trois résolurent de tenir secrette la mort du Sultan, et d’agir en son nom, comme s’il eût été vivant ; cette mort ne devoit être publique qu’après l’arrivée de Touran-Chah, à qui l’on expédia courriers sur courriers.

Malgré ces précautions, les Français furent instruits de la mort du Sultan. Leur armée aussitôt quitta les plaines de Damiette et vint camper à Fariskour [28] ; des bateaux chargés de munitions de guerre et de provisions de bouche remontoient le Nil et entretenoient l’abondance dans leur armée.

L’émir Fakreddin envoya une lettre au Caire pour instruire les habitans de l’approche des Français, et les exhorter à sacrifier leurs biens et leur vie pour la défense de la patrie. Cette lettre fut lue dans la chaire [29] de la grande mosquée, et le peuple n’y répondit que par des sanglots et des gémissemens ; tout étoit dans le trouble et la confusion : la mort du Sultan, dont l’on se doutoit, augmentoit encore la consternation ; les plus lâches songeoient à quitter une ville qu’ils croyoient hors d’état de résister aux Français ; les plus courageux, au contraire, marchoient du côté de Mansoura pour joindre l’armée Musulmane.

Le mardi, 1er jour de la lune de Ramadan [mardi 7 décembre 1249], il y eut quelques légères escarmouches entre différens corps de troupes des deux armées. Cela n’empêcha pas l’armée française de camper à Charmesah [30] ; le lundi d’ensuite septième de la même lune [13 décembre 1249], elle vint à Bermoun [31].

Le dimanche, 13e jour de la même lune [19 décembre], l’armée chrétienne parut devant la ville de Mansoura [32] ; le bras d’Achmoum étoit entre eux et le camp des Égyptiens. Nasir-Daoud Prince de Karak étoit à la rive occidentale du Nil avec quelques troupes : les Français tracèrent leur camp, l’entourèrent d’un fossé profond revêtu d’une palissade ; ils dressèrent ensuite leurs machines pour jeter des pierres sur l’armée des Égyptiens ; leur flotte arriva dans le même temps, et l’on se battoit sur la terre et sur l’eau.

Le mercredi 15e jour de la même lune [mercredi 21 décembre], six transfuges passèrent au camp des Musulmans, et les instruisirent que l’armée française commençoit à manquer de vivres.

Le jour du Bairam [33] l’on fit prisonnier un seigneur, parent du Roi de France, Il ne se passoit point de jour qu’il n’y eût quelques rencontres entre les deux partis, et les succès étoient variés ; les Musulmans tâchoient surtout de faire des prisonniers, pour être instruits de l’état de l’armée ennemie, et usoient pour cela de toutes sortes de stratagèmes. Il y eut un soldat du Caire qui s’avisa de mettre sa tête dans un melon d’eau, dont il avoit creusé l’intérieur, et de s’approcher ainsi en nageant du camp des Français ; un soldat chrétien ne soupçonnant point la ruse, se jette dans le Nil pour prendre le melon ; alors l’Égyptien qui étoit un fort nageur, l’entraîne et le conduit à son général [34].

Le mercredi 7e jour de la lune de Chewal [mercredi 12 janvier 1250], les Musulmans s’emparèrent d’un gros bateau sur lequel il y avoit cent soldats commandés par un officier de considération. Le jeudi suivant 15e de la même lune, les Français sortirent de leur camp, et toute leur cavalerie s’ébranla : l’on fit défiler des troupes ; il y eut une légère escarmouche, et du côté des Français il resta sur la place quarante cavaliers avec leurs chevaux.

Le vendredi, 14 janvier, l’on conduisit au Caire soixante-sept prisonniers, parmi lesquels il y avoit trois seigneurs distingués. Le jeudi, 22e de la même lune [jeudi 27 du même], un grand bateau des Français prit feu ; ce qui fut regardé comme un heureux présage par les Musulmans.

Des traîtres ayant montré aux Français le gué du canal d’Achmoum [35], quatorze cents cavaliers le traversèrent et tombèrent à l’improviste sur le camp des Musulmans, un mardi 5e jour de la lune de Zilkadé [mardi 8 février 1260] ; ils avoient à leur tête le frère du Roi de France ; l’émir Fakreddin étoit pour lors au bain ; il sortit avec précipitation, et monta sur un cheval sans bride et sans selle, suivi seulement de quelques esclaves : les ennemis l’attaquèrent de tous côtés ; ses esclaves l’abandonnèrent lâchement, et il se trouva seul au milieu des Français ; en vain il voulut se défendre, il tomba percé de coups. Les Français après la mort de Fakreddin se retirèrent à Djédilé ; toute leur cavalerie vint ensuite se présenter devant Mansoura, et ayant renversé une des portes elle entra dans la ville : les Musulmans prirent la fuite à droite et à gauche ; le Roi de France avoit déjà pénétré jusqu’au palais du Sultan, et la victoire sembloit se déclarer pour lui, lorsque les esclaves Baharites, conduits par Bibars, vinrent la lui arracher ; ils le chargèrent avec fureur et l’obligèrent à reculer : l’infanterie française pendant ce temps-là s’étoit avancée pour passer le pont ; si elle avoit pu joindre la cavalerie, la défaite de l’armée Égyptienne et la perte de la ville de Mansoura étoient inévitables. La nuit sépara les deux partis ; les Français se retirèrent en désordre à Djédilé, après avoir laissé quinze cents des leurs sur la place ; ils entourèrent leur camp d’une muraille et d’un fossé ; leur armée se trouva séparée [36] en deux corps, dont le moins considérable étoit campé sur la branche d’Achmoum, et le plus nombreux sur la plus grande branche du Nil qui passe à Daniiette.

