Marc Aurèle ou La fin du monde antique/Préface

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PRÉFACE

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Ce volume termine la série des essais que j’ai consacrés à l’histoire des origines du christianisme. Il contient l’exposé des développements de l’Église chrétienne durant le règne de Marc-Aurèle et le tableau parallèle des efforts de la philosophie pour améliorer la société civile. Le iie siècle de notre ère a eu la double gloire de fonder définitivement le christianisme, c’est-à-dire le grand principe qui a opéré, la réformation des mœurs par la foi au surnaturel et de voir se dérouler, grâce à la prédication stoïcienne et sans aucun élément de merveilleux, la plus belle tentative d’école laïque de vertu que le monde ait connue jusqu’ici. Ces deux tentatives furent étrangères l’une à l’autre et se contrarièrent plus qu’elles ne s’aidèrent réciproquement ; mais le triomphe du christianisme n’est explicable que quand on s’est bien rendu compte de ce qu’il y eut dans la tentative philosophique de force et d’insuffisance. Marc-Aurèle est à cet égard le sujet d’étude auquel il faut sans cesse revenir. Il résume tout ce qu’il y eut de bon dans le monde antique, et il offre à la critique cet avantage de se présenter à elle sans voile, grâce à un écrit intime d’une sincérité et d’une authenticité incontestées.

Plus que jamais je pense que la période des origines, l’embryogénie du christianisme, si l’on peut s’exprimer ainsi, finit vers la mort de Marc-Aurèle, en 180. À cette date, l’enfant a tous ses organes ; il est détaché de sa mère ; il vivra désormais de sa vie propre. La mort de Marc-Aurèle peut d’ailleurs être considérée comme marquant la fin de la civilisation antique. Ce qui se fait de bien après cela ne se fait plus par le principe hellénico-romain ; le principe judéo-syrien l’emporte, et, quoique plus de cent ans doivent s’écouler avant son plein triomphe, on voit bien déjà que l’avenir est à lui. Le iiie siècle est l’agonie d’un monde qui, au iie siècle, est plein encore de vie et de force.

Loin de moi la pensée de rabaisser les temps qui suivent l’époque où j’ai dû m’arrêter. Il y a dans l’histoire des jours tristes ; il n’y a pas de jours stériles et sans intérêt. Le développement du christianisme reste un spectacle hautement attachant tandis que les Églises chrétiennes comptent des hommes tels que saint Irénée, Clément d’Alexandrie, Tertullien, Origène. Le travail d’organisation qui s’opère à Rome, en Afrique, au temps de saint Cyprien, du pape Corneille, doit être étudié avec le soin le plus extrême. Les martyrs du temps de Dèce et de Dioclétien ne le cèdent pas en héroïsme à ceux de Rome, de Smyrne et de Lyon au Ier et au IIe siècle. Mais c’est là ce qu’on appelle l’histoire ecclésiastique, histoire éminemment curieuse, digne d’être faite avec amour et avec tous les raffinements de la science la plus attentive mais, essentiellement distincte cependant de l’histoire des origines chrétiennes, c’est-à-dire de l’analyse des transformations successives que le germe déposé par Jésus au sein de l’humanité a subies avant de devenir une Église complète et durable. Il faut des méthodes toutes différentes pour traiter les âges divers d’une grande formation, soit religieuse, soit politique. La recherche des origines suppose un esprit philosophique, une vive intuition de ce qui est certain, probable ou plausible, un sentiment profond de la vie et de ses métamorphoses, un art particulier pour tirer des rares textes que l’on possède tout ce qu’ils renferment en fait de révélations sur des situations psychologiques fort éloignées de nous. À l’histoire d’une institution déjà complète, comme est l’Église chrétienne au iiie siècle et à plus forte raison dans les siècles suivants, les qualités de jugement et de solide érudition d’un Tillemont suffisent presque. Voilà pourquoi le xviie siècle, qui a fait faire de si grands progrès à l’histoire ecclésiastique, n’a jamais abordé le problème des origines. Le xviie siècle n’avait de goût que pour ce qui peut s’exprimer avec les apparences de la certitude. Telle recherche dont le résultat ne saurait être que d’entrevoir des possibilités, des nuances fugitives, telle narration qui s’interdit de raconter comment une chose s’est passée, mais qui se borne à dire : « Voici une ou deux des manières dont on peut concevoir que la chose s’est passée », ne pouvaient être de son goût. En présence des questions d’origine, le xviie siècle ou prenait tout avec une crédulité naïve, ou supprimait ce qu’il sentait à demi fabuleux. L’intelligence des états obscurs, antérieurs à la réflexion claire, c’est-à-dire justement des états où la conscience humaine se montre surtout créatrice et féconde, est la conquête intellectuelle du xixe siècle. J’ai cherché, sans autre passion qu’une très vive curiosité, à faire l’application des méthodes de critique qui ont prévalu de nos jours en ces délicates matières à la plus importante apparition religieuse qui ait une place dans l’histoire. Depuis ma jeunesse, j’ai préparé ce travail. La rédaction des sept volumes dont il se compose m’a pris vingt ans. L’index général qui paraît en même temps que ce volume permettra de se retrouver facilement dans une œuvre qu’il ne dépendait pas de moi de rendre moins complexe et moins chargée de détails.

Je remercie la bonté infinie de m’avoir donné le temps et l’ardeur nécessaires pour remplir ce difficile programme. Puisqu’il peut me rester quelques années de travail, je les consacrerai à compléter par un autre côté le sujet dont j’ai fait le centre de mes réflexions. Pour être strictement logique, j’aurais dû commencer une Histoire des origines du christianisme par une histoire du peuple juif. Le christianisme commence au viiie siècle avant J.-C., au moment où les grands prophètes, s’emparant du peuple d’Israël, en font le peuple de Dieu, chargé d’inaugurer dans le monde le culte pur. Jusque-là, le culte d’Israël n’avait pas essentiellement différé de ce culte égoïste, intéressé, qui fut celui de toutes les tribus voisines et que nous révèle l’inscription du roi Mésa, par exemple. Une révolution fut accomplie le jour où un inspiré, n’appartenant pas au sacerdoce, osa dire : « Pouvez-vous croire que Dieu se plaise à la fumée de vos victimes, à la graisse de vos boucs ? Laissez là tous ces sacrifices qui lui donnent la nausée ; faites le bien. » Isaïe est en ce sens le premier fondateur du christianisme. Jésus n’a fait au fond que dire, en un langage populaire et charmant, ce que l’on avait dit sept cent cinquante ans avant lui en hébreu classique. Montrer comment la religion d’Israël, qui à l’origine n’avait peut-être aucune supériorité sur les cultes d’Ammon ou de Moab, devint une religion morale, et comment l’histoire religieuse du peuple juif a été un progrès constant vers le culte en esprit et en vérité, voilà certes ce qu’il aurait fallu montrer avant d’introduire Jésus sur la scène des faits. Mais la vie est courte et de durée incertaine. J’allai donc au plus pressé ; je me jetai au milieu du sujet, et je commençai par la vie de Jésus, supposant connues les révolutions antérieures de la religion juive. Maintenant qu’il m’a été donné de traiter, avec tout le soin que je désirais, la partie à laquelle je tenais le plus, je dois reprendre l’histoire antérieure et y consacrer ce qui me reste encore de force et d’activité.