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Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie I/13

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Gosselin (Tome Ip. 324-349).
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Première partie


CHAPITRE XIII

L’ENTRETIEN.


Je fus si surprise, presque si effrayée, à l’aspect de madame de Richeville, que je m’appuyai sur le dossier d’un fauteuil placé près de moi.

Pourtant l’expression des traits de la duchesse n’avait rien de menaçant. Elle me parut très changée, très maigrie ; elle était fort émue, et me regardait avec intérêt.

Elle se hâta de me dire, comme pour m’engager à l’entendre, et pour me mettre en confiance avec elle :

— Quelque étrange que puisse vous paraître ma visite, Mademoiselle, rassurez-vous. Je viens au nom d’un de nos amis communs, M. de Mortagne.

— Est-il donc ici, Madame ?

— Hélas ! non ; et, quoiqu’il soit attendu d’un moment à l’autre, je ne puis rien encore vous dire de son mystérieux voyage… mais je sais tout l’intérêt qu’il vous porte… Il y a huit ans… en sortant de sa dernière entrevue avec mademoiselle de Maran, il m’a tout raconté… le conseil de famille, la scène avec votre tante, lorsqu’il vous prenait dans ses bras et vous apporta dans la chambre de mademoiselle de Maran, malgré les aboiements de Félix. J’entre dans ces détails pour vous prouver que cet homme, le plus généreux des hommes, avait en moi une confiance absolue… C’est au nom de cette confiance… que je viens vous demander la vôtre, Mademoiselle…

— La mienne… Madame ?… vous ?

J’accentuai tellement ce mot — vous, — que madame de Richeville sourit amèrement et reprit :

— Pauvre enfant, si jeune encore ! croiriez-vous déjà aux calomnies du monde ? auraient-elles altéré cette bonté charmante que M. de Mortagne prévoyait en vous, et qui se révèle dans tous vos traits ?… Pourquoi accueillir si froidement… cette démarche dictée par votre seul intérêt, cette démarche faite pour ainsi dire sous l’autorité d’un homme qui fut l’un des meilleurs amis de votre mère… dites… pourquoi m’accueillir ainsi ?

Il est impossible de rendre le charme insinuant de la voix de madame de Richeville, et de peindre le regard à la fois triste et affectueux dont elle accompagna ces paroles. Malgré la sourde jalousie que je ressentais contre elle, je fus émue, et je lui répondis avec moins de sécheresse.

— Il m’est permis de m’étonner d’une visite que je n’avais aucun droit d’espérer, n’ayant pas l’honneur de vous connaître, Madame.

— Il y a à peu près un mois… à la sortie de l’Opéra… ne vous ai-je pas dit ces mots… Pauvre enfant… prenez garde ?

— J’ai entendu, en effet, ces mots, Madame, mais j’ignorais dans quel but ils m’étaient dits.

— Vous l’ignoriez ? — me dit madame de Richeville en attachant sur moi un regard perçant qui me fit rougir.

Ne voulant pas sans doute augmenter ma confusion, elle continua, en rendant, si cela est possible, sa voix et son regard plus affectueux encore.

— Écoutez-moi… Pour vous donner créance en mes paroles… pour que je puisse aborder le sujet qui m’amène ici, sans être soupçonnée par vous d’arrière-pensée, il faut que je vous donne quelques explications sur le passé. De tout temps M. de Mortagne a été mon ami ; il m’a autrefois rendu un de ces services qu’une âme généreuse ne peut acquitter que par une amitié de toute une vie ; et quand je dis amitié… je parle des devoirs sacrés qu’elle impose.. Je ne sais de quelles noires couleurs votre tante m’a peinte à vos yeux… mais vous saurez un jour, je l’espère, que mes ennemis les plus mortels n’ont jamais osé contester mon courage et mon dévoûment à mes amis… Plus tard… vous connaîtrez peut-être le motif de mon éternelle gratitude envers M. de Mortagne… Je savais, je sais tout l’intérêt que vous lui inspirez… Or, ce qu’il aime, je l’aime…

