Marie Calumet/10

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X

ousqu’on va met’ la sainte pisse
à monseigneur ?


Le cortège s’avançait avec majesté. En tête, une cavalcade rustique précédait le carrosse de Monseigneur l’Évêque, traîné par deux chevaux blancs dont la queue et la crinière étaient tressées avec d’étroits rubans bleus et rouges. Les cavaliers déhanchés, de chaque côté de la route, écartaient la foule.

Moelleusement étendu sur un coussin de velours grenat, le prélat, sec, le visage glabre, esquissait un sourire mielleux et béat, tapait des yeux réjouis derrière les verres de ses lunettes cerclées d’or fin.

Parfois, répondant aux acclamations du peuple, il daignait soulever son chapeau épiscopal auquel pendaient deux beaux glands vert et or, que se montraient avec ébahissement les braves gens entassées le long du chemin.

Çà et là, une bonne femme ou un vieillard rachitique se jetaient à genoux, le front dans la poussière.

Alors, levant la main enrichie de l’améthyste grosse comme une noix, Monseigneur traçait, dans le bleu pur du ciel, un grand signe de croix.


Il aperçut le maître d’école en bonnet de nuit…

Monsieur le curé de Saint-Apollinaire était assis à côté de l’évêque et en face, le maire de ce village et celui de Saint-Ildefonse, que Monseigneur avait honoré en le faisant monter dans sa voiture.

Il en parlerait aux enfants de ses enfants. Un de ses fils, qui avait remporté à l’école du village un premier prix de dessin à main levée, immortaliserait sur le papier cette scène inoubliable.

Suivaient la voiture d’honneur, par ordre de mérite et de distinction, les marguilliers des deux paroisses, les commissaires d’école, les médecins, les notaires, et tout le branle-bas de la paroisse compris dans une soixantaine de voitures.

Le saint cortège venait de s’engager entre les deux lignes des maisons pavoisées du village. Prises, elles aussi, d’une joie folle, les cloches dansaient une farandole échevelée dans le clocheton de l’humble chapelle.

Le carrosse s’était arrêté devant l’église. Monseigneur se préparait à descendre, lorsque deux cents de ses ouailles s’élancèrent au-devant de lui. Pour un peu, on l’eût transporté dans ses bras jusque sur le trône, érigé dans le chœur.

Le trône épiscopal de Saint-Ildefonse mérite une description spéciale. C’était une de ces imposantes chaises de malade avec dossier très élevé et un trou au centre du siège.

Marie Calumet, à qui avaient incombé l’honneur et le devoir de décorer la chaise de Monseigneur, en avait recouvert l’orifice d’un coussin de coton rouge, égayé de petites étoiles en papier doré.

— D’là d’dans, fit-elle remarquer au curé, Monseigneur va-t-être aux p’tits oiseaux.

Et lorsque l’évêque se leva pour donner sa bénédiction pastorale à la masse grouillante prosternée à ses pieds, l’un de ces astéroïdes lui resta collé à un endroit autre que celui où on les place ordinairement comme emblèmes de l’inspiration et du génie.

Cet accident, par bonheur pour la dignité ecclésiastique, passa à peu près inaperçu.

Après le chant du Te Deum, que beuglèrent une douzaine de chantres, et la quête, qui fut très fructueuse, avouons-le en toute sincérité à la louange des villageois de Saint-Ildefonse, Monseigneur, accompagné de sa suite, se rendit au presbytère.

Un grand nombre de curés étaient accourus de toutes les campagnes avoisinantes, alléchés par l’espoir d’un bon dîner, que l’on présumait devoir être sans précédent, s’il fallait en croire la renommée universelle de cordon bleu de Marie Calumet.

Cette dernière ne devait pas décevoir les espérances de cette classe d’élite. Elle prépara un dîner dont les annales du presbytère gardent encore pieusement la mémoire.

Monseigneur lui-même, qui pourtant ne se nourrissait pas de croûtes de pain sec ni de petite bière, en fit ses compliments à la cuisinière, devenue du coup l’héroïne du jour.

Marie Calumet, que rien jusque-là n’avait pu faire broncher, perdit complètement la tête en passant par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Dans l’intime de son cœur, elle voua une reconnaissance sans bornes à l’évêque du diocèse. Ses vœux, enfin, se réalisaient. Non seulement Monseigneur lui avait parlé, mais il lui avait même dit, avec une tape amicale sur la joue :

— Ma fille, vous êtes la plus fine cuisinière que j’aie jamais rencontrée. Monsieur le curé m’a fait des éloges de vous et je crois que vous les méritez amplement.

En courtisans accomplis, tous les prêtres emboîtèrent le pas derrière leur évêque et ne tarirent pas d’éloges sur Marie Calumet.

