Marie Calumet/20

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(p. 358-393).

XX

la vengeance d’un bedeau.


Pour la première fois, depuis la fondation du presbytère, des réjouissances profanes remuaient le recueillement de ces saints lieux. Le siècle, avec ses frivolités, infectait l’air ambiant de calme et de vertu, qui anisait toutes les pièces de la maison.

Des noces au presbytère ! Jamais mots ne furent moins faits pour être attelés ensemble. On voit là une antithèse qui sentirait l’huile si elle n’était amenée naturellement par la force des circonstances.

Déjà, j’entends retentir à mes oreilles des cris de colère et des murmures de désapprobation. Oh ! que les consciences satinées, d’un blanc farouche se rassurent. Il ne se passa, ce soir-là, au presbytère de Saint-Ildefonse, rien que d’humainement décent : les bégueules n’eussent pas trouvé un iota de dissipation, si ce n’est… oh ! mais si peu que ça ne vaut pas la peine d’en parler.

Sans cela, jamais le bon curé Flavel n’eut permis l’entrée de son presbytère à une noce de village.

Lui, l’homme serviable, par excellence, comment eut-il pu agir autrement ? Car enfin ! que vouliez-vous qu’il fît ? Sa ménagère et son homme engagé se mariaient. Ils vivaient au presbytère. Pas d’autre demeure. D’un autre côté, se marier et ne pas faire de noces, c’était impossible. Il ne fallait pas y songer. Le jonc de mariage et les noces c’est tout un. Voilà ce qu’avait compris le curé Flavel.

Quoiqu’il en fût, Marie Calumet chargea Suzon de sonder les dispositions du brave homme. L’espiègle enfant s’était bourré la tête d’arguments qu’elle regardait comme irréfutables.

Tandis que le curé était penché sur sa table de travail, Suzon s’approcha derrière, sur la pointe des pieds, et mit ses deux mains sur les yeux de son oncle.

— C’est toé, Suzon ?

— Oui, c’est moé, mon oncle, fit-elle, câline.

Et avant même qu’elle eût eu le temps de prononcer le premier mot de son plaidoyer :

— Dis don, Suzon, Marie Calumet et Narcisse se marient ? Fort bien, mais ousque vont se faire les noces ?

— Je venais justement pour…

— Alors, j’ai songé que le bon Dieu ne m’en voudrait pas trop si je faisais faire les noces dans mon presbytère.

— Ça, par exemple, c’est une idée, m’sieu le curé ! s’écria Suzon en battant joyeusement des mains et en sautant de plaisir.

Et sans en attendre davantage, elle courut annoncer la bonne nouvelle à Narcisse et à Marie Calumet.

Il n’y avait pas de temps à perdre vu que le mariage avait lieu le lendemain. Les deux filles, aidées de Narcisse, voire même de monsieur le curé, firent un remue-ménage de haut en bas.

— Vous allez voir comme mon presbytère va-t-être propre, dit Marie Calumet, avec orgueil, i va paraître tout flambant neu.

Deux jours durant, les fourneaux de la cuisine ne dérougirent pas. La ménagère et son assistante, Suzon, firent cuire, rôtir, bouillir, griller, farcir ; elles lardèrent, dégorgèrent, braisèrent ; on glaça, pana, habilla ; bref, qui l’eut cru ? le presbytère de Saint-Ildefonse semblait converti en une auberge où l’on allait donner à manger à tout un régiment.

Allez donc voir après ça si les villageois ne firent pas de leurs pieds et de leurs mains pour se faire inviter à la noce.

Le presbytère ne désemplissait pas. Chacun prétextait une affaire quelconque chez le curé, avec le dessein secret d’attraper une invitation. Certains même poussèrent l’intrigue jusqu’à aller payer leurs dîmes arriérées.

Rien qu’à sentir le fumet s’exhalant par bouffées odorantes de la cuisine, les narines étaient agréablement chatouillées. Il y avait encore l’honneur d’être invité à la table de monsieur le curé, l’imprévu de la noce, et surtout, l’orgueil peu banal de pouvoir dire : J’étais aux noces de Marie Calumet ; comme les patriotes de 37-38 racontent : Moé, j’étais à Saint-Eustache, à Saint-Charles, à Saint-Denis ; et comme les vétérans de 85 : Moé, j’étais à Batoche.

