Marianne (Sand, Holt, 1893)/XV

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Texte établi par Théodore HenckelsHenry Holt & Company (p. 47-50).

XV

Madame André réfléchit quelques instants, puis elle prit la main de son fils et lui dit :

— Tu es timide, trop timide ! Si tu l’avais voulu, c’est toi que Marianne eût aimé, toi, toi seul qu’elle eût épousé.

— Tu me reproches un bien vieux péché ! Il y a de cela six ans. Songe donc qu’il y a six ans je ne pouvais déjà plus penser au mariage.

— Pourquoi ? Est-on vieux à trente-cinq ans ?

— On l’est assez pour juger son avenir par la comparaison avec le passé. Quand, à trente-cinq ans, on n’a pas su faire fortune, on peut se dire qu’on ne le saura jamais, et on doit se retirer des embarras et des émotions de la vie.

— C’était raison de plus pour faire un bon mariage.

— Rechercher l’amour en vue d’un bon mariage, voilà ce que je n’ai jamais su faire et ce que je ne saurai jamais.

— Oui, oui, je comprends, je te connais. J’ai aussi ma fierté, et j’estime la tienne : ce que je te reproche, c’est de n’avoir pas aimé Marianne pour elle-même ; elle le méritait bien, et elle eût été disposée à te le rendre. Quand l’amour se met de la partie, il n’y a plus ni tien ni mien dans les convenances de fortune.

— C’est vrai, mais je n’ai pas cru que Marianne pourrait m’aimer. Si Philippe a trop de confiance en lui-même, moi je ne n’en ai peut-être pas assez. Et puis, je l’avoue, j’avais la passion des voyages, et j’espérais pouvoir recommencer. Un autre que moi, avec un peu d’adresse et d’entregent, eût rencontré une occasion comme celle que le hasard m’avait fournie. Je n’ai pas su aider le hasard. Je te l’ai dit cent fois, je ne suis bon à rien pour moi-même. Et à présent tout est consommé, je suis heureux de pouvoir au moins te donner un peu de bonheur. Ne gâtons pas notre vie présente par d’inutiles retours sur le passé. Tu dis que Marianne m’eût aimé… Elle sent bien que je ne m’en suis pas aperçu, et elle ne me le pardonnera jamais. Je m’explique maintenant la froideur qu’elle me témoigne, le soin qu’elle prend de me tenir à distance, et le vous cérémonieux qui a remplacé le bon tu d’autrefois. Une femme, si froide et si douce qu’elle soit, ne pardonne pas à un homme d’avoir été aveugle, et, à présent qu’elle va être dévorée par les yeux effrontés et clairvoyants d’un gros garçon sans scrupule et sans irrésolution, c’est à son profit qu’elle va se venger de ma sottise. Que la vengeance lui soit douce, et qu’elle soit heureuse ! nous n’avons pas d’autre souhait à former. Je prétends m’exécuter de bonne grâce et approuver son choix sans arrière-pensée.

— Tu as tort, mon Pierre. Si tu le voulais bien, il serait temps encore ! mais tu ne le veux pas, tu ne l’aimes pas, ma pauvre Marianne ! c’est un malheur pour elle. Tu l’aurais rendue heureuse, elle ne le sera pas avec un homme qui lui est par trop inférieur.

— Si elle a la supériorité dont tu la gratifies, elle s’en apercevra à temps ; elle n’a pas encore dit oui.

— Tu doutes qu’elle soit intelligente, voilà je te trouve bête, moi, permets-moi de te le dire ! Je sais bien que je ne peux pas être un juge pour toi et que tu dois te dire que je ne m’y connais pas. Je sais aussi qu’il est difficile de juger l’esprit d’une personne qui ne veut pas montrer celui qu’elle a ; mais, quand on a envie d’aimer quelqu’un, on cherche, et, quand on aime, on devine. Si tu aimais…

Pierre baisa la main de sa mère avec une émotion qu’il réprima aussitôt. Il avait failli lui dire que, depuis quelques jours, il était en proie à la tentation d’aimer, et que peut-être il aimait déjà. Il se contint. S’il avouait sa souffrance, elle serait trop vivement partagée par sa mère, et celle-ci le pousserait à une lutte dans laquelle il n’osait pas croire qu’il pût triompher.

— Nous reparlerons de tout cela après-demain, lui dit-il. Voyons d’abord comment le Gaucher prendra. Voici qu’il est tard, il faut dormir. Ne te tourmente pas, et sois sûre que je suis trop heureux avec toi pour beaucoup désirer d’être mieux.

Rentré dans sa chambre, il résolut de décharger son cœur, et il ouvrit son carnet. À la dernière page de son monologue de la veille, il trouva une petite pensée sauvage qu’il ne se souvint pas d’y avoir mise, mais qui le fit rêver.

— On devrait, se disait-il, faire un herbier de souvenirs. Une fleur, une feuille, un brin de mousse, prendraient la valeur d’une relique, si ces cueillettes vous rappelaient un événement de la vie intérieure, une émotion du cœur ou un effort de la volonté. On se rappelle les dangers ou les fatigues de certaines conquêtes botaniques. On revoit les sites grandioses ou charmants qui vous ont vivement frappé ; mais c’est toujours le spectacle du monde extérieur qui est évoqué par ces vestiges ; l’histoire de l’âme jouerait bien un autre rôle…

En ce moment, Pierre entendit marcher sur le bois retentissant des corridors et des escaliers du chalet ; puis on ouvrit la porte d’en bas, et il vit par la fenêtre Philippe Gaucher qui paraissait vouloir aller en pleine nuit à la découverte de ses motifs de peinture.