Mozilla.svg

Maria Chapdelaine/15

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
J.-A. LeFebvre, éditeur (p. 219-243).

XV


Éphrem Surprenant poussa la porte et parut sur le seuil.

— Je suis venu…

Il ne trouva pas d’autres mots et resta immobile quelques secondes, regardant l’un après l’autre d’un air gêné le père Chapdelaine, Maria, les enfants qui étaient assis près de la table, raides et muets ; puis il enleva sa casquette d’un geste hâtif, comme pour réparer un oubli, referma la porte derrière lui et s’approcha du lit où reposait la morte.

On avait changé le lit de position, lui tournant la tête au mur et le pied vers l’intérieur de la maison, afin qu’il fût accessible des deux côtés. Près du mur, deux chandelles brûlaient sur des chaises ; une d’elles était fichée dans un grand chandelier de métal blanc que les visiteurs de la famille Chapdelaine n’avaient encore jamais vu ; pour l’autre, Maria n’avait rien pu trouver de plus approprié qu’une coupe de verre dans laquelle, l’été, on servait les bleuets et les framboises sauvages aux jours de cérémonie.

Le chandelier de métal luisait, le verre de la coupe scintillait à la lumière, qui n’éclairait pourtant que faiblement le visage de la morte. Il avait revêtu, ce visage, une pâleur singulière, raffinée, de femme des villes, effet des quelques jours de maladie ou bien du froid définitif des cadavres, dont le père Chapdelaine et ses enfants s’étaient d’abord un peu étonnés, y voyant ensuite une métamorphose auguste et qui marquait combien la mort l’avait déjà élevée au-dessus d’eux.

Éphrem Surprenant regarda quelques instants, puis s’agenouilla. Il ne murmura d’abord que des mots indistincts de prière ; mais quand Maria et Tit’Bé vinrent s’agenouiller aussi près de lui il tira de sa poche son chapelet à gros grains et commença à le réciter à demi voix.

Quand ce fut fini, il alla s’asseoir sur une chaise près de la table et resta silencieux quelque temps, secouant la tête d’un air triste, comme il convient de faire dans une maison où il y a un deuil, et aussi parce qu’il était sincèrement chagriné.

— C’est une grande perte, fit-il enfin. Tu étais bien gréé de femme, Samuel ; personne ne peut rien dire à l’encontre. Tu étais bien gréé de femme, certain !

Après cela, il se tut de nouveau, chercha sans les trouver les paroles de consolation, et finit par parler d’autre chose.

— Le temps est doux à soir ; il va mouiller bientôt. Tout le monde dit que le printemps viendra de bonne heure.

Pour les paysans, tout ce qui touche à la terre qui les nourrit, et aussi aux saisons qui tour à tour assoupissent et réveillent la terre, est si important qu’on peut en parler même à côté de la mort sans profanation. Tous dirigèrent instinctivement leurs regards vers la petite fenêtre carrée ; mais la nuit était obscure et ils ne pouvaient rien voir.

Éphrem Surprenant fit de nouveau l’éloge de la morte.

— Dans toute la paroisse il n’y avait pas de femme plus vaillante qu’elle, ni plus capable. Accueillante, avec ça, et quelle belle façon elle avait pour les visiteurs ! Dans les vieilles paroisses et même dans les villes, où les « chars » passent, on n’en aurait pas trouvé beaucoup qui la valaient. Oui, tu étais bien gréé de femme, certain…

Il se leva bientôt, et sortit d’un air attristé.

Dans le long silence qui suivit le père Chapdelaine laissa sa tête retomber peu à peu sur sa poitrine et parut s’assoupir. Maria éleva la voix, craignant un sacrilège.

— Endormez-vous point, son père.

— Non… Non…

Il se redressa sur sa chaise et carra les épaules ; mais comme ses yeux se fermaient malgré lui il se leva bientôt.

— On va dire encore un chapelet, fit-il.

