Marie Calumet/12

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XII

lutte homérique entre deux rivaux en amour.


— J’vous en prie, mamzelle Suzon, dites-y un p’tit mot pour moé à mamzelle Marie.

— J’vas, tu i dire que tu veux la marier.

— Non, non, pas à c’t’heure, mais dites-y que je l’aime ben gros.

— Alors pourquoi que tu viens pas avec moé ? T’auras pas besoin de rien dire et je parlerai pour toé.

— Non, non, j’vous l’dis, mamzelle Suzon, ça me gênerait trop. Dites-y d’abord vous. Et pis on verra ben ce qu’a va vous répondre.

— Suzon ! Suzon ! criait à tue-tête la servante du curé, Suzon ! Suzon !

Mais cette dernière, tout à la confidence de l’homme engagé, n’entendait ou ne semblait pas entendre.

Mahomet, on le sait, commanda un jour à une montagne de venir au-devant de lui ; la montagne, naturellement, ne bougea pas d’un pouce. Ce que voyant, le prophète musulman ne trouva rien de mieux que de se rendre jusqu’à elle.

Marie Calumet, s’apercevant que la jeune fille demeurait sourde à son appel, résolut d’aller au-devant d’elle.

Sur le seuil de la cuisine, elle parut, dans un flot de lumière, les manches retroussées jusqu’aux aisselles, les bras gras, dégouttants d’eau savonneuse, et tenant dans ses mains à la peau ratatinée par le lavage, un caleçon de coutil, propriété de l’homme engagé de monsieur le curé.

Terrassé par ce spectacle inattendu, Narcisse s’esquiva par la porte de la salle à manger.

C’était jour de grand lavage au presbytère de Saint-Ildefonse. Marie Calumet se battait les flancs, peinant comme dix.

Dans la dépendance contiguë à la laiterie, tout près de l’énorme four à pain, était entassée une montagne de linge sale : les chaussettes de grosse laine grise du curé, les camisoles de l’homme engagé, les chemises et les jupons de Marie Calumet, les caleçons et les piqués tachetés de Suzon, les énormes draps de lit en toile du pays, les taies d’oreillers, les mouchoirs de couleur bariolés et bigarrés comme des drapeaux, le tout formant un chaos hétérogène qui rasait le blasphème ; les choses profanes côtoyant les choses saintes.

La vapeur montait en buée lente du lavoir mécanique, espèce de panier mobile en bois, dressé sur des chevalets, que se renvoyaient l’une à l’autre la servante et la nièce du curé.

Toutes deux, comme l’attelage de la fable, suaient, soufflaient, étaient rendues. L’eau ruisselait sur leurs figures abattues par la chaleur et la fatigue. L’eau de savonnage, polychromée par le soleil, inondait cette buanderie agreste. Elle avait rejailli sur leurs robes d’indienne et moulait leurs formes comme au sortir du bain.

Spectacle, du reste, cent fois moins lascif que celui de la femme du high life qui, un pied dans le monde et l’autre dans l’église, les réunit tous deux sous les vagues mystérieuses de la plage. Les cheveux de la petite s’étaient déroulés en nappe humide sur son cou, encadrant merveilleusement sa figure, dans laquelle scintillaient, comme deux étoiles, ses grands yeux malins.

Maintenant, le mouvement de va-et-vient de ses bras bien tournés était moins rapide, et elle ne repoussait que mollement les manchons du lavoir.

Suzon, finalement, se laissa choir sur un sac de farine, à bout de souffle et de forces.

— J’en peux pu, soupira-t-elle, en s’étirant avec paresse et lassitude.

Le bedeau, qui revenait de la sacristie, passait à quelques verges de la jeune fille. Celle-ci, l’apercevant par la grande porte de côté, lui cria :

— Eh ! Zéphirin, viens don prendre ma place pour une dizaine de minutes ; t’en mourras pas pour une fois.

Zéphirin était fainéant comme un chien ; aussi se fit-il tirer l’oreille.

— Ah ! va don, lui dit la jeune fille en se levant, tu t’en sentiras pas le jour de tes noces.

Pour décider le cagnard à remplacer la jeune laveuse durant dix longues minutes, ne fallait-il rien moins qu’il fût alléché par un appât irrésistible, et cet appât, le croirait-on, c’était l’amour.

Eh ! oui, l’amour s’était attaqué au cœur de Zéphirin, comme le ver qui ronge l’écorce d’un arbre et pénètre jusqu’à la sève.

De l’être complexe de cette Marie Calumet émanait un charme étrange : depuis un mois seulement qu’elle vivait au presbytère, deux rivaux étaient nés. Et quels rivaux, grand Dieu !

Si Homère eût connu Narcisse et Zéphirin et Marie Calumet, le ressentiment d’Achille et d’Agamemnon eut passé inaperçu, et l’Iliade n’eut jamais été écrite.

Zéphirin, il est vrai, n’était pas beau. Il louchait d’une façon désespérante et était picoté comme un malheureux qui serait tombé, tête première, d’une hauteur de trois cents pieds, dans un baril de plomb à canard. Mais Zéphirin n’avait que trente ans et occupait un poste distingué, puisqu’il était attaché au Culte de Saint-Ildefonse.

