Marianne (Sand, Holt, 1893)/V

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Texte établi par Théodore HenckelsHenry Holt & Company (p. 15-16).

V

Pierre André déchira sa lettre ; mais, au moment d’en écrire une autre, il calcula qu’elle ne partirait de la Faille-sur-Gouvre que le lendemain, qu’elle mettrait deux jours pour parvenir à Paris, et qu’elle n’y serait distribuée que le jour et peut-être après l’heure du départ de Philippe pour la Faille. Il était donc trop tard pour envoyer son refus, et M. Jean Gaucher avait escompté son consentement.

Il se résigna et alla se promener le long de la Gouvre, afin de dissiper son dépit par une promenade dans les charmantes prairies où court ce ruisseau limpide. C’est de là que, caché dans les saulées festonnées de liserons blancs et de balsamines sauvages, il vit passer Marianne, comme cela lui arrivait assez souvent, sans qu’il en fût ému d’une manière appréciable. Cette fois son apparition le troubla, et, au lieu de l’appeler par un bonjour amical, il s’enfonça dans les branches et commença à s’interroger avec une ironie un peu amère.

Ce qu’il se dit alors est la suite du monologue placé en tête de notre récit ; mais ce fut un monologue écrit, Pierre aimait à écrire ; il avait toujours senti la vocation fermenter en lui sous la forme d’élans qui avaient besoin de l’expression pour se compléter. Ces élans intérieurs avaient tyrannisé sa vie sans la féconder, parce qu’il les refoulait ordinairement sans vouloir les traduire. Il s’imagina ce jour-là qu’il serait maître de son agitation, s’il prenait la peine de la discuter.

Il avait toujours sur lui un carnet d’un assez grand format, et il le remplissait souvent dans sa promenade du matin. Épris d’histoire naturelle, de peinture et d’archéologie, il y consignait ses remarques, y jetait parfois le croquis d’une ruine ou d’un paysage, et, comme il ne se défendait pas d’aimer et de goûter la nature et l’art, il se trouvait souvent que ses observations prenaient une forme descriptive assez littéraire.

— Mon mal, se dit-il, c’est la rêverie. Je m’y évapore comme une brume au soleil. Quand je fixe ma jouissance par l’expression, je m’en trouve bien. Pourquoi n’essayerais-je pas de fixer aujourd’hui ma souffrance ? car je souffre, le diable sait pourquoi, et je pourrais souffrir longtemps ainsi sans le découvrir moi-même. Sortons du vague, dégageons-nous de l’inconscience, voyons ce que c’est ! Si je peux le formuler, c’est que cela existe ; sinon, ce n’est rien et passera tout seul.

En devisant ainsi avec lui-même, Pierre avait taillé son crayon et ouvert son album ; assis sur l’herbe à l’ombre des saules et des aulnes, il écrivait :