Marcel Faure/08

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Imprimerie de Montmagny (p. 159-177).

… MAIS LA CHAIR EST FAIBLE


La session provinciale s’est ouverte le dix janvier. Il y a de la poudre dans l’air. Le premier ministre, Raoul Didier, tribun populaire, surgi des rangs de la plèbe dont il a conservé le verbe rude et le mot brutal, gravit les degrés du pouvoir avec un bloc solide d’ouvriers et quelques moutons détachés des groupes démocrates et agraires. L’opposition, d’autant plus faible et nerveuse qu’elle manque d’unité, appréhende cet adversaire à bel aspect physique et à parole chaude.

Grand et sec, large d’épaules, les traits réguliers et le regard expressif, très dégagé dans ses mouvements et dans ses gestes, Didier sait se pencher sur les foules et faire passer en elles des convictions qu’il n’a pas. Il est doué de cette éloquence à effet, qui, si longtemps, fut la plaie de la politique canadienne. Il se moque de tout et de tous, excepté de lui-même.

Il y a trois ans, il avait connu, à Montréal, l’actrice Germaine Mondore. Elle avait chanté à un grand concert ouvrier. Alors président de toutes les unions du pays, il y avait prononcé l’un de ses discours les plus pathétiques. Après la soirée, l’artiste s’était élancée vers lui, l’avait embrassé devant tout le monde en s’écriant : « Monsieur, vous êtes le plus grand comédien que je connaisse. » Ces paroles, pourtant équivoques, le flattèrent. Il commença dès lors à la poursuivre de sa passion. Elle ne recula pas devant une aventure platement bourgeoise, parce qu’il était riche, intelligent et influent ; elle le subit sans amour, en songeant que les sentiments vrais et profonds lui étaient désormais impossibles et qu’il lui était bien égal de refuser ou d’accepter.

L’épithète de comédien convenait parfaitement à cet ouvrier embourgeoisé, qui s’était enrichi à organiser des grèves et à bourrer des crânes. Tout son prestige auprès des foules tenait à des tirades ronflantes débitées avec du pectus : « Nous, ouvriers de la génération montante, disait-il, nous buvons aux mamelles de la plus saine des doctrines, celle de l’égalité ! Elle nous donne la force de refondre cette vieille ferraille de société, au feu de la lutte, et de séparer le bon métal des scories et des déchets. La naissance ne donne aucun privilège : tous, nous venons nus en ce monde. Les grandes inégalités sociales sont donc injustes. Le temps est venu où celui qui travaille et qui peine doit avoir sa revanche et arracher au capital des profits qui n’appartiennent qu’à ceux qui les ont gagnés… » Sa mémoire l’aidait admirablement ; il s’assimilait rapidement ses lectures, et il servait si bouillantes les idées plagiées que ses auditeurs avalaient tout avec un appétit naïf.

Quand Germaine lui avait dit ironiquement : « Tu les aimes beaucoup, tes ouvriers ! » il avait répondu : « Je les adore ! Tas de quadrupèdes nés pour être tondus ! Mécontents si on les sert bien, prêts à vous lécher la main si on les mène à coups de bottes dans le dos ! Ils me payent vingt mille dollars, bon an mal an, à la condition de les tromper, les affamer ou les vendre. Les bonnes bêtes ! Pipées par moi ou par d’autres, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Au reste, je ne suis pas malhonnête. Je ne crois à rien. La question sociale, quelle blague ! Dans la vie, vois-tu, il n’y a de vrai que l’argent et la femme. »

— C’est horrible, parler de la sorte !… S’ils savaient que tu te moques d’eux ?…

— Ils sont lents à savoir. Je puis devenir deux fois premier ministre avant qu’ils se résignent à ouvrir les yeux et à me traiter de crapule. Et, le jour où ils sauront ce que je pense d’eux, il suffira d’un couple de bons discours bien sentis pour leur refaire une âme de serfs. Je suis né populaire comme d’autres naissent bossus. On n’ampute pas la bosse de la popularité.

