Marc Aurèle ou La fin du monde antique/Chapitre XX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Calmann-Lévy (p. 336-344).


CHAPITRE XX.


RECONSTITUTION DE L’ÉGLISE DE LYON — IRÉNÉE.


La rage des fanatiques n’était pas satisfaite. Elle s’assouvit sur les cadavres des martyrs. Les corps des confesseurs qui étaient morts étouffés dans la prison furent jetés aux chiens, et une garde fut établie jour et nuit pour qu’aucun des fidèles ne leur donnât la sépulture. Quant aux restes informes qu’on avait chaque jour traînés ou ratissés de l’arène dans le spoliaire, os broyés, lambeaux arrachés par la dent des bêtes, membres rôtis au feu ou carbonisés, têtes coupées, troncs mutilés, on les laissa également sans sépulture et comme à la voirie, exposés aux injures de l’air, avec une garde de soldats qui veilla sur eux durant six jours. Ce hideux spectacle excitait chez les païens des réflexions diverses. Les uns trouvaient qu’on avait péché par excès d’humanité, qu’on aurait dû soumettre les martyrs à des supplices plus cruels encore ; d’autres y mêlaient l’ironie, quelquefois même une nuance de pitié : « Où est leur Dieu ? disaient-ils. À quoi leur a servi ce culte qu’ils ont préféré à la vie ? » Les chrétiens éprouvaient une vive douleur de ne pouvoir cacher en terre les restes des corps saints. L’excès d’endurcissement des païens leur parut la preuve d’une malice arrivée à son comble et le signe d’un prochain jugement de Dieu[1]. « Allons ! se dirent-ils, ce n’était donc pas assez. » Et ils ajoutaient, en souvenir de leurs apocalypses : « Eh bien, que le méchant s’empire encore, que le bon s’améliore encore[2]. » Ils tentèrent d’enlever les corps pendant la nuit, essayèrent sur les soldats l’effet de l’argent et des prières ; tout fut inutile ; l’autorité gardait ces misérables restes avec acharnement. Le septième jour enfin, l’ordre vint de brûler la masse infecte et de jeter les cendres dans le Rhône, qui coulait près de là[3], pour qu’il n’en restât aucune trace sur la terre.

Il y avait en cette manière d’agir plus d’une arrière-pensée. On s’imaginait, par la disparition complète des cadavres, enlever aux chrétiens l’espérance de la résurrection. Cette espérance paraissait aux païens l’origine de tout le mal. « C’est par la confiance qu’ils ont en la résurrection, disaient-ils, qu’ils introduisent chez nous ce nouveau culte étrange, qu’ils méprisent les supplices les plus terribles, qu’ils marchent à la mort avec empressement et même avec joie. Voyons donc s’ils vont ressusciter et si leur dieu est capable de les tirer de nos mains. » Les chrétiens se rassuraient par la pensée qu’on ne peut vaincre Dieu, et qu’il saurait bien retrouver les restes de ses serviteurs[4]. On supposa, en effet, plus tard des apparitions miraculeuses qui révélèrent les cendres des martyrs[5], et tout le moyen âge crut les posséder[6], comme si l’autorité romaine ne les eût pas anéanties. Le peuple se plut à désigner ces innocentes victimes sous le nom de Macchabées[7].

Le nombre des victimes avait été de quarante-huit[8]. Les survivants des Églises si cruellement éprouvées se rallièrent bien vite. Vettius Épagathus se retrouva ce qu’il était, le bon génie, le tuteur de l’Église de Lyon. Il n’en fut pas cependant l’évêque. Déjà la distinction de l’ecclésiastique par profession et du laïque qui sera toujours laïque est sensible. Irénée, disciple de Pothin, et qui avait, si on peut s’exprimer ainsi, une éducation et des habitudes cléricales, prit la place de ce dernier dans la direction de l’Église[9]. Ce fut peut-être lui qui rédigea, au nom des communautés de Lyon et de Vienne, cette admirable lettre aux Églises d’Asie et de Phrygie, dont la plus grande partie nous a été conservée, et qui renferme tout le récit des combats des martyrs[10]. C’est un des morceaux les plus extraordinaires que possède aucune littérature. Jamais on n’a tracé un plus frappant tableau du degré d’enthousiasme et de dévouement où peut arriver la nature humaine. C’est l’idéal du martyre, avec aussi peu d’orgueil que possible de la part du martyr. Le narrateur lyonnais et ses héros sont sûrement des hommes crédules ; ils croient à l’Antechrist qui va venir ravager le monde[11] ; ils voient en tout l’action de la Bête[12], du démon méchant auquel le Dieu bon accorde (on ne sait pourquoi) de triompher momentanément. Rien de plus étrange que ce Dieu qui se fait une guirlande de fleurs des supplices de ses serviteurs et se plaît à classer ses plaisirs, à désigner exprès les uns pour les bêtes, les autres pour la décapitation, les autres pour l’asphyxie en prison[13]. Mais l’exaltation, le ton mystique du style, l’esprit de douceur et le bon sens relatif qui pénètrent tout le récit inaugurent une rhétorique nouvelle et font de ce morceau la perle de la littérature chrétienne au iie siècle.