L’on avoit fait partir un pigeon [37] pour le Caire, dans l’instant que les Français avoient surpris le camp de Fakreddin, et il avoit sous son aile un billet qui apprenoit ce malheur aux habitans : cette triste nouvelle avoit causé dans la ville une consternation générale, que les fuyards avoient augmentée ; les portes du Caire étoient restées ouvertes toute la nuit pour les recevoir. Un second pigeon, porteur de la nouvelle de la victoire remportée sur les Français, remit le calme dans la ville ; la joie succéda à la tristesse, chacun se félicitoit de cet heureux événement, et l’on fit des réjouissances publiques.

Dès que Touran-Chah eut appris la mort de son père Nedjm-Eddin, il partit de Husn-Keifa [38] : ce fut le 15 de la lune de Ramadan qu’il quitta cette ville, suivi seulement de cinquante cavaliers ; il arriva à Damas vers la fin de la même Lune. Après avoir reçu l’hommage de tous les Gouverneurs des villes de Syrie, il en partit un mercredi 27e jour de la lune de Chewal et prit la route de l’Égypte. La nouvelle de son arrivée releva le courage des Musulmans ; la mort de Nedjm-Eddin n’avoit pas encore été déclarée publiquement, le service du Sultan se faisoit à l’ordinaire, ses officiers préparoient sa table comme s’il eût été vivant, et tous les ordres étoient donnés, en son nom. La Sultane gouvernoit l’État, et trouvoit dans son génie des ressources à tout : dès qu’elle eut appris l’arrivée de Touran-Chah à Salieh, elle s’y rendit et se dépouilla de la souveraine puissance pour la lui remettre. Ce Prince voulut paroître à la tête des troupes et prit le chemin de Mansoura, où il arriva le 5e de la lune de Zilkadé [8 février 1250].

Des bateaux que l’on envoyoit de Damiette apportoient au camp des Français toutes sortes de provisions et y entretenoient l’abondance ; le Nil étoit pour lors dans sa plus haute crue [39]. Touran-Chah fit construire plusieurs bateaux et les fit charger tout démontés sur des chameaux qui les transportèrent proche le canal de Méhalé [40] ; là ils furent lancés à l’eau, chargés de troupes et mis en embuscade. Dès que la petite flotte des Français parut devant l’embouchure du canal de Méhalé, les Musulmans sortirent de leurs retraites et vinrent fondre sur les Français : dans le temps que les deux flottes combattoient, d’autres bateaux partis de Mansoura et chargés de soldats Égyptiens, arrivèrent et assaillirent les Français ; en vain ils voulurent échapper par la fuite ; mille Chrétiens furent tués dans l’action, ou faits prisonniers. Par cette victoire, cinquante-deux de leurs bateaux remplis de provisions leur furent enlevés, la navigation du Nil et la communication entre leur camp et Damiette furent interrompues, bientôt la disette la plus terrible se fit sentir dans leur armée ; les Musulmans les entouroient de tous côtés, et ils ne pouvoient ni avancer ni reculer.

Le 1er de la lune de Zilhigé [7 mars 1250], les Français surprirent sept bateaux, mais les troupes qui étoient dedans eurent le bonheur d’échapper. Malgré la supériorité des Égyptiens sur le Nil, les Français tentèrent encore une fois de faire venir un convoi de Damiette ; mais il leur fut enlevé, trente-deux de leurs bateaux furent pris et conduits à Mansoura, le 9 de la lune de Zilhigé [16 du même] : cette nouvelle perte mit le comble à leurs maux ; ils proposèrent au Sultan une trêve, et envoyèrent des ambassadeurs pour traiter. L’émir Zeineddin et le cadi Bedreddin furent nommés pour conférer avec eux. Les Français offrirent de rendre Damiette [41], à condition qu’on leur donneroit en échange Jérusalem et quelques autres places de la Syrie. Cette proposition fut rejetée et les conférences furent rompues.

Le vendredi 27 de la lune de Zilhigé [vendredi 1er avril 1250], les Français brûlèrent toutes les machines de guerre et les bois de charpente qu’ils avoient, et mirent presque tous les bateaux qui leur restoient hors d’état de naviguer.

L’année 648 de l’hégire, dans la nuit du mardi [42] 3e jour de la lune de Muharrem [mardi 5 avril après Quasimodo 1250], toute l’armée Française décampa et prit la route de Damiette ; quelques bateaux qu’ils avoient conservés, descendirent en même temps le Nil. Le mercredi à la pointe du jour, les Musulmans s’étant aperçus de la retraite des Français, les poursuivirent et les attaquèrent : le fort du combat fut à Fariskour. les Français furent défaits et mis en fuite ; dix mille des leurs restèrent sur le champ de bataille, d’autres disent trente mille : plus de cent mille cavaliers fantassins ou gens de métier furent faits esclaves ; le butin fut immense en chevaux, mulets, tentes et autres richesses ; il n’y eut que cent hommes de tués du côté des Musulmans : les esclaves baharites, sous la conduite de Bibars-Elbondukdari, donnèrent dans cette action des preuves de leur valeur. Le Roi de France, suivi de quelques seigneurs, s’étoit retiré sur une petite colline ; il se rendit sous promesse de la vie, à l’eunuque Djemaleddin-Muhsun-Elsalihi ; il fut chargé d’une chaîne de fer, conduit dans cet état à Mansoura, et renfermé dans la maison d’Ibrahim-ben-Lokman, secrétaire du Sultan, sous la garde de l’eunuque Sahii ; le frère du Roi fut pris en même temps que lui et conduit dans la même maison : le Sultan pourvut à leur subsistance.

Le grand nombre d’esclaves que l’on avoit faits embarrassoit ; le Sultan ordonna à Seifeddin-Iousef-ben-Tardi de les mettre à mort ; toutes les nuits ce cruel ministre des vengeances de son maître en faisoit sortir trois ou quatre cents des prisons ; et, après leur avoir fait couper la tête, il faisoit jeter leurs corps dans le Nil : cent mille Français périrent de cette manière.

