Margot la ravaudeuse

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MARGOT


LA


RAVAUDEUSE,


Par Mr. de M**.


À HAMBOURG.

M. D. C. C. C.




Voici enfin cette Margot la Ravaudeuse, dont le Général de la Pousse,[1] sollicité par le Corps des Catins & de leurs infames Supôts, voulut faire un crime d’Etat à son Auteur. Comme on ne l’accusoit pas moins que d’avoir attaqué dans cet Ouvrage, la Religion, le Gouvernement & le Souverain, il s’est déterminé à le mettre au jour, craignant que son silence ne déposât contre lui, & qu’on ne le crût réellement coupable. Le Public jugera qui a tort ou raison.
MARGOT
LA
RAVAUDEUSE.




CE n’est point par vanité, encore moins par modestie, que j’expose au grand jour les rôles divers que j’ai joués pendant ma jeunesse. Mon principal but est de mortifier, s’il se peut, l’amour-propre de celles qui ont fait leur petite fortune par des voies semblables aux miennes, & de donner au Public un témoignage éclatant de ma reconnoissance, en avouant que je tiens tout ce que je posséde de ses bienfaits & de sa générosité.

Je suis née dans la rue saint Paul, & c’est à l’union clandestine d’un honnête Soldat aux Gardes & d’une Ravaudeuse que je suis redevable de mon existence. Ma mere, naturellement fainéante, m’instruisit de bonne heure dans l’art de ressertir & rapetasser proprement des chausses, afin de se débarrasser le plutôt qu’il lui seroit possible du soin de la profession sur moi. J’avois atteint ma treiziéme année, lorsqu’elle crut pouvoir me céder son tonneau [2] & ses pratiques, aux conditions pourtant de lui rendre chaque jour un compte exact de mon gain. Je répondis si parfaitement à ses espérances, qu’en moins de rien je devins la perle des ravaudeuses du quartier. Je ne bornois pas mes talens à la seule chaussure, je savois aussi très-bien raccommoder les vieilles culottes & y remettre des fonds ; mais ce qui ajoutoit à mon habileté, & me rendoit le plus recommandable, c’étoit une phisionomie charmante dont la nature m’avoit gratifiée. Il n’y avoit personne des environs qui ne voulût être ravaudé de ma façon. Mon tonneau étoit le rendez-vous de tous les laquais de la rue St. Antoine. Ce fut en si bonne compagnie que je pris les premiéres teintures de la belle éducation & du savoir vivre, que j’ai beaucoup perfectionnés depuis, dans les différens états où je me suis trouvée. Ma Parentéle m’avoit transmis par le sang & par ses bons exemples un si grand panchant pour les plaisirs libidineux, que je mourois d’envie de marcher sur ses traces, & d’expérimenter les douceurs de la copulation. Mr. Tranche-montagne (c’étoit mon pere), ma mere & moi nous occupions au quatriéme étage, une seule chambre meublée de deux chaises de paille, de quelques plats de terre à moitié rompus, d’une vieille armoire, & d’un grand vilain grabat sans rideaux & sans impérial, où nous reposions tous trois.

À mesure que je grandissois, je dormois d’un sommeil plus interrompu, & devenois plus attentive aux actions de mes compagnons de couche. Quelquefois ils se trémoussoient d’une maniére si vigoureuse, que l’élasticité du chalit me forçoit à suivre tous leurs mouvemens. Alors ils poussoient de gros soupirs en articulant à voix basse les mots les plus tendres que la passion leur suggérât. Cela me mettoit dans une agitation insupportable. Un feu dévorant me consumoit : j’étouffois ; j’étois hors de moi-même. J’aurois volontiers battu ma mere, tant je lui enviois les délices qu’elle goutoit. Que pouvois-je faire en pareille conjoncture, sinon de recourir à la récréation des solitaires ? Heureuse encore dans un besoin aussi pressant de n’avoir pas la crampe au bout des doigts. Mais, helas ! en comparaison du réel & du solide, la pauvre ressource ! & qu’on peut bien l’appeller un jeu d’enfant ! Je m’épuisois, je m’énervois en vain ; je n’en étois que plus ardente, plus furieuse. Je pâmois de rage, d’amour & de désirs : j’avois, en un mot, tous les Dieux de Lampsaque dans le corps. Le joli tempérament pour une fille de quatorze ans ! mais, comme l’on dit, les bons chiens chassent de race.

Il est aisé de juger qu’impatiente & tourmentée de l’aiguillon de la chair, ainsi que je l’étois, je songeai sérieusement à faire choix de quelque bon ami, qui pût éteindre, ou du moins apaiser la soif insupportable qui me desséchoit.

Parmi la nombreuse valetaille dont je recevois incessanment les hommages, un Palefrenier jeune, robuste & bien découplé, me parut être digne de mes attentions. Il me troussa un compliment à la Palefreniére, & me jura qu’il n’étrilloit jamais ses chevaux sans songer à moi. À quoi je répondis que je ne rapetassois jamais une culotte, que l’image de Mr. Pierrot (c’étoit son nom) ne me trotât dans la cervelle. Nous nous dimes très-sérieusement une infinité d’autres gentillesses de ce genre, dont je ne me rappelle pas assez l’élégante tournure pour les répéter au Lecteur. Il suffit qu’il sache que Pierrot & moi nous fumes bientôt d’accord, & que peu de jours après nous scellames notre liaison du grand sceau de Cythére, dans un petit cabaret borgne vers la Rapée. Le lieu du sacrifice étoit garni d’une table étayée de deux trétaux pourris, & d’une demi douzaine de chaises disloquées. Les murs étoient remplis de quantité de ces hiéroglifes licencieux, que d’aimables débauchés en belle humeur crayonnent ordinairement avec du charbon. Notre festin répondoit au mieux à la simplicité du sanctuaire. Une pinte de vin à huit sols, pour deux de fromage, & autant de pain ; le tout bien calculé, montoit à la somme de douze. Nous officiames néanmoins d’aussi grand cœur, que si nous eussions été à un louis par tête chez Duparc.[3] On ne doit pas en être surpris. Les mêts les plus grossiers, assaisonnés par l’amour, sont toujours délicieux.

Enfin, nous en vinmes à la conclusion. L’embarras fut d’abord de nous arranger ; car il n’étoit pas prudent de se fier ni à la table, ni aux chaises. Nous primes donc le parti de rester debout. Pierrot me colla contre le mur. Ah ! puissant Dieu des jardins ! je fus effrayée à l’aspect de ce qu’il me montra. Quelles secousses ! quels assauts ! la paroi ébranlée gémissoit sous ses prodigieux efforts. Je souffrois mort & passion. Cependant de mon côté je m’évertuois de toutes mes forces, ne voulant pas avoir à me reprocher que le pauvre garçon eût supporté seul la fatigue d’un travail si pénible. Quoi qu’il en soit, malgré notre patience & notre courage mutuels, nous n’avions fait encore que de bien médiocres progrès, & je commençois à désespérer que nous pussions couronner l’œuvre, lorsque Pierrot s’avisa de mouiller de sa salive la foudroyante machine. Ô nature ! nature, que tes secrets sont admirables ! Le reduit des voluptés s’entrouvrit ; il y pénétra : que dirai-je de plus ? Je fus bien & dûment déflorée. Depuis ce tems-là je dormis beaucoup mieux. Mille songes flatteurs présidoient à mon repos. Monsieur & Madame Tranche-montagne avoient beau faire craquer le lit dans leurs joyeux ébats, je ne les entendois plus. Notre innocent commerce dura environ un an. J’adorois Pierrot, Pierrot m’adoroit. C’étoit un garçon parfait, auquel on ne pouvoit reprocher aucun vice, sinon, qu’il étoit gueux, joueur & ivrogne. Or, comme entr’amis tous biens doivent être communs, & que le riche doit assister le pauvre, j’étois le plus souvent obligée de fournir à ses dépenses. On dit proverbialement, qu’un Palefrenier mangeroit son étrille, quand même il auroit affaire à la Reine. Celui-ci, tout au contraire, pour ménager la sienne, me mangea mon fonds de boutique & mon tonneau. Il y avoit déjà long-tems que ma mere s’appercevoit du dépérissement de mes affaires, & qu’elle m’en faisoit d’austéres réprimandes. La renommée lui apprit bientôt que j’avois mis le comble à mon dérangement. La bonne maman dissimula ; mais un beau matin que je dormois d’un sommeil létargique, elle s’arma de l’ame d’un balai neuf ; & m’ayant traitreusement passé la chemise par-dessus la tête, elle me mit les fesses tout en sang avant que je pusse me débarrasser. Quelle humiliation pour une grande fille comme moi, de se voir ainsi flageller ! J’en étois si outrée, que je résolus sur le champ de m’émanciper, & d’aller tenter fortune où je pourrois. L’esprit plein de mon projet, je profitai de l’instant que ma mere étoit dehors : je me vêtis à la hâte de mes atours des Dimanches, & dis un éternel adieu au domicile de Madame Tranche-montagne. J’enfilai au hazard le chemin de la Grêve, & cotoyant la riviére jusqu’au Pont-Royal, j’entrai dans les Thuileries. Je fis d’abord presque le tour du Jardin sans songer à ce que je faisois. Enfin, un peu revenue de mes premiers transports, je m’assis sur la terrasse des Capucins. Il y avoit un demi quart d’heure que j’y rêvois au parti que je prendrois, lorsqu’une petite Dame, vêtue assez proprement, & d’un maintien décent, vint se mettre à côté de moi. Nous nous saluames réciproquement, & liames conversation par les lieux communs ordinaires de gens qui ont envie de jaser, quoiqu’ils n’aient rien à se dire. Ah ! mon Dieu, Mademoiselle, ne sentez-vous pas qu’il fait bien chaud ? Excessivement chaud, Madame. Heureusement il fait un peu d’air. Oui, Madame, il en fait un peu. Oh ! Mademoiselle, que de monde il y aura demain à Saint-Cloud si ce tems-ci continue ! Assurément, Madame, il y aura beaucoup de monde. Mais, Mademoiselle, plus je vous considére, & plus je crois vous connoître. N’ai-je point eu le plaisir de vous voir en Bretagne ? Non, Madame, je ne suis jamais sortie de Paris. En vérité, Mademoiselle, vous ressemblez si parfaitement à une jeune personne que j’ai connue à Nantes que l’on vous prendroit l’une pour l’autre. Au reste, la ressemblance ne vous fait aucun tort : c’est une des plus aimables filles qu’on puisse voir. Vous êtes bien obligeante, Madame, je sais que je ne suis point aimable ; & c’est un effet de votre bonté. Après tout, que me serviroit-il de l’être ? En prononçant ces derniers mots, il m’échappa un soupir, & je ne pus m’empêcher de laisser tomber quelques larmes. Eh ! quoi, ma chere Enfant, me dit-elle d’un ton affectueux, en me pressant la main, vous pleurez ? qu’avez-vous donc qui vous chagrine ? vous est-il arrivé quelque disgrace ? Parlez, ma petite Poule ; ne craignez pas de m’ouvrir votre cœur : comptez entiérement sur la tendresse du mien, & soyez sûre que je suis prête à vous servir en tout ce qui dépendra de moi. Allons, mon Ange, allons au bout de la terrasse, nous déjeûnerons chez Madame La Croix.[4] Là, vous me ferez part du sujet de votre affliction : peut-être vous serai-je plus utile que vous ne pensez. Je me fis d’autant moins prier, que j’étois encore à jeun ; & je la suivis, ne doutant pas que le Ciel ne l’eut envoyée pour m’aider de ses sages conseils, & m’arracher au danger de rester sur le pavé. Après m’être muni l’estomac de deux tasses de café au lait & d’un couple de petits pains, je lui avouai ingénûment mon origine & ma profession ; mais pour le reste, je ne fus pas si sincére. Je crus qu’il étoit plus prudent de mettre le tort du côté de ma mere que du mien. Je la peignis le plus à son desavantage qu’il me fut possible, afin de justifier la résolution que j’avois prise de la quitter. Vierge Marie ! s’écria cette charitable Inconnue, quel meurtre c’eût été qu’une aussi charmante Enfant que vous fût demeurée dans une condition si basse, exposée toute l’année à l’air, souffrant le chaud, le froid, accroupie dans un demi-tonneau, & condamnée à raccommoder les chausses de toute sorte de peuple ! Non, ma petite Reine, vous n’étiez pas faite pour un semblable métier : car il est inutile de vous le cacher ; quand on est belle, comme vous l’êtes, il n’est rien à quoi l’on ne puisse aspirer : & je répondrois bien qu’avant peu, si vous étiez fille à vous laisser diriger… Ah ! ma bonne Dame, m’écriai-je, parlez, que faut-il que je fasse ? aidez-moi de vos avis : je me jette entre vos bras. Eh bien, reprit-elle, nous vivrons ensemble. J’ai quatre Pensionnaires, vous serez la cinquiéme. Quoi ! Madame, répondis-je précipitanment, avez-vous déjà oublié que, dans la misére où je suis, il me seroit impossible de vous payer le premier sou de ma pension ? Que cela ne vous inquiéte point, repliqua-t’elle ; tout ce que je vous demande à présent, c’est de la docilité, & de vous laisser conduire : du reste, je vous associerai à un petit négoce que nous faisons, & je me flatte, s’il plait à Dieu, qu’avant la fin du mois, vous serez non-seulement en état de me satisfaire, mais encore de fournir amplement à votre entretien. Peu s’en fallut que dans les transports de ma reconnoissance, je ne me jettasse à ses pieds pour les arroser de mes larmes. Il me tardoit d’être agrégée à cette bienheureuse société. Grace à ma bonne étoile, mon impatience ne dura guères. Midi sonna, & nous sortimes par la porte des Feuillants. Un vénérable fiacre qui se trouva là, nous reçut dans sa noble voiture ; & ayant gagné les boulevards au grand petit trot de ses modestes bêtes, nous conduisit à une maison isolée vis-à-vis la rue Montmartre.

Cela faisoit une espéce d’hermitage entre cour & jardin, dont le coup d’œil agréable me prévint si favorablement pour les personnes qui l’habitoient, que je bénis in petto la maniére scandaleuse dont j’avois été éveillée le matin, puisqu’elle étoit l’occasion de ma bonne rencontre. Je fus introduite dans une salle basse, assez proprement meublée. Mes compagnes s’y rendirent bientôt. Leur ajustement coquet & galant, quoique négligé, leur air délibéré, l’assurance de leur maintien, m’interdit d’abord au point que je n’osois lever les yeux, & ne faisois que bégayer en voulant répondre à leurs civilités. Ma bienfaitrice soupçonnant que la simplicité de mes habits pouvoit être la cause de mon embarras, me promit qu’elle me feroit incessanment changer de décoration, & que je ne serois pas moins parée que ces Demoiselles. Je m’étois trouvée, en effet, fort humiliée de me voir couverte d’un petit chifon de grisette parmi des personnes qui faisoient leur deshabillé des plus belles étoffes des Indes & de France. Mais une chose qui piquoit ma curiosité & ne m’inquiétoit pas peu, c’étoit de savoir la nature du négoce auquel j’allois être associée. Le luxe de mes compagnes m’étonnoit. Je ne concevois pas comment elles pouvoient soutenir de semblables dépenses. J’étois si bouchée, ou plutôt si neuve encore, qu’il ne me vint jamais en pensée de deviner ce qui tomboit de soi-même sous les sens. Cependant, tandis que je me creusois l’imagination à développer cette prétendue énigme, on servit le potage, & nous nous mimes à table. Quoique la chére ne fût pas mauvaise, l’appétit & la bonne humeur des convives y servit d’épices & en rehaussa les apprêts. Nous officiames toutes de maniére à faire perdre aux subalternes l’espérance de notre desserte. Aussi, de peur d’étouffer, nous avions de tems en tems la précaution de détremper les vivres. Tout alloit au mieux jusques-là. Mais deux de nos Demoiselles ayant outrepassé les bornes de la tempérance, & les fumées bachiques leur ayant tout-à-coup offusqué le chef, l’une assena sur le mufle de la seconde un coup de poing, auquel celle-ci riposta d’un coup d’assiéte. Dans l’instant la table, les plats, les ragouts & les sausses furent éparpillées par terre. Voilà la guerre déclarée. Mes deux Héroïnes s’élancent l’une sur l’autre avec une fureur égale. Mouchoirs de cou, escoffions, manchettes, tout en une minute, est en lambeaux. Alors la maîtresse s’étant avancée pour interposer son autorité, on lui colle par mégarde une apostrophe sur l’œil. Comme elle ne s’attendoit pas à être caressée de la sorte, & que d’ailleurs ce n’étoit pas son défaut d’être endurante, il ne fut plus question de paix. Elle donna sur le champ des preuves de son savoir suprême dans l’art héroïque du Pugilat. Cependant les deux autres qui avoient gardé la neutralité jusqu’à ce moment, crurent ne devoir pas demeurer oisives plus long-tems ; de façon que l’affaire s’engagea de plus belle & devint générale. Dès le commencement je m’étois retranchée toute tremblante dans un coin de la salle, d’où je ne branlai pas tant que dura le chamaillis. C’étoit un spectacle effrayant, & burlesque tout à la fois, de voir ces cinq créatures échevelées culbutant & roulant les unes sur les autres, se mordant, s’égratignant, jouant des pieds & des poings, vomissant toutes les horreurs imaginables, & montrant scandaleusement leur grosse & menue marchandise. La bataille n’avoit pas l’air de finir sitôt, si un Grison qui avoit vieilli sous le harnois, ne se fût avisé d’annoncer un Baron Allemand. On sait en quelle considération ces Messieurs-là, & sur-tout les Milords, sont auprès des filles du monde. Au seul mot de Baron, tout acte d’hostilité cesse. Les combattantes se séparent. Chacune raccommode à la hâte les débris de son ajustement. On s’essuie, on se frotte ; & ces phisionomies auparavant méconnoissables & hideuses à voir, reprennent à l’instant même leur douceur & leur sérénité naturelle. La maîtresse sort précipitanment pour amuser Mr le Baron, & les Demoiselles volent à leur chambre, afin de se mettre en état de le recevoir d’une façon décente.

Le Lecteur plus éclairé que moi, a deviné il y a long-tems que je n’étois pas dans une maison des mieux réglées de Paris. Ainsi, sans le lui répéter, il saura seulement que notre Hôtesse étoit une des plus achalandées du métier & s’appelloit Madame Florence. Quand elle eut appris que Monsieur le Baron n’avoit été annoncé que pour faire cesser les voies de fait, elle revint me trouver d’un air content & satisfait : ça, Mignonne, me dit-elle en me donnant un baiser sur le front, n’allez pas mal penser de nous au sujet du petit démêlé dont vous venez d’être témoin. Ce sont de petites vivacités qu’un rien occasionne & que la moindre chose apaise. On n’est pas toujours maître des premiers mouvemens. Et puis chacun est plus ou moins sensible ; cela est naturel. Marchez sur un ver, il se remuera. Au reste, si vous connoissiez ces Demoiselles, vous seriez charmée de la douceur de leur caractére : ce sont les meilleurs cœurs du monde. Leur colére est un feu de paille aussi-tôt éteint qu’allumé. Tout est oublié dans la minute. Pour moi, Dieu merci, je ne sais ce que c’est que rancune, & je n’ai pas plus de fiel qu’une colombe. Malheur à qui me veut du mal ; car je n’en veux à personne. Mais laissons ce propos, & parlons de vous.

