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Martin l’enfant trouvé ou les mémoires d’un valet de chambre/VIII/11

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XI


CHAPITRE XI.


la promesse.


Scipion, après être resté un instant muet, immobile, à la porte du boudoir, s’avança lentement dans le salon, les traits livides, contractés par un effrayant sentiment de colère, de haine, de révolte contre son père, sur lequel il attachait un regard de sombre défi.

— Ainsi, vous saviez que j’étais là ? — dit-il au comte. — C’est pour cela que vous avez parlé si haut ?

— Précisément… — dit le comte d’une voix inflexible. Puis se retournant vers Basquine :

— Voici pourquoi, Madame, j’ai surmonté l’horrible répugnance que m’inspirait une entrevue avec vous… Je savais mon fils chez vous… là, dans ce cabinet, et c’est devant vous… entendez-moi bien, devant vous… que je voulais lui donner cette rude leçon qui, ma fermeté aidant, lui profitera doublement.

— Je n’ai perdu aucune de vos parole… Monsieur, — répondit Scipion d’une voix sourde, — je me souviendrai.

— Je me chargerai, s’il est besoin, de vous rafraîchir la mémoire, — dit M. Duriveau, — de vous rappeler, s’il le faut, que c’est devant cette femme, dont la détestable influence vous a poussé au mépris de mon autorité… que je vous ai remis sous le joug de la puissance paternelle… que c’est, enfin, devant cette femme qui vous méprise, qui vous raille peut-être plus encore qu’elle ne vous hait,… que je vous ai infligé cette humiliation salutaire.

— Et le but de cette belle exécution… dont vous vous faites si paternellement le bourreau, Monsieur, — dit Scipion, — quel est-il ?

— Comme les paroles les plus généreuses, — reprit le comte — les supplications les plus tendres, n’ont pu vaincre votre indomptable insolence…

— Ah !… la scène du père sensible, dit Scipion en ricanant, — je vous ai conté cela, ma chère… c’était d’un effet médiocre… Monsieur m’ayant averti, dès long-temps, qu’il s’était étudié à avoir la larme facile.

Le comte poursuivit, impassible :

— Il ne me restait plus qu’un moyen, celui de vous frapper dans ce qu’il y a de plus vif en vous… votre orgueil… j’ai donc voulu… je veux abaisser cet orgueil, Monsieur… l’abaisser si bas… si bas… que vous rougissiez même devant cette femme… et que cette femme même rougisse de vous !… maintenant, je défie votre fatuité de vice de se relever de cette chute… vous, le roué, le contempteur de tout et de tous, vous voici réduit, de par l’autorité paternelle, à votre véritable proportion, celle d’un enfant moitié rebelle, moitié fou, que l’on châtie d’abord et que l’on guérit ensuite puisqu’il persévère dans le mal… et dans sa ridicule monomanie de corruption.

— Monsieur, — s’écria Basquine, en affectant de craindre que le comte n’exaspérât Scipion, — prenez garde… ces paroles sont cruelles…

— Laissez donc, ma chère — reprit Scipion avec un insolent dédain — je trouve la scène drôle,… j’ai ma pensée… et mon projet ; seulement, cette drôlerie a un côté de lâche hypocrisie qui pose l’autorité paternelle de Monsieur sous une face nouvelle… Nous avons eu le père roué… le père féroce… le père sensible ;… nous voici au père tartufe… Car, ce matin encore, Monsieur faisait avec moi le bon et gai compagnon, pendant qu’il avait en poche l’ordre de me faire enfermer… Hier encore, il me disait : Allons, mauvais sujet, puisque tu le veux absolument, je verrai Basquine ; mais pas un mot de tout ceci à Mme Wilson…. D’ailleurs, — reprit Scipion, avec un redoublement de sarcasme, — cela ne m’étonne guères, le proverbe est vrai : Bon sang ne peut mentir. Le fils du père Du Riz-de-Veau, l’usurier enrichi, révèle toute la pureté de sa race ; il agit comme devait agir son estimable père, lorsqu’il lui fallait attirer dans quelque piège le créancier récalcitrant dont il avait l’arrestation en poche. Allons, avouez, Monsieur, que c’est rapetisser Judas.

— Mauvaise comparaison, — dit le comte avec un calme glacial, — quand on veut enfermer un fou… on se garde bien de l’avertir.

— Ah pardieu ! l’excuse est bonne, — s’écria Scipion avec un éclat de rire sardonique, — voici cette auguste paternité qui s’affuble en argousin de Bicêtre !

