Marc Aurèle ou La fin du monde antique/Chapitre III

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CHAPITRE III.


LE RÈGNE DES PHILOSOPHES.


Jamais on n’avait vu jusque-là le problème du bonheur de l’humanité poursuivi avec autant de suite et de volonté. L’idéal de Platon était réalisé : le monde était gouverné par les philosophes. Tout ce qui avait été à l’état de belle phrase dans la grande âme de Sénèque arrivait à être une vérité. Raillée pendant deux cents ans par les Romains brutaux[1], la philosophie grecque triomphe à force de patience[2]. Déjà, sous Antonin, nous avons vu des philosophes privilégiés, pensionnés[3], jouant presque le rôle de fonctionnaires publics[4]. Maintenant, l’empereur en est, à la lettre, entouré[5]. Ses anciens maîtres sont devenus ses ministres, ses hommes d’État. Il leur prodigue les honneurs, leur élève des statues, place leurs images parmi ses dieux lares, et, à l’anniversaire de leur mort, va sacrifier sur leur tombe, qu’il tient toujours ornée de fleurs[6]. Le consulat, jusque-là réservé à l’aristocratie romaine, se voit envahi par des rhéteurs, par des philosophes. Hérode Atticus, Fronton, Junius Rusticus, Claudius Severus, Proculus, deviennent consuls ou proconsuls à leur jour[7]. Marc-Aurèle avait, en particulier, pour Rusticus l’affection la plus tendre ; il le fit deux fois consul, et toujours il lui donnait l’accolade avant de la donner au préfet du prétoire. Les importantes fonctions de préfet de Rome furent, durant des années, comme immobilisées entre ses mains[8].

Il était inévitable que cette faveur subite, accordée par l’empereur à une classe d’hommes où se mêlaient l’excellent et le méprisable, amenât bien des abus. De toutes les parties du monde, le bon Marc-Aurèle faisait venir les philosophes en renom[9]. Parmi les orgueilleux mendiants, vêtus de souquenilles trouées, que ce large appel mit en mouvement, il y avait plus d’un homme médiocre, plus d’un charlatan[10]. Ce qui implique une profession extérieure[11] provoque toujours la comparaison entre les mœurs réelles et celles que l’habit suppose[12]. On accusait ces parvenus d’avidité, d’avarice, de gourmandise, d’impertinence, de rancune[13]. On souriait parfois des faiblesses que pouvait abriter leur manteau. Leurs cheveux mal peignés, leur barbe, leurs ongles étaient l’objet de railleries[14]. « Sa barbe lui vaut dix mille sesterces, disait-on ; allons ! il faudrait aussi salarier les boucs[15]. » Leur vanité donnait souvent raison à ces plaisanteries. Peregrinus, se brûlant sur le bûcher d’Olympie, en 166[16], montra jusqu’où le besoin du tragique pouvait mener un sot, infatué de son rôle et avide de faire parler de lui.

Leur prétention à se suffire absolument prêtait à de vives répliques[17]. On se racontait le mot attribué à Démonax sur Apollonius de Chalcis, partant pour Rome avec toute une suite : « Voici venir Apollonius et ses Argonautes[18]. » Ces Grecs, ces Syriens, courant à l’assaut de Rome, semblaient partir pour la conquête d’une nouvelle toison d’or. Les pensions et les exemptions dont ils jouissaient faisaient dire qu’ils étaient à charge à la république, et Marc-Aurèle fut obligé de se justifier sur ce point[19]. On se plaignait surtout qu’ils maltraitassent les particuliers. Les insolences ordinaires aux cyniques ne justifiaient que trop ces accusations. Ces misérables aboyeurs n’avaient ni honte ni respect, et ils étaient fort nombreux.

