Martin Luther (Michelet)

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MARTIN LUTHER.[1]

1517.

J’étais seul, et jeté dans cette affaire sans prévoyance ; j’accordais au pape beaucoup d’articles essentiels. Qu’étais-je, pauvre misérable moine, pour tenir contre la majesté du pape, devant lequel les rois de la terre (que dis-je ? la terre même, l’enfer et le ciel) tremblaient ?… Ce que j’ai souffert la première et la seconde année, dans quel abattement, non pas feint et supposé, mais bien véritable, ou plutôt dans quel désespoir je me trouvais ! ah ! ils ne le savent point, ces esprits confians, qui depuis ont attaqué le pape avec tant de fierté et de présomption… Ne pouvant trouver de lumière auprès des maîtres morts ou muets (je parle des livres des théologiens et des juristes), je souhaitai de consulter le conseil vivant des églises de Dieu, afin que, s’il existait des gens pieux qu’éclairât le Saint-Esprit, ils prissent compassion de moi et voulussent bien donner un avis bon et sûr, pour mon bien et pour celui de toute la chrétienté ; mais il était impossible que je les reconnusse. Je ne regardais que le pape, les cardinaux, évêques, théologiens, canonistes, moines, prêtres : c’est de là que j’attendais l’Esprit ; car je m’étais si avidement abreuvé et repu (gefressen und gesoffen) de leur doctrine, que je ne sentais plus si je veillais ou si je dormais… Si j’avais alors bravé le pape comme je le fais aujourd’hui, je me serais imaginé que la terre se fût, à l’heure même, ouverte pour m’engloutir vivant, ainsi que Coré et Abiron… Lorsque j’entendais le nom de l’église, je frémissais et offrais de céder. En 1518, je dis au cardinal Caietano, à Ausbourg, que je voulais désormais me taire : seulement je le priais en toute humilité d’imposer même silence à mes adversaires et d’arrêter leurs clameurs ; mais, loin me l’accorder, il me menaça, si je ne me rétractais, de condamner tout ce que j’avais enseigné. J’avais déjà donné le catéchisme par lequel beaucoup de gens s’étaient améliorés : je ne devais pas souffrir qu’il fût condamné.

Je fus ainsi forcé de tenter ce que je regardais comme le dernier des maux ; mais je ne songe pas pour cette fois à conter mon histoire. Je veux seulement confesser ma sottise, mon ignorance et ma faiblesse. Je veux faire trembler par mon exemple ces présomptueux criailleurs ou écrivailleurs, qui n’ont point porté la croix, ni connu les tentations de Satan.


LETTRE DE LUTHER À L’ARCHEVÊQUE DE MAYENCE, CHARGÉ PAR LE PAPE DE LA VENTE DES INDULGENCES EN ALLEMAGNE.


Père vénérable en Dieu, veuille votre grâce jeter un œil favorable sur moi, qui ne suis que terre et cendres, et recevoir favorablement ma demande avec la douceur épiscopale. On porte par tout le pays, au nom de votre grâce et seigneurie, l’indulgence papale pour la construction de la cathédrale de Saint-Pierre de Rome. Je ne blâme pas tant les grandes clameurs des prédicateurs de l’indulgence (lesquels je n’ai point entendus), que le faux sens adopté par le pauvre, simple et grossier peuple, qui publie partout hautement les imaginations qu’il a conçues à ce sujet. Cela me fait mal et me rend malade… Ils croient que les âmes seront tirées du purgatoire, dès qu’ils auront mis l’argent dans les coffres. Ils croient que l’indulgence est assez puissante pour sauver le plus grand pécheur, celui (c’est leur blasphème) qui aurait violé la sainte mère de notre Sauveur !… Grand Dieu ! les pauvres âmes seront donc, sous le sceau de votre autorité, enseignées pour la mort et non pour la vie. Vous en rendrez un compte terrible, un compte dont la gravité va toujours croissant…

Qu’il vous plaise, noble et vénérable père, de lire et de considérer ces propositions où l’on montre la vanité de ces indulgences que les prédicateurs proclament comme chose tout-à-fait certaine.


