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Martin l’enfant trouvé ou les mémoires d’un valet de chambre/V/13

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XIII


CHAPITRE XIII.


l’entretien.


Au bout de deux ou trois heures, Robert de Mareuil et Balthazar rentrèrent, traversèrent rapidement la pièce où j’étais couché, feignant de dormir profondément, et s’enfermèrent dans la chambre voisine. Presque aussitôt j’entendis le bruit d’une chaise heurtée ou renversée avec colère.

Approchant alors mon oreille de l’espèce de conduit acoustique pratiqué presque à mon chevet, j’écoutai l’entretien suivant :

— Allons donc, Robert ! — dit le poète d’un ton d’affectueux reproche — du calme,… du courage,… que diable ! rien n’est désespéré…

— Tout est perdu… — s’écria Robert de Mareuil en marchant à grands pas, et en murmurant des imprécations de fureur.

— Non, tout n’est pas perdu… puisque rien n’est fait, — reprit Balthazar, — et encore quelle créance faut-il ajouter à ces bruits ?… Voyons, Robert, pas d’égoïsme, tu sais combien je déteste d’être attristé, et tu es là, à me navrer le cœur avec ton désespoir.

Après un moment de silence, Robert de Mareuil reprit :

— Tiens… Balthazar… je n’ai que toi d’ami… tous ceux que j’ai comblés dans mon temps de prospérité…

— Une fois la bise de la ruine venue, ont filé à tire d’aile ! comme les oiseaux de passage aux approches de l’hiver !… Parbleu !… tu t’étonnes de cela ? — dit le poète, — alors à quoi t’a donc servi d’avoir mené la vie de Paris ? Oublie tout cela, le passé est passé, causons du présent, en vieux amis de collège…

— Oui… — reprit Robert avec amertume, — maintenant je te reviens. Tant que j’ai été riche… je t’ai délaissé.

— Un instant !… — s’écria Balthazar. — Ne confondons pas… c’est moi qui t’ai délaissé… quand je t’ai vu lancé… Je te demande un peu la belle figure que j’aurais faite dans ton grand monde… avec mes pauvres 1,200 fr. de rentes et mon hydrophobie de travail et de rimaille. Mais je ne t’ai pas oublié pour cela, je t’ai vu cinq ou six fois dans ton bel équipage. Tu passais sur le boulevard comme un brillant météore… Je te saluais de la main, et tout météore que tu étais, tu t’arrêtais, tu descendais de voiture, tu venais me parler ; c’était intrépide de ta part, car je portais des bas de laine noire, des souliers lacés, et un chapeau gris en toute saison. Tu devais être peu flatté d’être vu en conversation avec moi ; mais…

— Balthazar !…

— Avoue cette petitesse… je t’en avouerai une autre, c’est que moi j’étais superbement fier d’être vu, causant avec un jeune homme aussi élégant que toi ! mais j’avais toujours du guignon, jamais un de mes pairs en souliers lacés ne m’a vu causer avec toi. Parlons sérieusement : nous avons obéi à nos destinées : tu t’es amusé comme un dieu… j’ai rimaillé comme un diable, et nous nous retrouvons, moi avec quelques milliers de vers de plus, toi avec quelques milliers de louis de moins, ce qui égalise nos fortunes… Seulement… moi je suis très-heureux de mon sort ; grâce au travail je vis huit à dix heures par jour au milieu du monde enchanté de l’imagination ; le reste du temps… j’espère… qu’est-ce que je dis ?… je vis dans la certitude de nager un jour ou l’autre, demain peut-être, en plein Pactole, j’en jure par le Styx et par la tête de mes libraires. C’est donc maintenant moi qui suis le riche, l’heureux, le millionnaire, et, pardieu ! je ne te laisserai pas te désespérer ainsi… Ce matin, tu étais feu et flamme, te voilà neige et frimas, pourquoi ? pour une nouvelle qui, fût-elle vraie, se borne à ceci : qu’il se trouve peut-être un obstacle sur ton chemin ! Allons donc, Robert, je ne te reconnais plus…

— Ni moi non plus — reprit le comte avec abattement. — Ah ! le malheur fait douter de tout…

— Avec ces découragements-là — s’écria le poète — sais-tu où l’on va ?…

Puis s’interrompant, il ajouta d’un ton grave et pénétré qui ne lui était pas habituel :

— Écoute, Robert, si je te croyais capable de vivre de très-peu en attendant le moment où, grâce à tes anciennes relations et à quelques protections de famille, tu pourrais obtenir un modique emploi… je te dirais : Que l’avenir ne t’inquiète pas, partage avec moi… l’excessivement peu dont je vis ; avant un mois ou deux tu seras casé dans quelque coin avec une bonne petite place de douze ou quinze cents francs… modeste, mais assurée… alors je…

— Écoute, à ton tour, Balthazar… — dit Robert, en interrompant son ami, — élevé dans le luxe et dans l’oisiveté, j’ai pris l’habitude de satisfaire à tous les goûts dispendieux, à tous les caprices d’une opulence prodigue. Je suis ignorant, paresseux et fier… J’aime dans la richesse, non-seulement les délices qu’elle donne, mais encore toutes les jouissances que l’orgueil en retire ; en un mot, j’aime autant à jouir… qu’à tenir mon rang, oui, car à tort ou à raison, je crois qu’un homme de ma naissance doit vivre autrement qu’un autre, qu’il doit représenter… comme on dit, et porter splendidement son nom ; voilà pourquoi, tant que je l’ai pu, j’ai mené le train d’un grand seigneur… À cette heure, me voici ruiné, criblé de dettes ; eh bien, je te le dis brutalement, je suis et je me sens incapable de gagner ma vie par mon travail… D’abord à quel travail serais-je propre ? À aucun… Et en admettant même que le hasard, ou une toute-puissante protection, me donnât un emploi, non pas de douze ou quinze cents francs, mais de douze ou quinze mille francs par an, je suppose…

— Comme qui dirait les appointements d’un préfet, d’un maréchal de camp, d’un évêque ou d’un conseiller à la cour royale, — dit Balthazar.

