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Martin l’enfant trouvé ou les mémoires d’un valet de chambre/I/10

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X


CHAPITRE X.


bruyère.


À peu de distance de la métairie, Bruyère venait de rencontrer les gens qui se rendaient auprès d’elle pour être conseillés, ainsi que disait la Robin ; voulant d’abord accomplir son devoir, la jeune fille avait prié ses rustiques clients de l’attendre quelques instants au dehors.

Lorsque Bruyère entra dans la cour de la métairie, le ciel crépusculaire, d’un sombre azur à son zénith où scintillaient déjà quelques étoiles, restait encore à l’occident d’une transparence lumineuse, dernier reflet du soleil couché, qui donne un charme si mélancolique aux belles soirées d’automne ; sur ce fond d’un pourpre pâle se dessina la figure de Bruyère ; de très-petite stature, mais parfaitement proportionnée, elle portait un sarreau à manches demi-longues, en grosse étoffe de laine blanchâtre largement rayée de brun, serré à la taille par une flexible ceinture de joncs fins comme de la soie, tressée par Bruyère avec une adresse merveilleuse. Grâce à son ampleur et à l’épaisseur de son tissu, le vêtement de la jeune fille, montant jusqu’à la naissance du cou et descendant à mi-jambe, se drapait en plis d’une simplicité gracieuse ; son peu de longueur l’empêchait d’être jamais souillé de la fange des marais ; ses larges manches, ne descendant pas plus bas que le coude, laissaient voir les bras ronds et légèrement hâlés de la jeune fille ; ses pieds enfantins chaussaient de petits sabots creusés dans le bouleau et noircis au feu ; l’eau d’un ruisseau liquide où Bruyère venait de faire son ablution du soir, leur avait donné son lustre d’ébène. Forcée par la pauvreté d’aller jambes nues, Bruyère, avec l’industrieuse adresse du sauvage, s’était façonné aussi en jonc des espèces de bottines qui montaient au-dessous du genou et s’arrêtaient au cou-de-pied préservé par le sabot ; rien de plus joli, de plus net que ce tissu souple et luisant, serrant étroitement le contour arrondi d’une jambe charmante, ainsi garantie de la rougeur et des gerçures presque toujours causées par le contact de la fange.

Par une habitude singulière, malgré le froid, malgré la pluie, malgré l’ardeur caniculaire, la jeune fille ne portait jamais rien sur sa tête nue ; quelques fois seulement, lors de la floraison des bruyères, elle attachait quelques-unes de leurs flexibles branches dans sa coiffure, sans doute en glorification du nom dont on l’avait baptisée, en la trouvant, toute petite, abandonnée dans les landes et couchée au milieu d’une touffe de bruyères roses. (Depuis, le même mystère enveloppait toujours sa naissance.) Ses cheveux châtains, très-abondants, naturellement ondés et séparés en bandeaux, étaient d’une nuance si harmonieuse qu’elle se fondait, dans l’ombre légère projetée sur le front par l’épaisseur de la chevelure, où tremblaient alors quelques brindilles de bruyère rose. De fins sourcils, bruns comme les cils démesurément longs et frisés, qui frangeaient ses paupières, surmontaient les yeux de Bruyère ; ces yeux très-grands étaient d’une couleur bizarre : vert de mer ; selon l’impression du moment, ils devenaient tantôt clairs, brillants comme l’aigue-marine, tantôt d’un vert sombre et limpide, comme celui des flots, toujours transparents malgré leur profondeur. Cette couleur singulière et changeante donnait quelque chose d’extraordinaire au regard de Bruyère, regard déjà singulièrement pensif, et souvent aussi d’une mobilité, d’un éclat extrême.