Il n’y a qui que ce soit, ma chere fille, qui ne convienne qu’on fait une fort triste figure en ce monde lorsqu’on n’est pas riche. Point d’argent, dit le Proverbe, point de Suisse. On peut bien dire aussi, point d’argent, point de plaisir, point d’agrément dans la vie. Or, comme il est tout simple d’aimer ses aises & le bien-être, ce qu’on ne sauroit se procurer sans argent, vous conviendrez, je crois, que l’on est bien dupe de refuser d’en gagner quand on est à même de le faire : sur-tout si les moyens que l’on emploie pour cela ne nuisent pas à la société ; car alors ce seroit un mal ; & Dieu nous en garde : oui, certes, mon enfant, Dieu nous en garde. Mais j’ai la conscience nette à cet égard, & je défie qu’on me reproche jamais d’avoir fait tort à autrui d’une obole. Item ; on n’est pas ici parmi des Arabes : on a une ame à sauver. Le principal est d’aller droit : du reste, il n’est pas défendu de gagner sa vie de façon ou d’autre : le métier n’y fait rien ; l’essentiel est qu’il soit bon. Je vous disois donc que l’on est bien dupe de négliger de se tirer du pair quand on le peut. Eh ! qui peut mieux s’en tirer que vous avec les ressources que la Nature vous a données ? Vous a-t’elle fait belle pour l’être en pure perte ? Que de Demoiselles du monde [5] je connois, qui, douées de bien moins d’appas que vous, ont trouvé le secret de se faire de bonnes rentes ! Il est vrai, sans vanité, que je n’ai pas nui à leur fortune, quoiqu’elles ne m’en aient pas plus d’obligation : mais, Dieu convertisse les ingrats. Il ne faut pas que cela nous dégoute de faire plaisir. Ah ! ma bonne Dame, lui dis-je avec précipitation, j’espére que vous ne vous plaindrez jamais de mon ingratitude. Ne répondons de rien, repliqua-t’elle ; toutes m’ont tenu le même langage, & toutes l’ont oublié. Les honneurs changent les mœurs. Si vous saviez combien il y a de Demoiselles à l’Opera dont j’ai ébauché l’éducation, & qui ne font pas semblant de me connoître aujourd’hui, vous seriez forcée d’avouer que la reconnoissance est une vertu que l’on ne pratique guères dans le siécle où nous sommes. Quoiqu’il en soit, il est toujours beau d’obliger. À propos, petit Chat [6], jolie comme vous êtes, n’avez-vous jamais obligé personne ? Qui, moi, Madame, lui répondis-je d’un ton hipocrite ? & qui aurois-je pu obliger dans la triste condition où j’ai été jusqu’à présent ? Vous ne m’entendez pas, reprit-elle : il faut vous parler plus intelligiblement. Avez-vous encore votre pucelage ? À cette question inattendue, le rouge me monta au visage, & je fus un peu décontenancée. Je vois bien, dit-elle, que vous ne l’avez plus. N’importe, nous avons des pommades miraculeuses ; nous vous en referons un tout neuf. Il est pourtant bon que je sache par moi-même l’état des choses : c’est une cérémonie qui ne doit pas vous faire de peine. Toutes les Demoiselles qui se destinent au monde, subissent indispensablement un semblable examen. Vous sentez bien que le Marchand est obligé de connoître sa marchandise. En me prêchant ainsi, Madame Florence m’avoit déja troussée au-dessus des hanches. Je fus virée & revirée de tout sens : rien n’échappa à ses regards experts. Bon, dit-elle, je suis contente. Le dommage que l’on a fait ici n’est pas si grand qu’il ne soit facile à réparer. Vous avez, grace à Dieu, un des beaux corps que l’on puisse voir, & dont vous pourrez tirer de gros avantages un jour à venir. Cependant il ne suffit pas d’être belle ; on doit être encore attentive sur soi : un des devoirs indispensables de notre profession, c’est de ne point épargner l’éponge. Il y a apparence que vous n’en connoissez pas trop l’usage : venez, que je vous le montre, tandis que nous en avons le tems. Aussi-tôt elle m’introduisit dans une petite garde-robe ; & m’ayant fait mettre à califourchon sur un bidet, elle m’y donna la premiére leçon de propreté. Nous employames le reste de la journée en une infinité d’autres minucies peu essentielles à narrer. Le lendemain, on me métamorphosa de la tête aux pieds, selon la promesse qui m’en avoit été faite. J’avois une robe d’un tafetas couleur de rose, ornée de falbalas, avec un jupon de mousseline, & une montre de pinchbeck à la ceinture. Je me trouvois d’un éclat ravissant en ce nouvel accoutrement, & sensible pour la premiére fois aux aiguillons flatteurs de la vanité, je me regardois avec une sorte de complaisance, de respect & d’admiration.

Il faut rendre justice à Madame Florence : c’étoit un des plus grands génies d’ordre & de détail qu’il y eût alors parmi les Abbesses de Cythère. Elle pourvoyoit à tout. Outre les Pensionnaires qu’elle entretenoit toujours à la maison, afin de n’être point prise au dépourvu, quand on vouloit être servi promptement, elle avoit aussi des corps de reserve en ville pour les cas extraordinaires & les parties de conséquence. Ce n’est pas tout : on trouvoit encore chez elle un magazin de robes de toutes sortes de couleurs & de tailles, qu’elle louoit aux nouvelles & pauvres Prosélites telles que moi ; ce qui ajoutoit considérablement à ses honoraires.

Madame Florence, de crainte que je ne perdisse mon étalage, avoit fait avertir dès la veille quelques-uns de ses meilleurs chalands, de la bonne trouvaille qu’elle avoit faite. Au moyen d’une si sage précaution, nous ne languimes pas dans l’expectative. Monsieur le Président de.... plus ponctuel à se trouver à de pareilles assignations qu’aux audiences de sept heures, arriva justement comme je venois de finir ma toilette. Je vis une maniére d’homme de stature médiocre, vêtu de noir, étayé sur deux jambes gréles, droit, roide & engoncé, ayant sur la tête, qui ne tournoit qu’avec le corps, une perruque artistement maronnée, surchargée de poudre à la maréchale, dont l’abondante superfluité enfarinoit les trois quarts de son habit ; ajoutez à cela qu’il exhaloit une odeur d’ambre & de musc à faire évanouir les gens les plus aguéris aux parfums. «  Ah ! pour le coup, Florence, s’écria-t’il en jettant les yeux sur moi, voilà ce qui s’appelle du beau, du délicieux, du divin. Franchement, tu t’es surpassée aujourd’hui. Je te le dis au sérieux, Mademoiselle est adorable : oui, cent piques au-dessus du portrait que tu m’en as fait. Sur mon honneur, c’est un Ange. Je te parle vrai : foi de Magistrat, j’en suis émerveillé. Mais, vois donc le bel œil ; il faut que je le baise : je n’y saurois tenir. »

Madame Florence, jugeant au train que prenoient les choses, que la présence d’un tiers devenoit inutile, se retira secrétement & nous laissa seuls. Aussi-tôt Mr. le Président, sans déroger à la majesté de son état, m’étendit sur le canapé, & s’étant récréé quelques momens à considérer & palper mes appas les plus secrets, il me mit dans une attitude toute opposée à celle que j’étois habituée de tenir avec Pierrot. On m’avoit recommandé d’être complaisante : je ne le fus que trop. Le traître me fit ce que les libertins se font entre eux. Je perdis mon autre pucelage. Les contorsions que j’avois faites dans cette anti-naturelle opération, jointes à quelques cris qui m’étoient échappés malgré moi, firent comprendre à Mr. le Président que je n’avois nullement partagé ses plaisirs. Aussi, pour me récompenser & me faire oublier mes souffrances, il me glissa deux louis dans la main. «  Ceci, dit-il, est de surérogation ; n’en parlez point à la Florence ; je lui payerai en outre ses épices & les vôtres. Adieu, petite Reine, que je baise auparavant cette charmante fossette : ça, j’espére que nous nous reverrons l’un de ces jours. Oui, nous nous reverrons ; je suis trop content de vous & de vos bonnes maniéres. »

En même-tems il sortit à petits pas précipités, faisant siffler le plancher de la pointe de l’escarpin sans plier le genou. Ce qui venoit de m’arriver, m’étonnoit au point que je ne savois que penser. Je crus, ou que Mr. le Président s’étoit mépris, ou que c’étoit l’usage chez les gens d’un certain ordre de s’y prendre de cette façon. Si c’est la mode, me disois-je à moi-même, il faudra bien tâcher de m’y conformer. Je ne suis pas plus délicate qu’une autre. Les premiers essais en tout genre, sont un peu rudes ; mais il n’est rien à quoi l’on ne puisse s’habituer à la longue. Je me suis bien habituée au tracas de Pierrot : & cependant ce n’a pas été sans peine dans les commencemens. J’étois occupée à ce soliloque intéressant, lorsque la Florence rentra. «  Eh bien ! petite mere, me dit-elle en se frottant les mains, n’est-il pas vrai que Mr. le Président est un aimable homme ? Vous a-t’il donné quelque chose ? » Non, madame, répondis-je. « Tenez, reprit-elle, voilà un louis d’or qu’il m’a chargé de vous remettre. J’espére que ce ne sera pas la seule marque que vous éprouverez de sa générosité ; car il m’a paru extrêmement satisfait de vous. Au reste, ma chere Enfant, il ne faut pas croire que toutes nos pratiques soient aussi bonnes, & paient si grassement. Dans toute sorte de négoce il y a gain & perte : le bon recompense le mauvais : n’est pas marchand qui toujours gagne. On doit prendre les bénéfices avec les charges. Vraiment notre métier seroit un Pérou sans les fausses passades. Mais, patience ; les assemblées du Clergé commenceront bientôt ; je me flatte que vous verrez rouler l’argent ici. Vanité à part, ma maison n’est pas mal famée. Si j’avois autant de mille livres de rente que j’ai reçu chez moi de Prélats & d’Abbés de conséquence, je serois en état de faire la figure d’une Reine. Après tout, j’aurois tort de me plaindre. J’ai, Dieu merci, de quoi vivre, & je pourrois me passer de travailler ; mais qui n’est bon que pour soi, n’est bon à rien. D’ailleurs, il faut une occupation dans la vie. L’oisiveté, dit-on, est mere de tous vices. Si chacun étoit occupé, personne ne songeroit à mal faire. »

Tandis que Madame Florence étoit en train de me débiter ces sentencieux & ennuyeux propos, je ne cessois de bâiller. Elle s’en apperçut enfin, & m’envoya à ma chambre, me recommandant, sur toute chose, la cérémonie du bidet. Je ne puis m’empêcher de dire ici, par maniére d’apostille, que les honnêtes femmes nous ont bien de l’obligation. Non-seulement elles nous sont redevables d’un meuble si utile & si nécessaire, mais encore d’un nombre prodigieux d’autres découvertes charmantes pour les commodités de la vie, & d’un gout exquis dans l’art de rehausser les charmes de la Nature, & d’en réparer ou dérober aux yeux les imperfections. C’est nous qui leur avons appris le secret de multiplier les graces, de les combiner à l’infini par les différentes façons de nous parer ; & sur-tout par l’air aisé de nos démarches, de notre port, de notre maintien. Nous sommes en tout les objets de leur attention & de leur étude. C’est de nous qu’elles reçoivent les modes & tous ces petits riens charlatans, dont on est enchanté & qu’on ne sauroit définir. En un mot, on a beau nous décrier : les femmes de bien ne sont aimables qu’autant qu’elles savent nous copier, que leur vertu prend l’odeur du péché, & qu’elles ont le jeu & les maniéres un peu catins. Puisse cette digression tourner à la gloire de notre Corps, & forcer l’envieuse prétention à nous rendre la justice que nous méritons & à nous faire réparation d’honneur ! Je reprends mon histoire.

Madame Florence, qui venoit de se déclarer si éloquenment contre l’oisiveté, ne me laissa pas le tems d’entretenir de mauvaises pensées. Elle reparut tout-à-coup. «  Petit cœur, me dit-elle, d’un ton affectueux, ce n’étoit pas mon dessein de vous importuner sitôt : mais vos compagnes sont toutes occupées avec une bande de plumets étourdis que je me serois fait conscience de vous faire connoître, d’autant plus que ce sont de mauvaises paies, & que mon intention n’est pas de vous employer gratuitement. Il y a là-bas un Soufermier de mes amis. C’est une vieille pratique qui m’apporte exactement ses deux louis par semaine. Je voudrois bien ne le pas desobliger. Qu’en pensez-vous, Maman ? deux louis ne sont point à mépriser, sur-tout quand ils coûtent si peu à gagner. » Pas si peu que vous croyez, Madame, lui répondis-je ; si vous aviez éprouvé ce que j’ai souffert & ce que je souffre encore. (car je me sentois toute excoriée) «  Oh ! interrompit-elle, tout le monde n’est pas aussi redoutable que Mr. le Président. Celui que je vous propose s’en tient au simple badinage & rien de plus. Je vous garantis que ses caresses ne sont ni longues ni fatigantes : d’ici là son affaire est faite. »

Madame Florence, enfin ayant obtenu mon consentement, me présenta la plus assommante figure de maltôtier qu’il soit possible de voir. Qu’on se peigne une tête quarrée adhérente à des épaules de porte-faix, des yeux hagards & féroces ombragés d’un sourcil fauve, un petit front silloné, un large & triple menton, un ventre en poire, soutenu sur deux grosses jambes arquées, terminées par deux pieds plats en forme de patte d’oie. Toutes ces parties réunies ensemble, & chacune exactement en sa place, composoient ce mignon de finance. J’avois été si surprise à l’aspect d’un semblable automate, que je ne m’étois point apperçue de la disparition de notre mere Prieure. «  Eh bien ! me dit le Soufermier d’un ton brutal, sommes-nous ici pour demeurer les bras croisés ? Vous voilà plantée comme un échalas. Allons, allons, morbleu, approchez : je n’ai pas le loisir de rester en contemplation. On m’attend à notre assemblée. Expédions. Où sont vos mains ? Prenez ceci. Que vous êtes gauche ! Serrez les doigts. Remuez le poignet. Comme cela. Un peu plus fort. Arrêtez. Plus vîte. Dou-ce-ment. Voilà qui est bien. » Cet agréable exercice étant achevé, il me jette un couple de louis & se sauve de la même ardeur que quelqu’un qui fuit ses créanciers.

Quand je fais réflexion aux épreuves cruelles & bizarres où se trouve reduite une fille du monde, je ne saurois m’imaginer qu’il y ait de condition plus rebutante & plus misérable. Je n’en excepte point celle de Forçat ni de Courtisan. En effet, qu’y a-t’il de plus insupportable que d’être obligée d’essuyer les caprices du premier venu ; que de sourire à un faquin que nous méprisons dans l’ame ; de caresser l’objet de l’aversion universelle ; de nous prêter incessanment à des gouts aussi singuliers que monstrueux ; en un mot, d’être éternellement couvertes du masque de l’artifice & de la dissimulation, de rire, de chanter, de boire, de nous livrer à toute sorte d’excès & de débauche, le plus souvent à contre-cœur & avec une répugnance extrême ? Que ceux qui se figurent notre vie, un tissu de plaisirs & d’agrémens, nous connoissent mal ! Ces Esclaves rampans & méprisables qui vivent à la Cour des Grands, qui ne s’y maintiennent que par mille bassesses honteuses, par les plus lâches complaisances & un déguisement éternel, ne souffrent pas la moitié des amertumes & des mortifications inséparables de notre état. Je ne fais pas difficulté de dire que si nos peines pouvoient nous être méritoires & nous tenir lieu de pénitence en ce monde, il n’y en a guères de nous qui ne fût digne d’occuper une place dans le Martirologe, & ne pût être canonisée. Comme un vil interêt est le mobile & la fin de notre prostitution, aussi les mépris les plus accablans, les avanies, les outrages en sont presque toujours le juste salaire. Il faut avoir été Catin pour concevoir toutes les horreurs du métier. Je ne saurois, sans frémir, me rappeller la dureté du noviciat que j’ai fait : & cependant combien en est-il qui ont plus pâti que moi ! telle que l’on voit aujourd’hui triomphante dans un équipage doré, orné des plus charmantes peintures & verni par Martin ; telle, dis-je, qui, traînant par-tout avec elle un luxe révoltant, affiche insolenment le gout pervers & crapuleux de son bienfaiteur. Qui croiroit qu’elle fut autrefois le rebut des laquais ? que cette même personne fut le triste objet des incartades & de la brutalité de la plus vile canaille ; en un mot, qu’elle porte peut-être encore les marques des coups qu’elle en a reçus ? Je le repéte, tout agréable, tout attrayant que paroisse notre état, il n’en est ni de plus humiliant, ni de plus cruel.

On ne sauroit s’imaginer, sans l’avoir expérimenté, à quel excès les hommes portent la débauche dans le délire de leurs passions. J’en ai connu nombre qui mettoient toute leur volupté à battre ou être battus, de façon qu’après que j’avois souffleté, rossé, étrillé, j’étois souvent obligée de subir la même peine à mon tour. Il doit paroître, sans doute, bien étonnant qu’il se trouve des filles assez patientes pour soutenir un pareil genre de vie ; mais que ne font point faire le gout du libertinage, l’avarice, la paresse & l’espoir d’un avenir heureux !

Pendant environ quatre mois que je demeurai chez Madame Florence, je puis me vanter d’avoir fait un cours complet dans la profession de fille du monde, & que lorsque je sortis de cette excellente école, j’avois assez d’aquis pour le disputer à tous les luxurieux anciens & modernes, dans l’art profond de varier les plaisirs, & dans la pratique de toutes les possibilités phisiques en matiére de paillardise.

Une petite avanture qui mit ma patience à bout, me fit prendre la résolution de travailler pour mon compte, & de vivre en mon particulier. Voici ce que c’est. Nous eumes un jour la visite d’une escouade de Mousquetaires, aussi pétulans que peu pécunieux. Las de sacrifier au nourrisson de Siléne, il leur avoit pris fantaisie de rendre leurs hommages à Vénus. Malheureusement, nous n’étions alors que deux à la maison ; & pour surcroit de disgrace, ma compagne prenoit depuis quelque tems une tisane réfrigérative, qui la mettoit hors d’état d’être d’aucune utilité à ces Messieurs. De façon que je me trouvai seule contre tous. Je leur fis vainement mes respectueuses représentations sur l’impossibilité de fournir aux besoins de tant de monde : il fallut, bon gré, malgré, me prêter à ce qu’ils voulurent. Enfin, je souffris trente assauts dans l’espace de deux heures. Que de Dévotes auroient voulu être en ma place, & se voir forcées d’essuyer des maniéres si brutales pour le salut de leur ame ! Quant à moi, chétive pécheresse, j’avoue que loin d’avoir pris la chose en patience, & d’avoir chrétiennement béni mes assaillans, je ne cessai de vomir contr’eux toutes les imprécations imaginables tant que la scéne dura. Au fond, trop est trop. Je fus, pour ainsi dire, si gorgée de plaisirs que j’en eus une espéce d’indigestion.