— Eh bien !… à part même l’espèce d’humiliation qu’il y a à avoir une place, c’est-à-dire à être aux ordres de quelqu’un, que diable veux-tu que je fasse de douze ou quinze mille francs par an… moi qui ai pris l’habitude d’une existence de cent mille livres de rentes, au moins !… Ce que je le dis là, te paraît peut-être absurde, c’est pourtant la vérité.

— Je te crois, Robert ; que diable ferais-tu de dix ou douze mille francs par an ? Sérieusement, très-sérieusement, je te regarde comme incapable de pouvoir vivre à moins de soixante mille livres de rentes au minimum, et encore en te gênant beaucoup, en étant très-serré ; tu m’as prouvé cela une fois très-mathématiquement, je me souviendrai toujours de ton budget raisonné. Laisse-moi te le rappeler, et pour cause.

» 1° — Me disais-tu, — on ne peut pas aller à pied ; mettons huit à dix mille francs pour mon écurie ; — 2° les femmes du monde obligeant à des soins assommants, il faut chercher une maîtresse ailleurs, et le moins que l’on puisse donner à une fille un peu à la mode, c’est quinze cents francs par mois sans les cadeaux ; — 3° on ne peut pas dîner au cabaret à moins d’une carte de trente à quarante francs, si l’on veut être quelque peu considéré et choyé par les garçons ; il faut compter aussi quarante à cinquante francs par jour pour une loge d’avant-scène à envoyer à sa maîtresse, ce qui, avec le bouquet quotidien obligé, et le dîner au cabaret, monte à environ cent francs par jour. — Ajoute à cela — le loyer d’un appartement confortable, — l’entretien, — l’imprévu, — les soupers, — les cadeaux à ma maîtresse, — les infidélités, — les fantaisies, — le jeu, — les paris de courses, — et tu verras qu’au bas mot, un homme d’un certain rang ne peut pas vivre, mais réellement pas vivre, à moins de quatre-vingt ou de cent mille francs par an, sans compter une centaine de mille francs de premier établissement ; et encore doit-il vivre en garçon, sans maison montée. »

— C’est vrai, — dit Robert de Mareuil avec un amer soupir de regret, — oui, je défie un homme comme il faut de vivre à moins à Paris, s’il veut tenir son rang…

— Tu es plus près de la vérité que tu ne le crois peut-être, Robert, en disant que tu ne peux pas vivre à moins, et je remets ce budget sous tes yeux pour bien constater la somme de tes besoins, maintenant, pour toi, le superflu, passé à l’état chronique, est devenu tellement nécessaire, que, s’il te manquait par trop long-temps…

— Je me tuerais, — dit froidement Robert.

Ces mots furent si résolument prononcés par le comte, que je ne doutai pas qu’il ne dît la vérité. Le poète partagea cette conviction, car, après un silence, il reprit d’une voix très-émue :

— Oui… je le crois, tu te tuerais. Aussi te le disais-je, tu ne peux pas vivre à moins de soixante mille francs. Je comprends cela, moi qui pourtant vis avec mes douze cents francs… Oui, je comprends cela, car il faut prendre ses amis comme ils sont ; au lieu d’être borgne ou bossu, tu as l’infirmité du superflu, mais voilà tout. Je ne veux donc pas que tu te décourages, parce que, si tu te décourages, tu manqueras un mariage de cent ou cent cinquante mille livres de rentes, et de désespoir tu te brûleras la cervelle. Or, que diable ! je ne veux pas, moi, que tu te brûles la cervelle… Je veux au contraire, que tu épouses Mlle Régina de Noirlieu… qui est au moins trois fois millionnaire… et tu l’épouseras… Les obstacles, nous les vaincrons ; pour cela je me mets tout à ton service… Et comme ce que je possède de plus clair en bien-fonds est… mon imagination… je mets surtout à ton service mon imagination et ma longue expérience de l’intrigue… dramatique, car j’ai là onze drames ou comédies entièrement vierges… Maintenant, si tu m’en crois, nous commencerons par bien résumer ta position, celle de Régina… et le caractère des gens qui doivent prendre part à l’action… Débrouillons d’abord tout ça… absolument comme s’il s’agissait d’un drame à composer. Ceci nettement établi, nous aviserons. Figure-toi enfin que je suis ton collaborateur et que c’est le plan d’une haute comédie… peut-être même d’un drame, que nous allons tracer… Voyons… d’abord le nom des acteurs… en fait de femme, nous avons Régina de Noirlieu… Jusqu’à présent… c’est tout.

— C’est tout, — répondit Robert.

— Bon… Maintenant les hommes : toi d’abord : Robert de Mareuil, le baron de Noirlieu, père de Régina, le comte Duriveau… et…

— Et le prince de Montbar, — s’écria Robert avec amertume, — c’était sans doute de ce maudit prince que Martin voulait parler… car le prince est très-jeune, très-beau, et il vient souvent chez le baron.

Ces mots de Robert de Mareuil justifièrent mes soupçons ; je n’en pouvais presque plus douter : l’inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux se nommait le prince de Montbar.

Balthazar reprit après un moment de silence :

— Sont-ce là… tous nos acteurs ?

— Oui, tous… et Dieu me damne… il n’y en a que trop… — répondit Robert.

— En fait de petits rôles, — reprit Balthazar, — nous oublions notre anti-Frontin. Tout bête qu’il est, il peut nous être utile. Les renseignements qu’il t’a donnés ce matin ne t’ont-ils pas mis sur les traces de Duriveau et du prince de Montbar ?…

— C’est vrai…

— Ajoutons donc, Martin, laquais de Robert de Mareuil (tu verras que ma manière de procéder, quoique bizarre, n’est pas mauvaise). La scène se passe… à Paris… Maintenant jetons un coup d’œil rapide sur l’avant-scène…

— Allons ! des folies… maintenant, — dit Robert avec impatience.

