Mathias Sandorf/I/9

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Hetzel (tome 1pp. 212-222).


IX

DERNIERS EFFORTS DANS UNE DERNIÈRE LUTTE.


Andréa Ferrato était resté silencieux. Il n’avait rien trouvé à répondre au comte Sandorf. Son sang de Corse bouillonnait en lui. Il avait oublié les deux fugitifs pour lesquels il avait tant risqué jusqu’alors. Il ne pensait plus qu’à l’Espagnol, il ne voyait plus que Carpena !

« Le misérable ! le misérable ! murmura-t-il enfin. Oui ! Il sait tout ! Nous sommes à sa merci ! J’aurais dû le comprendre ! »

Mathias Sandorf et Étienne Bathory regardaient anxieusement le pêcheur. Ils attendaient ce qu’il allait dire, ce qu’il allait faire. Il n’y avait pas un instant à perdre pour prendre un parti. L’œuvre de délation était déjà accomplie peut-être.

« Monsieur le comte, dit enfin Andréa Ferrato, la police peut envahir ma maison d’un moment à l’autre. Oui ! ce gueux doit savoir ou tout au moins supposer que vous êtes ici ! C’est un marché qu’il est venu me proposer ! Ma fille pour prix de son silence ! Il vous perdra pour se venger de moi ! Or, si les agents viennent, il n’est pas possible de leur échapper, et vous serez découverts. Oui ! Il faut fuir à l’instant !

— Vous avez raison, Ferrato, répondit le comte Sandorf ; mais avant de nous séparer, laissez-moi vous remercier de ce que vous avez fait pour nous et de ce que vous vouliez faire…

— Ce que je voulais faire, je le veux faire encore, dit gravement Andréa Ferrato.

— Nous refusons ! répondit Étienne Bathory.

— Oui, nous refusons, ajouta le comte Sandorf. Vous vous êtes déjà trop compromis ! Si on nous trouve dans votre demeure, c’est le bagne qui vous attend ! Viens Étienne, quittons cette maison, avant d’y avoir apporté la ruine et le malheur ! Fuyons, mais fuyons seuls ! »

Andréa Ferrato arrêta de la main le comte Sandorf.

« Où iriez-vous ? dit-il. Le pays est tout entier sous la surveillance des autorités. Les agents de la police et les gendarmes courent nuit et jour la campagne. Il n’y a pas un point du littoral où vous puissiez vous embarquer, pas un sentier libre qui vous conduise à la frontière ! Partir sans moi, c’est aller à la mort !

— Suivez mon père, messieurs, ajouta Maria. Quoi qu’il puisse arriver, il ne fait que son devoir en tentant de vous sauver !

— Bien, ma fille, répondit Andréa Ferrato, ce n’est que mon devoir, en effet ! Ton frère doit nous attendre à la yole. La nuit est très noire. Avant qu’on s’en soit aperçu, nous serons en mer. Embrasse-moi, Maria, embrasse-moi, et partons ! »

Cependant, le comte Sandorf et son compagnon ne voulaient pas se rendre. Ils refusaient d’accepter un tel dévouement. Quitter cette maison à l’instant pour ne pas compromettre le pêcheur, oui ! S’embarquer sous sa conduite, quand il y allait du bagne, non !

« Viens, dit Mathias Sandorf à Étienne Bathory. Une fois hors de cette maison, il n’y aura plus à craindre que pour nous seuls ! »

Et, par la fenêtre ouverte de leur chambre, tous deux allaient se précipiter à travers le petit enclos pour gagner soit le littoral soit l’intérieur de la province, lorsque Luigi entra précipitamment.

« Les agents ! dit-il.

— Adieu ! » s’écria Mathias Sandorf.

Et, suivi de son compagnon, il sauta par la fenêtre. À ce moment, une escouade d’agents de police faisait irruption dans la salle basse. C’était Carpena qui les conduisait.

« Misérable ! dit Andréa Ferrato.

— C’est ma réponse à ton refus ! » répondit l’Espagnol.

Le pêcheur avait été saisi et garrotté. En un instant, les agents eurent occupé et visité toutes les chambres de la maison. La fenêtre, ouverte sur l’enclos, leur indiqua quel chemin venaient de prendre les fugitifs. Ils se lancèrent à leur poursuite.

Tous deux venaient alors d’atteindre la haie, que délimitait au fond le petit ruisseau. Le comte Sandorf, après l’avoir sautée d’un bond, aidait Étienne Bathory à la franchir à son tour, quand un coup de feu éclata à cinquante pas de lui.

Étienne Bathory venait d’être frappé d’une balle, qui ne fit que lui effleurer l’épaule, il est vrai ; mais son bras resta paralysé, et il lui fut impossible de se prêter à l’effort de son compagnon.

