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Mattea (Hetzel, illustré 1854)/Chapitre 01

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Mattea (Hetzel, illustré 1854)
MatteaJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 7 (p. 41-42).


MATTEA

I.

Le temps devenait de plus en plus menaçant, et l’eau, teinte d’une couleur de mauvais augure que les matelots connaissent bien, commençait à battre violemment les quais et à entre-choquer les gondoles amarrées aux degrés de marbre blanc de la Piazzetta. Le couchant, barbouillé de nuages, envoyait quelques lueurs d’un rouge vineux à la façade du palais ducal, dont les découpures légères et les niches aiguës se dessinaient en aiguilles blanches sur un ciel couleur de plomb. Les mâts des navires à l’ancre projetaient sur les dalles de la rive des ombres grêles et gigantesques, qu’effaçaient une à une le passage des nuées sur la face du soleil. Les pigeons de la république s’envolaient épouvantés, et se mettaient à l’abri sous le dais de marbre des vieilles statues, sur l’épaule des saints et sur les genoux des madones. Le vent s’éleva, fit claquer les banderoles du port, et vint s’attaquer aux boucles raides et régulières de la perruque de ser Zacomo Spada, comme si c’eût été la crinière métallique du lion de Saint-Marc ou les écailles de bronze du crocodile de Saint-Théodore.

Ser Zacomo Spada, le marchand de soieries, insensible à ce tapage inconvenant, se promenait le long de la colonnade avec un air de préoccupation majestueuse. De temps en temps il ouvrait sa large tabatière d’écaille blonde doublée d’or, et y plongeait ses doigts, qu’il flairait ensuite avec recueillement, bien que le malicieux sirocco eût depuis longtemps mêlé les tourbillons de son tabac d’Espagne à ceux de la poudre enlevée à son chef vénérable. Enfin, quelques larges gouttes de pluie se faisant sentir à travers ses bas de soie, et un coup de vent ayant fait voler son chapeau et rabattu sur son visage la partie postérieure de son manteau, il commença à s’apercevoir de l’approche d’une de ces bourrasques qui arrivent à l’improviste sur Venise au milieu des plus sereines journées d’été, et qui font en moins de cinq minutes un si terrible dégât de vitres, de cheminées, de chapeaux et de perruques.

Ser Zacomo Spada, s’étant débarrassé non sans peine des plis du camelot noir que le vent plaquait sur son visage, se mit à courir après son chapeau aussi vite que purent le lui permettre sa gravité sexagénaire et les nombreux embarras qu’il rencontrait sur son chemin : ici un brave bourgeois qui, ayant eu la malheureuse idée d’ouvrir son parapluie et s’apercevant bien vite que rien n’était moins à propos, faisait de furieux efforts pour le refermer et s’en allait avec lui à reculons vers le canal ; là une vertueuse matrone occupée à contenir l’insolence de l’orage engouffré dans ses jupes ; plus loin un groupe de bateliers empressés de délier leurs barques et d’aller les mettre à l’abri sous le pont le plus voisin ; ailleurs un marchand de gâteaux de maïs courant après sa vile marchandise ni plus ni moins que ser Zacomo après son excellent couvre-chef. Après bien des peines, le digne marchand de soieries parvint à l’angle de la colonnade du palais ducal, où le fugitif s’était réfugié ; mais au moment où il pliait un genou et allongeait un bras pour s’en emparer, le maudit chapeau repartit sur l’aile vagabonde du sirocco, et prit son vol le long de la rive des Esclavons, côtoyant le canal avec beaucoup de grâce et d’adresse.

Le marchand de soieries fit un gros soupir, croisa un instant les bras sur sa poitrine d’un air consterné, puis s’apprêta courageusement à poursuivre sa course, tenant d’une main sa perruque pour l’empêcher de suivre le mauvais exemple, de l’autre serrant les plis de son manteau, qui s’entortillait obstinément autour de ses jambes. Il parvint ainsi au pied du pont de la Paille, et il mettait de nouveau la main sur son tricorne, lorsque l’ingrat, faisant une nouvelle gambade, traversa le petit canal des Prisons sans le secours d’aucun pont ni d’aucun bateau, et s’abattit comme une mouette sur l’autre rive. « Au diable le chapeau ! s’écria ser Zacomo découragé ; avant que j’aie traversé un pont, il aura franchi tous les canaux de la ville. En profite qui voudra !… »

Une tempête de rires et de huées répondit en glapissant à l’exclamation de ser Zacomo. Il jeta autour de lui un regard courroucé, et se vit au milieu d’une troupe de polissons qui, sous leurs guenilles et avec leurs mines sales et effrontées, imitaient son attitude tragique et le froncement olympien de son sourcil. « Canaille ! s’écria le brave homme en riant à demi de leurs singeries et de sa propre mésaventure, prenez garde que je ne saisisse l’un de vous par les oreilles et que je ne le lance avec mon chapeau au milieu des lagunes ! »

En proférant cette menace, ser Zacomo voulut faire le moulinet avec sa canne ; mais comme il levait le bras avec une noble fureur, ses jambes perdirent l’équilibre ; il était près de la rive, et il abandonna le pavé pour aller tomber…