— Des folies… mais sache donc qu’on appelle l’avant-scène, les événements qui ont précédé le moment où l’action va s’engager… En d’autres termes, pour voir clair à nos affaires, résumons en quelques mots ta position jusqu’à ce jour… à l’endroit de Régina. Quelques-unes de tes confidences datent de loin, j’ai pu oublier certaines circonstances… rectifie mes souvenirs s’ils me font défaut… éclaire-moi sur ce que j’ignore… pour tout prévoir… il faut tout savoir… et je crois que je ne sais pas tout.

— Non… — répondit Robert de Mareuil avec embarras…

— Tu m’instruiras à mesure que les faits se présenteront, — dit Balthazar. — Maintenant, voyons notre avant-scène. Tu as été élevé avec Régina, dont tu es parent… À cette amitié enfantine a succédé une habitude d’intimité entre vous, qui, à mesure que vous avez grandi, s’est changé en amour… Est-ce bien cela ?

— Oui… amour tendre, passionné chez moi — reprit Robert ; — mais froid, grave et réservé chez Régina…

— Très-bien… vous avez ainsi atteint, elle sa seizième année, toi tes dix-huit ou dix-neuf ans, — reprit Balthazar ; — vous vous voyiez aussi souvent que l’autorisaient vos relations de famille, et vous continuiez de vous aimer, elle d’un amour de chaste pensionnaire, toi d’un amour de collégien… candide… vous promettant, comme cela se dit entre innocents, de vous aimer toujours… de n’être jamais que l’un à l’autre.

— Mais à une condition… — dit Robert.

— Quelle condition ?… tu ne m’en avais pas parlé.

— Régina m’a juré de n’être jamais qu’à moi, — reprit Robert de Mareuil, — mais à la condition que je vengerais un jour la mémoire de sa mère…

— La venger… de quoi ? — demanda Balthazar de plus en plus surpris, la venger… comment ?

— Régina ne s’était pas expliquée davantage… plus tard, elle devait compléter cette confidence… mais nous avons été séparés par suite d’une rupture entre nos deux familles. Or voici ce que tu ne sais pas, Balthazar, — ajouta Robert de Mareuil : — Lors de notre dernière entrevue… Régina me dit, d’un ton solennel : « On nous sépare… mais l’on ne peut séparer nos cœurs. Je vous ai aimé, je vous aime, Robert, parce que je vous connais depuis mon enfance, parce que je vous crois un noble cœur, un caractère généreux… parce qu’enfin vous m’avez juré de m’aider un jour à venger, à réhabiliter la mémoire de ma mère… indignement calomniée… Partez donc, Robert, puisqu’il le faut… Mais… je vous le jure par le souvenir sacré de ma mère… le temps, la distance ne me feront jamais oublier la promesse solennelle que je vous fais aujourd’hui de n’être jamais qu’à vous… Le jour où je croirai le moment opportun… je vous dirai venez… et vous viendrez… je le sais. »

— Ce langage est touchant… Cette promesse est formelle… — dit Balthazar avec émotion, — et étant donné le caractère ferme, loyal, chevaleresque de Régina, elle tiendra évidemment ce qu’elle a promis.

— Oh ! il le faudra bien… — s’écria Robert avec une sorte de ressentiment amer, — mon avenir repose sur cette seule espérance.

Balthazar garda quelques moments le silence.

— Qu’as-tu ? — lui dit Robert de Mareuil.

— Vraiment, — reprit le poète, d’un ton pénétré, — Régina est une noble créature… mais reprenons l’avant-scène… Le baron emmène sa fille vivre au fond d’une terre dans le Berri. Tu oublies vite ton premier amour, et fidèle au budget dont tu m’avais posé les chiffres, tu y appliques joyeusement la fortune que t’as laissée ton père… tout a une fin… même les héritages… Ta fortune à sec, les emprunts à bout, tu apprends que Régina, grâce à un héritage imprévu, se trouve riche de trois millions environ ; tu te rappelles alors la promesse solennelle de ton amie d’enfance… Maintenant… dis-moi franchement : Te sens-tu absolument dégagé de toute affection passée et à venir pour Régina ? Jouer le jeu que tu vas jouer… cela demande du sang-froid… je dirai même qu’il faut pour cela l’égoïsme inflexible de l’homme d’affaires ; car tu ne dois pas te le dissimuler, c’est une affaire, une excellente affaire que tu veux faire… Rien de plus, rien de moins… si tu réussis, je le dirai plus tard mon opinion personnelle là-dessus.

— Comment ? — s’écria Robert, — explique-toi.

— Nous parlons maintenant au point de vue… dramatique, et non pas au point de vue… moral… pardon du mot… Une position difficile… presque désespérée (c’est la tienne) et des caractères étant donnés, nous tâchons de trouver les moyens de dénouer heureusement cette position diabolique… En cela, tu cherches à faire, je le le répète, une excellente affaire ; moi, je cherche à faire de la comédie d’intrigue… Il n’est donc pas question de morale là-dedans…

— Trouves-tu que j’agisse d’une façon déloyale ? — s’écria Robert.

— Allons donc !… tu es ruiné… criblé de dettes. Une jeune fille, belle et riche, t’a promis d’être à toi, tu viens réclamer sa promesse. Sur cent personnes, quatre-vingt-dix-neuf et demie agiraient comme toi… Sois donc tranquille, au point de vue du monde,… tu es pur, sans tache, comme l’agneau pascal…

— Mais à ton point de vue… à toi ?

— À mon point de vue… à moi ?

