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Martin l’enfant trouvé ou les mémoires d’un valet de chambre/V/8

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VIII


CHAPITRE VIII.


les commissions.


Sans jouir d’une position assurée, je vivais du moins depuis quelques mois, délivré des contacts odieux, horribles, dont j’avais été souillé, grâce à la protection de mon ami, le cocher de fiacre ; j’étais commissionnaire médaillé à la porte d’un hôtel garni de la rue de Provence ; chose incompréhensible et bien douloureuse pour moi, je n’avais reçu aucune réponse de Claude Gérard, à qui j’avais fréquemment écrit ; la veuve de M. de Saint-Étienne avait aussi gardé le silence ; j’attendais avec impatience le retour de la belle saison, espérant trouver de l’occupation comme charpentier. Mon métier de commissionnaire me plaisait médiocrement ; il avait un côté de domesticité dont je me sentais souvent blessé… Pourtant, bien des années de ma vie devaient se passer dans la domesticité… Cette contradiction s’expliquera bientôt.

La seule compensation (et, je l’avoue, elle était assez grande) de cette servilité consistait, pour moi, dans un certain plaisir d’observation, faculté très-développée en moi depuis que j’avais impérieusement senti le besoin de m’isoler dans mes pensées, dans mes réflexions, dans mes souvenirs, afin d’échapper aux hideuses réalités dont j’étais souvent entouré.

De la réflexion à l’observation, la pente est rapide, et lorsque à ce besoin d’observation se joint surtout un vif sentiment de curiosité,… non pas de curiosité puérile basse, mais je dirais presque de — curiosité philosophique, — si ce mot n’était pas ridicule sous ma plume, on comprendra que je trouvai, dans ma condition de commissionnaire, un vaste champ ouvert à mes études.

Cette fois encore, j’avais pu expérimenter la vérité de cette assertion de Claude Gérard, que : « — dans toutes les conditions de la vie, l’instruction était moralement et matériellement avantageuse ; » les commissionnaires, sachant lire et écrire, étant fort rares, j’eus naturellement la préférence sur mes confrères dans plusieurs circonstances, préférence enviée qu’il me fallut d’abord soutenir à la force du poignet contre mes rivaux illettrés ; heureusement j’étais agile et robuste ; je n’eus pas de désavantage dans ces luttes ! Ma position ainsi énergiquement défendue, fut établie respectée ; plusieurs fois même je pus dans la suite rendre quelques légers services d’écriture ou de lecture à mes anciens ennemis du coin de la rue. Quant à l’humilité de ma condition, j’avais long-temps appris à l’école pratique de Claude Gérard qu’il n’était pas de position dans laquelle un homme ne pût faire acte de dignité.

Je vivais donc au jour le jour, trouvant un certain plaisir, tantôt à tâcher de deviner la nature des missives dont on me chargeait, soit par l’empressement que l’on me recommandait de mettre dans ma course, soit par la façon dont la lettre était reçue ou dont la réponse était donnée : tantôt à pénétrer le caractère, les goûts, les passions même de ceux qui m’employaient plus fréquemment : mes observations m’étaient d’autant plus faciles, que mon humble condition de commissionnaire n’inspirait aucune défiance : aussi, bien souvent, des mots qu’on ne croyait pas à ma portée ou des faits sans valeur pour tout autre que pour un observateur attentif, intelligent, m’éclairaient et me mettaient sur la voie de bien des découvertes.

Ne faisant confidence à qui que ce fût, du résultat de mes remarques, n’y voyant qu’une distraction à de pénibles chagrins ou un moyen d’augmenter mes connaissances pratiques des hommes et des choses, je me livrais sans scrupule à cette inoffensive observation de mœurs.

J’étais depuis un mois employé non-seulement chaque jour, mais durant presque tout le jour, par un jeune homme occupant un petit appartement dans l’hôtel de la rue de Provence, à la porte duquel je stationnais ordinairement.

Balthazar Roger (c’était le cancre qui avait rendu la vie si dure au pauvre Léonidas Requin, l’excellent élève réduit plus tard à la modeste condition d’homme-poisson), Balthazar Roger, dont le nom jouit aujourd’hui d’une célébrité européenne, n’était alors connu que de quelques amis initiés à ses œuvres. Ce jeune poète avait d’ailleurs le meilleur cœur, l’esprit le plus joyeux, le plus original que j’eusse jamais rencontré. Il était laid, mais d’une laideur si spirituelle, si animée, si enjouée ; il riait de si bon cœur, et le premier, de toutes les folies qu’il débitait, ou bien encore il ajoutait une foi si naïve aux incroyables et inoffensifs mensonges qu’il débitait, et dont il finissait par être dupe lui-même, que l’on oubliait sa laideur pour ne songer qu’à son esprit et à sa bonté.

