Marianne (Sand, Holt, 1893)/XXIII

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Texte établi par Théodore HenckelsHenry Holt & Company (p. 76-80).

XXIII

Madame André se leva toute droite en s’écriant :

— Ainsi tout est rompu !

Marianne regarda Pierre, qui n’avait pu contenir un cri de joie.

— En êtes-vous content, mon parrain ? dit-elle.

— Non, si tu le regrettes !

— Je ne le regrette pas. Il n’avait pour lui que son audace, qui d’abord m’avait donné bonne opinion de lui. Je me disais qu’avec un homme si décidé je n’aurais jamais la peine d’avoir une volonté à moi, et je trouvais cela très-commode ; mais, quand on ne doute de rien, il faut avoir beaucoup de jugement, et au bout de trois de ses paroles j’ai vu qu’il pouvait avoir du cœur, de l’esprit et de la bonté, mais pas l’ombre de raison. Qu’est-ce que je deviendrais, moi si nulle et si faible, avec un maître sans cervelle ? Ce n’est pas possible, et, comme il voulait absolument savoir mon opinion sur son compte, je la lui ai dite tout bonnement, comme je vous la dis.

— Raconte-nous donc comment cela s’est passé, dit madame André. Et d’abord, étiez-vous ? Est-ce dans l’étable à bœufs qu’il t’a fait sa déclaration ?

— Non, c’est dans le pré, là, de l’autre côté du buisson. Je m’étonne que vous ne nous ayez pas entendus, car nous nous disputions fort en marchant. Quant à la déclaration, elle était toute faite ici, devant vous, sous l’influence du vin muscat, et il n’avait pas besoin d’y revenir. Il a parlé mariage de suite ; mais, comme mon parti était déjà pris, je lui ai répondu tout de suite que je ne voulais pas me marier ; de là la querelle. Il a le vin mauvais quand on le contrarie. Il m’a reproché d’être une coquette de village et de l’avoir roué tout le temps du dîner. Il m’a même dit des choses assez dures que je me suis laissé dire, je les méritais. J’avais été coquette certainement, et je mentirais si je ne l’avouais pas ; seulement mes coquetteries n’étaient pas pour lui, et, comme je ne pouvais pas lui confesser mon secret, j’ai mieux aimé lui laisser penser de moi ce qu’il voudra.

— Et pour qui donc tes coquetteries ? dit madame André.

— Pour quelqu’un qui ne veut pas deviner ce qu’on ne lui dit pas. Pour s’entendre avec ce quelqu’un-là, il faudrait avoir l’aplomb de M. Philippe. J’ai essayé de l’avoir, et je ne demandais qu’à être excitée par ses louanges pour avoir le courage qui m’a toujours manqué ; mais le professeur est déjà parti, et je me demande s’il m’a réellement trouvée intelligente et jolie, car je recommence à douter de moi.

— Marianne, Marianne ! s’écria Pierre en tombant aux genoux de sa filleule, si tu m’as deviné malgré ma sauvagerie, tu me la pardonneras, car je l’ai bien expiée aujourd’hui !

— J’ai quelque chose à me faire pardonner, moi, aussi, répondit Marianne. J’ai lu ce qu’il y avait dans votre carnet, mon parrain. Vous l’avez laissé tomber avant hier sur l’herbe du petit chemin pendant que vous me parliez de M. Gaucher ; je l’ai trouvé en revenant. J’ai cru que c’était un album de dessins comme vous en faites souvent dans vos promenades. Je l’ai ouvert, j’ai vu mon nom… Dame ! j’ai lu, j’ai tout lu, et, le soir, j’ai reporté le livre et l’ai posé sans rien dire sur la table de votre salon, à côté de votre sac. Voilà mon crime. J’ai su alors que vous doutiez de mon affection et que vous regrettiez de n’y pouvoir compter. J’ai voulu voir si vous seriez jaloux du prétendant, j’ai été aimable, et à présent…

— À présent ! s’écria madame André, il est heureux, car il avait beau me le cacher, je le devinais bien, moi, son ennui, et pourquoi il disait tant de mal de lui-même !