À l’épître circulaire, les frères de Gaule joignirent les lettres relatives au montanisme écrites par les confesseurs dans la prison. Cette question des prophéties montanistes prenait une telle importance, qu’ils se crurent obligés de dire eux-mêmes leur avis sur ce point. Irénée fut probablement encore ici leur interprète. L’extrême réserve avec laquelle il s’explique dans ses écrits sur le montanisme, l’amour de la paix qu’il porta dans toutes les controverses et qui fit dire tant de fois que nul n’avait été mieux nommé que lui Irénæos (pacifique)[14], portent à croire que son avis était empreint d’un vif désir de conciliation[15]. Avec leur jugement ordinaire, les Lyonnais se prononcèrent sans doute contre les excès, mais en recommandant une tolérance qui, malheureusement, ne fut pas toujours assez observée en ces brûlants débats.

Irénée, fixé désormais à Lyon, mais en rapports constants avec Rome, y donna le modèle de l’homme ecclésiastique accompli. Son antipathie pour les sectes (le millénarisme grossier qu’il professait, et qu’il tenait des presbyteri d’Asie, ne lui paraissait pas une doctrine sectaire), la vue claire qu’il avait des dangers du gnosticisme, lui firent écrire ces vastes livres de controverse, œuvre d’un esprit borné sans doute, mais d’une conscience morale des plus saines. Lyon, grâce à lui, fut un moment le centre d’émission des plus importants écrits chrétiens. Comme tous les grands docteurs de l’Église, Irénée trouve moyen d’associer à des croyances surnaturelles, qui aujourd’hui nous semblent inconciliables avec un esprit droit, le plus rare sens pratique. Très inférieur à Justin pour l’esprit philosophique, il est bien plus orthodoxe que lui et a laissé une plus forte trace dans la théologie chrétienne. À une foi exaltée, il unit une modération qui étonne ; à une rare simplicité, il joint la science profonde de l’administration ecclésiastique, du gouvernement des âmes ; enfin, il possède la conception la plus nette qu’on eût encore formulée de l’Église universelle. Il a moins de talent que Tertullien ; mais combien il lui est supérieur pour la conduite et le cœur ! Seul, parmi les polémistes chrétiens qui combattirent les hérésies, il montre de la charité pour l’hérétique et se met en garde contre les inductions calomnieuses de l’orthodoxie[16].

Les relations entre les Églises du haut Rhône et l’Asie devenant de plus en plus rares, l’influence latine environnante prit peu à peu le dessus. Irénée et les Asiates qui l’entourent suivent déjà pour la pâque l’usage occidental[17]. L’usage du grec se perdit ; le latin fut bientôt la langue de ces Églises, qui, au ive siècle, ne se distinguent plus essentiellement de celles du reste de la Gaule. Cependant, les traces d’origine grecque ne s’effacèrent que très lentement ; plusieurs usages grecs se conservèrent dans la liturgie à Lyon, à Vienne, à Autun, jusqu’en plein moyen âge[18]. Un souvenir ineffaçable fut inscrit aux annales de l’Église universelle ; ce petit îlot asiatique et phrygien, perdu au milieu des ténèbres de l’Occident, avait jeté un éclat sans égal[19]. La solide bonté de nos races, associée à l’héroïsme brillant et à l’amour des Orientaux pour la gloire, produisit un épisode sublime. Blandine, en croix à l’extrémité de l’amphithéâtre, fut comme un Christ nouveau. La douce et pâle esclave, attachée à son poteau sur ce nouveau calvaire, montra que la servante, quand il s’agit de servir une cause sainte, vaut l’homme libre et le surpasse quelquefois. Ne disons pas de mal des canuts, ni des droits de l’homme. Les ancêtres de cette cause-là sont bien vieux. Après avoir été la ville du gnosticisme et du montanisme, Lyon sera la ville des vaudois, des Pauperes de Lugduno, en attendant qu’elle devienne ce grand champ de bataille où les principes opposés de la conscience moderne se livreront la lutte la plus passionnée. Honneur à qui souffre pour quelque chose ! Le progrès amènera, j’espère, le jour où ces grandes constructions que le catholicisme moderne élève imprudemment sur les hauteurs de Montmartre, de Fourvières, seront devenues des temples de l’Amnistie suprême, et renfermeront une chapelle pour toutes les causes, pour toutes les victimes, pour tous les martyrs.