Malgré cette jovialité, cette verve spirituelle, la poésie de Balthazar avait un caractère sombre, passionné, farouche, le jeune écrivain sacrifiait alors au goût du jour pour les titres bizarres et sinistres.

Les courses que me faisait faire Balthazar depuis un mois, étaient d’autant plus longues, fréquentes et interminables, qu’elles avaient pour but le placement de ses œuvres, alors dédaignées, et qu’à juste titre l’on se dispute aujourd’hui. Les libraires se montraient intraitables. Après des pérégrinations dans tous les quartiers de Paris, je revenais tristement auprès de Balthazar avec le sac de toile qui renfermait ses manuscrits.

Malgré ces refus, ces déceptions, le calme de Balthazar était héroïque, sa bonne humeur imperturbable ; jamais je n’ai vu d’exemple plus noble, plus frappant, des consolations, des espérances et de la sérénité d’âme que l’on peut puiser dans le travail et dans l’étude, l’étude !! cette douce mère (alma mater, comme disait Balthazar) ! Il était pauvre ; parfois même réduit à une gêne cruelle, et jamais sa confiance dans le magnifique avenir dû à son talent ne l’abandonnait ; ce n’était pas orgueil, mais prévision, mais conscience ; aussi les yeux fixés sur cet éblouissant avenir faisait-il souvent, tout éveillé, des rêves splendides mais prématurés, et il devenait alors très-difficile de l’arracher à ses étincelantes visions.

Un matin, il m’avait dit en me remettant son précieux sac rempli de plusieurs rouleaux de papier :

— Martin… il y a là-dedans — 1° un Cœur broyé ; — 2° les Rires de Satan ; — 3° les Facéties d’un Pendu… — Une lettre accompagne chaque manuscrit… Chaque manuscrit et chaque lettre est adressée à un libraire différent. Je te défends expressément de te dessaisir de chaque manuscrit à moins d’une somme de quatre mille francs. Total, douze mille francs… pour les trois manuscrits. Et surtout… Martin… surtout ! ne reçois ces sommes qu’en or, entends-tu bien ?… en or, c’est convenu et arrêté avec mes libraires. Pas de billets de banque, pas d’écus, mais de l’or, tu comprends bien ?

— Oui, Monsieur.

— Voici une petite boîte qui renfermera très-facilement ces six cents louis… en voici la clef… mets la boîte dans le sac… et défie-toi, Martin… il est de bien habiles filous… ils rôderont autour de toi… prends garde ; ces gaillards-là flairent l’or… d’une lieue.

— Soyez tranquille. Monsieur, je ferai bien attention.

Balthazar Roger me donnait ces ordres avec tant de bonne foi, il croyait si naïvement lui-même aux six cents louis futurs, que, malgré bien d’autres déceptions éprouvées déjà, je finissais par partager sa conviction ; mais, hélas ! l’illusion durait peu, et je revenais quelques heures après mon départ.

— J’espère que tu n’as accepté que de l’or ! — s’écriait Balthazar, dès qu’il m’apercevait.

— Monsieur, on ne m’a rien offert…

— Que des billets de banque ? les cuistres !

— Non, Monsieur… mais…

— Des écus donc ? Goujats ! payer la divine ambroisie en gros écus… en vils écus… comme de la mélasse… ou des pruneaux… les épiciers ! les pleutres !! Il devrait y avoir une monnaie de diamants pour payer les poètes !

— On ne m’a rien offert du tout, Monsieur, — disais-je tristement.

— Tu n’as pas trouvé les libraires ?

— Si, Monsieur.

— Eh bien ?

— Eh bien ! Monsieur, l’un m’a remis cette lettre ; les autres m’ont dit que, dans ce moment-ci, le commerce n’allait pas… qu’ils ne pouvaient rien publier, et surtout d’un inconnu !