Marc-Aurèle ne se dissimulait pas les défauts de ses amis ; mais sa parfaite sagesse lui faisait faire une distinction entre la doctrine et les faiblesses de ceux qui l’enseignent[20]. Il savait qu’il y avait peu ou point de philosophes pratiquant vraiment ce qu’ils conseillaient. L’expérience lui avait fait connaître que la plupart étaient avides, querelleurs, vains, insolents, qu’ils ne cherchaient que la dispute et n’avaient qu’un esprit d’orgueil, de malignité, de jalousie[21]. Mais il était trop judicieux pour attendre des hommes la perfection. Comme saint Louis ne fut pas un moment troublé dans sa foi par les désordres des clercs, Marc-Aurèle ne se dégoûta jamais de la philosophie, quels que fussent les vices des philosophes. « Estime pour les vrais philosophes ; indulgence exempte de blâme pour les philosophes prétendus, sans d’ailleurs être jamais leur dupe », voilà ce qu’il avait remarqué dans Antonin[22] et la règle qu’il observa lui-même. Il allait écouter, dans leurs écoles, Apollonius, Sextus de Chéronée, et ne se fâchait pas qu’on rît de lui[23]. Comme Antonin, il avait la bonté de supporter les rebuffades de gens vaniteux et mal élevés, que ces honneurs, exagérés peut-être, rendaient impertinents[24]. Alexandrie le vit marcher dans ses rues sans cour, sans garde, vêtu du manteau des philosophes et vivant comme l’un d’eux[25]. À Athènes, il institua des chaires pour toutes les sciences[26], avec de forts traitements[27], et il sut donner à ce qu’on peut appeler l’université de cette ville un éclat supérieur encore à celui qu’elle tenait d’Adrien[28].

Il était naturel que les représentants de ce qu’il y avait encore de ferme, de dur et de fort dans l’ancien esprit romain éprouvassent quelque impatience devant cet envahissement des hautes places de la république par des gens sans aïeux, sans audace militaire, appartenant le plus souvent à ces races orientales que le vrai Romain méprisait. Telle fut, en particulier, la position que prit, pour son malheur, Avidius Cassius, vrai homme de guerre et homme d’État, homme éclairé même et plein de sympathie pour Marc-Aurèle, mais persuadé que le gouvernement exige tout autre chose que de la philosophie[29]. À force d’appeler l’empereur, en souriant, « une bonne femme philosophe[30] », il se laissa entraîner à la plus funeste des pensées, à la révolte. Le grand reproche qu’il adressait à Marc-Aurèle[31] était de confier les premiers emplois à des hommes qui n’offraient de garanties ni par leur fortune, ni par leurs antécédents, ni même quelquefois par leur éducation, tels que Bassæus et Pompéien. Le bon empereur poussa, en effet, la naïveté jusqu’à vouloir que Pompéien épousât sa fille Lucille, veuve de Lucius Verus, et jusqu’à prétendre que Lucille aimât Pompéien, parce qu’il était l’homme le plus vertueux de l’empire. Cette idée malheureuse fut une des principales causes qui empoisonnèrent son intérieur ; car Faustine appuya la résistance de sa fille, et ce fut un des motifs qui la jetèrent dans l’opposition contre son mari[32].

Si Marc-Aurèle n’avait uni à sa bonté un rare degré de sens pratique, son engouement pour une classe de personnes, qui ne valait pas toujours ce que sa profession faisait supposer, l’eût entraîné à des fautes. La religion a eu ses ridicules ; la philosophie a eu les siens. Ces gens qui couvraient les places publiques, armés de gourdins, étalant leurs longues barbes, leurs besaces et leurs manteaux râpés, ces cordonniers, ces artisans qui abandonnaient leur échoppe pour mener la vie oisive du cynique mendiant, excitaient chez les gens d’esprit la même antipathie qu’excita plus tard dans la bourgeoisie bien élevée le capucin vagabond[33]. Mais, en général, malgré le respect un peu exagéré qu’il avait a priori pour le costume des philosophes, Marc-Aurèle portait dans le discernement des hommes un tact fort juste[34]. Tout le groupe des sages qui se serraient autour du pouvoir présentait un aspect très vénérable ; l’empereur les envisageait moins comme des maîtres ou des amis que comme des frères, qui lui étaient associés dans le gouvernement. Les philosophes, comme l’avait rêvé Sénèque, étaient devenus un pouvoir de l’État, une institution constitutionnelle en quelque sorte, un conseil privé dont l’influence sur les affaires publiques était capitale.