Après cette rude épreuve, Madame Florence vit bien qu’elle tâcheroit en vain de me retenir. Elle consentit donc à notre séparation, aux conditions néanmoins de me représenter à son domicile toutefois & quand le bien du service l’exigeroit. Nous nous quittames pénétrées d’estime & d’affection l’une pour l’autre. J’achetai quelques chiffons de meubles, dont je garnis un petit appartement, rue d’Argenteuil, croyant par-là me soustraire à la jurisdiction des Commissaires. Mais que sert la prudence humaine quand le sort se déclare contre nous ! L’envieuse calomnie vint ruiner la paix de ma solitude, & renverser mes projets au moment que je m’y attendois le moins.

Parmi les débauchés honteux que je recevois discrétement chez moi, il s’en trouva un qui dans sa mauvaise humeur, voulut me rendre responsable de certaine indisposition critique qui lui étoit survenue tout-à-coup. Je reçus ses reproches avec hauteur. Il le prit d’un ton plus haut, & me traita d’une façon si scandaleuse, que deux ou trois vieilles Catins du voisinage, jalouses de mes petits succès, furent flétrir ma réputation à la Police, & firent si bien, qu’une belle soirée je fus enlevée & conduite à Bicêtre. La premiére cérémonie qu’il m’y fallut essuyer, fut d’être examinée & patinée par quatre ou cinq Carabins de Saint-Côme, lesquels concluant, d’une voix unanime, que j’avois le sang vitié, me condamnerent, sans appel, à faire quarantaine hic & nunc. Après avoir été dûment préparée, c’est-à-dire, saignée, purgée & baignée, je fus ointe de cette graisse efficace où sont enveloppés mille petits corps globuleux, qui par leur action & leur pesanteur, divisent & raréfient la limphe, & lui rendent sa fluidité naturelle.

On ne doit pas être surpris que les termes de l’Art me soient si familiers. Je n’ai eu que trop le tems de les apprendre pendant plus d’un mois que j’ai été entre les mains des dégraisseurs. Au reste, nous autres filles du monde, de quoi ne sommes-nous pas capables de parler tenant notre éducation du Public ? Est-il quelque profession, quelque métier dans la vie dont nous n’ayons incessanment occasion d’entendre discourir ? Le Guerrier, le Robin, le Financier, le Philosophe, l’Homme d’Eglise, tous ces Etres divers recherchent également notre commerce. Chacun d’eux nous parle le jargon de son état. Comment, avec tant de moyens de devenir savantes, seroit-il possible que nous ne le devinssions pas ?

Pendant mon séjour à Bicêtre, j’ai eu l’honneur de faire connoissance avec plusieurs Demoiselles que je ne nommerai point, de peur de déplaire aux premiers du Royaume, dont elles sont devenues les Idoles. Il est des personnes qu’on doit respecter, même jusque dans la dépravation de leurs gouts. Ce n’est point à nous qu’il appartient de contrôler la conduite des Grands. S’ils préférent de méprisables & infames créatures à ce qui mériteroit les adorations de quiconque a le sentiment délicat, c’est leur affaire.

Quand je me vis hors de la Piscine de Mr. saint Côme, l’impatience me prit de sortir de captivité. J’écrivis à tous mes prétendus amis dans les termes les plus pressans, pour les engager à solliciter mon élargissement. Mes lettres ne parvinrent pas jusqu’à eux, ou plutôt ils ne firent pas semblant de les avoir reçues. J’étois désespérée de l’abandon où chacun me laissoit, lorsque je me ressouvins du Président qui m’avoit dépucellée par la voie prohibée. J’implorai son assistance : ce ne fut pas en vain. Quatre jours après que je lui eus fait tenir ma requête, on m’annonça que j’étois libre. Je me sentis tellement pénétrée de joie & de reconnoissance pour le service que me rendoit ce généreux Magistrat, que je lui aurois sacrifié encore vingt autres pucellages plus bizarres, s’il les eût exigés.

J’avois plus lieu que jamais, en rentrant dans le monde, de présumer de mes appas. Il sembloit que le minéral qui m’avoit roulé dans les veines, m’eût donné un nouvel être. J’étois devenue belle à ravir. Cependant le principal me manquoit ; je veux dire, l’entregent & les maniéres, le secret ineffable de faire valoir les agrémens de la nature par le secours de l’Art. Je croyois sottement qu’il suffisoit d’avoir du teint, des traits, de la figure pour plaire. Ignorante encore, & sans nulle expérience du manége, du charlatanisme des femmes du bel air, je me reposois sur mon joli minois, du soin de me faire rechercher, & d’avoir des adorateurs : mais, loin d’attirer les moindres regards vers moi, j’avois la mortification de me voir effacer par des visages usés de débauches & tout couverts de blanc de ceruse & de rouge. Enfin, ne voulant pas courir le risque de retomber dans le triste état d’où je venois de sortir, je fus contrainte pour subsister, de servir de modéle aux Peintres.

Pendant à peu près six mois que j’exerçai cette belle profession, j’eus l’honneur d’être l’objet des études & des récréations de tous les Appelles & Barbouilleurs de Paris. Il n’est guères de sujets profanes & sacrés qu’ils n’aient épuisés sur moi. Tantôt je représentois une Madelaine pénitente, tantôt une Pasiphaé. Aujourd’hui j’étois sainte, demain catin, selon le caprice de ces Messieurs, ou l’exigence des cas. Quoique j’eusse un des plus beaux corps & des mieux articulés qu’il fût possible de voir, une jeune Lavandiére, connue alors sous le nom de Marguerite, maintenant sous celui de Mademoiselle Joly, m’éclipsa tout-à-coup, & m’enleva mes chalands. La raison de cela, c’est qu’on me savoit par cœur, & que Marguerite, ne me cédant rien du côté des perfections corporelles, avoit sur moi le mérite de la nouveauté. Néanmoins on ne tira pas de ses charmes tout le parti qu’on avoit lieu d’en espérer. Elle étoit d’une si grande vivacité, qu’il n’étoit presque pas possible de lui faire garder une attitude. Il falloit, pour ainsi parler, la saisir au vol. Voici un de ses traits d’étourderie qui la caractérise parfaitement. Mr. T… la peignoit un jour en chaste Susanne, c’est-à-dire, en état de pure nature. Il fut obligé de la quitter un instant. Sur ces entrefaites une procession des Carmes Billetes vint à passer. Cette folle oubliant son personnage actuel, courut étaler au balcon ses appas obscénes. La populace, plus scandalisée que les Révérends, de l’indécence d’un semblable procédé, la salua d’une grêle de pierres. Cette avanture pensa attirer de fâcheuses affaires à Mr. T… On vouloit le prendre à parti. Heureusement il en fut quitte pour l’excommunication.

Cependant, le crédit que Marguerite aqueroit journellement dans notre métier commun, me fit prêter l’oreille aux propositions d’un Mousquetaire gris, dont je devins la Pensionnaire, à raison de cent francs par mois. Nous établimes nos foyers dans la rue du Chantre. Mr. de Mez… (c’étoit mon bienfaiteur) m’aimoit à l’adoration : je l’aimois de même ; ce que l’on doit regarder comme un phénoméne chez une fille entretenue, d’autant que l’aversion la plus insurmontable est la recompense ordinaire des Entreteneurs. Quoiqu’il en soit, je ne lui avois pas voué une fidélité si scrupuleuse, que je ne m’en tinsse qu’à lui seul. Un jeune garçon Perruquier, & un Mitron à larges épaules étoient alternativement ses substituts. Le premier, sous prétexte de me friser, avoit le privilége d’entrer familiérement dans ma chambre quand il vouloit. Le second, à titre de mon Pourvoyeur de pain, s’étoit aquis le même droit, sans que Mr. de Mez… en conçût le moindre ombrage. Tout jusques-là sembloit concourir à ma félicité. Si la fortune ne me fournissoit qu’un honnête nécessaire, l’amour me donnoit au-delà de mes besoins libidineux. J’avois lieu d’être contente de ma condition ; je l’étois en effet, lorsqu’un maudit Qui pro quo bouleversa notre petit ménage. La Cour étant allée à Fontaine-bleau, Mr. de Mez… avoit été du détachement, & devoit rester à son quartier tout le tems du voyage. Mon Hôtesse, se fiant sur son absence, me pria de lui prêter ma chambre pour un particulier & sa femme, qui ne comptoient s’arrêter que deux ou trois jours à Paris. Je ne fis nulle difficulté de lui accorder ce qu’elle souhaitoit, & nous convinmes de coucher ensemble, pendant que ces Etrangers occuperoient mon lit. Les bonnes gens vinrent en prendre possession le même soir, espérant s’y dédommager des mauvaises nuits qu’ils avoient essuyées dans la route.

Mr. de Mez… pressé, selon les apparences, du désir de copulation, arriva justement à l’heure que tout le monde dormoit. Il avoit un passe-partout de la maison & une clef de ma chambre. Il entre à petit bruit : mais de quel étonnement son ame ne fut-elle pas saisie, quand un ronflement en basse-contre, vint frapper son oreille ! Cependant il approche de mon lit, frissonnant de crainte & de rage : il tâtonne & sent deux têtes sous sa main. Alors le démon de jalousie, l’esprit de vengeance s’emparant de ses sens, il tombe à grands coups de canne sur le couple endormi, & casse un bras au pauvre diable d’époux, qui tâchoit de garantir sa moitié d’un traitement si brutal. Il est aisé de penser qu’une semblable scéne ne se passa point dans le silence. Bientôt toute la maison & le voisinage furent éveillés aux hurlemens de ces infortunés conjoints. On crie de toute part au meurtre, à l’assassin. Le Guet arrive, & Mr. de Mez… reconnoissant trop tard sa méprise, est arrêté & conduit à l’Hôtel. Comme c’étoit à mon occasion qu’on avoit fait ce beau vacarme, je ne crus pas qu’il fût prudent d’attendre quelle en seroit l’issue. Je mis à la hâte un petit jupon avec un pet-en-l’air, & à la faveur du charivari, je me réfugiai furtivement chez un Chanoine de saint Nicolas, domicilié sous le même toit.

Il y avoit long-tems que le saint homme me convoitoit. Dieu sait s’il fut fâché de trouver une si belle occasion de satisfaire le lubrique appétit qui le dévoroit. Il me reçut d’une façon toute chrétienne ; & après m’avoir fait avaler un verre de ratafiat confortatif, dont il eut aussi la sage précaution de se mettre un coup sur la conscience, le maître paillard m’introduisit charitablement dans sa couche canoniale. Certes, ce n’est pas sans raison que l’on exalte les talens de ces mangeurs de potage à l’eau bénite. Les gens du monde ne sont que des mirmidons auprès d’eux. Le bon Prêtre fit pendant toute la nuit & fort avant dans la journée des miracles de nature. Lorsqu’énervé, outré de fatigue, il sembloit prêt à succomber sous le plaisir, aussi-tôt son imagination luxurieuse, inépuisable en ressources, lui prêtoit de nouvelles forces. Chaque partie de mon corps étoit pour lui un objet d’adoration, de culte & de sacrifice. Jamais Arétin ni Clinchtel [7] avec tout leur savoir, ne furent capables d’inventer la moitié des attitudes & des postures qu’il me fit tenir ; & jamais les mistéres de l’Amour ne furent célébrés de meilleure grace, ni de tant de maniéres différentes.

Je gagnai si bien l’intimité de Mr. le Chanoine dans cette occasion, qu’il m’offrit de manger avec moi les deniers de la Prébende, qui, à la vérité, n’étoit pas grand’chose ; mais les circonstances embarrassantes où je me trouvois alors, ne me permettant pas de faire la rencherie, j’acceptai son offre de très-grand cœur.

Le soir même, entre chien & loup, il me prêta une vieille culotte, où avoient reposé dix ans ses deux respectables témoins ; & m’ayant enharnachée d’une crasseuse soutanelle d’aussi ancienne date, d’un petit manteau de voile en filigrane, & d’un paroli [8] au menton, nous sortimes paisiblement, sans que personne nous dît mot. Le diable, en effet, ne m’auroit pas reconnue sous ce travestissement burlesque. J’étois si défigurée, que je ressemblois moins à une fille qu’à un de ces pauvres Ibernois grêlés, qui tirent leur subsistance quotidienne de leurs messes. On ne devineroit pas où mon nouveau maître me conduisit. Dans la rue Champ-fleuri, au cinquiéme étage, chez une nommée Madame Thomas, crieuse de vieux chapeaux. Cette honnête personne avoit été quelques années auparavant gouvernante du Chanoine. Elle s’en étoit séparée pour épouser un porteur d’eau du quartier ; lequel avoit passé de cette vie à l’autre peu de tems après les épousailles : & comme il n’avoit assigné de préciput à la susdite Madame Thomas, que sur les brouillards de la riviére, son unique domaine, elle s’étoit enrôlée par besoin dans le Corps des Revendeuses de vieilles nipes. Enfin, ce fut à la garde de cette vénérable Bourgeoise que mon Prêtre me confia, en attendant qu’il m’eût trouvé un logement convenable.

Madame Thomas étoit une grosse camuson, chargée de viande. Néanmoins, à travers son excessif embonpoint, on découvroit des traits qui faisoient soupçonner qu’elle n’avoit pas été, en son tems, d’une figure indifférente. Aussi la bonne Maman entretenoit-elle encore un commerce clandestin avec un Frere Quêteur de l’Ordre Séraphique de saint François, qui venoit sacrifier à ses gros appas, lorsque l’aiguillon de la chair le tourmentoit.

C’est une chose inconcevable que les moyens bizarres dont la fortune se sert pour opérer ses miracles, & conduire les mortels où il lui plait. S’imagineroit-on jamais que ce seroit chez une crieuse de vieux chapeaux que cette Divinité fantasque dût me tendre une main bienfaisante ? rien n’est pourtant plus vrai. La protection du Frere Alexis m’a tirée de la poussiére, & a été la premiére source de l’état d’opulence dont je jouis aujourd’hui. Mais ce qu’il y a de plus étonnant dans les combinaisons du sort, & ce qui confond l’entendement humain, c’est que souvent les voies du bonheur ne nous sont ouvertes que par les plus fatals événemens. On roue de coups de bâton un pauvre étranger, qui se croit en sûreté dans ma chambre : on lui casse un bras. De crainte qu’on ne me veuille rendre responsable de cette tragique avanture, je me sauve chez mon voisin le Chanoine, qui me méne en secret chez Madame Thomas : ce n’est pas tout ; pour comble de disgraces, j’apprends le lendemain que le Prébendier lui-même avoit été écrasé & enseveli sous les ruines de son Eglise ; [9] & par cette mort imprévue me voilà reduite, sans aucune apparence de ressource, à la merci de ma nouvelle Hôtesse.

Le sentiment effrayant de ma situation présente m’arracha des larmes, que Madame Thomas crut que je donnois au défunt. Nous pleurames toutes deux de compagnie quelques minutes : après quoi, la bonne femme, naturellement ennemie des longues afflictions, essaya de me consoler, & y réussit mieux par ses propos burlesques, que n’auroit fait un Docteur avec tout le pathétique de sa morale chrétienne. «  Allons, Mademoiselle, me disoit-elle, il faut se faire une raison : quand nous pleurerons jusqu’au jugement, il n’en sera ni plus ni moins. La volonté de Dieu soit faite. Au bout du conte, ce n’est pas nous qui l’avons tué. C’est bien sa faute s’il est mort : & oui, vraiment. Que diable avoit-il besoin aujourd’hui d’aller à Matines, lui qui dans le courant de l’année n’y alloit pas quatre fois ? A-t’on jamais plus mal pris son tems pour être dévot ? Demandez-moi si l’on n’auroit pas bien chanté les Matines sans lui. Les Chantres ne sont-ils pas payés pour cela ? Ah ! comme dit ma commere Michaut, la mort est bien traîtresse ! c’est justement lorsque nous y pensons le moins qu’elle nous accroche. Qui auroit dit hier au pauvre défunt : Monsieur le Chanoine, nous avons une bonne oie pour demain, mais on vous en ratisse ; vous n’en tâterez point. Il lui auroit donné le démenti, & auroit juré sa foi qu’il en mangeroit sa part. Voilà pourtant comme on se trompe tous les jours. C’est, en vérité, grand dommage ; car c’est une oie à servir à la table de la Reine : ça, ça tenons-nous le cœur gai, aussi-bien tout le chagrin du monde ne payeroit pas un sou de dettes. Entre nous soit dit, vous ne perdez pas grand’chose. C’étoit un Engeoleur de filles qui leur promettoit plus de beurre que de pain ; & puis le Drôle ne se faisoit pas conscience de les planter là pour reverdir quand il en étoit regoulé. Il avoit aussi le défaut d’être un peu sujet à son ventre : il s’enivroit fréquenment, & devoit à tout son voisinage. Tenez, que serviroit-il de vous cacher la vérité maintenant qu’il n’est plus ? ma foi, il ne valoit pas les quatre fers d’un chien. »

Madame Thomas me convainquit par cette oraison funébre de son ancien Maître, que nos domestiques sont des espions & des censeurs de notre conduite, d’autant plus dangereux, qu’ils n’ont pas d’ordinaire assez de discernement pour appercevoir nos bonnes qualités, & qu’ils ont toujours trop de malice pour ne pas découvrir nos foiblesses & nos imperfections. Elle me tint un langage bien différent au sujet du Frere Alexis. Il est vrai qu’il étoit d’une tournure à mériter les éloges de toute connoisseuse. Je dis ceci en passant, parce que j’eus la fantaisie d’expérimenter son savoir-faire, & que j’ai souvent regretté que tant de mérite fût en quelque façon anéanti sous l’humble haillon d’un pauvre Récolet.

J’aurois dû, afin d’éviter le reproche que l’on pourroit me faire, d’écrire sans ordre & de déplacer les choses, laisser arriver le Frapart chez Madame Thomas, avant de m’étendre sur son chapitre. Mais le mal n’est pas si grand ; faisons-le entrer, tandis que la bonne Femme est occupée à trousser l’oie dont elle veut le régaler. On saura donc que je vis un grand coquin des mieux découplés, nerveux, membru, barbu, ayant le teint frais & vermeil, des yeux vifs & perçans, pleins d’un feu, dont les étincelles simpatiques faisoient sentir plus bas que le cœur, des démangeaisons qu’on ne soulage pas avec les ongles.

Madame Thomas le mit d’abord au fait de mon histoire. Il avoit appris, chemin faisant, la triste avanture du Chanoine, & s’en étoit consolé ainsi que nous, comme font les gens raisonnables, d’un malheur auquel il n’y a point de reméde. Le Drôle ne bornoit pas ses talens au seul métier de Quêteur. Il avoit trouvé le secret d’être utile à la société, & encore plus à son Couvent, par les services qu’il rendoit à l’un & l’autre sexe. Personne ne savoit mieux que lui, ménager de douces entrevues, rompre des obstacles, éluder la vigilance des Argus, tromper des maris jaloux, émanciper de jeunes pupilles, & affranchir de timides tourterelles de l’empire tirannique des pere & mere. En un mot, le Frere Alexis étoit le Roi des Proxénetes, & conséquenment fort accrédité parmi le monde galant.

Après les premiéres courtoisies de part & d’autre, Madame Thomas nous laissa ensemble pour aller faire cuire au four la principale piéce de notre festin. À peine étoit-elle descendue un étage, que le Moine, sans cérémonie, m’appuie un coup de bec sur la bouche, & me renverse sur le lit.