— Quel cynisme ! Pendant que tu leur contes fleurette, que tu leur promets l’Eldorado et la fontaine de jouvence, ils se battent en vrais Quichottes, et toi, Sancho, tu fréquentes les salons à la mode, tu te payes du vin et des dindons — les dindons de la farce —, tu prends maîtresse…

— Tu es la sagesse personnifié, Germaine. J’aime t’entendre dire que mes ouvriers continuent à espérer, tandis que moi, mes espoirs sont des réalités. Je suis un fabricant d’espérances, la meilleure des marchandises ; j’en fais grand trafic. Espérer ! Quoi de plus réconfortant ! »

Germaine n’avait jamais connu dépravation si profonde. Elle en avait des nausées ; mais elle persistait, voulant se vendre au moins aussi cher qu’il vendait ses espérances.

Quelques semaines avant les élections, Didier eut une grave conversation avec Germaine : « Mon amie, dit-il, je tiens la plus belle affaire de ma vie : trois cent mille dollars à gagner !

— Bah ! Un simple boxeur en fait autant en moins d’une heure.

— Écoute-moi bien, c’est sérieux. Mon parti, le parti radical-socialiste, aura la majorité parlementaire, à la prochaine session.

— Qui t’a dit cela ?

— Je le sais. Je serai premier ministre et je pourrai bâtir et débâtir à mon gré. Or, dans l’occurrence, il s’agirait d’amoindrir la plus puissante des industries canadiennes au profit de trois maisons rivales américaines.

— Mais c’est une infamie !

— Il n’y a pas d’infamie quand il s’agit de gagner trois cent mille dollars ! Si tu veux bien m’aider, je t’en passerai cent mille.

— Moi ! Je ne voudrai pas ça ! Jamais !… Quelle industrie de chez nous veux-tu amoindrir ?

— Celle de Marcel Faure, à Valmont. Tu occuperas ce garçon. Il te faudra le distraire de ses affaires par tous les moyens possibles. Empêche-le d’enquêter à notre sujet et de découvrir des preuves compromettantes. Qu’il soit affaibli par ta présence, afin que sa résistance soit moins redoutable.

Germaine avait pâli de rage. Elle se mit à baver des injures : « Tu ne m’entraîneras pas dans cette saleté, bourgeois ! Tu veux faire la traite des blanches avec moi !… J’en ai assez de toi !… Sais-tu au moins ce qu’est Marcel Faure ? Un homme, celui-là, une intelligence, un cœur !… Dans tout ce que tu me proposes, il n’y a qu’une chose qui me sourit : devenir son amie et l’aimer autant que je t’ai haï. Je ne le trahirai pas. La trahison et l’hypocrisie, garde ça pour toi : ça t’appartient, ça pousse sur toi comme des champignons. »

Didier l’écoutait froidement, sans broncher. Ce phlegme l’exaspéra. Elle fit pleuvoir sur lui une bordée d’injures. Il finit par lui dire : « Ce que c’est qu’une femme ! Je lui offre de l’argent et elle me flanque des insultes. Soit ! Va-t’en ! J’en enverrai une autre. »

Germaine sortit tout frémissante.

Le tribun avait prévu cette scène. C’est pourquoi il avait reçu la douche sans s’émouvoir. Il connaissait assez sa maîtresse pour être certain qu’elle reviendrait de sa crise dès que son « bon sens pratique » renaîtrait.

Germaine était très surexcitée, quand elle rentra chez elle. Le calme ne lui vint qu’au bout de quelques heures. Elle repassa les détails de la scène ; sa mémoire lui rendit une à une les paroles du tentateur. Elle s’arrêta surtout à celles-ci : « Il faut que tu affaiblisses Marcel Faure. » Contrairement à la pensée de Didier, elle était moins fascinée par l’or que par le contentement de venir en contact avec un homme supérieurement doué, pour le dominer. Toute la nuit, elle se roula avec délices dans cette pensée de conquête.