Il comptait même à son crédit un refus de mariage : la fille de l’entrepreneur de pompes funèbres du village, depuis bientôt sept ans, se pâmant d’amour pour lui, l’avait, un bon soir, comme ça, sans détour, demandé en mariage.

Zéphirin avait refusé net.

Avouons, toutefois, que la pauvre enfant comptait trente-cinq ans révolus, et possédait une bosse à rendre jaloux


Elle poussa un cri de surprise attendrie…

l’appendice dorsal de M. Polichinelle.

Le bedeau de monsieur le curé passerait donc dix minutes en tête-à-tête avec la ménagère. Suzon, en effet, consentait à quitter la place jusqu’au moment de reprendre l’ouvrage, ayant vu le fils du forgeron lui faire un signe amical de l’autre côté du chemin, à deux pas du presbytère.

Zéphirin parut d’abord avoir avalé sa langue. Durant une couple de minutes, il fit aller le lavoir sans faire entendre une seule parole. Puis, gêné lui-même par ce silence, il toussa et dit :

— Mamzelle Marie, hum… Mamzelle Marie, hum… Mamz’,… savez-vous ben que vous êtes une sacré belle créature.

— Dites don pas de blagues vous, hein.

— Comment, batèche ! mais quand je vous l’ dis, mamzelle Marie, j’ conte pas de blagues. Ben pire que ça, tenez, je vous dirai que les amoureux ont pas fret aux yeux par icitte, et vous savez, fit le bedeau avec un clin d’œil et en repoussant le lavoir avec plus de fermeté, j’ai pas besoin d’vous en raconter plus long.

— J’ sais pas moé, répondit naïvement Marie Calumet, mais j’ cré ben que les gens de par icitte doivent se comporter comme les ceusses de par cheu nous.

— J’ai pas de conseils à vous donner, continua le bedeau, hypocrite, c’est pas de mes affaires, mais j’vous aviserais d’vous tenir su vos gardes : y a des gens entreprenants.

— Allez don ! Vous savez ben que j’suis dans la quarantaine et que c’est pas à une fille de mon âge qu’on vient en faire accreire.

— Oué, hein, vous creyez… Eh ben ! moé qui vous parle…

Il avait cessé de faire aller le lavoir et fait une couple de pas en avant, parlant presque sous le menton de Marie Calumet. Celle-ci, pour employer la vieille locution canadienne, pouvait lui manger un pain sur la tête.

Sanglante ironie de la fatalité, Narcisse, à ce moment même, passait à une couple de perches de la dépendance ; une botte de foin à la main, il allait soigner le cheval du presbytère.

Il surprit son rival tout près de Marie Calumet avec, comme il le devina, une flamme d’envie et de passion dans le regard louche.

Pour la première fois de sa vie, l’homme engagé de monsieur le curé conçut dans son cœur un sentiment de haine et de jalousie indescriptibles.

À voir ainsi Zéphirin si près de celle pour qui il dépérissait de jour en jour, il sentit un frisson étrange lui pincer la peau.

Sûr, lui seul était l’obstacle.

Ensemble ils machinaient leurs plans ; ils riaient de lui, peut-être ?

Il y a quelques jours, lorsqu’il reçut le vase de nuit sur la tête, tous deux devaient avoir monté le coup ensemble ?

— Y a toujours ben un boutte, grinça-t-il entre ses dents, i va m’payer ça et pas plus tard qu’à c’t’heure et en criant ciseaux.

Justement, le hasard le favorisait. Marie Calumet, inquiétée par l’énervement de Zéphirin, n’avait pas répondu et était sortie de la dépendance, à la recherche de la nièce du curé. Elle remarqua que cette enfant-là c’était pire qu’une chatte, que ça ne restait pas en place.

— Hé ! là-bas, toé, cria Narcisse à Zéphirin, i paraît que, ça fait sacrement ton affaire de r’luquer les créatures. T’es toujours sous les jupes de mamzelle Marie !

— Veux-tu ben aller te serrer, espèce de sottiseux. Je r’garderai toutes les filles que j’voudrai que t’as besoin d’y fourrer ton nez.

— J’y mettrai mon nez tant que j’voudrai et t’as pas un mot à dire.

— Ah ! oué, tu penses, hein, eh ben ! dis un mot de plus et j’te…

Et Zéphirin montra le poing à Narcisse, qui de son côté sentait la rage déborder.

— Fais pas bêtises, répondit Narcisse.

— Ah ! tu pisses, reprit le bedeau d’un ton dédaigneux.

— Tu crés ? Alors, viens derrière la grange et j’men vas t’montrer ce que c’est qu’un Canayen qui a du poil aux pattes.

Narcisse, ai-je déjà dit, n’était pas d’une bravoure à toute épreuve. Mais ce jour-là, il se trouvait une valeur à assommer, d’un coup de poing, trois paires de taureaux furieux.