— Oui…

— Curieux !!

— Sois franc, tu n’agirais pas comme moi, Balthazar ?

— Peut-être…

— Tu me blâmes ?

— Mais je t’aide… parce qu’il s’agit pour toi, je le sais, d’une question de vie ou de mort, — dit gravement Balthazar.

— Tu me blâmes… et tu m’aides ; pourquoi cette contradiction ?

— Une contradiction ? — s’écria le poète, en reprenant sa bonne humeur ; — au contraire… c’est une fusion… un accord parfait… En te blâmant j’obéis à mon opinion personnelle ; en t’aidant je partage l’opinion du plus grand nombre.

— Toujours bizarre.

— Que veux-tu ?… Robert… un poète… c’est une si drôle de chose…

Quoiqu’elle fût passive, je sus gré à Balthazar de cette protestation contre les projets de Robert de Mareuil ; j’écoutai la fin de l’entretien de mes maîtres avec une inquiétude croissante.

— Continuons notre exposition — répondit Balthazar. — En apprenant l’héritage inespéré que vient de faire Régina, tu apprends, en outre, qu’elle est très-malheureuse chez son père… car elle n’est pas, dit-on, sa fille… le baron, quoique des années se soient passées depuis cette découverte, a pris tellement au tragique cet accident comico-conjugal, que sa misanthropie semble tourner, dit-on, à la démence… ce qui rend la position de sa fille parfaitement intolérable, surtout depuis que le baron l’a ramenée à Paris. Tout ceci te paraît tissé par ta bonne fée ; jeune fille tourmentée est à moitié enlevée… or, tu te proposes d’enlever Régina, bien certain que, pour mille raisons, son père ne te la donnerait pas… en mariage. Cette visée d’enlèvement n’est pas déraisonnable, tu as le serment de la plus chevaleresque des filles ; seulement elle ne t’a pas encore dit : venez… mais, c’est égal, tu viens tout de même pour prévenir ses vœux, c’est ainsi que tu arrives à Paris afin de faire le siège en règle de Régina et de ses millions… Voilà où nous en étions ce matin à midi. Ce soir, incident nouveau complétant l’avant-scène : tu apprends, de source à-peu-près certaine, que tu as deux compétiteurs à la main de Régina : l’un, accepté par le baron, est M. le comte Duriveau, un veuf,… un vilain enrichi et décrassé… L’autre prétendant,… agréé, dit-on, par Régina, qui aurait dans ce cas oublié son serment à ton endroit… l’autre prétendant est le prince de Montbar, jeune homme de vingt-cinq ans, beau comme l’Antinoüs, noble comme un Montmorency, distingué, spirituel et suffisamment riche ; je n’ai rien oublié, je crois, de ce que je sais du moins.

— Rien, — dit Robert de Mareuil.

— Quant à ce que j’ignore, — reprit Balthazar, — vois… si tu trouves à propos de m’instruire… à cette heure.

Après un moment de silence, Robert de Mareuil reprit d’une voix un peu embarrassée :

— Ce matin… je t’ai dit que j’arrivais de Bretagne… du château du marquis de Keroüard… chez qui j’avais été chercher un asile contre mes créanciers…

— Eh bien ?

— Ce matin, je suis sorti de la prison pour dettes… où j’étais depuis le mois de janvier.

— Toi… en prison,… et je n’en ai rien su, — s’écria Balthazar d’un ton de reproche.

— J’ai voulu, autant que possible, tenir cela secret, je crois avoir réussi. On m’a arrêté au moment où je revenais d’un voyage de quelques jours, entrepris pour dépister mes créanciers…

— Mais tes dettes… sont considérables — dit Balthazar — qui les a payées ?

— Elles ne sont pas payées…

— Mais alors qui l’a fait sortir de prison ?

— Mes créanciers.

— Tes créanciers !

— Ils m’ont même facilité les moyens de contracter un nouvel emprunt chez ce marchand de jouets d’enfants à qui j’ai écrit ce matin.

— Cela tient du prodige…

— Pourtant rien de plus simple ; j’ai convaincu mes créanciers qu’ils n’avaient rien à attendre de moi en me retenant prisonnier, tandis qu’en me remettant en liberté, et même en me procurant quelques fonds indispensables, ils rendraient possible un riche mariage que j’avais en vue…

— Je comprends.

— Ils ont, du reste, pris leurs sûretés… J’ai renouvelé avant de sortir de prison toutes mes lettres de change à trois mois… Je suis surveillé. Si le mariage a lieu… ils seront payés ;… s’il n’a pas lieu… Mais à quoi bon cette hypothèse ? Si le mariage m’échappe… ma résolution est bien prise…

— Maintenant que je sais tout ce que tu risques, tout ce que tu as souffert, — s’écria le poète, — je te dis, moi, que, si, comme je l’espère, tu épouses cette noble fille… il est impossible que tu ne l’adores pas de nouveau, fût-ce au moins par reconnaissance.

— Je le crois comme toi. Elle m’aura sorti d’une position si désespérée… Mais à cette heure… je suis trop bourrelé d’incertitudes, de craintes, pour songer à l’amour…

— J’aime cette franchise… et je te crois, cela redouble mon zèle… Tout ceci posé, la première chose à faire pour loi, c’est de revoir Régina… Qu’elle ait accueilli les prétentions du comte Duriveau, c’est impossible… Qu’elle accueille celles du prince de Montbar, c’est peu probable… Elle t’a fait un serment… tu ne l’en as pas déliée, et avec son caractère, elle ne peut pas se parjurer…

— Toute ma crainte est que le bruit de mes prodigalités, de ma ruine, peut-être même de mon emprisonnement, ne soit arrivé jusqu’à elle…

— Si Régina t’aime toujours, qu’importe ?… — dit Balthazar à Robert de Mareuil. — L’amour est indulgent, et puis c’est pour t’étourdir sur une séparation trop cruelle que tu te seras jeté à corps perdu dans toutes les dissipations. Encore une fois… si elle t’aime toujours… le reste n’est rien.

