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Marianik

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MARIANIK


Là !… Encore une épingle pour assujettir la grande coiffe transparente, encore un coup de main, pour ranger gracieusement les plis du châle à franges qui dessine sa taille svelte, et Marianik est enfin prête. Sa toilette a duré bien longtemps aujourd’hui. Deux fois, l’horloge de l’église a sonné depuis qu’elle est là, essayant tour à tour sa jupe gris argent, sa robe noire bordée de velours, et tous ses jolis tabliers de soie. Le contenu de l’armoire tout entier y a passé et maintenant encore, elle reste devant sa petite glace, se haussant, s’éloignant, se rapprochant, s’irritant de voir si peu d’elle-même dans le minuscule miroir, et ajoutant ainsi quelques délits d’impatience au gros péché de coquetterie qu’elle devra, dimanche prochain, confesser au recteur. Il est évident que Marianik tient à être jolie aujourd’hui, pour la grande fête de Portrieux, où vont se rendre tous les gens de la côte, de Paimpol à Binic.

Elle a poussé l’épais contre vent de sa croisée et regarde au dehors, sans se laisser arrêter par l’éblouissant soleil qui entre à flots dans sa chambrette. La mer chante au loin, les feuilles bruissent, une fauvette gazouille, et le cœur de Marianik tremble, car sur la route blanche, son œil noir perçant a découvert une ombre d’homme dont les bras et les jambes s’agitent en mesure dans le rythme de la marche.

Personne autre que la jeune fille ne distinguerait rien à cette distance ; et cependant elle sait à merveille que cette silhouette porte un grand col de toile bleue, ouvert sur un tricot rayé, et qu’un béret blanc, dont le tour noir est orné de lettres d’or, est posé sur une tête blonde, brûlée de soleil, où éclatent deux yeux clairs et doux. Et Marianik soutiendrait que ce ne peut être aucun autre que Pierre Kerdos, le beau marin de Plouha, arrivé en permission depuis hier seulement, et dont, ce matin, elle a reconnu la voix grave à l’église, au chœur de l’Ave Maris Stella.

Les joues de Marianik, dorées par le vent de la mer, ont rougi ; mais, soudain, elles se décolorent sous leur hâle. La silhouette approche et grandit ; elle va passer devant une maison située à l’entrée du village. Une jupe noire a paru sur la porte, Pierre Kerdos s’est arrêté et a salué militairement. Et Marianik, les yeux fixes, le cou tendu, croit entendre d’ici les paroles échangées :

— Bonjour, mademoiselle Corentine !

— Vous voilà donc au pays, Monsieur Pierre !

Il n’y a plus de silhouette noire sur la route blanche, et Marianik tombe sur une chaise.

Il est entré chez Corentine !… Aussi, pourquoi cette maudite maison se trouve-t-elle la première, en arrivant de Plouha ?… C’est toujours Corentine qu’il aperçoit tout d’abord ; et, quand il parvient devant la demeure de Marianik, Pierre a déjà les yeux et le cœur tout remplis de l’image de l’autre !… Et elle est jolie Corentine ! si grande et si belle avec ses tresses blondes, tournées sur les tempes !… Marianik pleure amèrement. Ses larmes tombent sur sa guimpe brodée, ruissellent sur la soie claire de son tablier. Que lui importent à présent et sa toilette et la fête de Portrieux !

Longtemps, longtemps, elle sanglote ainsi, la tête dans ses mains, sans crainte de déranger ses bandeaux lustrés. Tout à coup, une voix joyeuse l’appelle ; et la tête de Corentine, avec ses larges nattes dorées, s’encadre dans la petite fenêtre, enguirlandée de lierre.

— Non ! dit Marianik sans se détourner, va à la fête sans moi. J’ai trop mal à la tête ! — Mais Corentine ne se laisse pas arrêter par cette excuse. Elle entre. — N’allons pas à la fête si tu veux, mais du côté du bois ; la fraîcheur du grand air calmera ton mal… »

Marianik voudrait bien résister, mais elle a peur de laisser deviner sa peine ; et elle consent enfin à accompagner Corentine.