Ils allèrent s’agenouiller près du lit où reposait la morte et récitèrent un chapelet entier. Quand ils se relevèrent ils entendirent la pluie qui fouettait la vitre et les bardeaux du toit. C’était la première pluie du printemps, et elle annonçait la délivrance, l’hiver fini, la terre reparaissant bientôt, les rivières reprenant leur marche heureuse, le monde métamorphosé une fois de plus comme une belle créature qu’un coup de baguette miraculeux délivre enfin d’un maléfice… Mais ils n’osaient s’en réjouir, dans cette maison où pesait la mort, et véritablement ils n’éprouvaient presque aucune joie, parce que leur chagrin était profond et sincère.

Ils ouvrirent la fenêtre et s’assirent de nouveau, prêtant l’oreille au crépitement des gouttes pesantes sur la toiture. Maria vit que son père avait détourné la tête et restait immobile, elle crut que son assoupissement habituel du soir s’emparait de lui une fois de plus ; mais au moment où elle allait le réveiller d’un mot, ce fut lui qui soupira et se mit à parler.

— Éphrem Surprenant a dit la vérité, fit-il. Ta mère était une bonne femme, Maria, une femme dépareillée.

Maria fit « oui » de la tête, serrant les lèvres.

— Courageuse et de bon conseil, elle l’a été


Hémon - Maria Chapdelaine, 1916, illustration page 247.png

La mère Chapdelaine — « Ta mère était une bonne femme,
Maria, une femme dépareillée. »

tant qu’elle a vécu, mais c’est surtout dans les commencements, juste après notre mariage, et un peu plus tard, quand Esdras et toi vous étiez encore jeunets, qu’elle s’est montrée rare. La femme d’un petit habitant s’attend bien d’avoir de la misère ; mais des femmes qui vont à la besogne aussi capablement et d’une si belle humeur comme elle a fait dans ce temps-là, il n’y en a pas beaucoup, Maria.

Maria murmura :

— Je sais, son père ; je sais bien.

Et elle s’essuya les yeux, car son cœur se fondait.

— Quand nous avons pris notre première terre à Normandin, nous avions deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lot-là était encore en bois debout, et difficile à faire. Moi j’ai pris ma hache et puis je lui ai dit : « Je vas te faire de la terre, Laura ! » Et du matin au soir c’était bûche, bûche, sans jamais revenir à la maison hormis que pour le dîner ; et tout ce temps-là elle faisait le ménage et l’ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les clôtures en ordre, elle nettoyait l’étable, peinant sans arrêter, et trois ou quatre fois dans la journée elle sortait devant la porte et restait un moment à me regarder, là-bas à la lisière du bois, où je « fessais » de toutes mes forces sur les épinettes et les bouleaux pour lui faire de la terre.

« Et puis voilà qu’en juillet le puits a tari : les vaches n’avaient plus d’eau à leur soif et elles ont quasiment arrêté de donner du lait. Alors pendant que j’étais dans le bois, la mère s’est mise à voyager à la rivière avec une chaudière dans chaque main, remontant l’écarre huit et dix fois de suite avec ses chaudières pleines, les pieds dans le sable coulant, jusqu’à ce qu’elle ait eu fini de remplir un quart, et quand le quart était plein, elle le chargeait sur une brouette et s’en allait le vider dans la grande cuve dans le clos des vaches, à plus de trois cents verges de la maison, au pied du cran. C’était pas un ouvrage de femme, ça, et je lui ai bien dit de me laisser faire ; mais toutes les fois elle se mettait à crier : « Occupe-toi pas de ça, toi… Occupe-toi de rien… Fais-moi de la terre. » Et elle riait pour m’encourager, mais je voyais bien qu’elle avait eu de la misère, et que le dessous de ses yeux était tout noir de fatigue.

