Marie la Lorraine

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Feuilleton de la République française (p. 1-121).

Feuilleton de la République française
du 9 septembre 1874



(1)

MARIE LA LORRAINE


NOUVELLE

CHAPITRE Ier

LES CHAZELLES

Qui passait sur la route de Metz à Saint-Avold, trois ou quatre kilomètres après le village de Fouligny, ne pouvait s’empêcher de remarquer à gauche, près d’un bois de chênes, la jolie ferme du Bourny.

Elle n’était pas bien grande, dix-huit à vingt hectares au plus ; mais vous n’y auriez pas vu large comme la main de terrain en friche ; tout en plein rapport, tant la terre à froment que le coteau planté de jeunes vignes, des prés bien arrosés, un petit bois propre et bien taillé, des clôtures soignées et la maison blanche au dehors comme une jatte de lait, entourée de verdure comme un nid d’oiseau, d’où, pareillement, on n’entendait sortir, en l’approchant, que des chants de bonne humeur, des voix claires et vives, et les graves mugissements de bœufs bien nourris ; au lieu de ces jurements et de ces glapissements qui s’élèvent trop souvent des pauvres demeures humaines, quand mari, femme et enfants, maîtres et domestiques font ménage comme chiens et chats.

Je ne sais à qui j’ai entendu dire que les abeilles portent bonheur et qu’une belle rangée de ruches marque une maison bien soignée ; toujours est-il que dans le jardin du Bourny se voyaient une douzaine de ces petits toits coiffés de paille, autour desquels bourdonnaient, allaient et venaient, rentraient et sortaient les bonnes mouches à miel, avec l’activité joyeuse d’un peuple qui fait ses affaires. Les ruches étaient posées sur de belles pierres blanches ; on n’y voyait point d’herbes ni de broussailles qui passent loger les mauvaises engeances, et le mur en arrière, exposé au midi, était garni d’abricotiers et pêchers, justement en fleurs au moment dont je vous parle, c’est-à-dire au printemps de 1870. Les abeilles n’allaient pas loin pour trouver pâture ; car les arbres fruitiers, à quenouilles ou en plein vent, ne manquaient pas dans le reste du jardin, et l’on y voyait aussi, le long de la principale allée, deux plates-bandes de fleurs : narcisses, jonquilles et jacinthes, qui donnaient fort à parier que la maison n’était pas sans quelque jeune fille, amoureuse de fleurs en attendant mieux.

Disons tout de suite que le pari eût été gagné. Mais, avant de faire connaissance avec les enfants, il est bon de parler du père : Mathurin Chazelles était connu dans la commune de Fouligny pour un des meilleurs cultivateurs, s’il n’était même le premier. Pourtant, dans sa jeunesse, il n’avait été que simple journalier, sans plus d’instruction que les autres, et ses parents ne lui avaient fourni pour toute fortune que des bras nerveux, un grand courage, un bon jugement et l’honnêteté. Cette fortune-là en vaut bien une autre ; Mathurin Chazelles l’avait fait voir.

De 14 à 25 ans, il avait travaillé dans les fermes, gagnant des gages de plus en plus forts, et bien traité de ses maîtres, parce qu’il était bon travailleur. Déjà, tout en aidant ses parents, il avait mis de côté quelques écus, lorsqu’il devint amoureux d’une jeune fille de Fouligny qui était orpheline et possédait de l’héritage de ses père et mère 5 à 6,000 francs. Mathurin n’osait pas trop lui parler, car elle ne manquait pas de galants plus riches que lui ; mais ce fut lui qu’elle aima et, malgré tout ce qu’on put dire pour l’en empêcher, elle voulut être sa femme.

Il n’y eut jamais de meilleur ménage, car ils étaient honnêtes tous les deux et s’aimaient beaucoup. Grâce à l’avoir de sa femme, Chazelles put prendre à ferme le Bourny, qui ne valait pas dans ce temps-là, soit vingt-sept à vingt-huit ans auparavant, beaucoup plus de la moitié de ce qu’il était arrivé à valoir en 1870 ; le fermage n’était donc pas fort ; Chazelles l’eut pour neuf ans et s’y mit à l’œuvre de tout son cœur, afin d’en tirer sa vie et celle des siens, et, s’il se pouvait, davantage. Il lui poussait, outre les récoltes, un enfant tous les deux ans ; heureusement les récoltes allaient plus vite. Et promptement, entre ses mains, elles devinrent meilleures qu’auparavant.

C’est que Mathurin Chazelles avait les deux qualités nécessaires au cultivateur : un grand amour du travail et le savoir-faire. Sans avoir étudié, il n’était point sot, et avait appris tout seul bien des choses. Car ce n’est le tout que d’étudier, comme ce n’est le tout que d’ensemencer : encore faut-il que la graine soit bonne et le terrain bon ; on voit plus d’un sot qui est allé non-seulement à l’école, mais au collége ; tandis qu’il y a des gens qui savent à peine et n’en sont pas moins pleins d’idées et de bon sens. Les deux ensemble seraient le mieux, c’est-à-dire la bonne instruction et l’intelligence naturelle ; mais le monde va comme il peut, non comme il devrait aller. Il faudrait de meilleures écoles et en plus grand nombre ; il faudrait aussi plus de loisir aux gens de travail ; mais, au train des choses, il ne parait pas que ceux qui gouvernent soient pressés de voir tous les citoyens capables de juger de ce qui se fait, et de s’entendre aux affaires publiques. Passons là-dessus ; nous verrons tout à l’heure où cela mène.

Mathurin donc savait prendre le mieux où il le trouvait, sans trop courir au nouveau ni tenir à la routine ; il observait tout bonnement les choses et leurs résultats. Pour aller voir telle culture dont on parlait, telles étables bien tenues, tels procédés de fabrication, etc., il fit souvent plus d’un voyage dans ses alentours ; tâchant ensuite, selon ses moyens, de faire chez lui ce qu’il avait trouvé de bon chez les autres. Pour lui, il n’avait point d’argent à mettre en constructions ni en achats d’instruments. Seulement, le dicton anglais : Le temps est de l’argent, était du français pour lui ; et cette sorte d’argent-là il l’employait si bien sans en rien perdre, que petit à petit tout prit une bonne tournure autour de lui et alla de mieux en mieux. Ses bœufs, ses vaches, ses moutons, et ses porcs aussi, avaient des étables propres à faire plaisir ; car il avait coutume de dire : La propreté, c’est la santé du bétail ! comme des humains. Il ne ménageait point non plus le fourrage à ses bêtes, disant : Ce qu’on leur donne en foin, elles le rendent en graisse ou en travail ; c’est comme l’engrais pour la terre : plus on donne, plus on reçoit.

C’est le tas de fumier de Mathurin Chazelles qui, par rapport à l’étendue de ses terres, était le plus gros de la commune et le mieux entretenu. Il l’avait placé un peu à distance de la maison, sur une aire bien battue, enduite de terre glaise, et sous un gros châtaignier qui lui faisait en été une ombre épaisse ; car ou sait que le soleil n’est pas dégoûté d’en pomper les sucs, au grand dommage des terres, qui n’en reçoivent ainsi que la carcasse ; comme, sans comparaison, serait un poulet brûlé dont il ne reste plus que les os et la peau, le feu ayant desséché le reste. Et non-seulement le fermier du Bourny avait soin de mettre son fumier à l’ombre, mais encore de l’arroser avec le purin, pour lequel il avait préparé une fosse à côté, maçonnée de chaux hydraulique, et toujours couverte.

Le Bourny était à près de trois kilomètres d’une rivière qui s’appelle la Nied, mais pas moins l’eau n’y manquait pas. Dans la cour, une fontaine coulait à plein goulot et un peu derrière la maison, le terrain s’en allait en pente jusqu’à des prés bas où il y avait deux sources, dont le ruisseau, pas bien gros, mais toujours cheminant, petit à petit arrivait jusqu’à la Nied, et cela tenait plutôt au défaut de pente si ce ruisseau n’était pas plus fort et plus rapide ; car les prés étaient pleins de joncs, et l’on enfonçait en plusieurs endroits comme dans un marécage. Bien d’autres se seraient lamentés de cela sans y toucher : Mathurin Chazelles fit autrement ; il creusa tout au travers de ces prés un grand nombre de fossés, qu’il remplit de gros cailloux et ensuite recouvrit de terre et de gazon. L’eau s’égouttait là-dedans comme il faut, et les prés se trouvèrent ainsi drainés, sans tuyaux il est vrai ; mais, pour en acheter, il faut de l’argent de poche, et celui-là manquait à Mathurin ; mais non point cet argent que tous les bons travailleurs ont dans les muscles et qui leur coule des mains dans la terre par le manche de la bêche et de la charrue.

Sur ces prés ainsi desséchés, la chaux fit merveille.

Quant à un pré haut qu’il avait, à moitié brûlé et plein de mauvaises herbes, le fermier du Bourny en fit en trois ou quatre ans le plus beau de la commune, tant en y répandant du terreau qu’en y faisant arriver l’écoulement de la fontaine par une grosse rigole, qu’il partagea ensuite en beaucoup de petites, bien pratiquées dans le sens de la pente, tant et si bien qu’au bout de six ans Mathurin Chazelles eut ses étables pleines de beau bétail, sans avoir besoin d’acheter du foin pour le nourrir.

Cependant, il est une pensée qui chagrine le cœur du fermier et retient souvent son courage : c’est de se dire qu’il se tue de travail pour augmenter la valeur du bien des autres, et que lorsque, grâce à des labeurs de 10 ou 20 ans, un domaine vaudra le quart, le tiers de plus, et quelquefois davantage, on se verra remercié de sa peine par une augmentation de fermage, ou bien qu’on sera contraint de céder à un autre les terres qu’on a travaillées avec tant de cœur, et qui vous semblent, non sans raison, être à vous pour une bonne part ; car, outre l’engrais et la semence, on a mis dans ces terres de sa force, de sa vigueur, de son âme, et on y laisse tout cela. Est-ce à dire qu’on soit jaloux du bien d’autrui ? Non pas ; mais il est juste, dans la société où nous sommes et où, si l’on venait à manquer, il ne faudrait point compter sur le voisin ; il est juste et naturel de vouloir garder pour soi ce qui vient de soi, et surtout de ne pas aimer à faire cadeau à de plus riches du fruit de ses sueurs. C’est pour cette raison-là que les bons fermiers sont rares, et qu’on en trouve tant qui ne songent qu’à épuiser les terres au lieu de les améliorer ; les propriétaires n’y perdraient pas, et l’agriculture de la France y gagnerait gros, s’il était convenu qu’à l’entrée et à la sortie des fermiers, les terres seraient estimées, pour — si elles valent davantage — la plus-value être remise au fermier sortant. Et certes ce serait justice.

Quand Mathurin Chazelles, en se promenant le dimanche, ou le soir après l’ouvrage, regardait ses champs bien engraissés et ses beaux prés verts croyant presque, au printemps, entendre pousser l’herbe drue, dans ce petit bruissement qui s’entend le soir en l’absence des autres bruits, ou regardant, — l’été, grésiller au soleil ses blés mûrissants — alors il ressentait une grande joie, un bon orgueil.

ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 10 septembre 1874



(2)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE Ier
LES CHAZELLES
— Suite —

Oui, c’était grâce à lui que la terre était plus riche de ces belles récoltes, et il lui semblait qu’elle était contente de se voir ainsi belle et féconde et qu’elle le remerciait dans son murmure, elle, la bonne nourrice de l’homme qui ne demande qu’à lui donner ses biens. Lui aussi l’aimait d’un grand amour, et il lui venait mille bonnes idées pour l’embellir et la bonifier mieux encore. Tenez, là-bas, sur ce coteau qui ne produit que de l’herbe pour les moutons, une vigne serait si bien et rapporterait de si bonnes vendanges ! Ce chemin, qui écrase les bœufs, soit à la montée soit à la descente, besoin serait d’en abattre la pente, d’en ôter ces rocs maudits qui brisent les roues des charrettes ; on ferait cela petit à petit… l’hiver… et tant d’autres choses !… Mais alors son crève-cœur le prenait en songeant que, dans trois ou quatre ans, il faudrait rendre la ferme au maître. Ce serait donc pour les autres qu’on se serait éreinté !… Laisser tant de choses déjà si bien faites, une maison où il avait été si heureux avec sa bonne femme, où tous ses enfants étaient nés ! et ces prés et ces champs, qui étaient ses enfants aussi !… Ah ! misère, misère !… Non, si ça devait arriver, il semblait à Mathurin que ça lui ôterait le cœur pour le reste de ses jours. Et il en aurait pleuré.

Il n’y tint pas et s’en alla un dimanche trouver son propriétaire, un bourgeois de Fouligny, pour lui proposer de renouveler de suite le bail pour 9 ans de plus, moyennant quoi lui, Mathurin Chazelles, s’engageait à planter sur le coteau une vigne qui augmenterait de beaucoup la valeur du petit domaine, et il continuerait d’améliorer le reste de tout son pouvoir.

Le propriétaire heureusement était un homme de bon sens, qui savait à quel fermier il avait affaire ; il consentit donc à un nouveau bail, toutefois en augmentant un peu le fermage, ce qui n’était pas juste à mon avis.

Néanmoins, Mathurin Chazelles s’y mit désormais de tout son courage, et comme si la terre lui eût appartenu. Il avait maintenant devant lui douze bonnes années, il ne voulait pas penser plus loin ; et, d’ailleurs, pendant tout ce temps, il espérait tirer de ses peines de bons profits. Tout de suite, il se mit à la vigne, et défricha le terrain tant de nuit que de jour, y courant aussitôt qu’il avait un moment entre deux ouvrages. Elle fut plantée l’automne suivant, et trois ans après commença à lui fournir un petit vin ronge excellent, dont il envoya jusqu’à Strasbourg et en Allemagne, et qui lui donna de plus de bonne piquette, outre le tonneau des fêtes et dimanches. En même temps, il avait planté son jardin de poiriers, pommiers, cerisiers, pêchers ; s’en allant le dimanche dans les bois avec ses enfants, dont il prenait souvent le dernier sur ses épaules, tandis que les autres trottaient menu derrière lui, il rapportait de beaux sauvageons qu’il greffait l’année suivante. Tout ça n’était pas sans rude fatigue. Mais, chaque soir, quand Mathurin s’asseyait enfin au foyer parmi les enfants qui venaient entre ses jambes, tandis que sa bonne ménagère tournait encore autour du souper, il se sentait content et quasi reposé de cette pensée : — Bonne journée ! Tant de fait ! — Mais il n’allait point se coucher sans avoir fait la ronde partout et surtout dans les étables, connaissant la négligence des domestiques. Pourtant, il n’en eut guère de mauvais, ne les brutalisant point, et les commandant par l’exemple. La nourriture également était bonne, et maîtresse Chazelles avait la réputation d’être fine cuisinière et de bien soigner son monde.

Certes, cette brave femme était pour beaucoup dans la réussite de leurs affaires. Malgré tous les enfants qu’elle avait, elle ne quittait guère l’ouvrage, se levait matin, se couchait tard, avait l’œil à tout, et faisait de tout, depuis le sarclage jusqu’à la couture. Et cependant, elle n’était point de celles qui prétendent n’avoir pas le temps de laver et débarbouiller leurs marmots : les siens étaient les plus propres qu’on pût voir, et habitués de bonne heure à faire usage de leurs mains. On les voyait, tout petits, déjà trier les semences ; car ce n’était pas Mathurin Chazelles qui eût semé de la nielle avec du froment, ni mis en terre aucun grain ou germe qui ne fût pas des meilleurs.

Il savait qu’il n’était pas perdu, le temps passé à faire ces triages. Mais les petits doigts de la maison en venaient à bout tout seuls, et cela de bon cœur et gaiment ; car, au lieu de les battre ou menacer, leur mère les payait, selon l’ouvrage, en prunes, en cerises séchées au four, ou autres friandises. Et tous ces enfants venaient beaux et de bonne humeur. Elle n’en perdit qu’un, d’un mal de gorge qui faisait grand ravage dans le pays.

Pour la laiterie, elle était maîtresse ; car là, c’est de soin et de propreté qu’il est question avant tout. On courait après son beurre et son fromage sur le marché, et ils se vendaient toujours quelques sous des plus que les autres.

Il y avait dix-neuf ans que maître Chazelles était au Bourny et il commençait à se faire du mauvais sang en pensant aux conditions du bail à renouveler. Bien sûr, on allait vouloir lui faire payer tout ce qu’il avait donné de valeur de plus à la ferme, c’est-à-dire en vérité son propre travail, et il ne trouvait point cela bon. Mais comment faire ? Quitter ? Prendre une autre ferme ? Ce serait toujours la même chose. Et de quitter le Bourny, le cœur lai saignait rien que d’y penser. Il avait peur cependant qu’on lui demandât une trop grosse somme et ne songeait plus à autre chose, quand le propriétaire vint à mourir.

Ce bourgeois n’avait qu’un fils, un mange-tout, qui mit tout de suite les biens en vente. Ah ! c’est pour le coup que maître Chazelles eut la fièvre et que tous les cœurs battirent au Bourny. Si quelqu’un allait acheter avant que Chazelles eût fait ses propositions et qu’elles fussent acceptées !… Oui, Mathurin Chazelles voulait devenir propriétaire de Bourny ! Il avait pour cela 18,000 francs comptant quelque part, et si l’on consentait à se contenter pour le reste d’une hypothèque… Le mange-tout eût mieux aimé tout avoir d’un coup ; mais il ne trouva pas sur-le-champ d’autre acquéreur, et, par intérêt pour lui, le notaire de la famille jugea qu’il valait mieux que le paiement fût à terme, afin qu’il en eût pour plus longtemps ; il favorisa donc Chazelles.

Enfin, l’acte fut passé — depuis le jour de son mariage, Mathurin Chazelles n’avait vu d’aussi beau jour — l’acte fut passé pour la somme de 35,000 fr., dont 18,000 payés comptant et le reste en dix années, de deux en deux ans. Depuis ce temps, les Chazelles étaient chez eux au Bourny et leur activité n’avait été que plus grande encore. Oh ! oui, l’on y travaillait de grand cœur à l’enrichir, à l’embellir, ce cher bien, cette patrie des enfants, qui n’avaient point en d’autre nid, ce prix des sueurs du père et de la mère pendant dix-huit ans ! Maintenant tout était profit ; car les fils, même pendant la moisson, suffisaient à aider le père et les filles, la mère : cinq garçons, dont quatre les aînés de toute la bande, et deux filles. Malheureusement la conscription prit l’aîné, Jacques, à ses vingt ans ; mais les trois autres, bien que jeunes encore, étaient déjà forts et de bon courage, et Annette et Pierre, les plus petits, n’en étaient pas moins déjà de bons bergers.

Le premier paiement fut donc fait au bout de deux ans, sans trop de peine, et l’on recommença d’économiser et de travailler pour le suivant.

C’était une joie que de s’acquitter ainsi !… Non, la peine à présent ne coûtait plus. Chazelles n’était point inquiet : tandis que le domaine suffisait largement à nourrir toute la famille, outre la vente de son vin, il faisait sur le bétail de beaux profits, ayant, outre ses bœufs et ses vaches, deux poulinières et nombre de porcs. De son côté, maîtresse Chazelles élevait beaucoup de volailles et faisait grand profit de sa laiterie.

Au printemps de 1870, il restait peu de temps jusqu’à la dernière échéance, et l’idée de cette délivrance de toute dette, et ce prochain triomphe et bonheur d’avoir enfin le bien tout à soi les remplissaient de joie, surtout le père et la mère. Mathurin Chazelles se croyait bien sûr de l’avenir, et déjà, depuis longtemps, on le voyait marcher majestueusement, les mains derrière le dos ; il prenait des airs de propriétaire. Il faut pardonner cela à la faiblesse humaine. Qui de nous n’en a sa part ?

De fait, c’était un des hommes les plus considérés du pays, car ses voisins n’avaient jamais à s’en plaindre ; et, s’il faisait ses affaires, c’était sans porter nuisance à personne. Il eût même été obligeant ; mais il faut dire qu’il n’en avait guère le temps, étant trop occupé de ses affaires propres.

Au moins pouvait-on espérer qu’il le serait, une fois ses affaires faites, si toutefois il était plus fort que les autres hommes, à qui l’appétit vient en mangeant, et dont l’ambition s’accroit à mesure de la richesse. Depuis dix ans il était conseiller municipal, et souvent on le choisissait comme expert, surtout en fait de bétail, où il se connaissait comme pas un autre. Les bourgeois le saluaient amicalement, et beaucoup le citaient en exemple à leurs métayers ou fermiers, à seule fin de leur prouver qu’il suffit, pour s’enrichir, de bien travailler. Mais ce n’est pas tout, pourtant. Ils oubliaient d’abord que Chazelles avait eu par la dot de sa femme une grosse avance, que bien peu d’autres ont la chance d’avoir ; puis encore cette autre d’un propriétaire bon enfant, qui ne l’avait pas tourmenté et lui avait accordé maintes facilités.

Jérôme, l’aîné des garçons à la maison (car Jacques avait encore dix-huit mois de service à faire), Jérôme avait vingt-cinq ans et laissait se marier avant lui son frère Justin, fiancé depuis longtemps à une fille du voisinage. François, le quatrième, venait d’atteindre sa majorité ; Marie avait dix-neuf ans ; Annette seize, et Pierre dix à peine. On disait des trois derniers, que c’étaient les plus beaux de toute la famille, et qu’il était dommage que maîtresse Chazelles se fut arrêtée en si bon train. Elle ne manquait jamais, à cette occasion, de rappeler la perte du plus beau de tous, disait-elle, et si avisé ! son petit Paul, celui qui venait après Annette, et qui aurait eu treize ans maintenant. Alors, elle portait à ses yeux le coin de son tablier ; car la mort, si puissante qu’elle soit, ne peut arracher les enfants du cœur des mères, et c’est toujours l’absent qui reste le meilleur et le plus chéri. Mais elle n’en était pas moins, la bonne mère Chazelles, heureuse et fière des vivants. Je crois que pas un garçon ne regardait d’un œil plus charmé qu’elle-même ses deux jolies filles, Marie surtout, pour laquelle son cœur était plus ému, parce que celle-là était déjà bonne à marier et ne manquait pas de courtisans. Et le père Chazelles, croyez-vous qu’il fut moins fier de ses enfants que la mère, parce qu’il ne voulait pas en avoir l’air ?

ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 12 septembre 1874



(3)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE II

LE MARCHE DE SAINT-AVOLD

On ne s’avise pas de tout, ou du moins on ne peut faire tout à la fois. J’ai oublié de vous dire en quel endroit de la France était située la ferme du Bourny. Pour qui sait la géographie de son pays, du moment où il est question de Metz, il est clair que notre histoire se passe dans le département de la Moselle, un des départements qui, en 1870, touchaient à l’Allemagne et formaient notre frontière. Et l’un des meilleurs véritablement, bien arrosé, bien boisé, bien cultivé, produisant plus de blé qu’il n’en faut à sa consommation, ayant de bons vignobles, des plantations de houblon, de tabac, produisant par an 25, 000 hectolitres d’huile, et possédant beaucoup de fabriques de différentes industries, ainsi que des forges, des mines de houille, de fer et d’argent. La chaîne des Vosges abrite ce pays du côté de l’ouest, et il est parcouru par beaucoup de rivières, dont la plus forte est la Moselle qui baigne Metz, ancienne capitale du département. Ce n’est pas un pays de grande propriété, où quelques riches possèdent tout et font la loi, mais de propriété divisée, où le paysan possède souvent la terre qu’il cultive. Le bétail n’y est pas gros, mais de bonne venue, et l’agriculture y est en progrès.

C’était donc au marché de Saint-Avold, chef-lieu du canton, que les Chazelles, un matin d’avril, allaient porter leur beurre, leurs œufs et leurs fromages, ainsi qu’un jeune veau, déjà vendu au boucher. Ordinairement, c’était Marie, chargée de la vente du beurre et des fromages, qui partait chaque semaine avec son père dans la carriole, la route étant de plus de trois lieues ; mais, ce jour-là, maîtresse Chazelles avait affaire à Saint-Avold pour des emplettes de printemps, et elle devait y aller aussi. Bien avant le soleil levé, Marie était prête, et vous l’eussiez regardée à plaisir, joliment attifée dans ses habits de dimanche, mais plus joliment par la nature, qui lui avait fait un visage aimable et charmant, sans compter sa jolie taille, fine et pourtant rondelette où il fallait. Bien que levée de si bonne heure, ses beaux yeux noirs n’étaient pas moins grands ni moins éveillés qu’en plein midi, et ses joues n’avaient pas besoin de soleil pour être plus vives et plus fraîches que des pêches mûres. Ses deux paniers couverts de linge blanc étaient posés tout prêts sur la table, et l’impatience de partir lui donnait un petit air décidé, vaillant, qui lui allait à ravir. La maitresse Chazelles, prête elle aussi, mais trouvant toujours quelque chose à ranger ou à préparer avant son départ, allait et venait. À ce moment le père entra en blouse de voyage, le fouet à la main :

— C’est embêtant ! dit-il ; la Grise boîte ; je ne sais pas ce qu’elle a, et ça ne parait pas grand’chose ; mais, toutefois, pas moyen de la mettre à la carriole, et force est bien de prendre la Rouge ; nous irons plus doucement. Seulement, puisque tu as affaire au marché, femme, tu vendras bien aussi le beurre et les œufs, et Marie restera à la maison, parce qu’à trois nous pèserions trop.

Sur ces mots, la figure de Marie changea tout à coup, à la manière dont le temps s’obscurcit quand un nuage passe sur le soleil, et, tournant la tête vers son père :

— Moi, je n’irais pas ? dit-elle avec un air de grande surprise et de grand chagrin.

— Pour une fois, tu n’en mourras pas, j’imagine, répondit Chazelles.

— Mais j’ai affaire, moi aussi ! s’écria la jeune fille, je veux changer le fil que j’ai acheté l’autre jour ; ensuite… il y a des pratiques à qui j’ai promis et… maman ne les connaît pas toutes… et puis…

— Tu as l’air de chercher des raisons, je vois bien que ça t’ennuie de rester. Mais il faut se faire une raison.

Il sortait quand Marie s’écria :

— Eh bien, j’irai de mon pied, moi, je ne demande pas mieux ; j’irai avec la voisine Galey, qui y va aussi, et je vais lui dire…

Doucement, doucement, dit en l’arrêtant près de la porte maitre Chazelles. Tudieu ! comme nous allons vite ! Qu’est-ce qu’il y a donc, que tu ne puisses pas te passer d’un seul marché. Je te croyais plus raisonnable. Fiche-moi la paix !

Il sortit alors, et Marie se mit à fondre en larmes.

Pendant tout ce temps, la mère était restée sans rien dire ; mais elle regardait sa fille d’un air tout contrarié de la voir chagrinée. Voyant pleurer sa Marie :

— Eh ! bon Dieu ! dit-elle en s’approchant, c’est vrai ce que dit ton père, que tu n’es pas raisonnable. Qu’est-ce que tu as ? Car tu n’es pas comme ça d’ordinaire. Pourquoi que tu tiens tant à aller à ce marché ? C’est beau, va, une fille de ton âge, de pleurer comme ça, parce que les choses ne vont pas à sa volonté !

