Martin l’enfant trouvé ou les mémoires d’un valet de chambre/III/2

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II


CHAPITRE II.


l’homme-poisson.


Le soir même de ce jour où j’avais refusé de profiter des moyens d’évasion ménagés pour moi par Bamboche, la Levrasse me fit du doigt signe de le suivre dans sa chambre aux chevelures.

Cet homme, avec ses grimaces convulsives, son sang-froid, son sourire faux et narquois, sa voix aiguë, ses lèvres sardoniques et pincées, m’effrayait encore plus que la mère Major ; malgré ses gros poings et sa grosse voix, quelquefois celle-ci, me voyant brisé de fatigue, inondé de sueur, pris de vertige, les yeux injectés de sang, interrompait mes leçons acrobatiques par quelques moments de repos ; mais, lorsque la Levrasse assistait à ces exercices, il se montrait impitoyable.

— Allons, allons, petit Martin, — disait-il d’un ton doucereusement ironique, — tu as chaud, ne nous refroidissons pas… c’est malsain… Si tu t’arrêtes, je serai obligé de te prendre, à grand coups de martinet, la mesure d’un gilet de flanelle de santé… mais tu n’auras le droit de le porter qu’à soixante-et-onze ans…

Et il me faisait une grotesque grimace.

Je fus donc très-effrayé de me voir seul avec la Levrasse dans la chambre aux chevelures. Après avoir fermé la porte, il me dit :

— Petit Martin, je suis très-content de toi, je vais te donner une preuve de confiance.

J’ouvris des yeux étonnés.

— Léonidas Requin arrive demain matin.

— Léonidas Requin, mon bourgeois ? (Nous appelions la Levrasse notre bourgeois ; c’était la formule officielle.)

— Oui, — reprit la Levrasse, — c’est l’homme-poisson ; et, comme tu es le plus nouveau ici, les corvées te regardent, petit Martin.

— Quelle corvée, bourgeois ?

— Une corvée de confiance, bien entendu, car ce brigand de Bamboche serait capable de le faire étrangler et de le laisser sans eau.

— Et ma corvée à moi, bourgeois, qu’est-ce que ce sera ?

— Tu feras manger l’homme-poisson, vu qu’il n’a que des nageoires… ce pauvre minet, ce qui lui est peu commode pour manier une fourchette et un couteau…

— Il faudra que je fasse manger l’homme-poisson ! bourgeois ?

— Et que tu lui changes son eau tous les jours, petit Martin, car il vit dans un grand bocal en sa qualité de poisson d’eau douce.

— Lui changer son eau ! — m’écriai-je de plus en plus consterné de ces nouvelles fonctions.

— Tu auras, en outre, à lui faire boire deux fois par jour de l’eau du Nil, dont il a fait provision, car il ne peut boire que de celle-là : c’est celle de son fleuve natal ; mais, prends bien garde à tes doigts, car il mord… vu que, par son grand-père, il descend de la famille royale des crocodiles d’Égypte ; et que, par ses bisaïeuls, il descend des caïmans sacrés, révérés et honorés par ce peuple abruti…

Ces mots, prononcés avec l’accent du bateleur qui, la baguette à la main, démontre un phénomène, furent interrompues par la brusque arrivée de la mère Major ; elle se précipita comme un ouragan dans la chambre aux chevelures.

L’air furieux, menaçant, l’Alcide femelle tenait à la main une grosse corde à puits soigneusement lovée et garnie de nœuds de distance en distance.

Un pressentiment me dit que c’était la corde dont Bamboche m’avait parlé, et qui devait servir à mon évasion.

— Il voulait s’échapper, le brigand de Bamboche, — s’écria la mère Major, — je le soupçonnais, je viens de le voir se glisser à pas de loup dans le grenier, près du pigeonnier, je l’ai suivi sans qu’il me vît, et je l’ai surpris cette corde sous le bras…

— Ah ! ah ! — fit la Levrasse, avec une grimace facétieuse qui me fit trembler.