Voilà déjà un motif pour que vous m’intéressiez vivement… n’est-ce pas ? J’ai des haines bien acharnées soulevées contre moi… mais il n’en est pas de plus violente, de plus implacable que celle de mademoiselle de Maran… Je sais que votre tante a tout fait pour rendre votre enfance malheureuse… maintenant elle fait tout pour vous rendre la plus malheureuse des femmes… vous devez la haïr au moins autant que je la hais… Voilà encore un motif pour que vous m’intéressiez… Vous arracher à ses méchants desseins, vous dévoiler de nouvelles perfidies… prouver enfin mon amitié, ma gratitude à M. de Mortagne, en agissant pour vous comme il aurait agi lui-même… voilà des motifs assez puissants pour exprimer l’intérêt que je vous porte, il me semble…

— Madame, j’ai pu avoir à me plaindre de mademoiselle de Maran ; mais depuis quelques jours elle a tant fait pour moi que je dois oublier quelques contrariétés de jeune fille.

J’appuyai à dessein sur ces mots, elle a tant fait pour moi, afin de bien donner à entendre à madame de Richeville que je voulais parler de mon mariage avec Gontran.

La duchesse secoua tristement la tête, et me dit : — Elle a tant fait pour vous !… Oui, vous dites vrai… elle n’a jamais tant fait pour votre malheur.

De ce moment, je crus deviner le sujet de la visite de madame de Richeville. Elle aimait Gontran, son mariage avec moi la rendait furieuse de jalousie, elle était aussi adroite que dissimulée, elle venait sans doute calomnier M. de Lancry, afin de rompre une union qu’elle abhorrait.

En partant de cette pensée, d’abord Gontran me devint encore plus cher, en voyant combien on me disputait son cœur. Je fus presque fière de voir une femme comme madame de Richeville, si belle, si hautaine, si dédaigneuse du monde, avoir recours à un déguisement, aux faussetés les plus habiles et les plus compliquées pour venir jouer humblement auprès de moi un rôle odieux.

Bien décidée à envisager la conduite de la duchesse sous ce point de vue, je répondis très sèchement à madame de Richeville :

— Je vous répète, Madame, que maintenant je ne puis qu’être profondément reconnaissante et touchée de tout ce que Mademoiselle de Maran fait pour moi.

— Cela doit être ainsi, — dit madame de Richeville, et c’est parce que cela est ainsi, et c’est parce que vous pouvez aveuglément tomber dans le piège qu’on vous tend… malheureuse enfant, que je viens à vous. Vous êtes abandonnée de tous, isolée de tous ! Regardez autour de vous, depuis que votre ami… votre seul protecteur est parti… à qui demander conseil ? à qui vous fier ?

— À personne… vous avez raison Madame.

— À personne ? pas même à moi, voulez-vous dire ?… Cela est cruel, Mathilde… Oh ! ne vous offensez pas de cette familiarité. J’ai presque le double de votre âge, et puis je ne sais que faire, je ne sais que dire pour rompre cette froideur de glace qui vous éloigne de moi. Pardonnez si je me sers en vous parlant de termes trop affectueux peut-être… Mais, mon Dieu ! dans ce moment est-ce que je puis faire attention à ce que dit mon cœur !…

Il fallait ma prévention, ma jalousie contre madame de Richeville, pour ne pas être désarmée par la grâce enchanteresse avec laquelle la duchesse dit ces derniers mots.

Ainsi que cela arrive toujours, dans la disposition d’esprit où je me trouvais, certaines paroles émeuvent profondément, ou bien elles révoltent d’autant plus qu’elles ressemblent davantage à un cri de l’âme. Je répondis donc à madame de Richeville :

— Je désirerais, Madame, savoir le but de cet entretien ; s’il n’en a pas d’autre que de réveiller mes anciens griefs contre mademoiselle de Maran, tout en vous remerciant de l’intérêt que vous me portez au nom de M. de Mortagne, je ne puis que vous répéter, Madame, que maintenant je n’ai qu’à me louer de mademoiselle de Maran.