Elle avait l’air de gronder, mais il n’était pas difficile de voir que l’ennui de sa fille était le sien, et Marie n’était pas sans le comprendre. Aussi se plaignait-elle au lieu de s’excuser, et elle continua de pleurer, disant que le père n’avait point souci de la contrarier ; que, s’il lui avait dit ça plus tôt, ça ne lui aurait rien fait alors, oh ! mon Dieu, rien ! mais qu’à présent elle ne voulait pas s’être habillée pour rien, qu’elle voulait aider sa mère à faire les emplettes et donner son avis, et une foule d’autres raisons qui, à dire le vrai, n’étaient pas grosses ; mais bien l’étaient les larmes de la fillette, coulant sur ses belles joues rondes avec une abondance que c’était pitié. Tant que la mère n’y tint plus et dit :

— Allons, je vas parler à ton père. Tais-toi donc, vilaine petite ! Et, bientôt après, elle rentrait, disant :

— Dépêche-toi. Nous allons partir devant, et nous descendrons aux montées, Elles partirent en hâte en effet, pendant que le père Chazelles, haussant les épaules et un peu grognon, attelait la Rouge, une poulinière déjà ronde, qu’il craignait grandement de fatiguer, car elle lui avait déjà fait deux beaux poulains, vendus un bon prix. Ensuite, il arrangea le veau, jambes liées au fond de la carriole, chargea les paniers, monta et fit claquer son fouet, mais sans toucher à sa bête, et partit au petit trot sur le chemin bien entretenu qui menait à la route, pendant que de l’étable s’élevaient de longs mugissements plaintifs, ceux de la vache à qui l’on venait d’enlever son nourrisson.

Pendant plus d’un quart d’heure, le père Chazelles trotta sans apercevoir sa femme et sa fille ; la route faisait plus d’un coude, et elles avaient pris par les champs. Il commençait à s’en inquiéter, quand il les vit enfin qui marchaient d’un grand pas, l’une à côté de l’autre. Au bruit de la carriole, Marie tourna la tête et se mit à marcher encore plus vite, laissant en arrière sa mère, qui finit par s’arrêter et attendre. Quand maitre Chazelles arrêta la Rouge pour faire monter sa femme, on voyait Marie déjà à l’autre bout de la route, loin, loin, et marchant toujours.

— M’est avis, dit-il, que ta fille est folle aujourd’hui.

— C’est qu’elle a été toute chagrinée que tu aies voulu la laisser à la maison, répondit la mère, et elle fait le plus de chemin qu’elle peut. Tant vite m’a-t-elle menée que le souffle me manquait.

— Tu as toujours gâté tes enfants, reprit le père.

— Là ! là ! on ne gagne rien à les tourmenter, et tu vois bien qu’ils ne valent pas moins que les autres. Pour Marie, c’est une passée ; car de coutume elle veut ce qui fait plaisir aux autres ; mais elle est toute assotée depuis quelque temps.

— Hum ! fit maître Chazelles ; quand les filles changent d’humeur, c’est, dit-on, qu’il y a de l’amour sous jeu.

— Oh ! ça serait-il vrai ? dit la mère avec un peu de surprise.

Et, réfléchissant :

— Pourtant, je ne vois pas qui elle aurait en tête.

Et pourquoi pas Marcelin Varuaud, dit-il avec un sourire de complaisance.

— Non ! je ne crois pas !

— Ça serait-il donc Bruckner ? Non ; elle n’aime pas tant les Allemands. Dame… à moins que ça ne soit Louis Brésy ?

Le père fronça le sourcil :

— Louis Brésy ne me convient pas, dit-il ; je n’aime pas à le voir rôder autour de Marie, et je le lui ai déjà fait entendre : s’il revient, je pourrai lui faire un mauvais compliment.

— Et pourquoi ça ? Pourtant, c’est un honnête et gentil garçon. Il me plairait bien, à moi.

ANDRÉ LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 13 septembre 1874



(4)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

LE MARCHÉ DE SAINT-AVOLD
Suite —


Le père Chazelles prit un air de mauvaise humeur et donna sans y penser un coup de fouet à la Rouge, qui se prit à trotter plus fort.

— Voilà bien les femmes ! dit-il, toujours contrariantes… Louis Brésy est un honnête gars et de bonne famille, j’en tombe d’accord ; mais c’est un de ceux qui ont la tête tournée du côté des nouvelles idées. Il se mêle de politique, et il n’aime pas l’empereur. On dit même qu’il est républicain. Je ne veux pas de ça dans ma famille ! D’ailleurs, nous n’avons qu’une chose à faire, nous autres : c’est de bien labourer nos champs et de bien faire nos affaires, en laissant au gouvernement, qui s’y entend mieux que nous, le soin de la politique. Chacun son métier.

Maîtresse Chazelles ne répondit pas, soit qu’elle n’eût rien à dire à cette opinion, et je crois qu’elle n’y pensait guère, soit qu’elle ne voulût pas entêter son mari à propos de Louis Brésy, ne sachant si sa fille le voulait ou non.

Grâce au coup de fouet donné à la Rouge, on s’était bien rapproché de Marie ; mais elle aussi trottait, de son pas leste, et il fallut l’appeler et se fâcher pour la faire monter ; car elle disait qu’elle irait bien ainsi jusqu’à Saint-Avold. Elle n’en avait pas moins les joues échauffées et le souffle haletant, et sa mère lui mit un mouchoir autour du cou de peur qu’elle ne prît mal, sans trop s’émouvoir des jurements, pourtant d’assez bon aloi, du père impatient.

À Saint-Avold, on se sépara, Marie allant au marché du beurre, et le père et la mère chacun à ses affaires.

Mais, quand maître Chazelles eut livré son veau au boucher et reçu l’argent, qu’il eut donné un coup d’œil à la halle aux grains et bu un coup avec l’Allemand Bruckner, pas long — car il n’était pas de ceux qui traînent dans les cabarets — une idée lui vint qui le poussa du côté du marché au beurre, vers l’endroit où Marie se tenait d’ordinaire, c’est-à-dire devant le café de la Pomme d’Adam. Ce qu’il vit là était plus qu’il ne pensait. Il vit Louis Brésy debout à la porte du café, en manière d’un habitué de l’endroit, car il avait sa chope de bière toute pleine sur une petite table à côté de lui ; mais il ne semblait point y songer et il causait avec Marie, qui lui répondait. Ils avaient tous les deux leur coup de soleil sur la figure et leurs regards étaient si doux et si brillants qu’il aurait fallu ne rien entendre aux choses de ce monde pour ne pas se dire tout de suite :

— En voilà, deux amoureux !

Il est vrai qu’on ne se gênait pas à côté d’eux d’en faire la remarque ; mais ils n’avaient le temps d’en rien voir ; on ne faisait d’ailleurs que sourire, en se les montrant du coin de l’œil, et de fait il eut fallu être de méchante humeur pour y trouver à redire. C’était bien le plus joli couple qu’on put voir. Louis Brésy était un grand gars de vingt-trois à vingt-cinq ans, de figure avenante et douce, avec des cheveux noirs, et l’air plein d’esprit. Ils n’avaient mal choisi ni l’un ni l’autre.

Malheureusement, le père Chazelles n’était pas de cet avis ; aussi fronça-t-il le sourcil bien fort, et, passant entre le rang des marchandes, il dit à sa fille d’un ton dur :

— Peut-être que tu as trop affaire, Marie ; je vais dire à ta mère de venir t’aider.

La pauvre petite devint rouge et fut tant saisie de voir là tout à coup son père, qu’elle croyait bien loin, qu’elle ne trouva mot à lui répondre. Louis Brésy salua Chazelles, mais celui-ci ne lui donna pas même un regard.

Quand, le soir, ils revinrent dans la carriole, Marie était songeuse et le père ne disait mot.

— N’es-tu point content de tes affaires ? demanda maîtresse Chazelles à son mari.

— Si, dit-il ; pour tout ce que j’ai fait, ça va bien.

Et il n’en dit pas davantage, lui qui, d’ordinaire, les soirs de foire et de marché, en s’en revenant, était volontiers jaseur.

— Qu’est-ce qu’ils ont tous deux ? se demandait la mère.

Elle ne fut pas longtemps à l’apprendre, le soir, dès qu’ils furent seuls, elle et son homme :

— Fais attention à ta fille, lui dit-il, parce que ça ira mal entre nous si ça continue. Et, pour commencer, je ne veux plus qu’elle aille au marché. C’est Annette qui ira la prochaine fois à sa place ; car je ne veux pas de Louis Brésy pour gendre. Qu’on retienne bien ça !

Maitresse Chazelles resta un moment sans répondre ; c’était une femme patiente et de réflexion ; puis elle dit :

— Tu sais, Mathurin, que les bons ménages ne sont point communs : pourtant, c’est une chose bien triste de passer toute sa vie ensemble, quand on n’est pas d’accord et qu’on ne s’aime point. Or, m’est avis que, si on ne réussit pas mieux, c’est que peut-être trop de gens y mettent la main ; car chacun seul, dans cette affaire, sent ce qui le touche et sait bien ce qu’il lui faut. Pour cette raison, je voudrais laisser nos enfants se marier à leur idée. Au moins, n’auraient-ils pas de reproches à nous faire, et nous pourrions toujours leur donner de bons conseils.

— Je te croyais plus de bon sens, Nanette, dit-il d’un ton fâché. Oui, ça serait beau de laisser les enfants, eux qui n’ont pas d’expérience ni de réflexion, faire toutes les sottises qu’il leur plairait, et précisément dans le mariage, qui est une chose qu’on ne peut pas recommencer ! Les pères sont pour diriger les enfants, et je ne laisserai point ma fille se mal marier.

— Moi aussi, je tâcherais de l’en empêcher, reprit la mère, si je croyais qu’elle eut mal choisi. Mais Louis Brésy est un garçon auquel on n’a rien à reprocher, au contraire. Il est excellent pour sa mère, qui ne fait que s’en louer, bon signe pour qu’il rende sa femme heureuse. Il a même de l’esprit, et de son temps était toujours le premier de l’école. On le dit bon travailleur. Sans être riche, il a quelque bien. Que faut-il de plus ?

— Du bon sens ! dit Mathurin Chazelles de sa grosse voix ; c’est de ça qu’il manque.

— Parce qu’il fait de la politique à son idée ? Est-ce donc si mai ?

— Oui, parce que ça prouve qu’il n’est pas, avant tout, occupé de ses affaires. Un homme qui songe à son bien et à sa famille ne va pas fourrer le nez là-dedans, et surtout pour être rouge, au lieu de soutenir le bon ordre et l’empereur. N’en parle plus, tiens ! ça me fait bouillir le sang.

— Je ne sais rien, moi, reprit tristement la mère Chazelles, si ce n’est que s’aimer, c’est le principal. Oui, je le sais, et tu devrais le savoir aussi, mon homme. Si j’avais eu un père et une mère, je gage bien qu’ils ne t’auraient pas trouvé assez riche, et qu’ils nous auraient empêchés de nous marier. Pourtant nous avons été heureux ensemble, n’est-ce pas ?

Il n’y avait pas moyen de répondre durement à une aussi bonne raison : maître Chazelles se contenta donc, pour toute réplique, d’embrasser sa femme ; mais elle vit bien qu’il n’était pas persuadé parce qu’il se disait sans doute que pour lui sa femme avait bien fait, mais que pour Louis Brésy, qui était un autre, c’était différent. Il est vrai qu’on est mieux placé que personne pour connaitre son propre mérite ; il serait bon toutefois de rendre justice aux autres comme à soi. Malheureusement, Chazelle était opiniâtre dans ses idées ; c’était son défaut, comme sa qualité. Puis, un homme qui avait travaillé près de vingt-huit ans comme un nègre pour faire ses affaires, élever ses enfants et leur amasser du bien, comment aurait-il pu donner sa fille à un rouge, quand on assurait partout que ces gens-là ne voulaient qu’une chose le renversement de tout ? Il s’endormit donc dans la pensée de mettre Louis Brésy à la porte, quoi que pût dire sa femme, et quand même sa fille en devrait pleurer toutes les larmes de son corps.

ANDRÉ LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 12 septembre 1874



(5)

MARIE LA LORRAINE


NOUVELLE

CHAPITRE III

LES GALANTS DE MARIE

C’est la coutume dans nos campagnes que garçons et filles se voient librement, et que ceux qui ont envié d’épouser une telle, aillent tout bonnement la visiter les dimanches et fêtes chez ses parents. On jase, on rit, on se promène ensemble et de la sorte on se connaît, ce qui est bien le moins quand il s’agit de passer tonte la vie ensemble. Les bourgeois, qui bâclent la noce après deux ou trois visites de cérémonie, ne trouvent pas convenable cette coutume des paysans. Qu’est-ce qu’il y a donc de plus convenable que le bon sens ?

Je ne nierai pas qu’il n’en résulte çà et là quelques baisers égarés, c’est-à-dire donnés ou laissé prendre, à d’autres qu’à celui qui sera en définitive choisi. Mais ne vaut-il pas mieux se tromper d’un baiser que du tout au tout et choisir avant que choisir après, comme le font souvent les demoiselles qu’on a mariées avec des messieurs qu’elles ne connaissaient pas ?

Donc, le dimanche qui suivit le marché, ils étaient au Bourny trois jeunes gens venus pour faire la cour à Marie : Louis Brésy, Marcelin Varnaud, et Bruckner, l’Allemand. Le père Chazelles, qui se trouvait à la ferme, les avait bien reçus, du moins les deux derniers ; car à peine avait-il répondu au salut de Louis Brésy. Commandant à Annette d’aller chercher un broc de vin à la cave, et à Marie d’apporter des verres, il avait fait asseoir à table ses hôtes, et ils étaient là, causant tous les quatre ensemble, ce qui ne faisait pas l’affaire de Louis et de Marie, qui auraient mieux aimé causer à deux. Annette, qui n’avait pas encore affaire aux amoureux, quitta bientôt la maison. Ce n’est pas qu’elle ne fût déjà une belle fille aussi. Elle ressemblait à Marie, mais surtout à ces images de saintes, qu’on voit dans les livres, avec des yeux doux et baissés. À côté de sa sœur, dont la vivacité était un charme, la petite Annette eût paru triste à force de tranquillité ; mais, quand elle levait sur vous ses yeux bleus, on n’y voyait au fond que de jolies choses, et ce n’était point la tristesse qui s’y tenait, mais plutôt la rêverie, et les timidités douces et gentilles de la seizième année.

Elle ne plaisait pas moins que sa sœur ; mais son tour d’être courtisée ne devait arriver qu’après le mariage de l’aînée. Annette quitta donc la maison et alla rejoindre sa mère au pâturage ; car maitresse Chazelles se faisait volontiers bergère le dimanche, pour laisser aux enfants le temps de s’amuser. Marie resta seule avec son père et ses amoureux, à qui c’eût été faire affront que de s’en aller ; mais elle ne semblait pas de bonne humeur.

Assise an soin de la cheminée, en face de la porte, elle faisait semblant de tourner les pages d’un petit livre qu’elle avait déjà lu dix fois ; un rayon de soleil, qui allait comme une barre d’or de la porte à la cheminée, jouait sur son épaule et dorait sur sa nuque ses cheveux follets ; la chatte blanche, sa favorite, la voyant assise, vint en ronronnant poser ses pattes sur le tablier de sa maitresse, et solliciter une place sur ses genoux. Mais Marie ne répondait point à ces avances, elle ne semblait pas non plus sentir les chaudes caresses du rayon sur son cou bruni ; elle ne souriait pas au beau jour d’avril qui, tout jaune de lumière et tout blanc de fleurs, éclatait au dehors. Distraite, impatiente, de ses yeux glissaient au-dessus des pages du livre, comme d’autres rayons de soleil, plus fins, qui allaient rencontrer des rayons semblables, partis des yeux de Louis Brésy. Mais elle baissait les paupières quand maître Chazelles venait à tourner la tête, ou quand les autres prétendants la regardaient.

Ces deux autres, à coup sûr, n’avaient pas si bonne mine que Louis Brésy ; ils n’avaient pas surtout son air d’intelligence et de bonté. L’un, Marcelin Varnaud, était un homme de trente ans ; rougeaud, faraud, habillé à la mode d’un beau de village, cravate de soie bleue, gilet à fleurs rouges, boucles d’oreilles, et avec ça l’air aussi content de lui-même qu’un sot peut l’avoir. Il y avait bien dix ans qu’il faisait la cour aux filles, plutôt pour le mauvais motif que pour le bon, et il s’était mal conduit vis-à-vis de plus d’une, ce qui aurait dû empêcher Mathurin Chazelles de vouloir lui donner sa fille ; car un trompeur ne peut faire un bon mari. Mais on n’a point encore assez le vrai sentiment de l’honnêteté pour traiter ces gens-là comme ils le méritent. Puis, Marcelin Varnaud avait un joli bien tout venu, depuis la mort de son père, et maître Chazelles, qui avait tant peiné pour avoir le sien, trouvait la chose fort à considérer. En outre, Varnaud le flattait sans cesse, et lui demandait conseil pour toutes ses cultures. On a beau être un bon père et un homme juste, la vanité vous chatouille toujours et souvent vous fait voir les choses différemment qu’elles ne sont.

Pour Bruckner, dit l’Allemand, c’était un gros garçon de 26 à 27 ans, rose et blanc comme un cochon de lait, et le poil quasi pareil, poil de filasse comme on dit. Il n’avait pas l’air méchant, mais un peu bête, et pourtant joliment rusé avec cela ; sans compter qu’il ne paraissait guère moins content de sa personne que ne l’était Marcelin Varnaud. Depuis cinq ans, Bruckner était venu d’Allemagne se fixer dans le pays, où il avait d’abord fait le commerce du petit bétail et des volailles, puis ensuite des bœufs et des chevaux, de tout un peu, trafiquant de ce qui lui tombait sous la main, pourvu qu’il crût y gagner, et gagnant souvent, parce qu’il mettait dans son commerce autant de prudence que d’activité. Il était en outre d’une grande économie, et vivait de pain sec et d’eau toute la semaine, se saoûlant seulement le dimanche. C’était un homme qui avait de l’argent et, de l’avis de tout le monde, il était fait pour devenir un jour gros commerçant.

Allons, Bruckner, un de plus ! dit maître Chazelles, en versant à ses hôtes le joli vin rouge de sa vigne, qui pétillait dans les verres. Ça vaut mieux que votre bière d’Allemagne.

— La pière d’Allemagne ! maître Chazelles, il n’en faut pas tire de mal ; je ne tis pas que le vin il ne me blaise pas plusse ; mais ça n’empêche bas que la pière d’Allemagne, c’est ce qu’il y a de mieux.

— Parbleu ! dit Louis Brésy, comme l’Allemagne, comme les Allemands, comme tout ce qui est Deutsch et Teufel, n’est-ce pas, Bruckner ?

— Fous atez l’air de rire ; c’est pas moins vrai.

— Pourtant, dit maître Chazelles, faut croire que la France vaut mieux pour vous, puisque vous avez quitté votre Allemagne pour y venir.

— Ça ne broufe rien, dit Bruckner, les Allemands, ils vont où ils troufent leur profit d’aller ; mais il n’y a rien comme l’Allemagne.

Les autres alors se mirent à rire, et à le gouailler sur les profits qu’il faisait, sur la maigreur de sa bourse quand il était arrivé, et citèrent d’autres Allemands, qui ne manquaient pas dans le pays, et qui la plupart, venus en guenilles, portaient maintenant de bon drap.

— Allons, allons ! Bruckner… ajouta maître Chazelles, avouez que votre Allemagne est un pays de meurt-de-faim, comme il y paraît à la grande quantité de ses habitants qui la quittent pour aller chercher fortune ailleurs. Ce n’est pas pour vous en faire reproche ; mais c’est pourtant drôle que vous ayez l’air de nous mépriser quand vous vous trouvez bien de vivre chez nous.

Cette parole irrita l’Allemand, qui devint tout rouge et frappa sur la table en disant :

— Est-ce que ce pays n’est pas le notre ?… La France nous l’a bris ; mais ça ne se passera pas toujours comme ça ; il faudra qu’elle nous le rende, et d’autres avec.

— Est-ce qu’il est fou ? s’écria Chazelles.

— Ils sont tous comme ça, ces Allemands, dit Louis Brésy. J’en ai entendu plus d’un, quand il avait bu, dire qu’il voulait prendre la France. Paraît que c’est une idée chez eux.

— On verra bien ! dit Marcelin Varnaud d’un ton crâne.

— Oui, oui, on verra, dit Bruckner en se rasseyant de l’air d’un homme qui garde sa colère, mais qui est fâché de s’être laissé emporter.

Chazelles le regardait avec mécontentement et surprise.

— C’est curieux tout de même que vous ayez de ces idées-là. Et quand est-ce qu’on vous l’a pris, ce pays, comme vous le dites ?

— Je ne sais bas, répondit sourdement le Germain ; ce que je sais, c’est que l’Allemagne a droit sur toute la terre ; c’est nos chansons qui le disent, et ceux qui les ont faites le savent bien.

Devant cette superbe prétention, les trois Français se mirent de nouveau à rire, et l’Allemand resta les sourcils froncés, muet et sombre dans son entêtement.

— Je sais, moi, dit Louis Brésy, parce qu’après leur avoir entendu dire ça, j’ai cherché dans l’histoire de France, et voici ce que j’ai trouvé : c’est que ce pays-ci avait été autrefois avec l’Allemagne, tout bonnement parce qu’un des fils de Charlemagne, empereur français, comme vous savez l’avait eu en héritage de son père, avec l’Allemagne elle-même, que Charlemagne avait prise. Après, on se le disputa longtemps, entre Allemands et Français, au grand dommage sûrement des pauvres gens qui alors labouraient la terre. Puis, ce fut l’évêque de Metz qui gouverna, avec les échevins, comme qui dirait le Conseil municipal, et ils défendaient le pays contre les Allemands qui venaient le piller, et le duc de Lorraine qui voulait le prendre. Ensuite ce fut un roi de France qui s’en empara, jusqu’à ce qu’il passât par un traité à l’Espagne, et enfin, à la suite de tant de guerres que c’est une pitié de penser combien on était malheureux dans ce temps-là, un autre traité se fit qui assura définitivement le pays messin à la France, il y a plus de deux cents ans.

— Dans tout ça, je ne vois pas le droit des Allemands, dit Chazelles, qui avait écouté avec attention ; puis, m’est avis que pas n’est besoin de toutes ces finesses. Venir nous dire à nous, Français, que nous ne sommes pas Français, là, c’est pourtant une fière sottise.

— Justement, reprit Brésy, voilà la meilleure raison, car nous ne sommes pas, nous autres, comme les Allemands, qui ont encore des seigneurs et se laissent vendre ou céder avec leur pays, comme des moutons avec leurs pâturages. Nous sommes des citoyens ; nous votons dans nos affaires, et nous n’appartenons qu’à nous.

— Parbleu ! dit Varnaud.

— Allons ! allons ! dit Chazelles, je vous dis, c’est des bêtises. Bavons un coup. Votre verre, Bruckner ! Mais vous êtes tout de même un drôle de corps.

Et il haussa les épaules. Tournant alors la tête vers Marie, il la vit les yeux béants d’admiration, fixés sur Louis qui venait de si bien parler. Tout aussitôt, s’adressant à celui-ci, Chazelles lui dit, d’un ton quasi-rude :

— Vous, vous êtes joliment trop savant au moins pour un laboureur. En devez-vous passer du temps dans les livres, hein ! Eh ! eh ! ça n’est pas ça qui fait pousser le froment.

— Faites excuse, maitre Chazelles, dit Louis ; on a le soir, puis le dimanche, et ça ne fait pas de tort à l’ouvrage, an contraire.

Mais Chazelles, sans l’écouter, se mit à causer avec Marcelin Varnaud, et Marie, dépitée d’avoir été surprise à regarder Louis et du mauvais compliment que le père taisait à son galant, se leva et prit le seau pour aller à la fontaine. Ce que voyant, Louis également se leva et prit le seau des mains de Marie. Mais elle le reprit, et ils sortirent dans ce débat, au grand mécontentement de maitre Chazelles qui ne voulait pas les voir ensemble. Les autres continuèrent à causer ; mais lui n’y était plus et jetait sans cesse les yeux en arrière pour voir par la fenêtre ce qui se passait dans la cour.

ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 16 septembre 1874



(6)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE III
LES GALANTS DE MARIE.
— Suite —

Cependant nos amoureux, toujours en se disputant le seau, étaient arrivés à la fontaine, et là, tandis que le seau se remplissait, ils s’étaient assis en face l’un de l’autre, sur le bassin, rouges et souriants tous les deux du plaisir de se trouver enfin seuls ensemble. Ayant le cœur tout plein de choses à se dire, ils ne se disaient pourtant rien ; seulement les regards de Louis étaient si parlants, que Marie avait baissé les yeux ; mais dans l’eau du bassin, la petite rusée voyait encore l’aimable figure de son amoureux et même le feu de ses yeux, qui y brillait plus doucement, comme le soleil dans la rosée. Le seau rempli, l’eau commença d’en couler de chaque bord, et de tomber dans le bassin en chantonnant, d’une voie claire et fraîche, qui semblait leur dire :

— Eh ! bien, qu’attendez-vous ? Le seau est plein ; n’est-ce pas là ce que vous vouliez ?

Mais ils n’entendaient pas ; ils se trouvaient là si bien ! Et Louis cherchait son courage pour dire à Marie le grand mot qu’il avait à dire, mais il n’osait pas.

Alors les joignit le petit Pierre, le favori de sa sœur Marie, qui rôdait par là, et la voyant courut à elle. Elle le serra contre elle et l’embrassa, et se trouva moins honteuse. La langue du petit Pierre qui se mit à jaser dénoua aussi les leurs. Toutefois, s’ils parlèrent, ce ne fut pas pour dire ce qu’ils pensaient le plus, mais toutes sortes d’autres choses auxquelles ils ne tenaient guère. Les amoureux sont ainsi ; tant qu’ils n’ont pas dit le grand mot, plus timides que des petites filles ; puis, une fois dit, bavards comme des pies et ne faisant plus que le répéter.

À la fin, Louis faisant grand effort se prit à dire :

— Que pensez-vous de Bruckner, mam’zelle Marie ?

— Moi ! dit-il, d’un petit air dégagé ; il aurait mieux fait de rester dans son Allemagne, puisque c’est tant mieux qu’ici.

— Ah ! dit-il avec un grand contentement, et… et Marcelin Varuaud ?

— Celui-là… dit-elle, et rougissant, elle poussa un grand soupir.

Le cœur de Louis se mit à battre bien fort. — Bon Dieu ! Est-ce qu’elle aimerait ce Varnaud ?…

— Celui-là, reprit Marie, il me fait peur, et je le déteste parce que mon père s’en est coiffé. Mais jamais…

— Ah ! Marie ! s’écria Louis, si content, si aise, qu’il ne pensa plus à rien autre chose qu’à son amour, et jeta vivement le bras autour d’elle pour l’embrasser, sans voir qu’il venait quelqu’un dans le chemin, et, bien pis, que le père Chazelles, juste à ce moment-là, sortait de la maison. Marie, non plus, ne vit rien, hors son amoureux, et se laissa fort bien embrasser, la chose ne lui faisant point de peine. Ils avaient oublié jusqu’au petit Pierre, qui était à côté d’eux, mais qui, le cher innocent, n’y trouva rien à redire.