— Demain, du reste, je saurai si elle m’aime.

— Demain ?

— Ne va-t-elle pas au Musée avec son père et le comte Duriveau ? Que je rencontre seulement le regard de Régina, je saurai mon sort… Fière et franche comme elle est… il lui sera impossible de dissimuler… Je la connais ; l’impression de sa physionomie me dira tout.

— Tu as raison, avant de rien combiner, il nous faut attendre le résultat de la rencontre de demain.

— Et si mes espérances sont trompées ! — s’écria Robert de Mareuil. — Et encore… non… non… — reprit-il, et je l’entendis repousser sa chaise avec violence, se lever et marcher avec agitation. — Non, à cette seule pensée, j’ai l’enfer dans le cœur.

— Voyons, Robert, calme-toi, — dit Balthazar avec émotion ; — vrai, tu m’effraies… tu es pâle, tes yeux sont injectés de sang… Viens à la fenêtre respirer un peu l’air… cette chambre est petite… on étouffe. Voyons, calme-toi, remets-toi. Ce soir, tu es nerveux en diable.

J’entendis la fenêtre s’ouvrir, Robert, presque au même instant, dire à Balthazar, en s’approchant de la croisée :

— Tu as raison… j’ai la tête en feu ; l’air me fera du bien… me calmera… Et alors je te dirai avec calme, mais avec résolution, que si Régina trompait mon espérance… je suis décidé à…

La voix de Robert de Mareuil s’affaiblissant de plus en plus à mesure qu’il se rapprochait de la fenêtre, il me fut impossible d’entendre la fin de sa phrase…

Seulement quelques instants après, la voix de Balthazar qui venait sans doute de se retirer brusquement de la fenêtre, arriva soudain jusqu’à moi, non plus joyeuse ou émue par l’affection, mais ferme, sévère, presque indignée.

— Je ne le crois pas… — disait-il à Robert de Mareuil, — je ne veux pas le croire.

— Écoute-moi… Balthazar.

— Je te dis, Robert, que tu te calomnies… car tu es incapable d’une action si noire. La plus indigne trahison de Mlle Régina de Noirlieu… ne t’excuserait pas !

— Et l’extrémité à laquelle je serais réduit n’excuse-t-elle pas tout ? — s’écria Robert, — oublies-tu… ma position ?

— Je l’oublie si peu, Robert, que cette position peut seule étouffer en moi des scrupules dont je ne te veux pas parler… et c’est déjà beaucoup… mais aller au-delà… Jamais ! malgré ma vieille amitié pour toi, malgré mon dévoûment dont tu n’as pas le droit de douter… je ne te reverrais de ma vie, si…

Robert de Mareuil, interrompant le poète par un éclat de rire contraint, qui me parut même presque convulsif, s’écria avec une gaîté que je crus aussi factice que l’éclat de rire :

— Comment, innocent poète dramatique que tu es, collaborateur par trop naïf, tu ne te rappelles pas que tout-à-l’heure lu m’as dit toi-même : « C’est le plan d’une haute comédie, peut-être d’un drame que nous allons tracer !… » Eh bien ! je voulais tout bonnement te montrer que je pouvais trouver ma petite scène dramatique tout comme toi,… et tu as été ma dupe… et tu as cru sérieusement que je serais assez indigne pour… Allons donc, Balthazar, je me fâcherais, si nous n’étions pas de si vieux amis.

En parlant ainsi, l’accent de Robert de Mareuil devint si naturel, si convaincu, que je fus tenté de croire à la sincérité de ses paroles. Balthazar, lui, n’en douta pas un moment, car il s’écria, d’un ton moitié joyeux, moitié fâché :

— Que le diable t’emporte ! Robert, ou plutôt que le diable m’emporte, car, après tout, c’est moi qui ai été assez sot pour te croire capable d’une atrocité… Tu te moquais de moi… tu as eu raison… Ah ça ! il se fait tard, notre exposition est clairement posée, nous tenons nos personnages… À demain l’action.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Chose étrange : autant Balthazar, une fois emporté par ses incroyables imaginations, se laissait follement aller aux rêves qu’il faisait tout éveillé, autant, quand il entrait dans les voies de la vie pratique, il se montrait bon, généreux, sensé ; il n’offrait plus alors à son ami de partager avec lui ce Potose, ces bains d’or, ces galions et autres fantastiques rémunérations qu’il attendait de ses œuvres, et qu’il reçut plus tard ; il offrait à son ami tout ce dont il pouvait raisonnablement disposer : son modeste logis, son pain et les fécondes ressources de son imagination. J’avais aussi vu avec une satisfaction profonde, que malgré sa vive amitié pour Robert de Mareuil, le poète mettait de sévères limites à son dévoûment ; je le croyais d’autant plus incapable de se rendre complice d’une action indigne contre Régina, qu’il ne prêtait pas sans quelques scrupules son concours aux projets de mariage de Robert de Mareuil. L’accent résolu, froid, de celui-ci, en parlant de ses projets de suicide, m’avait convaincu de la sincérité de sa détermination ; je l’avoue, si je ressentis une sorte de pitié pour cet homme, elle fut dépouillée de tout intérêt, de tout sentiment sympathique… Cette inertie, cette lâche résignation qui préférait la mort au travail, sans l’avoir seulement tenté, cet aveu d’une cynique franchise que la vie lui serait même impossible avec douze ou quinze mille francs de revenu… cette prétention aussi insolente que malheureusement réelle de ne pouvoir accepter qu’une existence de millionnaire ; tout ceci, je le répète, m’avait d’abord soulevé de dégoût, de mépris et d’indignation contre ce malheureux.