Marie Calumet était déjà nimbée de l’auréole de l’immortalité. Pas un être, monsieur le curé excepté, ne lui allait à la cheville du pied.

Tous voulurent être invités, mais tous ne le furent pas, malheureusement. Et ceci fut cause de plusieurs mécontentements qui devaient disparaître avec le temps. Cependant, si le presbytère eut été aussi grand que le cœur du curé Flavel, toute la paroisse se fut assise à la table pastorale.

Le bedeau, pas plus que les autres, ne restait inactif. Sa vengeance, oh ! il la tenait sa vengeance.

Allait-il, teintant de pourpre la blancheur encore virginale des draps, transpercer d’un coup de poignard le sein que n’a pas encore maculé la main de l’homme ?

Allait-il, pour apaiser la fièvre de la jalousie, qui coule plein les veines, éclabousser les murs de la cervelle de son rival ?

Non, tout ça, c’est bon pour les romans à sensation, où l’intrigue commence par un pressement de doigts dans le boudoir parfumé d’une séduisante comtesse.

Assassiner, en voilà un jeu peu commode ! Ça vous crée des embarras à n’en plus finir. Et du reste, est-ce bien là une vengeance ? La transition de la vie à la mort n’est que d’un instant et tout est fini.

— I vivront, dit-il, en roulant des yeux féroces, i vivront, mais i me l’ paieront, batèche de batèche ! J’ leur promets un chien de ma chienne !

Voici comment s’y prit le bedeau pour satisfaire sa vengeance.

Le matin des noces, après la cérémonie, il se dirigea, à la dérobée, vers la bande de la forêt délimitée par le rivage. Il fouilla longtemps et il commençait à désespérer, lorsqu’il poussa un cri de joie.

Ce fut l’affaire de quelques instants. En un tour de mains, Zéphirin avait gratté l’écorce et enlevé plusieurs morceaux gluants de bois de plomb. Cela fait, il se retira dans un endroit écarté, à l’abri de toute surprise. Il fit une flambée et alla chercher de l’eau à la rivière dans une bassine qu’il avait cachée avec une bouteille sous sa bougrine.

Ensuite, il fit bouillir l’eau au-dessus du feu avec une patience de malfaiteur. Le bedeau, finalement, mit son bois de plomb dans une bouteille, et versa sur cette plante l’eau bouillante qui devait en prendre les principes solubles, un laxatif infaillible.

Après avoir bouché la bouteille qu’il glissa dans sa poche, il cacha la bassine, et reprit le chemin du presbytère.

Louvoyant autour de la cuisine, Zéphirin guettait le moment propice où il pourrait mettre à exécution son sinistre dessein.

Marie Calumet et Suzon venaient de s’absenter en même temps de la cuisine, appelées toutes deux par monsieur le curé.

Fait extraordinaire, Narcisse lui-même ne se trouvait pas, à ce moment-là, dans la cuisine. L’homme engagé du curé, en effet, depuis son mariage, ne lâchait pas sa femme d’une semelle, et, à plusieurs fois, on l’entendit s’écrier avec une admiration naïve :

— Quand j’pense que c’est à moé, c’te femme-là !

— Bon ! se dit Zéphirin, faut pas que j’fasse de bêtises, à présent, sinon…

Il commença par déposer sa bassine dans l’évier, puis il s’approcha résolument du poêle. Déjà, il avait le couvercle de la marmite dans laquelle cuisait le ragoût de pattes de cochon, lorsque Marie Calumet entra.

Zéphirin rougit et dissimula prestement sa bouteille sous sa bougrine.

— Bonjour, m’sieu Zéphirin, dit-elle.

La mariée l’avait bien vu rougir, mais elle mit cela sur le compte de l’émotion.

— Bonjour, mamzelle, pardonnez, j’veux dire madame. Vous avez là un ragoût qui sent bougrement bon.

— Pas vrai ? vous y goûterez.

— Ben des rémerciements.

On appelait Marie Calumet dans la pièce voisine.

