Marianne (Sand, Holt, 1893)/XII

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Texte établi par Théodore HenckelsHenry Holt & Company (p. 35-40).

XII

Ils gardèrent tous trois le silence pendant quelques instants. Marianne avait l’air de faire de tête une addition de plusieurs chiffres considérables. Madame André ne paraissait pas trop surprise de ses velléités de raisonnement. Pierre seul était agité au dedans de lui-même. Il avait apparemment pris très à cœur de résoudre le problème qu’il s’était posé le matin, à savoir si Marianne était une intelligence endormie ou nulle.

Elle rompit enfin le silence d’un air un peu impatienté.

— Non, dit-elle, je ne pourrai pas m’expliquer. Ce sera pour une autre fois. D’ailleurs je n’étais pas venue pour vous demander si l’instruction rendait les gens plus heureux ou plus malheureux ; je voulais seulement savoir si je pouvais m’instruire sans sortir de chez nous.

— On peut, répondit Pierre, s’instruire partout et tout seul, pourvu qu’on ait des livres, et tu as le moyen de t’en procurer.

— Mais il faudrait savoir quels livres, et je comptais sur vous pour me les indiquer.

— Ce sera très-facile quand tu m’auras fait connaître ce que tu sais déjà et ce que tu ne sais pas encore. Ton père était instruit, il avait quelques bons ouvrages. Il m’a souvent dit que tu étais paresseuse et sans goût pour l’étude. Te voyant délicate, il n’a pas insisté pour te détourner des occupations de la campagne, que tu préférais à tout.

— Et c’est toujours comme cela, répondit Marianne. Pourvu que je sois dehors et que j’agisse en rêvassant, je me sens bien. Si je réfléchis pour tout de bon, je me sens mourir.

— Alors, mon enfant, il faut rester comme tu es et continuer à vivre comme tu vis. Je ne vois pas pourquoi tu voudrais chercher de nouvelles occupations quand le mariage va t’en créer de si sérieuses.

— Si je me marie ! reprit Marianne. Si je ne me marie pas, il faudra pourtant que j’apprenne à m’occuper pour le temps où je ne pourrai plus courir ; mais voilà le soleil couché : voulez-vous faire votre partie, madame André ?

Madame André accepta, et Pierre, que toute espèce de jeu agaçait, resta au jardin, marchant sur la terrasse et regardant Marianne, qui jouait avec sa mère au salon ; faiblement éclairée par une petite lampe à abat-jour vert, elle était aussi attentive à sa partie, aussi volontairement effacée, aussi impassible que les autres jours.

— Qui sait, se disait Pierre, si ce n’est pas une intelligence refoulée par un état nerveux particulier ? Beaucoup de jeunes gens bien doués avortent, faute de la faculté physique nécessaire au travail intellectuel. Chez les femmes, on ne fait pas attention à ces inconséquences de l’organisation, elles prennent un autre cours et arrivent à d’autres résultats. Ce n’est qu’exceptionnellement qu’on leur demande de se faire elles-mêmes un état qui exige de grands efforts d’esprit ou une ténacité soutenue à l’étude. D’où vient que Marianne se tourmente de devenir une exception ? Connaîtrait-elle comme moi le chagrin secret de n’avoir pas su utiliser sa propre valeur ? Ceci n’est point un mal féminin. La femme a un autre but dans la vie. Être épouse et mère, c’est bien assez pour sa gloire et son bonheur.

À neuf heures, Marianne embrassa madame André, tendit la main à son parrain et sauta adroitement sur le flanc de Suzon, qui était dressée à étendre ses quatre jambes pour se faire plus petite. L’amazone et sa monture étaient si légères toutes deux qu’on entendit à peine sur le sable le galop, bientôt perdu dans le silence de la nuit. La soirée était tiède et parfumée. Pierre resta longtemps immobile à la barrière de son jardin, suivant Marianne dans sa pensée, traversant avec elle en imagination le petit bois de hêtres, la lande embaumée et le clair ruisseau semé de roches sombres. Il croyait voir les objets extérieurs avec les yeux de Marianne, et se plaisait à lui attribuer de secrètes émotions qu’elle n’avait peut-être pas.

Le lendemain était un samedi, jour de marché à la Faille. Aller au marché, n’eût-on rien à acheter ni à vendre, est une habitude de tous les campagnards, paysans et propriétaires. C’est un lieu de réunion où l’on rencontre ceux des environs auxquels on peut avoir affaire. C’est là aussi que se débitent les nouvelles et que s’établit le cours des denrées. Pierre y allait pour lire les journaux ; une fois par semaine se mettre au courant des affaires générales, c’était assez pour un homme qui voulait se détacher de la vie active.

Il passait devant l’hôtel du Chêne-Vert au moment où arrivait la patache qui dessert les diligences d’alentour, lorsqu’il vit descendre de celle de *** un beau garçon qui s’écria en venant à lui : "Me voilà ! c’est moi !" et qui lui sauta au cou avec une familiarité cordiale. Ce beau garçon, bâti en Hercule, frais comme une rose et habillé à la dernière mode dans son élégante simplicité de voyageur, c’était Philippe Gaucher, qui devançait son arrivée, annoncée pour le lendemain.

— Oui, mon très-cher, répéta-t-il croyant, à voir l’air stupéfait d’André, qu’il ne le reconnaissait pas, c’est moi, Philippe…

Pierre l’interrompit.