Ce curieux phénomène, qui ne s’est vu qu’une fois dans l’histoire, tenait certainement au caractère de l’empereur ; mais il tenait aussi à la nature de l’empire et à la conception romaine de l’État, conception toute rationaliste, où ne se mêlait aucune idée théocratique. La loi était l’expression de la raison ; il était donc naturel que les hommes de la raison arrivassent un jour ou l’autre au pouvoir. Comme juges des cas de conscience, les philosophes avaient un rôle en quelque sorte légal[35]. Depuis des siècles, la philosophie grecque faisait l’éducation de la haute société romaine : presque tous les précepteurs étaient grecs ; l’éducation se faisait toute en grec[36]. La Grèce ne compte pas de plus belle victoire que celle qu’elle remporta ainsi par ses pédagogues et ses professeurs[37]. La philosophie prenait de plus en plus le caractère d’une religion ; elle avait ses prédicateurs, ses missionnaires[38], ses directeurs de conscience, ses casuistes[39]. Les grands personnages entretenaient auprès d’eux un philosophe familier, qui était en même temps leur ami intime[40], leur moniteur, le gardien de leur âme[41]. De là une profession qui avait ses épines et pour laquelle la première condition était un extérieur vénérable, une belle barbe, une façon de porter le manteau avec dignité[42]. Rubellius Plautus eut, dit-on, près de lui « deux docteurs en sagesse », Cœranus et Musonius, l’un Grec, l’autre Étrusque, pour lui donner les motifs d’attendre la mort avec courage[43]. Avant de mourir, on s’entretenait avec quelque sage, comme chez nous on appelle un prêtre, afin que le dernier soupir eût un caractère moral et religieux. Canus Julius marche au supplice accompagné de « son philosophe[44] ». Thrasea meurt assisté par le cynique Démétrius[45].

On assignait pour premier devoir au philosophe d’éclairer les hommes, de les soutenir, de les diriger[46]. Dans les grands chagrins, on appelait un philosophe pour se faire consoler, et souvent le philosophe, comme chez nous le prêtre averti in extremis, se plaignait de n’être appelé qu’aux heures tristes et tardives. « On n’achète les remèdes que quand on est gravement malade ; on néglige la philosophie tant qu’on n’est pas trop malheureux. Voilà un homme riche, jouissant d’une bonne santé, ayant une femme et des enfants bien portants ; il n’a aucun souci de la philosophie ; mais qu’il perde sa fortune ou sa santé, que sa femme, ou son fils, ou son frère soient frappés de mort, oh ! alors, il fera venir le philosophe ; il l’appellera pour en tirer quelque consolation, pour apprendre de lui comment on peut supporter tant de malheurs[47]. »

Ce fut surtout la conscience des souverains que les philosophes, comme plus tard les jésuites, cherchèrent à gagner au bien. « Le souverain est honnête et sage pour des milliers d’autres » ; en l’améliorant, le philosophe fait plus que s’il gagnait à la sagesse des centaines d’hommes isolément[48]. Aréus fut auprès d’Auguste un directeur, une espèce de confesseur, auquel l’empereur dévoilait toutes ses pensées et jusqu’à ses mouvements les plus secrets. Quand Livie perd son fils Drusus, c’est Aréus qui la console[49]. Sénèque joua par moments un rôle analogue auprès de Néron. Le philosophe que, du temps d’Épictète, de grossiers personnages traitent encore avec rudesse en Italie[50], devient le comes du prince, son ami le plus intime, celui qu’il reçoit à toutes les heures. On dirait des espèces d’aumôniers, ayant des fonctions et un traitement réguliers. Dion Chrysostome écrit pour Trajan son discours sur les devoirs de la royauté[51]. Adrien s’est montré à nous environné de sophistes.

Le public avait, comme les princes, ses leçons régulières de philosophie. Il y avait, dans les villes importantes, un enseignement éclectique officiel, des leçons, des conférences. Toutes les anciennes dénominations d’école subsistaient ; il existait encore des platoniciens, des pythagoriciens, des cyniques, des épicuriens, des péripatéticiens, recevant tous des salaires égaux, à la seule condition de prouver que leur enseignement était bien d’accord avec celui de Platon, de Pythagore, de Diogène, d’Épicure, d’Aristote[52]. Les railleurs prétendaient même que certains professeurs enseignaient à la fois plusieurs philosophies et se faisaient payer pour jouer des rôles divers[53]. Un sophiste s’étant présenté à Athènes comme sachant toutes les philosophies : « Qu’Aristote m’appelle au Lycée, dit-il, je le suis ; que Platon m’invite à l’Académie, j’y entre ; si Zénon me réclame, je me fais l’hôte du Portique ; sur un mot de Pythagore, je me tais. — Suppose que Pythagore t’appelle », reprit Démonax.