Elle se leva de bonne heure, sortit à l’air frais, qui lui fit du bien, et alla frapper à la porte de Didier. Il ne fut pas surpris de la revoir. « Paraît qu’on est matinale ! dit-il.

— Je viens pour l’affaire.

— Quelle affaire ?

— Ne plaisante pas, je t’en prie. Vite, explique-moi… Je serai à Valmont sous peu.

Didier lui traça son programme et lui expliqua minutieusement les détails du complot ourdi contre Faure.

Quand il eut parlé, elle lui demanda : « Maintenant, qui me garantit que je serai payée ? »

— Ma parole donnée.

— Ta parole ! Tu n’en as pas. Donne-moi un écrit.

— As-tu réfléchi aux conséquences ? Si l’écrit nous trahit…

— J’aurai intérêt autant que toi à garder le secret.

— Alors, je m’exécute. » Il traça et signa de sa main les conditions du contrat. Germaine emporta comme un trésor ce chiffon de papier d’où sortirait, un jour, la condamnation de Didier. « Jupiter aveugle ceux qu’il veut perdre. »

Dans les couloirs parlementaires, on parlait déjà de quatre mesures ministérielles d’une extrême gravité :

Premièrement : obligation de l’union ouvrière internationale pour tous les ouvriers ;

Deuxièmement : application obligatoire de la journée de huit heures dans toutes les usines ;

Troisièmement : abolition des actions de travail ;

Quatrièmement : suppression totale de toutes les écoles et institutions privilégiées, l’État devant contrôler tous les programmes.

L’attaque directe contre Valmont était à peine déguisée. Marcel mesurait la profondeur du danger. Son œuvre ne périrait peut-être pas ; mais elle allait devenir inférieure à elle-même, dégénérée. La dégénérescence est le signe précurseur de l’effacement total. À cela, il ne pouvait consentir, car, reculer, c’est déjà mourir. Il abandonnerait tout plutôt que de descendre à la médiocrité. Déjà son cœur capitulait. Une insondable tristesse crucifiait son optimisme.

Le contact de Germaine efféminait ses énergies. Quand il lui avait confié ses appréhensions, elle lui avait dit : « Te rappelles-tu ce que je te disais, un soir, sur le rocher de Québec ? Je te disais : « Je ne veux pas me survivre ! » Toi de même : il ne faut pas que tu te survives ! Il me semble que ce n’est pas gai de n’être plus soi-même. »

— Et que veux-tu que je devienne, moi qui n’ai ma raison d’être que dans Valmont ?

— Laisse en d’autres mains cette œuvre que tu ne reconnaîtras plus une fois que d’autres l’auront sabotée.

— Et après ?

— Tant de voies nouvelles s’ouvrent à ta jeunesse ! Tu n’as qu’à vouloir… Regarde-moi ! Penche-toi sur mes paupières brûlantes. « Tu trouveras, dans deux yeux qui t’adorent, plus de gaîté, plus de lumière aussi. » Je te les donnerai tous, les bonheurs que tu n’as pas goûtés. Je suis la femme. As-tu déjà entendu une musique nocturne et lointaine, au bord des lacs, dans les montagnes ? As-tu rêvé d’amours indissolubles, en écoutant la romance du soir jouant dans le mystère apaisant des forêts ? T’es-tu attendri à la voix enamourée de l’oiseau conviant sa compagne aux caresses de la vie ? Il y a tout cela, et davantage, dans ces syllabes adorées : femme ! Ce mot qui se dit des lèvres, parce qu’il invite au baiser, sur lequel on aime à s’attarder pour en savourer le velouté, que l’on conserve plus longuement dans la bouche, comme un vieux vin qui fait la perle, que l’on fait flâner dans les galeries de l’imagination pour en extraire une forme à la fois corporelle et immatérielle, il est le rayon, la joie, la sérénité, l’extase et l’irréel.

