Marane la passionnée/07

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Éditions des « Bonnes Soirées » (p. 79-91).

VII


Nous recevions d’excellentes nouvelles d’Évariste. Il nous affirmait, dans chacune de ses lettres, qu’il ne savait ce qui lui était arrivé lors de son séjour à la maison. Il prenait même la chose en plaisantant et me recommandait de refréner mon imagination.

Il nous disait bien la vérité, parce que le vénérable ecclésiastique chez qui il était à demeure, dans les lignes qu’il écrivait à ma mère, le confirmait. Il avait été mis au courant de l’intempérance soudaine de mon frère et il s’en était étonné grandement. Il prétendait qu’il avait dû subir une mauvaise influence.

Je connaissais l’influence, mais maman ne voulait pas encore se rendre à l’évidence. Elle ne croyait pas Chanteux capable de tant de noirceur, ou bien, obligée de supporter cet homme qui tenait les rênes de notre vaste exploitation, voulait-elle s’illusionner sur son cœur et son caractère.

J’avais deux problèmes à résoudre : le renvoi de Chanteux et mon mariage.

La tâche était lourde pour moi, et j’avais beau me creuser l’esprit, aucune solution ne me parvenait.

Naturellement, je n’allais plus chez les Cordenec, estimant que ces gens étaient de connivence avec Chanteux. J’échangeais de temps en temps un mot avec Jean-Marie, au hasard des rencontres, mais je ne possédais plus cet élan, cette confiance, qui m’avaient dirigée vers lui, comme vers un jeune frère.

La fermière me jetait un regard hostile parce que ses rêves ambitieux étaient brisés et Jean-Marie était devenu très timide.

Maman me reprochait mon escapade lors de mon séjour chez les cousines de Jilique.

Évariste vint nous voir pour les fêtes de fin d’année. Il paraissait plus sérieux et plus ferme. Nous passâmes huit jours délicieux. J’effectuai avec lui de belles promenades par le gel et nous causâmes avec confiance.

Bien qu’il ne voulût dire aucun mal de Chanteux, il s’étonnait du peu de résultat avoué.

Et, quand je lui affirmais que le régisseur avait jeté un ingrédient dans la boisson pour l’enivrer, mon frère s’écriait :

— Que tu es romanesque, Marane.

— Mais non, je vois clair, tout simplement. Si je n’étais pas revenue à temps, quoi qu’en dise maman, tu étais perdu. Il voulait t’abrutir, ronger ta volonté, faire de toi un pauvre être sans consistance.

Évariste restait muet pendant quelques secondes.

— Mais pourquoi ? finissait-il par murmurer.

— Ah ! ça, c’est encore un mystère. Ainsi, mol, il voulait bien que je me marie avec Jean-Marie !

Cette histoire, que j’avais racontée à mon frère, sans perdre de temps, le plongeait dans un étonnement inénarrable. Il me félicitait sur ma révolte, sur mon indignation qu’il partageait. Quant à la gifle lancée à mon page hardi, elle le faisait rire aux larmes.

Mais cette question me préoccupait tant et tant que je lui demandai brusquement un jour :

— Crois-tu que cette aventure stupide empêchera mon mariage plus tard ?

— Tu es folle, me répondit-il en riant, elle est tout à ton honneur.

Je respirai, mais je poursuivis :

— Ce Chanteux cependant, peut l’exagérer et répandre, par exemple, que c’est moi qui ai voulu embrasser Jean-Marie.

— Oh ! quand un prétendant aura causé trois fois avec toi, il ne conservera plus aucun doute sur ton caractère. Crois-moi, on a le bonheur que l’on mérite, et ton mari sera un homme qui t’aimera parce qu’il appréciera tes qualités.

Oh ! comme ces paroles me rassérénèrent ! Il me semblait que du soleil était entré dans mon âme. À peine si je fus triste du départ d’Évariste tellement la vie redevenait claire devant moi.

De nouveau la nature fut la compagne à qui je parlais, à qui je confiais les espoirs de mon cœur et les folies de mon imagination.

Je ne gémissais plus du manque d’amitié. Soutenue par la belle espérance qui luisait au bout de mon chemin, je chantais.