— Il faut que vous ayez déjà bien souffert, que vous ayez été bien contrainte, pour vous posséder ainsi à dix-sept ans, — me dit madame de Richeville, me regardant avec une expression de pitié douloureuse, — ou il faut que vos préventions contre moi soient bien invincibles…

Alors elle dit en se parlant à elle-même :

— À quoi bon tenter… Qu’importe ?… C’est un devoir ; — et s’adressant à moi, elle me dit vivement… — Oui, c’est un devoir et je l’accomplirai… On veut vous marier à M. de Lancry !

— Mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac ont confirmé une résolution que M. de Lancry et moi nous avions prise, Madame. Et ce mariage est assuré, répondis-je, toute orgueilleuse, toute triomphante de pouvoir écraser ma rivale par ces mots, peut-être messéants dans la bouche d’une jeune fille.

— Savez-vous ce que c’est que M. de Lancry ?

— Madame…

— Eh bien ! je vais vous le dire, moi. M. de Lancry est un homme charmant, rempli de grâces, d’esprit et de bravoure, de formes parfaites, d’une élégance achevée ; vous savez cela, n’est-ce pas, malheureuse enfant ? Ces brillants dehors vous ont séduite, je ne vous en fais pas un reproche ; mais sous ces brillants dehors se cachent un cœur desséché, un égoïsme intraitable, une insatiable avidité qui cherche à se satisfaire par un jeu effréné. Depuis longtemps, il a presque entièrement dissipé sa fortune ; il a des dettes considérables. Croyez-moi, Mathilde, mademoiselle de Maran a facilité, a protégé ce mariage, parce qu’il doit vous précipiter dans un abîme de malheurs incalculables : aussi je vous en conjure, au nom de votre ami M. de Mortagne, attendez son retour qui doit être prochain pour conclure cette union ; vous ne savez pas quel est l’homme que vous avez choisi ! encore une fois, je vous en supplie, attendez M. de Mortagne ; attendez-le au nom de votre mère.

— Assez, Madame ! — m’écriai-je indignée ; — je ne souffrirai pas que le nom de ma mère soit invoqué à propos d’une calomnie à laquelle vous ne craignez pas de descendre, vous… vous, madame la duchesse… Ah ! Madame, quel mal vous ai-je donc fait pour tenter d’empoisonner ce que je regardais, ce que je regarde encore, Dieu m’entend… comme le seul bonheur, comme le seul espoir de ma vie. Ah ! je frémis d’épouvante en songeant que ces odieuses paroles prononcées par toute autre que par vous, Madame, auraient peut être altéré la confiance, l’admiration, l’amour que j’ai pour M. de Lancry.

— Vous auriez peut-être cru à ces paroles si toute autre que moi vous les eût dites, — répéta madame de Richeville en me regardant attentivement et en semblant chercher le sens de ma pensée. — Pourquoi m’accordez-vous moins de confiance qu’à toute autre ?

— Pourquoi ? Vous me le demandez ! Mais il s’agit de M. de Lancry, Madame… Mais tout isolée que je sois, certains bruits.

— Ah ! la malheureuse enfant ! elle me croit jalouse de M. de Lancry ! — s’écria madame de Richeville avec un accent de surprise, presque d’effroi. — Alors tout est perdu, Mathilde ! vous croyez cela… Mon Dieu ! mon Dieu ! j’ai donc été bien calomniée auprès de vous, pour que vous me supposiez coupable d’une telle infamie. Éprise de M. de Lancry, je viens le calomnier auprès de vous pour rendre impossible un mariage qui me mettrait au désespoir ? Dites, dites ! n’est-ce pas cela que vous croyez ?

— Dispensez-moi de vous répondre, Madame !

— Eh bien ! moi, je vais vous faire un aveu. Il est pénible, oh ! il est bien cruel ; mais que m’importe ! il peut vous sauver.

Après avoir longtemps hésité, madame de Richeville dit enfin d’une voix altérée en rougissant beaucoup, et avec toutes les marques d’une profonde confusion :

— Apprenez donc que, comme vous… j’ai aimé M. de Lancry ; oui, comme vous j’ai été séduite par ses brillants dehors… Mais j’ai bientôt découvert tout ce qu’il y avait en lui d’égoïsme, d’indifférence, de dureté, de cruauté même, lorsque sa vanité était satisfaite. Aussi maintenant, je ne sais pas qui l’emporte dans mon âme, de ma haine ou de mon mépris pour lui…

Ces derniers mots de madame de Richeville me semblaient si odieux, que perdant toute mesure, je m’écriai :

— Pourtant lors de ce bal de l’ambassade… Madame, vous ne pensiez pas ainsi !