— Il y a plus, il avait emmanché comme un crochet à la barre de la lucarne, pour accrocher sa corde… et filer dehors…

— Oh ! oh ! — fit la Levrasse avec une seconde grimace plus grotesque que la première.

— Je l’ai attaché dans la cave, le scélérat, donnez-donc une éducation ! apprenez-donc un état à ces filous-là, pour qu’ils se sauvent quand ils sont en état de travailler, — s’écria la mère Major. — Mais je vais…

La Levrasse l’arrêta.

— Halte-là, la mère ! Il finit par s’habituer à tes douceurs ; tu fais plus de bruit que de mal, la mère… Moi, je ne fais pas plus de bruit qu’une taupe dans son trou… on n’entend rien… et mes bons petit conseils entrent bien plus avant dans la peau que tes gros tremblements de fureur… Il est dans la cave, ce petit Bamboche ?

— Oui, et solidement attaché… quoiqu’il ait voulu me dévorer les mains.

— Allons lui faire ma petite visite, — dit la Levrasse de sa voix doucereuse, et il se dirigea vers la porte d’un pas souple, discret, comme celui d’un chat sauvage qui va s’embusquer pour guetter sa proie.

Jamais, depuis mon arrivée dans la maison, la Levrasse n’avait infligé lui-même une correction à Bamboche, aussi les menaces et le départ de notre bourgeois me glacèrent d’effroi pour mon compagnon.

Bientôt la mère Major mit mon épouvante à son comble, en arrêtant la Levrasse par le bras et lui disant à mi-voix :

— Ne va pas trop loin, non plus…

— Sois donc tranquille, nous n’avons besoin de lui que dans quinze jours, — répondit la Levrasse, — ne te tourne pas le sang… tu n’entendras rien… je ne fais pas de bruit, moi… je ne fais pas de bruit… du tout… du tout…

Et il sortit en répétant ces mots qu’il accompagna d’une grimace bizarre.

— C’est égal, — se dit la mère Major, l’air visiblement inquiet malgré sa dureté, et oubliant sans doute ma présence, — c’est égal, j’y vas aussi… c’est plus prudent… la Levrasse a ce soir quelque chose de mauvais dans l’œil.

Et, jetant le paquet de cordes qu’elle tenait sous son bras, elle s’avança vers la porte, me laissant désespéré, car c’était pour moi, pour avoir voulu faciliter mon évasion, que Bamboche allait subir une punition qui me semblait d’autant plus terrible qu’elle était plus mystérieuse.

Alors, saisissant la mère Major par le bras :

— C’est moi qui voulais me sauver… m’écriai-je, — c’est pour moi que Bamboche avait préparé la corde… c’est moi qui la lui avais demandée… c’est moi qui dois être puni.

— Ah ! tu voulais te sauver… toi ! c’est bon à savoir, — dit la mère Major, en m’examinant avec attention, — et ce brigand de Bamboche t’aidait… vous ne valez pas mieux l’un que l’autre. Vous voulez nous filouter l’état que nous vous donnons… mais, minute… je suis là !

Et, ce disant, la mère Major me laissa dans la chambre aux chevelures, et ferma la porte à double tour.

Dans mon désespoir, je me jetai sur le carreau, et fondis en larmes, car je me reprochais d’être la cause involontaire de la punition de Bamboche.

Cette première crise de douleur passée, j’écoutai si je n’entendrais pas les cris de mon compagnon.

Tout resta dans le plus profond silence.

Je me hissai jusqu’à la petite fenêtre, grillée par deux barres de fer en croix, je ne vis rien.

La nuit vint. À l’heure du repas, j’entendis frapper à ma porte, et bientôt après la voix de la Levrasse.

— Petit Martin… tu te coucheras sans souper, ça calmera ton agitation ; demain, l’homme-poisson, ta nouvelle connaissance, te consolera.

Je passai une nuit pénible, cent fois plus pénible que celle que j’avais passé dans cette même chambre, lors de mon arrivée chez la Levrasse.