Zéphirin ne perdit pas de temps. Il versa le contenu de l’infusion dans la marmite, replaça le couvercle, et se sauva dans la cour en évitant toute rencontre importune.

— À c’t’ heure, dit-il, si vous creyez, vous autres, que j’men vas manger de c’te cochonnerie-là…

À cinq heures, les invités commencèrent à arriver.

D’abord, monsieur le maire avec son nez en saxophone, ses cheveux jaunes collés aux tempes, son crâne luisant, et sa redingote verte et lustrée qui lui pétait sur le ventre. À son bras était accrochée madame la mairesse, grassouillette, femme très dévote, égrenant tantôt des chapelets, tantôt des commérages.

On vit ensuite entrer successivement : le notaire, asthmatique, raide dans son faux-col, dont les pointes lui montaient par-dessus les oreilles ; le médecin qui ne portait jamais de bretelles et ne pouvait terminer une phrase sans remonter son pantalon ; les marguilliers tous bouffis de leur dignité ; le forgeron à la carrure imposante ; le marchand, sec et jaune comme un parchemin et qui disait toujours : « tu sais ben… tu sais ben… » ; le rentier qui crachait dans le visage de ses interlocuteurs en parlant ; et que d’autres ! tous accompagnée de leurs épouses, rondes, plates, rouges, fanées.

Ah ! j’oubliais le fils du forgeron, Gustave. Depuis une demi-heure au moins, il était en tête-à-tête avec Suzon, sur un sofa poussé le long du mur, derrière la porte du salon.

L’herbe tendre,… l’occasion,… enfin, que sais-je, l’amour aidant, le jeune homme n’y tint plus. Il poigna Suzon à pleines mains en l’embrassant.

— Tu m’fais mal ! dit-elle, tout bas, en lui rendant son baiser.

Gustave s’échauffait. Il devenait téméraire et il fallait… lorsque le curé Lefranc, qui avait accepté l’invitation de son ami, parut dans la pièce. C’est qu’il avait un flair de chien de chasse le curé Lefranc.

— Où ai-je mis mon bréviaire ? où ai-je donc mis mon bréviaire ?

Puis tournant tout à coup la tête :

— Oh !

— Ah !

— Oh !

— Ne vous gênez pas mes amis, ne vous gênez pas. Il faut que jeunesse se passe. Ma belle, ajouta-t-il, il vaut mieux pour vous que ce soit moi, plutôt que monsieur votre oncle, qui vous déniche dans ce coin. Sans cela… Allons ! pas d’imprudences et soyez sages.

Et le curé Lefranc, obsédé par un soupçon de dentelle, sortit de la pièce en reportant ses souvenirs à trente ans en arrière.

Enfin, on pria les convives de passer dans la salle à manger et de vouloir bien se mettre à table.

Un bruit assourdissant de chaises, couteaux, fourchettes, cuillers, assiettes s’ensuivit.

Le curé Flavel prit place à un bout de la table. À droite, s’assit la mariée, vêtue d’une robe en cachemire bleu ciel, garnie de satin crême ; à gauche le marié, suffoquant dans la redingote étriquée que lui avait léguée, par testament, son père moins obèse que son héritier.

Celui-ci, transporté du coup au quinzième ciel, avait la tête à l’envers. Il riait, il avait envie de pleurer.

— Ah ! m’sieu le curé, disait-il, en se penchant vers lui, ah ! m’sieu le curé !…

Marie Calumet, elle, était plus calme. Elle baissait pudiquement les yeux. Ça ne lui revenait pas de se faire appeler madame Narcisse Boisvert. Elle n’était pas loin de croire qu’elle faisait un bête de rêve, et que, le lendemain, elle se réveillerait Marie Calumet comme par devant.

Et même qui le croirait ? Pour être bien sûre qu’elle était éveillée, elle se pinça en bas du genou.

Le curé Lefranc présidait à l’autre bout de la table. Si l’on avait regardé sous la nappe, on aurait constaté que c’était sur la table de cuisine qu’il mangeait, le curé Lefranc. Celle de la salle à manger n’aurait pu suffire pour tout ce monde-là.