— Les bœufs ! les ânes ! — s’écriait Balthazar ; ils ne savent pas toute la puissance qui se dégage de l’inconnu ! Bonaparte avant le siège de Toulon, c’était l’inconnu !… L’inconnu !… mais c’est la seule certitude de notre époque ! Enfin… ces Philistins n’ont pas ouvert mes manuscrits !

— Non, Monsieur… ils n’ont pas seulement voulu que je les tirasse du sac…

— Ils ne les ont pas lus… ils les refusent… c’est tout simple… — dit Balthazar Roger, d’un ton calme et superbe, — c’est un manque d’intelligence qui leur coûtera bon… cent louis de plus à chacun par manuscrit ! Est-ce assez, Martin ? cent louis ?

— Monsieur…

— Tu es naïf, tu es vrai, tu es désintéressé dans la question, Martin ! cent louis, est-ce assez ? Je me plais à te faire l’arbitre de la bourse de ces pharisiens… veux-tu que je les impose à deux cents louis ?

— Oh ! Monsieur…

— Va donc pour cent louis… Tu es clément, jeune homme ! tu es grand !… C’est donc neuf cent louis en or que tu me rapporteras demain… car ils les liront, mes poèmes, ces brutes, je t’en réponds, ils les liront, séance tenante ; j’ai un moyen infaillible pour cela. Reviens demain matin de bonne heure… je veux avoir mes fonds avant deux heures… il y aura vingt-cinq louis pour toi… une petite fortune… tu achèteras un petit fonds… de ce que tu voudras. Tu peux devenir millionnaire, Martin… Jacques Laffitte est venu à Paris avec deux louis… dans sa poche… tu en as vingt-cinq… tu peux donc devenir vingt-trois fois plus riche que Jacques Laffitte… C’est gentil ! Et voilà comme quoi les bons commissionnaires sont récompensés… Vingt-trois fois plus riches que Jacques Laffitte… À demain, Martin ; prends mes bottes… ne les chatouille pas trop fort avec ta brosse… car il y a une de ces deux orphelines qui rit déjà beaucoup trop à travers l’empeigne… À demain, mon garçon.

Toutes ces folies sur la fortune qui m’attendait, étaient dites sérieusement et avec foi par Balthazar. Dans l’exaltation de sa puissante imagination, l’espérance la plus insensée devenait pour lui une réalité… puis il s’éveillait, et se remettait au travail avec une ardeur infatigable, restant quelquefois deux et trois jours sans sortir de chez lui.

Le poète m’avait promis vingt-cinq louis ; cette somme, ou seulement la vingt-cinquième partie de cette somme fût venue très à propos. Depuis près d’un mois Balthazar employait presque tout mon temps à ses commissions littéraires, il ne m’avait pas encore payé, je me trouvais fort embarrassé, et à la fin d’une épargne d’une dizaine de francs.

Balthazar, à qui j’avais une fois, bien à contre-cœur, demandé quelque argent, me dit majestueusement :

— Fi donc ! je songe pour toi à quelque chose de mieux que ce misérable salaire quotidien.

Cette réponse, peu compréhensible, m’empêcha du moins de réitérer ma demande. Balthazar était si bon, si cordial, que j’aurais craint de le blesser. Je me résignai donc à attendre, sans trop savoir comment je ferais pour sortir de cette situation, si elle se prolongeait.

Sans croire absolument aux vingt-cinq louis de pour-boire, et au recouvrement des neuf cents louis que je devais opérer le lendemain, je voyais Balthazar si sûr de son fait, et j’avais tant besoin de voir personnellement ses espérances réalisées, que presque involontairement je les partageai un peu.

Mais hélas !… le lendemain, nouvelle déconvenue. Cette fois-là, les libraires ne se contentant pas de refuser de lire les lettres et de recevoir les manuscrits, me mirent à-peu-près à la porte…

Je montai lentement les cinq étages de l’appartement de Balthazar, mon sac de manuscrits sous le bras, et à la main mon inutile boîte à recette, cherchant de quelle façon peu blessante pour l’amour-propre du poète je pourrais lui demander une seconde fois quelque à-compte, car on venait, faute de paiement, de me donner congé d’un petit cabinet garni que j’occupais rue Saint-Nicolas.