Madame de Richeville haussa les épaules avec un mouvement d’impatience douloureuse :

— Écoutez-moi donc… vous saurez pourquoi j’ai agi ainsi à ce bal, et vous connaîtrez M. de Lancry. Il y a près d’une année, je venais d’éprouver un grand malheur ; j’étais la plus désolée des femmes… Puissiez-vous, Mathilde, ne jamais sentir combien la souffrance nous rend faibles ; puissiez-vous n’être jamais malheureuse pour ne pas connaître le charme dangereux d’une voix amie qui nous console et qui nous plaint. Je crus aux protestations de M. de Lancry, je l’aimai avec sincérité, avec dévoûment ; j’étais pour lui la meilleure, la plus tendre des amies, je vivais presque dans la retraite, cherchant à prévenir toutes ses pensées, tous ses désirs. Un jour je ne le vois pas venir chez moi, je m’inquiète, j’envoie chez lui… Il était parti le matin pour Londres sans m’écrire un mot, et laissant au monde le soin de m’apprendre qu’il allait rejoindre en Angleterre je ne sais quelle fille de théâtre qu’il m’avait donnée depuis quelques jours pour rivale. Cette conduite était si brutale, si lâche, que ma colère tomba sur moi-même. Je m’indignai d’avoir été la dupe de cet homme. À mon grand étonnement, l’indifférence la plus absolue, la plus dédaigneuse, succéda à un sentiment que la veille je croyais indestructible. Il est des outrages si méprisables, qu’ils n’inspirent pas la colère, mais la pitié. Lorsque je rencontrai M. de Lancry à l’ambassade, je le revoyais pour la première fois depuis qu’il m’avait si bassement sacrifiée. Malgré son assurance, il fut embarrassé… Je n’éprouvai rien… rien que le désir de lui prouver mon mépris en l’accueillant avec autant d’apparente affabilité que si je me trouvais avec lui dans les termes de familiarité autorisée par une ancienne amitié… ma vengeance n’allait pas au-delà. Mais pour un homme du caractère de M. de Lancry, et en général pour tous les hommes… rien n’est plus blessant, plus cruel, que de voir sourire indifféremment la victime qu’ils ont voulu frapper à mort… Je vous ai dit avec quel intérêt M. de Mortagne m’avait parlé de vous, je vous regardais avec une affectueuse curiosité lorsque mademoiselle de Maran m’interpella pour me dire quelques paroles sanglantes dont vous n’avez pu comprendre le sens détourné. J’eus assez d’empire sur moi pour ne lui répondre que par un fait qui devait la frapper presque de frayeur… l’arrivée de M. de Mortagne, que je savais d’une manière certaine ; il a été la victime d’une abominable machination. Avant peu vous le verrez.

— Mon Dieu, Madame, — m’écriai-je, — qu’est-ce que cela signifie ?