Ces traits étaient encore remarquables par leur fini précieux, car il régnait une merveilleuse harmonie dans l’ensemble de cette charmante et mignonne créature. Sa beauté rare, rendue un peu étrange par un accoutrement original, sa grâce sauvage, son incroyable adresse pour mille petits ouvrages qu’elle inventait ; son intelligence, étonnamment vive et pénétrante à divers endroits, la surprenante et affectueuse obéissance des animaux dont elle prenait soin, l’espèce de divination ou plutôt de prévision presque immanquable dont elle paraissait douée à propos des choses rurales ; toutes ces excentricités innocentes faisaient passer Bruyère, aux yeux des naïfs habitants de ce pays désert, pour une créature charmée, c’est-à-dire, soumise à l’influence d’un sort jeté sur elle lors de sa naissance ; mais au rebours du commun des habitudes superstitieuses, loin d’inspirer la crainte ou l’éloignement, Bruyère inspirait au contraire des sentiments de vive reconnaissance ou de sympathie sincère, car l’influence, quelque peu surnaturelle, qu’on lui accordait, ne se manifestait jamais que par des services rendus ; la pauvre petite gardeuse de dindons trouvait moyen, dans son infime position, d’être serviable à beaucoup et avenante à tous.

À son entrée dans la cour de la métairie, Bruyère était, non suivie, non précédée, mais entourée de son nombreux troupeau, au plumage noir et lustré, à la tête écarlate. Deux coqs-d’Inde énormes, portant orgueilleusement leur crête et leur jabot d’un pourpre éclatant, nuancé d’un vif azur, se rengorgeaient d’un air formidable, faisant comme on dit la roue, hérissant leur plumage et arrondissant leur queue, magnifique éventail d’ébène glacé de vert sombre. Tous deux ne quittaient pas d’une minute, l’un la droite, l’autre la gauche de Bruyère ; tantôt ils la regardaient de leur œil rouge et hardi, tantôt ils gloussaient d’une voix si triomphante, si insolente, si provocante, qu’ils semblaient défier, bêtes ou gens, de s’approcher, malgré eux, de leur conductrice.

À la vue de ces deux monstrueux oiseaux, de trois pieds de hauteur, de cinq pieds d’envergure, à l’aile vigoureuse, au bec acéré, aux éperons aigus, on concevait assez que M. Beaucadet, malgré sa vaillance, devait avoir été quelque peu embarrassé de se défendre à coups de fourreau de sabre contre de si rudes assaillants.

À un signe de Bruyère tout ce volatile s’arrêta en gloussant de joie devant la porte d’un perchoir, dont la jeune fille ouvrit seulement l’étroit guichet, afin de pouvoir compter son troupeau ; il passa ainsi un à un devant elle, par rang de taille, les plus jeunes d’abord, le tout sans se presser, avec une discipline admirable, pendant que les deux gros coqs-d’Inde qui, par leur âge, par leur dévoûment, jouissaient de quelques privilèges, laissaient majestueusement défiler leurs compagnons devant eux, hâtant même de quelques coups de bec fort équitablement répartis la lenteur des retardataires ou des flâneurs. Lorsque le troupeau eut gagné son gîte, moins ces deux importants personnages. Bruyère ouvrit la porte du perchoir. Quoique à ce moment la figure de la jeune fille fût empreinte d’une mélancolie profonde, un doux sourire de satisfaction effleura ses lèvres à l’aspect de l’ordre réellement surprenant qui régnait dans le hangar, la gent emplumée y était déjà symétriquement étagée par rang de taille ; les plus petits du troupeau, entrant les premiers, allaient, selon l’habitude que leur avait donnée Bruyère, se percher au plus haut de trois perches de bois rustiques disposées en retraite, les unes au-dessus des autres. L’instinct observateur et l’intelligence de la jeune fille devinant l’inconcevable éducabilité dont sont doués tous les animaux, elle avait, dans son humble sphère, à force de patience et de douceur, accompli des prodiges.

Tout au faite du hangar, et dominant le perchoir, était, si cela se peut dire, le nid de la jeune fille.