Le comte haussa les épaules de pitié et dit à Scipion :

— J’excuse vos insolences, je dois les excuser… la présence de cette femme exaspère votre audace… Je me suis attendu à cela… c’était un des résultats prévus de la leçon que je voulais vous donner… Un dernier mot : si je n’avais pas le moyen de vous arracher aujourd’hui, tout-à-l’heure, à l’influence de cette créature, je vous répéterais qu’elle a fait serment de se venger sur vous comme elle s’est déjà vengée sur d’autres de toutes les hontes, de tous les outrages mérités dont elle a été abreuvée depuis son ignoble enfance… car à l’âge de dix ou douze ans la prostitution, le vagabondage, le vol lui étaient déjà familiers… à cette illustre… dont on dételle aujourd’hui les chevaux pour la traîner en triomphe !

— Ah ! Monsieur… grâce pour l’enfance… du moins ! — fit Basquine en cachant son visage dans ses mains, comme si elle eût été écrasée par ce reproche.

— Assez… Monsieur… assez !… — s’écria Scipion.

— Allons donc… pauvre niais, — lui dit son père, — vous croyez peut-être que je l’ai blessée. Calmez-vous, l’habitude précoce de la dépravation et de la honte a bronzé son cœur ; je lui dis cela devant vous pour bien lui prouver que je brave sa haine… comme on brave la vipère que l’on tient sous son talon… Oui, maintenant que, de gré ou de force, je vous tiens, je lui défends… je la défie de me nuire et de vous nuire. En voulez-vous une dernière preuve ? je vous laisse avec elle… car je suppose que vous ne voudrez pas sortir d’ici avec moi…

— Il est vrai… malgré le redoublement d’affection, de respect que votre paternité m’inspire… — dit Scipion avec un persiflage amer, — je vous demanderai humblement… s’il vous plaît… la permission… de rester avec Madame… Vous concevez… une fois seuls, nous aurons à causer un peu de vous…

— C’est juste… — dit M. Duriveau en prenant son chapeau.

— Vraiment… — dit Scipion, — vous ne me sommez pas de par votre talisman et de par le Roi de vous suivre ?…

— C’est inutile, — dit le comte en se dirigeant vers la porte, — je vous donne jusqu’à ce soir six heures… pour vous décider…

— Mais jusque-là, — dit Scipion, — ne craignez-vous pas que je ne vous échappe ?

— Pas le moins du monde, — dit le comte.

— Comment ! vous ne me demandez pas même ma parole comme prisonnier… de père ? — dit Scipion en continuant de ricaner à froid.

— Je n’ai pas besoin de votre parole, — répondit le comte en mettant la main sur le bouton de la serrure. — Il y a en bas… à la porte de l’hôtel de Madame… deux agents de police… qui vous attendent.

Scipion ne put retenir un mouvement de surprise et de rage. Puis se baissant pour allumer un cigare au feu de la cheminée, afin de cacher sa rougeur et son émotion, il se redressa en disant :

— Vraiment vous êtes homme de précaution, Monsieur… mais de peu d’invention… Cette belle idée d’agents de police vous aura été suggérée par le souvenir des gardes du commerce du grand-papa Du-Riz-de-veau l’usurier, qui s’entourait de ces braves gens comme les anciens barons de leurs hommes d’armes.

— Les leçons d’histoire de votre précepteur vous ont été du moins profitables, — dit le comte, avec un imperturbable sang-froid. — Du reste la comparaison est juste, car ces deux agents de police ont l’ordre de vous suivre partout où vous irez, et, dans certaines circonstances, de vous arrêter immédiatement… Croyez-moi donc, faites vos adieux à Madame, le plus tôt possible ; et revenez ensuite chez moi… nous aurons aussi à causer ; si, comme j’en suis certain, votre pauvre petite tête se calme, vous conviendrez, en retrouvant votre bon sens, que j’ai agi comme je devais agir, et vous deviendrez, ma fermeté aidant, un honnête garçon… — Puis se retournant vers Basquine : — Je vous laisse, Madame et sors de chez vous dans la plus parfaite quiétude d’esprit sur ce que vous pouvez tenter contre moi ou contre mon fils… C’est, je l’espère, ce que je puis avoir l’honneur de vous dire de plus cruel… de plus désespérant.

— C’est vrai, Monsieur, — répondit Basquine avec une humilité sardonique, — je reconnais l’impuissance de ma haine contre vous… J’ai péché… je me repens… c’est ma faute… ma très-grande faute ; croyez, d’ailleurs, Monsieur, que je sais apprécier votre manière d’entendre et d’exercer l’autorité paternelle… Il y a quelque chose de si pénétrant, de si persuasif dans votre éloquence doublée d’agents de police, et qui montre la prison en perspective, que je ne doute pas que M. votre fils ne s’incline comme moi devant votre toute-puissance.