— Ousqu’est don Zéphirin ? fit observer le curé, qui ne s’était pas encore aperçu de l’absence de son bedeau.

— C’est pourtant ben vrai, appuyèrent les invités, ousqu’est don Zéphirin ?

— Faut pas s’en occuper, expliqua Suzon, en servant la soupe aux choux. C’est un jaloux qu’a attrapé la pelle.

L’explication parut très naturelle, et l’on ne pensa plus à Zéphirin.

Celui-ci, cependant, blotti derrière la sacristie, à quelques verges du cimetière, avait les yeux rivés sur toutes les issues du presbytère.

Le bedeau devait tenir à sa vengeance, car il avait une peur formidable des morts. Rien qu’à se voir là, si près des tombes, seul et dans l’obscurité, il en avait le sang glacé. Et puis, il faisait un froid et un vent !

Dans le presbytère au contraire, il faisait chaud et l’on se bourrait.

— Voyons, Suzon, dit le curé, après qu’on eût happé la soupe aux choux, dis ce que t’as à nous donner à manger, à soir ?

Suzon, comme on le voit, avait été bombardée maitresse d’hôtel. Elle avait demandé l’aide de deux voisines. Marie Calumet eut bien désiré servir elle-même ce repas de noces, mais on lui fit comprendre, quoique difficilement, que ce n’eût pas été convenable.

Suzon prenant sa fonction au sérieux, répondit :

— Eh ben, m’sieu le curé, on a, à part de ce que vous avez mangé, du ragoût de pattes de cochon avec des boulettes, des tourquières, du lard chaud, du lard froid, un roast beef, un p’tit cochon de lait, de la gourgane, des guertons, des galettes de sarrazin, du dinde avec du fort, des pâtés au poulet, des prâlines, des beignes, du blanc-mange, des crackers, de la custard, des grands-pères, des nourolles, de la compote aux citrouilles, de la crême, des confitures aux fraises, de la gelée aux pommes, du nananne, du café d’orge, du vin de rhubarbe, du pain d’épice, et ben d’autres choses itout.

— Hein ! fit le curé, fier de sa nièce, en a-t-elle une mémoire de singe, c’t’ enfant-là ?

La nièce du curé, les joues en feu, éblouissante, fit le tour de la table pour enlever les assiettes à soupe. Comme elle se penchait près du curé Lefranc, celui-ci succomba à la tentation. Il avait déjà trop résisté.

Laissant tomber par terre son couteau, il se baissa aussitôt pour le ramasser, mais en même temps il saisit un mollet de la jeune fille, avec la ténacité d’un boule-dogue qui ne lâche pas.

Pleine de déférence pour un curé Suzon ne protesta pas. Et du reste, le curé Lefranc dit Leblanc était encore fort bel homme. Il ajouta avec un clignement d’yeux :

— Quand tu te confesseras à moi, Suzon, je t’imposerai une pénitence pour t’être laissée… tu sais, sur le sofa…

Lorsque l’on servit le ragoût de pattes de cochon à la sauce noire, ce bon plat succulent, appétissant, bien épicé, ce fut une exclamation générale.

— J’men vas en manger, dit le maire, en se pourléchant, c’est mon mets favori.

— Et moi donc ! surenchérit le notaire. J’vous ai une fringale…

— À qui le dites-vous ? repartit le docteur.

— C’est vous qui l’avez dressé, mademoiselle, pardon madame Boisvert.

— Oué, m’sieu le docteur.

— Alors, il doit être excellent, n’est-ce pas notaire ?

— Sans doute ! sans doute !

Tous en mangèrent, tant que Marie Calumet se penchant vers sa voisine lui dit à l’oreille :

— Si v’nait qu’à v’nir ben des cochons comme ça on s’rait betôt rendu à la poche.

Avant que l’on passât au dessert, le maire, sur l’invitation de monsieur le curé, se leva pour proposer la santé des nouveaux mariés.

Le maire de Saint-Ildefonse avait la manie des discours. Ce soir-là encore, avant le souper, il avait pris le curé Flavel à part et lui avait dit :

— Un p’tit mot, m’sieu le curé : j’voudrais ben que vous me prieriez de proposer la santé des nouveaux mariés. J’me ferai prier un peu pour la forme, mais vous aurez la bonté d’insister.