Mais me rappelant bientôt les enseignements de Claude Gérard, enseignements remplis de mansuétude et de sagesse, je songeai à l’éducation qu’avait reçue Robert de Mareuil, éducation dont la scène enfantine, autrefois passée dans la forêt de Chantilly, m’avait donné un spécimen. Je songeai à ce qu’il y a d’inévitablement funeste dans cette pensée commune à presque tous ceux qui doivent, non à leur labeur ou à leur intelligence, mais au hasard de la naissance, les dons de la fortune.

— Je ne suis pas fait pour travailler ; mon père est riche…je serai riche… et je tiendrai mon rang.

Je songeai enfin à cette incurable lèpre d’oisiveté, à cette habitude de luxe, à ces nécessités du superflu qui changent pour ainsi dire notre nature, en nous créant, à ce qu’il paraît, presque de nouveaux sens, de nouveaux organes, aussi impérieux que les autres…

Alors j’en vins à plaindre sincèrement Robert de Mareuil, non pas d’être ce qu’il était, mais d’avoir été fatalement amené, par une des plus funestes conséquences de l’héritage : — une jeunesse oisive — à ce point de lâcheté, d’impuissance et de dépravation…

Cette fois encore je le reconnus… souvent l’abus de la richesse abrutit, déprave autant que l’excessive misère, et l’on doit à ces victimes du superflu, non pas sans doute cette tendre commisération, cette sympathie sacrée, qu’inspirent toujours les martyrs des plus atroces privations, mais cette sorte de douloureuse pitié que commande, ainsi que me disait Claude Gérard : — le sort de ces misérables infirmes dont le sang est infecté par quelque vice héréditaire.

Je me laissais d’autant plus aller à ces sentiments d’équitable pitié, que je craignais de subir, à mon insu, l’influence d’une animosité jalouse contre Robert de Mareuil, car il avait été aimé… il était peut-être encore aimé de Régina…

Aimé de cette jeune fille, dont je respectais, dont j’admirais plus encore les rares vertus, après l’entretien que je venais de surprendre… lui, aimé de Régina…

Et ce mariage était possible… Régina, fidèle aux serments d’un premier amour, aveuglée par sa confiance dans un homme qu’elle croyait digne d’elle, maltraitée peut-être dans la maison paternelle, comptant trouver enfin dans Robert un concours généreux, dévoué, qui l’aiderait à poursuivre et à obtenir la réhabilitation de la mémoire de sa mère… Régina pouvait… devait peut-être combler les désirs de Robert de Mareuil…

Une seule chance était contre celui-ci… Régina ne lui avait pas dit : Venez

Était-ce de la part de la jeune fille temporisation nécessaire ? oubli ? manque de foi ? connaissance récente du caractère de Robert ? ou soumission aux volontés de son père qui voulait, dit-on, lui faire épouser le comte Duriveau ? était-ce enfin amour pour le prince de Montbar ?

Au milieu de ces perplexités, mes craintes changeaient alors d’objet, sans être pour cela moins vives. Quel choix, mon Dieu, pour Régina entre ces trois hommes,

— Robert de Mareuil,

— Le comte Duriveau,

— Ou le prince de Montbar, — si celui-ci, comme je le soupçonnais, était l’inconnu du cabaret des Trois Tonneaux !…

Peut-être pourtant me trompais-je au sujet de ce dernier… Cette erreur était la seule chance heureuse qui restât à Régina, et j’en jure Dieu… je la lui désirais de toutes les forces de mon âme :… la savoir heureuse et aimée d’un époux digne d’elle… Pour moi qui n’espérais rien de mon amour… cette consolation m’eût paru grande…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Harassé de lassitude, l’esprit fatigué par les nombreux et singuliers événements de cette journée, j’imitai mes maîtres.

Plusieurs violents coups de sonnette m’éveillèrent en sursaut.

Il faisait grand jour. J’allai ouvrir à un tailleur chargé d’un gros paquet d’habits confectionnés d’avance ; Robert de Mareuil avait fait sans doute cette commande la veille. Triste ressource pour un jeune homme habitué à toutes les minuties, à tous les scrupules d’une toilette recherchée ; mais le temps pressait, les habits de Robert de Mareuil étaient si piètres, si usés, qu’il valait mieux encore pour lui se présenter le jour même à Régina, vêtu au moins convenablement.

Du reste, tels étaient l’extérieur distingué, la bonne grâce et l’élégance naturelle de Robert que, malgré la mode sans doute un peu surannée de ces habits, il paraissait mis avec le meilleur goût. À mon grand étonnement, je vis que mes maîtres ne m’avaient pas oublié : le tailleur tira de son paquet une redingote de livrée bleue à collet rouge et à boutons d’argent, un gilet rouge aussi, une culotte et des guêtres noisettes. Il me fut enjoint de quitter mes humbles vêtements de travail pour endosser cette livrée, à-peu-près faite à ma taille.

J’eus un cruel serrement de cœur en revêtant pour la première fois ces insignes de la domesticité ; un moment même j’hésitai ; mais songeant aux services que je pouvais rendre à Régina dans cette humble condition, et me rappelant cette maxime de Claude Gérard, où j’avais jusqu’alors puisé tant de courage, tant de résignation, — qu’il n’est pas une position dans laquelle l’honnête homme ne puisse faire acte de dignité ; me disant enfin que ma résistance ou mes scrupules à l’endroit de la livrée, pouvaient éveiller des soupçons dans l’esprit de mes maîtres, je ne voulus pas, en m’exposant à être renvoyé par eux, risquer de rompre le fil unique et fragile qui me mettait, pour ainsi dire, en communication avec Régina.

— Te voici à-peu-près sortable, Martin, — me dit Robert de Mareuil, en m’examinant des pieds à la tête. — N’aie pas l’air si empêtré, dégourdis-toi,… ne colle pas ainsi tes bras le long de ton corps, sinon tu nous feras honte ; mais surtout conserve tes habits de commissionnaire ; ils te seront peut-être utiles dans certaines circonstances pour lesquelles ta livrée serait trop voyante.