Vers minuit, brisé de fatigue, de chagrin, je m’endormis d’un sommeil troublé par des rêves sinistres, je voyais Bamboche soumis à d’affreuses tortures, je l’entendais me dire : « Martin, Martin, c’est ta faute… » Au milieu de ces songes effrayants m’apparaissait la figure monstrueuse de l’homme-poisson ; il me poursuivait, et je ne pouvais échapper à ses cruelles morsures.

Deux coups bruyamment frappés à ma porte m’éveillèrent en sursaut au milieu de ce rêve. Il faisait jour. J’écoutai : c’était la voix de la Levrasse.

— Vite, vite, petit Martin… l’homme-poisson vient d’arriver ; il attend son petit serviteur.

Et la porte s’ouvrit.

La réalité, continuant pour ainsi dire mon rêve effrayé, je regardais la Levrasse d’un air hagard ; puis me souvenant des divers incidents de la veille :

— Et Bamboche ? — lui dis-je.

— Bamboche ? il est plus heureux que toi… il se dorlote au frais… il a congé… pour quelques jours.

Puis, après un silence, la Levrasse ajouta :

— Ah ! tu voulais te sauver, petit Martin ! on ne quitte pas ainsi papa et maman… ce n’est pas gentil.

— Où est Bamboche ? je veux le voir, — m’écriai-je… — Que lui avez-vous fait hier ?

Et comme la Levrasse me répondait par une grimace sardonique, en me montrant la porte, je me tus, réfléchissant à l’inutilité de mes questions, mais bien décidé à profiter de la liberté qu’on me laisserait pour me rapprocher de mon compagnon.

Lorsque j’arrivai dans la cour avec la Levrasse, je trouvai la mère Major, qui, déployant sa force herculéenne, aidait un charretier à faire glisser le long des branches d’un de ces longs baquets dont se servent les conducteurs de tonneaux, une caisse assez pesante et de forme singulière, où était renfermé l’homme-poisson, ainsi que l’annonçait un énorme écriteau, composé de lettres rouges sur un fond blanc, et portant ces mots :


L’HOMME-POISSON,
Pensionnaire de Monsieur la Levrasse, artiste acrobate.


Cette caisse, oblongue, ressemblant assez à une grande baignoire carrée et à pans coupés, était surmontée d’une capote de tôle. Deux jours circulaires et vitrés de verre dépoli, éclairaient l’intérieur de cette boîte, tandis que, sur le devant de la capote, on remarquait plusieurs trous destinés à donner de l’air, mais qui défiaient les regards curieux et indiscrets.

Au dessous de la capote, vers la partie postérieure de la boîte, était fixé un large entonnoir paraissant destiné à recevoir l’eau dont on remplissait la boîte, eau qui, lorsqu’on voulait la changer, devait s’écouler à volonté par un robinet situé à l’extrémité inférieure de la caisse. Lorsque celle-ci eut glissé à terre le long des branches du baquet, le charretier, homme à figure honnête et naïve, et qui semblait regarder son chargement avec une sorte de crainte mêlée de curiosité, dit à la Levrasse :

— J’espère, bourgeois, que vous êtes content de ce voiturage-là ? Je suis parti hier, et j’arrive ; la nuit était si douce que je n’ai arrêté que pour faire manger mes chevaux ; j’ai, comme vous voyez, défilé mes vingt-deux lieues en quinze heures, et…

La Levrasse interrompit le voiturier :

— Vous avez, n’est-ce pas, changé l’eau de mon homme-poisson, hier soir… comme on vous l’a recommandé ?

— Moi, Monsieur la Levrasse… on ne m’a pas parlé de cela.

— Ah ! malheureux ! — s’écria la Levrasse en paraissant en proie à une terrible anxiété, — quel oubli !!

— Mais M. Boulingrin, chez qui j’ai pris le poisson… Non… l’homme-poisson, ne m’a rien dit du tout…

— Il ne vous a rien dit ?

— Non, Monsieur la Levrasse ; il m’a dit seulement : — Père Lefèvre, voilà une caisse renfermant un homme-poisson, il n’a besoin de rien ; je lui ai mis deux carpes et une anguille pour ses repas, et…

Sans entendre davantage la justification du voiturier, la Levrasse se précipita vers la caisse, et, collant sa bouche à l’un des trous pratiqués pour donner passage à l’air :

— Léonidas… mon bonhomme… comment te trouves-tu ?