— Parlez pour vous, ma chère, — s’écria Scipion en donnant un libre cours à sa fureur, dont il n’était plus maître. — Quant à moi, je ne m’incline devant personne… et si l’on m’outrage… je me venge…

Le comte allait sortir ; il s’arrêta, se retourna, toisa dédaigneusement son fils, et dit :

— Vous parlez, je crois, de vengeance ?…

— Oui… j’en parle, et je ferai mieux qu’en parler — s’écria Scipion, hors de lui. — Ah ! vous croyez, Monsieur, que vous m’aurez impunément élevé… comme vous m’avez élevé ? Ah ! vous croyez qu’à l’heure dite, un caprice de votre volonté fera tout-à-coup de moi un fils respectueux, et de vous un père respectable ?

Le comte fit un mouvement, mais il se contint. Scipion poursuivit avec une animation croissante :

— Ainsi, vous m’aurez pris pour témoin de vos amours, pour confident de vos roueries…… Vous m’aurez appris à tout railler, à tout insulter sur la terre..... à commencer par votre autorité dont vous faisiez litière à nos sarcasmes et à nos orgies. Et voici que depuis huit ou dix jours, parce que l’intérêt de votre rage conjugale l’exige, il vous plaît de prendre au sérieux votre rôle de père. Cela fait pitié… vous parlez du respect que je vous dois ! Vous n’avez plus le droit d’y prétendre, Monsieur… du jour où nous avons bu dans le même verre le vin de l’orgie, et où nous avons échangé nos maîtresses.

À ces effrayantes paroles, le comte, atterré, ne put s’empêcher de courber le front.

— Vous souvenez-vous de ce souper, de cette nuit — reprit Scipion, triomphant de l’accablement de son père ; vous avez troqué, vous, votre brune Sidonie contre ma blonde Zéphirine… vous vous êtes même plaint de perdre à ce troc..... Mais tenez, Monsieur..... brisons là..... Seulement, prenez garde… vous jouez avec moi un jeu terrible… voyez-vous ! Il ne s’agit plus ici de père et de fils ; mais de deux anciens compagnons d’orgie devenus ennemis mortels, parce que l’un a joué à l’autre un tour infâme… et, de ce tour-là… je vous le répète, Monsieur… je me vengerai, malgré vos agents de police, malgré votre prison et même malgré votre malédiction… si vous osez me la donner sans rire aux éclats comme cette fois où vous m’avez dit : — Je te maudis, fils indigne… qui tombe sous la table à la cinquième bouteille… sur ce, Monsieur… moi et Madame nous ne vous retenons pas.

Le comte, qui avait rougi et pâli tour-à-tour pendant que Scipion parlait avec cette sacrilège audace… le comte ne répondit pas un mot, tira sa montre de son gousset, y jeta les yeux et dit froidement à son fils :

— Il est trois heures… je vous ordonne d’être chez moi à six heures… Et je vous déclare que vous y serez… de gré ou de force… Vous sentez bien qu’on vient toujours à bout d’un écolier rétif. Ainsi donc… à six heures… et n’y manquez pas.

Ce disant, le comte sortit, laissant, par comble de dédain, Scipion avec Basquine.

En quittant la maison, M. Duriveau, avant de remonter dans sa voiture qui s’était rangée derrière le cabriolet de Scipion, fit un signe d’appel à deux hommes trapus, vigoureux, portant de vieux paletots d’une couleur douteuse et d’énormes cannes plombées ; ces deux agents de police qui s’étaient jusqu’alors promenés dans la rue sans quitter des yeux la porte de la maison de Basquine, s’empressèrent de se rendre auprès du comte.

— Redoublez de surveillance — leur dit-il ; — que personne ne sorte sans être examiné attentivement ; mon fils peut tenter de s’échapper sous un déguisement.

— Soyez tranquille, Monsieur le comte — dit l’un des deux agents — nous avons bon pied, bon œil.

— Si à six heures mon fils n’a pas quitté cette maison — reprit le comte — l’un de vous ira requérir l’assistance d’un magistrat pour entrer dans cette demeure, où vous arrêterez mon fils, que vous conduirez chez moi avant de le mener en prison.

— C’est entendu, Monsieur le comte.

— S’il sort avant six heures, vous lui déclarerez qu’il vous accompagne chez moi, ou que sinon vous le conduirez immédiatement à la Conciergerie.