« Alors je prenais ma hache et je m’en allais dans le bois, et je fessais si fort sur les bouleaux que je faisais sauter des morceaux gros comme le poignet, en me disant que c’était une femme dépareillée que j’avais là, et que si le bon Dieu me gardait ma santé je lui ferais une belle terre… »

La pluie crépitait toujours sur le toit ; de temps en temps un coup de vent venait fouetter la fenêtre de gouttes pesantes qui coulaient ensuite sur le carreau comme des larmes lentes. Encore quelques heures de pluie et ce serait le sol mis à nu, les ruisseaux se formant sur toutes les pentes ; quelques jours, et de nouveau l’on entendrait les chutes…

— Quand nous avons pris une autre terre en haut de Mistassini, reprit Samuel Chapdelaine, ç’a été la même chose : du travail dur et de la misère pour elle comme pour moi ; mais toujours encouragée et de belle humeur… Là nous étions en plein bois ; mais comme il y avait des clairières avec du foin bleu parmi les roches, nous nous sommes mis à élever des moutons. Un soir…

Il se tut encore quelques instants, puis recommença à parler en regardant Maria fixement comme s’il voulait lui faire bien comprendre ce qu’il allait dire.

— C’était en septembre ; au temps où toutes les bêtes dans le bois deviennent mauvaises. Un homme de Mistassini qui descendait la rivière en canot s’était arrêté près de chez nous et il nous avait dit comme ça : « Prenez garde à vos moutons, les ours sont venus tuer une génisse tout près des maisons la semaine passée. » Alors la mère et moi nous sommes allés ce soir-là virer au foin bleu pour faire rentrer les moutons au clos la nuit, pour pas que les ours les mangent.

« Moi j’avais pris par un bord et elle par l’autre, à cause que les moutons s’égaillaient dans les aunes. C’était à la brunante, et tout à coup j’entends Laura qui crie : « Ah ! les maudits ! » Il y avait des bêtes qui remuaient dans la brousse, et c’était facile de voir que c’étaient pas des moutons, à cause que dans le bois, vers le soir, les moutons font des taches blanches. Alors je me suis mis à courir tant que j’ai pu, ma hache à la main. Ta mère me l’a conté plus tard, quand nous étions de retour à la maison : elle avait vu un mouton couché par terre, déjà mort, et deux ours qui étaient après le manger. Ça prend un bon homme, pas peureux de rien, pour faire face à des ours en septembre, même avec un fusil ; et quand c’est une femme avec rien dans la main, le mieux qu’elle peut faire c’est de se sauver et personne n’a rien à dire. Mais la mère elle a ramassé un bois par terre et elle a couru dret sur les ours, en criant : « Nos beaux moutons gras !… Sauvez-vous, grands voleux, ou je vais vous faire du mal ! »

« Moi, j’arrivais en galopant tant que je pouvais à travers les chousses ; mais le temps que je la rejoigne les ours s’étaient sauvés dans le bois sans rien dire, tout piteux, parce qu’elle les avait apeurés comme il faut. »

Maria écoutait, retenant son haleine, et se demandant si vraiment c’était bien sa mère qui avait fait cela, sa mère qu’elle avait toujours connue douce et patiente, et qui n’avait jamais donné une taloche à Télesphore sans le prendre ensuite sur ses genoux pour le consoler, pleurant avec lui, et disant que de battre un enfant, il y avait de quoi lui briser le cœur.

La courte averse de printemps était déjà finie ; la lune se montrait à travers les nuages comme un visage curieux venant voir ce qui restait encore de la neige de l’hiver après cette première pluie. Le sol était toujours d’une blancheur uniforme ; le silence profond de la nuit annonçait que bien des jours encore s’écouleraient avant qu’on entendît de nouveau le tonnerre lointain des grandes chutes ; mais la brise tiède chuchotait des encouragements et des promesses.

Samuel Chapdelaine se tut quelque temps, la tête penchée, les mains sur ses genoux, se souvenant du passé et des dures années pourtant pleines d’espérance. Quand il recommença à parler, ce fut d’une voix hésitante, avec une sorte d’humilité mélancolique.

— À Normandin, et à Mistassini, et dans les autres places où nous avons passé, j’ai toujours travaillé fort ; personne ne peut rien dire à l’encontre. J’ai clairé bien des arpents de bois, et bâti des maisons et des granges, en me disant toutes les fois qu’un jour viendrait où nous aurions une belle terre, et où ta mère pourrait vivre comme les femmes des vieilles paroisses avec de beaux champs nus des deux bords de la maison aussi loin qu’on peut voir, un jardin de légumes, de belles vaches grasses dans le clos… Et voilà qu’elle est morte tout de même dans une place à moitié sauvage, loin des autres maisons et des églises et si près du bois qu’il y a des nuits où l’on entend crier les renards. Et c’est ma faute, si elle est morte dans une place de même ; c’est ma faute, certain !