Lentement, les deux jeunes filles suivent les sentiers étroits, bordés de grands chênes, que le soleil traverse de ses flèches d’or. Tine parle doucement, avec son calme habituel, et Marianik marche tête baissée, dévorant ses larmes… Elle est très mauvaise, Marianik ; car il lui vient de violentes envies de chercher querelle à cette bonne amie qui vient de lui donner une si grande preuve d’affection en renonçant, pour elle, aux réjouissances de l’assemblée.

Les voici devant la petite fontaine, surmontée d’une image de la Vierge, où, comme le veut la tradition, les jeunes filles jettent des épingles pour savoir si elles se marieront dans l’année. Corentine en retire une de son châle, mais Marianik, boudeuse, s’assied sur l’herbe en tournant le dos à la fontaine, et refuse de consulter l’oracle.

— Comment souhaites-tu ton mari ? demande tout à coup Corentine souriante. Blond ou brun ?

— Je déteste les blonds ! déclare énergiquement Marianik.

— Moi, je le désire blond, avec des yeux bleus ! dit son amie très convaincue.

— Des yeux bleus !… c’est affreux, des yeux bleus pour les garçons ! riposte Marianik en arrachant rageusement une pauvre petite bruyère qu’elle brise entre ses doigts. Ça leur donne un air de fille…

— Oh ! fait Corentine, riant de bon cœur, tu ne peux pourtant pas prétendre que Pierre Kerdos ait l’air d’une jeune fille ?

Cette fois, c’est un grand genêt que Marianik déracine furieusement, en s’écorchant les mains sur la tige rugueuse.

— Moi, je trouve au contraire cela charmant, ces yeux très doux, chez des hommes braves, — car Pierre aura la médaille, tu sais. Ses officiers le lui ont promis. C’est un beau et bon garçon ; et celle qu’il choisira pourra être fière…

La petite Marianik est devenue blanche comme sa coiffe. Elle voudrait se lever et s’enfuir loin de sa compagne ; mais elle n’a pas la force de se mettre debout. Elle détourne son visage, et dit d’une voix tremblante :

— Faut-il t’en faire mon compliment tout de suite, Tine ?

— Oh ! non pas à moi ! répond Corentine rougissante. Mais je connais celle qui lui plaît, à qui il n’a osé encore parler lui-même… Il y a bien longtemps que je me doutais de quel côté soufflait le vent… Et tantôt, il est entré chez nous pour me prier de l’aider… il est timide ce marin. Il ne voudrait pas repartir sans avoir obtenu une bonne parole…

— Et est-ce que je la connais, moi aussi ? demanda Marianik de plus en plus bas, en hachant les brins de mousse.

— Viens, je vais te la montrer ! dit Corentine en lui tendant la main pour l’aider à se lever.

Elle conduit son amie vers la fontaine de la Vierge, et dans le clair bassin encadré de cresson, Marianik aperçoit ses grands yeux brillants et ses bandeaux noirs.

— Malheureusement, tu n’aimes pas les blonds ! fait malicieusement Corentine. Comme c’est dommage !…

Pour toute réponse, Marianik se jette à son cou…

— Ô Corentine, combien tu es meilleure que moi ! dit-elle, tout en riant et pleurant à la fois sur l’épaule de son amie. Si tu savais comme je t’enviais ! Je t’ai presque détestée… Toujours vous causiez ensemble ; tandis qu’il me disait à peine un mot en passant.

— C’était de toi qu’il me parlait, petit cœur jaloux… Et aussi, ajouta Tine, hésitant un peu, d’un certain cousin à lui, quartier-maître sur le Suffren… Nous serons sans doute cousines, Marianik.

— Guillaume Le Braz !… s’écria Marianik. Mais il est brun comme un corbeau. Je croyais que tu désirais un mari blond, Tine ?

Le pivert éclata de rire moqueusement, dans le haut d’un hêtre ; et les deux amies lui firent joyeusement écho, en se regardant, toutes roses de bonheur et d’innocent émoi.

Du fond de la lande, la grêle ritournelle du biniou leur arriva comme un bourdonnement d’insectes.

— Et maintenant, dit Corentine, en prenant le bras de son amie, si nous allions à la fête ? Rien ne s’y oppose plus, n’est-ce pas, Marianik ? Quand le cœur est content, la tête est guérie…

Mathilde Alanic.