Il n’en fut pas de même du père Chazelles. Bien qu’après tout, ce ne soit pas chose qui tire à conséquence, à la campagne, qu’un baiser entre jeunes gens, l’aversion qu’il avait contre Louis Brésy s’augmenta de la liberté qu’il lui voyait prendre avec Marie, du consentement de celle-ci. Tout rouge de colère, il s’avança vivement vers les deux amants, qui furent bien saisis quand il s’arrêta près d’eux. Il ne disait rien d’abord ; mais c’était bien assez de voir sa figure pour comprendre qu’il voulait se fâcher et ne cherchait qu’une raison. Alors il se mit à dire :

— Paraît, Louis Brésy, que ma manière de causer ne vous plait guère, puisque vous me faites l’affront de quitter la table où je trinque avec vous pour venir ici vous promener.

— Je ne pensais pas que ça vous pût mécontenter, maitre Chazelles, dit Louis un peu pâle, car il voyait bien où les choses allaient. J’ai grand plaisir à causer avec vous, comme aussi avec Mile Marie, et ce que j’ai fait, c’est ce que font, sans qu’on y trouve à redire, les jeunes gens qui viennent dans une maison pour le bon motif, comme vous savez. Excusez-moi, toutefois, si je vous ai tâché, ça n’était point mon intention.

Cette réponse, toute sage et polie qu’elle était, n’apaisa pas la colère du père Chazelles.

— Je sais que les belles paroles ne vous manquent point, Louis Brésy, dit-il, mais ça n’est pas tout. Il ne suffit pas d’être un beau parleur pour faire un bon mari, et puisque vous me parlez de vos idées sur ma fille, j’ai à vous répondre qu’elle est promise. Là-dessus donc, vous n’avez plus rien à faire ici.

Marie était devenue tremblante, et, de rouge d’abord, tonte pâle.

— Promise ! s’écria-t-elle ; non ! non ! je ne suis pas promise, mon père, car vous n’avez pas eu mon consentement…

Elle s’arrêta sous le regard terrible de Chazelles.

— Toi ! lui cria-t-il, ôte-toi de là et va rejoindre ta mère aux champs, s… !

Elle n’osa répliquer et partit lentement, si troublée, qu’elle ne rendit point le salut d’une personne, qu’elle croisa sur son chemin, et qui n’était autre qu’un bourgeois de Fouligny. Celui-ci ne pouvait manquer d’avoir entendu l’affront fait à Louis Brésy, puisqu’il n’était qu’à dix pas en ce moment là, et le père Chazelles parlait d’une voix forte. Ayant donc salué Marie, quand elle passa près de lui, ce bourgeois s’approcha de Chazelles, et, après lui avoir dit bonjour, alla serrer vigoureusement la main à Louis Brésy, comme s’il avait en à cœur de le consoler et de montrer son estime pour lui.

— Il y a bien longtemps que je ne vous ai vu, Louis, dit-il. Voulez-vous m’attendre ? Nous reviendrons ensemble un bout de chemin.

— Ça serait avec grand plaisir, monsieur Cordier, répondit Louis, mais je ne suis pas libre de rester dans cette maison plus longtemps.

Le pauvre garçon disait cela avec le feu sur les joues et les larmes dans les yeux, tant il avait de peine et d’indignation du traitement qui lui était fait.

Alors maitre Chazelles eut honte de sa vivacité :

— Vous pouvez rester, dit-il, je ne vous chasse point.

— Si, maitre Chazelles ; vous m’avez dit tout à l’heure une parole que je n’attendais pas de vous, car je ne la méritais pas. Et elle m’a fait grand’peine ; aussi ne vous donnerai-je point occasion de la répéter.

Il partit en même temps, après avoir encore une fois serré la main à M. Cordier, laissant maître Chazelles embarrassé vis-à-vis de son visiteur et peu content de lui-même.

Tandis que Louis Brésy se retirait ainsi tristement, Marie, pour obéir à son père, avait pris le sentier qui mène au pâturage, et Pierre, occupé de regarder le monsieur, ne l’avait point suivie.

Elle pleurait en marchant et se plaignait tout haut, comme font les personnes vives. L’idée que Louis Brésy était congédié par son père lui brisait le cœur, et elle se jurait à elle-même que jamais elle n’épouserait Marcelin Varnaud, ni l’Allemand, ni aucun autre, dût son père la battre et la tuer. Au fond, elle savait bien que les choses n’iraient pas jusque-là ; car maitre Chazelles n’était point un brutal, et même il était tendre pour ses enfants, à part cette idée de vouloir un peu trop les marier à sa guise. Mais Marie avait la tête montée par l’amour et le chagrin, et se trouvait surement la plus malheureuse des filles de toute la Lorraine. Ainsi toute pleurante, lorsqu’elle fut pour prendre à gauche, au bout du sentier, le chemin du pâturage, elle ne se soucia point d’aller se montrer en tel état, d’autant que sa mère pouvait n’être pas seule, et elle préféra suivre, à l’opposé, un chemin bordé de buissons où elle pensait être seule et mieux cachée. Ou peut-être est-ce le génie qui, dit-on, souffle tant de choses aux amoureux, qui lui chuchota cela à l’oreille ; toujours est-il qu’elle n’alla pas loin, dans ce chemin aboutissant à la route, sans apercevoir Louis Brésy, qui marchait d’un pas lent et la tête baissée, comme un homme abattu de tristesse. En le voyant ainsi, le cœur de Marie lui sauta dans la poitrine ; d’an mouvement irrésistible, elle se prit à courir, puis s’arrêta. Mais, comme Louis allait disparaitre au tournant, plus vite qu’elle n’eut le temps d’y songer, ce cri lui échappa : Louis !

Sa voix, à demi-étouffée par une honte de jeune fille, n’avait pas retenti bien haut ; Louis l’entendit pourtant, et s’arrêta brusquement en tournant la tête. Elle, toute saisie et toute honteuse, se taisait. Il l’aperçut enfin, sauta le fossé qui séparait le champ de la route, et faisant pour passer un trou dans la haie, l’eut bientôt rejointe. Maintenant il avait la mine plus ravie qu’il ne l’avait eue triste auparavant, tant l’amour fait ce qu’il veut des hommes, et il lui dit :

— Ô ! Marie, que vous êtes bonne ! Je m’en allais le cœur trop serré de n’avoir pu seulement vous dire adieu ! Mais c’est-il possible que je ne doive plus vous revoir ? Marie, dites, il me semble à moi que ça ne se peut pas.

Ils se tenaient les mains, elle baissait les yeux, et toute heureuse de le revoir, bien que ce ne fut pour un moment, elle semblait avoir perdu sa vivacité, ou peut-être voulait-elle se faire prier, aimant cela comme les autres femmes.

— Hélas ! comment faire, dit-elle languissamment, puisque mon père est si dur pour vous ?

— Que lui ai-je fait, reprit-il, je n’en sais rien, et à qui donc vous a-t-il promise, Marie ?

— À personne, je pense, dit-elle ; c’est une chose qu’il a dite comme ça pour vous renvoyer ; mais qu’il en soit ce qu’il voudra, on ne me mariera jamais par force, entendez-vous, Louis Brésy ?

— Oh ! merci ! dit-il en la serrant dans ses bras. Mais, pour me rendre tout à fait heureux, Marie, jurez-moi que vous serez ma femme.

Elle rougit en balbutiant :

— Est-ce que je puis ?… C’est trop difficile à moi…

— Ah ! Marie… vous ne m’aimez pas.

— Vous croyez ça.

— Mais, alors… jurez.

— Je jure que je vous aime, et que je n’aurai jamais un autre mari que Louis Brésy, dit Marie vivement. Et elle voulut se sauver ensuite. Mais il la retint un moment, si heureux de l’entendre dire ces douces choses et de la voir tout émue, toute rose d’amour devant lui, qu’il en était fou et oubliait toute sa peine.

Il ne la laissa point partir qu’elle n’eût promis d’aller tous les dimanches d’un certain côté, où ils se rencontreraient comme par hasard, ce à quoi Marie ne consentit pas sans peine. C’était de fait une grosse imprudence. Mais, depuis que le monde est monde, la prudence, comme on sait, n’est point la vertu des amoureux.

ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 10 septembre 1874



(7)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE IV

SI LA POLITIQUE FAIT POUSSER LE BLÉ.

Pendant que Louis et Marie, envoyés chacun de leur côté, savaient si bien se retrouver, on se souvient que le père Chazelles était resté en compagnie d’un jeune bourgeois, ami de Louis Brésy.

Ce bourgeois, propriétaire à Fouligny, venait tout bonnement trouver le maître du Bourny pour acheter une génisse née dans ses étables, et fille d’une des meilleures beurrières du canton.

Ils allèrent donc examiner la génisse, en débattirent le prix, se mirent d’accord, et finalement entrèrent à la maison : car maître Chazelles n’eût point souffert que son acheteur s’en allât sans qu’ils eussent trinqué ensemble.

Ils s’assirent donc à table, — Marcelin Varnaud et l’Allemand s’en étaient allés.

M. Cordier ne s’était point fait prier, et il semblait qu’ayant à cœur l’affront tait à Louis Brésy, il tenait à s’en expliquer, puisqu’à peine eut-il bu une gorgée, posant son verre sur la table il en ouvrit le propos tout franchement.

Vous avez traité fort durement aujourd’hui, maître Chazelles, et chassé de votre maison un garçon que j’estime et que j’aime beaucoup. À titre d’ami, je puis bien vous demander pourquoi, et vous ne me refuserez pas de me le dire ?

Chazelles, je l’ai dit, se trouvait maintenant un peu honteux d’avoir eu tant de dureté pour un brave garçon, et il eût préféré parler d’autre chose ; pourtant il ne pouvait se dispenser de répondre à une question faite si honnêtement.

— Vous savez, monsieur, dit-il à M. Cordier, les amitiés sont libres ; Louis Brésy, je n’en disconviens pas, est un honnête garçon ; mais il me plaît de donner ma fille à un autre, et comme il causait de trop près avec la petite, c’est pour ça que je lui ai dit, peut-être un peu vivement, ce que vous avez entendu.

— Eh ! maître Chazelles, si les amitiés doivent être libres, êtes-vous bien sûr que celles de votre fille le soient dans tout ceci ?

— Pardon ! monsieur, sans vous fâcher, ça ne regarde que nous deux ma fille et moi.

Je ne veux pas vous contrarier sur ce point, quoique j’aurais bien à dire ; au moins pourrais-je savoir pourquoi Louis ne vous convient pas ?

Oui bien, je vous le dirai sans barguigner : Vous autres bourgeois qui ne faites rien, ou pas grand chose, vous vous amusez à la politique ; c’est bon, c’est votre affaire. Mais nous n’avons pas le temps, nous autres, et de voir nos jeunes gens se mêler d’y fourrer le nez, ça n’est pas bon signe pour le travail ni pour la prospérité de la maison. Encore n’y aurait-il peut-être que demi-mal si c’était du moins de la bonne politique ; mais c’est de la pire que fait Louis Brésy en se mettant contre le bon ordre, avec tous les gens de sac et de corde, vauriens, partageux, socialistes, rouges et… et… dame ! que voulez-vous que je vous dise, monsieur, ceux-là enfin qui font tout le mal de nos affaires, quoi… à ce qu’on dit…

Ce n’était pas l’habitude de maître Chazelles de chercher ses paroles ; seulement il venait de se trouver bien embarrassé en se rappelant tout d’un coup que M. Cordier, lui aussi, passait pour être républicain. Le bourgeois vit bien cela, et, loin de se fâcher, il se mit à rire :

— Dites encore les révolutionnaires et les repris de justice, dit-il, et le compte, je crois, y sera.

— Je n’ai pas voulu vous offenser, monsieur, il y a des braves gens partout.

— Même parmi les vauriens, les partageux et les repris de justice. Allons donc, maître Chazelles, vous n’y pensez pas ! Si nous méritons ces noms-là, vous avez bien raison, vous et ceux qui pensent comme vous, de nous envoyer au diable, et plus loin si ça se peut. Les méritons-nous ? C’est là ce qu’il faut savoir.

Et d’abord quelle mauvaise action avez-vous à nous reprocher à Louis et à moi, qui sommes républicains, c’est-à-dire, suivant les préfets, les maires et les journaux de l’empire, des brigands, des partageux, etc. ?

— Bien sûr que de vous deux, monsieur Cordier, on ne peut dire que du bien ; mais il y en a d’autres… Tenez, quand je vois un Lâgnoux, un Grapin… des fainéants et bambocheurs finis, qui sont capables de tout, hormis de travailler, et qui s’en vont, disant dans les cabarets, nous sommes des républicains, des rouges…, voyez vous ça me suffit et j’en sais assez là-dessus.

— Eh non, maitre Chazelles, vous n’en savez pas assez. Car, je vous le demande, qu’est-ce que cela prouva ? Quand des sots ou des vauriens se disent républicains, sans même savoir ce que c’est, nous en sommes plus fâchés que vous ; ça ne fait point nos affaires ; mais le jugement public n’est pas juste à cet égard. Est-ce qu’il n’y en a pas partout des vauriens et des paresseux ? de votre côté comme du nôtre ? Et pourquoi regardez-vous à ceux-là plutôt qu’à nos honnêtes gens ? Croyez-vous que, sans trop chercher, je ne vous trouverais point aussi, parmi les amis de votre empereur, une jolie nichée de coquins, voire même des plus huppés ? Voyez-vous, maitre Chazelles, ce n’est pas aux gens qu’il faut regarder ; c’est aux idées. Si elles sont bonnes, elles peuvent être soutenues par n’importe qui, sans pour cela devenir mauvaises. Mais on ne veut seulement pas les entendre, et on les condamne sans les connaître.

— Que voulez-vous, monsieur, nous sommes des gens simples, et, comme je vous le disais, nous n’avons point le temps de nous occuper de ça. Pourvu que les récoltes soient bonnes, que le commerce aille bien, c’est tout ce qu’il nous faut à nous autres, et la politique ne nous fait rien.

— Ah ! la politique ne vous fait rien. Vous croyez ça, maitre Chazelles ! Vous, un homme d’âge et d’expérience. Eh bien, si je vous disais, moi, que la politique, au contraire, est votre plus grosse affaire, parce que toutes les autres en dépendent, grandes ou petites, et si je vous le prouvais, que me diriez-vous ?

— M’est avis, monsieur, que vous auriez de la peine à me montrer que ça fasse pousser notre blé ?

— Je vous montrerai ça aussi.

— Alors, ça sera curieux, dit le paysan, en riant et en mettant les deux coudes sur la table, pour bien écouter. Il poursuivit d’un ton goguenard :

— Je sais que vous parlez bien, monsieur, et ça me fera plaisir de vous entendre.

— Non, maitre Chazelles, je ne suis pas de ces gens bourrés de paroles qui, à force de vous remplir les oreilles et de vous tirer les nerfs, vous font croire ce qui n’est pas. J’entends causer avec vous tout simplement et ne parler que de choses que vous connaissez aussi bien que moi. Et c’est vous-même qui direz si j’ai raison. Tout d’abord, posons ceci : Vous n’êtes pas dans un pays désert, où tout ce que vous feriez dépendrait de vous seul, de votre travail, de vos terres et de vos moyens de cultiver. Nous sommes dans un pays très peuplé, où les hommes, forcément, pour vivre entre eux, sans avoir à se prendre du bec et des ongles à tout moment, sont convenus de tout régler par des lois avec un gouvernement chargé de faire exécuter ces lois et malheureusement aussi de les faire. Mais passons. N’est ce point ainsi ?

— De vrai, répondit Chazelles.

— Ce sont donc les lois, le gouvernement, autrement dit la politique, qui règlent tout ce que nous devons et pouvons faire, et voilà pourquoi il me parait juste de soutenir ce que je vous disais tout à l’heure, que la politique est la grosse affaire de notre vie, puisqu’elle contient toutes les autres.

— Oh ! monsieur, bon pour les grandes choses du loin, qui ne nous occupent guère, mais pour nos affaires à nous…

— Pour les petites comme pour les grandes, père Chazelles ; les grandes vous font plus de bien ou de mal que vous ne pensez. Voyons des exemples.

Vous avez une terre ; cette terre est entourée par les champs de vos voisins. Qui est-ce qui fixe le bornage, l’arrosement, parfois même, en certains lieux, le moment de la récolte ? C’est la loi.

Vous avez des récoltes, partie pour consommer et partie pour vendre. Si votre commune a de mauvais chemins, la dépense en chevaux, charrettes et journées, pour les conduire an marché, vous emporte une bonne partie du prix, quelquefois même vous empêche de vendre tout-à-fait. Si, au contraire, vous avez de belles routes et surtout un chemin de fer, la facilité du transport au loin vous fera vendre sûrement et avec bien plus d’avantages. Or, chemins vicinaux, routes, chemins de fer, sont entre les mains du gouvernement, qui les fait faire à sa guise, ou des compagnies qui les exploitent, non pas à l’avantage du public, mais à leur profit, et il se passe dans ces choses tontes sortes d’intrigues et de trafics an bénéfice de quelques-uns, et au dommage de tout le monde, qui nous font demander à nous autres républicains que ces affaires-là soient remises, suivant leur importance, à la commune, au canton ou an département, que cela regarde, et non point au gouvernement, qui est trop loin, et que ça ne regarde pas.

Et le maire ? maitre Chazelles, ça ne vous fait-il rien d’avoir un honnête homme qui veuille la justice partout, ou bien un monsieur qui favorise les uns aux dépens des autres et fasse toutes sortes de choses criantes, dont on est pourtant obligé de prendre son parti, car il n’est point commode de lui faire un procès. Quand le maire est nommé par les gens de la commune, comme tout le monde a intérêt à la justice, il y a toute chance qu’on choisira bien ; quand il est nommé par le gouvernement, qui ne le connaît pas et se laisse garder là-dessus par tel ou tel qui a ses visées, il y a chance, au contraire, que le maire soit mal choisi.

La nomination des maires, c’est pourtant de la politique.

De même, ça re vous ferait-il rien de pouvoir nommer pour juge de paix le meilleur homme du canton, pourvu d’un bon jugement, plutôt que d’avoir, comme il se voit quelquefois, un homme sans conscience qui juge injustement ou qui embrouille encore les affaires et maltraite les pauvres gens ? Il me semble que non.

Tout va à Paris et tout en revient. Toutes nos pauvres affaires de village s’y brassent et s’y tripotent, et n’en vont pas mieux. Paris crève de grosseur et nous languissons de petitesse. Plus de mouvement, plus d’activité, plus de vie nous ferait grand bien. Les villes ont de grandes écoles ; nous n’en avons que de misérables, où nos enfants n’apprennent quasiment rien que des mots, qu’ils oublient vite, où l’on s’occupe de catéchisme plus que de bon sens, où l’instruction n’est point comme il la tant aux enfants du travailleur. Et de quoi tout ça dépend-il ? De la politique. Ça dépend de mauvaises lois, faites par de mauvais gouvernements, qui ne pensent au pays que pour en tirer tout ce qu’ils peuvent, et ne lui rendre rien ; qui, depuis quatre-vingts ans que les républicains demandent l’instruction du peuple, ne veulent lui en donner que le moins possible, afin de pouvoir continuer à lui faire accroire tout ce qui leur plait. Si la peuple n’était pas ignorant, il n’accepterait pas si tacitement son rôle de bête de somme ; il ne croirait pas qu’il n’est fait que pour travailler, et que la politique ne lui est de rien.

ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 20 septembre 1874



(8)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE IV
SI LA POLITIQUE FAIT POUSSER LE BLÉ ?
Suite —

— Là ! là ! M. Cordier, dit Chazelles ; jusque-là vous avez dit des choses de bon sens ; mais ça n’y est plus. Il ferait beau voir que le paysan se mit à lire dans les livres au lieu de travailler !

— Eh ! ça serait beau, père Chazelles, car alors chacun saurait se conduire soi-même et faire au mieux ce qu’il fait. Chacun voudrait voir clair dans les affaires, et le peuple français ne serait plus de ceux qui se laissent mener par le bout du nez, on ne sait trop où, mais pour le moins à la banqueroute ; car nous devons treize milliards, maitre Chazelles, je ne sais pas si vous le savez, et nous payons par an 550 millions d’intérêts, tandis qu’en 1852 nous n’en payions que 292 millions : ce qui fait que l’empire nous a endettés de 258 millions d’intérêt de plus, et en capital de plus de trois milliards. Ces chiffres sont de 1868, et c’est assez joli, vous en conviendrez, en seize ans. Vous voyez que votre empereur n’est au moins pas économe de l’argent de la France. Tout ça n’empêche pas qu’on emprunte toujours. La famille d’un homme qui se conduirait comme se conduit le gouverne ment, le ferait interdire et ferait bien. C’est pour cette raison que les impôts augmentent toujours.

— Faudrait savoir si cet argent a été bien ou mal employé, dit maitre Chazelles.

— Jugez-en vous même : Guerre de Crimée, 1, 540 millions ; guerre du Mexique, 315 millions ; expédition de Rome, 304 millions ; dotations pour l’empereur, sa famille et ses amis, 700 millions. Tout cela est écrit ; et ce qui ne l’est pas !… Est-ce bien à la guerre et au luxe des grands que doit être employé, à votre avis, l’argent du peuple ? Non, si le paysan s’occupait des affaires, nous ne serions plus, nous des hommes, pareils à des moutons que l’on tond chaque année et qu’un beau jour on mène à la boucherie, c’est-à-dire à la guerre. Ah ! vous croyez que ça serait temps perdu que de voir un peu dans les livres et les journaux ce qui se passe. Je vous dis, moi, que ça serait du temps de gagné et une grosse épargne. Car alors le peuple dirait : Assez comme ça ! mes bonshommes, et voyons un peu de près à quoi passe tout cet argent. Et c’est alors qu’il y en aurait des comptes à refaire.

Et puis ne savez-vous pas le proverbe, maitre Chazelles : Tant vaut l’homme, tant vaut la terre ». De même peut-on dire : tant vaut l’homme, tant vaut le travail ; car un homme instruit, intelligent, sachant ce qu’il fait, fournit une besogne deux fois meilleure que celle d’un manœuvre imbécile. C’est une chose prouvée que, dans les pays où le travailleur est mal payé et mal nourri, son travail ne vaut non plus grand’chose. Tandis que plus il est à l’aise, plus son travail est bon. Ah ! oui, ce serait une bonne chose qu’il y eût dans toutes les communes une bibliothèque, où l’on irait les dimanches, les uns par ici pour lire, les autres par là pour causer. Ce serait moins cher et plus utile que le cabaret. Mais cette chose là n’est pas possible, grâce à votre empereur, maitre Chazelles ; puisqu’il défend qu’on se trouve ensemble plus de vingt. Est-ce une loi faite pour des hommes cal Et qu’est-ce qu’elle peut vouloir signifier sinon que le gouvernement a peur que les gens s’instruisent les uns par les autres et connaissent la vérité ?

Le jeune bourgeois avait dit cela en regardant bien en face Mathurin Chazelles, et il continuait de le regarder après, comme pour attendre son avis. Chazelles ne savait trop que penser, et cela le mécontentait ; il était comme tous ceux qui ont bien fait leurs affaires, point mécontent de la manière dont les choses allaient. Cependant il ne pouvait nier que ce que disait M. Cordier ne lui parut juste. Il essaya de s’en tirer en gouaillant :

— Dans tout cela, dit-il, je ne vois encore point ce que vous avez promis de me faire voir, que la politique fait pousser le blé.

— Je n’y pensais plus, mais ce n’est pas difficile de vous prouver ça, maître Chazelles.

Supposons que vous ayez 100 ou 150 francs de plus par an à dépenser pour vos terres, qu’en feriez-vous ?

— Ce que j’en ferais, monsieur, ma foi, ce ne sera pas long à dire : J’en achèterais de ces engrais dont on parle tant, pour voir un peu ce que c’est, ou sinon d’autres ; car l’engrais n’est jamais de trop ; peut-être une herse neuve, meilleure que ma vieille, qui ne vaut plus guère.

— Parfaitement. Eh bien, si nous faisions de bonne politique, c’est-à-dire si tout le monde s’en occupait, — attendu qu’alors on arriverait vite à s’y bien entendre, — si nous faisions de bonne politique, vous paieriez des impôts de moins, et vous gagneriez en outre bien davantage par une meilleure distribution du crédit, par l’établissement d’une banque agricole dans chaque canton, par une bonne direction donnée au commerce et une plus grande activité donnée à l’industrie, sans compter qu’au lieu de vous prendre votre fils pour sept ans on ne vous l’aurait pris que pour quelques mois, le temps d’apprendre à manier un fusil, pour défendre la patrie en cas d’attaque.

Si, au lieu d’avoir un empereur qui, pour ses appointements, touche d’abord 35 millions, plus 25 millions à peu près de revenu en terres, châteaux, domaines appartenant à l’État, puis des ministres payés chacun 100, 000 francs, puis des maréchaux et des grands dignitaires touchant par an de 150 à 200,000 francs, plus un Sénat de 200 membres environ, dont chacun reçoit, outre ses autres traitements, 30,000 francs par an ; plus un tas de gros fonctionnaires à ne rien faire, dont les appointements vont aussi par dizaines de mille ; plus un tas de moyens et de petits, qui aident les grands à manger, à gaspiller et à voler le budget, au lieu de travailler et de produire autre chose que des paperasses ; si nous avions, pour aider à l’agriculture et à l’instruction du peuple, les 400 millions qu’on met à la guerre, dont les républiques ne veulent pas et n’ont pas besoin ; si au lieu d’avoir un empereur ou un roi (c’est la même chose), nous avions une vraie République économe des deniers publics et les employant pour le bien de tout le monde, non plus pour les intérêts d’une famille et d’un parti, alors, oui, bien sûr, maître Chazelles, votre blé en pousserait mieux ; car vous pourriez y mettre plus d’engrais, acheter de meilleures herses, de meilleures charrues, et non-seulement votre blé, mais vos foins, mais toutes vos cultures. Vous trouvez que le commerce va un peu mieux qu’il n’allait autrefois, parce qu’un pays a beau être rongé par ceux qui le gouvernent, il ne peut, au temps où nous sommes, s’empêcher de profiter du grand mouvement qui se fait partout ; mais sous le gouvernement d’une bonne République, faite pour les petits, non plus pour les grands, l’agriculture, l’industrie et le commerce iraient dix fois mieux encore.

Alors, M. Cordier se leva pour s’en aller, et maître Chazelles, soucieux et songeur, se leva aussi, pour le reconduire. Cependant cette émotion ne dura pas longtemps chez maître Chazelles. Comme on n’aime point à avoir eu tort, il pensait en lui-même :

— Bah ! j’ai bien fait mes affaires ; les choses ne vont point si mal.

— Eh bien, maître Chazelles, dit le jeune bourgeois, quand ils furent au bout de la cour, en lui donnant une poignée de main, au revoir ! J’espère que vous ne serez plus si fâché contre ce pauvre Louis, parce qu’il s’occupe de politique ; il serait à désirer, je crois vous l’avoir montré, que tout le monde s’en occupât comme lui, et avec d’aussi bonnes intentions.

— Eh ! eh ! monsieur, que voulez-vous, chacun son idée ; pour moi, je n’ai rien à reprocher à notre empereur : les bouts, les porcs, la volaille, toutes les denrées se vendent bien ; on est tranquille, c’est le principal, et à vouloir changer, ça pourrait bien aller pis. Quand tu es bien, comme dit le proverbe, restes-y ; c’est le plus sûr. Nous autres, qui ne mettons pas le nez dans les journaux et ne demandons qu’à travailler, ces idées-là ne nous tourmentent point.

— Sapristi ! maître Chazelles, vous êtes dur à entamer ! Ainsi, vous ne croyez pas encore du tout qu’il serait plus avantageux pour vous de savoir comment vont les choses et de les faire aller selon votre idée et votre besoin, que de les laisser à la volonté d’autrui ?