Le remords l’étreignait ; il secouait la tête, les yeux à terre.

— Plusieurs fois, après que nous avions passé cinq ou six ans dans une place et que tout avait bien marché, nous commencions à avoir un beau bien : du pacage, de grands morceaux de terre faite prêts à être semés, une maison toute tapissée en dedans avec des gazettes à images… Il venait du monde qui s’établissait autour de nous ; il n’y avait rien qu’à attendre un peu en travaillant tranquillement et nous aurions été au milieu d’une belle paroisse où Laura aurait pu faire un règne heureux… Et puis tout à coup le cœur me manquait ; je me sentais tanné de l’ouvrage, tanné du pays ; je me mettais à haïr les faces des gens qui prenaient des lots dans le voisinage et qui venaient nous voir, pensant que nous serions heureux d’avoir de la visite après être restés seuls si longtemps. J’entendais dire que plus loin vers le haut du lac, dans le bois, il y avait de la bonne terre ; que du monde de Saint-Gédéon parlait de prendre des lots de ce côté-là, et voilà que cette place dont j’entendais parler, que je n’avais jamais vue et où il n’y avait encore personne, je me mettais à avoir faim et soif d’elle comme si c’était la place où j’étais né…

« Dans ces temps-là, quand l’ouvrage de la journée était fini, au lieu de rester à fumer près du poêle, j’allais m’asseoir sur le perron et je restais là sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays et qui s’ennuie, et tout ce que je voyais là devant moi : le bien que j’avais fait moi-même avec tant de peine et de misère, les champs, les clôtures, le cran qui bouchait la vue, je le haïssais à en perdre la raison.

« Alors ta mère venait par-derrière sans faire de bruit ; elle regardait aussi notre bien, et je savais qu’elle était contente dans le fond de son cœur, parce que ça commençait à ressembler aux vieilles paroisses où elle avait été élevée et où elle aurait voulu faire tout son règne. Mais au lieu de me dire que je n’étais qu’un vieux simple et un fou de vouloir m’en aller, comme bien des femmes auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne faisait rien que soupirer un peu, en songeant à la misère qui allait recommencer dans une autre place dans les bois, et elle me disait comme ça tout doucement : « Eh bien, Samuel ! C’est-y qu’on va encore mouver bientôt ? »

« Dans ces temps-là je ne pouvais pas lui répondre, tant j’étranglais de honte, à cause de la vie misérable qu’elle faisait avec moi ; mais je savais bien que je finirais par partir encore pour m’en aller plus haut vers le nord, plus loin dans le bois, et qu’elle viendrait avec moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours aussi capablement, encouragée et de belle humeur, sans jamais un mot de chicane ni de malice. »

Après cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme l’on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose ; mais en vérité elle ne désirait rien oublier. Ce qu’elle venait d’entendre l’avait émue et troublée ; elle avait l’intuition confuse que ce récit d’une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et opportun, et qu’il contenait une leçon, si seulement elle pouvait comprendre.

— Comme on connaît mal les gens ! songea-t-elle.

Dès le seuil de la mort, sa mère semblait prendre un aspect auguste et singulier, et voici que les qualités familières, humbles, qui l’avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derrière d’autres vertus presque héroïques.

Vivre toute sa vie en des lieux désolés, lorsqu’on aurait aimé la compagnie des autres humains et la sécurité paisible des villages ; peiner de l’aube à la nuit, dépensant toutes les forces de son corps en mille dures besognes et garder de l’aube à la nuit toute sa patience et une sérénité joyeuse ; ne jamais voir autour de soi que la nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de tout cela l’ordre raisonnable, et la douceur, et la gaieté, qui sont les fruits de bien des siècles de vie sans rudesse, c’était une chose difficile et méritoire, assurément. Et quelle était la récompense ? Quelques mots d’éloge, après la mort.