On oublie trop que le iie siècle eut une véritable prédication païenne parallèle à celle du christianisme, et d’accord à beaucoup d’égards avec celle-ci. Il n’était pas rare, au cirque, au théâtre, dans les assemblées, de voir un sophiste se lever, comme un messager divin, au nom des vérités éternelles[54]. Dion Chrysostome avait déjà donné le modèle de ces homélies, empreintes d’un polythéisme fort mitigé par la philosophie, et qui rappellent les enseignements des Pères de l’Église. Le cynique Théagène, à Rome, attirait la foule au cours qu’il faisait dans le gymnase de Trajan[55]. Maxime de Tyr, en ses Sermons, nous présente une théologie, au fond monothéiste[56], où les représentations figurées ne sont conservées que comme des symboles nécessaires à la faiblesse humaine et dont les sages seuls peuvent se passer. Tous les cultes, selon ce penseur parfois éloquent, sont un effort impuissant vers un idéal unique. Les variétés qu’ils présentent sont insignifiantes et ne sauraient arrêter le véritable adorateur[57].

Ainsi se réalisa un véritable miracle historique, ce qu’on peut appeler le règne des philosophes. C’est le moment d’étudier ce qu’un tel régime favorisa, ce qu’il abaissa. — Il servit merveilleusement aux progrès sociaux et moraux ; l’humanité, la douceur des mœurs y gagnèrent infiniment ; l’idée d’un État gouverné par la sagesse, la bienveillance et la raison fut fondée pour toujours. Au contraire, la force militaire, l’art et la littérature subirent une certaine décadence. Les philosophes et les lettrés étaient loin d’être la même chose. Les philosophes prenaient en pitié la frivolité des lettrés, leur goût pour les applaudissements[58]. Les lettrés souriaient de la barbarie du style des philosophes, de leur manque de manières, de leurs barbes et de leurs manteaux. Marc-Aurèle, après avoir hésité entre les deux directions, se décida hautement pour les philosophes. Il négligea le latin, cessa d’encourager le soin d’écrire en cette langue, préféra le grec, qui était la langue de ses auteurs favoris.

La ruine complète de la littérature latine est dès lors décidée. L’Occident baisse rapidement, tandis que l’Orient devient de jour en jour plus brillant ; on voit déjà poindre Constantin. Les arts plastiques, si fort aimés d’Adrien, devaient paraître à Marc-Aurèle des quasi-vanités. Ce qui reste de son arc de triomphe[59] est assez mou ; tout le monde, jusqu’aux barbares, y a l’air excellent ; les chevaux ont un œil attendri et philanthrope. La colonne Antonine est un ouvrage curieux, mais sans délicatesse dans l’exécution, très inférieur au temple d’Antonin et Faustine, élevé sous le règne précédent. La statue équestre du Capitole nous charme par l’image sincère qu’elle nous présente de l’excellent empereur ; mais l’artiste n’a pas le droit d’abdiquer toute crânerie à ce point. On sent que la totale ruine des arts du dessin, qui va s’accomplir en cinquante ans, a des causes profondes. Le christianisme et la philosophie y travaillaient également. Le monde se détachait trop de la forme et de la beauté. Il ne voulait plus que de ce qui améliore le sort des faibles et adoucit les forts.

La philosophie dominante était morale au plus haut degré, mais elle était peu scientifique ; elle ne poussait pas à la recherche. Une telle philosophie n’avait rien de tout à fait incompatible avec des cultes aussi peu dogmatiques que l’étaient ceux d’alors. Les philosophes étaient souvent revêtus de fonctions sacerdotales dans leurs villes respectives[60]. Ainsi le stoïcisme, qui contribua si puissamment à l’amélioration des âmes, fut faible contre la superstition ; il éleva les cœurs, non les esprits. Le nombre des vrais savants était imperceptible. Galien même n’est pas un esprit positif ; il admet les songes médicaux et plusieurs des superstitions du temps[61]. Malgré les lois[62], les magiciens les plus malfaisants réussissaient. L’Orient, avec son cortège de chimères, débordait[63]. En province, toutes les folies trouvaient des adeptes.