Le Sultan partit de Mansoura et alla à Fariskour, où il fit dresser une tente superbe ; il fit aussi construire une tour de bois sur le Nil : délivré d’une guerre fâcheuse, il se livra dans cet endroit à toutes sortes de débauches.

La victoire qu’il venoit de remporter étoit trop éclatante pour n’en pas instruire tous les peuples qui lui étoient soumis ; il écrivit à l’émir Djemal-edden-ben-Iagmour, gouverneur de Damas, une lettre de sa propre main ; elle étoit conçue en ces termes :

« Grâces soient rendues au Tout-puissant, lui qui a changé notre tristesse en joie ; c’est à lui seul que nous devons la victoire ; les faveurs dont il a daigné nous combler sont innombrables, et la dernière est la plus précieuse. Vous annoncerez au peuple de Damas, ou plutôt à tous les Musulmans, que Dieu nous a fait remporter une victoire complète sur les Chrétiens, dans le temps qu’ils avoient conjuré notre perte : le lundi premier jour de cette année, nous avons ouvert notre trésor et avons distribué nos richesses à nos fidèles soldats, nous leur avons donné des armes ; nous avons appelé à notre secours les tribus Arabes, une multitude innombrable de soldats se sont rangés sous nos étendards : la nuit du mardi au mercredi nos ennemis ont abandonné leur camp avec tout leur bagage, et ont marché vers Damiette ; malgré l’obscurité de la nuit nous les avons poursuivis ; trente mille des leurs sont restés sur la place, sans compter ceux qui se sont précipités dans le Nil ; nous avons fait périr et jeter dans le même fleuve les captifs sans nombre que nous avions faits : leur Roi s’étoit retiré à Minieh ; il a imploré notre clémence, nous lui avons accordé la vie, et rendu les honneurs qu’exigeoit sa qualité : nous avons repris Damiette. »

Le Sultan avec la lettre envoya le bonnet du Roi, qui étoit tombé durant le combat ; il étoit d’écarlate, garni d’une fourrure de petit-gris ; le gouverneur de Damas mit sur sa tête le bonnet du roi de France, pour faire en public la lecture de cette lettre. Un poëte fit ces vers à l’occasion de ce bonnet.

Le bonnet du Français étoit plus blanc que du papier ; nos sabres l’ont teint du sang de l’ennemi et ont changé sa couleur.

La vie sombre et retirée que menoit le Sultan avoit irrité tous les esprits ; il n’avoit de confiance que dans un certain nombre de favoris, qu’il avoit amenés avec lui de Husn-Keifa ; il les avoit revêtus des premières charges de l’État, dont il avoit dépouillé les anciens serviteurs de son père ; il témoignoit surtout une haine implacable contre les esclaves baharites, quoiqu’ils eussent tant contribué à la dernière victoire ; ses débauches épuisoient ses revenus, et, pour y subvenir, il obligea la sultane Chegeret-Eddur de lui rendre compte des richesses de Nedjm-Eddin son père : la Sultane effrayée implora la protection des esclaves baharites ; elle leur représenta les services qu’elle avoit rendus à l’État, dans des temps difficiles, et l’ingratitude de Touran-Chah, qui lui devoit la couronne qu’il portoit. Ces esclaves, déjà irrités contre Touran-Chah, ne balancèrent pas à prendre le parti de la Sultane ; ils résolurent d’assassiner ce prince ; et, pour exécuter leur dessein, choisirent l’instant qu’il étoit à table ; Bibars-Elbondukdari lui porta le premier coup de sabre, qu’il para avec sa main, mais ses doigts furent coupés ; il s’enfuit dans la tour de bois qu’il avoit fait construire sur le bord du Nil et qui étoit à peu de distance de sa tente ; les conjurés le poursuivirent, et voyant qu’il avoit fermé la porte, ils y mirent le feu : toute l’armée étoit présente ; mais, comme ce prince étoit généralement détesté, personne ne prit sa défense ; en vain il crioit du haut de la tour, qu’il abdiquoit la royauté et qu’il s’en retourneroit à Husn-Keifa : les assassins furent inflexibles. Enfin les flammes gagnant la tour, il se jeta dans le Nil ; ses habits en tombant s’accrochèrent, et il resta quelque temps suspendu ; dans cet état il reçut plusieurs coups de sabre, il tomba ensuite dans le fleuve où il expira ; ainsi le fer, le feu et l’eau contribuèrent à lui arracher la vie : son corps resta trois jours sur le bord du Nil, sans que personne osât lui donner la sépulture ; l’ambassadeur du Khalife de Bagdad obtint cette grâce et le fit ensevelir.

Ce Prince cruel en montant sur le trône avoit fait étrangler son frère, nommé Adil-Chah ; quatre esclaves baharites avoient été charges de cette exécution : ce fratricide ne resta pas impuni, et les quatre mêmes esclaves furent les plus acharnés à le faire périr. Dans ce prince s’éteignit la dynastie des Eioubites, qui avoit possédé l’Égypte quatre-vingts années sous huit différens rois.

Après le massacre de Touran-Chah, la sultane Chegeret-Eddur fut déclarée souveraine de l’Égypte ; c’est la première esclave qui ait régné dans ce pays : cette princesse étoit Turque, d’autres disent Arménienne ; le sultan Nedjm-Eddin l’avoit achetée et l’aimoit si éperduement, qu’il la menoit à la guerre avec lui et ne la quittoit jamais : elle eut un fils de ce sultan, qui fut nommé Khalil, et qui étoit mort en bas âge. L’émir Azeddin-Aibegh, Turcoman de nation, fut nommé général des troupes ; le nom de la Sultane fut mis sur la monnoie.