Est-ce que cela en valait la peine ? La question ne se posait pas dans son esprit avec cette netteté ; mais c’était bien à cela qu’elle songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser tant de regret derrière soi, peu de femmes en étaient capables. Elle-même…

Le ciel baigné de lune était singulièrement lumineux et profond, et d’un bout à l’autre de ce ciel des nuages curieusement découpés, semblables à des décors, défilaient comme une procession solennelle. Le sol blanc n’évoquait aucune idée de froid ni de tristesse, car la brise était tiède et quelque vertu mystérieuse du printemps qui venait faisait de la neige un simple déguisement du paysage, nullement redoutable, et que l’on devinait condamné à bientôt disparaître.


Hémon - Maria Chapdelaine, 1916, illustration page 257.png

… une métamorphose auguste et qui marquait combien la
mort l’avait déjà élevée au-dessus d’eux.


Maria, assise près de la petite fenêtre, regarda quelque temps sans y penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la forêt, et tout à coup il lui sembla que cette question qu’elle s’était posée à elle-même venait de recevoir une réponse. Vivre ainsi, dans ce pays, comme sa mère avait vécu, et puis mourir et laisser derrière soi un homme chagriné et le souvenir des vertus essentielles de sa race, elle sentait qu’elle serait capable de cela. Elle s’en rendait compte sans aucune vanité et comme si la réponse était venue d’ailleurs. Oui, elle serait capable de cela ; et une sorte d’étonnement lui vint, comme si c’était là une nouvelle révélation inattendue.

Elle pourrait vivre ainsi ; seulement… elle n’avait pas dessein de le faire… Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo Surprenant reviendrait des États pour la troisième fois et l’emmènerait vers l’inconnu magique des villes, loin des grands bois qu’elle détestait, loin du pays barbare où les hommes qui s’étaient écartés mouraient sans secours, où les femmes souffraient et agonisaient longuement, tandis qu’on s’en allait chercher une aide inefficace au long des interminables chemins emplis de neige. Pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir, lorsqu’on pouvait s’en aller vers le Sud et vivre heureux ?

Le vent tiède qui annonçait le printemps vint battre la fenêtre, apportant quelques bruits confus : le murmure des arbres serrés dont les branches frémissent et se frôlent, le cri lointain d’un hibou. Puis le silence solennel régna de nouveau. Samuel Chapdelaine s’était endormi ; mais ce sommeil au chevet de la mort n’avait rien de grossier ni de sacrilège ; le menton sur sa poitrine, les mains ouvertes sur ses genoux, il semblait plongé dans un accablement triste, ou bien enfoncé dans une demi-mort volontaire où il suivit d’un peu plus près la disparue.

Maria se demandait encore : Pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir ? Pourquoi ?… Et comme elle ne trouvait pas de réponse voici que du silence de la nuit, à la longue, des voix s’élevèrent.

Elles n’avaient rien de miraculeux, ces voix ; chacun de nous en entend de semblables lorsqu’il s’isole et se recueille assez pour laisser loin derrière lui le tumulte mesquin de la vie journalière. Seulement elles parlent plus haut et plus clair aux cœurs simples, au milieu des grands bois du nord et des campagnes désolées. Comme Maria songeait aux merveilles lointaines des cités, la première voix vint lui rappeler en chuchotant les cent douceurs méconnues du pays qu’elle voulait fuir.

L’apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, après les longs mois d’hiver… La neige redoutable se muant en ruisselets espiègles sur toutes les pentes ; les racines surgissant, puis la mousse encore gonflée d’eau, et bientôt le sol délivré sur lequel on marche avec des regards de délice et des soupirs d’allégresse, comme en une exquise convalescence… Un peu plus tard les bourgeons se montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de charme se couvrait de fleurs roses, et après le repos forcé de l’hiver le dur travail de la terre était presque une fête ; peiner du matin au soir semblait une permission bénie…

Le bétail enfin délivré de l’étable entrait en courant dans les clos et se gorgeait d’herbe neuve. Toutes les créatures de l’année : les veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et croissaient de jour en jour tout comme le foin et l’orge. Le plus pauvre des fermiers s’arrêtait parfois au milieu de sa cour ou de ses champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement de savoir que la chaleur du soleil, la pluie tiède, l’alchimie généreuse de la terre — toutes sortes de forces géantes — travaillaient en esclaves soumises pour lui… pour lui…