LUTHER RACONTE LUI-MÊME SON ENTREVUE, À AUGSBOURG, AVEC LE CARDINAL CAIETANO, CHARGÉ PAR LE PAPE D’EXAMINER SA DOCTRINE ET D’OBTENIR SA RÉTRACTATION.


Lorsque je fus cité à Augsbourg, j’y vins et comparus, mais avec une forte garde et sous la garantie de l’électeur de Saxe, Frédéric, qui m’avait adressé à ceux d’Augsbourg et m’avait recommandé à eux. Ils eurent grande attention à moi et m’avertirent de ne point aller avec les Italiens, de ne faire aucune société avec eux, de ne point me fier à eux ; car je ne savais pas, disaient-ils, ce que c’était qu’un Welche. Pendant trois jours entiers je fus à Augsbourg sans sauf-conduit de l’empereur. Dans cet intervalle, un Italien venait souvent m’inviter à aller chez le cardinal. Il insistait sans se décourager. « Tu dois te rétracter, disait-il ; tu n’as qu’un mot à dire, revoco. Le cardinal te recommandera au pape, et tu retourneras avec honneur auprès de ton prince.

Au bout de trois jours arriva l’évêque de Trente, qui montra au cardinal le sauf-conduit de l’empereur ; alors j’allai le trouver en toute humilité. Je tombai d’abord à genoux ; puis je m’abaissai jusqu’à terre et je restai à ses pieds. Je ne me relevai que quand il me l’eut ordonné trois fois. Cela lui plut fort, et il espéra que je prendrais une meilleure pensée.

Lorsque je revins le lendemain et que je refusai absolument de rien rétracter, il me dit : penses-tu que le pape s’embarrasse beaucoup de l’Allemagne ? Crois-tu que les princes te défendront avec des armes et des gens de guerre ? Oh non ! — Où veux-tu rester ?… — Sous le ciel, répondis-je.

Plus tard le pape baissa le ton et écrivit à l’église, même à Me Spalatinus et à Pfeffinger, prédicateur de la cour électorale et conseiller de cabinet, afin qu’ils me fissent livrer à lui, et insistassent pour l’exécution de son décret.

Cependant mes petits livres et mes resolutiones allèrent, ou plutôt volèrent en peu de jours par toute l’Europe. Ainsi l’électeur de Saxe fut confirmé et fortifié ; il ne voulut point exécuter les ordres du pape et se soumit à la connaissance de l’Écriture.

Si le cardinal eût agi avec moi avec plus de raison et de discrétion, s’il m’eût reçu lorsque je tombai à ses pieds, les choses n’en seraient jamais venues où elles sont, car dans ce temps je ne voyais encore que bien peu les erreurs du pape ; s’il s’était tu, je me serais tu aisément. C’était alors le style et l’usage de la cour de Rome, que le pape dît dans les affaires obscures et embrouillées : nous rappelons la chose à nous, en vertu de notre puissance papale, annulons le tout et le mettons à néant. Alors il ne restait plus aux deux parties qu’à pleurer. Je tiens que le pape donnerait trois cardinaux pour que la chose fût encore dans le sac.


COMPARUTION DE LUTHER À LA DIÈTE DE WORMS.


Lorsque le héraut m’eut cité le mardi de la semaine sainte et m’eut apporté le sauf-conduit de l’empereur et de plusieurs princes, le même sauf-conduit fut, le lendemain mercredi, violé à Worms, où ils me condamnèrent et brûlèrent mes livres. La nouvelle m’en vint lorsque j’étais à Erfurth. Dans toutes les villes la condamnation était déjà publiquement affichée, de sorte que le héraut me demandait lui-même si je songeais encore à me rendre à Worms ?

Quoique je fusse effrayé et tremblant, je lui répondis : — Je veux m’y rendre, quand même il devrait s’y trouver autant de diables que de tuiles sur les toits ! Lors donc que j’arrivai à Oppenheim près de Worms, Me Bucer vint me trouver, et me détourna d’entrer dans la ville. Car Sglapian, confesseur de l’empereur, était venu le trouver et le prier de m’avertir que je n’entrasse point à Worms ; car je devais y être brûlé. Je ferais mieux, disait-il, de m’arrêter dans le voisinage, chez Frantz de Sickingen qui me recevrait volontiers.