— Je dis, monsieur, que chacun doit faire son métier. Nous, cultivateurs, nous labourons ; le gouvernement gouverne.

— Et s’il gouverne mal ?

— Bah ! quoi que vous disiez, ça ne peut pas nous faire grand dommage.

— Vous croyez ? Je vas vous dire en deux mots une histoire qui est de l’histoire : Il y a cent ans à peu près qu’on s’est mis à trafiquer de la subsistance du peuple, en faisant le commerce des grains. Le roi, du premier coup, reçut pour dix millions de francs d’actions, sans compter sa belle part de bénéfices. Le premier ministre sa fit, en deux ans, un million deux cent mille francs de rentes ; les autres eurent chacun leur part du gâteau, et le résultat fut que le peuple de France mourut de faim. Grâce aux monopoleurs et aux accapareurs, le blé monta à des prix fous ; en même temps, la taille et les traitants arrachaient au pauvre son dernier écu. Cela dura plus de vingt années, pendant lesquelles des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants agonisèrent et moururent, au profit des débauches du roi et des seigneurs et des grosses fortunes qui se firent. Au bout de vingt-quatre ans, le peuple à la fin trouva qu’il avait tort de ne pas se mêler de politique et il fit une grande révolution.

— Ah ! oui, la Révolution !… je sais… Tout ça est bien vieux.

— C’est toujours nouveau, maître Chazelles, parce que les hommes sont toujours les mêmes. Conseilleriez-vous à un fermier de ne pas surveiller ses domestiques ?

— Non, point.

— Sûrement, parce que vous savez très bien que s’il y a d’honnêtes gens, il y en a aussi qui n’ont pas de conscience, et que même souvent les meilleurs se gâtent à être laissés trop à eux-mêmes.

L’occasion fait le larron. C’est pour cette même raison qu’on doit surveiller le gouvernement, et lui demander souvent des comptes.

— Bon, ça n’est plus maintenant comme autrefois.

— Ça y ressemble plus que vous ne pensez. Les pillards et les partageux ne sont point où on les cherche et vous savez le truc du voleur qui montre quelqu’autre en criant de toutes ses forces : au voleur !

— Dieu merci, monsieur, nous ne mourrons point de faim, à ce qu’il me semble.

— Non pas vous ni les vôtres ; mais il faut penser à tout le monde ; la misère est grande en plus d’un endroit.

Certes, le temps est passé où l’on pouvait affamer le peuple jusqu’à l’obliger de manger de l’herbe et de tomber mort sur les chemins ; non ça ne peut plus aller jusque-là ; mais quand on lui ôte le bénéfice des temps nouveaux où nous sommes, en l’empêchant d’être mieux, en le faisant rester dans la pauvreté et l’ignorance, en le privant le plus possible des avantages du progrès, c’est comparativement la même chose. Et qui sait, d’ailleurs, outre cela, quels grands maux peuvent foudre sur nous ? Un peuple qui se laisse mener sans savoir où on le mène peut courir de grosses aventures.

— Allons ! allons ! monsieur, faut espérer qu’on ne nous fera pas casser le cou.

— Je n’en sais rien, maître Chazelles ; mais, à vrai dire, j’en ai peur.

— Ah ! ah !… tranquillisez-vous, monsieur, tranquillisez-vous !

Et le vieux paysan prit en riant congé du jeune bourgeois.

— Malgré tout, cette conversation avait donné à penser à maître Chazelles, car bien des choses que lui avaient dites M. Cordier ne lui avaient pas semblé manquer de bon sens. Mais l’habitude est une chose qui tient fortement les hommes, et il fait bientôt par n’y plus songer, à force de se répéter :

— Bah ! nous n’avons pas le temps de nous casser la tête de tout ça, nous autres ; et puis le moyen de savoir au juste ce qui en est ?

ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 21 septembre 1874



(9)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE V

OUI OU NON

Il y avait quinze jours environ que ces choses s’étaient passées au Bourny, quand le bruit se répandit qu’une grande votation allait avoir lieu. C’était, à ce qu’il paraît, pour dire si l’on était content de l’empereur, si ce qu’il avait fait était bien fait, et si l’on voulait que son fils gouvernât après sa mort. Dans toutes les communes, il y eut de grandes affiches, pleines de belles phrases, un peu longues, d’où il résultait qu’il n’y avait qu’à dire out à l’empereur pour que tout allât mieux qu’auparavant, et qu’on ne vit plus que paix et prospérité par toute la France.

— Bon ! dirent les paysans, si ce n’est que ça, c’est pas difficile.

Et tous quasiment consentaient sans peine à dire out. Car on n’était point mécontent. Les gages étaient bons ; le travail ne manquait pas ; les fermiers vendaient bien leur gros bétail, et les femmes et enfants des pauvres gens gagnaient bon prix de leur peine à élever quelques porcs ou des volailles, de quoi payer le loyer, même le vêtement, pour ajouter au pain gagné par le père. Le temps était superbe, si ce n’est la pluie qui manquait ; mais elle avait le temps de venir encore. Enfin, il n’y avait trop rien à dire, et on sait d’ailleurs qu’il ne faut pas être bien exigeant en ce monde. La seule chose enrageante était de penser que ces damnés rouges étaient toujours là pour ennuyer l’empereur et l’empêcher de faire tout le bien qu’il voulait. S’il ne fallait que dire oui pour l’en débarrasser, on le ferait de bon cœur.

Telle était l’idée de tout le monde, celle du père Chazelles comme les autres. Aussi apprit-on avec mécontentement qu’un certain nombre de gens, ayant à leur tête M. Cordier et Louis Brésy, se mêlaient de blâmer la chose et conseillaient de dire non. Dire non à l’empereur ? C’était poli ! Et pourquoi ça ? — Mais ces enragés-là se croyaient fout permis et n’étaient jamais contents ; fallait qu’ils eussent un bien mauvais caractère ! Chazelles et bien d’autres, indignés, n’eussent pas du tout trouvé mauvais qu’on les mit en prison, pour leur apprendre à mieux penser.

Il y eut, à ce propos, une réunion à Fouligny, où beaucoup de gens de la ville et des environs assistèrent. Chazelles en était avec ses fils ; car il avait beau soutenir que les paysans n’avaient pas le temps de faire de la politique, il était content de voir ça, outre le plaisir de témoigner ses bons sentiments pour l’empereur.

Cela commença par un discours de M. le maire, qui fit un éloge de Sa Majesté à charmer et attendrir tout le monde : Napoléon III était le père de la France ; il n’avait, jour et nuit, d’autre pensée que son bonheur ; il ne s’occupait d’autre chose et, s’il n’avait pas été sans cesse empêché par les éternels ennemis de l’ordre, c’eut été déjà partout comme en paradis. Heureusement, le peuple français, et surtout les paysans, dont il était particulièrement l’empereur, pouvaient lui donner plus de force, en confirmant de nouveau son pouvoir et en assurant le trône à son fils ; car alors les mauvais esprits seraient intimidés, réduits au silence, peut-être même convertis par cet éclatant suffrage. Du moment où le trône de France se trouverait assuré à perpétuité à l’empereur Napoléon III et à sa dynastie, que vouliez-vous en effet qu’ils pussent dire et faire ? Il ne leur restait plus de temps ni de place pour leurs mauvais coups, plus d’espoir ; c’était fini, et ils n’avaient plus qu’à s’en aller dans d’autres pays, ou, s’ils aimaient mieux, dans l’autre monde. On ne les retiendrait pas. Quant au peuple français, il ne pouvait faire mieux que de se donner tout entier aux Napoléon ; car, dans cette admirable famille, tous étaient de même, n’ayant d’autre souci que de faire la France heureuse et prospère, jusqu’au petit qui en oubliait de jouer à la toupie et ne pouvait manquer, ainsi fait, de passer les mêmes vertus à ses descendants.

Les gens buvaient cela et riaient et applaudissaient ; même plus d’un, à la fin, s’essuya les yeux sur le revers de sa manche. Quand vint M. Cordier pour parler à son tour ; dès en le voyant, les gros bourgeois amis du gouvernement se mirent à murmurer, et ce fut bien pis quand il parla. Aussi, à dire vrai, ce n’était pas du tout la même chose.

— Citoyens ! (ce premier mot déjà souleva un murmure ; le maire avait dit messieurs). M. Cordier répéta :

— Citoyens !… Ce mot veut dire homme libre, membre de la cité, de l’État. Or, ce n’est pas, je pense, l’appliquer mal que vous le donner, au moment surtout où vous êtes appelés à faire acte de souveraineté dans les affaires publiques.

On vous demande la puissance ; pour la donner, il faut bien que vous la possédiez. Hélas ! le seul fait qu’il soit utile d’affirmer cela, montre combien vous êtes encore peu établis dans l’idée et dans la possession de vos droits.

Citoyens ! anciens manants ! anciens serfs de la glèbe ! anciens valets du monarque et des seigneurs ! de par la Révolution, vous êtes, depuis moins d’un siècle, devenus libres, maitres de vous-mêmes et maîtres en commun de l’État. C’est depuis ce temps seulement que vous pouvez avoir à vous, du moins plus qu’autrefois, le profit de votre travail ; c’est depuis ce temps seulement que tous les progrès de la science et de l’esprit tendent à vous affranchir, de plus en plus, malgré tous les efforts du despotisme ; de même qu’on ne peut empêcher le plein jour et le soleil de se faire sentir, fût-ce au travers de volets fermés… Vous êtes citoyens ! vous êtes, par votre seul titre d’hommes libres, maîtres de vous-mêmes et de tout ce qui vous concerne. Et vous pouvez supporter qu’on vienne vous demander de vous déclarer sujets à perpétuité. Citoyens, c’est une honte !

— À l’ordre ! à l’ordre ! À bas le rouge, c’est un partageux ! À la porte ! crièrent les gros bourgeois amis du gouvernement et bon nombre de populaire, après eux.

— Il faut l’empêcher de parler ! se dirent plusieurs.

Et ils se mirent à redoubler de tapage aussitôt que M. Cordier ouvrait la bouche. Mais il avait bonne voix et parla si haut qu’il se fit entendre tout de même :

— Oui ! c’est une honte ! Qu’est-ce que vous répondriez, je le demande à chacun de vous, qui êtes majeurs et maitres de vos affaires ; qu’est-ce que vous répondriez, dites, si l’on venait vous proposer de vous nommer à vous-mêmes un conseil de tutelle ? Vous hausseriez les épaules et feriez bien. Chacun de vous a plus de confiance en soi que dans les autres pour faire ses affaires, et ce n’est pas tant amour-propre que bon sens, car chacun sait mieux que personne ce qu’il lui faut. Et vous consentiriez à vous en remettre absolument à la volonté d’un homme que vous ne connaissez même pas !…

— Allons donc ! on ne connait pas l’empereur ? quelle bêtise !

— Non ! reprit M. Cordier, vous ne le connaissez pas ; vous ne l’avez pas vu ; vous ne lui avez pas parlé ; vous ne connaissez ni son caractère, ni sa vie privée. Ceux qui vous en parlent sont des gens à ses ordres, nommés par lui, ou des gens intéressés dans ses affaires, et il n’y a que ceux-là qui aient la liberté de parler et d’écrire. Non, vous ne connaissez seulement pas cet homme, à qui vous voulez vous en remettre de tout, de votre prospérité, de votre liberté, de votre vie et de celle de vos enfants ! Et, ce qui est encore plus monstrueux, vous voulez prendre pour maître dans l’avenir un garçon de quatorze ans, et même les enfants de cet enfant qui sont encore à naitre ! Cela, mes concitoyens, c’est tout bonnement de la folie !

— Assez ! assez ! À la porte ! À bas le rouge !

— Attendez, messieurs, dit M. Cordier, le plébiscite n’est pas encore voté et, puisqu’on nous consulte, puisque nous sommes encore souverains, nous pouvons apparemment dire notre pensée. Laissez-moi donc vous signaler le danger de ce que vous allez faire. La nouvelle constitution qu’on vous propose d’approuver, et que vous ne connaissez pas davantage, contient un article qui donne à l’empereur le droit de paix et de guerre, sans le consentement des députés de la nation. Ne sentez-vous pas que c’est là une menace perpétuelle contre notre repos et notre prospérité ? À tout moment, il dépendra du caprice d’un seul homme de mettre la France en péril et d’envoyer nos enfants à la boucherie !… Le voulez-vous ?

Le maire se leva et dit solennellement :

— L’empereur a dit qu’il voulait la paix. Il a promis la paix ; il n’est pas permis de douter de sa parole.

— Non, non, bien sûr ! cria-t-on.

— C’est votre croyance, reprit M. Cordier, ce n’est pas la mienne. En tout cas, il serait bien plus simple et bien plus sûr de laisser la chose à la volonté de tous. Mais des cris, des hurlements, des trépignements l’interrompirent.

— Je ne veux plus, dit-il, vous dire qu’une seule chose…

— Ah ! ah ! c’est heureux !

Et l’on écouta.

— C’est que vous n’avez pas le droit de voter ce qu’on vous demande. Vous n’avez pas le droit de voter oui.

— Par exemple, c’est trop fort ! Qu’est-ce qu’il veut dire ?

— Non, citoyens, vous n’en avez pas le droit. Je vous soutiendrais volontiers que vous n’avez pas le droit d’abdiquer votre liberté personnelle ; car c’est une action insensée, un véritable suicide ; mais laissons ce point ; ce qui est incontestable, c’est que vous n’avez pas le droit d’engager la liberté des autres.

Chacun vote pour soi et non pour son voisin. Or, ceux qui n’ont pas l’âge de voter encore, qui ne l’auront que l’année prochaine, ceux qui ne l’auront que successivement toutes les autres années, vous n’avez pas le droit de voter pour eux, n’est-ce pas ? Ils ne sont pas consultés, ils ne peuvent pas l’être encore ; mais leur droit n’en existe pas moins, tout pareil au vôtre, le jour où ils seront en age de l’exercer. Mais comment le feront-ils ? En votant l’empire à perpétuité, vous les engagez malgré eux ; vous disposez de l’avenir qui leur appartient ; vous prenez leur liberté, quand vous avez tout au plus le droit de disposer de la vôtre. Il y a là un mépris de la justice et du sens commun extraordinaire. La question qu’on vous pose est sur tous les points dépourvue de sens moral, et ce plébiscite qu’on vous demande n’est pas seulement une insulte à la liberté, c’est un absurde gâchis de toutes sortes de choses contraires ; c’est une bêtise vraiment impériale !…

Pour le coup, il n’y eut pas moyen d’en entendre davantage ; ce fut un tapage assourdissant, et le président retira la parole à l’orateur.

Alors montèrent à la tribune deux ou trois gros messieurs qui demandèrent pardon à Dieu et aux hommes des horreurs qu’avait débitées M. Cordier, et dont l’un même réclama qu’il fut arrêté sur l’heure. Pendant longtemps on n’entendit plus que chanter les louanges du gouvernement, et tout le monde croyait que c’était bien fini avec les rouges, quand l’on vit apparaître sur l’estrade devinez qui ?… Louis Brésy lui-même, le seul paysan qui eût osé monter là ! Il était bien un peu pâle ; mais il avait l’air résolu d’un soldat qui va au feu se disant : Je me ferai tuer peut-être, mais tant pis ! Il parla ainsi :

— Mes chers voisins et concitoyens, je ne sais pas parler comme dans les livres ; mais, comme je suis sûr d’avoir un bon avis à vous donner, voilà la chose en deux mots, vous excuserez.

Faisons une supposition : Vous avez une ferme au loin, que vous ne pouvez pas faire valoir vous-mêmes. Si l’on venait vous dire : Prenez un tel pour mettre là-bas à votre place ; vous ne le connaissez pas, c’est vrai, mais nous vous en disons tout le bien possible, et vous pouvez nous croire, car nous sommes payés pour ça… Vous trouveriez, pour commencer, la proposition un peu drôle, n’est-ce pas ?

ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 23 septembre 1874



(10)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE V
OUI OU NON
— Suite —

Louis Brésy continua ainsi :

Mais supposons qu’on vous dirait encore : Ce n’est pas tout ; vous allez confier la ferme à perpétuité à cet homme-là, pour qu’il en fasse à son idée, sans avoir plus jamais de comptes à vous rendre, et après lui à son fils, et après son fils, à ses petits-fils. Et si, par hasard, vous ou les vôtres n’étiez pas contents de ces gens-là, vous ne pourriez pas leur retirer votre ferme ; il vous serait même difficile de l’essayer, car ils mettront tout autour, pour se défendre, une troupe de chiens de garde plus ou moins enragés, dont vous paierez l’entretien. — Qu’est-ce que vous répondriez à cela ? Vous diriez : Faut être fou pour venir proposer des choses pareilles. Et vous n’auriez pas tort.

C’est pourtant là, mes voisins et amis, ce qu’on vous propose d’une autre manière ; c’est même cent fois pis ; car il ne s’agit pas seulement de livrer votre bien, mais de vous livrer vous mêmes. Et qui vous presse, bon dieu ! de pareille folie ! On a toujours le temps. Si vous vous trouvez bien de ce qui est — ce n’est pas mon avis — enfin, gardez-le, rien de plus juste ; mais ne vous liez pas pour toujours, et conservez le moyen, quand vous serez mécontents, de changer si ça vous plaît.

Ces paroles simples firent impression sur les autres paysans ; mais les gros bourgeois, et ceux qui les suivaient, se mirent à crier frénétiquement : — Vive l’empereur ! À mort les rouges et les partageux ! Et bien vite M. le juge de paix revint rechanter les louanges du gouvernement, et après lui encore d’autres beaux parleurs, si bien qu’à la longue on oublia les bonnes raisons, et que ceux qui aimaient à dire comme tout le monde et qui ont la crainte de l’autorité, c’est-à-dire le plus grand nombre, crièrent de concert : Vive l’empereur ! Oui ! oui ! c’est out qu’il faut dire ! Il nous faut l’empire à perpétuité !

Le père Chazelles revint au Bourny en grande colère contre M. Cordier et Louis Brésy ; et Marie, tout le lendemain, put entendre le nom de son amoureux mêlé à de vilains compliments, sans compter les railleries. Car maître Chazelles prétendait que Louis Brésy voulait se faire nommer député pour sa belle parole, et autres choses pareilles. Pendant quelque temps, Marie fit semblant de n’y pas faire attention ; mais, une fois lancé, le père ne s’arrêtait guère, et il finit par demander à Marie pourquoi elle était si rouge et avait presque la larme à l’œil.

La fillette était bonne, mais vive ; aussi répondit-elle que c’était de honte de voir molester les gens de la commune qui avaient le plus de cœur et d’esprit.

On juge si le père fut content de cette parole ; il se leva en jurant, et pour le coup je crois bien qu’il l’eût battue, si, toute confuse d’en avoir tant dit, elle ne s’était enfuie en pleurant.

Il y eut pis à Fouligny. Les bonapartistes, furieux de l’opposition de M. Cordier, d’autant plus que son discours et celui de Louis Brésy avaient malgré tout fait impression sur bien des gens, allèrent trouver le maire et lui demandèrent tout bonnement de les débarrasser de ces deux hommes, en les faisant arrêter. Le maire se gratta l’oreille.

— Je ne demanderais pas mieux, dit-il, mais ça paraîtrait pourtant fort de mettre les gens en prison pour avoir donné leur opinion quand on la leur demande.

— C’est oui qu’on leur demande, et non pas non, dit un monsieur très riche, dont le gendre était sous-préfet du gouvernement, et qui avait obtenu de mettre son fils au collége sans rien payer, parce qu’il était ami du cousin de la cousine d’un ministre.

— Assurément, répliqua le maire ; mais c’est égal, on dirait que le vote n’a pas été libre, et les journaux de l’opposition le crieraient partout.

— Bah ! on en fait ailleurs bien davantage ; les journaux crient, soit ! on les laisse crier, dit un autre monsieur, qui faisait, à Paris, de grosses affaires de banque et de bourse, et ne voulait pas que rien fût dérangé.

— Décidément, non, reprit le maire, mes instructions ne vont pas jusque là ; mais vous pouvez faire, quant à vous… ce que vous voudrez.

L’air dont il dit cela en disait long sans doute ; car ils partirent en se frottant les mains, et de son côté le maire se dépêcha d’envoyer dire au brigadier de gendarmerie d’aller dans la campagne avec tout son monde pour voir si les chasseurs ne taquinaient point les lièvres et les perdrix.

Alors les bonapartistes, ramassant un tas de vauriens et d’endiablés, s’en allèrent jeter des pierres dans les vitres de M. Cordier et taper de grands coups dans sa porte en criant :

— À bas les rouges ! À mort les partageux !

Et la foule s’amassa, et parmi elle tous ceux qui n’ont pas une idée à eux disaient :

— Hein ! c’en est là un affront ! Paraît bien que c’est un mauvais homme !

Pourtant, d’autres, qui connaissaient bien M. Cordier, blâmaient ce qu’on faisait, mais n’osaient l’empêcher. Ses amis coururent chercher les gendarmes pour empêcher ce désordre ; mais les gendarmes étaient partis. Les choses en vinrent au point qu’on faillit enfoncer la porte ; mais alors ceux qui étaient le plus près entendirent s’élever derrière la voix de M. Cordier :

— Je vais, dit-il, ôter les verrous et tourner la clé ; vous pourrez entrer, puisque vous le voulez absolument. Seulement, je vous préviens que mon père et moi nous avons chacun en main un revolver à dix coups ; puisqu’il n’y a pas de police à Fouligny, il faut bien nous défendre nous-mêmes, et nous sommes en état de légitime défense.

En effet, l’on entendit tout de suite tirer les verroux et tourner la clé. Et ça fit l’effet comme d’un seau d’eau qu’on aurait jeté sur les enragés. La foule s’étant écartée de tous côtés, ils ne restèrent bientôt plus qu’une poignée, leurs bêches à la main, n’osant plus frapper ; et quand l’un d’eux, par une sorte de honte, eut donné encore un léger coup, rien qu’à voir la porte s’entrebâiller, ils prirent aussitôt leurs jambes à leur cou et se sauvèrent comme s’ils avaient eu le diable à leurs trousses.

Une attaque pareille d’un homme dans sa maison, si elle avait été faite par des républicains, eût fait, grâce aux préfets et aux journaux bonapartistes, le tour de la France, et l’on eût crié partout : — Voyez ce que font les rouges ! Quels coquins ! Mais, comme c’était du fait des bonapartistes, on ne s’en occupa seulement pas.

Quant à Louis Brésy, les gendarmes allèrent chez lui. Ce n’était pas pour le prendre, ils savaient qu’il n’y était pas ; mais ils parlèrent à sa mère et effrayèrent tant la pauvre femme, que son fils la trouva malade et qu’elle ne manqua pas de le tourmenter de toutes ses forces, — comme on l’avait bien prévu, — pour qu’il ne s’occupât plus de politique.

Ce fut un gros souci pour Louis, qui aimait fort sa mère, mais ce ne fut pas le seul. Craignant de faire attendre Marie à leur rendez-vous du dimanche, à cause de la votation, il fit en sorte, le samedi, de la rencontrer le soir, comme elle ramenait les vaches avec petit Pierre. L’enfant ne les gênaît point ; aimant Louis presque autant qu’il aimait sa sœur, il semblait comprendre, sans qu’on le lui dit, qu’il ne fallait point causer de leurs rencontres, et il se mit bravement à chasser tout seul les vaches, laissant les deux amoureux le suivre. Louis cherchait les regards de Marie ; mais elle baissait la tête sans rien dire.

— Marie, seriez-vous fâchée que je sois venu ce soir ? C’est à seule fin de vous prier de ne point vous impatienter, si je n’arrivais pas demain à l’heure juste, ou, si vous voulez, de venir un peu plus tard, car je pourrais être retenu, bien malgré moi.

— Ah ! c’est pour ça ? dit-elle. Et elle n’en dit pas davantage, mais détourna les yeux d’un air courroucé.

— Qu’avez-vous ? Marie.

— Oh ! rien. Seulement, je pense que ça vous arrangerait mieux peut-être de ne plus venir du tout ?

— Marie ! s’écria-t-il, que vous ai-je fait pour que vous soyez si mauvaise pour moi ?

Et, comme elle se taisait, il la pressa, tout ému de la voir aussi tâchée pour la première fois. À la fin, elle dit :

— Il y a une chose que vous aimez plus que moi ?

— Non, Marie ! non, bien sûr ; mais dites-moi de quoi vous pouvez avoir jalousie ?

— Jalousie ! Je n’ai point dit ça ; je ne veux qu’une chose, moi, c’est que vous fassiez à votre idée, comme il vous plaira le mieux. Il est bien sûr que ce n’est pas avec votre politique, non jamais, que vous deviendrez le gendre de mon père ; mais, puisque ça vous fait plaisir…

Louis baissa la tête comme un homme déjà las et qui reçoit un nouveau coup, et, poussant un grand soupir :

— Ah ! Marie, vous me taquinez pour ça, vous aussi… Je suis bien malheureux ! Déjà ma mère ne fait que pleurer, et vous savez que j’aime bien ma mère. Tenez, si ça continue, j’aimerais autant être mort !

— Bon Dieu ! dit-elle, avec un tout petit cri, en se rapprochant de lui, est-ce possible ? Et pourquoi ne la laissez-vous pas alors, votre malheureuse politique, puisqu’elle vous cause tant de mal ? Allez ! moi, je la déteste.

— Je ne peux la laisser, Marie, et je vous ferai comprendre ça ; oui, demain nous en parlerons ; mais que je vous dise tout de suite supposez que les Allemands entrent chez nous, qu’il soit besoin de défendre notre pays, m’estimeriez-vous si, au lieu de prendre un fusil, je fuyais au loin ?

— Non, sûrement, dit-elle, mais je sais bien que vous ne feriez pas ça.

— Si je désertais la bonne cause en politique, Marie, ce serait tout juste la même chose, parce que, si ce n’est pas pour défendre mon pays des Allemands, c’est pour le défendre d’autres ennemis : l’ignorance et l’injustice.

— Vraiment ? dit la jeune fille étonnée. Elle ne comprenait qu’à demi, mais trouvait son amant beau à voir, avec cet air résolu et ce parler ferme.

— Finalement, dit-il, ce n’est pas mon plaisir, comme vous disiez tout à l’heure, mais mon devoir ; je veux tâcher, pour ma petite part, d’empêcher que ma patrie ne soit trompée, volée, fourvoyée en de mauvaises choses. Je voudrais tâcher que le pauvre monde fût plus instruit, moins misérable, meilleur, plus heureux. Vous me direz que je n’y peux pas grand’chose. Mais, si chacun disait ça, il n’y aurait personne pour s’en occuper, tandis que plus il y en aura qui demanderont l’instruction et la justice, plus nous serons près d’y arriver. Vous voyez donc bien que je serais un lâche de déserter la politique pour les intérêts de notre amour.

Oh ! pourtant, je vous aime bien ! Mais, si j’étais capable d’abandonner pour vous mon devoir, Marie, je ne serais pas non plus capable de vous aimer honnêtement.

Elle l’écoutait avec de grands yeux attachés sur lui, déjà confuse de ce qu’elle avait dit, et tout à coup, avec sa vivacité vaillante :

— Eh bien, Louis, dit-elle, continuez de faire de la politique et, quelque chose qu’il arrive, je vous aimerai toujours !