Après cela, c’était l’été : l’éblouissement des midis ensoleillés, la montée de l’air brûlant qui faisait vaciller l’horizon et la lisière du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumière, et à trois cents pas de la maison les rapides et la chute — écume blanche sur l’eau noire — dont la seule vue répandait une fraîcheur délicieuse. Puis la moisson, le grain nourricier s’empilant dans les granges, l’automne, et bientôt l’hiver qui revenait… Mais voici que miraculeusement l’hiver ne paraissait plus détestable ni terrible : il apportait tout au moins l’intimité de la maison close, et au dehors, avec la monotonie et le silence de la neige amoncelée, la paix, une grande paix…

Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant avait parlé, et ces autres merveilles qu’elle imaginait elle-même confusément : les larges rues illuminées, les magasins magnifiques, la vie facile, presque sans labeur, emplie de petits plaisirs. Mais peut-être se lassait-on de ce vertige à la longue, et les soirs où l’on ne désirait rien que le repos et la tranquillité, où retrouver la quiétude des champs et des bois, la caresse de la première brise fraîche, venant du nord-ouest après le coucher du soleil, et la paix infinie de la campagne s’endormant tout entière dans le silence ?

« Ça doit être beau pourtant ! » se dit-elle en songeant aux grandes cités américaines. Et une autre voix s’éleva comme une réponse. Là-bas c’était l’étranger : des gens d’une autre race parlant d’autre chose dans une autre langue, chantant d’autres chansons… Ici…

Tous les noms de son pays, ceux qu’elle entendait tous les jours, comme ceux qu’elle n’avait entendus qu’une fois, se réveillèrent dans sa mémoire : les mille noms que des paysans pieux venus de France ont donnés aux lacs, aux rivières, aux villages de la contrée nouvelle qu’ils découvraient et peuplaient à mesure… lac à l’Eau-Claire… la Famine… Saint-Cœur-de-Marie… Trois-Pistoles… Sainte-Rose-du-Dégel… Pointe-aux-Outardes… Saint-André-de-l’Épouvante…

Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait à Saint-André-de-l’Épouvante : Racicot, de Honfleur, parlait souvent de son fils, qui était chauffeur à bord d’un bateau du golfe, et chaque fois c’étaient encore des noms nouveaux qui venaient s’ajouter aux anciens : les noms de villages de pêcheurs ou de petits ports du Saint-Laurent, dispersés sur les rives entre lesquelles les navires d’autrefois étaient montés bravement vers l’inconnu… Pointe-Mille-Vaches… Les Escoumains… Notre-Dame-du-Portage… les Grandes-Bergeronnes… Gaspé…

Qu’il était plaisant d’entendre prononcer ces noms, lorsqu’on parlait de parents ou d’amis éloignés, ou bien de longs voyages ! Comme ils étaient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation chaude de parenté, faisant que chacun songeait en les répétant : « Dans tout ce pays-ci nous sommes chez nous… chez nous ! »

Vers l’ouest, dès qu’on sortait de la province, vers le Sud, dès qu’on avait passé la frontière, ce n’était plus partout que des noms anglais, qu’on apprenait à prononcer à la longue et qui finissaient par sembler naturels sans doute ; mais où retrouver la douceur joyeuse des noms français ?

Les mots d’une langue étrangère sonnant sur toutes les lèvres, dans les rues, dans les magasins… De petites filles se prenant par la main pour danser une ronde et entonnant une chanson que l’on ne comprenait pas… Ici…

Maria regardait son père, qui dormait toujours, le menton sur sa poitrine comme un homme accablé qui médite sur la mort, et tout de suite elle se souvint des cantiques et des chansons naïves qu’il apprenait aux enfants presque chaque soir.

À la claire fontaine,
M’en allant promener

Dans les villes des États, même si l’on apprenait aux enfants ces chansons-là, sûrement ils auraient vite fait de les oublier !