La Béotie avait un demi-dieu, un certain Sostrate, espèce de colosse idiot, menant une vie sauvage, dans lequel tous voyaient Hercule ressuscité. On le considérait comme le bon génie de la contrée, et on le consultait de toutes parts[64].

Chose plus incroyable ! la sotte religion d’Alexandre d’Abonotique, que nous avons vue naître dans les bas-fonds de la niaiserie paphlagonienne[65], trouva des adhérents dans les plus hauts rangs de la société romaine, dans l’entourage de Marc-Aurèle. Sévérien, légat de Cappadoce, s’y laissa prendre[66]. On voulut voir l’imposteur à Rome ; un personnage consulaire, Publius Mummius Sisenna Rutilianus[67], se fit son apôtre, et, à soixante ans, se trouva honoré d’épouser une fille que ce drôle de bas étage prétendait avoir eue de la Lune. À Rome, Alexandre établit des mystères qui duraient trois jours : le premier jour, on célébrait la naissance d’Apollon et d’Esculape ; le second jour, l’épiphanie de Glycon ; le troisième, la nativité d’Alexandre ; le tout avec de pompeuses processions et des danses aux flambeaux. Il s’y passait des scènes d’une révoltante immoralité[68]. Lors de la peste de 166, les formules talismaniques d’Alexandre, gravées sur les portes des maisons, passèrent, aux yeux de la foule superstitieuse, pour des préservatifs. Lors de la grande guerre de Pannonie (169-171), Alexandre fit encore parler son serpent, et ce fut par ses ordres qu’on jeta dans le Danube deux lions vivants, avec des sacrifices solennels. Marc-Aurèle lui-même présida la cérémonie, en costume de pontife, entouré de personnages vêtus de longues robes. Les deux lions furent assommés à coups de bâton sur l’autre rive[69], et les Romains taillés en pièces. Ces mésaventures ne perdirent point l’imposteur qui, protégé par Rutilianus, sut échapper à tout ce que les défenseurs du bon sens public essayèrent pour l’arrêter. Il mourut dans sa gloire ; ses statues, vers 178, étaient l’objet d’un culte public, surtout à Parium, où son tombeau décorait la place publique[70]. Nicomédie mit Glycon sur ses monnaies[71] ; Pergame aussi l’honora[72]. Des inscriptions latines, trouvées en Dacie et dans la Mœsie supérieure, attestent que Glycon eut au loin de nombreux dévots et qu’Alexandre lui fut associé comme dieu[73].

Cette théologie baroque eut même son développement. On donna au serpent une femelle, la dracena[74] ; on associa Glycon à l’agathodémon Chnoubis et au mystique Iao[75]. Nicomédie conserve le serpent à tête humaine sur ses monnaies jusque vers 240[76]. En 252, la religion de Glycon fleurit encore à Ionopolis[77]. Le nom substitué par l’imposteur à celui d’Abonotique[78] a été plus durable que mille changements mieux justifiés. Il subsiste de nos jours dans le nom d’apparence turque Inéboli.

Pérégrinus, après son étrange suicide d’Olympie, obtint aussi à Parium des statues et un culte. Il rendit des oracles, et les malades furent guéris par son intercession[79].

Ainsi le progrès intellectuel ne répondait nullement au progrès social. L’attachement à la religion d’État n’entretenait que la superstition et empêchait l’établissement d’une bonne instruction publique. Mais ce n’était pas la faute de l’empereur. Il faisait bien ce qu’il pouvait. L’objet qu’il avait en vue, l’amélioration des hommes, demandait des siècles. Ces siècles, le christianisme les avait devant lui ; l’empire ne les avait pas.


La cause universelle, disait le sage empereur, est un torrent qui entraîne toute chose. Quels chétifs politiques que ces petits hommes qui prétendent régler les affaires sur les maximes de la philosophie ! Ce sont des bambins dont on débarbouille le nez avec un mouchoir. Homme, que veux-tu ? Fais ce que réclame présentement la nature. Va de l’avant, si tu peux et ne t’inquiète pas de savoir si quelqu’un s’occupe de ce que tu fais. N’espère pas qu’il y ait jamais une république de Platon ; qu’il te suffise d’améliorer quelque peu les choses, et ne regarde pas ce résultat comme un succès de médiocre importance. Comment, en effet, changer les dispositions intérieures des hommes ? Et, sans ce changement dans leurs pensées, qu’aurais-tu autre chose que des esclaves attelés au joug, des gens affectant une persuasion hypocrite ? Va donc, et parle-moi d’Alexandre, de Philippe, de Démétrius de Phalère. S’ils n’ont joué qu’un rôle d’acteurs tragiques, personne ne m’a condamné à les imiter. L’œuvre de la philosophie est chose simple et modeste : ne m’entraîne donc point dans une morgue pleine de prétention[80].