La modestie et la modération chrétienne me défendent de donner un compte rendu de ces agapes où les convives prouvèrent que l’homme, après tout, à quelque hiérarchie sociale qu’il appartienne, n’est qu’un homme et qu’un bon repas est l’une des grandes jouissances de l’humanité.

Sa Grandeur, le lendemain, allait, comme c’était la coutume, administrer le sacrement de la Confirmation aux enfants de la paroisse. De sorte que Monseigneur fut contraint de passer la nuit au presbytère. Mais le presbytère de Saint-Ildefonse n’avait pas la vastitude d’une hôtellerie à la mode des plages.

Monsieur le curé, devant la nécessité, n’hésita pas une seconde. Pour la forme seulement, il tint conseil avec Marie Calumet. Le curé de Saint-Ildefonse ne pouvait plus se passer de sa ménagère, et il n’entreprenait jamais rien, si peu important que ce fût, sans avoir au préalable demandé l’avis de son humble servante.

Il fut donc résolu qu’on se mettrait à l’étroit. Monsieur le curé céderait à son supérieur sa chambre au rez-de-chaussée, voisine du salon ; Marie Calumet abandonnerait la sienne à son curé ; et la nièce de ce dernier, la jolie Suzon, supporterait tout le choc de cette migration nocturne en partageant son petit lit de fer avec la ménagère.

Suzon, il est vrai, aimait à prendre ses aises et elle ne regardait pas d’un très-bon œil la perspective d’une nuit agitée.

Mais comment ne pas se soumettre à cette triple toute-puissante volonté de l’évêque, du curé, et de Marie Calumet ?

Celle-ci se pâmait d’aise et de bonheur : dormir dans le même lit dans lequel monsieur le curé aurait couché. Combien, sur cent mille personnes, peuvent se vanter d’avoir bénéficié du même privilège et de la même faveur ? Se mettre à l’étroit ? Une bagatelle.

Marie Calumet eut dormi un an sur la dure pour reposer une seule nuit sur une couche encore toute moite de la chaleur du bon curé Flavel.

Et le jour suivant, lorsque la pieuse fille fit les lits, elle se garda bien de toucher à la couche du curé, afin de ne pas en dissiper le charme béni.

Je dirai, cependant, à la louange de Marie Calumet, qu’il n’y avait rien que de pur dans ses intentions et que l’anticipation de sa jouissance était toute virginale et platonique.

Mais comment décrire l’émotion intense qui assécha son gosier lorsqu’elle entra dans la chambre épiscopale ? Ce n’est qu’en tremblant qu’elle fit le nettoyage de cette chambre sainte.

Prenant religieusement dans ses bras le vase de nuit, comme une aiguière de prix, elle allait en vider l’or bruni dans le récipient commun par où passent toutes les eaux de la même espèce. Soudain, une idée fulgurante traversa son esprit alarmé.

— De la pisse d’évêque, pensa-t-elle, v’là queque chose de rare !

Qu’allait-elle en faire ?

Perplexe alors, elle déposa le vase par terre, devant elle, et s’asseyant sur le bord du lit, elle se prit à songer, les yeux fixés dans l’infini.

Et longtemps elle songea, immobile comme la statue de la pensée.

Elle ne pouvait certainement pas la jeter comme une eau vulgaire ?

Oh ! un sacrilège

D’un autre côté, elle n’allait pas laisser fermenter ce liquide dans la chambre ?

Ce n’eut pas été bien propre, ni hygiénique… à moins qu’il n’eût une vertu incorruptible ?

Un moment, elle eut l’idée de l’embouteiller.

En avait elle le droit ?

Indécise, elle reprit le vase de nuit, avec des précautions infinies, et alla demander conseil au curé qu’elle trouva en train de se hacher du tabac dans son cabinet.

— M’sieu le curé, dit-elle, d’un air mystérieux en lui présentant le vase de pierre blanche, ousqu’on va met’ la sainte pisse à Monseigneur ?

Le curé Flavel regarda d’abord sa servante, tout ébahi, se demandant si elle divaguait. Puis, il se prit à rire à gorge déployée.

Il allait lui répondre de lui faire subir le sort commun, lorsque retentit la voix de Monseigneur se dirigeant de ce côté.

Tragique devenait la situation. Il

n’y avait pas une minute à perdre. L’héroïque abbé, tel le brave qui saisit dans ses mains la bombe à la mèche à demi-brûlée et la lance hors de tout danger, s’empara du vase et le jeta dans le vide.

Au même moment, l’engagé de monsieur le curé passait sous la fenêtre, pensif et la tête basse. La fatalité voulut qu’il reçut sur la tête et le vase et la pisse.

Le malheureux leva les yeux. Tout était rentré dans le calme.

— Pourquoi qu’a m’en veut, dit-il, avec une larme dans le coin de l’œil, j’y ai rien fait, moé ?