Le froid de janvier n’avait aucune prise sur moi. Le vent pouvait me cingler, et la pluie me piquer de ses aiguilles gelées, je n’y prêtais nulle attention. Mon cœur se réchauffait à la belle flamme qui dansait devant mon avenir. Il s’illuminait de tout son mystère, mais je pressentais que ce mystère contiendrait du bonheur.

À quelques jours de là, vers la mi-janvier, ma mère reçut une lettre de Mme de Jilique. Elle annonçait le mariage de sa fille Jeanne avec M. Renaud de Nadière.

Ah ! quand maman me lut ces lignes, je rugis de colère ! Ainsi, Jeanne se mariait ! Elle avait ri de mon amitié, elle s’en était jouée et elle avait trouvé encore un cœur pour l’aimer !

Je criai à l’injustice ! J’accusai Dieu qui laissait de telles choses s’accomplir.

Je voulais écrire à M. de Nadière, dont je n’avais jamais entendu parler, pour le prévenir qu’il serait malheureux, que jamais Jeanne de Jilique ne serait pour lui bonne ou affectueuse.

— C’est impossible que ce mariage ait lieu, déclarai-je à maman, ce serait un crime de laisser ce pauvre monsieur épouser cette Jeanne si fausse, si fourbe…

— Tu es frénétique ! se révolta maman. Cette jeune fille peut devenir une femme parfaite.

— Non… non, il faut que je prévienne ce fiancé trop bon… trop crédule.

— Je te l’interdis absolument ! cria maman, tout à fait affolée. Si tu te livres à une telle monstruosité, je ne te reverrai de ma vie !

Elle retomba à demi-évanouie sur son fauteuil, tellement l’émotion nouvelle que je lui donnais agissait sur son système nerveux.

Mais ma colère était trop tumultueuse pour s’arrêter.

— Une monstruosité ! ripostai-je scandalisée, tu qualifies ainsi une pareille preuve de dévouement ! Ce monsieur n’aura qu’à me remercier pour ma démarche ! Je lui rends un service signalé.

À mesure que je parlais, je me montais davantage :

— Cesse de dire des énormités, murmura maman.

— Démontre-moi en quoi ce sont des énormités, insistai-je, aveuglée, obéissant à mon seul instinct qui me commandait d’éviter un chagrin semblable à celui que j’avais éprouvé au sujet de Jeanne.

— Il ne faut pas se mêler de ce qui ne vous regarde pas ; Jeanne a plu à ce monsieur, et sans doute ne se conduira-t-elle pas avec lui comme avec toi. Tu sauras plus tard qu’il y a une grande différence entre l’amour et l’amitié.

— Je veux le savoir tout de suite ! interrompis-je avec impétuosité.

— Que tu es peu calme, ma petite fille. Je ne puis rien t’expliquer, parce que ce sont des choses qu’il faut vivre soi-même. L’amour ne se décrit pas, on le subit. Tu as eu de l’affection pour Jeanne, mais elle ne t’aimait pas. À son tour, elle peut aimer son fiancé, et son caractère se transformera pour plaire à celui qu’elle aime.

— Oh ! de fourbe, elle deviendra franche ?

— Cela se peut.

— Jamais ! Ce pauvre malheureux sera condamné à une vie pleine d’embûches et de ruses. Ah ! que je voudrais le connaître !

— Il est probable que tu ne le verras pas de si tôt : ma cousine de Jilique ne nous invite pas à nous rendre au mariage de sa fille. Là encore, tu as agi trop brutalement. C’est une porte qui te sera fermée.

— Plus que jamais, je voudrais connaître ce monsieur, parce que je suis sûre que Jeanne se moquera de ma pauvre amitié. De quoi aurai-je l’air !

J’éclatai brusquement en sanglots, comme si ma « pauvre amitié » était une personne m’inspirant la plus profonde pitié.

— Oh ! gémit maman, que tu es fatigante ! Je n’ai pas assez de ce brouillard maussade, de ce froid extérieur, de mes soucis. Il faut encore que j’aie une fille qui ne veut obéir qu’à ses impulsions, au lieu d’être pondérée, attentive et s’occupant de travaux intéressants.