— Je ne puis encore vous le dire, — reprit madame de Richeville ; — mais bientôt il sera ici. C’est pour cela que je vous supplie de l’attendre avant de contracter ce fatal mariage… Encore quelques mots, ajouta la duchesse, en voyant mon impatience, et je vous laisse. Le soir même, à l’ambassade, les projets de votre tante et de M. de Versac n’étaient plus un mystère. On disait partout que le duc n’avait fait revenir son neveu d’Angleterre que pour ce riche mariage. Lorsque le surlendemain je vous vis à l’Opéra, dans la loge des gentilshommes de la chambre, je ne doutai plus de la réalité de ces bruits. Votre tante et M. de Versac les avaient, à dessein, confirmés, en vous faisant trouver, en grande loge à l’Opéra, avec M. de Lancry, afin d’empêcher tout autre parti de se présenter. Mademoiselle de Maran savait qu’un jeune homme, dont je vous parlerai bientôt, auquel M. de Mortagne s’intéressait vivement, et qui vous avait vue à l’ambassade, car vous aviez fait sur lui une vive impression, devait faire demander votre main… Je sentis le danger que vous couriez. À la sortie de l’Opéra, je vous dis : Pauvre enfant, prenez garde ! Je ne voulais pas me borner à cet avertissement stérile… Ce que je vous dis aujourd’hui, je voulais vous le dire avant que M. de Lancry n’eût fait impression sur votre cœur ; doué des avantages qu’il réunit, favorisé par votre tante, il devait vous plaire… Malheureusement, le lendemain de cette représentation de l’Opéra, j’ai été souffrante, puis je suis tombée assez gravement malade pour ne pouvoir donner de suite à mon projet… Dans cette extrémité, je m’ouvris avec toute confiance à madame de Mirecourt ; une femme de mes amies, qui voit souvent votre tante ; je la chargeai de tâcher de vous parler en secret, afin de vous éclairer sur le mariage qu’on voulait vous faire faire, et de vous supplier d’attendre le retour de M. de Mortagne. Votre tante se méfiait de madame de Mirecourt ; elle savait notre liaison, elle l’empêcha de se trouver seule avec vous… Alors je maudis encore davantage les souffrances qui me retenaient chez moi. Chaque jour votre amour pour M. de Lancry devait augmenter ; je voulus vous écrire, je craignis que votre tante n’interceptât ma lettre, j’étais au désespoir en songeant que peut-être, prévenue à temps, vous n’auriez pas engagé votre avenir… je vous porte tant d’intérêt !… Que cette pensée m’était cruelle !… Mais hélas ! je le vois à votre froideur, Mathilde, je ne vous convaincs pas ; dans votre défiance vous vous demandez toujours la cause de cet intérêt si puissant que je vous porte. Mon Dieu, faut-il vous répéter encore qu’en tâchant de vous sauver je m’acquitte envers M. de Mortagne ?

— Et vous vous vengez de M. de Lancry, Madame ! — dis-je avec amertume.

— Je me venge, Mathilde ? — reprit doucement la duchesse. — Faut-il donc être absolument conduite par un tel motif pour vous prendre en affectueuse pitié ? Le cœur ne se brisera-t-il pas de douleur en vous voyant, pauvre petite, si jeune, si intéressante, abandonnée, perdue au milieu de ces méchants égoïstes, devenir à la fin victime de la haine de votre tante et de la cupidité de M. de Lancry ?

— C’est trop, Madame ! — m’écriai-je dans un accès d’orgueil révolté ; — suis-je donc après tout si mal ou si peu douée, que M. de Lancry en recherchant ma main n’ait en vue que ma fortune ? Parce qu’il vous a trompée, odieusement trompée, je le veux, est-ce une raison pour qu’il n’apprécie pas un cœur qui se donne à lui avec ivresse ? Et qui vous dit, Madame, que vous l’ayez aimé comme il méritait d’être aimé ? Et qui vous dit que toutes les femmes qu’il a aussi indignement trompées l’aient aimé autant que moi ? Et qui vous dit, Madame, que ce n’est pas parce que son âme est généreuse et grande qu’il sait mesurer toute la distance qui existe entre une liaison coupable et un amour sacré aux yeux de Dieu et des hommes ? Et de quel droit lui reprochez-vous une lâcheté… vous qui avez commis une grande faute ? Et de quel droit venez-vous comparer votre amour au mien ?

— Ô mon Dieu, mon Dieu ! entendre cela, — dit madame de Richeville en cachant sa figure dans ses mains avec une expression de douleur et d’humilité qui m’eût frappée si je m’étais sentie moins indignée ; mais, hélas ! je ne pus modérer mon langage et je regrette aujourd’hui sa cruauté. Entraînée par le désir de venger Gontran des calomnies dont je le croyais l’objet, je continuai :

— Vous dites qu’il n’a plus de fortune ! qu’il l’a dissipée… Tant mieux, Madame, je suis doublement heureuse de pouvoir lui offrir la mienne. Il a, dites-vous, cherché des ressources dans le jeu !… Désormais riche, il n’aura pas à recourir à ce moyen… Vous croyez qu’il me trompe, Madame, rassurez-vous… rassurez-vous ; l’envie, la jalousie, prennent souvent leurs méchantes espérances pour de la prévision… Le véritable amour est plus heureux ; fort de son dévoûment, de sa générosité, il prévoit sûrement la récompense qu’il mérite et qu’il obtient.