— Oui, Monsieur le comte.

— Vous vous êtes précautionnés d’un fiacre ?

— Oui, Monsieur le comte, le voilà là-bas…

— Et… — ajouta M. Duriveau, sans pouvoir cacher une impression pénible, — si vous êtes obligés… d’employer la force pour vous emparer de mon fils, je vous recommande les plus grands ménagements.

— N’ayez pas peur, Monsieur le comte, nous nous y prendrons comme lorsque nous avons à charger pour Saint-Lazare une de ces demoiselles qui, n’aimant pas ce voyage-là, mordent et égratignent comme de petites chattes en colère.

— Ainsi, c’est entendu, — reprit le comte. — Si vous êtes obligés d’en venir là… je vous le répète, je vous recommande les plus grands ménagements ; vous serez bien récompensés…

— Soyez sans inquiétude, Monsieur le comte, nous servons nos pratiques selon leur acabit, nous vous répondons que Monsieur votre fils n’aura pas à se plaindre de nos bonnes petites manières.

— C’est bien ! — dit M. Duriveau en remontant en voiture.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Il avait fallu au comte un incroyable empire sur lui-même pour avoir supporté avec un calme apparent les derniers outrages de son fils ; mais, il faut le dire, pendant un instant, le comte était resté atterré, épouvanté sous le poids des sarcasmes de Scipion auxquels il lui eût été impossible de répondre,… car cette leçon terrible qu’à son tour le fils infligeait à son père devant Basquine, ce père indigne la méritait… il se l’avouait avec terreur en pleurant des larmes de sang sur l’exécrable éducation qu’il avait donnée à son fils. Aussi, un moment, le comte fut-il au désespoir d’avoir cédé à la violence naturelle de son caractère qui le poussait toujours aux extrêmes, tantôt, comme par le passé, à une familiarité révoltante, impie ; tantôt, comme dans la scène précédente, à une rudesse de langage, à une âpreté de formes, malheureusement faites pour exaspérer jusqu’à la rage l’indomptable orgueil de son fils.

Mais venant à se rappeler ensuite que trois fois depuis huit jours (et il faut le dire, depuis la lecture des Mémoires de Martin, dont la salutaire influence, quoique encore latente, se développait de plus en plus en lui et presque à son insu) ; mais le comte se rappelant, disons-nous, que, depuis huit jours, changeant tout-à-coup de langage, de conduite, rougissant du passé, il s’était en vain montré envers son fils aussi sérieusement affectueux, aussi paternellement tendre qu’il s’était jusqu’alors montré vicieux, familier ou violent ; songeant enfin que ses reproches, remplis d’élévation, de sagesse, de bonté, songeant que les larmes sincères, douloureuses, que lui avait arrachées l’endurcissement de son fils, avaient été raillées par cet impitoyable enfant, comme une hypocrite jonglerie, M. Duriveau, poussé à bout, crut agir selon son droit, selon son devoir, selon l’intérêt de Scipion, en redoublant de dureté, dans l’espoir de réduire ce caractère intraitable.

Malheureusement M. Duriveau se trompait, le vicomte lui avait dit cette terrible vérité :

Après l’éducation que vous m’avez donnée, ce n’est pas en un jour que vous ferez de moi un fils respectueux, et de vous un père respectable.

La régénération de Scipion, de cette âme gangrenée par une perversité si précoce, eût demandé des soins d’une délicatesse toute maternelle, des ménagements infinis, en un mot, cette rare et intelligente connaissance du cœur, et surtout cette patience remplie de pénétration, de mansuétude et d’amour que le cœur d’une mère renferme seul peut-être.

Ces qualités essentielles manquaient à M. Duriveau, homme impétueux, énergique, absolu… Puis l’intérêt de sa folle passion pour Mme Wilson le dominait et le forçait d’agir avec autant de précipitation que de rigueur ; la conversion de Scipion eût demandé des mois, des années peut-être, et il était indispensable aux projets de M. Duriveau que son fils fût régénéré en huit jours… Aussi l’imminence de ces intérêts irrésistibles pour lui, l’impuissance de ses tentatives d’autre sorte pour réduire son fils, forcèrent le comte de persister dans les voies d’extrême rigueur.

Et puis enfin que pouvait faire Scipion pour se venger, suivi pas à pas par les agents de police dès qu’il sortirait de chez Basquine ou arrêté chez elle s’il y séjournait au-delà de six heures ?

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Nous l’avons dit, Basquine et Scipion étaient restés seuls après le départ du comte.