L’émir Abou-Ali fut nommé pour traiter avec le roi de France, de sa rançon et de la reddition de Damiette : après bien des conférences et des contestations, il fut arrêté que les Français évacueroient Damiette, et que le Roi et tous les prisonniers qui étoient en Égypte auroient leur liberté, sous la condition de payer comptant la moitié de la somme qu’on fixeroit pour la rançon. Le roi de France commanda au gouverneur de Damiette de rendre cette ville ; mais il refusa d’obéir, et il fallut de nouveaux ordres : enfin cette ville rentra sous le pouvoir des Musulmans, après avoir resté onze mois entre les mains des ennemis ; le Roi paya quatre cent mille pièces d’or, tant pour sa rançon que pour celles de la Reine, de son frère et des autres seigneurs qui étoient avec lui ; tous les Francs qui avoient été pris sous les règnes des sultans Hadil-Kamil, Salih-Nedjm-Eddin et Touran-Chah furent délivrés ; ils étoient au nombre de douze mille cent hommes et dix femmes. Le Roi avec tous les Français passa à la rive occidentale du Nil et s’embarqua un samedi pour Acre [samedi 7 mai 1250. Joinville met le samedi après l’Ascension ].

Le poète Essahib-Giémal-Edden-ben-Matroub, fit à l’occasion du départ de ce Prince les vers suivans :

Portez au roi de France, lorsque vous le verrez, ces paroles tracées par un partisan de la vérité :

La mort des serviteurs du Messie a été la récompense que Dieu vous a donnée.

Vous avez abordé en Égypte, comptant vous en emparer ; vous vous étiez imaginé qu’elle n’étoit peuplée que de gens lâches, ô vous ! qui êtes un tambour rempli de vent.

Vous croyiez que le moment de perdre les Musulmans étoit venu, et cette fausse idée a aplani à vos yeux toutes les difficultés.

Par votre belle conduite vous avez abandonné vos soldats dans les plaines de l’Égypte, et le tombeau s’est entr’ouvert sous leurs pas.

Que reste-t-il de soixante dix mille qui vous accompagnoient ? des morts, des blessés, ou des prisonniers !

Que Dieu vous inspire souvent de pareils desseins ; ils causeront la ruine de tous les Chrétiens, et l’Égypte n’aura plus rien à redouter de leur fureur.

Sans doute vos prêtres vous annonçoient des victoires ; leurs prédictions étoient fausses.

Rapportez-vous en à un oracle plus éclairé :

Si le désir de la vengeance vous pousse à retourner en Égypte, il vous assure que la maison de Lockman subsiste encore, que la chaîne est toute prête et que

l’eunuque est éveillé [43].

L’on fit des réjouissances au Caire et dans toute l’Égypte au sujet de la reddition de Damiette ; l’armée quitta son camp et retourna dans la capitale ; la Sultane combla de présens les officiers, et ses libéralités s’étendirent jusqu’au moindre soldat.

Le roi de France [44] après avoir échappé heureusement des mains des Égyptiens, résolut de porter la guerre dans le royaume de Tunis ; il choisit le temps qu’une disette affreuse ravageoit l’Afrique : il envoya un ambassadeur au Pape, que les Chrétiens regardent comme le vicaire du Messie ; ce pontife lui donna la permission de prendre pour cette guerre le bien des églises : il envoya aussi des ambassadeurs à tous les rois de la Chrétienté, pour leur demander du secours et les engager à se joindre à lui : les rois d’Angleterre, d’Écosse et d’Arragon ; le comte de Toulouse et plusieurs autres princes Chrétiens se rendirent à son invitation.

Abouabdoullah-Muhammed-Elmoustausir-Billah, fils de l’émir Abizikeria, régnoit pour lors à Tunis ; le bruit de cet armement destiné contre lui parvint à sa connaissance ; il envoya un ambassadeur au roi de France pour lui demander la paix moyennant quatre-vingt mille pièces d’or ; le Roi reçut la somme et n’en porta pas moins ses armes en Afrique ; il aborda sur le rivage des plaines de Carthage, et mit le siège devant Tunis le dernier de la lune de Zilkadé, l’année 668 de l’hégire [21 juillet 1270]. Son armée étoit composée de trente mille hommes d’infanterie et six mille de cavalerie ; le siège dura six mois. Le 15 du mois de Muharrem, premier mois de l’année 669, il y eut une bataille sanglante, qui fit périr beaucoup de monde des deux côtés ; les Tunisiens étoient près de succomber, lorsque la mort du roi de France changea la face des affaires ; les Français ne songèrent plus qu’à faire la paix et à s’en retourner dans leur pays. Un certain Ismaël-Erreian, habitant de Tunis, fit pendant le siège les vers suivant :

Français, ignores-tu que Tunis est la sœur du Caire ? Songe au sort qui l’attend ; tu trouveras devant cette ville le tombeau au lieu de la maison de Lokman ; et les deux terribles anges Munkir et Nakir [45] remplaceront l’eunuque Sahil,

Ce roi de France avoit l’esprit fin et artificieux [46].