— Ça n’est pas mal, — dit Balthazar, en me considérant à son tour, — j’aurais préféré un chapeau à cornes, un habit ventre de biche, à la française, gilet et culotte bleu clair, jarretières d’argent, bas de soie blanc, boucles au soulier et œil de poudre. C’eût été par la sambleu ! quelque chose de crâne, mais c’eût été trop Frontin pour toi, mon digne garçon… Cette modeste tenue bourgeoise conservera au frais ta naïveté, que je prise si fort, ô Martin… D’ailleurs, la livrée, ventre de biche, est la mienne… je veux en conserver la primeur… Je m’étais commandé une centaine d’habits de cette nuance, pour vêtir mes gens lors de l’inauguration de mon palais du faubourg Saint-Antoine… Mais cette diable de veille d’un vendredi a tout changé… c’est partie remise…

Un coup de sonnette discret, timide, interrompit Balthazar, le tailleur était sorti, je refermai la porte de la chambre de mes maîtres, et j’allai ouvrir…

C’était la Levrasse.

— M. le comte de Mareuil ? — me demanda-t-il d’une voix doucereuse, et il me parut jeter un coup-d’œil rapide et investigateur dans la pièce où nous nous trouvions.

— C’est ici, Monsieur, — répondis-je, — si vous voulez attendre, je vais aller prévenir M. le comte…

Et laissant la Levrasse seul, j’entrai dans la chambre voisine.

— C’est le marchand de jouets d’enfants, — dis-je à mes maîtres…

— Il n’a pas manqué à sa promesse… bon augure, excellent augure, — dit le poète, à voix basse.

Loin de partager le joyeux espoir que l’arrivée de la Levrasse inspirait au poète, Robert parut inquiet, pensif, et, au grand étonnement de Balthazar, il lui dit d’un air contraint :

— Mon ami, laisse-moi seul avec cet homme.

— Seul… avec le marchand de jouets ? — dit Balthazar.

— Oui.

— C’est singulier… tu ne m’avais pas dit…

— Mon ami… si je te demande de te retirer, — reprit Robert de Mareuil… — c’est que le secret m’est indispensable… Excuse-moi…

— À la bonne heure, Robert, à la bonne heure… — dit le poète désappointé. — Après cela un peu de mystère ne nuit pas à l’effet d’un drame… va pour le mystère.

— Il y a là… de quoi écrire ? — ajouta Robert.

— Tu veux dire… de quoi signer… — reprit le poète en souriant. — Oui…tiens, voici la tasse et la plume… Allons, viens, Martin.

Nous sortîmes ; la Levrasse nous remplaça auprès de Robert de Mareuil. Je fermai la porte sur ces deux personnages.

— Pourquoi, diable ! Robert me renvoie-t-il ? — dit le poète en se parlant à lui-même, dès que lui et moi nous fûmes seuls dans la pièce qui servait d’antichambre.

Puis Balthazar se mit à se promener silencieusement en long et en large, pendant que, non moins curieux que lui de savoir ce qui se passait dans la chambre, je m’occupais de ranger quelques hardes afin de me donner une contenance. Une table placée à dessein par moi, devant le conduit acoustique, l’obstruait complètement, et l’on n’entendait rien de l’entretien de Robert de Mareuil et de la Levrasse.

Néanmoins, en allant et venant, Balthazar s’était plusieurs fois approché de la porte de la chambre, paraissant en proie à un vif sentiment de curiosité.

Soudain, le profond silence qui jusqu’alors avait régné, fut interrompu par ce mot dit par Robert de Mareuil d’une voix éclatante et courroucée :

— Misérable !!!

À cette exclamation en suite de laquelle tout redevint silencieux, Balthazar mit la main sur la clé de la porte ; il allait sans doute entrer ; mais réfléchissant, je suppose, aux recommandations de son ami, il s’arrêta, puis recommença de marcher en disant à demi-voix :

— Hum… ça se gâte… Robert croyait pourtant que cela irait presque tout seul… Ce diable d’homme me paraît avoir une mauvaise figure.

Puis, se retournant vers moi :

— N’est-ce pas, mon garçon, qu’il a une mauvaise figure ?… tu as dû le voir à ton aise hier.

— Qui cela, Monsieur ?

— Le marchand de jouets d’enfants ?

— Dam !… Monsieur… je ne l’ai pas regardé beaucoup…

Soudain la porte s’ouvrit ; Robert de Mareuil avança la tête et dit :

— Balthazar… tu peux rentrer.

Le poète entra.

Je restai seul, frappé de la pâleur de la figure de Robert et de la sombre expression de sa physionomie ; mais bientôt je vis sortir Balthazar, la figure rayonnante, l’œil étincelant de joie ; il me mit plusieurs pièces d’argent dans la main, et me dit :

— Tu vas aller tout de suite au bureau de tabac de cette rue… tu demanderas au buraliste cinq timbres… rappelle-toi bien cela : cinq timbres de dix mille francs chacun, ce qui fait cinquante mille francs… comprends-tu ?

— Oui, Monsieur… je demanderai cinq timbres de dix mille francs chacun, ce qui fait cinquante mille francs, — dis-je avec stupeur, car j’ignorais complètement alors l’existence du papier timbré, sa valeur relative, et je croyais avoir à rapporter réellement cinquante mille francs.

— Il est donc bien entendu, — reprit Balthazar, — que tu vas me rapporter tout de suite cinq timbres de dix mille francs chacun, et que tu les paieras ?

— Et avec quoi ? Monsieur, — m’écriai-je avec ébahissement.

— Comment ? avec quoi ? mais avec l’argent que je viens de te donner.