Après le départ du comte, Basquine et Scipion avaient un moment gardé le silence.

Basquine, couvant pour ainsi dire d’un regard avide l’expression de révolte, de haine profonde, qu’elle voyait éclater sur les traits du vicomte…

— Oh ! je me vengerai ! — s’écria-t-il en tendant son poing crispé vers la porte par laquelle avait disparu son père. — Oh ! oui… je me vengerai… Je me suis déjà vengé… il contenait à peine sa rage… Chacun de mes mots a porté coup !…

— Oui… des mots… et puis des mots… Voilà votre vengeance à vous !… de vaines paroles !… — lui dit Basquine d’une voix sourde, avec un accent sardonique ; — belle vengeance !… comme si les mots les plus durs, les plus insolents, pouvaient jamais payer l’ignominie dont cet homme vous a couvert ! Sortez donc d’ici pour tomber sous la main brutale d’ignobles agents de police !

— S’ils me touchent, je les tue ! — s’écria Scipion.

— Vous ne les tuerez pas, — dit Basquine en haussant les épaules, — ils vous arrêteront, et vous reconduiront chez votre père… comme un écolier qu’on mène en pénitence…

— Basquine… vous voulez donc me rendre fou de rage ! — s’écria Scipion en frappant du pied avec fureur.

— Oui, je le voudrais, — reprit durement Basquine… — Vous n’auriez pas du moins la conscience de votre ridicule et misérable position… Cet homme vous a-t-il assez raillé, assez outragé, assez bafoué devant moi ! Tenez, il a imaginé je ne sais quelle histoire à propos d’une haine qui daterait de mon enfance et de la vôtre… Eh bien ! si cela était, votre père se serait chargé de ma prétendue vengeance, car je ne souhaiterais pas à mon ennemi mortel… une position plus honteuse, plus écrasée, plus atroce que celle que cet homme vous a faite !…

— Ne dirait-on pas que j’ai courbé le front devant lui ! — s’écria Scipion ; — ne l’avez-vous pas vu rougir, pâlir sous mes sarcasmes ?

— Encore une fois des mots… des mots… voilà tout, — dit Basquine, — qu’est-ce que ça lui fait, vos sarcasmes ? Il a le beau rôle, lui… il vous domine, il vous mate… vous avez beau vous débattre… il vous tient dans sa main, il faudra vous soumettre, obéir lâchement comme un enfant qui demande pardon… sinon la prison, autre humiliation plus horrible encore. Voyez-vous l’effet dans Paris, à votre club… parmi vos amis et vos ennemis, quelle joie folle et moqueuse ! le brillant Scipion, le blasé, le roué, le plus redoutable de la bande, enfermé comme un sot !! tenez… croyez-moi… ne cherchez pas à lutter contre votre père… vous serez brisé ; vous n’êtes qu’un enfant… auprès d’un homme de cette trempe…

— Vous aussi ? — s’écria Scipion, avec autant de surprise que d’amertume, — vous aussi, vous m’accablez.

— En vérité ! — s’écria Basquine, en paraissant céder à une indignation factice, — ne dirait-on pas que vous avez subi seul les outrages de cet homme ? Ne m’a-t-il pas aussi traitée avec le plus insultant mépris ? Ne m’a-t-il pas forcée… oh !… il l’a bien dit… et c’est ce qui fait ma rage, ne m’a-t-il pas forcée à rougir de vous ?

— Rougir de moi… — s’écria Scipion — vous…

— Et qu’avez-vous donc fait pour me rendre fière ? Est-ce du fond de votre ridicule prison que vous nous vengerez tous deux ? ou bien si, vous mettant à genoux devant votre père pour lui demander grâce, vous consentez à épouser votre Raphaële ? sera-ce… de…

— Me railler dans un pareil moment, — s’écria Scipion en interrompant Basquine, — mais vous êtes donc sans pitié ?

— Oui, je serai sans pitié… parce que vous vous êtes laissé jouer, duper, par cet homme, et que je suis assez folle pour ressentir aussi amèrement, plus amèrement que vous, la honteuse position où vous êtes. Après tout, cela me serait bien égal à moi, si je ne vous aimais pas.

— Mais, encore une fois, c’est à devenir fou, — s’écria Scipion, exaspéré, — que vouliez-vous que je fisse contre la force ?

— Est-ce que je le sais, moi ?… Il fallait être plus adroit, plus roué que cet homme qui s’est indignement joué de vous… qui vous a rendu ridicule…

Scipion leva ses deux poings vers le ciel avec une expression de fureur muette, impossible à rendre.