Marianne (Sand, Holt, 1893)/X

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Texte établi par Théodore HenckelsHenry Holt & Company (p. 29-31).

X

— Et au bout du compte qu’est-ce que cela me fait ? se dit-il encore en arrivant au seuil de sa maisonnette. Il est très-gentil, mon chalet ! Je l’ai calomnié ce matin. Ces murs trop blancs sont roses quand le soleil les regarde de côté. Mes plantes grimpantes ont de jolies pousses et monteront jusqu’au balcon à la fin de l’automne. C’est un vrai bonheur d’avoir un chez-soi, bien à soi, et de jouir d’une liberté illimitée. Pourquoi blâmerais-je ma tranquille filleule de songer à elle-même quand j’aspire, moi, à ne plus vivre que pour le plaisir de vivre ?

— Arrive donc, mon enfant ! lui cria madame André, de la salle à manger. Il est cinq heures et demie, et ta soupe refroidit.

— Et je vous fais attendre ! répondit Pierre en se débarrassant de sa gibecière, pleine de fleurs et de cailloux. Vrai, je ne pensais pas qu’il fût si tard !

Il se mit vite à table, après avoir lavé ses mains à la petite fontaine de faïence bleue qui décorait la salle à manger, et, comme il fallait que sa mère fût prévenue de la visite de Marianne, tout en dînant, il raconta l’affaire.

Madame André l’écouta avec calme jusqu’au moment où il lui rendit compte du bon accueil que Marianne avait fait à la demande d’une entrevue. À ce moment elle se montra incrédule.

— Tu me fais une histoire, lui dit-elle, ou bien Marianne s’est moquée de toi. Marianne ne veut pas se marier, elle me l’a dit cent fois.

— Eh bien, elle ne s’en souvient pas, car elle affirme le contraire, ou bien elle a changé d’idée. « Souvent femme varie ! » Mais qu’as-tu donc, chère mère ? est-ce que tu pleures ?

— Peut-être, je ne sais pas ! répondit la bonne dame en essuyant avec sa serviette deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues, sans qu’elle eût songé à les retenir. Je me sens le cœur gros, et pour un peu je pleurerais beaucoup.

— Alors parlons vite d’autre chose. Je ne veux pas t’empêcher de dîner. Voyons, maman, tu es très-attachée à Marianne. Je sais cela, et je crois qu’elle mérite ton amitié ; mais enfin c’est une fille qui n’est pas si différente des autres qu’elle le paraît. Elle a, tout comme une autre, rêvé amour et famille ; tu ne pouvais pas espérer qu’elle y renoncerait pour faire ta partie et relever les mailles de ton tricot jusqu’à la consommation des siècles ? Elle a sa part d’égoïsme comme tout le monde, c’est son droit.

— Et tu crois que c’est par égoïsme que je me chagrine de sa résolution ? Après tout, tu as peut-être raison. J’ai tort, allons ! Je ne veux pas me désoler devant elle. Elle va venir, il faut qu’elle me trouve aussi tranquille et aussi gaie que toi.

— Moi ? dit André, surpris du regard que sa mère attachait sur lui ; pourquoi serais-je triste ou inquiet ?

— Je pensais que tu pouvais l’être un peu.

— Tu ne t’es jamais figuré, j’espère, que je pouvais être épris de Marianne ?

— Quand tu le serais, je n’y verrais pas grand mal !

— Vraiment ? Confesse-toi, ma petite mère : tu avais rêvé de me faire épouser ta chère petite voisine ! D’où vient que tu ne m’en as jamais dit un mot ?

— Je t’en ai dit un mot, et même plusieurs mots, que tu n’as pas voulu entendre.

— Quand donc ? Je jure que je ne m’en souviens pas.

— C’est qu’il y a déjà longtemps, il y a six ans maintenant. C’est au dernier voyage que tu as fait chez nous avant la mort de ton pauvre père. Tu avais alors un peu d’argent comptant. Nous souhaitions te marier pour te garder au pays. Marianne avait vingt ans. Elle n’était pas orpheline, indépendante et riche comme elle l’est à présent. Ce mariage était encore possible.

— Et à présent il ne l’est plus, répondit vivement Pierre ému. Je suis plus âgé et plus pauvre que je ne l’étais ; je ne lui conviendrais pas. Je t’en prie, ma bonne mère, ne m’expose jamais à l’humiliation d’être refusé par cette personne réfléchie et dédaigneuse ; ne lui parle jamais de moi ! J’espère que tu ne lui en as jamais parlé ?

— Si fait, quelquefois.

— Et elle a répondu ?…

— Rien ! Marianne ne répond jamais quand sa réponse peut l’engager.

— C’est vrai, j’ai remarqué cela. Elle est d’une prudence… qui a pour moi quelque chose d’horrible ! Une femme du monde, lancée, coquette, décevante,… cela se conçoit, elle veut des adorateurs ; mais une fille de campagne qui ne veut pas qu’un mari calcule et se tient bien autrement, c’est un bloc de glace qui ne fond sous aucun soleil.

— Tais-toi, la voilà qui arrive, dit madame André, qui avait fort bien remarqué le dépit douloureux de son fils. N’ayons pas l’air de la blâmer.