— Je connais l’antienne ! m’écriai-je sans ménagement. Mais ce n’est pas ce sot mariage qui m’incitera à me perfectionner. Jeanne, qui ne mérite pas son bonheur, se marie ! Alors que moi, si franche, si sincère, si bonne, je n’ai pas le moindre fiancé en vue !

— Sois un peu plus modeste, je t’en prie. Tu es la seule à te trouver ces belles qualités. Puis, qui te dit que Jeanne sera heureuse ? Elle se marie, c’est tout. Son fiancé n’est peut-être pas du tout séduisant, et il est possible qu’il te déplaise.

Ces paroles orientèrent mon esprit vers d’autres horizons. Maman voyait peut-être juste, sauf sur mes qualités que je savais être réelles.

Alors, mon imagination, plus rapide que le vent le plus impétueux, évoqua un M. de Nadière hirsute, tyrannique et sans charmes.

— C’est bien fait ! criai-je soudain en sautant sur mes pieds joints.

— Qu’est-ce qui est bien fait, demanda maman.

— Que ce fiancé ne soit pas agréable et qu’il ne rende pas Jeanne de  Jilique heureuse ; elle ne l’a pas mérité.

— Quelle imagination ! Tu ne sais rien. Puis, sois plus indulgente. Crois-tu, par hasard, que tu aies mérité du bonheur ? Qu’as-tu fait pour cela ?

— J’ai été trahie. On s’est moqué de mon cœur. On a ri de ma tendresse si fervente, si pure. Jeanne n’a-t-elle pas appelé le châtiment par sa cruelle conduite ?

— Comme tu es exagérée !

— C’est-à-dire que je sens et que je souffre plus que d’autres, voilà tout ! Ma mère elle-même ne peut approfondir mon cœur.

Je jetai cette phrase véhémente avec un sanglot. Maman, bouleversée, me regarda ; elle murmura :

— J’ai beau essayer d’arracher de ton âme la violence, l’ardeur, je n’y parviens pas.

— Comment voudrais-tu donc l’en arracher ? Je n’ai eu qu’un exemple : la mer. Je vis avec ses fureurs, sa douceur, son sourire et ses tempêtes. Je suis calquée sur elle.

Ma mère ne me répondit plus rien.

Quelque temps après, cependant, la mer me lassa. J’eusse désiré que notre pays contînt un ruisseau mince, dont j’aurais suivi les rives.

Il me semblait que rien ne devait être plus beau que ce filet d’eau, encaissé entre deux bords fleuris. La mer me paraissait trop puissante, trop écrasante. Je lui sentais une force près de laquelle les hommes n’étaient que des jouets, tandis qu’un joli ruisseau murmurant et serpentant dans un vallon harmonieux, m’attirait maintenant.

J’éprouvais sans doute le regret de ne pouvoir dominer quelque chose, et la pensée de Jeanne de Jilique possédant un mari, un cœur bien à elle, me donnait ces idées.

En somme, j’étais horriblement jalouse de son mariage. Penser qu’elle m’avait causé tant de peine et qu’elle atteignait au but qui hante toute jeune fille, me plongeait dans un désarroi affreux. Je perdais toute ma joie. J’étais obsédée par l’idée de m’en aller loin, de disperser cette révolte sous d’autres cieux.

C’est pourquoi je fus prise de nostalgie de ne pas voir un ruisseau dans nos parages. Il me semblait que sa course douce serait semblable à une belle jeune fille cheminant avec harmonie.

J’aurais voulu être comme elle, humble, nonchalante, et j’avais bien du mal, secouée par mes rébellions intérieures.

Puis, j’eus un jour dix-sept ans.

Je n’en fus pas heureuse. Instinctivement, je détestai les nombres impairs, et ce chiffre dix-sept ne me semblait pas du tout enviable.

J’attendais avec impatience le beau matin de mes dix-huit ans. Il m’arriverait en un printemps pareil à celui-ci, mais j’espérais que ce printemps-là serait le plus beau de toute ma vie.

Je pensais souvent à Jeanne de Nadière. Je me demandai ce que devenait ce couple et s’il était heureux. À ce mot, je sentais une brûlure de jalousie, car je trouvais toujours que Jeanne jouissait d’une félicité imméritée.

J’éprouvais maintenant des velléités de travail, mais je remettais toujours mes débuts au lendemain.