Une voix dolente répondit d’abord quelques mots en une langue inconnue, qui nous fit ouvrir de larges oreilles au voiturier et à moi. (J’ai su depuis que c’était une citation de Senèque en langue latine.) Puis la voix ajouta bientôt en français :

— Changer d’eau… changer d’eau…

— Avez-vous entendu, père Lefèvre, — dit la Levrasse au charretier, d’un air capable, — il avait d’abord tant besoin de changer d’eau, qu’il l’a dit en égyptien !

— C’était de l’égyptien !

— Du plus pur égyptien du Nil… ainsi il voulait changer d’eau ; j’en étais sûr, — reprit la Levrasse avec inquiétude, car il est, pour le changement d’eau, aussi délicat qu’une sangsue. Ah ! père Lefèvre — ajouta la Levrasse, d’un ton de reproche solennel — vous serez peut-être cause d’un grand malheur.

Puis, se retournant vers la mère Major :

— Vite !… vite !… des seaux d’eau fraîche !… il est capable d’en mourir.

Et pendant que la mère Major et moi nous allions remplir des seaux d’eau à la pompe, la Levrasse ouvrant le robinet inférieur de la boîte, l’eau coula très-abondamment.

La Levrasse prit alors un des seaux que j’apportais, et le vida dans le large entonnoir à deux ou trois reprises.

— Ah ! cela fait bien… — dit la voix avec une expression de béatitude extrême et sans le moindre accent étranger. — Cela fait bien…

Quelques mots latins suivirent encore cette exclamation.

Le charretier semblait navré d’avoir ainsi involontairement compromis la précieuse existence d’un homme-poisson égyptien qui parlait si bien français.

— Et moi qui ai si long-temps longé la rivière, — s’écria le voiturier avec une expression de pénible regret ; — et dire que, sachant que je chargeais un homme-poisson, il ne m’est pas venu à l’idée de faire entrer mon baquet dans l’eau jusque par-dessus la capote de la boîte… et de la laisser comme ça une bonne heure dans le courant, pour bien le rafraîchir, ce digne homme, non, ce digne poisson, non, ce digne homme-poisson !… Imbécile que je suis…

À peine le voiturier eut-il exprimé ces tardifs regrets, que l’habitant de la boîte parut s’agiter violemment, comme s’il eût été rétrospectivement épouvanté de la combinaison hydraulique de son conducteur.

— Malheureux ! — s’écria, à son tour, la Levrasse, en se retournant vers le malencontreux voiturier, — vous auriez fait là un beau coup.

Puis, se penchant vers les ouvertures de la boîte, il ajouta :

— Léonidas… mon minet… ça va-t-il mieux maintenant ?

— Mieux… mieux… — dit la voix, — mais la rivière… jamais… oh !… jamais ! dites-le au voiturier.

— Ce gaillard a été gâté par la fréquentation du Nil, — dit la Levrasse d’un air capable ; — il ne peut plus souffrir d’autre fleuve… Aristocrate ! va ! — ajouta-t-il en se tournant vers la boîte.

— Ah ! Monsieur la Levrasse, — dit le charretier en hochant la tête, — quelles fameuses recettes vous allez faire sur toute la route ! À chaque village, à chaque bourg, à chaque ville, mon haquet était suivi d’une vraie queue de monde. — Ah ! un homme-poisson !… un homme-poisson !… ça doit être farce et curieux ! — que chacun disait, en lisant votre écriteau. — Oui, mes amis, — que je répondais, — je le conduis à Mr. la Levrasse dont il est la propriété, et, comme il repassera par ici avec sa troupe, vous verrez l’homme-poisson…

La Levrasse interrompit le voiturier :

— Tu as passé à Saint-Genêt ? — lui dit-il.

— Oui, bourgeois.

— Et ma commission ?

— J’ai remis votre lettre. Ah ! bourgeois, c’est à fendre l’âme ; le charron est quasi moribond.

