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Marchez pendant que vous avez la lumière (trad. Bienstock)/10

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Marchez pendant que vous avez la lumière
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 226-232).


X

Vingt années s’écoulèrent. La femme de Jules était morte. Il était tout absorbé par les affaires publiques. Le pouvoir tantôt était entre ses mains, tantôt lui échappait. Sa fortune était grande et il l’augmentait de jour en jour.

Ses fils étaient des hommes, et le second surtout commençait à mener grande vie. Ce jeune homme faisait des brèches considérables dans les épargnes de son père et l’argent s’en allait plus rapidement qu’il n’avait été amassé. Entre Jules et ses fils s’éleva une lutte tout à fait semblable à celle que lui-même avait soutenue contre son père, avec la colère, la haine, la jalousie. À ce moment fut nominé un nouveau chef qui refusa à Jules toutes les marques de sa faveur. Abandonné par ses anciens admirateurs, il s’attendait à être banni. Il alla à Rome pour s’expliquer. Mais il ne fut pas reçu, et on lui ordonna de repartir.

À son retour, il surprit son fils s’adonnant à la débauche dans sa maison avec quelques amis dissolus. En Cilicie le bruit s’était répandu que Jules était mort, et son fils célébrait sa mort de cette façon joyeuse. Jules, perdant tout sang-froid, frappa son fils, le laissa pour mort, et se retira dans l’appartement de sa femme. Là il trouva l’évangile et lut : « Venez à moi vous qui êtes travaillés et chargés et je vous soulagerai. Prenez mon joug, car mon joug est facile et mon fardeau léger. »

« Oui, se dit Jules, il m’appelle depuis longtemps et je ne l’ai pas écouté. J’ai été désobéissant et méchant. Le fardeau que je porte est lourd, mon joug est difficile. »

Jules resta assis longtemps, l’évangile sur ses genoux, réfléchissant à sa vie passée et se rappelant ce que Pamphile lui avait dit à plusieurs reprises. Ensuite Jules se leva, et se rendit chez son fils. Il le trouva debout et fut transporté de joie en voyant que ses coups ne lui avaient fait aucun mal. Sans rien dire à son fils, Jules sortit de la maison et prit le chemin qui menait au village chrétien. Il marcha toute la journée. Le soir il s’arrêta à la maison d’un paysan, où il comptait passer la nuit. Dans la chambre où il entra, il trouva un homme étendu sur un banc. Au bruit des pas l’homme se leva.

C’était le médecin.

— Non ! s’écria Jules, tu ne me détourneras plus de ma résolution. C’est la troisième fois que je prends le chemin de ce village, et je sais que là, et là seulement, je trouverai la paix de l’âme.

— Où ? demanda le médecin.

— Chez les chrétiens.

— Oui, peut-être, tu trouveras la paix de l’âme, mais tu ne fais pas ton devoir. Tu manques de courage, ami, les malheurs t’abattent. Ce n’est pas ainsi qu’agissent les vrais philosophes. Le malheur n’est que le feu qui éprouve l’or. Tu as passé par l’épreuve. Maintenant on a besoin de toi, et c’est maintenant que tu désertes. C’est à ce moment que tu dois te mettre à l’épreuve, et les autres aussi. Tu as acquis la vraie sagesse, c’est ton devoir de t’en servir pour le bien de ton pays. Que deviendront les citoyens, si ceux qui ont acquis une connaissance profonde des hommes, de leurs passions, des conditions de leur vie, au lieu de faire bénéiicier la société de ce savoir, de cette expérience, s’enterrent et ne cherchent que le repos et la tranquillité pour eux-mêmes. Ta sagesse, tu l’as gagnée dans la société, il est de ton devoir d’en partager le profit avec elle.

— Je ne possède aucune sagesse. Je suis un tissu d’erreurs. C’est vrai qu’elles sont anciennes, mais cela ne les transforme pas en sagesse, de même que l’eau, quelque vieille et corrompue qu’elle soit, ne devient pas du vin.

Après qu’il eut dit cela, Jules remit son manteau, quitta la maison, et, sans se reposer, poursuivit sa route. Le lendemain au soir il arriva au village chrétien.

Il fut accueilli avec joie, bien qu’on ne sut pas qu’il était l’ami personnel de Pamphile, lequel était aimé et respecté de tous. À table, Pamphile aperçut son ami et, avec un sourire aimable, s’approcha de lui et l’embrassa.

— Me voici enfin ! s’écria Jules. Dis-moi ce que je dois faire, je t’obéirai.

— Ne t’inquiète pas de cela, répondit Pamphile. Sortons ensemble.

Pamphile emmena Jules à la maison réservée aux passants, et, lui ayant désigné son lit, il lui dit :

— Tu verras comment tu peux être utile aux autres. Tu n’auras qu’à regarder autour de toi quand tu seras plus au courant de nos habitudes. Pour demain je te dirai ce que tu peux faire. Dans les jardins on cueille maintenant les raisins : va et aide là-bas. Tu verras toi-même où est ta place.