Étais-je devenue plus pondérée ? Je l’ignorais. J’avais toujours ma peine intérieure, celle de n’avoir pas un cœur à moi, alors que cette traîtresse de Jeanne en possédait un.

Je supposais que son mari était riche, qu’ils voyageaient, qu’elle était comblée de cadeaux, de gâteries. Je lisais des romans où les amoureux se faisaient des déclarations, où le mari trouvait toujours sa femme belle.

Je pleurais de rage et d’humiliation.

Parfois aussi, je demandais pardon à Dieu de garder cette rancune au fond de moi, et je me disais que cette souffrance était ma punition.

Je ne regardais plus Jean-Marie, qui, devenant plus fort, travaillait davantage à des labeurs plus durs. Je haussais les épaules au rêve enfantin que j’avais formé et je me jugeais supérieure d’avoir rompu aussi nettement cette amitié.

Je fuyais devant Chanteux, que je méprisais de plus en plus. Il me saluait toujours avec son air faux et c’est à peine si je répondais à son salut.

Maman avait beau me prier d’être plus circonspecte, en vue de mon avenir même, je ne pouvais me retenir de le regarder d’une manière détachée et hautaine.

Pourtant, je le surveillais, je le guettais, parce que lui aussi m’espionnait. Je me cachais pour le surprendre, comprenant confusément qu’il faisait le guet autour de moi. Je savais qu’il aurait eu du plaisir à relever des fautes de tactique (selon son expression), qui auraient nui à un mariage éventuel.

Je crois qu’il contribua beaucoup à me rendre plus posée.

Maman crut que c’était l’âge de raison qui me venait, mais si elle m’avait vue sur les roches, ou dans le parc avec mes chiens, quand je savais le régisseur loin de mes yeux, elle eût été surprise par mes gambades. Non, c’était Chanteux qui me rendait prudente.

J’étais allée me confesser pour Pâques et j’avais décidé de m’humilier totalement devant le Seigneur, en ne célant rien de mes pensées, de mes hypothèses, de mes craintes pour l’avenir.

Je fus très véhémente au sujet de Jeanne de Nadière. J’apportai de la violence à l’accuser, tout en me stigmatisant moi-même de le faire.

Par deux fois, notre excellent curé s’exclama et me pria de parler moins haut.

Je sortis du confessionnal les joues en feu, et comme j’étais la dernière pénitente, M. le curé me rejoignit.

— Mon enfant, mon enfant, que votre cœur ait la paix et que votre imagination se modère. Vous envisagez tout avec excès, et je crains toujours que votre impulsion ne soit funeste. Il faut, à tout prix, refréner, non pas vos sentiments, mais vos instincts, que vous laissez se développer presque à l’état sauvage. Je tremble à l’idée que vous auriez pu détruire le bonheur de votre cousine. Promettez-moi plus de modération dans vos jugements, moins de passion dans vos déductions.

Je dois l’avouer, à ma grande honte, je ne pus admettre les paroles sages de M. le curé. Il me semblait que tout le monde me jugeait mal. Je paraissais agressive, alors que j’implorais la justice, selon moi. Cependant, je me tus.

Quelques jours passèrent, où mon attention fut distraite par des attaques imprévues de Chanteux.

Il me rencontra un après-midi. Son attitude me parut triomphante :

— Eh bien ! Mademoiselle Marane, vous me faites l’effet d’être bien paisible depuis quelque temps. Le printemps est cependant attirant.

— C’est vrai, ripostai-je tranquillement. Il faudra que je me rende dans quelques fermes pour m’informer des travaux.

— Et pour voir si vous y rencontrerez un ami !

Il éclata de rire. Je serrai les dents. Ah ! comme j’aurais voulu être un homme pour enfoncer mon front, tel un bélier, dans les côtes de ce rustre !

Je secouai la tête et je répliquai :

— Vous pratiquez donc toujours les insolences ?

Il ne se formalisa pas et riposta :

— Vous auriez bien voulu m’éloigner d’ici, mais je suis bien rivé à votre sol.

— Évariste reviendra, criai-je, et il sera le maître !

— Heu ! Heu ! Nous verrons cela.

— C’est bien entendu !

— J’ai bien peur qu’il n’arrive un peu tard, goguenarda le régisseur.

