Marthe, histoire d’une fille/VII

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Jean Gay, libraire-éditeur (p. 81-88).
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VII



Quand il fut parti près de sa mère mourante, Léo ne songeait guère à Marthe. Sa mère qu’il adorait, le danger qui semblait imminent et qu’il appréhendait de ne pouvoir conjurer, l’absorbèrent complètement pendant le trajet des trains.

Il demeura plusieurs jours près d’elle ; le péril avait disparu, ses angoisses cessèrent et le souvenir de Marthe l’obséda sans repos. L’aimait-il vraiment ? Il ne le savait lui-même. Cette fille l’avait certainement ravi plus que toute autre. Tant qu’ils n’avaient pas habité ensemble, tant qu’ils n’avaient pas connu les défaillances de la vie commune, il s’était senti violemment épris d’elle. Au bout de huit jours de ces côtoiements, tout ce renouveau de la femme qui enchante quand même et qui n’est que le résultat d’absences savamment combinées, toutes les hideuses faiblesses de la nature que chacun s’efforce d’ignorer et que l’on se cache de part et d’autre, tout cela était fini, tout cela était connu, tout cela ne présentait plus ce mystère sans lequel toute passion se lasse. Ces instincts de luxe, ces assaisonnements de toilettes étaient épuisés ; après avoir goûté à des mets de haute liesse, il avait pénétré dans les arcanes de la cuisine et l’appétit avait disparu en même temps que le désir de toucher à ces mets subtils et réveillés d’épices. Il commençait à s’ennuyer de cette monotonie sans espoir de revanche, de ce duo ressassé sur tous les orgues de ménage ; puis, à y bien songer, cette fille lui avait rendu la vie insupportable avec ses appétences et ses furies de folle, ses vices d’ivrognerie et ses abattements de malade, ses tumultes des sens alternés de froideurs trop peu feintes ; s’il eût quitté Paris pour un motif autre que celui qui l’en avait fait partir, il eût considéré cette échappée comme un collégien considère les vacances qui le délivrent de l’asservissement des maîtres.

L’oisiveté qu’il mena dans la petite maison de sa mère ramena forcément ses pensées vers Paris. Il se rappela les joyeux dîners, les enfantillages des premiers jours, la traîtrise des luttes à coups de lèvres. De loin, tous les défauts de l’idole s’évanouirent ; il la voyait, en quelque sorte, idéalisée et plus belle qu’elle ne lui sembla jamais ; le poëte reparut dans l’amant, il replaçait sur un piédestal de déesse la poupée dont il avait entrevu le son sous la couverte de peau rose ; bref, il se mourait d’envie de l’adorer encore.

Il était avec cela miné par l’inquiétude. Toutes ses lettres étaient restées sans réponse et il craignait un malheur. Il en vint à ne plus tenir en place, à s’ennuyer partout ; sa mère était rétablie, rien ne le retenait plus à la campagne. Il partit.

Le chemin de fer, si lassant quand le trajet dure pendant une journée entière, accéléra encore son désir de revoir Marthe. En vain, il s’essayait à tuer l’interminable journée, s’efforçant de prendre intérêt aux manœuvres des trains, aux machines qui passaient dans une vapeur rouge, à l’étincellement du soleil sur les cuivres, aux rails qui luisaient comme de minces filets d’eau, il ne songeait qu’à Marthe ; il regarda les gens entassés dans le wagon et se divertit, durant quelques secondes, de leurs mines et de leurs hardes. C’étaient, pour la plupart, des paysans et des paysannes ; l’artiste se gaudit de cette collection de nez ; il y avait des pieds de marmites, des nez à retroussis, des nez gibbeux, des pifs épatés et fendus ; il y avait des expositions de dents de toutes espèces, des blanches, des jaunes, des bleuâtres, des noires, des chicots de toutes formes, les uns débordant sur la lèvre, les autres battant en retraite dans les gencives. Il prit même un calepin et s’efforça de croquer des cous de campagnardes qui lui tournaient le dos, des cous tapissés de chairs grenues comme celles de volailles, des peaux de Caraïbes, mais il s’ennuya, remit son crayon dans sa poche et, passant la tête à la portière, regarda longuement cette ribambelle de maisons et d’arbres qui semblaient se donner la main et sauter devant ses yeux une gigantesque farandole.

Puis il retomba dans ses pensées tristes. La gare du Nord s’estompa enfin dans la brume, il débarqua, sauta dans une voiture, arriva dans la cour, le cœur battant, et maintenant qu’il avait vu cet odieux Ginginet, il était tombé dans un fauteuil, comme anéanti par tout ce qu’il venait d’apprendre.