« La femme absente, que devient l’univers ? Une masse inquiète et ennuyée, tourmentée d’irréalisables désirs, où la lumière ne charme plus les yeux, où les saisons sont monotones, où la pensée n’a plus ses ailes, où les foyers, privés de leur âme, s’éteignent dans les dernières lamentations de leurs reflets attristés. Viens ! Viens ! Vivons notre vie ! »

Ils songèrent longtemps, l’un près de l’autre, elle, penchée vers lui et frôlant sa joue de sa chevelure soyeuse, lui, frissonnant, les yeux fixés sur son cou. Un moment, il voulut lui demander de l’emmener quelque part, en des lieux inconnus, où l’on donne son être à l’amour, loin des inimitiés, des haines féroces, des innombrables laideurs physiques et morales qui se dressent en face de l’homme d’action.

— Tu as peut-être raison, dit-il. Qui sait si trois ou quatre années d’ivresses brûlantes ne valent pas un demi-siècle de froids et sanglants succès. L’amour blesse parfois, mais il y a de ces blessures délicieuses qu’une éternité ne saurait cicatriser. Je vais garder dans ma chair, impérissable, la caresse de tes grands yeux et le frôlement de ton épaule. J’ai senti que tu m’aimais dès la première minute. Ma vie cherchait déjà l’être nouveau qu’elle voulait étreindre, et tu es venue. Tu m’as tendu tes lèvres et ton cœur ; tu as eu des sourires pleins de promesses. Toute ta beauté, les charmes de ton visage et la perfection de ton corps, tes sensibilités affolantes, tes pensées blanches comme des ailes de colombe, tu m’as donné tout cela, tu as laissé tomber sur mon épaule ta tête parfumée, tu as permis à ma lèvre de toucher à ta nuque. Oui, oui, nous irons très loin, tous deux, oublier dans un amour très grand les cruautés de l’existence. De beaux rêves se sont couchés dans mon être qui ne se réveilleront plus ; mais je sens en moi l’irrésistible travail de la vie ; tous mes désirs s’élancent vers un autre idéal. Je t’adore !

Marcel, cet homme de pensée et de réflexion, ne pensait plus, ne réfléchissait plus. Il avait parlé à Germaine les yeux dans les yeux, puis quand le silence se fut rétabli, il ressentit un grand froid dans son être, une frayeur qui l’arrêta : la pensée de Claire venait de se dresser tout à coup dans sa conscience. Il repoussa Germaine avec rudesse. Il ne voulut pas qu’elle fût sa maîtresse.

Les espoirs de Claire se pulvérisaient. Plusieurs fois, cependant, elle accompagna son frère jusque dans la demeure de sa rivale. Elle s’y montrait gaie, vive, spirituelle, comme d’habitude, faisant sur elle-même un de ces efforts qui causent à l’organisme une véritable douleur physique. Quand elle riait, elle avait la sensation d’une boule de plomb qui lui serait descendue dans la gorge. Son grand ami lui échappait, et elle souffrait d’autant plus cruellement qu’elle le voyait se désintéresser de l’œuvre de sa vie au moment même où elle allait être attaquée avec une violence extrême. Jusque-là, elle avait été heureuse de vivre à l’ombre de ce grand homme, créateur d’un monde nouveau et plus pur, satisfaite de rester vierge pour lui, de s’émouvoir sous son regard, de tressaillir à son approche. C’était bien fini, maintenant. Valmont allait devenir une ville banale comme toutes les autres, et elle, une vieille fille séchée par l’âge et la déception.

Pour faire bonne contenance, la brave enfant, elle simulait l’amitié la plus sincère pour Germaine. Elle la visitait souvent, prenait plaisir à la faire chanter, écoutait ses récits de voyage, l’histoire de cette vie brillante et misérable à la fois, où la gloire est un fardeau et le plaisir une souillure.