Comme de fait. Au moment propice, le curé Flavel se leva.

— M’sieu le maire voudrait-il proposer la santé des mariés ?

Le maire parut surpris, désespéré.

— Ah non ! dit-il, j’peux pas, j’peux vraiment pas.

— Allons ! allons ! m’sieu le maire, insista le curé, faites-vous pas prier, surtout en ce jour exceptionnel.

— M’sieu le maire ! m’sieu le maire ! m’sieu le maire ! hurlèrent en chœur tous les convives.

— Eh ben ! pisqu’il le faut !

Il commença :

« Messieurs les curés, madame la mariée, monsieur le marié et toute la compagnie. »

Le forgeron continuant de manger, sa femme l’en prévint discrètement en le poussant du coude.

« Je ne m’attendais pas en cette circonstance solennelle de… de… de…

Le maire ne put poursuivre. Entre deux bégaiements, il blêmit, la sueur moita son front, un frisson soudain mordit son échine, une crampe atroce lui coupa le ventre en deux.

Toute la noce de s’écrier avec sollicitude :

— Qu’ost-ce que vous avez, m’sieu le maire, qu’ost-ce que vous avez ? Êtes-vous malade ?

— Ou… é… finit-il par avouer. Par… ar… donnez.

Et par un héroïsme de dignité pour le haut poste social qu’il occupait, le maire traversa la salle d’un pas lent. Mais à peine eut-il franchi le seuil, qu’il prit ses jambes à son cou, se dirigeant en droite ligne vers le chalet de nécessité.

Le bedeau, au guet, vit la silhouette du maire se détacher de la réverbération d’or rouge, dans l’entrebâillement de la porte de la cuisine.

Il pensa :

— Bon ! en v’là un… Les aut’ tarderont pas…

Ils ne tardèrent pas, en effet. Deux minutés plus tard, monsieur le curé Flavel arrivait au pas gymnastique, aux lieux d’aisances. Il voulut ouvrir la porte.

— Une minute, si vous plaît ! gémit une voix de l’intérieur.

Une minute, c’était trop pour le bon curé. Il s’accroupit prés du chalet.

Revenons dans la salle à manger. Le notaire à la fringale fit une grimace épouvantable. Les nerfs de son masque labouré de rides se tordirent en tous sens. Il ne put avaler la gorgée de café qu’il avait dans la bouche et en inonda son assiette pleine jusqu’au bord de tourquière. Suivit un craquement


Des réjouissances profanes remuaient le recueillement de ces saints lieux…

sinistre. La charpente vermoulue de Maître Ménard en fut ébranlée.

— Pouah ! firent ses voisins de table, en se pinçant les narines.

— Ah ! m’sieu le notaire !

— Eh bien ! oui, ça y est, avoua celui-ci en se levant piteusement. Ça arrive dans les meilleures familles. Il ne me reste plus qu’à aller me nettoyer.

Il prit son haut de forme à longs poils, et sortit, les jambes écartées.

— Seulement, ajouta-t-il, avant de disparaître dans la noirceur de la route, ça m’a tout l’air comme si vous étiez tous atteints. Je vous conseillerais donc de ne pas perdre de temps et de déménager avant que ça vous attrape.

Maintenant, la porte de la cuisine ne se fermait plus.

Et, dans le noir indécis de ce soir d’octobre, on vit une procession d’étranges fantômes prenant, en hâte, la forme de chiens de fusil, le long des clôtures, tout près de la laiterie, derrière l’écurie et dans le fond du fossé, où Narcisse avait roulé, un matin, dans sa lutte contre le taureau.

Courbées derrière un énorme chêne, deux des victimes de la vengeance du bedeau se lamentaient à voix basse.

— Ah ! Narcisse !…

— Quoi Marie ?

— Ah ! Ah ! oh ! j’sus… malade… j’sus ben malade…

Oh !…

— Pauv’ Marie !

Et Narcisse, tourmenté lui-même par des coliques déchirantes, oubliait ses souffrances pour ne penser qu’à celle qu’il avait juré, le matin même, au pied de l’autel, de protéger jusqu’à son dernier soupir.