  1. Daniel, xii, 10 ; Apoc., xxii, 11.
  2. La recrudescence des idées sur l’apparition de l’Antechrist tenait toujours à une recrudescence de persécution. Eusèbe, Hist. eccl., VI, 7. Le millénarisme de Népos d’Arsinoé paraît de même avoir été le contre-coup de la persécution de Valérien.
  3. Le confluent de la Saône et du Rhône était autrefois aux Terreaux, si bien qu’à partir de ce point la Saône perdait son nom. L’eau qui coulait au pied de Fourvières s’appelait le Rhône.
  4. Voir saint Augustin, De cura pro mortuis gerenda, 8-10.
  5. Grégoire de Tours, De gloria mart., 49 ; Adon, 2 juin. L’homélie attribuée à saint Eucher n’en parle pas.
  6. Dans l’église des Saints-Apôtres ou de Saint-Nizier, selon les uns, d’Ainai selon les autres (Tillemont, Mém., III, 25-26 ; Spon, p. 187). Le nom de martyres Athanacenses, « martyrs d’Ainai » (Grégoire de Tours, l. c.), vient peut-être de ce qu’Ainai fut le premier quartier chrétien. Voir l’Égl. chrét., p. 475. Ainai s’étendait alors sur la rive droite et comprenait la colline de Saint-Just. V. Journal des Sav., juin 1881, p. 346. Cela donne une certaine valeur au vocable des Macchabées. Voir note suivante.
  7. C’est l’ancien nom de l’église, d’abord cathédrale, de Saint-Just. Voir Colonia, Hist. litt. de Lyon, I, p. 168 et suiv.
  8. Grég. de Tours, De gloria mart., 49 ; Hist., I, 27 (comp. le martyrologe d’Adon). Bien que très inexacts, ces passages peuvent contenir un écho de la Lettre des Églises, laquelle, quand elle était complète, se terminait par un catalogue et un classement des martyrs. Voir Eusèbe, V, iv, 3.
  9. Eus., V, v, 8 ; xxiii, 3 ; xxiv, 11.
  10. L’esprit est le même que celui d’Irénée (voir surtout Eus., V, ii, 6-7, en comp. Eus., V, xxiv, 18), opposé au gnosticisme, très indulgent pour le montanisme. Rapprochez les idées sur l’Antechrist et sur Satan, qui remplissent la lettre, du millénarisme effréné d’Irénée (Eus., III, xxxix, 13). Notez aussi l’amitié tendre de l’auteur pour Vettius Épagathus et l’absence de toute mention d’Irénée lui-même. Cf. Œcumenius, In I Petri, iii.
  11. Eus., V, i, 5.
  12. Ὁ θήρ, i, 57 ; ii, 6.
  13. Dans Eus., V, i, 27, 36.
  14. Eusèbe, V, xxiv, 18.
  15. Eusèbe appelle cet avis (κρίσιν) des frères de Gaule εὐλαϐῆ καὶ ὀρθοδοξοτάτην. Il n’en eût pas porté ce jugement si la pièce avait été tout à fait favorable à Montan.
  16. Adv. hær., I, xxv, 5 ; III, xxv, 6, 7.
  17. V. ci-dessus, p. 202 et suiv.
  18. Voir Charvet, Hist. de la sainte Église de Vienne, p. 133 ; Lebrun des Marrettes, Voyage liturgique en France, 1718, p. 27 ; Godeau, Hist. eccl., I, p. 290 ; Tillemont, Mém., II, p. 343 ; Mabillon, De liturgia gallic., p. 280 ; Le Blant, Manuel d’épigr. chrét., p. 93-94 ; ci-dessus, p. 289, et l’Égl. chrét., p. 470. Inscription grecque à Lyon, au vie siècle (Le Blant, Inscr. chrét., n° 46) ; à Vienne en 441 (ibid., n° 415) ; à Autun (voir ci-dessus, p. 297-298). Hors de Marseille et d’Arles, l’existence d’inscriptions grecques chrétiennes ne doit pas faire croire que l’on parlât ou même que l’on cultivât la langue grecque dans le pays. Ces inscriptions viennent, en général, d’Orientaux, surtout de Syriens (Grég. de Tours, Hist., VII, 31 ; VIII, 1 ; X, 26), dont l’immigration continue jusqu’au vie siècle, et qui avaient l’habitude de se faire des épitaphes grecques, en mentionnant le nom de leur village d’origine. Le Blant, Inscr. chrét., t. II, p. 78. À Arles et à Marseille, le grec vécut jusqu’au vie siècle.
  19. Les légendes des saints Épipode et Alexandre (Tillemont, Mém., III, p. 30 et suiv. ; Ruinart, Acta sinc., p. 73 et suiv. Acta SS., 22 avril), qui forment comme une suite aux Actes des quarante-huit martyrs, n’ont pas de valeur historique.