Toute petite, Bruyère, par un sentiment de pudeur précoce et de dignité de soi, un des traits les plus saillants de son caractère, avait invinciblement répugné à partager la litière commune où, dans cette métairie comme dans toutes les autres, filles et garçons de ferme couchent pêle-mêle au fond de quelque écurie, sans distinction d’âge ou de sexe ; Bruyère avait obtenu du métayer la permission de se construire, au-dessus du perchoir, et attenant à la charpente, comme un nid d’hirondelles, un petit réduit auquel elle arrivait en grimpant les degrés du perchoir avec l’agilité d’un chat. L’enfant trouvait du moins dans cette espèce de nid, tapissé de mousse et de fougères bien sèches, mêlées d’herbes aromatiques, un coucher sain et l’isolement convenable à son âge et à son sexe. Bientôt aussi elle eut dans son troupeau des gardiens vigilants, car la burlesque aventure de Beaucadet n’avait pas été la seule de ce genre. L’année précédente, un garçon de ferme, dans l’audace de son brutal amour, ayant voulu pénétrer la nuit dans le réduit de Bruyère, la gent emplumée poussa de tels gloussements, s’abattit de tous les coins du perchoir avec une telle furie sur le téméraire amoureux, qu’il se hâta de fuir, étourdi par ce vacarme, effrayé par ces attaques imprévues.

Bruyère, sa tâche de chaque soir accomplie, ferma la porte du perchoir, plaça soigneusement dans un coin un petit panier recouvert de feuilles fraîches qu’elle tenait à la main, et sortit de la cour de la ferme afin de donner audience aux personnes qui venaient la consulter ; celles-ci l’attendaient au-dehors des bâtiments, assises sur un tronc d’arbre renversé, non loin de l’énorme genevrier qui donnait son nom à la métairie.

Que l’on ne s’étonne pas d’entendre l’humble gardeuse de dindons parler, dans l’entretien suivant, un langage témoignant une certaine éducation, une rare élévation d’esprit, et révélant des connaissances non-seulement variées, mais surtout admirablement applicables à propos des choses rurales ; l’esprit le plus pénétrant, les dispositions les plus heureuses n’auraient jamais doué une enfant de son âge de ce savoir pratique que peut seule donner la longue habitude des travaux agrestes et l’opiniâtre étude des lois et des phénomènes de la nature ; car l’intelligente observation du passé sert presque infailliblement à prévoir l’avenir.

Sans aucun doute, Bruyère s’était assimilé avec un rare bonheur les enseignements et les fruits d’une expérience autre que la sienne.

Ainsi s’explique ce qu’il y avait d’extraordinaire dans le savoir de Bruyère, dans la sûreté de ses prévisions, dans la naïve sagesse de ses conseils. Quant aux gens simples et ignorants dont Bruyère était devenue l’oracle, ils devaient voir et voyaient en elle une créature quelque peu surnaturelle ou charmée, ainsi qu’ils disaient.

Deux hommes, l’un d’un âge mûr, l’autre, vieillard à cheveux blancs, une femme jeune encore, tenant sur ses genoux un enfant de cinq ou six ans, tels étaient les nouveaux clients de Bruyère, tous d’ailleurs misérablement vêtus.

— Que voulez-vous de moi, ma chère dame ? — demanda Bruyère d’une voix affectueuse et douce, à la femme qui tenait un enfant sur ses genoux.

À cette question le vieillard et l’homme d’un âge mûr s’éloignèrent de quelques pas de leur compagne, par un louable sentiment de discrétion.

— Hélas ! mon Dieu, ma chère fille, — répondit tristement la femme, — je suis de Saint-Aubin ; on dit dans le Val que vous savez des paroles contre les maladies, et je viens vous demander de parler contre la maladie de mon pauvre petit que voilà.

Et elle montra son enfant couvert de haillons ; il était pâle et d’une effrayante maigreur ; ses yeux bouffis s’appesantissaient sous une somnolence invincible.