  1. Notez encore la malveillance de Quintilien, Inst., proœm., 2 ; XI, i, 4 ; XII, i, 1.
  2. Voir les Évangiles, p. 382 et suiv.
  3. Jules Capit., Ant. Pius, 11 ; Digeste, XXVII, i, 6 ; Artémidore, Oneirocr., V, 83.
  4. Voir l’Église chrétienne, p. 296.
  5. Hérodien, I, 2 ; Capitolin, Ant. le Phil., 2, 3 ; Dion Cassius, LXXI, 35.
  6. Capitolin, Antonin le Phil., 3.
  7. Tillemont, Hist. des Emp., II, p. 316, 332, 337 ; Capitolin, 2. Quelques-uns de ces consulats eurent lieu dès le temps d’Antonin.
  8. Capitolin, Ant. Phil., 3 ; Themistius, Orat., 13, 17 ; Digeste, XLIX, i, 1, § 3 ; Actes de saint Justin (voir l’Église chrét., p. 492, note) ; Desvergers, p. 53-55.
  9. Alexandre Péloplaton : Philostr., Soph., II, v, 3 ; Adrien de Tyr : Philostr., Soph., II, x, 7 et suiv. ; Lucius : Philostr., Soph., II, i, 21.
  10. Aulu-Gelle, IX, 2. Lucien est presque aussi opposé aux philosophes de profession qu’aux charlatans et aux illuminés de toute espèce. Voir surtout l’Icaroménippe, l’Eunuque, la Mort de Peregrinus, les Philosophes à l’encan, le Pêcheur, les Lapithes, les Fugitifs, 3, 12.
  11. Professioni suœ etiam moribus respondens. Corresp. de Pline et Traj., n° lviii (lxvi). Cf. Digeste, L, xiii, 4.
  12. Tac., Ann., XVI, 32 ; Juvénal, ii, 1 et suiv. ; iii, 115 et suiv. ; Martial, ix, 47 ; xi, 56 ; Quintilien, Inst., proœm., 2 ; XII, ii, 1 ; iii. Dion Chrys., Orat., lxxii, 383, 388, Reiske ; Aulu-Gelle, VII, 10 ; XV, 2 ; XVII, 19 ; Épictète, Dissert., IV, viii, 9.
  13. Capitolin, Ant. Pius, 3 ; Tatien, Adv. Gr., 19, 25 ; Appien, Bell. Mithrid., c. 28 ; Lucien, Parasitus, 52 ; Piscator, 34, 37 ; Ælius Aristide, Or., xlvi, Opp., II, 398, Dindorf. Comp. Lucien, Nigrinus, 25 ; Hermotime, 16, 19 ; Lapith., 34 ; Fugitifs, 18 ; Dial. meretr., x, 1 ; Ulpien, Dig., L, xiii, 1 ; Sénèque, Lettres, xxix, 5.
  14. Tatien, Adv. Gr., 25 ; Lampride, Héliog., 11 ; Apulée, Met., XI, 8.
  15. Lucien, Eunuch., 8, 9 ; Cynicus, 1 et suiv. Cf. l’Église chrét., p. 483, 484.
  16. Eusèbe, Chron., p. 170, 171, Schœne ; Athénag., Leg., 26.
  17. Tatien, Adv. Gr., 25.
  18. Lucien, Demonax, 31 ; Capitolin, Ant. Pius, 10.
  19. Capitolin, Ant. Phil., 23 ; Digeste, XXVII, i, De excusationibus, loi 6 (Modestin) ; L, v, De vacat. et excusat. mun., loi 8, § 4 (Papinien) ; loi 10, § 2 (Paul) ; L, iv, De muneribus, loi 18, § 30.
  20. Philostr., Soph., II, i, 21. Semper adversus sua vitia facundos, dit Minucius Felix des philosophes (§ 38).
  21. Galien, De prænotione ad Posth., 1 ( t. XIX, p. 498 et suiv., Kühn). Cf. Apulée, Apol., ch. 3, 17, 18.
  22. Pensées, I, 16.
  23. Capitolin, Ant. Pius, 3 ; Philostr., Soph., II, i, 21 ; Dion Cassius, LXXI, 1.
  24. Capitolin, Ant. Pius, 10 ; Philostr., Soph., II, 9.
  25. Capitolin, Ant. Phil., 26.
  26. Dion Cassius, LXXI, 31.