— Ah ! murmurait-il en se rendant à la grange, suivi de près par Zéphirin, tu m’prends pour un pissou ; c’est ce qu’on va voir. J’men vas t’les frotter, moé, les oreilles !

Et pour ne pas laisser s’éteindre leur belliqueuse ardeur, les deux adversaires se chantèrent pouille à qui mieux mieux, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés sur le théâtre du combat.

Mes deux gladiateurs de Saint-Ildefonse ont franchi l’enceinte de l’arène. Et quand je dis arène, je veux parler d’un coin de jardin potager borné, d’un côté, par la grange, et de l’autre par l’écurie qui font équerre. Comme spectateurs, ce ne sont plus un empereur avide de sang ; des courtisans dissolus et efféminés ; une populace remuante qui demande à grands cris « panem et circenses » ; de hautaines et crapuleuses patriciennes qui se baignent dans du lait et s’imprègnent de nard. Non, « minora canamus ».

Pour tous spectateurs, Narcisse et Zéphirin avaient quelques poules et un coq égarés parmi les tomates, les carottes, les navets, deux ou trois coqs d’Inde, et trois ou quatre cochons se vautrant dans la porcherie, à deux pas de l’écurie.

Un goret, qui tétait consciencieusement, entendant du bruit, lâcha le sein maternel, mais après avoir constaté qu’il n’y avait aucune manifestation hostile à son égard, il se remit à son travail en fermant à demi les yeux, et en grognant d’aise et de contentement.

Les deux pugilistes enlevèrent leurs habits et leurs chapeaux, retroussèrent leurs manches de chemises, et sans plus de formalité, s’élancèrent l’un contre l’autre.

Le combat ne fut pas long.

D’un coup de la droite, rudement appliqué sur la trompe de Zéphirin, Narcisse l’envoya rouler dans l’herbe et les broussailles puantes. Zéphirin se releva le visage tout barbouillé de sang.

Ils se saisirent à bras-le-corps en se tenant étroitement serrés. Leur haleine se confondait ; les veines de leur cou cramoisi se gonflaient ; leurs chemises étaient en lambeaux ; et leurs bras étaient enroulés comme deux serpents qui chercheraient à s’étouffer.

Enfin, Narcisse parvint à se dégager, et il allait asséner un redoutable moulinet à son rival, lorsque ce dernier, de sa main laissée libre, saisit son adversaire à un endroit plus bas que la ceinture, ce qui, naturellement est défendu par les règlements du marquis de Rosebery.

Narcisse, avec tout le désespoir de la rage et de la douleur, porta un coup de la gauche sur un œil du lâche. En roulant une seconde fois sur le dos, il vit trente-six chandelles. L’homme engagé ne lui laissa pas le temps de se remettre sur pied.

Il s’assit sur sa poitrine, en lui tenant les deux bras reployés et immobilisés.

Alors, tout essoufflé, il dit :

— En as-tu assez, cochon ?

— Oué, murmura l’autre faiblement.

Coïncidence comique, le coq, se haussant sur ses pattes et allongeant le cou, se mit à chanter victoire dans des notes stridentes et éraillées.

Cependant, les deux aiguilles de la grande horloge en bois du presbytère avaient dépassé le chiffre XII, et l’on n’entendait pas le carillon accoutumé de l’Angélus.

Dans les champs, les paysans, qui attendaient l’écho de cette voix aimée pour suspendre leurs travaux, et prendre leur crouston, trouvaient qu’elle était bien longue à se, faire entendre, ce midi-là.

Monsieur le curé ne se mettait jamais à table avant le son de l’Angélus ; de sorte qu’il le trouvait bien lent, et se promenait avec impatience dans la salle à manger.

Regardant au-dehors :

— J’voudrais ben savoir, dit-il, ousque mon bedeau est fourré ?

Suzon avait une faim atroce. Elle tempêtait contre le bedeau, qu’elle traitait de vieille citrouille.

C’est alors que Marie Calumet, trouvant, elle aussi, qu’il devait se passer quelque chose d’anormal, vu que, pour la première fois dans l’histoire de Saint-Ildefonse, on n’entendait pas à temps la voix de l’Angélus, se mit à la recherche de celui dont, présentement, tout le village s’occupait.

Lorsqu’elle parut sur le seuil de l’écurie, elle poussa un cri de surprise attendrie en étendant, dans une auréole de pacification, sa main débonnaire.

— Ah ! bonne sainte Anne, peut-on s’abîmer d’la sorte ! J’vous en prie, m’sieu Narcisse, un peu de charité créquenne.

Au son de cette voix enchanteresse, Narcisse se leva d’un seul bond, et poussa même l’abnégation jusqu’à tendre la main à son rival.

Mystérieuse puissance de l’amour qui amollit les ressentiments les plus vifs, les haines les plus violentes.

Zéphirin refusa la main de son adversaire.

Marie Calumet, à l’instar des empereurs de Rome, avait levé le pouce, signe de vie pour le vaincu.

— Seulement, pensait Narcisse, en retournant au presbytère, pourquoi qu’a est venue jusqu’icitte ; c’ tu pour moé, ou ben don si c’est pour Zéphirin ?