Hélas ! je ne savais pas feindre et je montrai ma stupéfaction. Je demandai vivement :

— Et pourquoi sera-t-il tard ? Évariste sera toujours le comte de Caye, propriétaire de ce manoir et de ses terres.

Chanteux eut un rire assez narquois qui m’effraya, mais, cette fois, je n’en laissai rien paraître. Puis, suivant sa manière, il se repentit sans doute de m’avoir parlé ainsi et il me dit, avec un sourire sans réticences :

— J’ai pris plaisir à apeurer Mademoiselle, mais vous avez raison, M. Évariste trouvera la propriété améliorée selon les intentions de Monsieur votre père.

Cette politesse masquait trop soudainement des paroles ambiguës pour qu’elle me rassurât.

Je cherchais à savoir ce que Chanteux pouvait mûrir comme plan.

Bien qu’inquiète, je ne parlai pas de ces choses à ma mère. Je craignais de nouveau sa désapprobation. Cet incident éloigna de mon esprit la pensée du mariage de Jeanne de Jilique.

Je l’oubliai pour surveiller Chanteux avec plus d’attention.

J’allai chez les fermiers quand il en sortait, et je ne pouvais m’empêcher de trouver ceux-ci gênés quand ils me voyaient entrer chez eux.

Ce n’était plus cet accueil cordial qui me plaisait tant.

Il me vint que notre régisseur jouait au maître et je déplorai que maman lui laissât autant d’initiative.

Un jour, ce fut un pur hasard et non une volonté de ma part, je surpris encore une conversation entre maman et lui.

Il parlait.

— Comme régisseur, je n’ai pas l’autorité nécessaire sur les fermiers. Ils voient trop en moi un salarié. Il leur faudrait un vrai maître.

Maman resta quelques instants silencieuse. Je m’imaginai qu’elle devait être prostrée parce qu’elle répliqua, non sans hésitation :

— Évariste devient plus sérieux chaque jour, et, dans quelques années, quand il aura conquis ses diplômes, il aura plus de poids.

— Ne pensez pas à M. Évariste, Madame. Vous connaissez son malheureux penchant.

— Mais, se récria maman, il m’écrit des lettres fort claires à ce sujet ! Son précepteur aussi, et il n’est pas retombé dans ce… dans son intempérance depuis son séjour ici.

— Oh ! Madame, trancha Chanteux impatienté, ne vous leurrez pas. M. Évariste est ravi de ne plus être sous vos yeux, et dans ses moments de lucidité, il vous écrit tout ce qu’il veut.

— Mais son vénérable précepteur ne pourrait me tromper ! Il atteste que mon fils se conduit bien, qu’il travaille on ne peut mieux et que sa volonté se développe.

Chanteux eut un rire sarcastique que j’entendis en frémissant.

— Pauvre Madame ! dit-il d’un ton protecteur. Mais le précepteur de M. Évariste a tout intérêt à vous laisser croire ces choses ; il a une rente sérieuse avec son pensionnaire.

— Oh ! se rebella maman, ce digne prêtre ne me mentirait pas !

— Sachez que l’intérêt gouverne le monde, Madame, prononça Chanteux d’un air doctoral.

Il y eut quelques instants de silence durant lesquels je réprimai ma rage. J’aurais voulu battre cet homme abominable. Mais comme je tenais à entendre la suite de cet entretien, je me dominai de mon mieux.

J’étais convaincue que mon frère était sauvé de ce vice affreux. Maman et moi l’avions supplié de ne pas revenir au manoir tant que Chanteux ne s’en absenterait pas, et il avait obéi à ce désir.

Maman reprit faiblement, si faiblement que je ne l’entendis qu’avec peine :

— Si Évariste devient vraiment un incapable, j’espère que ma fille trouvera un mari qui nous secondera.

Mlle Marane ! Qui voulez-vous qu’elle épouse, Madame ? Sa dot sera mince et sa réputation est assez mal en point.

— Mon Dieu ! murmura ma mère.

Mlle de Caye a usé de trop de liberté. Elle court les chemins, vous le savez, elle fraternise trop avec les ouvriers agricoles, ce qui n’est pas de bon goût.

— Elle n’est pas familière ! s’écria maman pour ma défense.