  27. Dix mille drachmes, c’est-à-dire environ dix mille francs. Dion Cassius, LXXI, 31, note de Sturz. Comp. Suétone, Vesp., 18 ; Capitolin, Pius, 11 ; Lampride, Alex. Sev., 44.
  28. Ælius Aristide, Orat., ix, Opp., III, p. 110, 111, Dindorf ; Philostrate, Soph., Vies d’Hérode Atticus (II, i), d’Adrien de Tyr (II, x). Cf. II, xi, 2. Alexandre Péloplaton, en y mettant le pied, s’écriait : « Ici, fléchissons le genou ! » Philostr., Soph., II, v, 3.
  29. Lettre d’Avidius Cassius, dans Vulc. Gallicanus, Avid., 14.
  30. Philosopham aniculam. Lettre de Lucius Verus, dans Vulcatius Gallicanus, Avid. Cass., 1.
  31. Vulcatius Gallicanus, Avid., 14.
  32. Capitolin, Ant. Phil., 20. Voir mes Mél. d’hist., p. 193, 194. C’est à tort qu’on a mêlé Faustine à la conspiration d’Avidius. Mél., p. 184 et suiv.
  33. Lucien, Bis accus., 6 ; Dem., 19, 48 ; Piscator, 45 ; Fugitivi, 12-22 ; Épictète, Dissert., III, xxii, 50, 80 ; Aulu-Gelle, IX, 2.
  34. La même distinction était délicatement observée par Épictète. Dissert., III, xxii ; IV, viii, xi.
  35. Aulu-Gelle, XIV, 2. On en a des exemples même sous Domitien, Corresp. de Pline et de Trajan, lviii (lvi), affaire d’Archippe.
  36. Quintilien, I, i, 3 ; Lucien, De mercede conductis, 24, 40. Notez surtout la colère de Juvénal contre les Grecs qui écrasent la littérature latine et font de Rome « une ville grecque », où les Romains meurent de faim. (Sat., iii, etc.)
  37. Voyez Lucien, Nigrinus, 12 et suiv.
  38. Voir surtout Dion Chrysostome, Orat., i, xxxii.
  39. Aulu-Gelle, XII, 1 ; XIII, 22 ; XIV, 2 ; Épict., Diss., III, 3.
  40. Henzen, Inscr., n° 5600. Lire le petit traité de Lucien, De mercede conductis.
  41. Sénèque, Epist., lii, xciv ; Perse, Sat., v ; Aulu-Gelle, I, 26 ; VII, 13 ; X, 19 ; XII, 1 ; XVII, 8 ; XVIII, 10 ; XX, 4 ; Lucien, De mercede cond., 19.
  42. Lucien, traité cité, 25. La profession de philosophe domestique baissa beaucoup avec le temps. Dans la mosaïque de Pompeianus, trouvée à Atménia, dans la province de Constantine, mosaïque qui est du temps d’Honorius, le philosophe n’a guère d’autre fonction que de tenir le parasol de sa maîtresse et de promener le petit chien (publication de la Société archéologique de Constantine : filoso filolocus, lisez filosofi locus).
  43. Tacite, Ann., XIV, 59.
  44. Sénèque, De tranq. animæ, 14.
  45. Tacite, Ann., XVI, 34.
  46. Sénèque, Epist., xlviii.
  47. Dion Chrysostome, Orat., xxvii.
  48. Plutarque, Cum principibus philosophandum, 1 et suiv.
  49. Sénèque, Consol. ad Marciam, 4 et suiv. Cf. Suét., Oct., 89 ; Strab., XIV, v, 4 ; Dion Cass., LI, 16 ; Plutarque, Anton., 80, 81 ; Apophth., Aug., 3 ; Præc. ger. reip., 18 ; Marc-Aurèle, Pensées, VIII, 31 ; Julien, Epist. 51, ad Alex., et Cæs., p. 326, Spanh. Sénèque nous donne le discours qu’il suppose avoir été tenu par Aréus. Ses trois Consolations à Helvia, à Marcia, à Polybe, sont des morceaux du même genre.