Madame de Richeville redressa son beau visage, qu’à ma grande surprise je vis baigné de larmes et douloureusement contracté.

Je vous l’avoue, mon ami, malgré mon indignation, je ne pus m’empêcher d’être bien émue en voyant cette femme, ordinairement si fière et si hautaine, écouter mes reproches avec tant de résignation.

Elle prit ma main que je n’eus pas le courage de retirer, et elle me dit avec un accent de tristesse profonde :

— C’en est fait, Mathilde, il n’y a plus d’espoir… vous êtes victime d’un sophisme qui m’a perdue… qui a perdu bien des femmes… Moi aussi, lorsque j’ai aimé M. de Lancry, je me suis dit : Ne suis-je pas plus belle, plus séduisante que mes rivales ?… Elles n’ont pu fixer ce cœur inconstant, dompter ce cœur altier et dédaigneux qui se joue des sentiments les plus dévoués… moi j’y réussirai. Hélas ! Mathilde, je vous ai dit ma honte et mon outrage. Maintenant, ne croyez pas que je veuille un instant me comparer à vous, que je pense l’emporter sur le charme de votre personne, sur ce rare assemblage de qualités aimables qui vous distinguent. C’est ce charme, ce sont ces qualités que j’avais presque devinées, qui m’ont encore rendue plus jalouse de servir la protégée de M. de Mortagne… Sans mesurer la portée de vos paroles, pauvre enfant, tout-à-l’heure vous m’avez fait bien cruellement ressentir la différence qui existait entre l’amour que j’avais pu offrir à M. de Lancry et celui que vous lui donnez… Vous avez raison, Mathilde… Si M. de Lancry pouvait être touché de tout ce qu’il y a d’adorablement bon et de dévoué dans votre amour pour lui, vous pourriez espérer le bonheur que vous rêvez. Mais, croyez-moi, — ajouta la duchesse en baissant la voix et en arrêtant sur moi un regard baigné de larmes qui m’alla au cœur, — croyez-moi, quelque coupable que soit un amour… quelle que soit la femme qui aime et qui se dévoue sincèrement… jamais un homme d’un cœur élevé, d’un caractère généreux, ne répondra par l’insulte et par la cruauté à des preuves d’attachement profond… Une telle conduite annonce toujours un méchant naturel… Pourtant, Mathilde, peut-être avez-vous raison à votre insu et au mien… Peut-être êtes-vous destinée à changer complètement le caractère de M. de Lancry… Certes, si la beauté, la grâce, les perfections les plus aimables peuvent opérer ce prodige… vous y parviendrez… Mais, hélas ! croyez-moi, si j’avais eu la moindre espérance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir ébranler votre croyance, votre foi dans cet amour… Enfin… l’avenir décidera… Adieu, Mathilde… adieu… un jour peut-être vous me connaîtrez mieux… un jour peut-être, pauvre enfant, vous me direz avec amertume : — Que ne vous ai-je écoutée !… — Mais, grand Dieu ! j’aimerais mieux rester à vos yeux ce que je vous parais sans doute, une femme méchante et perfide, que de voir mes prévisions justifiées par vos malheurs. Adieu… encore adieu une dernière fois… Vous ne voulez pas attendre l’arrivée de M. de Mortagne ?

— Madame, — répondis-je, touchée des larmes de madame de Richeville, — je vous en supplie, cessons cet entretien. Quelques paroles que je regrette, oh ! que je regrette profondément, me sont échappées. Que du moins elles vous prouvent que la chaleur avec laquelle j’ai défendu M. de Lancry part d’un cœur qui lui appartient à jamais.