Chanteux continua, dédaigneux :

— Quel est le châtelain de bon renom qui voudra se charger d’une jeune fille aussi indisciplinée, qui promet de devenir une jeune femme des plus indépendantes ? La mère de Jean-Marie, une de vos fermières dévouées, m’a mis au courant de la familiarité qui existait entre Mademoiselle et son fils. Vous l’ignoriez sans doute ? Ah ! le nom que porte Mlle de Caye ne l’arrête pas !

— Taisez-vous ! cria maman comme une lionne. Ma fille a giflé ce jeune garçon qui s’était permis d’être familier.

— Et vous trouvez, Madame, que ce n’est pas une grande faute d’avoir joué du cœur neuf d’un charretier ?

— Ah ! protesta ma mère d’une voix défaillante, la haute pureté de cette enfant n’a pas été comprise ; elle a voulu élever jusqu’à elle ce petit paysan et elle a été trahie.

Maman était vaincue, car je n’entendis plus que des sanglots et je me sauvai.

J’étais dans un état indescriptible. J’aurais tué Chanteux ! Je courus comme une folle dans le parc. Tous les supplices, je les évoquais pour cet homme sans entrailles qui torturait ma mère. Que j’avais été mal inspirée de me lier d’amitié avec Jean-Marie ! Je ne savais pas alors que Chanteux avait dicté une conduite aux fermiers et j’étais tombée dans leurs pièges.

Heureusement, Dieu m’avait éclairée à temps. Mes yeux se dessillaient tous les jours davantage. Mais que faire ?

J’avais pris le parti de ne plus causer de ces choses avec maman. Je la sentais démoralisée et je ne pouvais pas retourner sans cesse le fer dans la plaie. Il fallait que je fusse sûre d’une solution. Chanteux devait être pris dans ses propres filets. Je ne savais pas trop à quoi il voulait aboutir, mon expérience étant limitée, et la pensée de certaines ambitions absolument absente de mon esprit. Je pressentais un danger, mais lequel ? Je cherchais.

Je suppliai Dieu de m’éclairer.

Je ne croyais pas un mot de ce qu’avançait Chanteux au sujet de mon frère. J’étais persuadée que c’étaient les manœuvres du régisseur qui avaient transformé Évariste en un jeune intempérant.

Je devinais que le plan diabolique de ce misérable était tracé et qu’il avait voulu garder son jeune maître sous sa dépendance.

Je ne croyais pas davantage aux exagérations de la fermière me concernant. Jean-Marie m’avait révélé le fond de la trame.

Mais j’étais résolue, maintenant, à garder ces ténèbres en moi.

Je ne revins qu’à la nuit, oubliant tout à fait, dans le feu de mes réflexions, que cette rentrée tardive pouvait servir les menées de notre régisseur.

Toute candeur, je pénétrai dans la chambre de ma mère, après avoir péniblement amené un sourire sur mes lèvres.

— Oh ! Marane, quelle heure insensée ! Il va être 19 heures, et voici un après-midi que tu es hors de la maison !

— Baste ! ripostai-je d’un air faussement insouciant, c’est l’été et il faut en jouir !

— Quand seras-tu plus consciente de tes devoirs ? s’écria maman. Ainsi, j’ai fait une promenade, aujourd’hui, me sentant moins fatiguée ; je t’ai appelée, mais tu ne m’as pas répondu. Où te cachais-tu ?

— Je ne me cache jamais, répondis-je avec hauteur ; sans doute étais-je trop loin ?

Il était certain que j’eusse été en peine de raconter ma promenade. Mes pensées avaient été tellement tumultueuses que j’avais erré au hasard des chemins. J’avais contemplé la mer sans la regarder, j’avais gravi des roches sans les voir. Ma tête, bourdonnante des paroles entendues, n’avait pu apprécier ni le temps ni les paysages.

— J’aurais voulu me promener avec toi, reprit maman, mais, encore une fois, tu t’es dérobée.

— Je ne le savais pas, sans quoi je me serais empressée.

Maman me regarda, étonnée par cette prévenance. J’avoue que j’avais grand’pitié d’elle. De son côté, je m’apercevais qu’elle m’en voulait quelque peu, et cependant, dans sa tendresse maternelle, elle me cachait l’entretien qu’elle avait eu.