— Avec cela, Monsieur… — lui dis-je, — payer cinquante mille francs ?

— Oh ! innocence de l’âge d’or ! ô simplicité antique !… — s’écria Balthazar ! — Martin ! sans la gravité des circonstances, je te porterais moi-même en triomphe tout autour de cette chambre, en chantant tes louanges… en chœur… mais le temps manque… dépêche-toi… cours au bureau de tabac, demande cinq timbres de dix mille francs chacun, paie… et reviens…

Tout abasourdi, je descendis rapidement l’escalier, et j’arrivai chez le buraliste : c’était un vieux petit homme, à l’œil fin et pénétrant, au sourire narquois.

— Monsieur, — lui dis-je, — je voudrais avoir cinq timbres de dix mille francs chacun…

— Oh ! oh ! — me dit le buraliste en cherchant, dans un mauvais carton, un paquet de ces papiers qui me semblaient devoir être si précieux.

— Oh ! oh ! — reprit-il, — il paraît que nous avons affaire à de gros capitalistes… Voilà des gaillards qui n’y vont pas de main-morte… Cinquante mille francs !… ils font du papier comme s’il en pleuvait… Mais bah ! — ajouta-t-il d’un air paterne, — c’est de leur âge. Puis, regardant ma livrée neuve, il me dit d’un air railleur :

— Je parie que votre maître est jeune.

— Oui, Monsieur…

— J’en étais sûr, — dit le buraliste, — car, ordinairement, c’est sur ce papier-là que les jeunes gens apprennent l’écriture commerciale… Ils en font comme cela beaucoup de petits cahiers… Hélas !… que de papier perdu ! — ajouta le buraliste d’un air narquois en me rendant ma monnaie.

Je ne compris pas alors l’épigramme, assez juste d’ailleurs, et je revins en hâte chez mon maître.

Je trouvai Balthazar vers le milieu de l’escalier.

— Les timbres ! les timbres ! — s’écria-t-il.

— Les voilà, Monsieur.

— Bon… maintenant, cours rue Grange-Batelière, il y a là un loueur de voitures, tu lui commanderas pour midi un coupé, tout ce qu’il a de plus soigné, genre anglais ; on ne tient pas à l’argent… que la voiture soit à midi à notre porte… Tu entends bien ?

— Oui, Monsieur.

Et je repris ma course. Ma livrée inspira toute confiance au loueur de carrosses ; il me proposa une très-belle voiture ; j’acceptai, et je retournai chez mes maîtres.

La Levrasse avait disparu, Balthazar était de plus en plus radieux, mais Robert me semblait pensif ;

— Y a-t-il un changeur dans cette rue ? — me demanda Balthazar ?

— Oui, Monsieur, — lui dis-je, — il y a un horloger qui tient un change…

— Cours donc changer ce billet de mille francs pour cinquante pièces d’or… tu paieras l’escompte, — me dit le poète.

— Balthazar, — s’écria Robert, en arrêtant son ami au moment où celui-ci allait me donner le billet de banque.

Puis il ajouta quelques mots à l’oreille du poète.

Robert se défiait de ma probité, car son ami, plus confiant, reprit tout haut :

— J’en réponds… c’est bête… mais honnête ; je connais les hommes.

Puis, me donnant le billet :

— Tiens bien cela dans ta main, à poing fermé, et tu rapporteras l’or en un rouleau ; dépêche-toi, car l’heure approche, et il faut que nous soyons au Louvre avant une heure.

J’allai changer le billet, je rapportai le rouleau d’or à Balthazar qui le rompit… compta les pièces, les fit un instant bruire, miroiter complaisamment dans sa main, puis il les remit à Robert, qui lui dit :

— Eh bien !… prends donc.

— Quoi ?

— Eh ! pardieu… ce que tu voudras… de ces cinquante louis.

— Merci… Robert.

— Ah ça, es-tu fou ? n’avons-nous pas là encore ?…

— Mon brave Robert, — dit le poète avec une fermeté douce, — tout sera commun entre nous… moins l’argent qui vient de cet homme-là…

— Quel caprice étrange !

— Arrière… arrière, — s’écria Balthazar, non plus gravement cette fois, et reprenant le cours de ses folles imaginations : — Est-ce que j’ai besoin de ton or ? Est-ce que demain ou après-demain, ou après… je n’en serai pas gorgé, repu, saturé d’or ?… Est-ce que mes scélérats de libraires ne vont pas m’envoyer le prix de mes œuvres dans des coffres de bois de sandal portés par des nègres ?…

Et comme midi sonnait à la petite pendule :

— En voiture… — s’écria Balthazar à son ami ; — vite, en voiture… Il faut prendre les devants et être arrivé au Louvre avant Régina…

— Ainsi… tu ne veux pas m’accompagner ? — dit Robert au poète.

— Tout bien considéré, non ; il vaut mieux que tu sois seul… je pourrais distraire l’attention de Régina… Tu me retrouveras ici… je ne bouge pas… Reviens vite… et n’oublie pas que tu me laisses sur un gril… Robert, sur le gril de la curiosité… Allons, adieu… et bonne chance.

— À bientôt !… — dit Robert.

Et comme je lui ouvrais la porte pour sortir :

— Eh bien !… et ton chapeau ? — me dit Balthazar.

— Pourquoi faire, Monsieur ?

— Ah çà ! est-ce que tu crois que tu vas monter derrière la voiture nu-tête… On croirait que tu as fait un vœu à la Vierge !

— Monter derrière la voiture… — lui dis-je, fort contrarié de cette nouvelle conséquence de ma domesticité improvisée.

— À moins que tu n’aimes mieux monter dedans, — me dit Robert en haussant les épaules… — Allons, prends ton chapeau… et suis-moi.

J’obéis ; j’ouvris la portière, et je montai derrière la voiture qui se dirigea rapidement vers le Louvre.