Bruyère secoua tristement la tête.

— On vous a trompée, ma chère dame… je ne sais pas de paroles contre les maladies des enfants…

— On dit pourtant dans le Val qu’au printemps passé vous avez parlé contre la maladie de toute une bergerée d’aigneaux, et que presque tous ont réchappé ;… faites pour ce petit enfant malade ce que vous avez fait pour les aigneaux, ma bonne chère fille, — dit naïvement la pauvre femme d’une voix suppliante. — Je vas vous conter comme c’est venu. Ce petit a toujours été, voyez-vous, plus chétif que ses deux aînés ;… mais enfin il se traînait… L’hiver, comme vous savez, a été bien dur… À l’automne mon pauvre homme avait pris les fièvres en arrachant des souches dans un terrain submergé ; ces fièvres, ça lui a coupé bras et jambes ; il est journalier ; pourtant il allait comme il pouvait… Mais notre met (huche) restait vide le plus souvent, sans quelques pannerées de pommes de terre germées qu’un bon voisin nous a donnés, nous mourions tout-à-fait de faim, et puis la dernière grand’foudre (ouragan) de février a emporté presque tout le chaume de notre toit ; il ne tenait plus quasi à rien ; mon pauvre homme est venu dans les bois de ce côté-ci du Val, couper des genêts pour recouvrir un peu notre toit, et du graine-épi [1] pour nous chauffer ; mais les gardes à M. le comte ont défendu à mon homme de rien ramasser… Dam, alors, il a plu chez nous autant que dehors, et la nuit surtout, c’était froid,… froid comme gelée ; depuis ce temps-là, mon pauvre petit a pâli, a toussé, tremblé,… et puis enfin fondu comme vous le voyez, — dit la femme en pleurant. — Ah ! ma bonne chère fille,… je n’espère plus qu’en vous,… vous pouvez ce que vous voulez… C’est rien,… quelques paroles à dire. Délivrez-le donc de son mal, s’il vous plaît, comme vous en avez délivré les aigneaux.

Plusieurs fois, durant cette naïve et triste consultation, Bruyère avait été sur le point d’interrompre la pauvre femme, mais elle ne s’en était pas senti le courage ; après avoir attentivement regardé l’enfant, et pris ses deux petites mains livides et froides dans la sienne, elle dit à sa mère en soupirant :

— Aux agneaux, voyez-vous… il ne manquait ni le lait de leur mère pour les nourrir, ni sa toison pour leur tenir chaud ; leur seul mal était d’être enfermés jour et nuit dans une bergerie basse, sans air, remplie de fumier… là-dedans, les agneaux étouffaient ; beaucoup mouraient [2]. Au métayer j’ai dit : Pour vos agneaux de printemps, grand air, verdure et soleil… la nuit étable ouverte et fraîche ; les agneaux respireront un air pur ; sous le flanc de leur mère, ils n’auront jamais froid ; les petits chevreuils des forêts naissent, grandissent et deviennent robustes, sans autre abri que le sein de leur mère et la Tallée de chêne où elles les a mis bas… Mais les petits du pauvre, — ajouta Bruyère les yeux remplis de larmes, — mais les petits du pauvre sont plus à plaindre que les petits de la brebis de l’étable ou de la chevrette des forêts, leur mère ne peut les réchauffer sur son sein glacé… et quand son lait se tarit, ils ne trouvent pas, eux, leur nourriture dans la plaine ou dans le bois. Votre enfant a souffert du froid, de la faim… chère et pauvre mère ; son mal vient de là… et contre ce mal, hélas !… je n’ai pas de paroles.

— Il faut donc qu’il meure, ma chère fille, puisque vous n’avez pas de paroles contre son mal, dit la mère en sanglotant.

— Un médecin… l’a-t-il vu ?