J’arrivai à la porte de Balthazar, elle était ouverte ; à mon assez grand étonnement, je vis une malle et un sac de nuit dans la petite pièce qui précédait la chambre du poète, dans laquelle j’entendis à travers la porte entrebâillée des éclats de rire et des exclamations joyeuses, parmi lesquelles revenaient ces mots :

— Ce brave Robert… ce cher Robert… quelle bonne surprise…

À ce nom de Robert, je me rappelai le voyageur dont j’avais porté les bagages lors de sa descente du bateau à vapeur, ce personnage qui, malgré le déguisement de ses traits, avait été reconnu, arrêté devant moi, et conduit sans doute en prison.

Je jetai les yeux sur la malle restée dans l’antichambre de Balthazar, j’y reconnus cette même adresse, déjà remarquée par moi : le comte robert de mareuil.

Plus de doute, il s’agissait de l’ami d’enfance de Régina, de ce Robert dont l’inconnu de la taverne des Trois-Tonneaux, lors de ma dernière rencontre avec lui, m’avait parlé comme d’un rival.

Depuis sa brusque et rapide apparition, devant laquelle s’étaient évanouis mes funestes résolutions, je n’avais pas revu Régina ; mais mon fol amour pour elle, loin de se calmer, avait encore grandi au milieu des rudes épreuves que j’eus à supporter, ayant toujours présents à la pensée ces mots de Claude Gérard :

« — Dieu échappe à nos regards, et cependant nous l’adorons, nous le respectons, nous sentons qu’il nous guide et nous soutient dans la bonne voie… qu’il en soit ainsi de ton amour pour cette jeune fille mystérieuse, étoile de la vie… »

Et il en avait été ainsi : dans mon adoration pour Régina, invisible et absente, j’avais puisé la force de combattre les entraînements que la misère rendait presque irrésistibles.

La rencontre imprévue de Robert de Mareuil était donc, pour mille raisons, d’un puissant intérêt pour moi. Aussi fut-ce avec un grand battement de cœur que je frappai à la porte de la chambre où se trouvaient Balthazar et Robert.

— Entrez, — me dit le poète.

Puis, à ma vue, il s’écria avec une joyeuse exaltation :

— Robert… voici notre galion !… tu arrives à propos… nous allons prendre un bain d’or…

Ce disant, le poète, dont les yeux étincelaient comme des escarboucles, s’empara de la fameuse boîte à recettes, que je tenais entre mes mains ; mais la trouvant, hélas ! d’une terrible légèreté, il haussa les épaules, et s’écria avec un accent d’impatience et de reproche :

— Allons… encore des billets de banque ?… de ces graillons sordides, imprégnés de toute la crasse des doigts des caissiers !

Il est impossible de peindre l’expression de dégoût réel avec lequel Balthazar Roger ouvrait la boîte qui devait contenir ces ignobles billets de banque.

La boîte ouverte… il ne vit rien.

Toujours calme et superbe, il ne sourcilla pas.

— Dis donc, Balthazar ? — dit Robert, qui me parut au courant des imaginations de son ami. — Et notre bain d’or ?

— Attends à demain, — répondit majestueusement Balthazar, — et au lieu de le prendre dans une ignoble et étroite baignoire, nous le prendrons dans un fleuve… notre bain d’or ! Oui, nous nagerons en plein Pactole, nous y ferons la blanche, nous y barboterons… nous y plongerons, nous en aurons par-dessus les oreilles. Et, en attendant ce fortuné moment… tu ne me quittes pas… Il y a une chambre voisine de celle-ci… tu la prendras.

— Je l’entends bien ainsi, — dit Robert. — Est-ce que tu crois que je pensais à loger ailleurs ?… Ah çà ! il faut que je fasse part de mon arrivée à mon cousin… c’est très-urgent.

— De quel cousin parles-tu ? — lui dit Balthazar. — Je suis jaloux de ce cousin-là. Comment se nomme-t-il ?

— Eh pardieu… le Baron de Noirlieu…

— Ah ! très-bien… ce farouche original. Le père de cette fille charmante… que tu…

Un signe de Robert interrompit Balthazar.

Les deux amis se regardèrent… mon trouble leur échappa.

Le baron de Noirlieu… c’était le père de Régina.

— Je te comprends, Robert, — dit Balthazar à son ami… — En de telles affaires, d’abord la discrétion, et puis encore la discrétion. Mais, sois tranquille… Martin que voilà et que je te recommande, est la simplicité, la probité en personne ; il a le bonheur d’être bête comme une oie… agile comme un daim… ponctuel comme une montre, ce qui fait de lui un messager sans égal… Je te demande donc ta protection pour Martin.