Les nuages épars qui tout à l’heure défilaient d’un bout à l’autre du ciel baigné de lune s’étaient fondus en une immense nappe grise, pourtant ténue, qui ne faisait que tamiser la lumière ; le sol couvert de neige mi-fondue était blafard, et entre ces deux étendues claires la lisière noire de la forêt s’allongeait comme le front d’une armée.

Maria frissonna ; l’attendrissement qui était venu baigner son cœur s’évanouit ; elle se dit une fois de plus :

« Tout de même… c’est un pays dur, icitte. Pourquoi rester ? »

Alors une troisième voix plus grande que les autres s’éleva dans le silence : la voix du pays de Québec, qui était à moitié un chant de femme et à moitié un sermon de prêtre.

Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues dans les églises, comme une complainte naïve et comme le cri perçant et prolongé par lequel les bûcherons s’appellent dans les bois. Car en vérité tout ce qui fait l’âme de la province tenait dans cette voix : la solennité chère du vieux culte, la douceur de la vieille langue jalousement gardée, la splendeur et la force barbare du pays neuf où une race ancienne a retrouvé son adolescence.

Elle disait :

« Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous sommes restés… Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi nous sans amertume et sans chagrin, car s’il est vrai que nous n’ayons guère appris, assurément nous n’avons rien oublié.

« Nous avions apporté d’outre-mer nos prières et nos chansons : elles sont toujours les mêmes. Nous avions apporté dans nos poitrines le cœur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la pitié qu’au rire, le cœur le plus humain de tous les cœurs humains : il n’a pas changé. Nous avons marqué un plan du continent nouveau, de Gaspé à Montréal, de Saint-Jean-d’Iberville à l’Ungava, en disant : Ici toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre culte, notre langue, nos vertus et jusqu’à nos faiblesses deviennent des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu’à la fin.

« Autour de nous des étrangers sont venus, qu’il nous plaît d’appeler des barbares ; ils ont pris presque tout le pouvoir ; ils ont acquis presque tout l’argent ; mais au pays de Québec rien n’a changé. Rien ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de nos destinées, nous n’avons compris clairement que ce devoir-là : persister… nous maintenir… Et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise : Ces gens sont d’une race qui ne sait pas mourir… Nous sommes un témoignage.

« C’est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement inexprimé qui s’est formé dans leurs cœurs, qui a passé dans les nôtres et que nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux enfants : Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer… »

L’immense nappe grise qui cachait le ciel s’était faite plus opaque et plus épaisse, et soudain la pluie recommença à tomber, approchant encore un peu l’époque bénie de la terre nue et des rivières délivrées. Samuel Chapdelaine dormait toujours, le menton sur sa poitrine, comme un vieil homme que la fatigue d’une longue vie dure aurait tout à coup accablé. Les flammes des deux chandelles fichées dans le chandelier de métal et dans la coupe de verre vacillaient sous la brise tiède, de sorte que des ombres dansaient sur le visage de la morte et que ses lèvres semblaient murmurer des prières ou chuchoter des secrets.

Maria Chapdelaine sortit de son rêve et songea : « Alors je vais rester ici… de même ! » car les voix avaient parlé clairement et elle sentait qu’il fallait obéir. Le souvenir de ses autres devoirs ne vint qu’ensuite, après qu’elle se fut résignée, avec un soupir. Alma-Rose était encore toute petite ; sa mère était morte et il fallait bien qu’il restât une femme à la maison. Mais en vérité c’étaient les voix qui lui avaient enseigné son chemin.

La pluie crépitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de voir l’hiver fini envoyait par la fenêtre ouverte de petites bouffées de brise tiède qui semblaient des soupirs d’aise. À travers les heures de la nuit Maria resta immobile, les mains croisées dans son giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret pathétique aux merveilles lointaines qu’elle ne connaîtrait jamais et aussi aux souvenirs tristes du pays où il lui était commandé de vivre ; à la flamme chaude qui n’avait caressé son cœur que pour s’éloigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d’où les garçons téméraires ne reviennent pas.


— Oui… Si vous voulez je vous marierai comme vous m’avez
demandé, le printemps d’après ce printemps-ci…