Quoique je trouvasse le procédé aussi brusque qu’étrange, le besoin que je prévoyois avoir de lui, & la curiosité de voir ce qu’il cachoit sous sa robe, ne me fit faire de résistance que ce qu’il en fallait pour l’enflammer davantage, & ne point passer dans son esprit pour une abandonnée des rues. Dès qu’il m’eut postée à sa guise, il releva sa jaquette au-dessus de ses hanches, & tira d’un grand caleçon de cuir gras, le plus beau, le plus superbe morceau… enfin, une machine plutôt faite pour meubler une culotte royale, que la dégoutante & crasseuse braguette d’un chétif fantassin de la milice de saint François. Ah ! Madame Thomas, que de femmes auroient voulu être en votre place, & crier de vieux chapeaux à pareil prix ! La Reine des Amours elle-même, l’adorable Cythérée auroit sacrifié Mars & Adonis pour avoir la jouissance d’un meuble si précieux. Je crus que Priape & toutes ses dépendances m’entroient dans le corps. La douleur aiguë que l’intromission de ce monstre, à jamais vénérable, me causa, m’auroit arraché les hauts cris, si je n’avois appréhendé de donner l’alarme au voisinage. Néanmoins, le mal fut bientôt oublié par les délicieuses agonies où il me plongea. Que ne puis-je exprimer les ravissantes convulsions, les charmantes syncopes, les douces extases que j’ai éprouvées alors ! Mais notre imagination est toujours trop foible pour peindre ce que nous sentons si fortement. Doit-on en être surpris, puisque l’ame, en ces délectables instans, est en quelque maniére anéantie, & que nous n’existons plus que par les sens ?

J’aurois couru risque de suffoquer de plaisirs, si la grosse voix de Madame Thomas, conversant avec son chien sur l’escalier, ne nous eût fait quitter prise. Il ne lui aura pas été difficile, je crois, de déviner ce qui s’étoit passé : l’émotion où nous étions encore, & le dérangement du lit, ne déposoit que trop contre nous. Quoiqu’il en soit, elle n’en fit rien paroître, & quand l’oie fut arrivée, nous nous mimes à piler des dents chacun de notre mieux. Les libations ne furent pas épargnées. Entre la poire & le fromage, le Frere Alexis tira de sa besace un saucisson de Boulogne & un flacon de ratafiat, que des filles de bien qui avoient passé la nuit en débauche à Neuilly, lui avoient donné. Madame Thomas, trouvant cette liqueur de son gout, en avala plus des deux tiers à sa part : ce qui la mit de si bonne humeur, que les yeux lui rouloient dans la tête comme ceux d’une chatte en chaleur, qui appéte le matou. À la façon dont elle se trémoussoit sur sa chaise, on auroit juré qu’elle avoit une botte de chardons au derriére, tant les esprits du ratafiat fermentoient en cette partie-là. Il lui prenoit des saillies de tendresse & de fureur tout à la fois. Elle embrassoit le moine, elle le pinçoit, le suçoit, le mordoit, le chatouilloit. La pauvre femme à la fin me fit pitié. Je me retirai dans un trou de cabinet fermé d’une simple cloison, dont les planches écartées d’un bon pouce les unes des autres, étoient calfeutrées avec des bandes de papier. Au moyen d’une petite ouverture que j’y pratiquai, il me fut aisé de les voir manœuvrer en plein.

Si le Lecteur judicieux se souvient que j’ai peint Madame Thomas comme une grosse gaguie, surchargée de cuisine, il ne se scandalisera point de l’attitude que le Frere Alexis lui fit prendre. La bonne Dame avoit un si terrible ventre, qu’il n’étoit pas possible de l’attaquer de ce côté-là. Le curedent d’un étalon de Mirebalay [10] n’y auroit jamais atteint. Elle s’appuie donc des deux coudes sur le lit, le nez contre la couverture, & présente son immense postérieur à la discrétion du Frere. Le paillard au même instant lui jetta jupe, jupon & chemise par-dessus les épaules, & découvrit un duplicata de fesses, qui, à leur prodigieux volume près, faisoient plaisir à voir par leur blancheur éblouissante. Alors ayant atteint de dessous sa grande mandille, à moitié retroussée, le Séraphique Goupillon, dont il m’avoit si bien aspergée, il s’élança avec une vigueur inexprimable à travers le taillis épais qui ombrageoit l’entre-deux du susdit fessier, & se perdit dans les broussailles.

Au fort de l’opération, Madame Thomas heurloit & renioit comme un damné. L’excès du plaisir la rendoit aussi furieuse qu’auroit pu faire la douleur la plus aiguë. Il lui arrivoit pourtant de se radoucir par intervalle. « Ah ! mon gros boudin, s’écrioit-elle d’une voix entrecoupée de soupirs, arrête-toi, je me meurs ! Mon Menon, que je t’aime ! que tu fais bien cela ! courage cher cœur, bijou de mon ame !… Ah ! double fils de Putain ! Chien ! Boug… tu me créves… Jeanf… finiras-tu ? Pardon, mon doux ami, épargne-moi… je n’en puis plus. » J’avoue que je n’eus pas la force de voir de sang-froid une scéne si luxurieuse. Je voulois user de la mince ressource de mon Index pour me soulager, lorsque j’apperçus un bout de cierge sur une méchante tablette. Je l’empoignai avec rage, & me l’introduisis le plus avant qu’il me fut possible, les yeux toujours fixés sur mes deux Acteurs. Si je n’éteignis pas le feu dont je me sentois dévorée, au moins le calmai-je en partie.

On ne doit pas être surpris que Madame Thomas ait eu assez peu de vergogne pour commettre cet acte incongru, me sachant si près d’elle, & pouvant bien soupçonner que je verrois la chose. Premiérement, elle n’étoit guères alors en état de réfléchir aux régles de la bienséance ; & d’ailleurs, quand elle l’auroit pu, rien ne l’obligeoit à se contraindre devant moi, étant suffisanment instruite de la profession que j’exerçois. Aussi, soit qu’elle voulût me donner une preuve de sa parfaite confiance & de son amitié, ou qu’il lui prît envie de se récréer par le spectacle lubrique d’une scéne semblable à celle qu’elle venoit de jouer, elle retira du caleçon du Frere Alexis le monstre encore fumant de rage, & me le mit en main. Quand j’aurois voulu faire la honteuse, je n’en aurois pas eu le tems. Le frapart me poussa sur le lit, & me fit tout-à-coup un masque de ma chemise. Son redoutable brandon ayant porté à faux un peu au delà du but, me donna une si terrible bourrade au bas du ventre, que je crus qu’il m’alloit faire sortir les entrailles. La charitable Madame Thomas, touchée de la douleur que je souffrois, eut la complaisance de m’assister ; & tirant de toutes ses forces le rebelle instrument à elle, le fit heureusement tomber dans la mortèse. Comme il n’étoit guères possible alors que je lui témoignasse, de vive voix, ma reconnoissance pour le bon office qu’elle me rendoit, les coups de croupe précipités que je lâchai sans interruption, ne la laisserent pas douter que je ne fusse extrêmement satisfaite de son procédé.

Le Frere inébranlable sur ses arçons, répondit à tous mes mouvemens par des secousses si vives, qu’en toute autre occasion, j’aurois tremblé que le plancher ne s’abîmât sous nous : mais le plaisir m’avoit rendue intrépide. Le feu eût été à la maison, que je ne m’en serois nullement inquiétée ; tant il est vrai qu’il y a des instans où les femmes sont bien courageuses. Je ne me souviens pas d’avoir été de mes jours si mutine dans le déduit : & il ne falloit pas moins qu’un champion tel que le Frere Alexis pour triompher de la fureur de mes transports. J’étois une vraie démoniaque. J’avois croisé mes jambes par-dessus ses jarrets, & lui serrois si étroitement les reins de mes deux bras, qu’on m’auroit plutôt mise en piéces que de me faire quitter prise. La gloire de me vaincre n’étoit reservée qu’à lui. Ce qui doit paroître bien étonnant, & presque incroyable, c’est que, sans reprendre haleine, il me fit gouter trois fois distinctement les joies du Paradis de Mahomet. Apprenez, orgueilleux Mondains, à vous humilier vis-à-vis de ces honnêtes gens de Dieu, & reconnoissez après de tels efforts de virilité, votre insuffisance & les vertus miraculeuses du Froc.

Le Frere Alexis sur l’épreuve qu’il venoit de faire de mes talens, conçut de moi les plus hautes idées, & m’assura, d’un ton prophétique, que je ferois fortune. « Je pourrois aisément, me dit-il, vous procurer un entreteneur, mais cela ne méne à rien de solide, ni de brillant. Vous êtes de figure & de taille à ne point rester dans un état de médiocrité : tout bien considéré, l’Opera est votre vrai balot. Je me fais fort de vous y faire entrer. La question est de savoir si vous avez du gout pour le chant, ou des dispositions pour la danse. » Je crois, répondis-je, que je réussirois mieux dans la danse. « Je le crois aussi, reprit-il, en me découvrant la jambe au-dessus du genou, voilà un membre fait pour cet exercice, & qui sur ma parole occupera bien des lorgnettes dans le parterre. »

Le Frere Alexis ne s’en tint point à de vagues promesses. Il me donna au même instant une lettre de recommandation pour le Sieur Gr… M… qui tenoit alors en souferme les appas des filles du Théâtre lirique. Le lendemain Madame Thomas m’ayant procuré des nippes d’emprunt, je m’ajustai de mon mieux, & fus vers le midi porter mon épitre à son adresse.

Je vis un grand homme sec de couleur tannée, flegmatique, & d’un abord froid à morfondre les gens. Il étoit en robe de chambre volante & sans culotte. Les zéphirs badinant avec sa chemise, découvroient par intervalles deux grandes cuisses livides & racornies, au bas desquelles pendoient tristement les flasques débris de sa virilité.

Je m’apperçus qu’en lisant la lettre, il jettoit attentivement les yeux sur moi, & que son visage austére se déridoit par gradation. J’en tirai un augure favorable pour mes affaires, & ne me trompai point. Monsieur de Gr… M… me fit asseoir à côté de lui, & me dit que, jolie & faite comme je l’étois, je n’avois besoin d’aucune recommandation ; que néanmoins il embrassoit avec joie l’occasion de faire sa cour au Public, en présentant un Sujet tel que moi à l’Opera.

Cependant, tandis qu’il me débitoit de si belles choses, il faisoit l’inventaire de mes appas les plus secrets ; & l’esprit de débauche réveillant petit à petit sa luxure, le Rufien me mit en main ses déplorables reliques. Ce fut alors que j’eus besoin de tout le savoir que j’avois puisé dans l’école de Madame Florence, pour ressusciter cette masse informe, & la retirer de l’état d’anéantissement où elle étoit ; insensible & rebelle aux secousses que je lui donnois, & au frottement de ses deux lâches témoins, que je pressois l’un contre l’autre ; je commençois à désespérer du succès de mon travail, lorsque je m’avisai, pour derniére ressource, de lui chatouiller le perinée, & de le socratiser du bout du doigt. L’expédient réussit à miracle. La machine assoupie sortant tout-à-coup de son repos létargique, se développa d’une façon si merveilleuse qu’il me parut qu’elle prenoit un nouvel être. Alors pour profiter de cet instant précieux, & couronner mon chef-d’œuvre, je remuai le poignet avec tant de souplesse & de rapidité, que le monstre vaincu par les plus délicieuses sensations, répandit un torrent de larmes dans l’excès de sa joie.

Enfin, Mr. de Gr… M… charmé de mes bonnes maniéres, s’habilla à la hâte & me mena sur le champ chez Mr. Thuret, en ce tems-là Directeur de l’Opera. Je fus assez heureuse, pour qu’il me trouvât aussi de son gout. Il m’agrégea sans hésiter au corps sémillant des Demoiselles de l’Academie Royale de Musique,[11] & nous retint à dîner.

Comme j’aime à varier mes descriptions & mes tableaux, je ne dirai rien de ce qui se passa entre Mr. Thuret & moi le même jour. Il suffit de savoir que le bon homme étoit aussi paillard que Mr. de Gr… M… & n’étoit guères moins difficile à mettre en train. Je retournai coucher chez la bonne Madame Thomas, impatiente de lui faire part de l’effet qu’avoit produit la lettre du Frere Alexis ; & le lendemain je repris possession de mon domicile, n’ayant plus rien à redouter des gens de Police.

Outre les leçons du magazin [12] auxquelles je ne manquois jamais, Malterre le Diable m’en donnoit encore de particuliéres. Je fis de si rapides progrès, qu’en moins de trois mois je me trouvai en état de me tenir sur mes jambes d’une façon supportable dans le Balet.

Le jour de mon début fut marqué par une époque assez plaisante. On surprit sous le Théâtre une de nos Compagnes en péché mortel. Le Conclave féminin n’en eut pas plus tôt connoissance, qu’il exigea que punition exemplaire en fût faite à toute rigueur. La Délinquante parut au tribunal de Mr. Thuret pour y être jugée. Le Contrôleur la Chamarée auroit bien voulu l’excuser ; mais la Présidente Cartou ayant pour assesseurs Fanchon Chopine, la Desaigles & la mere Carville, dit qu’il étoit de la plus dangereuse conséquence de pardonner de semblables fautes ; que les novices encouragées par l’impunité d’une débauche si crapuleuse, tomberoient bientôt dans les excès licentieux & les débordemens des filles de l’Opera comique. Elle ajouta, qu’il seroit honteux & infamant qu’on souffrît des prostitutions de cette nature sur un Théâtre, qui avoit toujours été, depuis son établissement, l’école de la galanterie la plus délicate & la plus épurée : & qu’enfin si l’on ne sévissoit contre la coupable, il n’y auroit pas désormais une honnête fille qui voulût entrer à l’Opera. Fanchon Chopine donna ses conclusions à ce qu’elle fût immédiatement rayée du tableau : les autres opinerent du bonnet ; & Mr. Thuret voyant que ses remontrances ne serviroient de rien avec de pareilles cervelles, la déclara déchue de tous ses honneurs & prérogatives, & privée sans appel du droit de promener doresnavant sa figure Chinoise sur les planches.

Il y avoit environ quinze jours que je trainois la semelle parmi les Eléves de Terpsicore,[13] lorsqu’un matin à mon lever je reçus un poulet, dont voici la substance :

« Mademoiselle, je vous vis hier à l’Opera. Votre phisionomie me plut. Si vous vous sentez d’humeur à prendre des arrangemens avec un homme qui abhorre les difficultés en amour, & ne soupire que l’argent à la main, ayez la bonté de me le mander promptement. Je suis, &c. »

Quoique je n’eusse pas encore un assez grand usage du monde pour connoître les gens à leur stile, je devinai, sans peine, par la tournure concise & brusque de ce billet, que j’avois touché le cœur d’un Financier. Des connoissances de cette espéce sont trop précieuses pour les rejetter lorsqu’elles se présentent : aussi ne fis-je point la sotte. Je lui répondis à l’instant que je ressentois vivement l’honneur qu’il me faisoit de me donner la préférence sur tant d’aimables personnes de l’Opera ; que ce seroit mal répondre à ses bontés, & m’en rendre indigne, que de ne point accepter ses offres ; & que s’il étoit impatient de me voir, je ne l’étois pas moins de l’assurer personnellement de mon profond respect.

Une heure après ma réponse, il arriva dans un équipage des mieux étoffés, & qui, sans être brillant, annonçoit l’opulence du maître. Je fus le recevoir en cérémonie sur le pailler. Pour faire son portrait en trois mots ; c’étoit un petit homme trapu, effroyablement laid, & d’environ soixante ans. Il me bredouilla en entrant cinq ou six phrases galantes, que je n’aurois pu comprendre sans un rouleau de cinquante louis qu’il me glissa discrétement dans la main. Il n’est pas de si maussades propos qu’on ne trouve admirables & des plus sublimes, quand ils sont accompagnés de procédés aussi généreux. Non-seulement ce qu’il me dit me parut très-ingénieusement exprimé, mais même je crus découvrir dans ses traits un air de distinction & de noblesse qui m’avoit échappé au premier coup d’œil. Voilà ce que produisent les belles maniéres : on est toujours sûr de plaire quand on débute ainsi.

J’étois dans un deshabillé plus agaçant que coquet. L’art que j’y avois mis étoit si voisin de la nature, que mes charmes ne sembloient rien emprunter de mon ajustement. J’avois tout lieu de présumer de leur pouvoir. Mon Financier me trouvoit adorable. L’avidité de ses regards, l’impatience de ses mains ne me laissoient pas douter que je ne touchasse au dénoûment de la piéce. Cependant, qu’arriva-t’il ? Après un badinage de trois quarts d’heure, je fus ratée comme une Reine. Cette humiliante avanture me mortifia d’autant plus que je l’éprouvois pour la premiére fois. Je tremblois qu’il n’eût découvert en moi quelque imperfection que j’avois ignorée jusqu’alors. Heureusement il me rassura, en m’avouant qu’il étoit sujet à de pareils accidens. En effet, le bon homme me disoit vrai ; car pendant un an que je vêcus avec lui, il ne manqua pas de me rater réguliérement deux fois la semaine. Quoiqu’il en soit, bien des filles se seroient trouvées fort heureuses en ma place aux mêmes conditions. Il m’avoit meublé un appartement dans la rue sainte Anne : il défrayoit ma maison, & me donnoit outre cela, cent pistoles par mois. J’étois en train de faire ma fortune avec lui, quand le dérangement imprévu de la sienne rompit mes mesures & notre tendre commerce.

Tout dépend à l’Opera de s’établir une certaine réputation. Rien ne fait tant honneur à une Actrice que d’occasionner quelques banqueroutes, & d’envoyer ses adorateurs à l’Hôpital. La chute de mon Financier me mit dans un crédit étonnant. Une foule d’aspirans de tous états se présenterent. Néanmoins je ne voulus pas me décider sans consulter Mr. de Gr… M… & le Frere Alexis, à qui j’avois des obligations si essentielles. J’insérerai ici, par maniére de parenthése, les salutaires conseils que j’en ai reçus, comme un monument de ma gratitude envers eux, & comme le guide le plus sûr pour les filles qui veulent mettre à profit leurs appas.


Avis à une Demoiselle du monde.


Toute personne du sexe qui veut parvenir, doit, à l’imitation du marchand, n’avoir en vue que ses interêts & le gain.

Que son cœur soit toujours inaccessible au véritable amour. Il suffit qu’elle fasse semblant d’en avoir, & sache en inspirer aux autres.

Que celui qui la paie le mieux, ait la préférence sur ses rivaux.

Qu’elle transige le moins qu’elle pourra avec les gens de qualité : ils sont la plupart hautains & escrocs. De gros Financiers renforcés, sont plus solides & plus aisés à gouverner ; il n’y a que maniére de les prendre.

Si elle est sage, elle éconduira les Greluchons : outre que ce sont des animaux qui n’apportent aucun profit à la maison, ils en éloignent souvent ceux qui la soutiennent.

Lorsqu’il se présentera pourtant quelque bonne passade, qu’elle ne se fasse pas scrupule d’une infidélité : c’est le casuel du métier.

Qu’elle imite autant qu’il lui sera possible, la frugalité de Mademoiselle Durocher,[14] & ne se permette les bons morceaux que quand ils ne lui couteront rien.

Qu’elle ait soin de placer son argent à mesure qu’il lui viendra, & s’en fasse de bonnes rentes.