— Je vous reconnais très-bien, lui dit-il en baissant la voix, mais il est inutile de crier votre nom sur les toits ; vous venez ici pour une affaire qui ne réussira pas sans quelque prudence. Apprenez, mon jeune Parisien, qu’en province la première condition pour échouer, c’est de faire connaître ses projets. Voyons, vous allez venir chez moi sans traverser la ville. Prenons cette ruelle qui est déjà moitié campagne, et dans une petite heure de marche nous serons arrivés pour le dîner.

— Une petite heure de marche avec ma valise au bout du bras ? dit Philippe étonné de la proposition.

— Est-ce qu’elle est lourde ? reprit Pierre en la soulevant ; eh non ! ce n’est rien.

— Mais j’ai encore autre chose. J’ai tout un attirail de peintre, car je compte faire ici quelques études.

— Alors je vais dire à l’hôtel qu’on vous envoie tout cela chez moi avec un homme et une brouette ; moi, je n’ai aucune espèce de voiture à vous offrir, je me sers de mes jambes et ne m’en trouve pas plus mal.

— Je sais, parbleu, bien me servir des miennes, un paysagiste ! et je sais aussi porter mon attirail sur mon dos quand il est bien outillé. Vous verrez ça demain, mais pour aujourd’hui je préfère l’homme et la brouette.

— Attendez-moi là, dit Pierre.

Et il entra pour donner les ordres nécessaires. Au bout de cinq minutes, il vint rejoindre son hôte, et ils se mirent en marche. La première parole de Philippe étonna passablement André.

— Est-ce que vous avez beaucoup de jolies femmes dans ce pays-ci ?

— Ouvrez les yeux et vous verrez, répondit Pierre en riant.

— J’ai l’habitude de les ouvrir, reprit le jeune peintre, c’est mon état, et je viens de voir passer une drôle de petite personne, à cheval, trottant comme une souris, le cheval, s’entend !

— Seule ? dit André subitement ému.

— Toute seule… sur un petit cheval gris de fer à crins noirs.

Pierre feignit de ne pas comprendre de qui il s’agissait, bien qu’il ne pût s’y méprendre.

— Et vous dites qu’elle est jolie ?

— Je ne l’ai pas dit, de peur de me tromper, elle filait si vite ;… mais le fait est qu’elle m’a paru charmante.

— Elle ne passe pas pour jolie et n’a pas la prétention de l’être.

— Vous savez donc qui elle est ?

— Je crois que oui. Vous dites qu’elle est petite ?

— Et mince comme un fuseau, mais très-gracieuse, des cheveux très-noirs tout frisottés, une pâleur intéressante et de grands beaux yeux.

— Enfin elle vous plaît ?

Jusqu’à présent, oui. Est-ce que, dites donc, ce serait… ?

— Oui, c’est… c’est la jeune personne avec laquelle votre père désire vous marier.

— Mademoiselle Chevreuse ? Tiens, tiens ! Je la rencontre comme ça tout de suite ! Est-ce qu’elle sait que je viens pour… ?

— Elle ne sait rien du tout, répondit Pierre d’un ton bref, et moi, je ne vous attendais que demain matin.

— C’est juste. Je suis parti un jour plus tôt pour ne pas traverser le pays pendant la nuit. Un peintre, ça veut voir ! Et puis j’étais curieux de m’en faire une idée, de ce pays qui est le mien, car je suis né à la Faille, moi, tout comme vous, mon cher ; mais je n’ai gardé aucun souvenir de mes premières années. Quant à la ville, ce que je viens d’en voir m’a paru affreux, mais la campagne environnante est belle, et voilà devant nous un joli petit chemin vert… avec des horizons bleus là-bas,… c’est ravissant… On s’habitue à vos gros noyers tout ronds, et par contraste vos ormes écimés et mutilés ont une physionomie très-amusante. Ma foi je me plairai bien ici, moi, et, si ma femme le veut, j’y passerai bien mes étés.

— Qui ça, votre femme ? dit André en jetant malgré lui un regard d’irritation hautaine sur le jeune peintre.

— Eh bien, mademoiselle Chevreuse, ou une autre, répondit Philippe sans se troubler. Me voilà au pays avec injonction paternelle d’y trouver une femme, et promesse d’une dot, si je ne résiste pas. Je suis las de la tutelle de papa, un brave homme, vous savez, mais qui m’ennuie un peu. Ses idées ne sont pas les miennes. Il ne me tourmentera plus, il ne me reprochera plus d’être artiste quand j’aurai doublé mon avoir par le mariage. Donc, en avant le mariage, puisque mariage et peinture sont, dans l’esprit de papa, un seul et même terme !

— Et, à cause de la peinture que vous aimez, vous aimerez la femme, quelle qu’elle soit ?

— Non, mais je serai indulgent et ne lui demanderai pas d’être une merveille d’esprit et de beauté. Quant à son caractère, il faudrait qu’il fût bien méchant pour ne pas s’arranger du mien. Je suis la meilleure pâte d’homme qui ait été pétrie par le grand boulanger de l’univers, toujours gai, amoureux de la lumière et de la liberté, riant de tout ;… mais chut ! voici devant nous l’écuyère de tout à l’heure. C’est bien mademoiselle Chevreuse ? Doublons le pas pour que j’aie le temps de la bien regarder.