  1. Les Khalifes successeurs de Mahomet étoient autrefois les maîtres de la Syrie, de l’Égypte et généralement de toutes les conquêtes faites par les Mahométans. Corrompus par le luxe et la mollesse, ils se laissèrent enlever, par les Fathimites, l’Égypte et la Syrie ; du temps de l’expédition de S. Louis, il ne leur restoit que l’Irak-arabe. Ils avoient cependant conservé une ombre d’autorité sur les autres provinces qu’on leur avoit prises ; les Sultans d’Égypte se soumettoient à une espèce d’inauguration de leur part, qui consistoit à revêtir un habillement que ces Khalifes leur envoyoient. Cet usage n’est pas encore aboli ; et le Grand-Seigneur envoie un pareil habillement aux kans de Crimée et aux hospodars de Moldavie et de Valakie, quand il les nomme à ces principautés.
  2. Safet, ville de la Palestine, de moyenne grandeur ; elle a une forteresse qui domine sur le lac de Tibériade ; elle est à 57 degrés 35 minutes de longitude, et 32 degrés 30 minutes de latitude. Aboulféda.
  3. Chakif : Aboulféda fait mention de deux forteresses sous le nom de Chakif, Chakif-Arnoun et Chakif-Tiroun : la première, taillée en partie dans le rocher, est sur l’un des chemins qui conduisent de Seyde à Damas ; c’est de la seconde, appelée Tiroun, qu’il est fait ici mention ; elle est en tirant vers la mer, à l’égard de Safet. Chakif-Arnoun est pareillement loin de la mer, sur la crête du Liban.
  4. Seyde on Sidon, petite ville de la Syrie, sur le bord de la Méditerranée ; elle est à 58 degrés 55 minutes de longitude, et 35 minutes de latitude. Aboulféda.
  5. Tibériade : on a désigné ainsi un canton de la Palestine par le nom de la ville de Tibériade, bâtie sur le penchant d’une montagne et proche le lac de son nom : ce lac a douze milles de long sur six de large ; il est entouré de montagnes. Cette ville étoit fameuse autrefois ; mais Saladin, l’ayant reprise sur les Francs, la fit détruire. Elle doit son nom à l’empereur Tibère. On y trouvoit des fontaines d’eau chaude naturelle qui étoient célèbres pour la guérison de plusieurs maladies. Il n’y a que six milles de Tibériade au puits où Joseph fut mis par ses frères. Aboulféda.
  6. Aamileh, montagne fameuse de la Syrie, qui s’étend vers l’orient et le midi du rivage de la mer jusqu’à Tyr j il y avoit une forteresse sur cette montagne.
  7. Napoulous, ville de la Palestine, qui s’appeloit anciennement Samarie. Jéroboam fit bâtir sur une montagne qui est près de la ville, un temple, pour détourner les dix Tribus d’aller à celui de Jérusalem.
  8. Ascalon, ville de la Palestine sur le bord de la Méditerranée, à six lieues de Gaza ; elle est bâtie sur un rocher, mais elle manque d’un port et d’eau douce : elle fut prise par les Francs l’année 548 de l’hégire, et de J. C. 1153. Elle est à 56 degrés 10 minutes de longitude et 32 degrés 55 minutes de latitude. Aboulféda.
  9. Mosquée Aksa : nom de la mosquée que les Mahométans bâtirent après la prise de Jérusalem sur les anciens fondemens du Temple de Salomon, et sur la pierre où l’on disoit que Jacob avoit parlé à Dieu, et que les Mahométans assurent être celle que ce patriarche nomma la porte du Ciel, après la vision qu’il y avoit eue. Les Chrétiens, après avoir pris Jérusalem sur les Mahométans, plantèrent une croix dorée sur le faîte de ce temple ; mais Saladin, qui reprit cette ville, la fit ôter. D’Herbelot, Bib. orient.
  10. Kharesmiens, peuple du Khouaresm ; ce pays est situé en partie en deçà du Gihon ou de l’Oxus, du côté du Khorassan, et en partie au-delà, en confinant au Mawaralnahar ou à la Transoxane ; il est borné à l’occident et au septentrion par le Turquestan, par la Transoxane à l’orient, et par le Khorassan au midi ; il est éloigné de cinq ou six journées de l’embouchure de l’Oxus, et l’on ne trouve point de villes dans cet intervalle ; de vastes déserts l’environnent, et le climat est très-froid. Après plusieurs révolutions ces provinces sont tombées sous la domination des Usbrks, et font présentement partie de leurs États. D’Herbelot. Aboulféda.
  11. Gaza, ville de la Palestine, près de la Méditerranée ; son territoire est très-fertile, surtout en palmiers : elle est à 56 degrés 10 minutes de longitude, et 32 degrés de latitude. Aboulfèda.
  12. Hemesse ou Hems, ville ancienne et une des principales de la Syrie ; elle est située dans une plaine, et n’est éloignée du fleuve Oronte que d’un mille ; son territoire est le plus fertile de toute cette province. Elle est à 60 degrés 20 minutes de longitude et 34 degrés 20 minutes de latitude. Aboulfèda.
  13. Karak ou Kerek, ville célèbre, située sur les confins de la Syrie du côté où elle est jointe à l’Arabie pétrée ; cette ville avoit autrefois une forteresse imprenable et étoit une des clefs de la Syrie : elle est à 56 degrés 50 minutes de longitude, et 31 degrés 30 minutes de latitude. Aboulféda.
  14. Le château du Sultan : c’est le château du Caire, que le Sultan Saladin fit construire des pierres qu’il tira de la démolition de plusieurs petites pyramides qui étoient proche de l’ancienne Memphis, vis-à-vis le vieux Caire, ou sont encore aujourd’hui quelques grandes pyramides. Les Pachas, gouverneurs de l’Épypte, font leur résidence dans ce château, qui est situé au bas de la montagne de Josef.
  15. Beit-Djebril, petite ville entre Jérusalem et Gaza.
  16. Gaur, pays creux que traverse le Jourdain depuis le lac de Tibériade jusqu’à la Mer Morte.
  17. Belka ou Al-Belkaa, est une contrée au-delà du Jourdain.
  18. Essalib ou, selon quelques auteurs, Essolet : c’est un châtrau près du Jourdain et au-delà, de même qu’Adjelonn.
  19. Balbek ou Héliopolis, ville de Syrie, fameuse par les ancien monumens qui s’y trouvent encore ; son territoire est un des plus fertile de cette province : elle est située à 60 degrés de longitude et 35 degrés 50 minutes de latitude. Aboulféda.
  20. Bamlé. Reml signifie sable. Ramlé est une ville à quelques lieues de Jaffa, ou de Joppé, sur le chemin de Jérusalem.
  21. Ayant appris à Damas. L’Historien Makrizi, dans su description de l’Égypte, dit que l’année de l’hégire 647 et de J.-C. 1249, l’Empereur envoya un ambassadeur au Sultan Nedjm-Eddin, qui pour lors étoit malade à Damas ; que cet ambassadeur, qui. étoit travesti en marchand, fit part au Sultan, au nom de son maître, des préparatifs du Roi de France contre l’Égypte : le texte porte Imperador el Alamanié, Empereur des Allemands ; mais il ajoute qu’il résidoit dans l’île de Sicile.
  22. Achmoum-Tanah ou Achmoum, ville sur le bord du Nil, et capitale d’une des provinces de l’Égypte appelée Dahkalié : elle est à 54 degrés de longitude et 31 degrés 54 minutes de latitude. Aboulféda.
  23. À qui il étoit dû. C’est un point de la loi de Mahomet, de payer ses dettes avant que de mourir ; et ceux qui parmi eux se piquent de rigidité n’y manquent jamais.
  24. Le sentiment des Chronologistes sur l’année de Jésus-Christ qui répond à celle de l’hégire étant partagé, il n’est pas étonnant que Joinville et Makrizi ne soient pas d’accord : Joinville fixe l’expédition de S. Louis à l’année de J. C. 1254, et Makrizi à l’année de l’hégire 647, année qui, selon les tables de Gravius que j’ai suivies, répond à celle J. C. 1249.
  25. Damiette. La ville de Damiette est placée un peu au-dessus d’une des embouchures du Nil : ce fleuve à Schatnouf, ville au-dessous du Caire, se divise en deux grandes branches ; la branche occidentale va à Rosette, et de là se jette dans la mer ; quand la branche orientale est parvenue à Diewdjer, petite ville située presque vis-à-vis Mansoura, elle se subdivise encore en deux autres branches ; la plus orientale des deux coule à Achmoum-Tanah, et de là va se jeter dans le lac de Tinnis, qui se décharge dans la mer ; l’autre, que l’on peut nommer occidentale, relativement à la précédente, prend son cours entre Damiette et ce que l’on nomme le Gizé de Damiette, sur la rive occidentale : ce terme arabe signifie extrémité, angle, côte, rive. Damiette, suivant cette description, se trouve située entre ces deux dernières branches du fleuve.