« Fuis, lui cria-t-il, fuis, Mathias !

— Non, Étienne, non ! Nous mourrons ensemble ! répondit le comte Sandorf, après avoir tenté une dernière fois de soulever son compagnon blessé entre ses bras.

— Fuis, Mathias ! répéta Étienne Bathory, et vis pour faire justice des traîtres ! »

Les dernières paroles d’Étienne Bathory furent comme un ordre pour le comte Sandorf. À lui allait incomber maintenant l’œuvre des trois, — à lui seul. Le magnat de la Transylvanie, le conspirateur de Trieste, le compagnon d’Étienne Bathory et de Ladislas Zathmar, devait faire place au justicier !

À ce moment, les agents, qui avaient atteint l’extrémité de l’enclos, se jetèrent sur le blessé. Le comte Sandorf allait tomber entre leurs mains, s’il hésitait, ne fût-ce qu’une seconde !

« Adieu, Étienne, adieu ! » s’écria-t-il.

Et d’un bond prodigieux, il franchit le ruisseau, dont le cours longeait la haie, puis disparut.

Cinq ou six coups de fusil furent tirés dans cette direction ; mais les balles ne touchèrent pas le fugitif, qui, se jetant de côté, courut rapidement vers la mer.

Les agents, cependant, étaient à ses trousses. Ne pouvant l’apercevoir dans l’ombre, ils ne songèrent point à gagner directement sur lui. Ils se dispersèrent, afin de lui couper toute retraite, aussi bien vers l’intérieur du pays que du côté de la ville et du promontoire qui ferme la baie au nord de Rovigno. Une brigade de gendarmes était venue à leur aide et manœuvra de façon à ce que le comte Sandorf n’eût plus d’accès que vers le littoral. Mais là, à la lisière des récifs, que ferait-il ? Parviendrait-il à s’emparer d’un canot pour se lancer en pleine Adriatique ? Il n’en aurait pas le temps, et, avant d’avoir même pu le démarrer, il serait tombé sous les balles. Toutefois, il avait bien compris que la retraite allait lui être coupée dans la direction de l’est. L’éclat des coups de feu, les cris que jetaient les agents et les gendarmes en se rapprochant, lui indiquaient qu’il était déjà cerné en arrière de la grève. Il ne pouvait donc fuir que vers la mer et par la mer. C’était sans doute courir à une mort certaine ; mais mieux valait encore la trouver dans les flots que de l’attendre devant le peloton d’exécution sur la place d’armes de la forteresse de Pisino.

Le comte Sandorf s’élança donc vers le rivage. En quelques bonds, il eut atteint les premières petites lames que le ressac promenait sur le sable. Il sentait déjà les agents derrière lui, et des balles, tirées au juger, lui rasaient parfois la tête.

Au-delà de la grève, ainsi que cela se voit sur tout ce littoral de l’Istrie, un semis d’écueils, formé de roches isolées, pointait çà et là en dehors de la grève. Entre ces roches, de nombreuses flaques d’eau remplissaient les creux du sable, — ceux-ci de plusieurs pieds, ceux-là, dans lesquels la cheville se fût mouillée à peine.

C’était le dernier chemin qui fût encore ouvert devant Mathias Sandorf. Bien qu’il ne pût douter que la mort l’attendît au bout, il n’hésita pas à le suivre.

Le voilà donc franchissant les flaques d’eau, sautant de roche en roche ; mais alors sa silhouette se détacha plus visiblement sur le fond moins obscur de l’horizon. Aussitôt, des cris le signalèrent, et les agents se lancèrent après lui.

Le comte Sandorf était résolu, d’ailleurs à ne pas se laisser prendre vivant. Si la mer le rendait, elle ne rendrait qu’un cadavre.

Cette difficile poursuite sur des pierres glissantes ou ébranlées, sur des goémons et des varechs visqueux, à travers des flaques d’eau, où chaque pas risquait d’entraîner une chute, dura plus d’un demi-quart d’heure. Le fugitif était parvenu à conserver son avance, mais le terrain solide allait bientôt lui manquer.

En effet, il arriva sur l’une des dernières roches du récif. Deux ou trois des agents n’étaient plus qu’à dix pas de lui, les autres à une vingtaine en arrière.

Le comte Sandorf se redressa alors. Un dernier cri lui échappa, — un cri d’adieu jeté vers le ciel. Puis, au moment où une décharge l’enveloppait d’une grêle de balles, il se précipita dans la mer.

Les agents, arrivés à la lisière même des roches, n’aperçurent plus que la tête du fugitif, comme un point noir, tournée vers le large.