À ces mots, mon attention redoubla ; Bamboche avait complété ses confidences, en me disant le nom du village où demeurait le pauvre charron, père de la petite Jeannette, la future Basquine de la troupe.

— Ainsi c’est vrai, le charron est bien malade ! — s’écria la Levrasse, sans pouvoir dissimuler sa joie. — Sa femme ne m’avait pas trompé dans sa lettre ; et elle, l’as-tu vue ? la femme ?

— Oui, toujours infirme et alitée de son côté. Ah ! bourgeois, c’est à fendre le cœur que de voir ce père et cette mère malades, entourés de ce troupeau d’enfants déguenillés et mourant de faim.

— Tu vois ! le charron est moribond, — répéta la Levrasse d’un air pensif en regardant la mère Major.

— C’est ce qui te prouve, — dit celle-ci, — qu’il faudra nous dépêcher de partir d’ici.

— Oui, oui, le plus tôt sera le mieux, — répondit la Levrasse.

Cette détermination de la Levrasse me causa une grande joie. Bamboche serait si heureux d’apprendre que bientôt il verrait Basquine ! Dès lors ma seule pensée fut de chercher le moyen de parvenir auprès de mon compagnon, afin de lui annoncer une si heureuse nouvelle.

La Levrasse, s’adressant au voiturier, lui mit quelque argent dans la main en disant :

— Allons ! tiens, voilà pour toi ; tes chevaux sont reposés. Va-t-en.

— Oh ! oh ! moi, je ne m’en vas pas comme ça sans deux choses, bourgeois, — répondit le charretier.

— Quelles choses ?

— D’abord, bourgeois, je voudrais voir ce petit Bamboche, ce malin singe si futé ; il est méchant comme un diable ; mais il m’égaie à voir…

— Bamboche dort, — dit brusquement la Levrasse.

— Allons, tant pis, bourgeois, tant pis ; la seconde chose, c’est un pour-boire.

— J’ai juré à ma grand’mère mourante de ne jamais donner de pour-boire, — dit la Levrasse avec une solennité grotesque.

— Attendez donc, bourgeois ; le pour-boire que je vous demande, c’est de me laisser seulement jeter un petit coup d’œil sur l’homme-poisson ; j’ai tâché, pendant la route, de voir à travers les trous, mais je n’ai rien vu.

— Quand nous arriverons dans ta ville d’Apremont, je te donnerai une place gratis, le lendemain de la dernière représentation.

— Mais bourgeois…

— Ah ça ! te moques-tu de moi ? En t’en retournant, tu raconterais sur toute la route ce que tu as vu de l’homme-poisson, et comme il y a des gredins qui se contentent d’avoir vu par les yeux des autres, tu écornerais ma recette…

— Bourgeois, je vous jure…

— Assez causé là-dessus… — reprit la Levrasse ; — as-tu prévenu dans les endroits où tu t’es arrêté, qu’à mon passage j’achèterai des cheveux ?

— Oui, oui, — dit le charretier en étouffant un soupir de curiosité trompée. — J’ai dit que vous feriez votre moisson, faucheur de cheveux que vous êtes, et vous aurez les chevelures à bon compte, car le pain est cher cette année.

— Allons, va-t-en, et bon voyage, — dit la Levrasse, en montrant du geste la porte au voiturier.

— Ainsi, bourgeois, vous ne voulez pas ?…

— T’en iras-tu ? — répondit la Levrasse en frappant du pied avec impatience.

Quelques instants après, les lourdes portes de la cour se refermaient sur le charretier et sur son baquet, et nous restions seuls, moi, la Levrasse et la mère Major, en face de la mystérieuse boîte où était renfermée l’homme-poisson.

Je l’avoue, malgré mes vives inquiétudes sur le sort de Bamboche, malgré la préoccupation que me causait mon désir de parvenir jusqu’à lui, afin de lui annoncer son prochain rapprochement de Basquine, j’éprouvais une curiosité mêlée de crainte à l’endroit de cet étrange personnage, à qui je devrais, d’après les ordres de la Levrasse, rendre les services les plus assidus.