Le moyen de résister au désir de l’embrasser après ça, la bonne et charmante fille ! Heureusement, Pierre était déjà loin et l’on était à la brune. Rougissante, elle se dégagea vivement des bras de son amoureux et prit sa course pour rejoindre son petit frère, et arriver à la ferme en même temps que lui.

Il n’y eut que 36 non à Fouligny, sur plus de 500 oui sortis tout flambants de l’urne, ornés de : Vive l’empereur ! ou de points d’exclamation. Les bonapartistes, fiers et joyeux, regardaient insolemment les pauvres rouges », qui, sans bruit, se faufilaient chez eux. Il y en eut même plus d’un qui, se voyant seul ainsi contre tout le monde, n’était plus sûr d’avoir bien fait, accusait M. Cordier et quelques autres de l’avoir mal conseillé. C’est le père Chazelles aussi, qui se moquait d’eux ! On but, on chanta dans les cabarets, passé minuit, et il n’y eut guère de gens qui, en se couchant ce soir-là, ne mirent avec plus de confiance leur tête sur l’oreiller, persuadés qu’ils venaient d’assurer — comme leur avaient dit M. le ministre, M. le sous-préfet, M. le curé, M. le maire et toutes les autorités — la paix et la prospérité de la France.

ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 24 septembre 1874



(11)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE VI

LA GUERRE

Après cela, naturellement, chacun reprit son travail, et tout recommença d’aller comme auparavant.

Seulement, cette année là, un des gros soucis des cultivateurs fut la pluie qui ne tombait point. On l’avait attendue vainement déjà tout le mois d’avril ; mai n’en donna pas davantage. Le blé maigrissait, l’herbe ne poussait, le fruit ne grossissait pas sur la branche trop sèche. Et toujours, chaque matin, ciel sans nuages ; tout le jour, soleil resplendissant. Le cultivateur, lui aussi, en séchait d’ennui et de peine. Il n’était plus question de vendre ses foins ; mais comment nourrir seulement ses bêtes ? Pas d’autre moyen que de s’en défaire ; mais alors il en fut mené tant aux foires qu’il ne s’y trouva guère que des vendeurs. Et quelle misère ! Il fallut donc les retourner au logis, puis les retourner à la foire suivante, finalement les donner pour rien.

Tout ce temps le soleil dardait, brûlant les récoltes ; oui, jusqu’au point qu’on vit en mains endroits l’herbe sèche et morte, comme si le feu y avait passé ! Les fermiers étaient d’humeur massacrante, et chacun souffrait plus ou moins du mal général ; car la main d’œuvre naturellement fut peu demandée. Pour ce qu’il y avait à couper, besoin n’était de beaucoup de faux. Plusieurs n’eurent pas même la peine de faucher. C’était à tirer les larmes de voir le pauvre bétail, à qui déjà les os perçaient la peau, tant sa ration était diminuée. L’eau pour boire manqua en bien des endroits ; il fallut mener à la rivière, quelquefois à une lieue et plus, ce bétail affamé, qui se trainait sur ses jambes. Le blé monta vite, mais menu, et peu fort en grain. C’était une désolation de tout ; et la vigne seule profita de cette damnée sécheresse.

Au Bourny, la fontaine, heureusement, ne cessa point de couler, mais d’un filet si menu, si fin, qu’il fallait y laisser le seau une demi heure, et que les bêtes en avaient à peine assez pour l’abreuvoir. Quant aux prés, ce fut comme partout, et maître Chazelles se désolait en songeant que cette année ne lui rendrait pas même l’intérêt de sa dette.

Il était parfois si triste et si grincheux, que Marie s’effrayait qu’il vint à apprendre ses rendez-vous avec Louis Brésy. Elle avait dit non, bien nettement, à Bruckner et à Varnaud, et il ne l’avait point pour cela tourmentée. Même avait il dit :

— Bon ! bon ! nous n’avons point d’argent à faire tant de noces.

Car Justin, lui, se mariait. Mais si maître Chazelles eût appris que sa fille continuait d’aimer un gars qu’il avait chassé de la maison, et qu’elle l’allait trouver tous les dimanches au bois de la Zouche, il en serait entré dans une terrible colère, et — ce à quoi Marie songeait plus encore — cela fui eût fait un grand chagrin. Elle savait aussi qu’on ne se gêne pas pour mai penser des filles qui agissent ainsi, et qu’il ne faut espérer de cacher longtemps ces choses à la campagne, où tout le monde s’occupe les uns des autres. Ces pensées la faisaient souffrir, et plus d’une fois elle dit à Louis qu’ils devaient cesser de se rencontrer. Mais ils s’aimaient tant ! et ils avaient tant besoin de se voir qu’ils formèrent bien la résolution, mais n’eurent pas le courage de l’exécuter. Chaque dimanche, ils se séparaient en disant :

— Eh bien ! seulement encore une fois ! la dernière ! — Mais après cette dernière, une autre dernière venait toujours.

Au mois de juin eurent lieu les noces de Justin, moins gaies qu’elles n’eussent été une meilleure année. Pourtant, ce fat une joie pour les Chazelles, et surtout d’y voir Jacques, l’aîné des fils, qui, n’ayant plus qu’un an de service à faire, était renvoyé dans ses foyers. Le père ne manqua point, à cette occasion, de louer l’empereur, qui, selon sa promesse, donnait la paix à la France. Quant à la prospérité, ça viendrait plus tard ; on ne pouvait raisonnablement s’en prendre à lui de la sécheresse.

Maîtresse Chazelles ne pouvait se lasser de revoir son Jacques, pour lequel elle avait si souvent pleuré en cachette quand elle entendit parler de guerre ou qu’elle avait rêvé d’os de mort ou de cheval noir. Avec la femme de Justin, cela fit deux enfants de plus dans la maisonnée ; mais on n’en fut que plus aise : car, dans cette famille, tous étaient de bon caractère et s’aimaient étroitement.

— Si les affaires vont mal, disait Mathurin Chazelles, au moins nous n’avons pas de malheur en enfant ; c’est le principal.

Donc, la Saint-Jean s’était passée sans herbes, quasi sans fleurs. La moisson vint de bonne heure ; déjà les seigles étaient coupés, quand, le 16 juillet, maître Chazelles commença la récolte de son froment. Il était jaune comme l’or, et ce n’était pas la peine d’attendre que l’épi laissât échapper ses grains ; il n’y en avait de trop. On avait donc entamé le champ, et, malgré les ennuis de la mauvaise année, chacun se laissait aller à la gaieté, comme le veut la moisson, qui est la grande paie des fatigues du pauvre monde. Au moins les enfants, — car le père, lui, restait un tantinet sombre, — Marie et Marianne, la femme de Justin, qui triaient les gerbes et râtelaient les épis tombés, chantèrent des chansons, dont les notes lentes et soutenues s’allongeant dans l’air, comme celles du grillon, berçaient le travail. Puis Jacques était là, et Jacques le soldat avait toujours des histoires à raconter, avec des mots si drôles et un air si amusant, que toutes les figures se mettaient en devoir de rire aussitôt qu’il ouvrait la bouche.

Ils étaient là, sans compter les deux, femmes, dix bons bras armés de la taux, dont aucun de loué, tous de la famille, travaillant vigoureusement pour leur propre bien. Belle jeunesse, dont le père Chazelles était fier ; on le voyait quand, au bout du champ, avant de recommencer une nouvelle rangée, il se redressait, et, s’appuyant sur sa faux, reposait sur eux son regard. Lui, bien qu’ayant cinquante ans passés, il n’en restait pas moins à la tête, le vieux, toujours au bout le premier, et traçant l’andain le plus net et le plus fourni.

Ce jour-là donc, après avoir travaillé depuis l’aube, ils avaient coupé la moitié du champ ; mais ce n’était pas le dixième de la besogne, il en restait long et large, sans compter l’engrangement et le battage. Le soleil baissait. Il devait être au moins quatre heures. Les moissonneurs s’arrêtèrent une fois de plus au bout de la rangée, et regardèrent tous ensemble du côté de la ferme.

— Qu’a donc la mère aujourd’hui, dit maitre Chazelles d’un ton grondeur ? La collation devrait être ici depuis une demi-heure, Sacr…

— C’est pourtant pas la soif qui manque, dit François.

Et tous s’essuyaient le front.

— Ça fait chaud, juste comme au Mexique, où je ne suis pas allé, s’écria Jacques, surtout qu’il était de son devoir de servir quelque distraction en guise de rafraîchissement. Oui, ma foi, je n’ai pas voulu ; car on nous a demandé notre avis, vous savez ? Il y en a qui sont partis, comme ils disaient, pour la gloire. Quelle gloire ? Moi, que je me suis dit : Qu’est-ce que c’est que ça ? Aller tuer des gens qui ne vous font rien et qui sont au bout du monde ! J’en vois pas l’utilité. Ensuite, qu’est-ce que j’aurais eu pour la peine ? Les galons de caporal ou de sergent, et je serais revenu noir comme un Bédouin, ou, plus immanquablement, je ne serais pas revenu du tout. Merci !…

— Tout de même, c’est drôle, un soldat qui n’a pas vu le feu, dit Justin, voulant taquiner son frère.

— Ça sert à n’avoir ni bras de moins, ni jambes de bois, mon fils, répondit Jacques en appuyant cette parole d’un coup de poing fraternel. Et puis si tu peux me dire à quoi c’est bon la guerre, si ce n’est à manger beaucoup d’argent, et à faire beaucoup de mal ?…

— Oui, oui, dit le père Chazelles, c’est une bêtise, et une vilaine chose, et à présent on n’en veut plus. C’est d’une autre manière qu’il faut engraisser la terre ; nous en serons tous plus riches et plus heureux. Oui, Jacques a eu raison. C’est une bonne chose que de vous voir là, tous bien portants, et j’espère que c’est fini et que nous n’aurons plus de tourment pour les autres ; car, à présent que l’empereur est tout à fait le maitre, il n’y aura plus de guerre, il nous l’a promis… Que diable font-elles de n’apporter pas la collation aujourd’hui ?

— Annette est là-bas, dans le sentier, cria Marie.

— Tous regardèrent avec étonnement.

— Et la mère, elle ne vient pas ? Qu’y a-t-il ?

C’était Annette, en effet, chargée à l’excès d’une gorre de vin, d’une cruche d’eau, de pain, de fromage, de cuillères et d’une grande terrine. Elle arriva bientôt, ruisselante de sueur et toute essoufflée, et posa sans rien dire son fardeau, pendant que les questions lui pleuvaient de toutes parts.

ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 12 septembre 1874



(12)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE VI
LA GUERRE
— Suite —

Il y avait sûrement autre chose que de la fatigue dans l’expression des traits de la jeune fille et dans ses yeux effarés. Ce n’était pas seulement la marche qui avait gonflé son sein. Et pourquoi ne se pressait-elle pas de répondre ?

Elle était jolie comme une image, la petite Annette, ainsi posée toute droite et mystérieuse, les joues roses comme un trèfle en fleur.

Mais qu’y avait-il ?

— Parleras-tu ? s’écria le père, impatienté.

Alors elle se prit à fondre en larmes.

— Sur parole, il est arrivé malheur à ma femme ! cria maître Chazelles, en jetant sa faux et en prenant le chemin de la maison.

Ses fils allaient le suivre quand Annette, retenant le père, lui dit :

— Il n’est arrivé à la mère que du chagrin… à cause de… la guerre !

Ils répétèrent tous étonnés :

— La guerre ! qu’est-ce qu’elle dit ?

— Es-tu folle ? dit le père ?

— C’est la mère Galey qui est venue chez nous, et elle pleurait et se lamentait parce que son fils, qui avait un bon numéro, partira tout de même, à ce qu’il parait. Oui, on a la guerre, tout le monde le dit ; celui qui porte les lettres l’a dit partout où il a passé, et la nouvelle en est venue ce matin de Paris où, paraît-il, on a crié toute la soirée d’hier : « Vive la guerre ! À Berlin[1]! » La mère a été si saisie à cause de Jacques et, dit-elle aussi, de Justin, qu’elle n’a plus tenu sur ses jambes. Alors, voyant ça, elle m’a dit : Va toute seule », et elle ne fait que pleurer.

Tous étaient devenus mornes, et le père Chazelles avait pâli. Il s’écria tout d’un coup :

— À Berlin !… à Berlin !… Mais ! sac… Alors donc, ça serait la guerre avec l’Allemagne ? Là !…

Il avait étendu la main vers la frontière et était devenu plus pâle encore. Là c’est-à-dire à deux journées de marche de sa ferme. Et ses fils ?… Mais il ne voulut pas croire à tant de malheur,

— Ça n’est pas vrai, cria-t-il, ça n’est pas possible ! L’empereur a promis la paix. Il ne nous tromperait pas comme ça. Je vous dis que c’est une menterie, moi, une menterie abominable !

Jacques, poursuivit-il, tu vas venir avec moi, et nous saurons ce que ça veut dire. Vous autres, liez, en attendant, les gerbes coupées ce matin. Nous ramenerons la charrette et les serrerons ce soir.

Puis ils firent collation à la hâte et partirent.

Les enfants restèrent inquiets, causant de la terrible nouvelle, et la femme de Justin lui disait tout apeurée :

— Est-ce possible que tu partirais ?

Car il était mobile, ayant tiré il y avait seulement deux ans. Marie ne disait rien ; mais elle était triste et songeuse, pensant à Louis autant qu’à ses frères. Louis avait vingt-cinq ans, il ne tombait pas sous la loi ; mais si la guerre était si près du pays, ne s’en mêlerait-il point ? Tous enfin avaient au cœur le frémissement d’une chose inconnue, mais terrible. Ils ne riaient plus, et se parlaient presque bas.

Vers six heures, Jacques revint.

— Le père, dit-il, est allé jusqu’à Fouligny ; il ne veut pas croire à la nouvelle, et va s’informer chez M. le maire. Bien sûr, dit-il, c’est les rouges qui font courir ce bruit-là. Moi, j’ai trop l’idée que c’est vrai. Il répète encore sans cesse que l’empereur ne voudrait pas nous tromper comme ça. Ah ! bien oui ! pour ce que ça lui fiche !… Si ce n’est que ça qui en empêche…

— Tu n’as donc pas bonne idée de l’empereur, toi ? lui dit Marie.

— Ma petite, j’en ai trop vu pour ça, moi ; je connais le monde. Les grands, ça se moque des petits comme de rien du tout ; colonels, généraux, maréchaux, jusqu’à Badinguet, sauf votre respect, c’est tout la même chose. Et plus ça monte, pire ça est. Pour ces messieurs-là, les soldats, les paysans, peuh ! c’est bon pour la mitraille ou pour l’impôt, voilà ! D’en faire tuer, d’en faire suer un peu plus un peu moins, ils s’en soucient comme de leur première chemise. Ça fait-il leurs affaires ? bon ! Ça ne les fait-il pas ? tant mieux ! N’y a pas autre chose.

Jérôme, Justin et François écoutaient de toutes leurs oreilles, ébahis, quasi épouvantés, ce que disait leur ainé. Marie n’était pas fâchée de voir que Jacques, lui qui savait tant de choses, pensait à peu près comme Louis. Quand ils rentrèrent avec la charretée de gerbes, ils ne virent point le père venir au devant d’eux, et crurent qu’il n’était pas encore arrivé de Fouligny. Mais, en entrant dans la maison, ils l’aperçurent assis au coin de la cheminée, comme en hiver, et ne bougeant pas. La mère allait et venait pour le souper, pleurante comme une Madeleine. Quand elle vit Jacques, elle poussa un cri et alla se pendre à son cou. Puis elle cria : Justin ! et avec tant de sanglots qu’on crut qu’elle allait s’évanouir. Alors le père se leva :

— Allons, allons, femme, dit-il, faut pas manquer de courage, il en sera besoin. Pour moi, j’aurais mieux aimé perdre ma meilleure pièce de bétail que d’apprendre ce que j’ai appris aujourd’hui. Je n’aurais jamais cru ça. C’est égal, faut se tenir ferme. D’ailleurs, paraît qu’il n’y a rien à craindre : les Allemands seront battus ; c’est M. le maire qui me l’a dit comme une chose sûre. Toutes les mesures sont prises, à ce qu’il paraît, et c’est pour la gloire et le bien de la France, à ce qu’ils disent. Allons, au souper !

En même temps, il s’assit lui-même à table et, quoiqu’il eût parlé de ce ton ferme et qu’il fît effort, il ne put manger. La mère pleurait tout bas, n’osant sangloter ; les enfants, consternés, se taisaient ; on eût dit un repas de funérailles.

Ce ne fut pas long que Jacques reçut l’ordre de rejoindre son régiment, et, bientôt après, Justin d’aller au chef-lieu d’arrondissement pour être exercé avec les autres. Sa jeune femme, quasi folle, disait qu’elle ne voulait pas, qu’on ne devait pas lui prendre son mari. Quant à maîtresse Chazelles, la pauvre bonne femme, lorsqu’elle cessait de pleurer, elle devenait emportée de colère comme la tigresse à qui l’on prend ses petits, et disait des choses que le Bourny n’avait jamais entendues, maudissant l’empereur et allant jusqu’à reprocher à son mari de l’avoir tant de fois nommé et renommé ; car il les avait trompés, maintenant. Elle n’était pas seule à dire cela ; c’était un cri de toutes parts. En voyant leurs gars forcés de partir, devant la moisson commencée, tous répétaient :

— Il nous a trompés, car il nous avait promis la paix !

Et les mobiles, dont beaucoup s’étaient mariés et qui pensaient rester bien tranquilles, partaient de mauvais cœur, quelques-uns même disant qu’ils ne se battraient pas.

Enfin, c’était une désolation et un grand mécontentement.

ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 27 septembre 1874



(13)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE VII

LES PREMIÈRES DÉFAITES

Ainsi donc, à cette année déjà si mauvaise, allaient s’ajouter l’impôt de la guerre et le manque de bras. Jacques, qui était un brave soldat, comme il y en a tant à tous les rangs de notre armée, oubliant les paroles amères et injustes qu’il avait débitées devant les siens, confondant les généraux patriotes avec quelques courtisans de l’entourage impérial, Jacques regagna son régiment déjà en marche sur le Rhin, prêt à faire son devoir jusqu’au bout. Justin le rejoignit bientôt. On fit comme on put : les femmes se mirent à l’ouvrage des hommes et les vieux se louérent autant que des jeunes. On prit au Bourny le père Galey, pauvre bonhomme dont les deux bras ne valaient pas la main gauche de Jacques ou de Justin, bien qu’il ne fut pas plus vieux que Chazelles ; mais la misère ne lai avait pas manqué. Encore pouvait-il soigner le bétail, tandis que les autres faisaient le plus dur ouvrage. Et lai aussi, pauvre vieux, avait son fils à la guerre.

La moisson ne fut pas achevée sans peine, et bien des grains de blé trop mûrs tombèrent dans le champ, le battage n’était point aisé non plus. Comment suffire ensuite aux labours, comment amender les prés, qui en avaient tant besoin ? Le bétail mourait de faim et de soif, et le foin, qu’on ramassait de tous côtés pour les chevaux de l’armée, valait son pesant d’or.

Un jour que maître Chazelles marchait sur la route de Fouligny, la tête basse, enfoncé dans sa tristesse, il rencontra M. Cordier.

Celui-ci s’arrêta pour demander à Chazelles des nouvelles de ses fils.

— Merci bien, monsieur ; nous avons une lettre de Justin ; ça va bien pour le moment, en attendant…

Et la voix lui resta dans le gosier.

— Courage, père Chazelles, ils n’y resteront pas tous.

— Ah ! monsieur, vous aviez bien raison de me prédire des malheurs ! Que voulez-vous ? je n’en savais précisément rien, sinon que s’en remettre de tout à la fantaisie d’un homme, est grosse imprudence. Il n’y a qu’un souverain qui ait le droit de déclarer la guerre, c’est le peuple, parce que c’est lui qui en pâtit.

— C’est juste, monsieur, c’est juste. Ah ! si c’était à recommencer !… Heureusement, à ce qu’il paraît, que ce ne sera pas long et que tout est bien arrangé pour donner aux Allemands une bonne râclée, et qu’ils n’en voudront pas longtemps.

M. Cordier secoua la tête.

— Oh ! reprit Chazelles avec un peu de mauvaise humeur, vous ne voulez croire à rien de bon.

— Ce n’est pas ça, maitre Chazelles. Quand même on battrait les Allemands, je ne trouverais pas cela beau, parce que faire tuer tant de monde pour des querelles de rois et d’empereurs, c’est un gros crime. Mais j’ai peur, comme Français, que ce ne soient pas les Prussiens qui soient battus.

— Allons donc, monsieur, allons donc ! Vous y mettez de la mauvaise volonté. Puisque toutes les mesures sont prises.

— Oui, oui, je sais ; il ne manque pas un bouton de guêtre ; le ministre l’a dit. Eh bien, père Chazelles, je le souhaite ; mais rappelez-vous que je n’en crois rien.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que les habitudes des cours impériales ne sont ni le bon ordre, ni l’économie, ni l’honnêteté ; ces gens-là n’entendent par le bon ordre autre chose que de faire fusiller ceux qui trouvent à redire à leurs voleries ou à leurs sottises. Mais vous savez aussi bien que moi, maitre Chazelles, que le bon ordre, c’est tout simplement que chacun fasse honnêtement ce qu’il a à faire, et qu’il n’y ait pas de tromperie.

— Sûrement.

— Eh bien, ce bon ordre-là, le vrai, nous ne l’avons pas au gouvernement de la France, et nous ne l’aurons jamais tant que le peuple ne saura pas faire ses affaires lui-même et tenir la bride ferme aux gouvernants.

— Pourtant, monsieur, est-ce à croire que des gens riches, des gens comme il faut… ? L’empereur doit voir à ça.

— Vous avez toujours confiance en l’empereur, maitre Chazelles. Fort bien, nous verrons plus tard. Comme je vous dis, à présent que la guerre est déclarée, j’aimerais mieux me tromper. Au revoir !

Ils se quittèrent, et, bien que Chazelles voulût se dire, avec mécontentement, que cet homme-là croyait toujours à mal, il se sentit encore plus triste et plus inquiet qu’auparavant.

Bientôt, le Bourny eut un spectacle qu’aucun de ses habitants n’avait jamais vu, et qui faisait oublier à petit Pierre le soin de ses vaches. Tout le long du jour, et souvent la nuit, ce fut, sur la route, un défilé de soldats, d’équipages d’artillerie, de fourgons. Les garçons avaient fini par trouver cela beau ; le père Chazelles se laissait aller à leur conter les histoires de guerre de son père, qui avait été soldat sous le premier empire. Mais la mère n’en voulait rien entendre, et fermait la fenêtre pour ne pas voir.

À la fin de juillet, on reçut une lettre de Jacques, où il disait : « Si ça continue d’aller comme ça, ça sera joli. On s’est imaginé de nous faire partir d’abord, et puis les vivres après, en sorte que nous n’avons rien à nous mettre sous la dent. Pas de souliers non plus. Pas de baraquements, enfin traités comme des chiens, en attendant qu’on nous envoie au feu. Mais il y en a déjà beaucoup de malades. Ça n’est pas étonnant. On crève de faim ; on a froid la nuit. Enfin ça tout l’air de travailler pour le roi de Prusse, mais pas pour nous. Au revoir, tout de même, j’espère ; mais ça ne sera pas la faute aux intendants.

» Il y a ici des Juifs qui vendent tout ce dont on a besoin, seulement dix fois plus cher que ça ne vaut, à commencer par le pain. Ces gens-là nous écorchent en attendant que les Allemands nous tirent dessus. Je n’ai déjà plus d’argent, et ce n’est pas pour avoir fait bombance. Mais bah ! faut pas songer à m’en envoyer, parce que sans doute que quand ma lettre vous arrivera nous serons déjà en Prusse. J’embrasse le père et la mère, qu’il ne faut plus qu’elle pleure, attendu que nous reviendrons, et tous les frères et sœurs, ainsi que les amis.

» Votre fils de tout son cœur,

» Jacques CHAZELLES. »

On était au 6 août. Le Bourny avait son aspect accoutumé, sauf qu’on n’en entendait plus sortir, comme autrefois, toute une musique de voix joyeuses, les gens, dans leur tristesse, allant et venant silencieusement. Il n’y avait que le petit Pierre, pauvre enfant, trop jeune pour que le chagrin pût rester en lui, qui riait et jouait tout seul, ou avec les chats et le chien. Il trouvait que la mère n’était pas raisonnable de pleurer, puisque Jacques et Justin avaient dit qu’ils reviendraient. Et comment pouvait-il y avoir du malheur au monde quand le soleil luisait si brillant dans le ciel bleu, quand les fleurs poussaient comme à l’ordinaire, que les papillons volaient aussi beaux qu’auparavant, que les vaches donnaient encore de ban lait, que les pêches mûrissaient et que le petit Pierre pouvait toujours, aux champs, grimper sar l’ânesse et la faire courir. Et les abeilles ! ne sont-elles pas contentes et bourdonnantes, au milieu des fleurs bleuâtres qu’elles aiment ? Et comme elles s’élèvent dans l’air ! Oh ! tant que ça ! Oh ! c’est un essaim ! Encore un essaim ! Père ! père !

Et l’enfant court de toutes ses forces, haletant de joie et fier de son utilité, prévenir son père et ses frères, qui travaillent non loin de là. Bientôt est préparée une ruche neuve frottée de miel où l’on fait tomber l’essaim, réuni en pelote autour d’une branche, et qui, se trouvant bien logé, consent à y rester. C’est le troisième essaim de l’année, et le plaisir de l’avoir heureusement retenu, car il y faut du soin et de l’adresse, a malgré tout réjoui les visages et délié les langues.

— Pauvres bestioles ! dit Chazelles, c’est tout ce qui nous réussit.

— Et ça porte bonheur, dit la petite Annette.

Alors, et comme chacun allait retourner à son ouvrage, on entendit un bruit sourd, grave et lointain : Boum ! Pais bientôt, un autre pareil, et d’autres encore. Tous deviennent attentifs. La mère, saisie, avec de grands yeux qui semblaient chercher à voir si loin, écoute et frémit.

— Qu’est-ce que c’est, père ? demande Pierre.

Chazelles, troublé, se tait, et François, d’une voix étranglée :

— C’est le canon !

— Si près de nous ! s’écrie Marie en pâlissant.

— Est-ce qu’on peut entendre d’ici en Allemagne ?

— Ça vient du côté de Forbach, dit Chazelles, et l’on dirait bien que c’est en par ici de la frontière. Après ça, je ne sais pas, car, pour notre bonheur, jusqu’ici nous n’avions jamais entendu ça.

— Est-ce loin, Forbach ? demande Annette en frémissant.

— Sept à huit lieues, dit Jérôme.

— Oh ! ce n’est pas assez loin… J’ai peur dit la fillette, dont les couleurs roses s’effacent, et elle se rapproche de sa mère et se cache dans ses bras comme un enfant.

— De quoi as-tu peur, petite, dit François, crois-tu pas que nos soldats vont être battus ?

— Je ne sais pas, moi,

— Allons donc, s’écrièrent les deux jeunes gars, quelle bêtise ! ils savent les gagner, va, les batailles, et nous en avons gagné autrefois contre bien plus d’ennemis que ça, tous à la fois, les Anglais, les Russes, les Autrichiens, les Prussiens. Et, à présent, on serait battu par les Prussiens tout seuls avec leurs petits Bavarois ? Ce n’est pas possible !

Le père Chazelles garde toujours le silence, mais sa figure est parlante de grand souci, et la mère entrant dans la maison va s’asseoir la tête dans ses mains en gémissant ; car chacun de ces coups sombres la trappe au cœur.