Robert jeta un instant les yeux sur moi avec une distraction dédaigneuse ; je baissai les yeux, tremblant qu’il ne me reconnût ; mais cette crainte fut vaine ; et Robert dit à son ami :

— Qu’est-ce que c’est que ce garçon ?

— C’est mon garçon de recettes… — répondit Balthazar en se drapant dignement dans sa vieille robe de chambre — un trésor de probité ; depuis que je l’emploie, il n’a jamais manqué un liard, un centime… aux comptes qu’il me rend…

— J’en suis certain, — répondit Robert en riant, — et, comme ses fonctions de garçon de recettes doivent lui laisser assez de loisirs, tu me permettras de le charger d’une commission.

— Je t’y autorise, Robert.

— D’abord, donne-moi ce qu’il faut pour écrire…

— Tu sais bien, Robert, qu’il y a deux classes d’êtres privilégiés, chez lesquels on trouve toujours des plumes tortillées en manière de cor de chasse, et de l’encre à l’état de saumure. Ces deux classes d’hommes sont les portiers et les poètes. Or, comme poète, voilà tout ce que je peux faire pour toi…

Et, d’un geste, Balthazar indiqua à son ami un pot à pommade, au fond duquel croupissait une sorte de limon noirâtre… Telle était l’épaisse viscosité de cette chose, qu’une plume ébarbée, rongée, s’y trouvait encore plantée.

— Maintenant, du papier… — dit Robert de Mareuil, en cherchant en vain ce qu’il demandait sur la table du poète, et où se trouvaient en revanche une pantoufle, une carafe, une paire de pincettes et une redingote ; enfin, après de laborieuses recherches, les deux amis finirent par trouver une feuille de papier présentable ; l’encre fut convenablement délayée, le comte Robert de Mareuil se fit une place à l’un des bouts de la table si étrangement encombrée et se mit à écrire, tout en disant à son ami :

— Après tout, je ne sais pas trop si cette lettre me servira à grand’chose…

— D’abord, à qui écris-tu ?

— À mon cousin.

— Le baron de Noirlieu ?

— Lui-même…

— Et pourquoi ta lettre ne servirait-elle pas à grand’chose ?

— On dit que le baron est devenu à-peu-près fou.

— Ah bah ! Et pourquoi ?

— De chagrin…

— Quel chagrin ?

— Du chagrin dont Georges Dandin se plaignait à son beau-père et à sa belle-mère, — dit Robert de Mareuil, en regardant son ami d’un air d’intelligence.

Évidemment tous deux croyaient ces paroles incompréhensibles pour moi.

— Tiens… tiens… tiens… ce pauvre baron, — dit Balthazar avec un accent de pitié comique ; — il est fou de cela… ça lui aura porté à la tête… — Puis, se reprenant : — Pardonne à ton ami, ô Robert, cette plaisanterie de notaire ou de dentiste en bonne fortune… Mais, sérieusement, cette folie, si elle est réelle… doit te contrarier.

— Pourquoi cela ? dit vivement Robert de Mareuil, en relevant la tête.

— Mais… à cause… de… ce que tu sais bien…

— Au contraire, — dit Robert, en regardant fixement le poète.

— Comment, au contraire ?

— Certainement…

— Mais je te parle… de dona Elvire… ou, si tu l’aimes mieux, de dona Anna, don Juan ! — dit Balthazar.

— Précisément… — répondit Robert de Mareuil ; — une fois sur son piédestal, le Commandeur ne gêne personne.

— Ah ! bien !… très-bien !… alors je te comprends, — dit Balthazar Roger. — Mais il sera facile de t’assurer si le baron est quasi-fou…

— Pas si facile… il y a là un vieux mulâtre… on certain Melchior… domestique de confiance… qui ne laisse pas facilement approcher du baron.

— On amadoue le Cerbère… et d’ailleurs on s’informe… Qui portera cette lettre ?

— Ce garçon… — répondit Robert de Mareuil, en me désignant d’un léger mouvement de tête, sans discontinuer d’écrire.

— Une idée ! — s’écria Balthazar Roger.

Et sans doute méditant, mûrissant son idée, il se mit à se promener de long en large dans sa chambre, pendant que le comte Robert de Mareuil terminait sa lettre.