    Cette ville avant l’expédition de S. Louis avoit déjà été prise plusieurs fois ; les Empereurs Grecs s’en étoient rendus maîtres l’année de l’hégire 121 et de J. C. 738, et l’année de l’hégire 238 et de J. C. 852 ; le fils de Roger, Roi de Sicile, la prit l’année de l’hégire 550 et de J. C. 115S.

    Les princes croisés, l’an de l’hégire 565 et de J. C. 1169, sous le règne de Salah-uddin ou Saladin, l’assiégèrent durant cinquante-cinq jours sans pouvoir s’en rendre maîtres ; leur flotte, selon Makrizi, étoit composée de douze cent voiles : enfin l’année de l’hégire 615 et de J. C. 1218, trente-un ans avant l’arrivée de S. Louis en Égypte, Damiette fut assiégée par les Princes croisés sous le règne du Sultan Melikul-Adul, père de Nedjm-Eddin : leur armée, selon Makrizi, étoit de soixante-dix mille hommes de cavalerie et de quatre cent mille d’infanterie ; ils débarquèrent vis-à-vis Damiette, à cette terre que l’on appelle le Gizé de Damiette. C’est le même endroit où S. Louis trente-un ans après fit sa descente ; ce qui le prouve, c’est que ce Prince mit pied à terre à la même plage où étoit campé l’Émir Fakreddin ; or cet émir plaça son camp sur cette rive du Delta, nommé le Gizé de Damiette, dont S. Louis se trouva le maître par la retraite du général Égyptien. Pour revenir au premier siège de Damiette par les Croisés, dès qu’ils furent débarqués, ils entourèrent leur camp d’un fossé profond, et le revêtirent d’une forte palissade ; il y avoit à l’embouchure du Nil, de chaque côté, une tour défendue par une nombreuse garnison ; l’on tendoit une grosse chaîne de fer entre ces deux tours, qui empêchoit les vaisseaux d’entrer dans le Nil. Les Croisés assiégèrent la tour qui étoit du côté de leur camp, c’est-à-dire, la tour occidentale ; s’en rendirent les maîtres, et rompirent la chaîne. Le fils du Sultan, qui étoit campé proche Damiette, fit construire un pont à l’embouchure du Nil, pour empêcher l’entrée des vaisseaux ; mais les Chrétiens rompirent le pont : pour lors il résolut de combler tout-à-fait l’embouchure du fleuve, il fit couler à fond plusieurs gros bateaux ; par ce moyen l’entrée en devint impraticable : enfin, après bien des succès differens et un siège de seize mois et vingt-deux jours, les Francs emportèrent cette place d’assaut, l’année de l’hégire 616, et de J. C. 1210. Cette année de l’hégire 616 fut fatale aux Musulmans ; les Francs d’un côté et Djenghis-Khan de l’autre, en firent périr un nombre infini par l’épée ; celui des prisonniers ne fut pas moins considérable. Trois années et quatre mois après, le Sultan reprit Damiette par composition et cette place resta au pouvoir des Égyptiens jusqu’à ce que S. Louis s’en empara, l’an de l’hégire 647, et de J. C. 1249

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    Deux années après le départ de S. Louis, sous le règne de Maazeddin-Aibek le Turcoman, premier sultan de la dynastie des Mameluks-Baharites, ou Turcs, le bruit ayant couru que les Francs menaçaient une seconde fois l’Égypte, l’on résolut de détruire Damiette ; cette place fut rasée de façon qu’il n’en resta aucun vestige, excepté la grande mosquée. La ruine de Damiette ne rassura pas les Égyptiens ; et onze années après, sous le règne de Bibars-Elbondukdari, on combla l’embouchure du Nil, afin que la flotte des Francs ne pût pas remonter ce fleuve : depuis ce temps-là les vaisseaux ne peuvent plus entrer dans le Nil, et sont obligés de mouiller au large, hors de l’embouchure ; ils chargent et déchargent les marchandises par le secoui-s des bateaux plats, dont la construction a été introduite pour cet effet.