Nouvelle décharge, qui fit crépiter l’eau autour de Mathias Sandorf. Et, sans doute, une ou plusieurs balles durent l’atteindre, car il s’enfonça sous les flots pour ne plus reparaître.

Jusqu’au jour, gendarmes et gens de police restèrent à observer le semis d’écueils, les sables de la grève, depuis le promontoire au nord de la baie jusqu’au-delà du fort de Rovigno. Ce fut inutilement. Rien n’indiqua que le comte Sandorf eût pu reprendre pied sur le littoral. Il demeura donc constant que s’il n’avait pas été tué d’une balle, il s’était noyé.

Cependant, malgré toutes les recherches faites avec soin, aucun corps ne fut retrouvé dans les brisants ni sur une lisière de plus de deux lieues. Mais, comme le vent venait de terre, avec le courant qui portait alors vers le sud-ouest, il n’était pas douteux que le cadavre du fugitif n’eût été entraîné vers la haute mer.

Le comte Sandorf, le seigneur magyar, avait donc eu pour tombeau les flots de l’Adriatique !

Après une minutieuse enquête, ce fut cette version, la plus naturelle, en somme, que le gouvernement autrichien adopta. Aussi la justice dut-elle suivre son cours.

Étienne Bathory, pris dans les conditions que l’on sait, fut reconduit, pendant la nuit et sous escorte, au donjon de Pisino, puis, réuni, pour quelques heures seulement, à Ladislas Zathmar.

L’exécution était fixée au lendemain, 30 juin.

Sans doute, à ce moment suprême, Étienne Bathory aurait pu revoir une dernière fois sa femme et son enfant. Ladislas Zathmar aurait pu recevoir un dernier embrassement de son serviteur, car l’autorisation avait été donnée de les admettre au donjon de Pisino.

Mais Mme Bathory et son fils, ainsi que Borik, qui était sorti de prison, avaient quitté Trieste. Ne sachant où les prisonniers avaient été conduits, puisque l’arrestation avait été tenue secrète, ils les avaient cherchés jusqu’en Hongrie, jusqu’en Autriche, et, après la condamnation prononcée, on ne put les retrouver à temps.

Étienne Bathory n’eut donc pas cette dernière consolation de revoir sa femme et son fils. Il ne put leur dire le nom de ces traîtres, que ne pourrait atteindre, maintenant, la justice de Mathias Sandorf !

Étienne Bathory et Ladislas Zathmar, à cinq heures du soir, furent passés par les armes sur la place de la forteresse. Ils moururent en hommes qui avaient fait le sacrifice de leur vie pour leur pays.

Silas Toronthal et Sarcany pouvaient se croire à l’abri de toute représaille, désormais. En effet, le secret de leur trahison n’était connu que d’eux seuls et du gouverneur de Trieste, — trahison qui leur fut payée avec la moitié des biens de Mathias Sandorf, l’autre moitié par grâce spéciale, ayant été réservée pour l’héritière du comte, quand elle aurait atteint sa dix-huitième année.

Silas Toronthal et Sarcany, insensibles à toute espèce de remords, pouvaient donc jouir en paix des richesses obtenues par leur abominable trahison.

Un autre traître, lui aussi, semblait ne plus avoir rien à craindre : c’était l’Espagnol Carpena, auquel avait été payée la prime de cinq mille florins, accordée au délateur.

Mais, si le banquier et son complice pouvaient rester à Trieste, la tête haute, puisque le secret leur avait été gardé, Carpena, lui, sous le poids de la réprobation publique, dut quitter Rovigno pour aller vivre on ne sait où. Que lui importait, d’ailleurs ! Il n’avait plus rien à redouter, pas même la vengeance d’Andréa Ferrato.

Le pêcheur, en effet, avait été emprisonné, jugé, condamné à la peine des galères perpétuelles pour avoir donné refuge aux fugitifs. Maria, maintenant seule avec son jeune frère Luigi, c’était la misère qui les attendait tous deux dans cette maison, dont le père avait été arraché pour n’y jamais revenir !

Ainsi donc, trois misérables, dans un intérêt purement cupide, sans même qu’un sentiment de haine les animât contre leurs victimes, — Carpena excepté, peut-être, — l’un pour rétablir ses affaires compromises, les deux autres pour se procurer la richesse, n’avaient pas reculé devant cette odieuse machination !

Une telle infamie ne sera-t-elle donc pas punie sur cette terre, où la justice de Dieu ne s’exerce pas toujours ? Le comte Sandorf, le comte Zathmar, Étienne Bathory, ces trois patriotes, Andréa Ferrato, cet humble homme de bien, ne seront-ils pas vengés ?

À l’avenir de répondre.


fin de la première partie.