Le matin, Jules alla aux vignes. La première était une jeune plantation aux grappes belles et abondantes. Des jeunes gens étaient occupés à les cueillir et les emporter. Toutes les places étaient prises. Jules marcha longtemps, de tous côtés, sans trouver de place. Il alla plus loin et arriva à une plantation plus vieille où la récolte était moins abondante, mais ici encore, il n’y avait rien à faire pour lui. Tous travaillaient par couples et Jules ne trouva pas de place. Il continua ses recherches et se trouva bientôt dans une très vieille vigne. Elle était vide. Les ceps étaient morts et tordus, et elle sembla à Jules absolument stérile. « Ainsi est ma vie, se dit-il. Si j’étais venu au premier appel, ma vie aurait été comme le fruit de la première vigne. Si j’étais venu au second appel elle aurait été comme cette autre plantation ; mais maintenant, voilà, ma vie est comme ces sarments vieux et stériles et n’est bonne comme eux qu’à être jetée au feu. »

Et Jules était effrayé de ce qu’il avait fait et de la pensée du châtiment qui l’attendait pour avoir gaspillé toute sa vie. Il devint très triste et se dit : « Je ne suis bon à rien, il n’y a plus de travail pour moi ». Et il ne bougeait pas de place et pleurait ce qu’il avait perdu et ne pouvait retrouver. Tout à coup il s’entendit appeler par un vieillard :

— Travaille, mon frère ! disait la voix.

Jules se retourna et vit un homme très âgé avec des cheveux blancs comme la neige. Il était courbé par l’âge et pouvait à peine remuer les jambes. Il était près d’un cep de vigne et cueillait quelques grappes éparses.

Jules s’approcha de lui.

—- Travaille, mon frère, le travail est joyeux.

Et il lui montra à chercher les quelques grappes que portaient encore les branches. Jules se mit au travail. Il trouva quelques raisins, et les apporta dans la corbeille du vieillard.

— Regarde, lui dit le vieillard, en quoi ces raisins sont-ils inférieurs à ceux des autres vignes ? « Marchez pendant que vous avez la lumière », disait notre Maître. « C’est ici la volonté de Celui qui m’a envoyé : que quiconque contemple le Fils et croit en lui ait la vérité éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car Dieu n’a point envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui. Celui qui croit en lui ne sera point condamné, et celui qui ne croit point est déjà condamné parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. Or voici la cause de la condamnation : c’est que la Lumière est venue dans le monde et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Car celui qui fait le mal hait la lumière et ne vient point à la lumière de peur que ses œuvres ne soient reprises. Mais celui qui agit selon la vérité vient à la lumière afin que ses œuvres soient manifestées parce qu’elles sont faites selon Dieu ». Ne te décourage pas, mon fils, car nous sommes tous enfants de Dieu et ses serviteurs ; nous sommes tous soldats de son armée. Crois-tu qu’il n’y a pas d’autres serviteurs que toi ? Supposons que tu te sois dévoué à son service dans la fleur de l’âge, t’imagines-tu que tu aurais accompli tout ce que Dieu demande ? que tu aurais fait à tes semblables tout ce qui est nécessaire pour établir son royaume sur terre ? Tu dis que tu aurais fait deux fois, dix fois, cent fois plus que les autres. Oui. Si tu avais fait un nombre incalculable de fois autant que toute l’humanité ensemble, qu’est-ce que cela aurait fait dans l’œuvre de Dieu ? Rien. L’œuvre de Dieu, comme Dieu lui-même, n’a ni limites ni fin. L’œuvre de Dieu est en toi. Viens à lui et sois non pas un ouvrier mais un fils, et bientôt tu seras un associé de Dieu qui est infini, un participant à son œuvre. Avec Dieu il n’y a ni petit ni grand dans la vie, il n’y a que le droit et le non droit. Entre sur la voie droite et tu seras avec Dieu, et ton travail ne sera ni petit ni grand, il sera le travail de Dieu. Rappelle-toi qu’il y a plus de joie au ciel à cause d’un méchant qui se repent que pour cent justes. L’œuvre du monde et tout ce que tu as négligé de faire t’ont démontré ton péché, et tu t’en es repenti. Alors tu as trouvé le droit chemin. Maintenant que tu es sur la bonne voie, marche en avant, avec Dieu, et ne pense point au passé, ni au petit ni au grand. Tous les hommes sont égaux devant Dieu. Il n’y a qu’un Dieu et qu’une vie.

Jules redevint calme et se mit à vivre et à travailler tant qu’il put pour le bien-être de ses frères. Il vécut ainsi, heureux, pendant vingt ans et ne s’aperçut pas de la mort de son être corporel.