Les misérables faisaient tout cela pour m’empêcher de comparaître, car si j’avais tardé trois jours, mon sauf-conduit n’eût plus été valable, ils m’auraient fermé les portes, ne m’auraient point écouté, mais condamné tyranniquement. J’avançai donc dans la simplicité de mon cœur, et lorsque je fus en vue de la ville, j’écrivis sur l’heure à Spalatinus que j’étais arrivé, en lui demandant où je devais loger. Ils s’étonnèrent tous de mon arrivée imprévue ; car ils pensaient que je serais resté dehors, arrêté par la ruse et par la terreur.

Deux de la noblesse, le seigneur de Hirssfeld et Jean Schott, vinrent me prendre par ordre de l’électeur de Saxe et me conduisirent chez eux. Mais aucun prince ne vint me voir, seulement des comtes et des nobles qui me regardaient beaucoup. C’étaient ceux qui avaient présenté à sa majesté impériale les quatre cents articles contre les ecclésiastiques en priant qu’on réformât les abus, sinon qu’ils le feraient eux-mêmes. Ils en ont tous été délivrés par mon évangile.

Le pape avait écrit à l’empereur de ne point observer le sauf-conduit. Les évêques y poussaient ; mais les princes et les états n’y voulurent point consentir, car il en fût résulté bien du bruit. J’avais tiré un grand éclat de tout cela ; ils devaient avoir peur de moi plus que je n’avais d’eux. En effet le landgrave de Hesse, qui était encore un jeune seigneur, demanda à m’entendre, vint me trouver, causa avec moi, et me dit à la fin : — Cher docteur, si vous avez raison, que notre seigneur Dieu vous soit en aide !

J’avais écrit, dès mon arrivée, à Sglapian, en le priant de vouloir bien venir me trouver selon sa volonté et sa commodité ; mais il ne voulut pas : il disait que la chose serait inutile.

Je fus ensuite cité et je comparus devant tout le conseil de la diète impériale dans la maison de ville, où l’empereur, les électeurs et les princes étaient rassemblés. Le docteur Eck, official de l’évêque de Trèves, commença, et me dit : — Martin, tu es appelé ici pour dire si tu reconnais pour tiens les livres qui sont placés sur la table ; et il me les montrait. — Je le crois, répondis-je. Mais le docteur Jérôme Schurff ajouta sur-le-champ : Qu’on lise les titres. Lorsqu’on les eut lus, je dis : Oui, ces livres sont les miens.

Il me demanda encore : Voulez-vous les désavouer ? Je répondis : Très gracieux seigneur empereur, quelques-uns de mes écrits sont des livres de controverse, dans lesquels j’attaque mes adversaires. D’autres sont des livres d’enseignement et de doctrine. Dans ceux-ci, je ne puis, ni ne veux rien rétracter, car c’est la parole de Dieu ; mais pour mes livres de controverse, si j’ai été trop violent contre quelqu’un, si j’ai été trop loin, je veux bien me laisser instruire, pourvu qu’on me donne le temps d’y penser. On me donna un jour et une nuit.

Le jour d’après je fus appelé par les évêques et d’autres qui devaient traiter avec moi pour que je me rétractasse. Je leur dis : La parole de Dieu n’est point ma parole ; c’est pourquoi je ne puis l’abandonner. Mais dans ce qui est au-delà, je veux être obéissant et docile. Le margrave Joachim prit alors la parole et dit : Seigneur docteur, autant que je puis comprendre, votre pensée est de vous laisser conseiller et instruire, hors les seuls points qui touchent l’Écriture ? — Oui, répondis-je, c’est ce que je veux.