— Si j’pouvais arrêter ça, ma chère, ma pauv’ femme, mais qu’ost-ce que tu veux que j’y fasse ?

— Oh ! encore… encore… Quand est-ce que ça va finir, bonne Sainte Anne ?… J’sus fourbue… J’me sens des crampes dans les jarrets…

Aie !… Aie !…

Pourquoi que j’ai mangé de c’sapré fricot ?

— Es-tu ben sûr qu’c’est le fricot, Marie ?

— Ah oué, j’en suis… V’là qu’ça part encore…

Écoute, Narcisse, j’me meurs !…

— Si c’est le ragoût, Marie, c’est que tu l’auras trop ben épicé…

— Oh ! j’sais pas… Aie !… Aie !… C’est sensible… J’ai mal aux reins…

Si j’en r’viens, j’te promets que j’en mangerai pu, non jamais… Ça m’échauffe…

Oh ! mon ventre !… mon ventre !… J’me meurs !… j’me meurs !…

Narcisse, j’pense que tu vas-t-être obligé d’aller chercher m’sieu le curé…

Narcisse était alarmé.

Vraiment, sa femme était-elle donc si mal ?

— Bon ! v’là que ça m’repoigne, moé itout, murmura Narcisse en se mettant en deux, aux côtés de Marie Calumet.

Mais le mouvement avait été trop brusque. Cédant sous le choc, madame Boisvert glissa dans la flaque fumante et fétide.

— I manquait pu ainque ça !… Me v’là ben équipée à c’t’ heure… Ben sûr que c’est une punition du Ciel pour mes péchés…

Et Marie Calumet se rappela avec amertume ses distractions et son ballon.

— J’sus toute beurrée… J’en ai par-dessus la croupière et j’cré ben que j’en ai jusques dans la fossette du cou…

La lune s’était voilée de dégoût.

À voir ainsi sa femme toute maculée, Narcisse se désespérait. Il lui dit :

— Tu peux pas rester dans c’t’état-là. I faut aller à la rivière pour faire partir toute c’te saloperie-là.

Et Marie Calumet, affaiblie par la somme de travail qu’elle venait d’exécuter, se leva en geignant et s’appuya sur le bras de son mari.

Le couple marcha un arpent, puis disparut dans la lisière de forêt et fut sur la grève. Tous deux avaient plusieurs fois retourné la tête pour s’assurer que personne ne les observait. Personne.

Passant à travers un nuage de suie, la large assiette safranée, qui se balançait dans l’indigo du ciel, apparut dans toute sa splendeur, cristallisant les caresses de la vague sur les galets de la rive.

Narcisse demanda :

— Ousqu’on va se met’ Marie. Car tu sais, faut pas s’faire attraper ?

— J’men vas m’laver toute seule. Tu t’imagines pas qu’ tu vas…

— C’est à creire. Pisqu’on est marié. J’peux ben… Tiens ! à l’ombre des bouleaux, icitte ; i a pas un créquien pour nous dénicher…

— Ah ! non ! par exemple… t’es pas pour faire le cochon, hein !…

— Mais écoute don, Marie, pisque t’es ma femme et que j’sus ton mari, j’ai ben l’droit de…

— Encore si j’étais propre, j’dis pas…

— Ben oué… mais c’est justement à cause que t’es pas propre que…

Bref, Marie Calumet se laissa séduire, et Narcisse commença sa délicate opération.

Premier sacrifice de sa vie, matrimoniale l’homme engagé du curé mit sa belle chemise en pièces pour en faire des torchons.

Sa femme s’allongea sur le sable en tournant le dos aux étoiles, qui semblaient se faire des clins d’yeux.

La froidure automnale baisotait brutalement les chairs pouacres de la mariée.

— I fait fret ! fit-elle remarquer en claquant des dents.

Cette plainte alla droit au cœur de Narcisse.

Et il frotta, il frotta jusqu’à ce que la peau eut repris son éclat d’avant les noces.

Toute sa chemise y passa.

Et lorsque Marie Calumet se fut relevée, honteuse comme après la première faute :

— Allons nous coucher, dit Narcisse, en l’embrassant gloutonnement.