— Il n’en vient jamais chez nous… c’est trop loin, et puis, est-ce que nous pourrions jamais le payer ?… ni les drogues non plus… c’est pas le malheureux monde comme nous qui peut voir des médecins.

Bruyère regarda l’enfant avec un silencieux attendrissement ; son cœur souffrait à la pensée de renvoyer cette pauvre mère sans un mot d’espérance.

— Et pourtant… il faudrait si peu de chose, peut-être, pour sauver la chère petite créature, — reprit Bruyère d’un air pensif : — un vêtement bien chaud… un lit bien sec… et chaque jour du lait pur et tiède…

— Bonsoir, petite Bruyère, — dit soudain une grosse voix joyeuse.

La jeune fille releva la tête, et vit venir à elle, les mains tendues, la figure rayonnante, un grand homme maigre et basané, portant large chapeau rond sologneau, blouse blanche et guêtres blanches.

— Que le bon Dieu vous garde, — ajouta-t-il en s’approchant de Bruyère, — et qu’il vous garde long-temps pour les bonnes gens, car m’est avis que vous êtes un petit (un peu) cousine avec le bon Dieu ; quand vous le voulez, il n’y a pas de malheur qui tienne.

— Qu’y a-t-il de nouveau, maître Chouart ? — demanda Bruyère.

— Ce qu’il y a de nouveau ? de ce soir… ma récolte est engrangée, mon froment battu… Je comptais sur une centaine de setiers de grain, c’était déjà superbe, j’en ai cent vingt-deux… Voilà de vos charmes… et…

Bruyère, un moment pensive, interrompit vivement l’homme au grand chapeau.

— Vous êtes content de votre récolte, maître Chouart ?

— Si j’en suis content ? à chaque boisselée de plus que je mesurais, je disais tout bas : — Merci, petite Bruyère… merci, petite Bruyère… comme si j’avais prié le bon Dieu, même que…

Bruyère l’interrompit encore.

— Puisque vous êtes content, maître Chouart, il faut me rendre contente aussi…

— Je venais pour ça ; et comme on dit que vous ne voulez jamais d’argent pour avoir dit des paroles… je…

Nouvelle interruption de Bruyère, qui reprit en montrant à l’homme au grand chapeau la pauvre femme dont le regard suppliant semblait dire à la jeune fille : — Vous qui pouvez tant… sauvez donc mon enfant.

— Voilà une digne femme du Val… son petit enfant est bien malade… il serait, j’en suis sûre, sauvé, s’il avait un petit lit bien chaud, un bon vêtement, et, pendant un mois ou deux, un peu de lait chaque jour… Eh bien ! je vous en prie, maître Chouart, donnez à sa mère une brassée de la dernière laine de vos brebis, dans un demi-sac de toile… voilà le matelas… Votre ménagère trouvera bien, dans l’armoire, une jupe de futaine dont on en fera deux pour l’enfant… voilà le vêtement. Chaque jour vous mettrez un pot de lait de côté pour ce pauvre petit… sa mère ira le chercher à votre maison… Faites cela, maître Chouart, — ajouta Bruyère d’une voix douce et pénétrante, — faites cela… et c’est moi qui vous devrai…

Oui… bien, — je ferai cela pour cette brave femme, — s’écria l’homme au grand chapeau, — et je le ferai de bon cœur… mais pour vous ? petite Bruyère, mais pour vous ?

— Un jour je vous ferai dire ce que je veux… par quelque autre pauvre femme, — dit Bruyère avec un sourire mélancolique.

— Ah ! j’entends… — dit maître Chouart d’un air fin, — vous… c’est les autres… Ah ! l’on a bien raison, petite Bruyère ! Petite Bruyère ! vous êtes charmée !