On n’eut pas de nouvelles ce jour-là ; mais le lendemain un brait terrible se répandit que l’armée française avait été défaite, hachée, non-seulement à Forbach, mais en d’autres lieux, à Wissembourg et à Frœschwiller, et que les Prussiens étaient en France.

— Ce n’est pas possible, répétaient Jérôme et François.

Et celui-ci, pour avoir des nouvelles sûres, courut jusqu’à Saint-Avold. Mais le soir, quand il revint au Bourny, on n’y avait déjà plus rien à apprendre ; car la route était couverte de soldats à la débandade, harassés, poussiéreux, hagards ; de voitures lancées au galop, dont les chevaux parfois s’abattaient ; de charrettes vides, menées par des réquisitionnaires affolés. Plusieurs soldats mourant de faim et de soit étaient venus à la ferme demander du pain, du vin, ou de l’eau, et partaient de leur défaite avec des visages enflammés de honte et de colère.

— Ça n’est pas notre faute à nous, disaient-ils ; on nous fait camper n’importe où, au milieu des bois, sans s’occuper où est l’ennemi. L’ennemi, il y est, et, au moment où l’on s’y attend le moins, particulièrement quand on commence à manger la soupe, crac ! il vous tombe dessus. Et puis, il en a, lui, du canon ! Tout un tremblement ! pendant que nous antres, niche ! rien du tout, ou presque rien. On court en avant… Mais, quand on serait le diable, il faut tomber avant d’arriver ; les obus vont plus vite que les jambes. Ah ! s…c…, c’est tout de même dur !

ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 30 septembre 1874



(14)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE VII
LES PREMIÈRES DÉFAITES

Le père Chazelles se prenait la tête à deux mains :

— Ça se peut-il, bon Dieu !

— Nous sommes trahis ! disait un autre soldat, c’est pas possible autrement.

— Mes enfants, dit le père Chazelles, ben sûr que l’empereur va mettre ordre à tout ça.

À cette parole, les soldats se regardèrent et se mirent à rire.

— L’empereur ? Ah ! ben, si vous comptez là-dessus, vous ! C’est lui qui fait le plus de bêtises. Vous ne savez pas, ce qu’il sait le mieux, c’est de se mettre à l’abri et d’encombrer tout de ses cuisiniers, de ses provisions, de ses trente ou quarante wagons à n’en plus finir ; tandis que nous manquons de tout, nous autres, qui nous battons.

Qui jamais, au Bourny, aurait cru entendre un pareil langage ? Mais il fallait bien y croire, de la bouche de ces témoins qui avaient non-seulement vu, mais souffert ce qu’ils disaient. Et quel plus grand témoignage d’ailleurs que le spectacle de cette déroute au commencement de la guerre, dès que les deux armées avaient pu se mesurer. Ce n’était pas la bravoure qui manquait à nos malheureux soldats ; ils mouraient par milliers sur le champ de bataille sans broncher, cent fois plus braves et plus patriotes que quelques-uns de ceux qui les commandaient.

— Et Jacques ! et Jacques ! répétait la mère désolée.

Pour Justin, elle savait qu’il n’était pas encore au feu.

Jacques était du corps d’armée du maréchal de Mac-Mahon, et l’on savait seulement que ceux-là se repliaient sur Châlons, abandonnant d’un coup toute l’Alsace et la ligne des Vosges, où une armée eût pu défendre avec avantage le pays. Et de ce côté la déroute était plus lamentable encore et le désordre plus grand.

Tout le pays, il va sans dire, était sans dessus dessous. On criait :

— Les Prussiens vont venir !

Et comment s’attendre à autre chose en voyant cette armée qui s’enfuyait ? Beaucoup chargèrent sur des charrettes ce qu’ils avaient et prirent le chemin de Metz pour s’y abriter ; Metz l’Imprenable ! Metz la Pucelle, qui ne s’était jamais rendue à l’ennemi ! D’autres restaient, ne pouvant se résoudre à abandonner leur bien et disaient : Ils n’emporteront pas les maisons. Beaucoup aussi pensaient à se défendre et à défendre le pays, qu’on abandonnait. Le père Chazelles fut un de ceux-là, et il courut en parler au maire, chez qui se trouvaient déjà M. Cordier, Louis Brésy et plusieurs autres bourgeois et paysans.

Donnez-nous des armes, disaient-ils, mettez sur pied toute la garde nationale du pays ; fortifions nos bourgs, barricadons nos gros villages ; quand ils se verront partout ainsi reçus, ils n’avanceront pas si vite, et le reste de la France aura le temps de se préparer à les recevoir encore mieux.

Chazelles s’avança vers le maire.

— Monsieur, lui dit-il, nous sommes d’honnêtes gens, vous le savez bien. Nous sommes des hommes. Nous ne pouvons laisser l’étranger marcher sur notre pays sans le défendre. Il nous faut pour ça des fusils, donnez-nous-en. Nous allons tous nous rassembler des villages voisins et les attendre à de bons endroits. Nos femmes et nos enfants conduiront le bétail et les récoltes sous le canon de Metz. Comme ça, ils ne trouveront partout que des balles, que de braves citoyens prêts à se faire tuer pour rester libres. Ils seront bientôt forcés de s’arrêter et de faire la paix.

— J’ai des ordres du gouvernement, répondit le maire ; il est défendu d’armer les populations.

Alors le père Chazelles entra dans une colère dont on ne l’aurait pas cru capable.

— Les armes que vous avez sont à nous, dit-il ; car nous ne sommes pas vos domestiques. Nous sommes des gens libres, et ce pays est notre pays, et les deniers de la commune sont à nous.

Qu’est-ce qui a nommé l’empereur ? Il ne serait rien sans nous. C’est nous qui l’avons fait, et ce n’est pas lui qui nous a faits. Il est à nous, et nous ne sommes pas à lui. Maintenant qu’il nous a perdus, qu’il nous laisse tranquilles ; il n’a plus d’ordres à nous donner.

Mais tout fut inutile, et ces hommes de cœur, bien décidés, voyant qu’ils ne pouvaient rien tirer du maire, allèrent dans les rues et dans les maisons parler à tous ceux qu’ils connaissaient ou qu’ils rencontraient. Mais l’habitude en France est si bien prise de ne rien faire que d’après les ordres de l’autorité, que même ceux qui auraient eu bonne volonté branlaient la tête, en disant :

— Comment faire ? nous ne pouvons pas faire ça tout seuls. Si le maire ne veut pas, c’est impossible.

Et ce fut bien pis quand on sut que le maire était allé quérir les gendarmes contre les gens de désordre qui voulaient organiser la résistance aux Prussiens. Tout le monde alors s’en alla, et il ne resta plus qu’une douzaine de gens résolus qui se consultèrent.

— Ça serait original, dit M. Cordier, d’être mis en prison pour vouloir défendre son pays.

— Oui bien, dit Louis ; mais nous avons mieux à faire en ce moment que de montrer que ce sont des canailles qui nous gouvernent. Si la France ne le voit pas, d’ailleurs, à cette heure, c’est qu’elle n’est capable de rien voir. Allons dans quelques maisons où l’on ne viendra pas nous chercher, et passons tout le reste du jour et toute la nuit, s’il le faut, à convenir de ce qui se peut faire. Demain nous agirons.

La plupart suivirent cet avis. Pour Chazelles, découragé, il revint au Bourny. Il marchait la tête baissée, vieilli de dix ans. Qu’est-ce qu’ils allaient devenir ? Il était comme un homme qui aurait tout vu s’écrouler autour de lui. Deux de ses enfants jetés dans la boucherie de cette guerre ; les autres, sa femme et lui-même, menacés des pires malheurs ! Ce bien, qu’il avait gagné avec tant de peine, par un travail de vingt-huit années ; ces champs, ces près, cette maison, ces vignes, tout ce cher petit domaine qu’il avait fait lui-même et qui, encore un peu de temps, allait lui appartenir tout entier, tout le but de sa vie, tout ce qu’il aimait, oui, qu’est-ce que tout cela allait devenir ?

Et puis encore, il avait cru — car les braves gens croient facilement à l’honnêteté — il avait cru à l’empereur. Il s’était dit : Voilà un homme à qui nous confions notre France ; il nous promet la paix, l’ordre, la prospérité, bien sûr qu’il tiendra parole ; car il doit être touché de notre confiance en lui. Et ce prince, au contraire, fait empereur par le peuple des paysans, venait, tant par imbécillité que par égoïsme et mauvais ménagement, de perdre la France ! Et tout ce qu’on racontait là-dessus n’était, il y paraissait bien, que trop vrai. Il n’était que trop clair, à présent, que le budget avait été pillé par ce gouvernement plein de belles paroles ; qu’on avait sur le papier des soldats qui n’étaient dans les régiments, et que l’armée sur les registres pour payement pas tenir tout ce monde, pour acheter des fusils et des canons, que tout cet argent avait passé à d’autres choses plus ou moins propres ! Et là-dessus on déclarait la guerre avec 250, 000 homines mal équipés, quand la Prusse en avait un million de bien exercés, de bien fournis de toutes choses. Et c’était pour cela que les enfants du peuple tombaient sous la mitraille ennemie comme les blés sous la faux, que les villes et villages, les hameaux et les fermes de toute une contrée allaient être pillés, ruinés, ravagés… Quels criminels, de ceux qui passent en cour d’assises, en ont fait autant que cela ?

Il ne se tenait plus sur ses jambes, le père Chazelles, et on l’eût dit ivre. Quand il revit sa femmes et ses filles toutes pâles, son petit Pierre qui jouait dans la cour, et ses deux grands garçons, qui vinrent à sa rencontre, prêts à faire ce qu’il allait dire, maître Chazelles ne put trouver un mot et, pour la première fois, ses enfants le virent pleurer.

(À suivre).

ANDRÉ LÉO
Feuilleton de la République française
du 1er octobre 1874



(15)[2]

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE VIII

L’INVASION

Ce même soir, la famille Chazelles achevait tristement son souper ; il était près de dix heures, quand on entendit frapper à la porte. Il y avait dans toutes ces pauvres âmes tant de craintes et de tourments, que ce bruit, quoique faible, fit tressaillir tout le monde. Les hommes se levèrent, les femmes pâlirent, et seul le petit Pierre, qui déjà dormait à moitié, leva la tête d’un air tranquille et curieux ; car les enfants n’ont point de défiance de l’inconnu, où toute leur vie à venir repose.

Ce fut un visage ami qui se présenta, et Marie eut une nouvelle sensation au cœur, mais plus douce, en voyant entrer Louis Brésy.

— Pardon, excuse, dit il, maître Chazelles, si je vous dérange par ma visite ; mais, après le conseil que nous avons tenu, chacun de nous a reçu mission de taire la tournée de son côté, et j’ai déjà parlé à plusieurs par ici. Je viens donc vous dire, si vous voulez l’entendre, ce que nous avons arrêté.

— Bien sûr, dit Chazelles, nous voulons l’entendre, et je vous sais bien obligé d’être venu. Asseyez-vous à table, Louis Brésy, et prenez un doigt de vin avec nous.

Louis ne voulut pas refuser les avances de maître Chazelles ; mais à peine trempa-t-il ses lèvres, et, tout sérieux, tout ému, il se pressa de dire ce dont il était chargé :

— Voilà donc ce qui s’est dit : il n’y a pas moyen de défendre notre pays avec le consentement des autorités, de la manière qui serait la meilleure, c’est-à-dire tout le monde s’entendant et agissant de concert. Déjà, nous avons su que d’autres maires des environs ont fait comme le nôtre, aimant mieux laisser prendre la France par les Prussiens que de donner des armes à la population, de peur qu’elle ne change le gouvernement. C’est un grand crime et un grand malheur ; car un pays qui ne se défend pas ne peut compter sur le respect du vainqueur et sur une paix honorable. N’y pouvant rien, toutefois, nous n’avons trouvé d’autre moyen que de faire appel à la bravoure des plus décidés et de nous former en troupes de francs-tireurs. Nous vivrons dans les bois et la montagne. Nous attaquerons les Prussiens à l’improviste et les harcèlerons sans cesse.

Nous arrêterons leurs convois, nous couperons leurs télégraphes, leurs chemins de fer ; nous fondrons sur leurs détachements isolés ; nous leur ferons enfin tout le mal, et il est grand, que peuvent faire à une armée étrangère des gens du pays, profitant de leur connaissance du pays, dans une petite guerre de surprises et d’embuscades. Il y a de cela 56 ans, dans la première invasion qui eut lieu, sous l’empire de Napoléon Ier, — car c’est la coutume des Napoléons de faire fouler la France par l’étranger, — dans cette invasion de la patrie par toutes les armées de l’Europe, il se trouva aussi dans notre pays des hommes de cœur, des patriotes qui, voyant l’armée battue, prirent d’eux-mêmes les armes et, pendant plusieurs mois, se défendirent dans les Vosges contre tous les efforts de l’ennemi, qui ne put les vaincre. S’ils avaient été plus nombreux, si leur dévouement avait été partagé par tous les jeunes gens de nos provinces envahies, l’ennemi n’aurait pas franchi les Vosges. Mais alors, comme aujourd’hui, comme font tous les rois et empereurs, Napoléon avait peur des hommes libres, et il refusa d’armer les habitants.

Aujourd’hui encore, sans doute, nous serons peu nombreux. Beaucoup de gens, qui sous les ordres de l’autorité auraient fait bravement leur devoir, se laisseront aller aux conseils de lâcheté qu’on leur donne, et ne nous suivront pas. Nous serons peu nombreux ; mais nous ferons notre devoir, et peut être aussi qu’en nous voyant agir, le bon exemple fera son effet. Nous avons des armes. Plusieurs des nôtres en avaient déjà. Beaucoup en ont ramassé, hélas ! sur les chemins, à la suite de l’armée. Enfin… nous en prendrons. Maintenant, voulez-vous être des nôtres ?

— Je ne puis pas laisser la maison et les femmes seules, répondit maître Chazelles, sans quoi j’irais avec vous ; mais les enfants feront ce qu’ils voudront.

— J’en suis ! dit François en se levant.

— Et moi aussi, dit Jérôme…

Mais un gémissement de sa mère l’arrêta.

— Non, pas tous deux, cria-t-elle. Au moins qu’un de vous reste !

Et elle ajouta pour les mieux persuader :

— Si les Prussiens viennent ici, votre père tout seul ne pourra nous détendre.

Jérôme hésita, puis dit en se rasseyant :

— Eh bien ! mère, je resterai.

Elle fut contente un moment ; puis se remit à pleurer à cause de François.

Debout, dans un coin de la chambre, où la clarté de la petite lampe ne pénétrait pas, Marie regardait et écoutait Louis de tous ses yeux et de toute son âme. Oh ! comme elle le trouvait brave et beau ! Le cœur lui sautait dans la poitrine ; elle aurait voulu pouvoir partir avec lui ; car elle sentait aussi qu’il est beau et grand de défendre son pays ; et, cependant, l’idée qu’il allait exposer sa vie lui arrachait le cœur. En quoi ! elle ne pourrait pas mère lui dire un mot, lui serrer la main auparavant ! Non ! non ! ils ne pouvaient pas se séparer ainsi !

Elle sortit à petits pas de la chambre, et, dans l’émotion où l’on était, personne ne s’en aperçut, excepté Louis, dont les yeux étaient sur elle.

— Eh bien ! dit-il à François, nous comptons sur vous.

Et, se penchant à son oreille, il ajouta quelques mots tout bas.

— C’est bon, répondit François, j’y serai.

Alors Louis Brésy se retira ; mais ce ne fut pas sans avoir reçu de maître Chazelles une poignée de main si vigoureuse qu’elle disait, aussi bien que des paroles :

— Ta es un brave, Louis Brésy ; je suis fâché de t’avoir fait injustice, et à l’avenir…

— Mais, à cette heure, on n’osait plus parler d’avenir.

Dans la cour, Louis s’arrêta, et, bien qu’il fit nuit noire, il ne fut pas longtemps à distinguer une forme blanchâtre au seuil du jardin, vers les ruches, et, s’étant dirigé de ce côté, il reçut Marie dans ses bras. Elle tremblait comme une feuille au vent, la pauvre fille, à l’idée que peut-être elle embrassait pour la dernière fois l’homme qu’elle aimait tant.

— Ah ! murmura-t-elle, que vais-je devenir, te sachant en si grand danger ?

— Ne m’ôte pas le courage, Marie ; sois une vraie Lorraine. C’est dans notre pays qu’est née celle qui a sauvé la France des Anglais, Jeanne Darc, la femme qui a su redonner cœur au roi et à toute l’armée. Ah ! si nous avions tous encore sa vaillance.

— Je ne veux pas t’ôter le courage, Louis. Je ne t’ai pas dit, je ne te dirai jamais une parole pour t’empêcher de faire ton devoir. Seulement, je suis malheureuse de te quitter, et je voudrais pouvoir partir avec toi.

— Au revoir ! dit il, en la pressant dans ses bras.

— Oui, au revoir ! dit-elle. Si tu mourais, je mourrais aussi. Mais dis-moi du moins où tu vas.

— Je veux bien, répondit-il, mais ne le dis pas, même à ceux qui le savent. Ce sera notre lieu de ralliement pendant quelques jours : la Roche-aux-Serpents.

— Bon, je sais où c’est ; ce n’est pas si loin. Quand te reverrai-je ?

— Hélas ! je ne sais pas.

Ils s’embrassèrent encore et se quittèrent avec effort.

Le lendemain, avant l’aube, François Chazelles, chargé de provisions et muni d’un bon fusil de chasse, se dirigeait vers le lieu du rendez-vous. Levé lui aussi de bonne heure, maître Chazelles prit ses dispositions au cas de l’arrivée des Prussiens, pour sauver le plus possible de ce qu’il avait. En présence de sa femme et de ses enfants, il enterra son argent sous un des pavés de la chambre, et enfouit dans un trou, qu’il recouvrit bien de terre, une bonne partie de son blé. Tout le reste, vin, bétail, autres provisions, il ne vit rien à en faire, et pourtant cela lui semblait cruellement dur de laisser prendre son pauvre bien. Cependant, la journée se passa tranquillement, et de temps en temps on se disait : Peut-être ne viendront-ils pas ?

Toutefois, on ne dormit pas la nuit, et le moindre bruit, le plus faible aboiement du chien jetait dans les transes. Au matin, le temps était si doux, les plantes s’éveillaient sous la rosée d’un air si tranquille, et les abeilles allaient et venaient d’un vol si joyeux, qu’il semblait n’y avoir que paix et travail au monde. Mais, vers midi, je ne sais quelle inquiétude emplit l’air. Bientôt une sorte de bruissement léger, lointain, sourd, se fit entendre, qui grandissant devint un bruit roulant, prolongé, comme si les chariots de plusieurs communes eussent roulé à la fois sur la route ; et il s’y mêlait un long cliquetis de choses sonnantes, et le lourd frappement de pas innombrables faisait résonner la terre. Tous les Chazelles s’étaient rassemblés sur le seuil, et ce bruit résonnait aussi dans leurs poitrines et les emplissait d’horreur. Enfin, au bout de la route, qu’on apercevait de la ferme, parut quelque chose de noir, qui s’avançait en allongeant toujours, avec des lueurs brillantes de métal frappé par la lumière. Ce sont des casques, des lances, un noir courant d’hommes, de chevaux, de canons !…

— Rentrez tous ! dit le père.

Ils rentrèrent.

À peine eut-elle franchi le seuil que Marianne, la femme de Justin, devint toute blanche ; elle se trouvait mal. Sa belle-mère lui jeta de l’eau à la figure et, quand elle fut revenue, comme déjà l’on soupçonnait sa grossesse :

— Pars vite, ma fille, lui dit-elle ; cours chez tes parents, où peut-être les Prussiens n’iront pas, car c’est isolé et loin de la route. Va, sauve l’enfant de Justin !

Courant à l’armoire, elle prit quelques hardes qu’elle lui mit dans les mains, et la conduisit derrière la maison, jusqu’au bout du champ. Car elle pensait avec raison qu’il n’est pas bon que l’enfant au sein de sa mère entende la voix de l’étranger en armes sur le sol de la patrie.

Quand maîtresse Chazelles revint, ce qu’elle vit la fit frémir dans les os. La cour était pleine d’hommes noirs, aux casques et aux sabres luisants et cliquetants, et bientôt la porte s’ouvrit avec fracas. En un instant, la chambre où était toute la famille fut remplie, et il ne fut pas besoin de savoir l’allemand pour comprendre qu’ils juraient et parlaient en même temps.

— … …

offici… … … 

Il … table … regardant insolemment les maît… … la maison. La maîtresse Cha… ses filles, sans mot dire, ou- vrir … buffets et sortirent ce qui s’y trou… … tandis que Jérôme descendait les … … la planche.

— … … e ! dit-il encore.

E … … ne prit un broc pour all la c… …

Feuilleton de la République française
du 3 octobre 1874
[3]

La Revue des Questions diplomatiques, qui devait paraître aujourd’hui, paraîtra le samedi 10 octobre.


(16)

MARIE LA LORRAINE


NOUVELLE

CHAPITRE VIII

L’INVASION

— SUITE —

Tandis qu’on buvait, une voix s’éleva que Chazelles crut reconnaître ; et il la reconnut tout à fait quand, s’adressant à Jérôme, cette voix dit en français :

— Ah ! trole ! c’est pas tu meilleur que tu nous as donné ; il y en a t’autre, che le sais pien, moi. Vas-en chercher tout te suite ! Ou pien, attendez, je vas fous mener à la ponne cafe, moi ! Che sais où elle est.

C’était l’Allemand Bruckner, l’ancien hôte de Chazelles, sous le costume de soldat prussien, car il avait été rappelé dans son pays pour la guerre, ainsi que les autres.

Ils descendirent à la cave, en effet, conduits par lui, et l’on entendit battre et défoncer les tonneaux, et leur chants d’ivrogne s’élevèrent par le soupirail.

Bientôt, ce fut une cohue. Quand ils eurent bien bu et bien mangé, ils se mirent à défoncer les armoires et à se disputer le linge et les chemises.

Le père Chazelles était toujours dans son même coin, debout, comme si ses jambes avait été clouées à terre. Il n’y avait d’ailleurs pas de siège pour lui. Les femmes allaient et venaient, pâles comme des linceuls. Un des Prussiens voulut prendre la taille de Marie, et seulement alors le père Chazelles fit un pas. Mais elle repoussa vivement cet homme, et il n’en fut rien de plus.

Cela durait depuis des heures quand un officier, conduit par Bruckner, vint à Chazelles :

— Vous êtes le propriétaire de cette ferme, lui dit-il.

— M’est avis que non, répondit le vieux paysan d’une voix sourde.

— Pas de finesses ! Vous avez caché votre grain ; l’homme que voilà dit que vous devez en avoir bien davantage. Où est-il ? Nous le voulons. Prenez garde à vous !

— Je l’ai vendu.

Bruckner haussa les épaules.

— Ça n’est bas vrai, dit-il, le baysan il garde toujours sa brovision. Il n’y en a bas là haut pour l’année.

— Si vous ne dites pas où est le blé, reprit l’officier, nous allons vous fusiller.

— Je vous l’ai dit, je l’ai vendu.

— Ah ! ah ! et votre argent, où est-il ?

— Il l’a caché aussi, le vieux ladre, dit Bruckner ; il n’était pas dans l’armoire ; et cependant il doit avoir quelque part un bon magot pour achever de payer sa ferme.

— Alors dites-nous où est votre argent, dit l’officier, nous avons besoin de tout.

— Je l’ai déposé chez un notaire de Metz, dit Chazelles ; et une sorte de sourire passa sur son visage ; car il pensait bien comme tout le monde que Metz ne serait jamais pris.

L’officier prussien fronça le sourcil.

— Prends garde, dit il en tutoyant ce vieux père de famille, prends garde ! si tu veux jouer au fin avec nous, ton affaire sera bientôt faite.

Bruckner dit alors à l’officier quelques mots en allemand et, aidé par d’autres, il se mit à chercher partout, Mais, pendant longtemps, ils ne découvrirent rien. De temps en temps, on venait menacer Chazelles ; on leva le sabre sur sa tête, on l’emmena pour le fusiller. Il dit toujours la même chose. On menaça également Jérôme et les femmes ; ils répondirent qu’ils ne savaient pas les affaires du père et ne pouvaient rien dire.

Enfin, l’on parut se lasser. Mais Bruckner, lui, ne se lassait point. Il semblait tenir à bien jouer son rôle de donneur de renseignements, et tout à coup il se mit à examiner un à un les pavés de la chambre. Chazelles vit alors que tout était perdu. À force d’allées et venues, le pavé dérangé la veille s’était un peu soulevé, bien qu’il ne fut pourtant pas au milieu de la chambre. L’espion l’aperçut, l’enleva, fouilla la terre et poussa un cri de joie en tirant le sac de pièces d’or. Il y avait là 3, 500 fr. : les économies de deux ans durement gagnées, l’acquit presqu’entier de la dette exigible dans quelques mois. Le vieux paysan fléchit sur ses jambes, et son chagrin fat si grand que la prudence lui manqua.

— Ah ! misérable ! dit-il à Bruckner, c’est pour ça que tu venais t’asseoir à ma table et boire mon vin, en buvant à ma santé ! Si tu avais du cœur, tu te ferais horreur à toi-même.

Mais l’homme aux cheveux de filasse et au teint rose ne fit que rire de ces paroles.

— Eh ! eh ! maitre Chazelles, que toulez tous, chacun son intérêt. Je fous afais pien tit que ce bays il était à nous. Fous foyez, c’est notre pien et nous le brenons. Et puis, c’est-il bas fotre empereur qui a déclaré la guerre ?

Oh ! n’était-ce pas trop rade ! Avoir tant sué, tant peiné, aussi bien d’âme que de corps, pour arriver enfin à payer cette dernière somme, l’affranchissement de ce bien, travaillé depuis près de trente années ! Et se voir ainsi dépouillé par des brigands ! Comment payer maintenant ? Que fera le créancier ! Faudra-il emprunter, hélas ! et payer double intérêt, c’est-à-dire se ruiner, quoi ! Et voir ainsi partir en fumée le bien gagné ! Oh ! malheur ! malheur ! Oh ! maudite l’heure où cette guerre fut déclarée ; maudit l’homme sans cœur et sans tête qui, fort de la faveur du peuple qu’il avait gagnée par de fausses promesses, imagina cette abominable folie ! Ah ! quelle colère le possède, cet homme de travail, cet homme de paix, si cruelle ment trahi dans sa confiance ! Comme il les déteste et les exècre, les criminels qui se jouent à ce point de la vie du peuple et de ses sueurs !…

Il pensait ainsi, le père Chazelles, accroupi dans le coin, où ses jambes tremblantes s’étaient repliées sous loi. Il croyait avoir atteint le comble du malheur !…

Ce n’était pas tout, cependant. Il avait caché son argent, il avait menti à ses maîtres par droit de conquête ; il ne s’était pas prêté de bonne volonté au pillage, à l’insulte, à la ruine !… aussi voit-il fondre sur lui plusieurs de ces hommes, ivres de son vin, qui le menacent de mort, l’insultent, le frappent. Il est entrainé jusque sur le seuil de sa ferme, où il voit son fis amené de même et son domestique tremblant de terreur.

On veut leur faire trouver d’autre argent ; on les couche en joue. Mais, c’est impossible, il n’y en a pas. La femme est amenée à son tour ; elle pleure et dit comme eux.