Un soir, après avoir dîné ensemble au chalet de l’actrice, les deux femmes étaient revenues jusqu’à la demeure de Marcel. Claire y fit entrer sa compagne. Le froid avait vermillonné leurs joues, qui avaient le privilège d’être transparentes. Quand elles reçurent la lumière en plein visage, elles avaient une beauté jaillissante et rose. En les apercevant, Marcel eut une exclamation de plaisir : « Notre hiver est un artiste, dit-il. Il met aux joues le meilleur des cosmétiques : le sang. »

Ils causaient depuis dix minutes dans le boudoir rouge, lorsque le timbre du téléphone retentit dans la pièce voisine. La bonne vint annoncer qu’on demandait Claire. À peine avait-elle fini de répondre, qu’elle entendit distinctement le bruit d’un baiser. Cela lui fît l’effet d’un soufflet. Elle resta là, figée, comme une personne ivre, en sachant que sa présence devait faire. Elle songea que sa présence importunait Marcel et Germaine. En rentrant dans le boudoir, elle leur dit, très pâle : « Une de mes petites amies veut à tout prix que je me rende à son chevet de malade. Vous me pardonnerez de vous fausser compagnie pour une heure ? »

Elle ment : mais il faut qu’elle sorte : elle a trop peur d’éclater en sanglots. Dehors, dans le vent et la neige, la silhouette de Claire se promène au hasard, sans but, sans pensée. Elle s’avance jusqu’au milieu du parc, dont les grands jets d’eau, taris par l’hiver et couverts de glace, portent la tristesse cristallisée des choses mortes. Il y a quelques mois, une pluie de diamants giclait dans le bruissement des feuilles et les cris gouailleurs des merles rouges. Aujourd’hui, silence et immobilité. Le « miserere » du vent lourd murmure sur le clavier des branches nues, où pendent, lamentables, de petits nids pleins de neige. Claire reste là longtemps, face au vent. Par moment, elle est secouée d’un grand frisson. Au bout d’une heure, quand une femme a franchi le seuil de la maison de Faure, la silhouette retourne vers l’abri de son malheur immense.


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Félix Brunelle et Jean Boulanger étaient venus à Valmont pour conférer avec leur ami sur l’attitude à prendre dans la lutte que menait Didier et dont les coups seraient portés dans quelques jours. Marcel leur disait : « Vous êtes en minorité, donc le meilleur argument vous manque. »

— Nous n’avons pas perdu tout espoir, disait Jean. Je connais Didier pour un fourbe. J’ai la certitude qu’il est l’agent d’une ou de plusieurs grandes compagnies rivales de la tienne. Si nous trouvions un document, une preuve, quelque chose…

— Avez-vous fait des recherches ?

— Depuis trois semaines, nous avons fouillé ciel et terre.

— Et puis ?

— Rien !

— Rien ! Sur quoi comptez-vous ?

— Sur le hasard.

— Il va vous en faire de belles, cet individu… le hasard !

— Il est tout de même encore le meilleur détective, là où la perspicacité humaine a fait défaut. Mais toi, que fais-tu pour défendre ta peau ?

— Que voulez-vous ? Ils sont le nombre. Les acheter tous, Didier et ses moutons, je le pourrais ; mais il me répugne souverainement de faire le commerce de ce bétail. Le jour où je ne pourrai tenir debout qu’en achetant la canaille qui nous gouverne, je me laisserai tomber tout d’une pièce. »

Après quelques heures de discussion, les deux députés repartirent pour Québec, consternés de ne plus retrouver en Marcel l’homme d’imagination et de décision qu’ils avaient connu autrefois. Ils venaient de le voir louvoyant, indécis, déprimé. Ce changement eût été compréhensible chez un vieillard dont les facultés sont émoussés, mais chez un jeune homme en pleine vigueur, quelle énigme ! Dans le train, leurs yeux se rencontrèrent, et ils eurent un haussement d’épaules qui signifiait : « Comprends pas ! »

Le lendemain soir, au théâtre Lumière, de Valmont, la comédienne apportait son concours à un grand concert de gala. La petite ville allait l’entendre pour la première fois.

À l’heure dite, la salle était pleine de monde. Toute la société valmontaise, composée d’industriels, commerçants, ingénieurs, hommes de lettres et professionnels, remplissait les baignoires et les loges. Un demi-recueillement planait sur cette foule haletante.