  50. Arrien, Epict. Dissert., III, viii, 7. Cf. Perse, v, 189-191.
  51. Orat., i.
  52. Lucien, Eunuch., 3.
  53. Lucien, Demonax, 14.
  54. Dion Chrys., Orat., xxxii ; Aulu-Gelle, V, 1 (Musonius).
  55. Galien, Method. medendi, 13, 15, t. X, p. 909, Kühn.
  56. Dissert., xi, xiv, xviii, édit. Dübner.
  57. Οὐ νεμεσῶ τῆς διαφωνίας· ἴστωσαν μόνον, ἐράτωσαν μόνον, μνημονευέτωσαν μόνον. Maxime de Tyr, derniers mots du disc. viii, édit. Dübner.
  58. Épictète, Dissert., I, xxi ; II, xxiii ; III, ix, xxiii ; Aulu-Gelle, V, 1 ; Plutarque, De audiendo, 13, 15. Se rappeler Quintilien, Inst., proœm., 2 ; X, i, 3 ; XI, i, 4 ; XII, ii, 1, 3 ; iii.
  59. Au palais des Conservateurs, à Rome.
  60. Plutarque, Favorinus, Hérode Atticus, Ælius Aristide.
  61. De libris propr., 2 ; Meth. med., IX, 4 ; XIV, 8 ; De prænot. ad Posth., 2. Cf. Alex, de Tralles, IX, 4. Voir l’Église chrét., p. 431.
  62. Paul, V, xxi, 1. « Vaticinatores, qui se Deo plenos adsimulant, idcirco civitate expelli placuit, ne humana credulitate publici mores ad spem alicujus rei corrumperentur, vel certe ex eo populares animi turbarentur. » Cf. ibid., xxxiii, 9 et suiv.
  63. Oneirocritique d’Artémidore ; Apulée, Apologie, etc.
  64. Lucien, Demonax, 1 ; Philostrate, Soph., II, i, 12-16.
  65. L’Église chrét., p. 428 et suiv.
  66. Lucien, Alex., 26.
  67. Henzen, n° 649 ; Waddington, Fastes, p. 235 et suiv.
  68. Lucien, Alex., 30, 31, 36, 38, 39, 40, 42.
  69. Colonne Antonine, Bellori, pl. 13.
  70. Athénag., Leg., 26. On a eu tort d’élever des doutes sur l’identité de l’Alexandre dont parle Athénagore et d’Alexandre d’Abonotique. Tout au plus se pourrait-il que la statue de Parium ne fût pas tumulaire.
  71. Cavedoni, Bull, de l’Inst. arch., 1840, p. 107-109 ; L. Fivel, Gazette archéol., sept. 1879, p. 184-187.
  72. Panofka, Asklepios und die Asklepiaden, p. 48 ; Fivel, l. c. : Cela résulte des noms de stratèges Glycon et Glyconien, plutôt que du type.
  73. Corp. inscr. lat., nos  1021, 1022 (Alba Julia, en Transylvanie) ; Ephemeris epigr. Corp. inscr. lat. suppl., t. II, fascic. iv, p. 331 (rive gauche du Vardar).
  74. Ephemeris, l. c. Quelques monnaies d’Ionopolis offrent deux serpents. Mionnet, suppl., t. IV, p. 550, n° 4. Voir Gazette archéol., sept. 1879, p. 186.
  75. Fr. Lenormant, Catal. du baron Behr, p. 228 ; Gazette archéol., nov. 1878, p. 182, 183.
  76. Gazette archéologique, art. cité.
  77. Voir l’Église chrétienne, p. 430, note 2. On possède des monnaies d’Ionopolis, au type de Trebonianus Gallus, avec l’image de Glycon. (Bibl. Nat.)
  78. On ne voit pas bien le sens qu’Alexandre y attachait.
  79. Athénagore, Leg., 26.
  80. Pensées, IX, 29.