— Nous n’avons plus rien !

On les laisse enfin, en les faisant garder par quelques soldats, chargés de tirer sur eux, s’ils veulent s’enfuir, et le pillage de la ferme continue.

— Marie ! Annette ! Pierre ! demande la mère, où sont-ils ? où sont mes enfants ?

— Annette, dit Jérôme, est dans l’écurie à traire les vaches ; ils lui ont demandé du lait. Pierre est parti leur acheter du tabac ; pour Marie, je ne sais pas.

— Ils veulent emmener notre bétail, n’est-ce pas demanda à son tour maitre Chazelles. Ne l’ont-ils pas dit ?

— Oui, bourgeois, ils l’emmèneront demain matin, répond le père Galey, qui savait un peu d’allemand, je l’ai entendu. Et, d’ailleurs, ils font ça partout. Ils emportent tout.

— Tout, répéta Chazelles avec des yeux hagards, oui, tout ; nous n’avons plus rien !

— Laisse-les faire, dit la mère avec énergie. Qu’ils emportent tout, pourvu qu’ils ne touchent pas aux enfants ! Où donc est Marie ! Les petites ne reviennent pas.

Et elle jeta autour d’elle des regards d’angoisses, de ses yeux ardents, rougis par les pleurs.

— Voici Marie, dit Jérôme.

Elle revenait des champs, tenant à deux mains un panier de pommes de terre, que sans doute on lui avait ordonné d’aller chercher, et elle marchait lentement sons ce fardeau, pleine d’abattement et de tristesse, en regardant la cour de la ferme si changée depuis quelques heures, encombrée d’un fourgon, de deux charrettes préparées pour le pillage, et de fusils en faisceaux, outre les soldats prussiens, et le triste groupe de ses parents, maltraités et désolés, sur le seuil.

Tout à coup des cris déchirants raptent de l’étable. Marie s’arrête, écoute, pore son panier. Maitresse Chazelles pousse un cri, car elle a reconnu la voix de sa fille Annette ; elle veut s’élancer… Mais un des soldats la couche en joue, et son mari l’arrête par le bras.

En ce moment, Annette sortait de l’étable… Dans quel état !… Ses vêtements sont déchirés, souillés !… Le fichu virginal qui se croisait sur son cou est arraché ; la chemise ouverte laisse voir à demi sa gorge presque enfantine… Mais par-dessus tout, les traits de son visage dénoncent, crient une horrible vérité. Cette enfant convulsionnée, folle d’horreur, vient d’être la victime d’un crime épouvantable. Elle s’avance en poussant des cris rauques, les bras étendus, avec de grands yeux hors de la tête, et qui ne voient pas, trébuchant contre les pierres…

Tous ont compris. La mère, en jetant un cri terrible, est tombée raide sous le coup ; le père saisit une bêche qui se trouvait là, il se précipite vers l’étable, et, comme un soldat prussien veut l’arrêter, il lui fend la tête. Jérôme a pris un bâton ; le pauvre vieux père Galey lui-même, ramassant une pierre, l’a jetée à la tête des soldats. Car devant un crime plus grand que l’assassinat, toute prudence s’évanouit, il n’y a plus qu’indignation chez les gens de cœur. Mais les soldats sont armés, ils sont en nombre. Deux coups de fusil partent ; d’autres soldats accourent ; on se jette sur les trois malheureux, et ils sont garrottés et criblés de coups.

Du lieu où Marie se trouvait, en face de la porte ouverte de l’étable, elle avait pu la première voir et comprendre. Elle avait vu dans l’ombre, derrière sa sœur. un Prussien qui la suivait et qui s’était arrêté avant le seuil, s’appuyant sur la porte d’une contenance lâche et avec un ignoble sourire.

Par un de ces mouvements si vifs qu’ils ne permettent pas la réflexion, Marie arrache un fusil au faisceau qui se trouvait près d’elle, vise le Prussien, fait feu, et le voit tomber. Étonnée elle-même de son action, elle se précipite alors dans l’étable, en barricade la porte derrière elle, tandis que les soldats occupés à contenir les fermiers ne se sont pas rendu compte de ce qu’elle a fait. Cependant, elle sent bien qu’un instant de plus elle est perdue ; elle a gardé le fusil ; avec une présence d’esprit que donne le danger à certaines natures, elle enlève au Prussien mort à ses pieds sa cartouchière, grimpe dans le fenil, descend par là dans une autre étable, et sort par une petite porte qui donne dans le pré à côté du chemin. La, comme une perdrix dans les sillons, elle file le long de la haie. Aussitôt elle est sur la route et s’y trouve en face de son petit frère, qui rapporte le tabac aux soldats. Le saisissant par les mains.

— Viens avec moi !

— Et le tabac !

— Garde-le. Viens.

Elle l’entraîne dans les champs ; ils marchent rapidement à l’abri des haies. En passant près de chez la mère Galey, Marie lui crie :

— Dites à ma mère que Pierre et moi sommes en sureté. Nous reviendrons quand les brigands seront partis.

Et elle recommence de courir, entrainant l’enfant jusqu’au bois le plus proche, où un instant ils reprennent haleine. La nuit tombait.

— Où allons-nous, sœur demande alors Petit-Pierre.

— Bien loin.

L’enfant se mit à fondre en larmes.

— Ne pleure pas, mon chéri ; nous reviendrons bientôt, va !

C’est qu’ils m’avaient donné de l’argent pour le tabac, et c’est voler si je l’emporte.

— Ne crains rien, répondit-elle, ils nous ont pris plus que ça !

Elle vint à bout de le consoler et de le faire marcher à côté d’elle toute la nuit, malgré le sommeil et la fatigue. Au point du jour ils arrivèrent sans mauvaise rencontre à la Roche-aux-Serpents, où se trouvaient, au milieu des autres francs-tireurs du pays, François Chazelles et Louis Brésy.

Marie tomba sanglotante entre les bras de son frère. Sur le récit qu’elle fit, une quinzaine de ces jeunes gens, an nombre desquels se trouvaient, cela va sans dire, Louis Brésy et François, décidèrent de courir au Bouruy, de tomber sur les Prussions et de ramener les Chazelles.

Mais n’était-il pas trop tard !

ANDRÉ LÉO

(à suivre)

Feuilleton de la République française
du 4 octobre 1874



(17)[4]

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE IX

LA MALÉDICTION DU TRAVAILLEUR

Quand maîtresse Chazelles sortit de son évanouissement et qu’elle regarda autour d’elle, elle ne vit plus son mari ni ses enfants ; les soldats qui auparavant les gardaient, le fusil au bras, avaient aussi disparu. Elle vit seulement un homme debout près d’elle, qui, sans doute, venait de lui jeter de l’eau au visage, car il tenait encore une écuelle pleine d’eau à la main. C’était Bruckner. Elle détourna les yeux et murmura :

— Les enfants ! Mathurin !…

Puis, la mémoire lui revint de ce qui s’était passé, et tout à coup, d’un cri déchirant :

— Annette ! Annette !

Et elle voulut se lever, car elle se trouvait assise, le dos appuyé à la muraille.

— Minute ! minute ! maîtresse Chazelles ! dit Bruckner, fous n’êtes bas encore assez forte. Là ! ça fait dout de même te la beine te fous foir gomme ça, fous qu’étiez si heureuse audrefois. Eh ben, foyez tous, si ch’avais épousé Marie, tout ca fous s’rait bas arrivé.

— Laissez-moi, gueux d’Allemand, lui répondit-elle d’une voix indignée. Celui qui vient vivre dans un pays pour ensuite le trahir ; celui qui profite de l’hospitalité qu’on lui a donnée pour livrer les secrets du foyer qui l’a reçu, c’est un coquin, un Judas !

— Faut bas fous fâcher, maitresse Chazelles, c’est la guerre. À la guerre, ça se fait gomme ça. Fallait pas déclarer la guerre. Après ça, jene dis basqu’ça ne faisait bas notre affaire, buisque nous foulions reprendre la France, gui est à nous. Et che ne s’rais bas étonné que von Bismarck, grand homme, ce soit lui qui ait fait faire la déclaration de guerre par fotre empereur, qu’il est joliment ramolli, sans vous offenser ; tout le monde sait ça ; il n’y a que fous autres, les paysans, qui ne savent rien. Oui, c’est fâcheux que fous ayiez tant de mal ; mais fallait pas résister. Faut jamais résister au plus fort. Et puis, che fous dis : c’est la guerre. Tenez, écoutez ce qu’il dit, le prince Frédéric-Charles ; che l’ai dans ma poche.

Il tira un papier chiffonné et lut :

« Soldats,

Déployez toute votre activité ; marchons pour partager cette terre impie.

» Il faut exterminer cette bande de brigands qu’on appelle l’armée française.

» Le monde ne peut rester en repos tant qu’il existera un peuple français.

— Fous foyez, maitresse Chazelles, tout ce qu’on pourra faire, ça ne sera jamais plus ce que ne veut le prince Frédéric, le neveu du roi. Fous foyez, c’est ordonné !

Elle ne lui répondit pas. Ses yeux ardents semblaient fixés sur une seule pensée. Avec effort, elle se leva, en repoussant la main de Bruckner, et lui demanda seulement :

— Les hommes, où sont ils ?

— Dans la cave, maitresse Chazelles, mais dame pas à leur aise. Aussi, faut gu’ils soient pien imbrudents d’attaquer nous autres ; on attaque lorsqu’on est les plus forts, bas autrement. Ils nous en ont tué deux. Ça ne peut pas se passer gomme ça.

La pauvre femme poussa un long gémissement et prononça encore le nom d’Annette.

— Bour elle, che l’ai fue qui s’en allait bar là, dit Bruckner, en montrant le chemin des Prés-Bas, et j’ai bas osé lui barler, parce quelle avait des yeux blancs à fous donner le frisson.

Maîtresse Chazelles partit aussitôt de ce côté. L’Allemand la suivit des yeux un moment, haussa les épaules d’un air de pitié, puis rentra boire avec les autres. Maintenant, la pauvre mère avait repris des forces ; elle marchait d’un pas pressé, appelant : « Annette ! Annette ! » Elle parcourut ainsi les Prés-Bas. Mais déjà la nuit tombait, et l’on n’y voyait plus qu’à peu de distance autour de soi. Maîtresse Chazelles explora toute la ferme, appelant, cherchant ; mais elle ne vit personne ; aucune voix ne lui répondit. Alors, elle prit le chemin qui conduisait à la Nied, et marcha longtemps, jusqu’à ce qu’enfin, parvenue jusqu’au pont, épuisée de fatigue, et la voix rauque à force d’appeler, n’y voyant plus dans la nuit noire, elle se laissa aller à terre.

Elle se sentait dans la tête comme des ailes de moulin qui la battaient en tournant ; la fièvre la brûlait ; elle pensait comme il ferait bon couchée dans le lit de la rivière, et elle eut bien voulu y aller ; mais, à présent, elle n’avait plus la force de bouger ; puis elle avait peur. De temps en temps, elle appelait les siens, tout bas. La pauvre créature était bien malade.

Quand ce fut jour, un peu de force et de connaissance lui revinrent ; elle se leva, et se remit à chercher.

— Annette ! répétait-elle, Annette !

Mais sa voix rauque s’entendait à peine, et l’on eût dit qu’elle parlait d’un être de l’autre monde. La campagne était déserte ; plusieurs avaient fui ; d’autres se cachaient. Tout à coup, un cri s’éleva, un cri de terreur. Maitresse Chazelles courut de ce côté. C’était un jeune garçon qui faisait paître sa vache sur les bords de la rivière ; il se sauvait d’un air effaré.

— Annette ! lui dit-elle, ma fille ! L’as-tu vue ?

— Là ! dit-il avec horreur, en montrant le bord de la Nied.

Elle avança, et vit Annette couchée, la face dans l’eau. La pauvre femme y entra sans hésiter ; la rivière, heureusement, était basse ; elle prit sa fille dans ses bras.

— Viens ! disait elle, viens, ma pauvre enfant !

À distance, le petit garçon criait de peur. La vache avança le cou, regarda, et se remit à paître. Le soleil venait de se lever, et dorait le feuillage des arbres ; l’eau, qui ruisselait des cheveux d’Annette, riait de lumière. À la vue du visage livide de son enfant, le sens de la réalité revint à la malheureuse. Sa poitrine fit retentir un cri sourd :

— Morte ! dit-elle, morte ! c’est il possible ? Annette !

Elle serra le cadavre contre elle, avec un regard indicible de haine et de douleur : puis, les traits contractés, d’une force incroyable, elle se mit à marcher, emportant le cadavre dans ses bras, tandis que le berger, frémissant, la regardait s’éloigner, d’un œil hébété.

Maîtresse Chazelles revenait au Bourny. Il y avait de là environ trois kilomètres. Par moments, elle s’arrêtait, mais sans lâcher son fardeau, reprenait haleine et continuait son chemin.

Que se passait-il au Bourny pendant ce temps ?

Mathurin Chazelles, son fils, et le petit père Galey avaient été, comme l’avait dit Bruckner, jetés dans la cave, bien garrottés. Ils y passèrent la nuit sur la terre humide, et sans nourriture, et l’on n’eut pour eux d’autre soin que de leur apprendre qu’ils seraient fusillés le lendemain.

En effet, au point du jour, on vint les chercher, et ils furent conduits à coups de crosse dans les reins sur le terre-plein. de l’aire, au devant des granges. Un moment, ils restèrent là, debout, gardés par quelques soldats, le fusil prêt. De ce point, l’on dominait toute la ferme du Bourny et les environs, jusqu’au village de Courcelles. Mathurin Chazelles jeta les yeux autour de lui. Ce n’était pas la première fois qu’il regardait sa ferme de cet endroit. Bien souvent, il s’était arrêté là pour la contempler, s’applaudissant du travail fait, ruminant le travail à faire et ne pouvant se lasser de couver des yeux ce cher bien, qu’il avait fait sien du travail de toute sa vie, et qu’il brûlait d’avoir à lui tout entier, ce bien gagné, qui était son rêve, son orgueil, sa joie. Il aperçut dans sa vigne les chevaux des officiers prussiens qui broutaient ; il vit sortir des étables ses bœufs, ses chevaux et ses vaches qu’on emmenait ; il vit le jardin piétiné, la cour encombrée des charrettes où l’on avait chargé le linge arraché aux armoires de la famille ; il revit en pensée l’horrible scène de la veille, sa fille outragée, sa femme terrassée par la douleur et chercha vainement des yeux ceux qui lui manquaient. Puis il regarda son fils Jérôme, ce beau gars de vingt-cinq ans, qui allait mourir ; il pensa qu’en ce même moment, deux provinces de la France, foulées aux pieds de l’étranger, étaient violées, pillées, rougies de honte et de sang, et que ce flot envahisseur allait peut-être se répandre sur la France entière. Et il se demanda comment il était possible que le peuple travailleur souffrît de pareilles horreurs sur la terre. Son bien, sa femme, ses enfants, sa vie, tout ce qu’il possédait, tout ce qu’il aimait, tout cela souillé, broyé, perdu !… C’était donc pour ça qu’il avait travaillé pendant près de cinquante années !… C’était donc pour ça qu’il avait élevé ses enfants avec tant de mal, de soins et d’amour ! C’était là le fruit de tant de peines !

Misérables ! s’écrie Jérôme sursautant, ils mettent le feu !…

C’était vrai. Déjà la fumée s’élevait des étables, de la grange et de la maison que le détachement abandonnait, hâtant dans la cour ses préparatifs de départ. Un officier parla aux soldats en allemand, leur désignant les prisonniers, et son ton et son geste disaient clairement : — Faites vite ! — Alors, de nouveaux soldats armés s’approchèrent et l’on fit mettre les trois hommes de front, au bout de l’aire. Jérôme pâlit, mais resta debout. Le pauvre petit père Galey se jeta à genoux, demandant grâce.

— Las ! disait-il, je n’ai jamais eu que de la misère dans ma pauvre vie ; ne me faites pas finir ainsi. Ne me tuez pas !

Le vieux Chazelles, lui, se redressa plus grand qu’à l’ordinaire, et, les yeux rouges de sang et pleins de flamme, il étendit le bras, en criant de toute sa force :

— Malédiction sur les empereurs et rois, fléaux du pauvre monde. Napoléon III ! Guillaume de Prusse ! moi le paysan, l’homme de paix et de travail, je vous maudis !…

À peine achevait-il que, trappé de plusieurs balles, il chancela ; sa main étendue rencontra l’épaule de son fils, et ils tombèrent ensemble près du père Galey. Puis, comme ils vivaient encore, on les acheva.

Les francs-tireurs étaient partis avant l’aube. Mais le chemin était long et plein de dangers. Il leur fallut faire de nombreux détours, filer à l’abri des haies, et marcher le plus possible à couvert. Ce fut par le bois du Bourny qu’ils débouchèrent, et, malgré la prudence qui leur était commandée, plusieurs d’entre eux laissèrent échapper un cri en voyant les flammes sortir du toit des étables et par les fenêtres de la maison. La cour alors était vide et l’on apercevait sur la route, du côté de Courcelles, une troupe vêtue d’uniformes sombres et coiffée de casques pointus qui cheminait, traînant à sa suite quelques charrettes et une fille de bétail.

— Trop tard ! s’écrièrent François et Louis, avec désespoir.

Tous coururent ; mais il reconnurent bientôt qu’il n’était pas possible d’éteindre l’incendie, et ils se bornèrent à s’assurer que la maison ne renfermait aucun des habitants du Bourny. François, Louis, M. Cordier, qui étaient de la petite troupe, et leurs compagnons, se répandirent à l’entour en cherchant et appelant. Un cri parti de l’aire les rassembla. Un des francs-tireurs venait de rencontrer sous ses pas le groupe sanglant des trois hommes fusillés par les Prussiens. On chercha vainement quelque reste de vie. Ils étaient bien morts.

— Maintenant, dit M. Cordier, en montrant le détachement prussien qui cheminait sur la route, c’est là-bas que nous avons affaire, et dépêchons-nous !

— Oui, oui, s’écrièrent-ils, vengeance !

— Vengeance contre ces brigands, contre ces infâmes !

— Au moins pour ça nous ne serons pas arrivés trop tard.

Ils s’élançaient tous, et François, pour les suivre, se détachait du cadavre de son père et de son frère, près desquels il était tombé à genoux, quand un spectacle nouveau les cloua tous un moment sur place.

Une femme qui semblait un spectre, les yeux largement ouverts et hagards, les traits décomposés, épouvantable de douleur et d’énergie folle, s’avançait, portant dans ses bras le cadavre d’une jeune fille, dont la tête pendante laissait ruisseler jusqu’à terre les cheveux mouillés. C’était maîtresse Chazelles. On eut dit qu’elle ne voyait personne et elle ne semblait pas même s’apercevoir de l’incendie, car elle marcha droit à la maison, et allait y entrer avec son fardeau, quand on l’arrêta.

— Mère, dit François, et le malheureux gars, suffoqué par tant de désolation, pouvait parler à peine, mère ! tu ne me reconnais pas ? mère, c’est moi !

— Ah ! dit-elle, — mais on ne reconnaissait plus sa voix, tant elle était rauque ; — ah ! c’est toi, François ! bon ! ça fait un de plus ! J’ai tant de peine à rassembler mes enfants ! Tiens, voici Annette ; et les autres, où sont-ils ?

— Louis et François, dit M. Cordier rapidement, prenez soin de cette malheureuse. Vous nous rejoindrez plus tard. Quant à nous, nous n’avons pas un moment à perdre.


ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 3 octobre 1874



(18)[5]

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

CHAPITRE IX
LA MALÉDICTION DU TRAVAILLEUR
— Suite —

Alors les francs-tireurs s’élancèrent, mais avec précaution, par des sentiers bordés de haies qui menaient à la route, afin de surprendre le détachement prussien. Louis et François restèrent près de maîtresse Chazelles, et Louis, prenant dans ses bras le cadavre d’Annette, le porta près des autres, se promettant de revenir dans la nuit les enterrer tous. Pendant ce temps, la pauvre femme se laissait aller sur l’épaule de son fils.

— Ah ! François, j’ai grand mal de tête ! murmura-t-elle.

— Il faut vous coucher, mère, venez.

Et il l’entraînait du côté de chez la mère Galey, dont la petite maison était à dix minutes, quand elle résista.

— Où me mènes-tu ? Je veux aller chez nous !

— Mère, non, ce n’est pas possible ; venez par ici.

Elle résista, leva la tête du côté de la maison, et, la voyant en flammes, poussa un cri déchirant.

— Ah ! nous sommes ruinés ! Tout perdu ! Ah ! les brigands !… Il faut sauver nos meubles, François ; dépêchons-nous ! Où donc est ton père ? Jérôme ! Galey ! Marie ! Je n’ai pas vu Marie depuis si longtemps ! Marie ! grand Dieu !… Et mon petit Pierre, où sont-ils tous ?… Annette, je l’avais tout à l’heure : on me l’a prise. Je la veux ; il me faut tous mes enfants ! Est-il possible, Seigneur ! qu’on n’éteigne pas ce feu ! Nous allons donc être sur la paille ! Mais, c’est égal, je veux d’abord tous mes enfants. Où sont-ils ?

Avec une force extraordinaire, elle s’échappa des bras de son fils et courut vers la maison. Louis qui revenait, eut peine à la retenir.

— Qu’avez-vous fait d’Annette ? lui demanda-t-elle, en le regardant fixement.

Et comme il ne répondait pas, ayant vu d’où il venait, elle prit sa course tout à coup de ce côté avec une telle rapidité qu’ils ne purent la rejoindre avant qu’elle ne fût arrivée sur l’aire auprès des cadavres. Là ils voulurent l’entraîner, l’éloigner de ce spectacle ; mais elle résista ; sa figure avait changé subitement.

— Laissez-moi, leur dit-elle avec autorité, je veux leur dire adieu !

Elle s’agenouilla, baisa le front de son fils et de son mari, et donna un regard pieux et triste au pauvre Galey. Maintenant, elle semblait revenue dans son bon sens ; elle était grave, abattue ; c’était encore la maîtresse Chazelles d’autrefois.

Nous avons passé trente années ensemble, mon homme, dit-elle en regardant le cadavre de Mathurin Chazelles, et nous avons toujours fait bon ménage. Nous ne nous attendions pas à finir ainsi. Oh ! c’est horrible, ce qu’on a fait ! Jusqu’à présent, j’ai été heureuse de vivre ; mais aujourd’hui, j’ai regret d’être venue au monde. Ceux qui sont morts sont heureux !

Elle pleura enfin abondamment sur les corps de sa fille et de son fils, puis s’informa de chacun, et parut contente de savoir Marie et Pierre eu sûreté. Ensuite, comme François la suppliait de s’en venir chez la mère Galey et de fuir ce spectacle horrible, elle répondit :

— Allons ! puisque tu le veux ; ça ne sera pas pour longtemps.

Il fallut aussi lui promettre d’enterrer les corps, et l’on mit sur eux des branches d’arbres. Après quoi, elle se laissa conduire par les deux jeunes gens, appuyée sur eux, et se coucha sur le lit de la mère Galey, pauvre malheureuse qui, ne sachant rien, leur demandait des nouvelles de son mari.

Déjà, depuis plusieurs minutes, des coups de fusils avaient retenti ; Louis et François se disposaient à rejoindre leurs camarades quand ils les virent se replier du côté de la montagne ; sur la route, au loin, quelques noirs soldats fuyaient. Voici ce qui s’était passé :

Les francs-tireurs, au nombre d’une douzaine, s’étaient portés en avant du détachement prussien, dans un lieu où la route se trouvait encaissée entre de hauts talus. Postés des deux côtés, assez loin les uns des autres, ils attendirent que les Prussiens fussent bien avancés pour tirer au beau milieu ; puis ils lâchèrent encore leur second coup et coururent, tout en rechargeant, les fusiller de nouveau en avant et en arrière ; de sorte que le détachement, composé d’une cinquantaine d’hommes, crut avoir affaire non pas à une douzaine d’assaillants, mais à un bien plus grand nombre.

Déjà les balles des francs-tireurs, bons chasseurs pour la plupart, en avaient tué ou blessé une vingtaine. Ceux qui osèrent grimper les talus, furent promptement descendus par les balles ; plusieurs déjà prenaient la fuite, quand la mort des deux officiers qui étaient en tête, acheva de trapper d’épouvante les Prussiens. Ils s’enfuirent de tous côtés, poursuivis par les francs-tireurs, et il n’y en eut pas plus d’une dizaine qui s’échappèrent.

Mais ceux là suffisaient, outre le retentissement des coups de feu, pour donner l’éveil à Courcelles, où tout un régiment avait passé la nuit, et il fallait se hâter de disparaître. Les francs-tireurs prirent seulement deux chevaux, un peu de linge, et filèrent vers la montagne. Louis les rejoignit ; pour François, il restait caché afin de pouvoir, à la nuit, retourner près de sa mère.

— Voici la bonne guerre, la vraie guerre d’un peuple envahi, s’écriait Louis en marchant près de M. Cordier, après que celui-ci lui eut raconte le succès de leur attaque. Si, aux environs de tous les villages, l’ennemi trouvait pareille aventure, il se lasserait bien vite et reprendrait en hâte le chemin de ses foyers.

À son tour, il raconta les scènes affreuses du Bourny, et plein d’indignation et de haine, des larmes dans les yeux :

— Ah ! tenez ! ça me fait mal de n’avoir pas été des vôtres. J’ai besoin d’en tuer à présent, et je donnerais ma vie, oui, de grande joie, pour pouvoir exterminer jusqu’au dernier de cette race ignoble et féroce !

— Je comprends votre sentiment, répondit M. Cordier, et j’ai besoin de toute ma raison pour ne pas m’y abandonner.

— Comment ! s’écria Louis, votre raison ? Est-ce qu’il peut-être question d’autre chose que de vengeance contre de pareils sauvages ? Les chiens enragés, ça se tue ; il n’y a pas d’autres raisons. Mon cher Louis, il est malheureusement certain que, dans toutes les guerres, on a vu des atrocités pareilles. La guerre est, par elle-même, un crime, une bestialité. Elle ramène l’homme à l’état sauvage et remue en lui tout ce qu’il a de commun avec l’animal, tous ses vieux instincts de rapine et de cruauté, quand il vivait de chasse dans les forêts et déchirait sa proie de ses ongles. Il n’y a pas de situation plus funeste à la moralité des hommes, et c’est pour cela, autant que pour les malheurs et les ruines qu’elle fait, que cent fois criminels sont ceux qui ordonnent la guerre ! C’est à ceux-là qu’il faut s’en prendre, et il n’y a qu’une race dans le monde à qui l’on devrait, au nom du bien public et de la moralité humaine, jurer une guerre sans trêve, c’est la race royale, impériale, ou de tout autre nom qu’on nomme ces mangeurs de peuples, que l’imbécillité du peuple couronne. Les nations, si elles n’avaient pas à leur tête ces fous méchants, ne penseraient pas même à la guerre, si contraire à tous leurs intérêts.

— C’est égal, dit Louis, faut que les peuples soient rudement bêtes pour tenir à cette race-là. Mais c’est toujours l’ignorance. Si le peuple savait seulement un peu l’histoire, il saurait que, pour un bon roi venu par hasard, il y en a dix de mauvais.

— Mon cher Louis, reprit M. Cordier, les bons rois sont un mensonge de l’histoire. De tout temps, ce sont les races princières qui, sans exception, ont donné l’exemple des plus grandes cruautés. Ceux qui passent pour justes et humains, c’est par comparaison seulement avec les autres ; mais voulez-vous que je vous dise, au hasard, quelques actions de ces bons princes ?