— Mais, je ne te vaux pas, Marianne, dit Pierre avec un dernier sentiment d’épouvante ; je ne te mérite pas ! tu es un être adorable, et je suis…

— Ne dites pas ce que vous pensez de vous, reprit vivement Marianne ; vous avez assez dit devant moi tout ce que vous pouviez imaginer pour me décourager de vous aimer, vous n’avez pas réussi. C’était mon idée depuis six ans. Je ne croyais pas, quand j’ai commencé à penser à vous, que vous seriez si longtemps sans revenir. Je vous attendais toujours, moi, avec cette patience de paysan qu’on apprend chez nous dès l’enfance ; mais votre retour m’avait découragée, car je voyais bien que vous vous défendiez d’aimer, et sans votre carnet j’aurais cru que tout était fini pour moi. J’ai repris courage en voyant que vous songiez à moi malgré vous, et puis, ce matin,… j’ai vu deux larmes dans vos yeux. Allons, convenons-en, que nous nous aimons et qu’à présent il nous serait impossible de vivre l’un sans l’autre.

— Oui, impossible ! répondit Pierre André, car jamais deux âmes n’ont été aussi semblables que les nôtres. Timides et concentrés tous deux, nous avons pourtant la même franchise et la même droiture. Nous avons les mêmes goûts avec les mêmes empêchements pour les manifester en public, mais avec le même besoin de nous les révéler l’un à l’autre et de les savourer en commun. Nous adorons la nature et nous aimons les champs ; séparés, nous les avons aimés avec mélancolie, et nous allons les aimer avec transport ! mais ce qui nous a le plus manqué, manqué à tous deux, je t’assure, c’est l’amour vrai, l’amour partagé, la confiance illimitée en un être qui est un autre nous-même. À quarante ans, je t’apporte un cœur qui ne s’est nourri que de rêves et qui est vierge de cet amour-là. Accepte-le comme ton bien, car tu seras tout pour lui, le passé, le présent et l’avenir.

Il faisait nuit quand Pierre et sa mère quittèrent Validat. Madame André voulut marcher un peu, et puis elle monta dans la patache en les laissant la suivre, car elle sentait qu’ils avaient besoin de se parler seul à seul, et Marianne, qui avait la voiture pour revenir chez elle, marcha jusqu’à Dolmor au bras de son parrain, qu’elle s’était remise à tutoyer et à appeler Pierre.

— Quelle nuit ! lui disait-il en regardant avec elle le ciel étoilé. Quel air vivifiant et quels parfums de plantes ! Je crois que ce soir la terre et même les pierres sentent bon ! Jamais je n’ai vu des étoiles si pures, et il me semble que nous traversons un pays de fées, qui s’est fait là autour de nous, à notre insu, depuis ce matin. Ah ! si j’avais été heureux comme cela dans ma première jeunesse, je serais devenu un grand poëte et un grand peintre.

— Dieu merci, répondit Marianne, tu n’es rien devenu de tout cela, car tu me trouverais trop au-dessous de toi, moi qui ne sais rien de ces belles choses ; mais il me semble que, n’étant pas capable de dire pourquoi j’aime tant la nature, je l’aime davantage. M. Philippe me faisait horreur aujourd’hui quand il trouvait des mots d’une pédanterie bizarre pour qualifier tout ce qu’il voyait. Non, il n’y a pas de mots pour dire, et je crois que plus on dit, moins on voit. La nature, vois-tu, Pierre, c’est comme l’amour. C’est là, dans le cœur, et il ne faut pas trop en parler, car on rapetisse toujours ce qu’on veut décrire. Moi, quand je rêve, je ne sais pas ce qu’il y a dans moi, je ne vois que ce qui est entre le ciel et moi. Moi, d’ailleurs, je ne compte pas ; si je pense à toi, il me semble que je suis toi et que je n’existe plus. Et voilà pour moi le bonheur, la poésie, la science.

Après que Marianne fut remontée dans sa patache et que Pierre fut rentré chez lui, il trouva cette lettre que Philippe y avait laissée :


« Mon cher André,

« Je suis revenu prendre mon bagage chez vous, et je pars en vous remerciant de votre bon accueil. Ce n’est pas votre faute si votre jolie voisine s’est moquée de moi, c’est la mienne ; j’aurais dû ouvrir les yeux davantage et m’apercevoir à temps de sa préférence pour vous, préférence qu’elle ne m’a point avouée, mais qu’elle n’a pas pu me dissimuler jusqu’au bout. Je n’aurais pas été amoureux d’elle pendant trois ou quatre heures ; mais ce sont là des amours dont on ne meurt pas, et je reste votre ami et le sien, car elle est une charmante femme, et je vous félicite de votre bonheur. »


Le lendemain, on publia les bans de Pierre André et de Marianne Chevreuse.