— Ah ! ma chère fille, — dit la mère, en prenant les mains de Bruyère, qu’elle baisa deux fois avec reconnaissance, comme on fait bien de venir à vous ! Mon enfant est à demi sauvé… Mais, — ajouta-t-elle timidement et avec hésitation, — ce n’est pas tout, si vous vouliez dire seulement quelques paroles contre sa maladie… mon pauvre enfant serait sauvé tout-à-fait…

Bruyère crut, avec beaucoup de sens, que ses conseils doubleraient d’autorité et seraient encore plus scrupuleusement suivis s’ils étaient accompagnés de quelque mystérieuse particularité ; aussi, semblant réfléchir à la demande de la mère, la jeune fille détacha lentement une des branches de bruyère qui ornaient ses cheveux bruns, l’approcha de ses lèvres vermeilles qui paraissaient murmurer de mystérieuses paroles, puis, d’un air solennel qui contrastait avec sa petite taille et sa figure enfantine, elle tendit à la pauvre femmelette la brindille verte et rose, et lui dit :

— Prenez cette branche de bruyère…

— Merci, ma chère fille… — dit la pauvre femme en prenant le léger rameau avec une sorte de circonspection respectueuse.

— Dès que vous aurez le matelas que maître Chouart vous donnera pour votre enfant, — poursuivit la jeune fille, — vous couperez ce petit rameau de bruyère en sept morceaux… ni plus, ni moins… c’est important.

— En sept morceaux ? — répéta la femme en écoutant la jeune fille avec un profond recueillement.

— Mais, pour la couper, vous attendrez le coucher du soleil, — ajouta Bruyère, en portant son index à ses lèvres, pour donner, par ce geste, plus de poids encore à sa recommandation.

— Oh ! bien sûr, j’attendrai le coucher du soleil, — reprit la mère.

— Alors, — poursuivit la magicienne, — vous mettrez dans la laine du matelas les sept brins de bruyère, et vous le recoudrez.

— Et à quel endroit du matelas faudra-t-il les mettre, ma chère fille ?

— Trois brins à un bout, quatre brins à l’autre.

— Trois brins à un bout, quatre à l’autre, — répéta la femme, toujours avec le même respectueux recueillement,

— Seulement vous mettrez un peu plus de laine du côté où sont les quatre morceaux, et de ce côté-là s’appuiera la tête de votre enfant.

— Je ne l’oublierai pas… ma chère fille.

— Mais faites bien attention, — ajouta Bruyère d’un air grave, — pour que les brins de rameau gardent l’effet des paroles, il faut que, tous les quinze jours… vous décousiez le matelas, que vous laviez bien sa toile, au lever du soleil.

— Bon ! ma chère fille.

— Et qu’ensuite vous mettiez la laine au grand air pendant sept heures.

— Tous les quinze jours… pendant sept heures… oui, ma chère fille, je n’y manquerai pas non plus.

— Et, dans un mois, vous viendrez me revoir, — ajouta majestueusement Bruyère.

— Oh ! je viendrai… je viendrai… et ça sera pour vous dire que mon enfant est sauvé, — répondit la femme en serrant son fils contre son sein avec un transport d’espérance.

Cet entretien semi-cabalistique semblait frapper maître Chouart d’une admiration profonde mêlée d’une innocente jalousie, car les avis excellents qu’il avait reçus de Bruyère n’avaient pas été entourés de ces belles formules magiques ; il allait sans doute en exprimer ses regrets à la petite magicienne, lorsque les deux autres clients, le vieillard et l’homme d’un âge mûr, s’approchèrent à leur tour.




  1. Partie morte du feuillage du sapin ; elle tombe chaque année, et forme une sorte de paillis très-menue, qui peut, à la rigueur, servir de chauffage.
  2. Par un malheureux préjugé, et pour augmenter la masse du fumier dans plusieurs métairies, les agneaux et autres bestiaux sont encore, jour et nuit, rigoureusement enfermés dans des bergeries infectes où l’air viable manque presque complètement ; de là de fréquentes maladies des organes respiratoires, et très-souvent des morts par asphyxie avec tous les symptômes de cette espèce de mort.