    La ville de Damiette qui subsiste aujourd’hui, fut bâtie après la ruine de l’ancienne ; elle est un peu au-dessus du même côté ; elle est devenue avec le temps, par son commerce, une des villes les plus considérables de l’Égypte, et l’abord des navires de toutes les nations : elle est à 49 degrés 35 minutes de longitude et 31 degrés 21 minutes de latitude. L’ancienne ville pouvoit être plus au nord de 2 minutes.

  26. Bateau de guerre : le terme arabe signifie proprement bateau à artifice, on se servoit sans doute de ces bateaux pour mettre les matières du feu grégeois et les machines propres à le lancer : Makrizi dans l’histoire du premier siège de Damiette, parle beaucoup de ces brûlots, et dit même que les Musulmans s’en servoient pour mettre le feu aux vaisseaux des Chrétiens.
  27. Esclaves Baharites. Melikul-Salih-Nedjm-Eddin, fils de Melikul-Kamil, le pénultième des princes de la dynastie des Eioubites, fraya, pour ainsi dire, le chemin du trône à ces esclaves. Ce Prince assiégeait Napoulous ; ses troupes l’abandonnèrent lâchement ; les esclaves Baharites soutinrent seuls le choc de l’ennemi, et donnèrent le temps à Nedjm-Eddin de se sauver. Depuis cet instant, ce prince leur donna toute sa confiance : appelé peu de temps après par les Égyptiens pour être leur Sultan à la place de son frère Melikul-Adil-Seif-Eddin, il combla de bienfaits ces esclaves et les éleva aux premières dignités de l’État. Il quitta le château, résidence ordinaire des Sultans, pour venir habiter celui qu’il avait fait construire dans une petite île nommée Raoudah, vis-à-vis le vieux Caire ; les esclaves Baharites en eurent la garde ; et c’est de là qu’ils prirent le nom de Baharites ou Maritimes, les Arabes donnant le nom de mer aux grands fleuves comme à la mer même. L’historien Makrizi dit que ces Esclaves ou Mamelucs baharites étaient au nombre de huit cents lors de l’expédition de S. Louis : ce furent eux qui, à la journée de la Mansoura, repoussèrent ce Prince, qui était déjà parvenu jusques au palais du Sultan : ils contribuèrent beaucoup à la dernière victoire que remportèrent les Égyptiens contre S. Louis : aussi le même historien remarque que, depuis ces deux, batailles, leur nom et leur pouvoir augmentèrent beaucoup. Peu de temps après ils assassinèrent Touran-Chah, dernier prince de la dynastie des Eioubites, et s’emparèrent du trône. Azeddin-Aibegh le Turcoman fut le premier qui y monta, et prit le nom de Melikulmuez. Chegeret-Eddur, son épouse, l’ayant fait assassiner, son fils âgé de douze ans occupa sa place et ne régna que deux ans. Khotouz lui succéda. Bibars-Elbondukdari, le même qui à la tête de tous les Mamelucs baharites chargea avec tant de fureur la cavalerie française qu’il l’obligea d’abandonner la Mansoura, monta sur le trône l’année 658 de l’hégire, et de J. C. 1289, et prit le nom de Melikuldaher ; après un règne glorieux de dix-sept ans il mourut à Damas. Cette dynastie régna en Égypte et en Syrie pendant cent trente-six années, et eut vingt-sept sultans. Les Mamelucs baharites étaient Turcs d’origine, et avoient été vendus au sultan Nedjm-Eddin par des marchands syriens. Les esclaves ou Mamelucs Circassiens les détrônèrent à leur tour l’année de l’hégire 784, et de J. C. 1382, et commencèrent une nouvelle dynastie, qui posséda l’Égypte jusqu’à la conquête de ce royaume par le sultan Selim Empereur des Turcs, l’an de l’hégire 923, et de J. C. 1571.
  28. Fariskour, ville située sur la rive orientale du Nil, à treize milles de Damiette.
  29. La Chaire : c’étoit la coutume depuis Mahomet, d’assembler le peuple dans les mosquées pour lui annoncer quelque événement intéressant ; ses successeurs l’avoient toujours pratiquée.
  30. Charmesah, ville située sur la rive orientale du Nil, à quarante-trois milles de Damiette.
  31. Bermoun, petite ville entre Damiette et la Mansoura, éloignée de douze milles de Mansoura,
  32. Mansoura, ville d’Égypte située sur le Nil, presque vis-à-vis Djewdjer, dans l’endroit où la branche orientale de ce fleuve est subdivisée en deux branches, dont l’une va à l’occident de Damiette, et l’autre à Achmoum. Le sultan Melikul-Kamil, après la prise de Damiette par les Croisés, l’an de l’hégire 616, et de J.C. 1219, fit bâtir cette ville, qui se trouve entre le Caire et Damiette, afin d’empêcher les Francs d’avancer davantage dans l’Égypte. Elle est à 53 degrés 30 minutes de longitude, et 30 degrés 35 minutes de latitude. Makrizi. Aboulféda.
  33. Le grand Bairam le premier de la lune de Chewal, fut le jeudi 6 janvier 1250.
  34. Les Égyptiens sont encore aujourd’hui d’habiles nageurs, et on leur voit faire des choses extraordinaires en ce genre.
  35. Bras à’Achmoum. Voyez la note sur la ville de Damiette, ci-devant page 15.
  36. Séparée. Joinville parle d’un camp séparé de celui du Roi, et qui était gardé par le comte de Bourgogne.
  37. pigeon. Cette coutume est très-ancienne dans l’Orient ; il n’y a pas quarante ans que cet usage subsistait encore à Alep ; et des pigeons envoyés d’Alexandrette à Alep, apprenaient l’arrivée des vaisseaux. Cet usage est entièrement aboli.
  38. Husn-Keifa, ville de Diarbekir, située sur le bord du Tigre, dans la péninsule Ibnomar ou Miafarikein. Aboulféda.
  39. Haute crue. Comment Makrizi peut-il mettre que le Nil étoit dans sa plus haute crue, puisque l’on étoit au 8 de février, et que ce fleuve n’est dans cet état que dans le mois de septembre ? La date est juste, et cet auteur est d’accord avec Joinville, qui cite le même événement un jour de carême-prenant ; c’étoit le mardi gras.
  40. Méhalé est une des principales villes du Delta, située à peu de distance de la grande branche orientale du Nil. Il y a plusieurs canaux entre le Nil et Méhalé.
  41. Les Français offrirent de rendre Damiette. Je reviens encore à l’expédition des Croisés contre l’Égypte, en l’année de l’hégire 616 ; elle ressemble en bien des circonstances à celle de S. Louis : Damiette fut d’abord prise par les Chrétiens ; les deux armées franques campèrent au même endroit ; la communication entre Damiette et leur camp fut interrompue ; elles furent toutes les deux réduites à la dernière extrémité, et ces deux guerres finirent également par la reddition de Damiette. Pour en mieux juger, il faut voir le détail que fait Makrizi de cette guerre, qui dura depuis l’année 616 jusqu’en 618.