Si un Etranger & un François, également à leur aise, se trouvent en concurrence auprès d’elle, qu’elle n’hésite pas à se déclarer en faveur du premier. Indépendanment de ce que la politesse le requerre, elle y trouvera mieux son compte, sur-tout si elle a affaire à quelques Mylords de la Cité [15] de Londres. Ce sont des gens qui, quoique des cancres au fond, sont capables de se ruiner par orgueil pour qu’on les croie plus riches que nous.

Elle fera très-prudenment pour le bien de sa santé, d’éluder la connoissance des Américains, Espagnols & Napolitains, eu égard à la maxime : Timeo danaos & dona ferentes.[16]

Enfin & pour conclusion, qu’elle n’ait point de caractére à elle ; mais qu’elle étudie avec soin celui de son Amant, & sache s’en revêtir comme si c’étoit le sien propre. Signé Gr… M… & le Frere Alexis.

Puissent toutes les filles de la Profession se graver profondément dans la mémoire cette espéce de code, & en faire un aussi bon usage que moi.

La premiére dupe qui remplaça le Financier, fut un Baron, fils d’un gros marchand d’Hambourg. Je ne crois pas qu’il soit jamais sorti de la Germanie un plus sot & plus desagréable animal. Il étoit haut d’une toise, cagneux & roux, bête au dernier dégré, & ivrogne à toute outrance. Ce Gentilhomme, l’espoir & l’idole de sa famille, voyageoit pour joindre aux heureuses qualités dont la nature l’avoit comblé, celles que l’on aquiert en pratiquant le beau monde. La seule bonne maison qu’il connut dans Paris, étoit celle de son Banquier, qui avoit ordre de lui compter tout l’argent qu’il vouloit. Ses liaisons se bornoient à deux ou trois écornifleurs complaisans, & quelques plastrons du Serrail de la Lacroix.[17]

Mr. de Gr… M… toujours aussi zélé pour nos interêts que pour les siens, jugea que ce seroit dommage qu’un pareil pigeonneau échappât à notre colombier. Il lui fit comprendre qu’il étoit indécent qu’un Seigneur de sa sorte ne vêcût pas rélativement à sa haute naissance, & à la figure qu’il étoit en état de faire ; que rien ne mettoit plus à la mode un homme de distinction & ne lui faisoit tant honneur, que d’avoir une Demoiselle de Théâtre sur son compte ; qu’en un mot, c’étoit dans un semblable commerce que nos jeunes gens de qualité, & nos Robins de la premiére classe, puisoient leurs jolies maniéres, & prenoient le vrai ton de la bonne compagnie.

Mr. le Baron goutant un avis si raisonnable, lui avoua qu’il y avoit long-tems qu’il désiroit avoir une intrigue à l’Opera, & qu’il s’estimeroit bien heureux que ce pût être avec moi. « Peste, répondit Mr. de Gr… M… vous avez déjà autant de gout que s’il y avoit dix ans que vous fussiez ici. Savez-vous bien que de mémoire d’homme, il n’a point paru une plus charmante personne sur nos planches. Il n’y a pas un mois qu’elle est vacante, & maintenant elle ne sait à qui répondre. On l’assiége de tous côtés. Mais, laissez-moi faire ; je me charge de négocier la chose : le succès n’en sera peut-être pas impossible ; ce qui me le fait espérer, c’est que, soit dit entre nous, elle a un foible de tous les diables pour les Etrangers. Il est bon que vous sachiez encore que l’interêt est ce qui la gouverne le moins ; & qu’elle seroit fille à aimer sérieusement quelqu’un qui auroit d’honnêtes procédés pour elle. Vous ne sauriez croire combien elle étoit attachée à son dernier Amant : il est vrai qu’il en étoit digne, & que jamais on ne s’est comporté avec une Maîtresse d’une façon plus noble & plus distinguée. Elle tâchoit en vain de lui dissimuler ses besoins (car vous sentez bien qu’une jolie personne en a toujours de maniére ou d’autre.) Il avoit une pénétration surprenante pour les découvrir ; & c’étoit alors entr’eux des combats de desinteressement & de générosité les plus touchans du monde. »

Le Baron émerveillé des éloges que Mr. de Gr… M… lui faisoit de moi, le pria avec instance d’employer tous ses soins pour conclurre cette affaire au plutôt, & à quelque prix que ce fût. Je résolus, à dessein d’irriter ses désirs, de ne rien précipiter, & de laisser passer quelques jours avant de lui faire une réponse positive. Enfin, notre premiére entrevue se fit à l’Opera dans une répétition de Jephté, où il eut le bonheur de me baiser respectueusement la main derriére les coulisses. Je n’étois point fâchée qu’il me vît à une répétition, parce que c’est ordinairement là que ces Demoiselles paroissent avec toute la pompe, toute la splendeur & la dignité de leur état, & qu’elles s’efforcent à l’envi les unes des autres, d’étaler la forte prodigalité & les honteuses foiblesses de leurs imbéciles Amans.

Quoique je n’eusse encore ruiné qu’un seul homme, j’avois déjà assez de bijoux & de précieuses nipes pour pouvoir tenir mon rang parmi nos principales Sultanes, & occuper comme elles une chaise [18] au bord de l’orquestre, la jambe nonchalanment croisée sur le genou. Il faisoit froid alors. Jamais on ne se montra dans un négligé plus fastueux & plus imposant. Mollement enveloppée sous l’hermine & la marte zibeline, j’avois les pieds dans une boîte couverte d’un velours cramoisi, doublée de peau d’Ours, dont une boule d’étain pleine d’eau bouillante, augmentoit la chaleur. Dans cet orgueilleux appareil, je faisois d’un air distrait des nœuds avec une navette d’or. Quelquefois je regardois à ma montre, & la faisois sonner. J’ouvrois toutes mes tabatiéres l’une après l’autre, & me portois de tems en tems au nez un superbe flacon de cristal de roche pour des vapeurs que je n’avois pas. Je me panchois pour dire des riens à mes compagnes, afin que les lorgneurs curieux pussent juger de la tournure élégante de mes membres. En un mot, je commis ce soir-là cent impertinences, dont les benets de spectateurs étoient enchantés. C’étoit à qui rencontreroit mes yeux pour me faire une profonde & respectueuse révérence, à laquelle on se trouvoit bien honoré que je répondisse par un imperceptible petit coup de tête.

Il n’étoit pas possible en ces momens de triomphe, que je me rappellasse le souvenir de ma premiére condition. Le luxe qui m’environnoit & les bassesses de ceux qui me faisoient la cour, en avoient effacé de mon cerveau jusqu’aux moindres traces. Je me croyois une Divinité. Et comment ne l’aurois-je pas cru, quand je me voyois en quelque maniére, déïfiée par les adorations & l’aveugle idolâtrie des personnes du plus haut rang ? Franchement, c’est aux hommes & non pas à nous, qu’il faut reprocher notre insolence & nos grands airs : ce sont eux qui nous tournent la tête par leurs lâches soumissions, leurs flatteries & leurs fadeurs. Pourquoi ne nous oublierions-nous pas, quand ils nous en donnent l’exemple & sont les premiers à s’oublier eux-mêmes ? Je ne puis m’empêcher de l’avouer à la honte des uns & des autres, tout notre mérite ne consiste que dans l’imagination déréglée, & la bizarrerie du gout de nos adorateurs. Pardonnez-moi, mes bonnes amies, la hardiesse que je prens de m’expliquer si nettement sur votre chapitre : ma franchise ne sauroit nuire à vos interêts ; je le voudrois en vain : tant qu’il y aura des hommes au monde, vous ne manquerez jamais de dupes.

Revenons à Mr. le Baron. Je m’apperçus avec plaisir que mes gentillesses l’avoient plongé dans une espéce de ravissement extatique, & que c’en étoit fait de sa liberté. Depuis le commencement jusqu’à la fin de la répétition, il eut ses deux gros yeux fixés sur moi ainsi qu’un chien d’arrêt, & sembloit jouir intérieurement de mes charmes à la maniére des bienheureux. Je lui fis la grace en sortant d’accepter une place dans son carrosse, & de l’inviter à souper. Mr. de Gr… M… qui étoit demeuré derriére pour quelques affaires de la Communauté, vint nous rejoindre un quart d’heure après. Comme je ne voulois pas dementir les bonnes idées qu’il avoit données de moi au Baron, je me comportai ce soir-là avec beaucoup de retenue, & jouai d’un air si naturel la fille à sentimens, que le pauvre idiot me crut sincérement capable de me prendre de belle passion.

La nature compense presque toujours le tort qu’elle fait aux sots par une dose plus forte d’amour-propre : plus ils sont ridicules & desagréables, plus ils se croient de mérite. Tel étoit le foible de mon Héros ; il ne douta pas que je ne fusse aussi éprise de ses charmes qu’il l’étoit des miens. Je tâchai de l’entretenir dans cette flatteuse opinion par tous les petits soins & les prévenances que je lui marquai pendant le souper : & lorsqu’il se retira, je lui dis, en le regardant avec des yeux où l’on auroit juré qu’il y avoit de l’amour, que je l’attendois le lendemain entre dix & onze pour prendre du chocolat avec moi. (C’étoit précisément le tems où je voulois faire le premier essai de sa générosité). Il fut si ponctuel que j’étois encore couchée quand on vint me l’annoncer. Je pris à la hâte une robe de chambre ; & n’ayant point à craindre, comme la plupart de nos Demoiselles, de me montrer sans avoir substitué l’art à la nature, & m’être forgé des appas de toilette, je le reçus dans un négligé des plus simples : néanmoins avec toutes les grimaces & les lieux communs d’usage en ces sortes d’occasions.

« Cela est fort joli, Mr. le Baron, de surprendre ainsi les gens. Eh ! mais, mon Dieu ! quelle heure est-il donc ? Sûrement votre montre avance : il ne sauroit être si tard. Miséricorde ! comme je suis bâtie ! je me fais peur à moi-même. Avouez que vous me trouvez affreuse, horrible. Je suis outrée que vous me surpreniez dans un pareil désordre. Savez-vous bien que je n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit ? Actuellement que je vous parle, j’ai une migraine qui me désespére. Quoiqu’il en soit, je me flatte que le plaisir de vous voir la dissipera. Allons, Lisette, dépêchons, qu’on fasse le chocolat : & souvenez-vous sur-tout que je ne l’aime pas léger. »

Mes ordres furent exécutés dans la minute. Tandis que nous régalions notre odorat & notre palais du parfum agréable de ce liquide mousseux, on vint m’avertir que mon Jouaillier demandoit à me parler. « Quoi ! toujours des importuns, m’écriai-je ? Ne saviez-vous pas que je n’étois au logis pour personne ? Les domestiques sont d’étranges gens. On a beau les prêcher, ils n’en font qu’à leur tête. Cela me met dans des coléres… Mais, avec la permission de Mr. le Baron, sachons ce qu’il me veut. Faites-le entrer… Eh ! bonjour, mon cher Monsieur de la Frenaie ; qui vous améne, je vous prie, si matin dans nos quartiers ? Comment va le commerce ? Je gage que vous avez quelque chose de nouveau à me montrer. » Madame,[19] répondit-il, c’est justement ce qui m’a fait prendre la liberté de vous interrompre : j’ai cru, me trouvant dans votre voisinage, que vous ne me sauriez pas mauvais gré de vous faire voir en passant, une croix à la dévote, qu’une Financiére de la Place Vendôme m’a commandée. Je puis dire, sans vanité, que depuis long-tems il ne s’est fait ici un plus joli ouvrage. « Vraiment, Monsieur de la Frenaie, vous êtes un galant homme, de ne point oublier vos amis : je suis fort reconnoissante de cette marque d’attention de votre part. Voyons donc, puisque vous avez tant de complaisance. Ah ! Monsieur le Baron, que cela est beau ! La monture en est charmante. En vérité, c’est un morceau d’un gout admirable. Les pierres en sont superbes, & taillées au parfait. Ne trouvez-vous pas que cela jette un feu surprenant ? Ces impertinentes Financiéres portent aujourd’hui ce qu’il y a de plus magnifique. Franchement, j’ai regret qu’une si belle piéce soit destinée à une femme de cette farine. Et de quel prix cela est-il, s’il vous plait ? » Madame, repartit la Frenaie, de huit mille francs au dernier mot. « Si j’étois en argent, repris-je, je ne souffrirois pas que vous l’emportassiez. » Vous savez, Madame, que tout ce que j’ai est à votre service. Pour peu que vous en ayez fantaisie… « Oh ! non, ce n’est point ma coutume de rien prendre à crédit. »

Le Baron, comme je l’avois prévu, ravi de trouver une si belle occasion de me faire sa cour, se saisit de la croix, dont il donna immédiatement soixante louis comptans, avec son billet du reste payable le lendemain. Je fis d’abord toutes les simagrées d’une fille sérieusement fâchée, & qui pense d’une façon noble & desintéressée. « En bonne foi, Monsieur le Baron, vous n’êtes pas raisonnable : c’est passer les bornes de la générosité : je vous le dis au vrai, vous ne me faites point plaisir. Je conviens qu’il n’est pas défendu de recevoir des bagatelles d’une personne qu’on estime, & pour laquelle on se sent du gout. Mais franchement, ceci est trop fort : je ne saurois me résoudre à l’accepter. » Tout en disant cela, mon benet me pendit la croix au cou. Alors j’entrai par distraction dans ma chambre ; il m’y suivit, & sans le faire languir davantage, je lui donnai sur le pied du lit une reconnoissance de ses huit mille francs ; toutefois avec un dehors apparent de tendresse si naturel, que le nigaud crut moins devoir mes faveurs au présent qu’il me faisoit, qu’à ses bonnes qualités & à mon panchant.

Mr. de Gr… M… que j’avois averti la veille de la saignée que je voulois faire à la bourse de cet honnête Gentilhomme, vint nous trouver sur le midi, & eut pour son droit de courtage, une boîte d’or à la Maubois. Comme il n’y avoit pas Opera ce jour-là, nous dînames ensemble ; & chacun de nous ayant lieu d’être content du marché qu’il avoit fait, la gayeté fut l’ame de notre festin. Mr. le Baron principalement se mit en si belle humeur, qu’à force de nous baragouiner de grosses plaisanteries germaniques, & de s’humecter les amigdales, il perdit la petite quantité de bon sens dont il étoit pourvu. Tellement que nous le renvoyames ivre mort à l’Hôtel. Après cet essai de sa magnificence, je crus que j’en tirerois meilleur parti, en ne prenant aucun arrangement fixe avec lui, & continuant à jouer la femme à belle passion. Cette conduite me réussit au delà de mes espérances. Le mois à peine expiré, j’en attrapai un service complet en vaisselle plate. Quoiqu’il soit constanment vrai que les bienfaits d’autrui nous inspirent plus d’indifférence que d’amour, peu s’en fallut qu’à force d’en faire les grimaces, je ne devinsse sérieusement amoureuse de Monsieur le Baron.

L’habitude nous familiarise, nous naturalise même, si j’ose m’exprimer de la sorte, avec les défauts des gens que nous pratiquons. Tout maussade, tout sot qu’étoit mon Hambourgeois, je commençois à le trouver moins desagréable, lorsqu’une horrible incongruité de sa part, me donna une aversion insurmontable pour lui. Il avoit, ainsi que je l’ai dit ci-dessus, la louable coutume de s’enivrer ; & malheureusement il ne se sentoit jamais plus d’amour qu’en ces circonstances. Un soir après avoir passé toute la journée à table en assez mauvaise compagnie, il arriva comme j’allois me mettre au lit. Le glouton en entrant, heurta du pied contre le seuil de la porte, & perdant l’équilibre, il tomba le nez sur le carreau. Sa chute ne pouvant être légére dans l’état où il étoit, on le releva presque sans mouvement, le visage tout ensanglanté. Si j’avois eu le tems de m’évanouir, je l’aurois fait infailliblement ; mais le secours pressant, je volai à mon cabinet de toilette, & revins munie de trois ou quatre flacons de différentes eaux. Comme je le crus plus dangereusement blessé qu’il n’étoit, je ne me contentai pas de lui laver & bassiner le museau, je voulus aussi lui faire avaler une cuillerée d’eau d’arquebusade : mais à peine le salope en eut-il quelques gouttes sur les lévres, qu’il lui prit un hoquet effroyable, & au même instant il me lança dans la bouche les trois quarts de son dîner. J’essayerois vainement d’esquisser la peinture de cette desagréable scéne ; il suffit de savoir que je vomis presque jusqu’au sang, que je changeai de tout, & dépensai la valeur de plus de quatre louis de quintessence à me parfumer & me gargariser.

Dans la colére où j’étois, je le fis jetter dehors, avec injonction à ses gens de lui dire de ne mettre jamais les pieds chez moi. Le lendemain à son réveil ayant appris toutes les circonstances de son avanture & mes intentions, peu s’en fallut qu’il ne se désespérât. Il m’écrivit plusieurs lettres que je refusai de recevoir. Enfin, sa derniére ressource fut de recourir à Mr. de Gr… M… C’étoit justement se livrer à la griffe du renard. Le rusé Proxénete, loin d’essayer à calmer ses inquiétudes, lui exagéra sa faute, & la jugea irrémissible. Le pauvre Baron, dans l’excès de son affliction, pleura, gémit, heurla & commit tant d’extravagances que Gr… M… craignant à la fin qu’il ne fût homme à se pendre & que nous n’en fussions les dupes, crut nécessaire de changer de ton.

« Vous avez affaire, lui dit-il, au meilleur cœur & à la fille la plus généreuse du monde. C’est un grand avantage dans le cas où vous êtes. Toute horrible qu’est l’offense que vous lui avez faite, je ne désespére pas que vos regrets & vos soumissions ne l’apaisent tôt ou tard. Je suis d’autant plus fondé à le croire, que je sais, à n’en point douter, qu’elle vous aime à la rage, & que de quelque fierté qu’elle s’arme pour vous dissimuler ses vrais sentimens, le panchant perce toujours & la trahit incessanment en votre faveur. Hier encore… mais, motus, n’allez pas me faire jaser ; hier, dis-je, elle ne put s’empêcher de laisser couler des larmes lorsque je la mis sur votre chapitre. Elle m’avoua même que jamais qui que ce soit ne lui avoit inspiré tant de tendresse que vous : ce qu’il y a de bien sûr, c’est que la pauvre enfant n’a pas dormi quatre heures depuis qu’elle vous boude ; & voyez jusqu’où va son guignon ; tandis qu’elle succombe sous le poids des chagrins que vous lui causez, un pendard de tapissier veut lui faire vendre ses meubles pour une misérable somme de deux mille écus qu’elle lui doit. »

Vivat, s’écria le Baron en l’embrassant, vous me procurez, sans y penser, l’occasion la plus charmante de faire ma paix. Je me charge de la dette. Le faquin sera payé dès demain, ou il n’y aura pas un sou dans Paris. « Ma foi, répondit Gr… M…, voilà ce que c’est que d’avoir de l’esprit. Cette idée-là, quoique toute simple, ne me seroit pas venue en cent ans. Elle est assurément bien digne d’un Seigneur tel que vous, & de l’aimable personne qui en est l’objet. Oui, je suis de votre avis : vous ne pouviez imaginer un moyen plus sûr de vaincre son ressentiment. Elle a le cœur trop délicat pour n’être pas pénétrée jusqu’au fond de l’ame de la noblesse d’un semblable procédé. Dépêchez-vous seulement de faire la somme, & venez me trouver : je vous répons du reste. » Enfin, l’innocent fit tant de diligence que les vingt quatre heures révolues, Gr… M… me l’amena, muni de deux cens cinquante beaux louis neufs. Au son mélodieux de ces espéces un torrent de pleurs coula immédiatement de mes yeux. Cette situation l’attendrit au point, qu’il se mit à beugler comme un veau, de maniére que notre réconciliation fut touchante à pâmer de rire.