Ils me dirent alors que je devais m’en remettre à sa majesté impériale ; mais je n’y consentis point. Ils me demandaient s’ils n’étaient pas eux-mêmes des chrétiens qui pussent décider de telles choses ? À quoi je répliquai : Oui, pourvu que ce soit sans faire tort ni offense à l’Écriture que je veux maintenir. Car je ne puis abandonner ce qui n’est pas mien. Ils insistaient : Vous devez vous reposer sur nous et croire que nous déciderons bien. — Je ne suis pas fort porté à croire que ceux-là décideront pour moi contre eux-mêmes, qui viennent de me condamner déjà, lorsque j’étais sous le sauf-conduit. Mais voyez ce que je veux faire ; agissez avec moi comme vous voudrez ; je consens à renoncer à mon sauf-conduit et à vous l’abandonner. Alors le seigneur Frédéric de Feilisch se mit à dire : En voilà véritablement assez, si ce n’est trop.

Ils dirent ensuite : Abandonnez-nous au moins quelques articles. Je répondis : Au nom de Dieu, je ne veux point défendre les articles qui sont étrangers à l’Écriture. Aussitôt deux évêques allèrent dire à l’empereur que je me rétractais. Alors l’évêque *** envoya vers moi, et me fit demander si j’avais consenti à m’en remettre à l’empereur et à l’empire ? Je répondis que je ne le voulais pas et que je n’y avais jamais consenti. Ainsi, je résistai seul contre tous. Mon docteur et les autres étaient mécontens de ma ténacité. Quelques-uns disaient que si je voulais m’en remettre à eux, ils abandonneraient et céderaient en retour les articles qui avaient été condamnés au concile de Constance. À tout cela je répondais : Voici mon corps et ma vie.

Cochleus (Kochleffel) vint alors, et me dit : Martin, si tu veux renoncer au sauf-conduit, je disputerai avec toi. Je l’aurais fait dans ma simplicité. Mais le docteur Jérôme Schurff répondit en riant et avec ironie : Oui, vraiment, c’est cela qu’il faudrait. Ce n’est pas une offre inégale ; qui serait si sot ! Ainsi je restai sous le sauf-conduit. Quelques bons compagnons s’étaient déjà élancés en disant : Comment ? vous l’emméneriez prisonnier ? Cela ne saurait être.

Sur ces entrefaites vint un docteur du margrave de Bade, qui essaya de m’émouvoir avec de grands mots : Je devais, disait-il, beaucoup faire, beaucoup céder pour l’amour de la charité, afin que la paix et l’union subsistassent, et il n’y eût pas de soulèvement. On était obligé d’obéir à la majesté impériale, comme à la plus haute autorité ; on devait soigneusement éviter de faire le scandale dans le monde ; par conséquent je devais me rétracter : — Je veux de tout mon cœur, répondis-je, au nom de la charité obéir et tout faire, en ce qui n’est point contre la foi et l’honneur du Christ.

Alors le chancelier de Trèves me dit : Martin, tu es désobéissant à la majesté impériale ; c’est pourquoi il t’est permis de partir, sous le sauf-conduit qui t’a été donné. Je répondis : Il s’est fait comme il a plu au Seigneur. Et vous, à votre tour, considérez où vous restez. Ainsi je partis dans ma simplicité, sans remarquer ni comprendre toutes leurs finesses.

Ensuite ils exécutèrent le cruel édit du ban, qui donnait à chacun occasion de se venger de ses ennemis sous prétexte et apparence d’hérésie luthérienne, et cependant il a bien fallu à la fin que les tyrans révoquassent ce qu’ils avaient fait.

C’est ainsi qu’il m’advint à Worms, où je n’avais pourtant d’autre soutien que le Saint-Esprit.


MICHELET.
  1. Luther n’est guère connu en France que par la caricature qu’en a donnée Bossuet dans ses Variations. On ne se le représente que comme un gros moine, qui boit toujours de la bière et ne parle que du diable. Au moment où l’on nous promet une nouvelle tragédie de Luther, il peut être curieux de comparer la fable et l’histoire. Les morceaux qu’on va lire sont les premiers actes de la Reforme, traduits littéralement par M. Michelet, chef de la section historique aux archives du royaume, qui nous promet incessamment les Mémoires de Luther. Le réformateur expose ici lui-même l’origine et l’occasion des luttes qu’il a eu à soutenir.