Il regarda sa chambre qui était restée telle que le jour où il l’avait quittée. Les bottines étaient échouées dans les fleurs du tapis les pointes en l’air, les quartiers en bas ; la couche était défaite, les couvertures fouillonnées au hasard des plis, le couvre-pied tamponné et tassé dans la ruelle, les oreillers aplatis, les cornes en avant. Tout accusait le désordre du lever, les épingles à cheveux dans une coupe, les pantouffles égarées dans chaque coin, la camisole pendant au dos d’un fauteuil, la cuvette pleine d’eau savonneuse, l’odeur du renfermé, le parfum de l’eau de Botot avec laquelle on s’est rincé les dents, l’arome fin du Chypre qui fuyait du flacon mal bouché, tout ce tohu-bohu d’objets, tous ces réveils de senteurs lui rappelèrent la fuite qu’il n’avait su prévoir. Il se dressa comme mu par un ressort et, à la vue de ce lit où avaient bivaqué toutes les tendresses, toutes les grâces malfaisantes de Marthe, il eut un étouffement et il demeura inerte, l’œil stupidement fixé sur le fouillis des draps.

Les jours qui suivirent furent atroces. Il mena cette vie des gens enfermés dans Paris sans famille, sans camarades, qui, à l’heure du dîner, remettent leurs bottines pour aller chercher pâture dans un bouillon. Cette halle où des gens en gala viennent à plusieurs, manger des viandes insipides et roses, ce brouhaha de bonnes en gris qui naviguent entre des tables de marbre, ces malheureuses topettes de vin, ces assiettes en pâte à pipe, cette gloutonnerie d’imbéciles qui dépensent deux francs en nourriture et huit francs en boissons de luxe, cette épouvantable tristesse qu’évoque une vieille femme en noir, tapie, seule, dans un coin et mâchant, à bouchées lentes un tronçon de bouilli, tout cet écœurement d’odeurs, tout cet assourdissement de cris, tous ces frôlements de foule, il les connut pendant des mois. Il sortait du râtelier dégoûté et las, ne sachant que faire, irrité par la joie des autres, opprimé par un persistant ennui, puis il apercevait à l’angle d’un carrefour une taille, une robe qui ressemblait à celle de Marthe et il recevait comme un coup de poing dans la poitrine ; il rentrait chez lui, les épaules en avant, les genoux pliés, s’essayait à écrire quelques lignes, jetait sa plume avec rage, prenait un livre, regardait sa montre, attendant que dix heures sonnassent pour se mettre au lit.

Ah ! la journée était lourde à porter ! mais le soir, avec les demi-teintes du crépuscule et ces ciels rouges d’automne qui navrent jusqu’au spleen, toutes ces rancunes se ravivaient et l’assaillaient plus opiniâtrement encore. Quoi qu’il voulût faire il pensait à Marthe ; il la revoyait excitante et narquoise, il se rappelait l’ondulation de sa croupe sur le divan, elle lui souriait, œil allumé et dents en l’air, et il se levait, les sens en rumeur, prenait son chapeau et fuyait par les rues. À toutes ces douleurs vinrent se joindre ces terribles détails de la vie qui brisent les plus fiers. Ces riens, ce linge en miettes qu’on ne raccommode pas, ces boutons arrachés, ces bas de pantalon qui s’effrangent et vous donnent l’air d’un misérable, ces ineptes bêtises qu’une femme conjure en deux tours d’aiguille, le harcelèrent de leurs mille piqûres et lui firent sentir plus encore combien il était délaissé par tous. Pour la première fois de sa vie, il songea au mariage, mais il n’avait pas de situation, il ne pouvait raisonnablement penser à en finir ainsi.

Il se reprocha de n’avoir pas retenu Ginginet, de ne pas lui avoir demandé l’adresse de Marthe et il le cherchait vainement dans tous les cafés où il se montrait d’habitude, lorsqu’un soir, qu’il battait les pavés, il fut frappé sur l’épaule par l’un de ses amis, un interne à l’hôpital de Lariboisière. Il lui conta ses souffrances, lui demandant, à tout hasard, s’il connaissait la demeure du cabotin.

— Mais oui, dit l’autre, Ginginet est établi marchand de vins rue de Lourcine, seulement… seulement, comme il est sur le point de faire faillite, si tu veux le trouver, dépêche-toi de l’aller voir.

Léo saisit le bras du jeune homme et l’entraîna, bride abattue, dans les méandres du quartier des Gobelins.