Il falloit être aussi flegmatique que l’étoit Gr… M… pour garder son sérieux à la vue d’un tableau si comique. Après ce beau rapatrîment, l’amour & la générosité du Baron augmenterent de telle façon, que je l’aurois congédié sans chemise, si son bon homme de pere, instruit à tems de ses dépenses excessives, ne fût venu lui-même me l’arracher d’entre les bras. Ainsi finit mon histoire avec cet Adonis échappé du Holstein.

Alléchée par les grandes contributions que je venois de lever sur le Pays ennemi, je résolus de me dévouer tout-à-fait aux affaires étrangéres, pour brusquer la fortune, n’étant pas d’humeur à vieillir dans le métier. Selon mon calcul, deux ou trois nigauds encore de l’espéce du dernier, me faisoient rouler carrosse le reste ma carriére. Mais de si bons hazards ne se trouvant pas toujours sous la main, je pris le parti, pour n’être pas oisive, de faire des excursions sur nos Compatriotes, en attendant l’opportunité de remplacer convenablement Mr. le Baron.

C’est un usage établi parmi nos Sultanes, de se faire voir plus fréquenment en public, quand leurs entreteneurs les ont quittées, pour avertir les chalands que la place est vuide, & qu’elles sont à louer. Suivant cette sage coutume, je me produisis dans les lieux les plus fréquentés, hormis aux Thuileries, où nous ne paroissons pas volontiers depuis la mortifiante avanture de Mademoiselle Durocher.[20]

Le Palais-Royal étant un territoire dont la propriété semble nous être aquise par une prescription aussi ancienne que l’établissement de l’Opera ; c’est dans cette espéce de Jardin de franchise que nous usons en toute liberté du droit de faire les femmes de conséquence, & de braver impunément l’œil du spectateur par nos grands airs & notre orgueilleux étalage. En vain certains censeurs caustiques osent dire, qu’on n’y voit généralement que des Usuriers, des Mercures & des Catins : leurs jalouses & noires insinuations n’empêchent pas la belle jeunesse desœuvrée de Paris, les gens à la mode, Plumets, Robins & petits Colets de s’y rassembler chaque jour, sur-tout les soirs avant & après l’Opera. Une multitude infinie de jolies femmes de toute espéce, en font un des principaux ornemens. Les espaliers qu’elles forment sur des siéges le long des arbres de la grande allée, offrent à l’œil émerveillé un spectacle aussi pompeux que riant & récréatif, & dont l’admirable variété est au-dessus de toute description. Mille petits amours, métamorphosés en moineaux, y font respirer un air de lascivité qu’on ne sent point ailleurs. Mais, qu’y a-t’il de surprenant en cela ? S’il est vrai que nous soyons l’ame des plaisirs ; s’il est vrai qu’ils nous suivent par-tout ; les lieux où nous présidons, ne doivent-ils pas être les plus agréables du monde ?

En effet, le don miraculeux de charmer & d’égayer tout ce qui nous environne, est tellement inséparable de nos personnes, que la volupté & la galanterie nous accompagnent même jusque dans le Sanctuaire. Témoin l’Eglise des Quinze-vingts. Nous jouissons du privilége d’y commettre autant d’indécence qu’au Palais-Royal & sur notre Théâtre. Aussi, Dieu sait la foule de Dévots qu’on y voit les Fêtes & Dimanches. Nous y sommes assiégées de mines, de révérences, de coups de lorgnettes : on fait plus ; on nous y fredonne à l’oreille des airs de ruelle. Nous répondons à tant de gentillesses par des propos folâtres & badins, & quelquefois par des éclats de rire que nous étouffons à moitié, en nous couvrant le visage de notre éventail. Cependant le Sacrifice s’achéve, sans nous être apperçues de la lenteur du Prêtre, souvent même sans avoir pris garde s’il étoit à l’Autel ou non : & la fin de notre pieuse conduite, est d’arranger une partie de souper dans une petite maison, ou de conclurre un marché.

Il m’arriva un jour d’y en conclurre un, dont je fus la dupe d’une façon bien mortifiante. Un de ces Chevaliers aimables, qui n’ont pour tout bien que leur industrie, & qui par la négligence impardonnable du chef de la Pousse,[21] brillent & font fracas dans Paris aux dépens des honnêtes gens qu’ils dépouillent ; un de ces fripons-là, dis-je, dont les grands airs & la dépense en imposoient à tout le monde, avoit trouvé le secret d’être de tous nos plaisirs. Etoit-il question d’une partie au bois de Boulogne, d’un souper à la Glaciére ? on s’y seroit ennuyé à mourir si Mr. le Chevalier n’en eût point été.

J’observerai ici en passant, que le commerce de cette méprisable espéce est d’autant plus dangereux, qu’ils sont la plupart d’un caractére doux & liant, qu’ils joignent à une humeur souple, les maniéres les plus polies & les plus engageantes, & qu’en un mot, ils possédent au suprême dégré ce que l’on appelle abusivement le ton de la bonne compagnie. J’ajouterai encore que l’expérience m’a appris qu’on ne sauroit être généralement trop en garde contre les personnages outrés en matiére de politesse : il est rare qu’ils soient honnêtes gens.

Je reviens à mon Avanturier. Il y avoit déjà long-tems que je convoitois un superbe diamant qu’il portoit au doigt. Le fourbe m’avoit souvent répété qu’il croiroit me sacrifier bien peu de chose, si je voulois l’accepter au prix de mes plus légéres faveurs. Quoique je fisse semblant de ne point ajouter foi à ses paroles, néanmoins j’avois trop bonne opinion de ma figure pour croire qu’il plaisantât. De façon que je ne doutai point que la bague ne fût à moi tôt ou tard. Je n’attendois que l’occasion de la lui accrocher ; je crus l’avoir trouvée un Dimanche étant à la Messe au Quinze-vingt. En effet, mon homme m’ayant abordée, & déployant son éloquence à me conter des douceurs, je lui répondis, que j’aurois lieu d’être bien glorieuse des discours flatteurs qu’il me tenoit, si je pouvois me persuader que le cœur les lui inspirât. « Ah ! s’écria-t’il en lâchant un soupir que je crus sincére, tant il étoit bon Comédien, n’aurez-vous jamais des yeux & du discernement que pour découvrir le mérite d’autrui, sans oser connoître le vôtre ? » Mais, lui repartis-je, supposé que j’aie quelque mérite, & que je ne l’ignore pas, en suis-je moins fondée à me défier des sermens des hommes ? N’en trompent-ils pas tous les jours qui valent mieux que moi ? Ah ! Monsieur le Chevalier, si on exigeoit de vous des assurances de la sincérité de vos sentimens, vous seriez, peut-être, bien embarrassé. « Quoi, reprit-il, me croiriez-vous assez double ?… » Je vous croirois, interrompis-je, comme les autres, qui disent les trois quarts du tems, ce qu’ils ne pensent pas, & promettent souvent ce qu’ils n’ont nulle envie de tenir. Par exemple (au moins, ceci n’est que pour badiner) avouez que vous auriez été un peu déconcerté, si je vous avois pris au mot, quand vous m’offrites votre diamant. « Madame, repliqua-t’il d’un ton presque piqué, avant de former des jugemens au desavantage des gens, il me semble qu’on devroit les mettre à l’épreuve. » Que voulez-vous, lui dis-je en souriant ? il faut que le bon pâtisse pour le mauvais. Les hommes en général, sont si faux, qu’on ne vous fait point une grande injustice de n’avoir pas meilleure opinion de vous que de vos semblables. Cependant, comme je n’ai pas de raison essentielle qui m’oblige à vous juger trop rigoureusement, je veux bien faire une exception en votre faveur, & croire que vous n’avez rien de commun avec votre Sexe, que les qualités qui le rendent estimable. Mais il n’est pas décent de métaphisiquer ici sur pareille matiére : venez manger ma soupe, & nous la discuterons à notre aise.

C’étoit où m’attendoit le traitre. La premiére chose qu’il fit en entrant chez moi fut de me mettre la bague au doigt. Le ravissement où me jetta la possession d’un si précieux bijou, ne me permit pas de rien refuser à ses désirs. Je lui donnai avant & après le dîner autant de marques de reconnoissance qu’il voulut. Enfin, que croiroit-on que j’ai gagné à ce beau marché ? Le diamant étoit faux. Je me trouvai une boîte d’or de moins, que le filou m’escamota, & je n’eus de profit réel qu’une de ces incommodités pour lesquelles Messieurs de Saint-Côme ordonnent communément une boisson composée d’ingrédiens rafraichissans & diurétiques.

Ce qu’il y eut de plus désolant dans cette avanture, c’est que loin d’oser me venger & me plaindre du tour infame de cet escroc, je tremblois qu’il ne le divulguât ; & je crois que j’aurois été femme à le payer encore pour l’engager au secret. J’eus donc la prudence d’avaler doucement la pilule & de me mettre à la petite diette sans souffler le mot ; & afin que la tisane opérât plus efficacement, je prétextai un mal de poitrine, au moyen de quoi Mr. Thuret me dispensa de danser. Je ne manquois pourtant pas un Opera ; mais j’affectois d’y garder l’incognito au milieu de l’Amphithéâtre, toujours vêtue d’un air négligé & coiffée en devant.

Mon Dieu ! le joli recueil de bêtises dont j’enrichirois le Public, si je lui faisois part des fades & assommans propos qu’il me falloit essuyer à droite & à gauche, d’un essain de bavards qui me bourdonnoient aux oreilles ! Est-il possible que les hommes soient si frivoles, si minucieux ? Est-il possible que nous soyons si avides des louanges plates & de la basse adulation pour prendre plaisir à leur entendre débiter tant d’inepties ?

Entre un si grand nombre de sots personnages, certain Financier blafart, de stature colossale, me gracéoit avec une confiance inexprimable, les galanteries les plus absurdes qui puissent sortir de la bouche d’un imbécile. Un vieux Commandeur édenté, complimenteur jusqu’à faire évanouir les gens d’ennui, s’évertuoit de son côté à m’inspirer du gout pour ses jolis petits yeux ridés, par une multitude de phrases doucereuses, détachées du Roman d’Astrée. À quelque distance de ces Matadors, de jeunes fats me lançant discrétement des regards passionnés, se disoient les uns aux autres, d’un ton si bas qu’ils m’étourdissoient, que j’étois charmante, d’une beauté divine, au-dessus des Anges, plus brillante que les astres ; & si je jettois la vue sur eux, ils baissoient modestement les yeux, pour tâcher de me convaincre que la justice qu’ils rendoient à mes charmes, étoit d’autant moins suspecte de flatterie, qu’ils n’auroient pas voulu que je les entendisse.

Quand je songe à tant d’impertinences, je suis tentée de croire que les créatures de notre sorte, ont des attraits bien puissans, ou que les hommes sont des animaux bien aveugles. Quoiqu’il en soit, la manie que l’on a en France pour nous autres, est si grande, qu’on est généralement plus flatté d’avoir affaire aux filles de Théâtre qu’aux femmes du Royaume les plus distinguées par leur mérite personnel & par leur naissance. Ne pourroit-on pas imputer une pareille folie à la vanité, à un sot désir de faire parler de soi ? En effet, il semble que nous donnions l’être à nos Amans. Tel qui auroit toujours été confondu & comme anéanti dans la foule, dès qu’il est attaché à notre char, il n’est plus permis de l’ignorer : c’est un homme à la mode. Combien de méprisables Publicains qui n’auroient jamais été connus, s’ils ne nous avoient point fait part de leurs rapines & de leurs concussions ? C’est nous qui tirons ces gens-là de l’obscurité, & consacrons leurs noms par les dépenses exorbitantes où nous les plongeons. N’est-ce pas à Mademoiselle Pélicier que d’Ulisse doit sa réputation ? Car il est des réputations de tous genres. C’est, sans contredit, cette incomparable Siréne qui a enrichi nos fastes de l’histoire de ce célébre Israëlite. Grace au vol qu’elle lui a fait de ses diamans, & aux avantures qui en ont été les suites, sa mémoire sera éternelle. On saura non-seulement qu’un tel homme a existé, qu’il fut puissanment riche ; mais encore que le pauvre diable est mort, pour ainsi dire, sur la paille. Tel est le glorieux avantage que l’on obtient à se laisser prendre dans nos filets. Si l’on se deshonore, si l’on se ruine à nous fréquenter, au moins en est-on dédommagé par ce que la renommée en publie, & par le plaisir de faire du bruit dans le monde.

Revenons à ce qui me concerne. Il y avoit déjà trois semaines que je me rafraichissois le sang avec une infusion de racines de fraisier, de nénuphar & de sel de nitre, lorsqu’une revendeuse à la toilette me proposa par interim, les services d’un Député du Clergé. Quoique je me portasse alors passablement bien, ma guérison étoit encore un peu équivoque ; & il n’étoit pas trop sûr de s’approcher de mon rosier sans courir risque de s’y piquer.

S’il se fût agi de transiger avec un Laïque, je me serois fait un scrupule de l’exposer au hazard d’un repentir : mais considérant que j’avois affaire à un Prêtre, je ne songeai qu’à le plumer sans me mettre en peine des événemens. À corsaire, corsaire & demi. Comme la profession de ces gens-là est d’en imposer en tout & par-tout sous le voile hipocrite des vertus chrétiennes & sociales ; comme les Cagots nous prêchent souvent pour un écu ce qu’ils ne voudroient pas pratiquer pour cent mille ; en un mot, comme les fourbes ne se proposent d’autre fin en ce monde que de s’engraisser inhumainement de notre propre substance & de rire à nos dépens, je crus que je ferois un acte plus méritoire que répréhensible, si, par cas fortuit, je donnois à un tel homme sujet de se plaindre de moi. Ainsi tout mûrement pesé, je consentis à le recevoir, bien résolue de lui manger jusqu’à son dernier rabat le plutôt qu’il me seroit possible.

Qu’on se figure une espéce de Satire aussi velu que Lycaon, dont le visage pâle & maigre annonçoit un tempérament des plus lascifs. L’incontinence & la lubricité perçoient à travers l’hipocrisie de ses regards… Mais n’achevons pas son portrait, de crainte que mes crayons n’occasionnent des applications injustes, & que le Lecteur malin ne prenne Gautier pour Garguille. Je n’aurois jamais espéré d’un homme de sa robe une galanterie semblable à celle qu’il me fit la premiére fois que nous nous vimes. C’étoit une montre à répétition de Julien le Roi, guillochée d’un gout admirable & toute enrichie de diamans. J’avoue à son honneur, que jamais Eglisier n’a mieux démenti le Proverbe qui dit cancre comme un Prêtre. Il étoit, au contraire, si sottement prodigue, qu’en moins de quinze jours je lui fis vendre un bénéfice de mille écus de rentes. Il auroit été homme à vendre tout le Clergé pour moi, si je ne lui avois communiqué mon indisposition. Dès qu’il s’en apperçut, son amour se convertit en rage, & dans l’excès de sa colére peu s’en fallut qu’il n’en vînt aux voies de fait.

Ce fut alors que j’eus recours à l’effronterie & l’impudence dont les femmes de notre profession sont capables. Je lui dis d’un ton de fermeté qui l’ébranla, que je le trouvois bien hardi d’oser me faire un pareil outrage ; qu’il mériteroit que je le fisse jetter par les fenêtres ; que si j’avois quelque chose à me reprocher, c’étoit d’avoir eu de la foiblesse pour lui ; que je voyois à merveille qu’on ne disoit que trop vrai, quand on taxoit les gens de son état d’être la plupart des libertins & des débauchés ; que, sans doute, il s’étoit accommodé de la sorte dans quelqu’infame maison. J’ajoutai, que si un reste de pitié ne me retenoit, je le citerois à l’Official, & aurois assez de crédit pour le faire mettre en un lieu où le châtiment & la pénitence seroient proportionnés à ses déportemens. Cette véhémente & laconique vesperie eut tout l’effet que je pouvois en attendre. Le pauvre Apôtre fut si abasourdi, si humilié, qu’il décampa sans souffler le mot & onc depuis je n’en ai eu de nouvelles.

Que ceci serve de leçon aux Ecclésiastiques, & leur apprenne que les disgraces, l’opprobre & le mépris sont d’ordinaire la recompense de leur scandaleuse conduite. Qu’ils sachent se respecter eux-mêmes, s’ils veulent être respectés. On n’est que trop convaincu que la pureté des mœurs n’est point attachée à l’habit, & que les passions ne sont pas moins vives sous la robe d’un Zénobite, que sous l’ajustement d’un Séculier : mais on passe à l’homme du siécle ce que l’on ne passe point à l’homme d’Eglise : celui-ci est assujetti à des bienséances dont l’autre est dispensé. Qu’un Prêtre s’applique à sauver les apparences ; qu’il sache couvrir ses vices, ses appétits, sous un extérieur vertueux & dévot ; qu’il fasse sa principale étude de fasciner chrétiennement les yeux d’autrui ; il a rempli ses devoirs : en exiger davantage, ce seroit demander l’impossible, & contrecarrer les intentions de la nature : c’est à elle seule, & non pas à son ouvrage qu’il appartient de faire des miracles. Que l’Eglisier donc évite de donner prise sur lui ; que le vernis de la sagesse brille dans toutes ses actions extérieures ; qu’il trompe, en un mot, le Prochain, puisqu’il est payé pour cela ; du reste, laissons-le jouir en paix.

Le Memento cuisant que j’avois laissé de mes faveurs à Mr. l’Abbé, me fit prendre plus de soin de ma santé que jamais. J’observois si scrupuleusement les ordonnances de mon chirurgien, que je fus bientôt en état de contracter un nouveau mariage. Je n’attendis pas long-tems.

Un Mylord, ou plutôt un Mylourd, vint me présenter ses hommages Sterling & ses vapeurs. C’étoit une sorte d’individu court & ramassé, qui ressembloit parfaitement à un gros orteil, marchant comme un canard, & traversé d’une épée à la Catalane, où pendoit un gros gland qui lui flottoit sur la cheville. Les qualités de son esprit répondoient si bien à celles du corps, que l’un sembloit fait pour l’autre, & que l’on eût été fort embarrassé au quel donner la préférence. On sera, peut-être, surpris que je n’aie jamais eu sous mes loix que des animaux indécrottables ; mais il faut observer que les gens de mérite ne sont pas toujours les plus opulens, ni ceux qui recherchent le plus notre commerce ; & qu’il n’y a guères que des sots & de maussades figures embarrassés de leur argent, qui s’adressent à nous. D’ailleurs, on doit savoir que l’interêt seul nous gouvernant, un barbet, un singe qui viendroit nous trouver, muni d’une bonne bourse, seroit sûr d’être mieux accueilli que le plus aimable Cavalier du monde. Tel est le charme puissant de l’espéce qu’elle nous fait voir toujours à leur avantage, ceux qui en ont beaucoup. Les guinées de Mylord avoient métamorphosé sa personne : c’étoit un Céladon à mes yeux. Il me fit observer un genre de vie bien étrange pendant que j’eus l’honneur d’être à ses appointemens. Nous ne mangions les trois quarts du tems que des tranches de bœuf grillées, des cotelettes de mouton, du veau rôti nageant dans une sausse au beurre, avec des feuilles de choux vertes, telles qu’on les donne aux bêtes de basse-cour. Quelquefois (& c’étoit son plat favori) une piéce de porc avec une marmelade de pommes. Il n’étoit pas d’un gout plus délicat pour sa boisson. Le Bourgogne & les meilleurs vins de France lui faisoient mal au cœur. Il lui falloit de cette ripopée qui pique & gratte le gosier, dont les crocheteurs s’enivrent. On pense bien que le Punch [22] ni les pipes n’étoient pas oubliées ; car un véritable Anglois ne croiroit pas avoir dîné sans cela. Enfin, quand Mylord s’étoit gorgé de ce breuvage mixtionné ; quand il avoit fumé tout son saoul, & roté comme un pourceau, il s’endormoit les jambes sur la table.