— Un dernier mot, et je vous quitte, — me dit madame de Richeville ; — ce que je vais vous dire n’altérera en rien votre résolution ; mais je ne dois pas vous cacher ce qui tenait aux projets de M. de Mortagne à votre égard. Avant son départ pour l’Italie, songeant à votre avenir, il m’avait, ainsi que je vous l’ai dit, parlé d’un mariage entre vous et le fils d’un de ses meilleurs amis, M. Abel de Rochegune, qui avait alors vingt ans et dont la fortune devait être considérable. Ce jeune homme paraissait à M. de Mortagne un parti digne de vous. Aujourd’hui M. de Rochegune, par la mort de son père, un des plus nobles caractères de ce temps, se trouve maître de grands biens. Il arrive d’un voyage, chacun s’accorde à vanter son esprit et ses qualités ; sans être belle, sa physionomie a infiniment de charme… Il vous a vue à l’Opéra, il était dans une loge le soir où vous êtes venue à ce théâtre pour la première fois, il a été frappé de votre beauté, et sans l’affectation avec laquelle mademoiselle de Maran a proclamé d’avance votre mariage avec M. de Lancry, M. de Rochegune eût demandé la grâce de vous être présenté. Si M. de Mortagne eût été ici, il vous eût amené son protégé. Encore une fois, je vous dis cela, Mathilde, pour vous prouver que votre résolution de ne pas attendre pour vous marier l’arrivée de votre seul ami pourra lui être d’autant plus pénible, qu’il avait des vues auxquelles votre bonheur lui semblait attaché.

M. de Mortagne, dont je n’oublierai jamais les bontés, Madame, serait ici, que je lui répondrais… que j’ai fait un choix honorable, qu’aucune considération ne m’empêchera de m’unir à M. de Lancry… — répondis-je avec cette inflexible opiniâtreté de volonté qui caractérise l’amour profond, aveugle, encore exalté par la contradiction.

— Adieu donc, Mathilde ! — dit madame de Richeville d’un ton pénétré, — donnez-moi l’assurance que vous croyez au moins au désintéressement de ma démarche, cela me consolera du chagrin de n’avoir pu gagner votre confiance… Dites, dites que vous ne conserverez pas de moi un mauvais souvenir.

J’allais lui répondre, lorsque Blondeau entra brusquement.

Madame de Richeville baissa son voile.

— Mademoiselle, — me dit Blondeau, — mademoiselle de Maran vous prie de descendre chez elle.

Madame de Richeville me fit une modeste révérence et sortit.

Maintenant je sais, à n’en pas douter, que madame de Richeville n’était pas guidée par une odieuse arrière-pensée en me parlant ainsi. Elle ressentait véritablement pour moi une affectueuse compassion. Sa reconnaissance envers M. de Mortagne, l’intérêt qu’inspirait ma position, avaient été les seuls mobiles de sa démarche.

Maintenant je sais que cette femme réunit en elle les plus étranges contrastes. Elle passe la moitié de sa vie à pleurer amèrement les fautes qu’elle a commises, et cela du fond de l’âme, et cela sans hypocrisie. Sa position, son caractère altier, lui rendent toute dissimulation aussi inutile qu’impossible.

Non, c’est une de ces créatures à part, puissantes pour le mal comme pour le bien : elle est sortie des mains de Dieu pure, noble et grande ; l’éducation, le monde, la vie qu’on lui a faite, bien plus encore que ses mauvais penchants, l’ont rendue coupable. Mais il y a en elle de si vaillantes qualités, son esprit est si juste, son jugement si supérieur, son cœur est resté si bon, son âme si généreuse, que, s’élevant parfois dans un milieu de ressouvenirs désolés et de repentir fervent, elle jette vers le ciel un regard suppliant et désespéré, et vers la terre un sourire d’amertume et de dédain.

Plus tard, je raconterai quelques traits admirables de cette femme qui eut des torts sans doute, mais qui fut toujours si dignement calomniée ; je vous dirai son épouvantable mariage qui seul peut-être l’a jetée dans l’abîme, dont elle sort parfois épurée par une expiation douloureuse.

Qu’on juge maintenant des remords qui m’accablent au souvenir de la dureté méprisante avec laquelle j’accueillis sa démarche dictée par le plus touchant intérêt : je n’ose dire encore par la plus funeste prévision…

À peine madame de Richeville fut-elle sortie que j’allai chez ma tante. La première personne que j’aperçus auprès d’elle fut Gontran.