    Le sultan Melikul-Kamil, après la prise de Damiette par les Croisés, se retira à deux journées de cette ville, et campa à l’angle formé par la branche orientale d’Achinoum, où il bâtit ensuite la ville de Mansoura ; les princes croisés quittèrent les plaines de Damiette, et vinrent camper vis-à-vis l’armée du Sultan, de l’autre côté de la branche d’Achmoum : la communication entre l’armée Chrétienne et Damiette ayant été bientôt interrompue, les Croisés offrirent de rendre cette ville, à condition qu’on leur céderoit Jérusalem, Ascalon et Tibériade ; proposition qui fut rejetée : ils se trouvèrent dans le plus grand danger ; le Sultan fit passer de nuit des troupes par le bras d’Achmoum ; ces troupes firent une saignée sur le bord du Nil, qui était dans sa plus haute crue ; tout le camp des Croisés fut inondé, il ne leur resta qu’une chaussée étroite ; pour lors le Sultan fit jeter des ponts sur la branche d’Achmoum, et fit passer des troupes qui se saisirent de la chaussée : les Croisés brûlèrent leurs tentes, leurs machines de guerre, et voulurent prendre la route de Damiette, mais il leur fut impossible d’avancer ; ils offrirent de rendre cette ville, et la pais fut conclue, à cette condition, l’année 618 de l’hégire et de J. C. 1221. L’on ne peut pas douter que l’armée de S. Louis ne fût campée au même endroit où l’étoit celle des Croisés, trente-un ans auparavant, c’est-à-dire, proche l’entrée du canal d’Achmoum ; puisqu’avec des machines de guerre les Français jetaient des pierres dans le camp des Musulmans, qui étaient à Mansoura ; le bras d’Achmoum séparait les deux armées.

  42. La nuit du mardi. Joinville date cet événement un mardi au soir après l’octave de Pâques.
  43. Le poëte fait ici allusion à la prison où S. Louis fut mis, et à l’eunuque qui le gardoit.
  44. Le roi de France. Les Égyptiens se repentirent d’avoir laissé échapper ce prince de leurs mains ; le bruit courut plusieurs fois qu’il méditoit de nouveau de porter la guerre en Égypte. Makrizi, dans son livre de la description de ce royaume, dit que ce bruit se renouvela sous le règne de Bibars-Elbondukdari ; ce Sultan assembla son conseil, et il fut résolu, pour être à portée de secourir la nouvelle Damiette qui venoit d’être bâtie proche l’ancienne, qui avoit été ruinée, de construire un pont depuis Kiloub jusqu’à cette ville : Kiloub est un village éloigné de Damiette de deux jours de marche ; quand le Nil est dans sa hauteur, les chemins, depuis ce village jusqu’à cette ville, sont impraticables. L’émir Achoub, un des principaux Mamelucs, eut la direction de cet ouvrage ; trente mille hommes furent employés à la construction de ce pont, et six cents bœufs transportoient les terres et les matériaux : le pont fut achevé en un mois ; il avoit de longueur deux journées de marche, et six cavaliers pouvoient y passer de front. Au reste ce pont ne devoit pas être fort élevé, puisqu’il n’étoit pas bâti sur le Nil, où il eut été impossible d’en construire ; ce qui prouve qu’il étoit bâti sur les terres, c’est qu’il ne devoit servir que dans l’inondation : c’étoit plutôt une chaussée qu’un pont ; elle étoit assez élevée pour être à l’abri du débordement du Nil, On en construit encore aujourd’hui de pareilles, pour empêcher qu’un terrain ne soit inondé.
  45. Munkir et Nakir : Ce sont deux anges qui, selon la croyance des Musulmans, interrogent le mort aussitôt qu’il est dans le tombeau ; ils commencent l’interrogation par ces paroles : « Qui est ton Seigneur ? et, qui est ton Prophète ? »
  46. Et artificieux. Il est honteux pour Makrizi, historien d’ailleurs assez fidèle, de s’être laissé séduire par l’aversion qui règne ordinairement chez les Musulmans contre les Chrétiens. Aboul-Mouassen, autre auteur musulman, rend plus de justice à S. Louis ; voici le portrait qu’il fait de ce prince : « Le roi de France étoit d’une belle figure ; il avoit de l’esprit, de la fermeté et de la religion : ses belles qualités lui attiroient la vénération des Chrétiens, qui avoient en lui une extrême confiance. » (Voyez l’extrait de cet historien, ci-après page 43).