Je ne me serois pas volontiers habituée à tant de crapule & de saloperie, si je n’y avois pas trouvé un avantage considérable. Quoique Mylord ne fût rien moins que généreux, j’en tirois tout ce que je voulois. Il n’étoit question que de décrier mes Compatriotes, de boire au Roi George, & de donner à tous les diables le Pape & le Prétendant. Moyennant ce petit trait de complaisance, j’avois la liberté de lui vuider toutes ses poches. J’en attrapai un jour la valeur de plus de trois cens louis en marchandise, pour une couple de santés que je bus. Je lui dis que je voulois me faire faire une espéce de deshabillé de fantaisie, & que comme je lui connoissois le gout excellent, je le priois de m’accompagner dans quelque boutique de la rue Saint-Honoré. «  Oh ! de tout mon cœur, répondit Mylord. C’est très-bien pensé : yes, yes, veri well : votre idée est fort bonne ; extremely good : mon avis ne vous sera pas inutile ; by God, du premier coup d’œil je vous dirai ce qui vous convient. » On ne devineroit pas ce que j’eus la modestie de prendre ? deux piéces d’étoffes de trente aunes chacune : la premiére en argent pour le pet-en-l’air, & l’autre en or pour les paremens.

Ceci n’est rien auprès des dépenses prodigieuses où je trouvois incessanment occasion de le plonger. Je n’avois qu’à lui citer quelques traits éclatans de la générosité de nos entreteneurs, aussi-tôt, par une jalouse émulation, il s’efforçoit à les surpasser, ne pouvant souffrir qu’il fût dit qu’aucun Mortel pût égaler en magnificence un Citoyen de la Grande-Bretagne. Son sot orgueil me valut, dans le courant de quatre mois, cinq mille livres sterling, tant en bijoux, qu’en bonnes espéces sonnantes.

Est-il possible qu’il y ait des gens si bêtes, que de se disputer l’avantage de manger leur bien avec une Catin pour l’honneur de la Patrie ? comme si la gloire d’un peuple étoit attachée aux extravagantes profusions de quelques-uns de ses membres. Mylord, quoique d’une tournure à ne pas trop prévenir les gens en sa faveur, ne laissoit pas d’avoir très-bonne opinion de son massif individu. Il prétendoit que personne en France ne faisoit ses exercices avec plus de grace, de force & d’agilité que lui. Le saut, la lutte, les armes, la danse & le cheval, tout étoit de sa compétance, & il croyoit s’en aquitter également bien. Quoiqu’il en soit, le malheur vouloit toujours que l’exécution ne tournât pas à son avantage. Souvent il s’amusoit chez moi à faire assaut contre Mr. de Gr… M… qui lui détachoit, du plus grand sang froid du monde, des bottes à tuer un bœuf & que Mylord soutenoit n’avoir pas reçues. Enfin, ils convinrent un jour, pour éviter d’inutiles contestations, de marquer le bout des fleurets. Cet accord passé, Mr. de Gr… M… délaya dans un petit vase du noir de cheminée avec de l’huile, & en fit une espéce de pommade, dont chacun graissa le bouton de son arme. Immédiatement après, voilà mes gens qui s’allongent des bottes de longueur, & Mylord en reçoit une justement au milieu de l’estomac. Il n’y avoit pas moyen de contester celle-ci. La marque bien empreinte sur son jabot, faisoit une conviction trop authentique, pour que la négative eût lieu. Il se contenta de dire qu’il n’avoit pas tenu la garde assez haute. Cependant outré jusqu’au fond de l’ame, d’avoir reçu un si terrible mea culpa, il se remit à férailler de plus belle la gueule béante : mais Mr. de Gr… M… lâchant un peu la mesure, le bras tendu, lui enfonça un pied de fleuret dans le gosier. Ce que cette avanture eut de plus desagréable pour Mylord, c’est qu’en crachant un sang aussi noir que celui de la Gorgone,[23] il fit exputation de deux de ses meilleures dents. Néanmoins rien n’étant capable de le corriger, ni de réfréner son courage, quand il croyoit pouvoir se faire admirer, il nous donna bientôt après une autre scéne non moins risible & burlesque.

Nous avions fait une partie quarrée au bois de Boulogne, en caléche découverte. Mylord, plein du noble désir d’étaler son adresse à mener une voiture, fit mettre le cocher derriére, & se plaça lestement sur le siége. Tant que le terrain fut large, sans orniére & sans embarras, il alla tout au mieux : mais s’étant mal-à-propos engagé dans une route trop étroite, besoin lui fut de sa dextérité pour faire place à un carrosse qui venoit au grand trot vers nous. La promptitude que requeroit le cas pressant où il se trouvoit, lui fit oublier qu’il parloit anglais à ses chevaux. Par malheur c’étoient de bons Limousins, qui avoient peu pratiqué le monde, & n’entendoient pas les Langues étrangéres. Ils firent tout le contraire de ce qu’il leur demandoit. Les sottes bêtes se jetterent brusquement sur l’équipage en question, & s’accrocherent par les petites roues. L’autre cocher prenant Mylord à la mine, pour quelque chétif apprentif du métier, lui fit, sans cérémonie, une cravatte de son fouet, & le jetta par terre. Notre Phaëton fort mécontent de sa chute, & plus encore de la caresse qu’il venoit de recevoir, quitte promptement sa perruque & son habit, & fait un défi à ce brutal. Le Drôle, qui étoit fort & nerveux, l’accepte de tout son cœur. Cependant Mylord, plus intrépide que Mars, se met en garde un pied en arriére, & les poings croisés en avant : l’autre, sans y entendre tant de finesse, veut l’apostropher d’une gourmade sur la hure : mais le coup est paré & riposté d’une mornifle à travers le museau, puis d’une seconde & d’une troisiéme du même poids. Ce genre d’escrime, auquel le François n’étoit pas stilé, lui ébranla si fort le chef, qu’il en perdit le point d’appui, & chut à la renverse. Néanmoins après s’être pressé les cartilages du nez & bien essuyé la moustache, il se releva pour prendre sa revenche. Le Héros Breton, aussi ferme qu’un roc, se préparoit à lui paîtrir de nouveau la ganache, & lui pocher un œil ou deux, quand Mr. la Violette le gratifia, à l’improviste, d’un grand coup de talon au milieu du ventre, & l’étendit comme une grenouille sur l’arêne. Mylord se relevant dans une colére affreuse, s’écria que le coup n’étoit pas bon, & nous demanda son épée pour la passer à travers le corps du traître. Nous ne concevions pas l’équité de sa plainte, d’autant que le coup nous avoit paru aussi bon qu’un coup de pied puisse l’être. Enfin, sa premiére fougue passée, il nous apprit que les loix du noble Pugilat défendoient très-sévérement les coups de pied. On vint à bout de l’appaiser, en lui assurant qu’on avoit toujours ignoré ces loix en France, & que l’on n’avoit jamais eu l’esprit de croire qu’il fût mal-honnête de faire usage de ses quatre membres dans de semblables cas. Satisfait de nos raisons, Mylord remonta gayement sur son siége, pouvant à peine contenir la joie qu’il ressentoit d’avoir remporté à nos yeux une victoire si brillante. Il est vrai qu’il remplit les spectateurs d’admiration ; mais c’est un talent naturel aux Anglois ; & nous ne saurions, sans leur faire la plus criante des injustices, leur disputer l’honneur d’être les plus grands hommes du monde dans l’art distingué d’appuyer dextrement des coups de poing.

Peu de tems après cette martiale avanture, des affaires domestiques rappellerent Mylord en Angleterre. Comme il ne doutoit pas que je ne fusse extrêmement affligée de le perdre, il me protesta, pour me consoler & flatter mon amour-propre, qu’il ne regrettoit, en quittant Paris, que moi & le combat du taureau.

Je me voyois au départ de Mylord, un capital assez considérable, pour pouvoir tenir maison, & filer délicieusement mes jours dans l’abondance & le repos : mais j’ai expérimenté que la soif d’aquerir augmente à proportion de nos gains, & que l’avarice & l’épargne sont presque toujours compagnes des richesses. L’envie d’être plus à son aise ; l’espoir de jouir plus parfaitement, reculent sans cesse le tems de la jouissance. Nos besoins se multiplient à mesure que notre fonds grossit ; & nous nous trouvons dans la disette au sein même de l’opulence. J’avois déjà douze mille livres de rente : je ne voulois pas songer à la retraite, que je n’en eusse vingt. Il est vrai que pour une fille aussi achalandée que moi, ce n’étoit pas fixer à la fortune un terme déraisonnable. Les nouvelles faveurs qu’elle me fit, prouvent bien que je pouvois ambitionner davantage. En effet, mon Anglais n’étoit pas encore à Douvres, qu’un Membre de l’Academie [24] des quarante de l’Hôtel des Fermes, arriva pour le remplacer. Je le reçus avec les marques de respect & de distinction dues à son coffre fort. Néanmoins, sans être éblouie de l’honneur qu’il me faisoit, je lui dis, que m’étant consacrée aux affaires étrangéres, je ne pouvois accepter ses offres, qu’à condition que, dès qu’un Etranger se présenteroit, notre bail seroit nul. Il y consentit & l’accord fut signé.

C’étoit un grand homme, passablement bien fait & d’assez bonne mine ; du reste, un animal insupportable, comme sont d’ordinaire les gens de cette profession. La terre ne sembloit pas digne de le porter. Il avoit un mépris souverain pour tout le monde, excepté pour lui-même. Il se croyoit un génie universel : il parloit de tout d’un ton absolu : il contredisoit éternellement, & malheur à qui l’auroit contredit : il vouloit qu’on l’écoutât, sans vouloir écouter personne. En un mot, le bourreau mettoit le pied sur la gorge aux gens raisonnables, & prétendoit être applaudi.

Ce qu’il fit de mieux en entrant chez moi, ce fut de réformer le mauvais gout que Mylord avoit introduit dans ma cuisine, & d’y substituer le luxe & la délicatesse des repas financiers. J’avois soir & matin une table de huit couverts, dont six étoient réguliérement occupés par des Poëtes, des Peintres & des Musiciens, lesquels pour l’interêt de leur ventre, prodiguoient en esclaves leur encens mercenaire à mon Crésus. Ma maison étoit un tribunal, où l’on jugeoit aussi souverainement les talens & les arts, que dans la gargote littéraire de Madame T… Tous les bons Auteurs y étoient mis en piéces & déchirés à belles dents comme chez elle ; on ne faisoit grace qu’aux mauvais : souvent même on les plaçoit au premier rang. J’ai vu cette vermine oser déprimer les lettres inimitables de l’Auteur du Temple de Gnide,[25] & pétarder le bon Abbé Pélegrin, pour avoir soutenu que les Lettres Juives n’étoient qu’un ramas monstrueux de pensées extraites de Bayle, de la Bibliothéque universelle de le Clerc, de L’Espion Turc, &c. toutes pitoyablement défigurées, & sentant le terroir Provençal à chaque ligne. Ce pauvre Prêtre qui n’avoit contre lui que beaucoup de misére & de mal-propreté, qui logeoit une très-belle ame dans un corps très-salope ; ce pauvre homme toute sa vie en butte aux injustes sarcasmes, avoit une judiciaire exquise ; & je dois dire à sa gloire, que si j’ai quelque gout pour les bonnes choses ; que si je me suis garantie de la fiévre contagieuse du bel esprit, je n’en suis redevable qu’à ses conseils. C’est lui qui m’ayant ouvert les yeux sur le peu de valeur & la petitesse de nos frêlons du Parnasse, m’a fait connoître que le véritable esprit étoit un feu pur & divin ; un don du Ciel qu’il n’étoit pas au pouvoir des hommes d’aquerir ; qu’il falloit bien se garder de confondre les génies heureux doués de ce feu sacré, avec cette multitude méprisable de petits Ecrivains qualifiés du sobriquet de bel esprit ; qu’un pareil titre étoit regardé chez les honnêtes gens, comme une espéce d’opprobre ; & que, quoique la profession des Lettres fût la plus noble de toutes, il étoit presque honteux de les cultiver aujourd’hui, à cause du mauvais renom que ces insectes leur avoient donné dans le monde. « Vous ne devineriez pas, me dit-il un jour, pourquoi Paris est infecté de cette maudite engeance. C’est que le métier n’exige ni esprit, ni talens. Pour vous en convaincre, faites apprendre une douzaine de mots du Dictionnaire néologique à votre cocher, & envoyez-le au caffé de Procope pendant un mois ou deux, je vous le garantis, à son retour, aussi bel esprit que les autres. Helas ! ajouta-t’il en lâchant un profond soupir, c’est à la cruauté de mes parens que je dois toute la misére & le ridicule dont je suis accablé depuis si long-tems. Les barbares dès ma tendre jeunesse, me firent entrer de force dans l’Ordre des Freres Servites. La répugnance que j’avois montrée pour l’état Monacal s’accrut avec l’âge : je gémis plusieurs années sous le Froc ; j’y serois mort de désespoir, si je n’avois trouvé moyen de me faire séculariser. Mais, sans amis, sans argent, dénué de tout, la liberté me devint bientôt un fardeau : peu s’en fallut que je ne regrettasse les misérables liens dont j’avois été garroté jusqu’alors. Enfin, ne sachant quel parti prendre, mon irrésolution m’amena ici. J’ai subsisté dans les commencemens du produit de mes Messes & de quelques Sermons composés en poste, que je vendois aux Ordres mendians. La nécessité & le desœuvrement ne m’avoient pas permis d’être trop difficile sur le choix de mes connoissances. Je fréquentois une petite tabagie près de la Foire Saint-Germain, où se rassembloient des Danseurs de corde, des Joueurs de Marionettes, quelques Acteurs de l’Opera comique, & entr’autres le Sieur Colin, célébre Moucheur de chandelles de la Comédie. Tous ces Messieurs, dont j’avois eu le bonheur de capter la bienveillance, me donnerent mes entrées à leurs Spectacles. Bientôt la démangeaison de barbouiller du papier me prit : je hazardai quelques mauvaises Scénes, qui me furent payées au-delà de leur valeur. J’aurois bien voulu pouvoir concilier l’Eglise & le Théâtre, & continuer à tirer mon tribut quotidien de l’Autel ; mais Mr. l’Archevêque jugea à propos de me priver de cette petite douceur, en m’interdisant les fonctions de Prêtre. Je perdis quinze sous par jour, que me valoit la Messe qui étoit mon plus clair revenu. Pour réparer cette perte, je levai boutique de Poëte, & me mis à composer des Comédies, des Opera, des Tragédies, que je faisois jouer sous le nom de mon frere le Chevalier, ou que je vendois à quiconque avoit la manie d’être Auteur. Je faisois, outre cela, trafic en gros & en détail de tout ce qui étoit du ressort de l’esprit. Vouloit-on des Bouquets, des Epithalames, des cantiques spirituels, des Sermons de Carême ? on en trouvoit dans mon magazin de toutes les sortes & à juste prix. Je vous avouerai même sous le secret, que maint illustre Membre de la Petaudiére du vieux Louvre [26] n’a pas dédaigné de recourir à moi pour son Discours de réception. Qui ne croiroit pas qu’un commerce si considérable eût dû me faire rouler carrosse ? Cependant jugez de l’avantage que j’en ai tiré par l’état où vous me voyez. Depuis plus de cinquante ans, j’ai composé des millions de Vers, & je n’ai pas de culotte. »

Si l’air de candeur & de naïveté avec lequel le bon homme Pélegrin s’expliqua, me convainquit que de tous les métiers le plus ingrat & le plus frivole est celui de bel esprit, son mérite réel me convainquit aussi qu’il y a des heureux dans la profession des Lettres comme dans toutes les autres, & qu’il est une infinité d’Ecrivains qui doivent plus leur réputation à leur étoile, qu’à leurs talens. Combien ai-je vu de faux célébres dans Paris, dont on n’auroit jamais parlé sans la protection de quelqu’important de Cour ou de quelque Catin en crédit ? Combien en connois-je à qui l’autorité a déféré les premiéres places parmi les disciples d’Apollon, qui n’auroient pas été capables de tirer de leurs cerveaux stériles la centiéme partie des bonnes choses que l’Abbé Pélegrin a faites ? Sauve toute comparaison odieuse, le pauvre diable ressembloit assez au Paillasse de la Foire, qui est la risée du Public & le jouet éternel de ses Confreres, quoiqu’au fond il soit infiniment plus habile qu’eux. Concluons delà que le mérite est en pure perte, quand il n’est point étayé de la Fortune. C’est à elle seule qu’il appartient de faire les grands hommes ; la Nature ne fait que les ébaucher.

Je reviens à mon Cordon-bleu de Finance. Sa compagnie l’ayant élu pour aller en tournée, c’est-à-dire, pour voir si les Commis étoient exacts à opprimer & piller le Peuple, & si l’on ne pourroit pas inventer quelqu’honnête moyen de le fouler encore davantage, nous rompimes amicalement notre contract, & je me retrouvai libre.

Il y a long-tems que j’aurois dû répondre à une question que mes Lecteurs m’ont indubitablement faite plus d’une fois en eux-mêmes. Comment est-il possible que Margot, qui est née avec un tempérament de Messaline, ait pu se contenter de gens qu’elle ne voyoit que par interêt, & qui la plupart n’étoient rien moins que des Hercules dans les travaux libidineux ?