L’empereur Galba, que les historiens représentent comme un digne vieillard et que Tacite a tant vanté, inquiet de l’esprit d’indépendance des Lusitaniens, invite tous les jeunes gens de cette nation à ne fête publique et les fait massacrer, au nombre de 10,000, dans une seule nuit. Il fait, quelques temps après et sans aucune espèce de raison, exterminer toute une légion, plus de 6, 000 hommes, parce que cette légion était composée d’anciens marins et que les préjugés des aristocrates romains voulaient que l’homme de mer fût inférieur au militaire.

Le grand Charlemagne, empereur des Francs, conquérant de l’Allemagne, fait transporter hors de leur patrie, parce qu’ils ne veulent pas se soumettre à lui, 30,000 Saxons, qui meurent de misère. À Verdun, il en avait fait égorger 4,500 en un seul jour.

François Ier, surnommé le restaurateur des arts, le père des lettres, fait brûler vifs les imprimeurs en place de Grève, et proscrit l’imprimerie comme un art diabolique. Les rois savent bien que l’instruction du peuple les tue. Ce même roi, homme de joyeuse humeur, atteint d’une maladie honteuse, fait, pour obtenir du ciel sa guérison, massacrer et brûler plus de 4,000 paysans vaudois.

Le bon Henri IV fait pendre haut et court les paysans qui se permettent de chasser.

Le grand Louis XIV dépeuple le midi de la France par le massacre des protestants.

Mais je vous en citerais jusqu’à demain de ces choses-là.

Relisez la proclamation de Frédérick-Charles, ce prince doux et pieux qui nous appelle brigands et impies, et veut nous exterminer parce que nous ne trouvons pas bon que ses soldats nous pillent et nous massacrent.

Mais, encore, tenez : le meilleur et le plus bonhomme de tous nos rois, Louis XVI, il était plein d’amour pour son peuple, il le disait, et, par extraordinaire, ne mentait pas trop. Il fit de bon cœur de bonnes réformes et sacrifia même une partie de son pouvoir. Mais cela n’empêcha pas que, lorsqu’il vit son trône menacé, il n’appelât en France les rois de l’Europe, pour qu’ils fissent entendre raison à son peuple en le massacrant. Quand, appelés par lui, le roi de Prusse et les autres envahirent la France, le peuple français proclama qu’il était libre, qu’il n’y aurait plus de rois, que le gouvernement serait une République, et, sans armées, sans argent, sans alliances, il courut aux frontières et repoussa victorieusement et promptement l’ennemi. C’est qu’alors on avait une grande foi, un puissant amour de la liberté ; on savait que la guerre, l’ennemi et la monarchie, c’est tout un, et tout le monde en France croyait bien en avoir à jamais fini avec les monarques. Mais, comme vous le disiez, c’est l’ignorance du peuple qui perd tout. La mémoire des choses s’oublie au bout d’un temps, et le peuple, ne lisant pas, ne sait plus ce qui s’est passé.

— D’autant, monsieur Cordier, dit le jeune paysan, qu’il ne manque pas de gens qui se chargent de lui conter les choses tout différemment. Tous ceux qui pêchent dans les eaux troubles de la monarchie, c’est-à-dire précisément ceux qui s’approprient l’argent, le pouvoir, la parole et les honneurs, n’ont pas grand’peine à tromper les pauvres gens. Oui, je dis comme vous, la vraie cause de nos malheurs, la vraie mauvaise race qu’il faut combattre et réduire, ce sont les rois et empereurs et ceux qui veulent nous les imposer.

— Pour moi, Louis, dit M. Cordier, je n’en jure pas moins de tuer, tant qu’il me sera possible, tout Prussien que je trouverai sur le sol de ma patrie, où ils viennent porter la mort et le pillage ; je le ferai de tout mon courage, parce que c’est un devoir et une nécessité ; mais je jure aussi que, s’ils repassent la frontière, je ne les poursuivrai pas d’une semelle au delà, car je combats pour le droit et pour la justice, et non pour l’orgueil et la vengeance.

— Vous avez raison, monsieur Cordier, dit Louis ému, et je tâcherai comme vous de faire la guerre, sans devenir mauvais. Il n’y a qu’une guerre sainte, celle de la défense.

Il cessa de parler, et une nouvelle angoisse lui prit le cœur ; ils arrivaient à la Roche aux serpents où Marie, la pauvre fille, les attendait impatiemment, espérant qu’ils ramèneraient ses parents. Il fallut bien tout lui dire. Et, toile de chagrin, elle voulut, le soir même, malgré le danger, aller voir sa mère. Elle et François passèrent la nuit près du chevet de maitresse Chazelles. Mais, comme elle l’avait dit, la pauvre femme, ce ne fut pas long ; elle mourut dans un accès de fièvre chaude avant le matin.

Et ce furent deux orphelins qui reprirent en pleurant le chemin de la montagne.


ANDRÉ LÉO

(À suivre.)

Feuilleton de la République française
du 15 octobre 1874



(19)

MARIE LA LORRAINE
[6]
NOUVELLE

CHAPITRE X

LES FRÈRES VENDUS

Tout cela n’était que le commencement. L’armée prussienne se répandit de proche en proche sur une moitié de la France, et ce ne furent pas seulement les communes de Courcelles et de Fouligny, mais presque toutes les communes de l’Alsace et de la Lorraine, celles de la Bourgogne, de la Champagne, de la Picardie, de la Flandre, de la Normandie, du Perche, de l’Isle-de-France, de l’Orléanais, de la Touraine, qui furent envahies, pillées et ravagées par l’étranger. Ce ne fut pas seulement la ferme du Bourny, mais un nombre incalculable de fermes, riches ou pauvres, dont les foyers furent violés et ensanglantés, dont les récoltes furent enlevées ou saccagées, et dont l’incendie acheva la ruine. Ce ne fut pas seulement la famille Chazelles qu’écrasa le pied du vainqueur, mais une foule d’autres familles de travailleurs, autrefois heureuses et paisibles.

Les gens riches fuyaient ; mais la plupart des pauvres et petites gens, qui ne savaient où aller, ni comment vivre au loin, se résignaient forcément à subir les chances de l’invasion. Plus de trente départements furent ainsi en proie à la dévastation et aux horreurs de la guerre.

Il ne manqua pourtant pas en France de braves gens, qui eussent voulu faire leur devoir de citoyens, et qui, indignés, désespérés, demandaient des armes à grands cris. Mais ceux-là étaient considérés comme des factieux par les autorités impériales. Non-seulement on ne fournissait pas d’armes, mais il était défendu d’en acheter ; car, sous un empereur, un roi, un monarque, ou, ce qui revient au même, sous un gouvernement de monarchistes et d’aristocrates, les gens ne sont pas considérés comme s’appartenant à eux-mêmes : ils sont sujets et non citoyens ; ce ne sont point des personnes libres et majeures, ayant le droit naturel de s’entendre, de s’organiser, de se défendre ; mais des mineurs, des enfants et surtout des suspects, à qui l’on s’efforce d’ôter l’occasion de mal faire. Sons un gouvernement monarchique ou de monarchistes, les citoyens sont toujours soupçonnés, excepte les gendarmes et les fonctionnaires, de vouloir renverser le bon ordre, c’est-à-dire le gouvernement établi. Il y a dans cette crainte, après tout, un fond de conscience, car c’est reconnaitre assez nettement que l’intérêt du gouvernement monarchique et celui des citoyens n’est pas le même. Donc, sous le règne de S. M. Napoléon III, qui avait déclaré la guerre aux Prussiens sans que la France fût prête, il valait mieux laisser ravager la France que d’armer les citoyens français, de peur qu’après s’être débarrassés de l’ennemi, encore bien armés, ils ne vinssent à dire :

— Assez de bêtises comme ça ! Vous nous avez mis dans le plus grand danger où se puisse trouver un peuple, et nous avons pu voir, à la manière dont vous avez employé les 400 millions que nous vous donnons pour l’armée, comment vous gaspillez et volez notre argent. Heureusement, nous avons pu nous sauver nous-mêmes ; à présent, nous n’avons plus besoin de vous, ou plutôt nous avons grand besoin de n’avoir plus affaire à vous.

Non, il ne fallait pas s’exposer à une pareille chance ; on aimait mieux aller jusqu’au bout, laisser ravager la France et continuer de se faire battre jusqu’à ce qu’il n’y eût plus d’armée ; après quoi Sa Majesté Napoléon III ferait la paix avec son bon frère Guillaume. Cette paix, après une guerre si cruelle, serait désastreuse ; mais dévastations, massacres, indemnités, démembrement de provinces, quoi qu’il arrive, pourvu que le bon ordre, c’est-à-dire Sa Majesté, pût continuer de régner, cela ne faisait rien.

Pour le moment donc, le bon ordre, c’était l’invasion. C’était l’armée prussienne écrasant et désolant d’honnêtes et heureuses familles, rançonnant les villes et villages, tuant et pillant. Partout, les préfets et les maires empêchaient la réunion des gardes nationales, traitaient de rouges, d’ennemis de l’ordre et de partageux ceux qui voulaient défendre leur patrie et s’opposaient à la formation des bandes de francs-tireurs.

Ah ! pour le coup, ils se trouvèrent, ces partageux dont on parlait tant, depuis si longtemps, sans les voir jamais ! Les Prussiens firent mieux que de partager : ils prirent tout. Et ceux qui avaient nommé l’empereur pour qu’il n’y eut pas de pillage, durent être contents !

Mais, pour ces vrais pillards et partageux qu’étaient les Prussiens, les préfets de l’empire, si méchants contre les autres — ceux qu’on n’a jamais vus — étaient doux comme des moutons. De la part de toutes les grandes autorités de l’empire, c’était un empressement de lâcheté qui empêchait la population d’agir et même de le vouloir, vu l’habitude qu’on a dans les monarchies d’attendre toujours des ordres, au lieu d’agir par soi-même. Il y eut pourtant plus d’un malheureux paysan qui, armé seulement d’un fusil de chasse ou, moins encore, d’une fourche ou d’une faulx, se fit tuer comme Chazelles pour défendre sa femme, sa fille ou son bien. Mais c’étaient des factieux, qui ne savaient pas que, lorsqu’on a un monarque, on doit lui laisser le soin de ses intérêts jusqu’au bout et quoi qu’il arrive.

Il va sans dire que cet état de choses augmentait l’audace et l’insolence de l’ennemi. Il exigeait dans chaque ville des contributions énormes sous la menace du pillage ; les autorités s’empressaient de les fournir, et c’était ainsi la France elle-même qui payait et entretenait cette armée prussienne, destinée à la ruiner et à la déchirer.

Des groupes de trois et quatre uhlans couraient la campagne au-devant de l’armée, entrant dans les villes, dans les bourgs, exigeant tout, et si quelque Français indigné déchargeait son fusil sur ces ennemis, c’était aux autorités françaises que les Prussiens s’adressaient pour découvrir et châtier le coupable ; et plus d’un fonctionnaire bonapartiste accepta ce rôle et livra les patriotes coupables d’avoir détendu leur pays.

C’était assez de honte ; mais ce ne fut pas tout. L’armée au milieu de laquelle se trouvait l’empereur, continua les fautes commencées. Toujours poussée et comme conduite par l’ennemi, elle va tomber dans le piége qui lui est tendu, c’est-à-dire dans l’entonnoir de Sedan. Là une nouvelle bataille est perdue et devait l’être ; mais une armée de 80, 000 hommes se rend-elle ? Non, assurément ; elle bat en retraite, fait une trouée ou se reforme plus loin : c’est ce que proposent quelques généraux ; c’est ce que demandent les soldats, enragés de ces perpétuelles défaites, que leur courage ne peut empêcher. Mais l’empereur est là, toujours avec ses interminables bagages, qui ont retardé ia marche de l’armée, et un empereur ne peut pas se risquer à faire une trouée, attendu que les balles ne respectent pas, en de pareilles bagarres, les empereurs plus que les soldats. L’empereur aime mieux se rendre ; il fait hisser le drapeau blanc, signe de la capitulation, drapeau qu’abattent deux fois les soldats indignés. Mais l’empereur persiste, et alors tous ces hommes, habitués à obéir, obéissent, bien qu’ils sentent la honte d’obéir. Tons, excepté 2,000, qui, sous la conduite du général de Wimpffen, enfoncent les Bavarois, s’emparent d’un village et s’y maintiennent jusqu’au soir. Mais ce petit nombre de braves ne peut rien contre l’entêtement de la peur impériale. Napoléon III ne sait pas combattre ; mais il sait écrire, et comme il avait écrit aux paysans : L’empire, c’est la paix c’est la prospérité de la France ! il écrit au roi de Prusse : N’ayant pu mourir à la tête de mes troupes, je dépose mon épée aux pieds de Votre Majesté.

Les pauvres soldats n’ont pas de papier ni de plume, eux ; ils ont seulement du cœur et l’amour de la patrie. Aussi, désolés, furieux, se voyant lâchement vendus, sachant qu’ils auront la honte de rendre leurs armes, et qu’ils vont être prisonniers, essaient-ils au moins d’enlever à l’ennemi ce qu’ils peuvent. Ils dévissent leurs fusils, les jettent dans la Meuse, enclouent leurs canons, déchirent ou brûlent leurs drapeaux. Un grand nombre se lance, à travers les balles de l’ennemi, sur la route de la Belgique, où ils sont fraternellement accueillis. Et tandis que le gros de l’armée. soldats, sous-officiers et officiers de grade inférieur sont enfermés sans nourriture et sans abri dans les iles de la Meuse, en attendant qu’on les dirige en longues files, comme du bétail, insultés, frappés, mal nourris, vers la dure captivité des villes allemandes, tandis que le village de Bazeilles, dont les habitants s’étaient battus avec les soldats, est incendié par les Prussiens, qui y fusillent avec les hommes, les femmes et les enfants, ou les font brûler vifs, pendant ce temps, Sa Majesté Napoléon III part dans une calèche, la cigarette aux lèvres, pour un beau palais allemand, où la reine de Prusse, connaissant ses goûts, lui dépêche 17 cuisiniers.

Quand la calèche de l’empereur traversa le dernier village de France, des blessés de Sedan, qui s’y trouvaient, tous de rage et d’indignation, se levèrent en lui jetant ce cri : — Vive la République !

Il retentit un peu partout à la fois, ce même cri, tant on voyait bien qu’il n’y avait pas autre chose à faire pour sortir de cette pourriture et de ce malheur où la monarchie avait jeté la France : à Marseille, à Lyon, à Paris, à Bordeaux, à Limoges, à Montpellier, à Nantes, au Havre, à Tarbes, et jusqu’en de braves petites communes, dont je regrette d’avoir oublié le nom et qui usèrent, tout comme les grandes villes, de leur droit de dire : Voilà ce que nous voulons ! Oui, certes, il n’y avait pas autre chose à faire, mais c’était bien tard !

ANDRÉ LÉO

(À suivre)

Feuilleton de la République française
du 18 octobre 1874



(20)

MARIE LA LORRAINE

NOUVELLE

LES FRÈRES VENDUS
— Suite —

Quelque temps après, les monarchistes se présentèrent pour être députés, disant :

— Nous aussi, nous voulons la paix ; nommez-nous, et nous vous la ferons tout de suite.

C’étaient pour la plupart des hommes de l’ancien régime, qui voulaient Henri V, ou d’anciens amis de Louis-Philippe et de ses enfants, — ceux qui dernièrement se sont fait donner 50 millions par la pauvre France épuisée. Cependant, ces légitimistes, précisément parce qu’ils voulaient d’autres princes, n’étaient pas bien avec l’empire et lui faisaient, comme on dit, de l’opposition, en sorte que le pauvre peuple, qui n’entend rien à ces finesses, et qui ne voulait plus nommer des bonapartistes, prit ces gens-là pour républicains et les nomma. Ce n’était, d’ailleurs, à son idée, que pour faire la paix.

Ils la firent donc ; mais à quel prix !… Cinq milliards ! Autant d’argent qu’il en faudrait pour faire, pièce contre pièce, une ceinture à la terre, qui a 9, 000 lieues de tour ; de quoi charger 2, 500 chevaux trainant chacun 1, 000 kilos, plus d’argent enfin que ni vous ni moi n’en pouvons seulement imaginer. Et qui paya tout cela ? Fut-ce l’empereur et ses ministres, qui avaient voulu la guerre ? Fut-ce les députés qui l’avaient votée ?

Ce fut le peuple, comme auparavant, comme toujours. On mit de nouveaux impôts sur les vins, sur le sucre, sur les allumettes, sur les étoffes, sur le tabac, sur les patentes, sur le papier, sur tous les besoins du pauvre monde. On ne voulut point de l’impôt sur les revenus.

Et puis encore, — pis que les 5 milliards, — il fallut laisser aux Prussiens l’Alsace et la Lorraine, près de deux millions de Français qui ne voulaient point être Prussiens, et qui ne pouvaient regarder qu’avec horreur ceux qui venaient d’ensanglanter et de piller leur pays. La France alors dit bien, comme avait dit maîtresse Chazelles : Qu’ils prennent tout, pourvu qu’ils ne touchent point à mes enfants ! Ce fut inutile ; la France était vaincue ; elle demandait la paix ; on lui fit les conditions les plus dures. Un cri de douleur et d’indignation s’éleva dans les provinces ainsi livrées : Nous ne voulons pas être Prussiens ! Nous sommes et nous resterons toujours Français ! Metz, la fière Française, pleura de douleur et de honte et jura vengeance contre le maréchal de l’empire qui l’avait trahie.

Tout fut inutile, et la paix se fit ainsi.

Ceux qui en ressentirent le moins de peine, ce ne furent pas Marie Chazelles et Louis Brésy. Qu’étaient-ils devenus pendant ces sept mois de guerre ?

Marie, après la mort de ses parents et la ruine de sa maison, était restée parmi les francs-tireurs, entre son frère et son fiancé. Plus qu’eux tous, elle avait le cœur saignant d’indignation et de douleur des atrocités commises envers sa famille ; autant qu’eux, elle avait l’amour de la France et le sentiment du droit qui fait résister à la violence ; aussi fit-elle bravement comme eux le coup de feu dans toutes les rencontres, forte, alerte, infatigable dans la marche et le combat, et ensuite bonne comme une sœur auprès des blessés et des malades. Petit Pierre l’aidait en ceci, et l’enfant et la jeune fille furent la joie et la consolation de ces pauvres gens sans foyer qui, pendant six mois, tinrent la campagne au prix de fatigues extrêmes, traqués par les Prussiens auxquels, à force de ruse, de courage, d’activité, ils causèrent de grands dommages, heureux en dépit de tout de remplir leur devoir de patriotes.

Plus d’une fois, la mort diminua leurs rangs et, vers la fin de la campagne, une douleur nouvelle frappa Marie. Son frère François, doublement son frère alors, et par la nature et par les dangers bravés ensemble, François, tombé aux mains des Prussiens, fut massacré par eux avec une atroce cruauté ; car cette guerre d’embuscades et de surprises que leur taisaient les francs tireurs, étant pour eux des plus meurtrières, ils cherchaient à l’empêcher par la terreur.

À la nouvelle de la paix, la petite troupe réussit à rejoindre l’armée de Garibaldi ; car, mème alors, s’ils fassent tombés entre les mains des Prussiens, restés maîtres d’une si grande partie de la France, et qui devaient, hélas ! y rester encore longtemps, ils auraient été fusillés, sous prétexte que leur armement n’était pas régulier : comme si le droit naturel de défendre ses foyers n’était pas supérieur à toute écriture.

Louis et Marie se marièrent à Dijon, comme se marient des orphelins, c’est-à-dire tristement ; et Marie pleurait, en songeant à la grande chambre du Bourny, qui avait vu la noce joyeuse de son frère Justin, en se rappelant le gai cortége, précédé d’un violon, qui suivait la route vers Fouligny, et surtout au souvenir des chères figures de son père et de sa mère, dont le baiser lui manquait.

Ce ne fut que longtemps après qu’ils eurent des nouvelles de Jacques et de Justin. Celui-ci, tombé dans les neiges pendant la déroute de l’armée de l’Est, avait été recueilli dans les ambulances de la Suisse ; mais il restait perclus des deux pieds ; c’était un infirme, et quand, de retour au pays, il embrassa l’enfant qui lui était né pendant la guerre, il pleura, ne sachant comment l’élever de son travail.

Pour Jacques, il revint à Fouligny sans autre dommage que de grandes fatigues souffertes, mais avec une haine immense contre l’empereur.

Quant à Louis et à Marie, longtemps ils hésitèrent sur le parti qu’ils avaient à prendre. L’idée du pays leur tenait au cœur ; mais à présent Fouligny n’était plus la France : c’était un pays gouverné par ceux qui avaient fusillé Mathurin et Jérôme Chazelles, outragé leur sœur et tué leur mère ; par ceux qui avaient brûlé le Bourny. Aussi furent-ils sur le point de suivre M. Cordier, qui choisissait de rester Français. Mais ce qui est facile aux riches ne l’est point aux pauvres. Ils avaient quelques terres là-bas et n’en avaient point ailleurs. Enfin Louis Brésy eut une pensée qui le décida :

— Sûrement, dit-il à sa femme, c’est une grande honte, au temps où nous sommes, qu’un peuple vienne, le pied sur la gorge d’un autre peuple, prendre deux provinces qui ne veulent point aller à lui, et faire changer de nom et de lois, par force, à deux millions d’hommes qui n’ont point changé de cœur, de la même façon dont un nouveau propriétaire met une marque nouvelle au troupeau qu’il vient d’acheter. Ce sont-là des choses contre lesquelles s’élève la conscience des hommes d’aujourd’hui, qui ne doivent point être acceptées, et qui, pour cela, j’espère, ne pourront pas durer. Cependant, si tous ceux qui ressentent le plus d’indignation de cette infamie quittent nos provinces, il n’y restera donc plus que les insouciants pour tenir tête comme il faut aux ennemis de notre pays et garder l’amour de la France ? Non, ça n’est pas le moyen ; et, pour moi, je pense que notre devoir est d’aller tenir bon là-bas, de cœur et de langue, comme nous avons tenu bon à coups de fusil quand il en était saison.

Marie trouva qu’il avait raison, et ils retournèrent au pays avec petit Pierre, qui ne les avait pas quittés.

Hélas ! quels changements ils trouvèrent, et combien ce leur fut douloureux de voir la dévastation des lieux qu’ils avaient aimés ! Ils eurent en outre un grand embarras : l’ancien propriétaire du Bourny, qui était allé pendant la guerre se promener en Belgique, réclamait aux héritiers Chazelles le dernier paiement du prix de vente, 3, 600 francs ou à peu près. On se rappelle que cette somme, économisée par Chazelles, avait été prise par les Prussiens. Maintenant, où trouver tant d’argent ?

La maison et les bâtiments étaient brûlés, le bétail enlevé, les terres abîmées ; même les instruments de culture manquaient. Les enfants de Mathurin, qui tous auraient voulu garder le bien de leur père, essayèrent vainement d’obtenir du temps. Ils représentèrent au créancier qu’il n’était pas juste que lui seul n’eût rien supporté des maux de la guerre, que ceux qui avaient combattu et souffert auraient eu droit à moins de rigueur : il ne voulut rien écouter, et il fallut vendre.

Ce fut Bruckner qui acheta, comme faisaient tant d’autres Allemands, enrichis des dépouilles de la France. Il va sans dire que, dans la misère du pays, les biens avaient grandement baissé ; le Bourny, déjà payé par Chazelles, en tenant compte des intérêts, près de 42, 000 francs, fut adjugé à 25, 000 francs.

Les époux Brésy vivent dans le petit bien que possédait Louis. Ils sont heureux de s’aimer ; mais ils n’ont pas d’autre bonheur, car ils souffrent toutes les humiliations et les avanies dont les peuples conquis sont victimes et surtout parmi eux les gens de cœur dont la fierté irrite l’insolence des vainqueurs et que tourmentent le regret et l’amour de la patrie. Ils regardent sans cesse du côté de la France.

Louis et Marie voient bien que la France n’a pas la vraie République, qui seule peut la faire plus grande, plus forte, plus respectée qu’elle ne fut jamais, et capable de se faire écouter, quand elle dira aux détenteurs de l’Alsace et de la Lorraine :

— Vous m’avez pris cinq milliards le pied sur la gorge ; soit, gardez-les ! Puisque j’avais fait la folie de confier tout mon sort au caprice d’un homme et de laisser déclarer la guerre, je devais en porter la peine ; mais rendez-moi mes enfants. Le temps est passé où l’on prenait les peuples comme un butin. L’Alsace et la Lorraine ont droit d’être libres, et doivent l’être !

Alors, elles le seraient, car la voix de la France libre, parlant au monde de justice et de liberté, est plus forte que tout. Mais, d’ici là, il faut que bien des choses changent. Il faut que tous les habitants des campagnes comprennent qu’en politique aussi bien qu’en agriculture, on doit veiller de près à ses intérêts et faire le plus possible ses affaires soi-même. Avec cela, une bonne instructions et l’amour du bien, un peuple s’enrichit, s’éclaire et grandit. Il se passe de roi, d’empereur, de grands dignitaires, de pillage, de guerre, et vit heureux.

FIN
Par ANDRÉ LÉO.
  1. Ce fut un indigne mensonge répandu par des journaux ministériels et des feuilles à commérages, que n’osèrent pas démentir les journaux de l’opposition. La guerre fut accueillie, à Paris comme en province, plus qu’en province, par une réprobation énergique. Tous les témoins de bonne foi diront que, de la Madeleine au Château d’Eau, les boulevards étaient pleins d’une foule compacte (surtout sur le boulevard des Italiens) et qui, morne, hostile, de temps en temps laissait échapper cette parole, répétée par des milliers de bouches : Vive la paix ! Deux seules misérables bandes, les blouses blanches, comme on disait, c’est à dire des hommes payés pour jouer le rôle d’ouvriers, parcoururent la ville en tous sens, on poussant ce cri : À Berlin ! qui fut répété dans toute l’Europe comme étant l’expression du chauvinisme de la population française ; car l’Europe, qui nous accuse de légèreté, nous juge sur de telles apparences, et ne lit guère que nos journaux ; de mensonge et de scandale. Derrière ces bandes, il s’en était formé d’autres, de vrais ouvriers, criant : Vive la paix ! Mais celles-ci furent aussitôt dispersées par les sergents de ville. On n’entendait partout, non-seulement dans les salons, mais dans les lieux publics, dans les omnibus, qu’un blâme énergique, et, ce qu’il y avait de plus caractéristique, des militaires même, soldats ou sous-officiers, s’y associaient.
  2. Voir la République française des 9, 10, 12, 13, 14, 16, 17, 20, 51, 23, 24, 26, 27 et 30 septembre.
  3. Voir la République française des 9, 10, 12, 13, 14, 16, 17, 20, 21, 23, 24, 26, 27, 28 septembre et 1er octobre.
  4. Voir la République française des 9, 10, 12, 13, 14, 16 17, 20, 21, 23, 14, 26, 27, 30 septembre, for et 3 octobre.
  5. Voir la République française des 9, 10, 12, 13, 14, 46, 17, 20, 21, 23, 24, 26, 27, 30 septembre, 1, 3 et 4 octobre.
  6. Voir la République française des 9, 10, 12, 13, 14, 16, 17, 20, 21, 23, 24, 26, 27, 30 septembre, 1, 3, 4 et 5 octobre.