Marcel était dans la première baignoire, à droite, en compagnie de Claire Dumouchel. La jeune fille était vêtue d’un beau bleu qui convenait merveilleusement à sa blondeur. Sur ses bras, sur sa gorge, sur sa fulgurante chevelure, il neigeait une lumière très blanche, et, du parterre, tous les yeux étaient attachés sur l’albâtre de cette chair aristocratique. Quelques moments avant la représentation, Germaine vint s’asseoir à côté d’eux. Elle était en mauve et portait, drapée sur son épaule une gaze qui scintillait comme une poussière de diamant. Quand elle aperçut Claire, elle fut presque dépitée de se sentir éclipsée par sa petite amie. « Mademoiselle, ne put-elle s’empêcher de dire, il faut qu’on m’applaudisse, ce soir ; à moi le triomphe de l’art ; mais vous, vous aurez mieux : le triomphe de la beauté. » Marcel examina sa sœur, et il fut charmé de constater que Germaine ne disait que la vérité.

L’orchestre s’était tu depuis un moment. L’artiste apparut sur la scène, le sourire aux lèvres. Les applaudissements crépitèrent. Tout l’élément mâle de cette foule fit monter une adoration vers cette grâce féminine. La voix de Germaine s’éleva, tendre, douce et poignante, égrenant les notes d’une romance canadienne. On vit tout de suite qu’elle avait le don d’émouvoir avec les moindres mots, les moindres gestes. Des battements de mains prolongés soulignèrent chacune des strophes de la romance.

Elle attaqua ensuite des sujets plus profonds et plus passionnés. Les jeunes gens avaient la bouche tendue vers elle, comme pour boire sa voix, toute sa voix, avec ses plaintes amoureuses, ses élans aigus comme des pointes de feu, ses ondes allongées comme celles d’une large cloche de cristal. À mesure que son âme montait au paroxysme de la douleur ou de l’ivresse, de la volupté ou du dégoût, de l’apaisement ou de la frénésie, son visage se transfigurait, et l’on y voyait le souffle fougueux de la grande passion. Tout son corps avait des frémissements spasmodiques.

Marcel la regardait, immobile et attentif au charme qui coulait en lui-même, avec cette voix qui s’exaltait dans la véhémence des passions extrêmes. Il se disait : « C’est pour moi seul qu’elle chante. » Il en éprouvait une sensation exquise sur laquelle il fermait les yeux pour la mieux savourer.

Germaine a chanté ses dernières notes. Des gerbes de fleurs jaillissent sur la scène, au milieu des bravos. Elle disparaît en envoyant des baisers à la foule. Marcel s’élance derrière la scène où il la trouve tout tremblante de son dernier effort. Elle lui dit : « Jamais je n’ai mieux chanté dans les grands centres du monde. »

— Je t’adore ! murmure-t-il. Tu as été… tu as été… Je ne sais plus… les mots ne me viennent pas, ne veulent pas dire ce que je sens là…

— Couvre-moi, je vais avoir froid. Il la couvre de son manteau.

— Maintenant, continue-t-elle, tu vas m’accompagner chez moi. Ma voiture m’attend. Viens !

Ils sont bientôt dans le livoir de la comédienne. Elle fait asseoir son ami dans une causeuse de velours. Comme il ne parle pas, elle lui dit : « Embrasse-moi, Marcel. » Leurs lèvres se joignent. Alors, elle lui enlace le cou de ses deux mains, et se penchant vers lui : « Nous partirons ensemble. Viens ! Nous irons dans des pays où il y a toujours du soleil et des fleurs. Nous nous embrasserons sous les palmiers. Tu es si beau, si beau ! Je renonce au théâtre… C’est toi que je veux, toi !… toi ! » Il lui répond en l’étreignant : « Je t’adore ! Je ne vois plus rien en dehors de toi, ma bien-aimée. Je te suivrai au bout du monde ! »

— Tu veux !

— Je veux !

À ce moment, Germaine n’est plus la créature de Didier : elle aime Marcel avec toute la passion et la sincérité dont une femme est capable.