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Marchez pendant que vous avez la lumière (trad. Bienstock)/07

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Marchez pendant que vous avez la lumière
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 207-211).
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VII

En telle disposition d’esprit, Jules s’endormit. Le matin, on lui apprit qu’un médecin habile, de passage, avait exprimé le désir de le voir et promettait de le guérir. Jules accepta avec joie. Le médecin était ce même inconnu qu’il avait rencontré en allant chez les chrétiens. Le médecin examina ses blessures et prescrivit certains médicaments pour fortifier le malade.

— Est-ce que je puis espérer me servir encore de ma main ? demanda Jules.

— Parfaitement. Tu pourras encore conduire un char et écrire tant que tu voudras.

— Je veux parler d’un travail fort… bêcher la terre par exemple.

— Cela, je ne le pense pas. D’ailleurs, dans ta situation, tu n’as pas besoin de cela.

— Au contraire, c’est précisément ce que je veux faire, dit Jules. Et il raconta au médecin qu’après leur rencontre il avait suivi ses conseils et avait goûté à la vie, mais que toutes ses promesses avaient été déçues, et que, maintenant, désenchanté, non satisfait, il était absolument décidé à mettre à exécution l’intention qu’il avait eue quelques années auparavant.

— Oui, évidemment, ils t’ont conté tous leurs mensonges. Un homme dans ta position, avec les devoirs qui t’incombent, surtout envers tes enfants, ne vois-tu pas leur erreur ?

— Lis cela, lui dit Jules, tendant le manuscrit qu’il avait lu.

Le médecin prit le manuscrit et y jeta un coup d’œil.

— Je connais cela. Je connais cette tromperie, et, la seule chose qui m’étonne, c’est qu’un homme de ton intelligence puisse tomber aussi facilement dans un piège semblable.

— Je ne te comprends pas. De quel piège parles-tu ?

— Tout est dans la vie, et voilà des sophistes et des rebelles contre les hommes et les dieux qui proposent un chemin de la vie dans lequel tous les hommes seraient heureux : plus de guerres, plus d’exécutions, de pauvreté, d’immoralité, de querelles, de colère. Ils affirment que toutes ces conditions seront réalisées aussitôt que les hommes rempliront les commandements du Christ : ne point se quereller, ni jurer, ni commettre de violence, ni pousser une nation à l’inimitié contre une autre. Mais ils se trompent, car ils prennent la fin pour les moyens.

Leur vrai but est d’empêcher les querelles, les injures, la débauche, etc, ; et ce but ne peut être atteint que par les moyens de la vie sociale. Ils présentent les faits comme un professeur de tir qui dirait à son élève : « Vous atteindrez très facilement le centre de la cible si vous laissez la flèche suivre une ligne droite ». Oui, mais la difficulté est de faire que cette flèche suive cette ligne droite. Voilà le problème. Dans le tir à l’arc, la difficulté est résolue moyennant plusieurs conditions : corde de l’arc bien tendue, arc élastique, flèche droite. Il en est ainsi de la vie des hommes. La meilleure vie, celle qui fera disparaître ou décroître le nombre des querelles, l’immoralité, le meurtre peut être atteinte si vous avez la corde de votre arc bien tendue, c’est-à-dire des gouvernants ; votre arc élastique, c’est-à-dire le pouvoir reposant dans l’autorité ; et votre flèche droite, c’est-à-dire des lois justes. Mais ce n’est pas tout, continua le médecin ; supposons qu’une chose absurde, impossible, soit arrivée, que toutes les croyances fondamentales et le christianisme puissent être communiqués au moyen de gouttes quelconques, que, soudainement, tous les hommes se mettent à remplir la doctrine du Christ, à aimer Dieu et leur prochain, à exécuter ses commandements. Admettons cela. Tout de même la vie selon leur doctrine ne soutiendra pas l’analyse. Il n’y aura pas de vie ; la vie cessera. Ceux qui vivent actuellement continueront à vivre, mais leurs enfants ne vivront pas, ou certainement pas plus d’un sur dix. Suivant leur doctrine, les enfants devraient être égaux, les parents n’ayant pas plus de préférence pour leurs propres enfants que pour ceux des étrangers. Dans ces conditions, comment ces enfants seront-ils élevés et protégés contre tous les dangers qui les entourent, quand nous voyons que tout l’amour passionné que la nature a donné à la mère pour ses enfants suffit à peine à les préserver de la mort. Qu’arrivera-t-il si cette passion se transforme en une compassion générale pour tous les enfants ? Quel enfant prendre et conserver ? Qui passera les nuits près de l’enfant malade si ce n’est la mère ? La nature a donné à l’enfant une cotte de mailles dans l’amour maternel ; les chrétiens l’enlèvent et ne mettent rien à la place. Qui va donner l’instruction à l’enfant, l’éduquer, pénétrer jusqu’au fond de son âme, si ce n’est son père ? Qui va le protéger des dangers ? Tout cela est enlevé par le christianisme, qui enlève la vie elle-même, c’est-à-dire la continuation du genre humain.

— C’est juste, dit Jules, emporté par l’éloquence du médecin.

— Non, mon ami, détourne-toi de ces idées irréfléchies, et vis suivant ce que te dicte la raison, surtout à présent que des devoirs si nobles, si importants, si urgents, t’incombent. Il y a pour toi une question d’honneur à les remplir. Tu es arrivé au terme de ta seconde période de doute, et maintenant, si tu veux marcher en avant, le doute disparaîtra. Ton devoir le plus urgent c’est l’éducation de tes enfants, que tu as négligés jusqu’à présent. Ton devoir envers eux c’est d’en faire des serviteurs dignes de la patrie. L’État t’a conféré tout ce que tu possèdes, et maintenant, tu dois, en retour, donner à l’État des citoyens dignes, tes enfants ; et par cela, en même temps, tu feras leur bonheur. Ton autre devoir c’est de servir la société. L’échec de quelques-uns de tes projets t’a dépité, désenchanté, cela n’est qu’un accident passager ; rien ne se donne sans lutte et sans effort, et il n’est de joie que dans la victoire durement gagnée. Recommence ta vie avec la conscience du devoir, et tous tes doutes s’évanouiront car ils ne sont que les symptômes et les résultats de ton état maladif. Remplis tes obligations envers l’État en le servant fidèlement et en préparant tes enfants à le servir. Fais-les indépendants pour qu’ils puissent te remplacer et alors adonne-toi tranquillement à la vie qui t’intéresse ; mais jusque-là tu n’en as pas le droit, et si même tu t’y adonnais tu n’y trouveras que souffrance.