Rien n’est mieux fondé que cette objection, & il est juste d’y satisfaire. Sachez donc, Messieurs, qu’à l’exemple des Duchesses de la vieille Cour & de plusieurs de mes Compagnes, j’ai toujours eu à mes gages… Mais que ceci, je vous prie, soit sous le secret. J’ai toujours eu un jeune & vigoureux Laquais, & je m’en suis si bien trouvée, que tant que l’ame me battra au corps, je ne changerai point de méthode. Indépendanment de ce que les Drôles sont sans conséquence, ils vous servent dans la minute, & ne vous ratent pas comme font les honnêtes gens ; ou du moins, quand la chose arrive, c’est après de si fortes épreuves, qu’il y auroit de l’injustice & de la cruauté à leur en faire un crime. Deviennent-ils insolens ? il est aisé d’y remédier. On leur donne quelques coups de bâton ; on les paie, & on les renvoie : cela ne fait pas le moindre petit pli. Il est vrai que je n’en suis jamais venue à ces extrêmités, parce que j’ai toujours eu la précaution de les prendre tout neufs, exactement de la tournure d’esprit & de corps du Paysan, que l’ingénieux & élégant Mr. de Marivaux nous a peint d’un coloris si naïf & si gai. Je me donne la satisfaction de les éduquer moi-même, & de les plier à ma fantaisie. Sur-tout, je ne souffre pas qu’ils aient aucune liaison avec leurs semblables, de peur que les coquins ne corrompent leur innocence & ne les débauchent. Je les tiens, pour ainsi dire, à la tâche : du reste, rien ne leur manque quant au victum & vestitum. Ils sont proprement entretenus, & nourris comme des poulets à l’épinette, ou, pour parler moins métaphoriquement, comme de bienheureux directeurs de Nones, lesquels n’ont d’autre soin en ce monde, que de faire dévotement de bon chile & ce qui s’ensuit. Voilà, Messieurs, puisque vous étiez curieux de le savoir, la recepte dont je me sers journellement pour modérer les feux de l’incontinence. Au moyen d’un sistême si raisonnable, mes plaisirs ne sont point mêlés d’amertume. Je jouis en paix & à petit bruit, sans redouter les caprices & la mauvaise humeur d’un Amant impérieux qui me traiteroit en esclave, & me faisant peut-être acheter ses caresses au prix de mes épargnes, me réduiroit un jour à la mendicité. Je ne suis pas de ces grues-là. S’entête qui voudra de belle passion & de tendresse Platonique : je ne me repais point de vapeurs : les sentimens épurés & alambiqués de l’amour sont des mêts qui ne conviennent pas à ma constitution ; il me faut des nourritures plus fortes. Vraiment, Mr. Platon étoit un plaisant original avec sa façon d’aimer. Où en seroit aujourd’hui le genre humain, si l’on eût suivi les idées creuses de ce gâte-métier ? Il y a grande apparence que la nature ne l’avoit pas mieux partagé qu’Origéne, ou qu’on lui avoit fait quelque soustraction à l’instar de celle que l’on fit au doucereux Amant d’Héloïse. Au moins, ce qu’il y a de bien sûr, c’est que son maître Socrate, qui avoit les piéces sans lesquelles on ne sauroit être Pape, ne lui a pas prêché cette métaphisique. Il a suivi tout uniment le grand chemin ; & s’il s’en est écarté, ç’a été de bien peu de chose. Reprenons notre histoire.

À peine la renommée eut-elle publié dans Paris mon veuvage, que je me vis obsédée par une multitude de dupes de toute espéce & de tous rangs. Un Ambassadeur extraordinaire me délivra fort à propos de leurs importunités. Je ne pus me dissimuler à moi-même la joie que je ressentis alors d’avoir fait une conquête de cette importance. Quel triomphe flatteur pour ma vanité ! & que je m’imaginois de satisfaction de voir à mes pieds une personne, qui, par son adresse à ménager les esprits, par la sagacité de ses lumiéres & une parfaite connoissance des interêts divers des Souverains, peut de son cabinet changer tout le sistême des affaires de l’Europe, & contribuer également au bien général & à la gloire de sa Patrie ! Tel étoit le tableau favorable que je me faisois de Mr. l’Ambassadeur avant de l’avoir vu. Je ne doutois pas qu’il ne joignît à ces rares & sublimes talens, mille autres belles qualités, ne concevant pas que l’on pût jamais remplir des emplois de cette conséquence, sans être doué d’un génie supérieur. Ce qui me confirma sur-tout dans la haute idée que je m’en étois faite, ce fut la façon singuliére dont il s’y prit pour traiter avec moi. Notre accord se fit par voies de négociations. Des Agens secrets vinrent me trouver de sa part : je lui en députai de la mienne : ils s’aboucherent ensemble : les offres proposées furent écoutées, examinées, débattues. Chacun cherchant les avantages de son parti, multiplioit les difficultés : on rencontroit des inconvéniens par-tout ; on en faisoit naître où il n’y en avoit pas. S’accordoit-on sur un point ? on différoit sur l’autre. Cependant, après plusieurs conférences rompues & renouées, nos Plénipotentiaires signerent heureusement les Articles, & l’échange du double traité fut fait à notre contentement réciproque.

Comme il y a tout lieu de croire que le Lecteur est impatient de connoître Son Excellence, je vais, sans le faire attendre plus long-tems, lui en crayonner le portrait.

Mr. l’Ambassadeur avoit une de ces figures que l’on peut appeller insignifiante, & par conséquent, assez difficile à définir. Il étoit d’une taille au-dessus de la médiocre, ni bien, ni mal fait : il avoit la jambe d’un homme de Qualité, c’est-à-dire, gréle & décharnée. Il affectoit un air de noblesse, que son visage trivial démentoit. Il portoit la tête haute, en se gonflant les joues, & jettoit sans cesse un œil de complaisance sur l’Ordre dont il étoit décoré. Du reste, à sa mine grave, silencieuse & intérieure, on l’auroit cru absorbé dans de très-profondes méditations, & minutant les plus vastes desseins. Il ne parloit presque pas, pour donner à entendre qu’il pensoit beaucoup, & que son caractére lui prescrivoit d’être circonspect & mesuré dans ses discours. Le questionnoit-on ? il répondoit par quelque léger mouvement de tête, accompagné d’un coup d’œil mistérieux ou d’un imperceptible petit sourire. Qui croiroit que sur un extérieur si bizarre & des apparences si équivoques, je fus près d’un mois la dupe de ma préoccupation pour Mr. l’Ambassadeur ? Je ne me serois pas ôté de la cervelle qu’il ne fût le plus grand homme du monde, sans la peinture charitable que m’en fit son Sécrétaire. J’ai déja observé ci-dessus que nous n’avons pas de plus rigoureux & de plus redoutables censeurs que nos domestiques. Si, malgré leur ignorance, nos défauts ne leur échappent pas, comment pourrions-nous espérer d’échapper aux traits mordans de leur langue, quand ils ont de la pénétration ? Celui-ci étoit trop éclairé pour se laisser éblouir par la morgue & le sérieux étudié de son Maître. Quoiqu’il en soit, j’ai trouvé ses observations si judicieuses, que je crois faire ma cour au Lecteur de les lui communiquer. C’est le Secrétaire qui parle :

« Souvenez-vous, me dit-il, pour ne vous y jamais tromper, que les Grands ne sont généralement grands que par notre petitesse ; & que c’est le respect aveugle & pusillanime qu’un ridicule préjugé nous inspire pour eux, qui les éléve à nos yeux. Osez les envisager ; osez faire abstraction du faux éclat dont ils sont environnés, le prestige s’évanouira. Vous connoîtrez immédiatement leur valeur intrinséque, & verrez que ce que vous avez pris si souvent pour grandeur & dignité, n’est autre chose qu’orgueil & bêtise. Une maxime sur-tout qu’il ne faut pas oublier, c’est que le mérite personnel n’est pas plus relatif à l’importance du Poste qu’on occupe, que la bonté d’un cheval à la richesse du harnois qui le couvre. Bridez une Rosse à son avantage, caparaçonnez-la, chargez-la du plus fastueux équipage, tous ces ornemens ne sauroient la métamorphoser : ce ne sera jamais qu’une Rosse. À l’application. Un génie étroit tel que Son Excellence, s’imagine qu’un air de discrétion, un dehors grave & composé, une contenance impérieuse & altiére, sont les seules qualités qui constituent & caractérisent le Ministre. Je dis, moi, que cela ne caractérise qu’un fat. Il a beau se gourmer, se panader & se rengorger sous le poids imposant de sa mission ; l’on verra toujours à travers sa contrainte & ses efforts, qu’il a les reins trop foibles pour un si pesant fardeau. Aussi ne manque-t’il pas de s’en débarrasser sur nous, dès qu’il peut se dérober à l’œil du public. Et alors que croyez-vous qu’il fasse, tandis que nous suons à déchiffrer les dépêches & à y répondre ? Il polissonne avec ses domestiques, son singe & ses chiens ; il fait des découpures ; il fredonne ; joue de la flûte, se jette dans un fauteuil, s’étend, bâille & s’endort. N’allez pourtant pas vous figurer que tous les Ministres soient taillés sur un si pitoyable modéle. Il en est dont le mérite est infiniment supérieur aux éloges qu’on pourroit en faire. J’en connois plusieurs qui joignent aux talens qu’exige leur état, celui de se concilier l’affection & l’estime générale, & qui bien différens de leurs postiches Confreres, savent être recueillis dans le cabinet, & dissipés dans le monde, d’autant plus adroits politiques en cela, que l’air de confiance & de franchise qu’ils témoignent à l’extérieur, fait qu’on ne s’en méfie pas, & que personne ne songe à se boutonner devant eux. »

Mr. le Sécrétaire me dit encore une infinité d’excellentes choses, que je pourrois insérer ici ; mais comme il n’est rien qui n’ennuie à la longue, j’aime mieux laisser le Lecteur sur la bonne bouche.

L’admiration & le respect que j’avois eus jusqu’alors pour Son Excellence, dégénéra bientôt en mépris. Malgré sa magnificence & ses largesses, j’aurois été capable de lui faire quelqu’incartade pour m’en délivrer, si le dérangement soudain de ma santé ne nous eût fourni un prétexte réciproque de rupture. Je tombai dans une langueur & une mélancolie qui furent l’écueil du savoir des plus célébres disciples d’Esculape. Chacun d’eux également ignorant du mal réel dont j’étois attaquée, m’en prêtoit un de son imagination, & me le prouvoit par des sillogismes si concluans, que me croyant tous les maux ensemble, je prenois des remédes de toute main, & faisois de mon corps une boutique d’Apothicaire. Cependant, je diminuois à vue d’œil, & n’étois plus qu’une triste image, qu’une ombre déplorable de ce que j’avois été. Je m’efforçois en vain de remplacer la fraicheur naturelle de mon teint, mes couleurs & mon embonpoint, par les secrets illusoires de l’Art. Le vermillon, la pommade, le blanc & les mouches n’étoient pas capables de retracer à mon miroir le joli minois de Margot. À peine retrouvois-je, dans la profonde méditation & la pénible étude de deux heures de toilette, un seul petit trait qui me rappellât le souvenir de mon ancienne beauté. J’étois presque dans le cas d’une décoration de Théâtre, qui par la magie de la perspective, est admirable de loin, & qu’on ne sauroit voir de près sans être révolté. Les couches diverses de fard dont je me surchargeois le visage me prêtoient un certain éclat à quelque distance, & donnoient à mes yeux de la vivacité : mais m’approchoit-on ? l’on ne voyoit plus qu’un amas confus & bizarre de couleurs grossiéres, dont la rudesse offensoit la vue, & sous lesquelles il n’étoit pas possible de démêler ma ressemblance. Helas ! que de sujets d’affliction & de désespoir quand je me rappellois le tems heureux où Margot, parfaitement ignorante des ruses & du raffinement de la parure, étoit riche de son propre fonds, & n’empruntoit ses charmes que d’elle-même ! Enfin, pendant qu’immolée à mes ennuis & aux ordonnances des Médecins, je traînois un reste de vie, j’entendis parler d’un Empirique, auquel on avoit donné le sobriquet de Vise-à-l’œil, parce qu’il prétendoit connoître la nature de tout mal dans les yeux. Quoique je n’eusse jamais eu grand’foi aux miracles des gens à secrets, la foiblesse où j’étois reduite m’avoit insensiblement disposé l’esprit à la crédulité. Et comme il n’y a rien qu’on se persuade plus aisément que ce que l’on souhaite avec plus d’ardeur, je fis prier Mr. Vise-à-l’œil de passer chez moi, ne doutant pas qu’il ne me rendît bientôt la santé. Au premier abord sa phisionomie me plut. Je lui trouvai un air ouvert & gracieux, au lieu de ce caractére effrayant qui est empreint sur le front de la plupart des Médecins & des Charlatans. Il commença par exiger de ma franchise une bréve confession de ma vie passée avant de tomber malade, & du régime que l’on m’avoit fait observer depuis. Après quoi, m’ayant fixée attentivement l’espace de deux ou trois minutes, sans faire le moindre mouvement ni proférer un seul mot, il rompit le silence en ces termes : « Mademoiselle, vous êtes fort heureuse que les Médecins ne vous aient point tuée. Votre mal auquel ils n’ont rien connu, n’est point une affection du corps, mais un dégout de l’esprit, causé par l’abus d’une vie trop délicieuse. Les plaisirs sont à l’ame ce que la bonne chére est à l’estomac. Les mêts les plus exquis nous deviennent insipides par habitude : ils nous rebutent à la fin, & nous ne les digérons plus. L’excès de la jouissance vous a, pour ainsi dire, blasé le cœur & engourdi le sentiment. Malgré les charmes de votre condition actuelle, tout vous est insupportable. Les soucis accablans vous suivent au milieu des fêtes, & le plaisir même est un tourment pour vous. Voilà votre état. Si vous voulez suivre mon avis, fuyez le commerce bruyant du monde : ne faites usage que d’alimens salubres & substantiels : couchez-vous de bonne heure, & soyez matinale : prenez de l’exercice : ne fréquentez que des personne dont l’humeur cadre à la vôtre ; ayez toujours quelqu’occupation pour remplir les vuides de la journée. Sur-tout ne faites aucun reméde, & je vous garantis dans six semaines aussi belle & aussi fraîche que vous l’ayez jamais été. »

Le discours de Mr. Vise-à-l’œil fit sur mes sens un effet si merveilleux, que pour peu que j’eusse eu foi au Grimoire, je l’aurois soupçonné de m’avoir touchée d’une baguette magique. Il me sembloit que je sortisse d’un sommeil profond, pendant lequel j’avois rêvé d’être malade. Persuadée que Mr. Vise-à-l’œil m’arrachoit d’entre les bras de la mort, je lui sautai au cou par excès de reconnoissance, & le congédiai avec un présent de douze louis.

Dans la résolution d’observer à toute rigueur son ordonnance, mon premier soin fut de signifier ma sortie à l’Opera. Quoiqu’on soit obligé d’y servir six mois encore après cette formalité, Mr. Thuret voulut bien m’en exempter. Je ne me vis pas plutôt libre, qu’il me parut que je pensois pour la premiére fois. Depuis le jour que je m’étois éclipsée du domicile de mes parens, je n’avois pas plus songé à eux, que s’ils n’eussent jamais existé, & que je fusse tombée des nues. Mon changement de situation les rappella dans ma mémoire. Je me reprochai mon ingratitude envers eux, & songeai à la réparer au plutôt, supposé qu’ils vêcussent encore. Mes perquisitions furent assez long-tems infructueuses. Enfin, un vieux Marchand de tisanne m’apprit que Mr. Tranche-montagne avoit fini ses jours, commandant une rame sur les Galéres de Marseille, & que ma mere se trouvoit actuellement resserrée à la Salpétriére, après avoir reçu au préalable une petite correction publique de la main de Monsieur de Paris.[27]

Je fus sensiblement touchée de leur sort ; & loin de blâmer la conduite qui les y avoit entrainés, je ne pus m’empêcher de les justifier en mon cœur, me rappellant cette judicieuse réflexion de l’Avocat Patelin, qu’il est bien difficile d’être honnête homme quand on est gueux. En effet, que de gens qui passent pour la probité même, parce que rien ne leur manque, qui auroient fait pis s’ils s’étoient trouvés en pareille situation ! Il n’y a rien en ce monde, comme l’on dit, qu’heur & malheur. Ce sont les infortunés que l’on pend : & sans doute, si tous ceux qui le méritent étoient punis de la hard, l’Univers seroit bientôt dépeuplé.

Fondée sur cette opinion vraie ou fausse, je m’employai de tout mon crédit pour tirer ma mere de captivité, ne doutant pas que le changement de condition ne la rendît bientôt aussi honnête femme qu’une autre. Dieu merci ! je ne m’abusai point. C’est aujourd’hui une des plus raisonnables personnes que l’on puisse voir. Elle a bien voulu se charger du soin de mes affaires domestiques ; & j’avoue, à sa louange, que ma maison n’a jamais été mieux réglée. En un mot, si j’ai contribué à son bonheur, je puis dire qu’elle n’a pas moins contribué au mien par la tendre affection qu’elle me porte, & le zéle sincére avec lequel elle vole au-devant de tout ce qui peut flatter mes désirs.

Nous partageons notre tems entre la Ville & la Campagne, & jouissons, parmi un petit nombre d’habitudes, (car les amis sont pure chimére) de ce que la vie a de plus délicieux dans tous les genres. Pour ce qui est de ma santé, elle est très-bonne maintenant, à une légére insomnie près. Mais, comme Mr. Vise-à-l’œil m’a expressément défendu les remédes, j’ai imaginé de lire tous les soirs quelques lambeaux des Œuvres narcotiques du Marquis d’Argens, du Chevalier de Mouhi, & de plusieurs excellens Ecrivains de cette Classe, moyennant quoi je dors comme une marmotte. J’exhorte ceux qui sont attaqués de semblable indisposition de se servir du même expédient : sur ma parole, ils s’en trouveront bien.

Il me reste à répondre au reproche qu’on me fera peut-être, d’avoir été un peu trop libre dans mes tableaux. Voici ce qui m’y a engagé. J’ai cru que le moyen le plus sûr de décrier les filles publiques, étoit de les peindre avec les couleurs les plus odieuses, & de les faire passer par les dégrés les plus infames du métier. Au reste, quel que soit là-dessus le sentiment du Lecteur, je me flatte que les traits obscénes de ces Mémoires seront rachetés par l’avantage que les jeunes gens qui entrent dans le monde, pourront tirer des réflexions que je fais sur le manége artificieux des Catins, & le danger évident qu’il y a de les fréquenter. Si le succès répond à mes intentions ; tant mieux. Sinon, je m’en lave les mains.


FIN.



  1. Le Lieutenant de Police.
  2. La plupart des raccommodeuses de bas à Paris, sont dans des tonneaux.
  3. Traiteur de l’Hôtel de Ville.
  4. Elle tenoit le Café des Tuileries.
  5. C’est le terme lénitif pour signifier Catin.
  6. Mot de douceur consacré parmi le petit monde.
  7. Peintre fort célébre autrefois à Paris pour les obscénités.
  8. Rabat.
  9. Il y a quinze ou seize ans que ce malheur est arrivé. Plusieurs Chanoines eurent le même sort.
  10. Pays de la Bretagne, où les ânes sont reputés les meilleurs.
  11. L’Opera.
  12. Maison où sont les machines & décorations, & où l’on instruit les surnuméraires.
  13. Muse qui préside à la danse.
  14. Autrefois entretenue par Mylord Weymouth.
  15. Quartier des négocians.
  16. Qu’on se souvienne que Margot, comme éléve du public, doit savoir toutes sortes de Langues.
  17. Appareilleuse aussi célébre que la Florence & la Paris.
  18. C’est à cette distinction que l’on reconnoit celles qui sont entretenues.
  19. Les demoiselles de l’Opera se donnent entr’elles le titre de Madame pour éviter les équivoques.
  20. On voulut la jetter dans le bassin pour avoir eu l’effronterie de faire parade de son luxe vis-à-vis d’une Princesse du sang.
  21. Le Lieutenant de Police.
  22. Sorte de Boisson composée de citron, d’eau-de-vie, de sucre & d’eau.
  23. Meduse.
  24. L’Auteur emploie cette expression ironique, parce que les Fermiers généraux sont quarante comme les Academiciens François.
  25. Les Lettres Persanes, par Mr. de Montesquieu.
  26. L’Academie Françoise.
  27. On nomme ainsi par dérision le Bourreau.