Mauprat/Chapitre 11

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Mauprat (1837)
A. Quantin, imprimeur-éditeur (p. 152-186).



XI


Lorsque, accablé de lassitude, je m’éveillai le lendemain, tous les incidents de la veille m’apparurent comme un songe. Il me sembla qu’Edmée, en me parlant de devenir ma femme, avait voulu reculer mes espérances indéfiniment par un leurre perfide ; et, quant à l’effet des paroles du sorcier, je ne me les rappelais pas sans une profonde humiliation. Quoi qu’il en soit, cet effet était produit. Les émotions de cette journée avaient laissé en moi une trace ineffaçable ; je n’étais déjà plus l’homme de la veille, et je ne devais jamais redevenir complètement celui de la Roche-Mauprat.

Il était tard, et j’avais réparé dans la matinée seulement les heures de mon insomnie. Je n’étais pas levé, et déjà j’entendais sur le pavé de la cour résonner le sabot du cheval de M. de La Marche. Tous les jours, il arrivait à cet heure ; tous les jours, il voyait Edmée aussitôt que moi, et, ce jour-là même, ce jour où elle avait voulu me persuader de compter sur sa main, il allait poser avant moi son fade baiser sur cette main qui m’appartenait. Cette pensée réveilla tous mes doutes. Comment Edmée souffrait-elle ses assiduités si elle avait réellement l’intention d’en épouser un autre que lui ? Peut-être n’osait-elle pas l’éloigner ; peut-être était-ce à moi de le faire. Je ne savais pas les usages du monde où j’entrais. L’instinct me conseillait de m’abandonner à mes impétueuses inspirations, et l’instinct parlait haut.

Je m’habillai à la hâte. J’entrai au salon pâle et en désordre ; Edmée était pâle aussi. La matinée était pluvieuse et fraîche. On avait fait du feu dans la vaste cheminée. Étendue dans sa bergère, elle chauffait ses petits pieds en sommeillant. C’était l’attitude nonchalante et transie qu’elle avait eue durant ses jours de maladie. M. de La Marche lisait la gazette à l’autre bout de la chambre. En voyant Edmée brisée plus que moi par les émotions de la veille, je sentis ma colère tomber, et, m’approchant d’elle, je m’assis sans bruit et la regardai avec attendrissement.

– C’est vous, Bernard ? me dit-elle sans faire un mouvement et sans ouvrir les yeux.

Elle avait les coudes appuyés sur les bras de son fauteuil et les mains gracieusement entrelacées sous son menton. Les femmes avaient à cette époque et presque en toute saison les bras demi-nus. J’aperçus à celui d’Edmée une petite bande de taffetas d’Angleterre qui me fit battre le cœur. C’était la légère blessure que je lui avais faite la veille contre le grillage de la croisée. Je soulevais doucement la dentelle qui retombait sur son coude, et, enhardi par son demi-sommeil, j’appuyai mes lèvres sur cette chère blessure. M. de La Marche pouvait me voir, et il me voyait en effet, et j’agissais à dessein. Je brûlais d’avoir une querelle avec lui. Edmée tressaillit et devint toute rouge ; mais, reprenant aussitôt un air d’enjouement plein d’indolence :

– En vérité, Bernard, me dit-elle, vous êtes galant ce matin comme un abbé de cour. N’auriez-vous pas fait quelque madrigal la nuit dernière ?

Je fus singulièrement mortifié de cette raillerie ; mais, payant d’assurance à mon tour :

– Oui, j’en ai fait un hier au soir à la fenêtre de la chapelle, répondis-je ; et, s’il est mauvais, cousine, c’est votre faute.

– Dites que c’est la faute de votre éducation, reprit-elle en s’animant.

Et elle n’était jamais plus belle que lorsque sa fierté et sa vivacité naturelles se réveillaient.

– M’est avis que j’ai beaucoup trop d’éducation, en effet, répondis-je, et que, si j’écoutais davantage mon bon sens naturel, vous ne me railleriez pas tant.

– Il me semble, en vérité, que vous faites assaut d’esprit et de métaphores avec Bernard, dit M. de La Marche en pliant son journal d’un air indifférent et en se rapprochant de nous.

– Je l’en tiens quitte, répondis-je, blessé de cette impertinence ; qu’elle garde son esprit pour vos pareils.

Je me levai pour l’affronter, mais il ne parut pas s’en apercevoir ; et, s’adossant à la cheminée avec une incroyable aisance, il dit en se penchant vers Edmée, d’une voix douce et presque affectueuse :

– Qu’a-t-il donc ? comme s’il se fût informé de la santé de son petit chien.

– Que sait-on ? répondit Edmée du même ton.

Puis elle se leva en ajoutant :

– J’ai trop mal à la tête pour rester là. Donnez-moi le bras pour remonter dans ma chambre.

Elle sortit appuyée sur lui ; je restai stupéfait.

J’attendis, résolu à l’insulter dès qu’il serait revenu au salon ; mais l’abbé entra et, peu après, mon oncle Hubert. Ils se mirent à causer de sujets qui m’étaient tout à fait étrangers (et il en était ainsi de presque tous les sujets de conversation). Je ne savais que faire pour me venger ; mais je n’osais me trahir en présence de mon oncle. Je sentais ce que je devais au respect et aux droits de l’hospitalité. Jamais je ne m’étais fait une telle violence à la Roche-Mauprat. L’outrage et la colère se manifestaient spontanément ; je faillis mourir dans l’attente de ma vengeance. Plusieurs fois le chevalier, remarquant l’altération de mes traits, me demanda avec bonté si j’étais malade. M. de La Marche ne parut s’apercevoir ni se douter de rien. L’abbé seul m’examinait avec attention. Je surprenais ses yeux bleus, où la pénétration naturelle se voilait toujours sous une habitude de timidité, attachés sur moi avec inquiétude. L’abbé ne m’aimait pas. Il m’était facile de voir que ses manières douces et enjouées devenaient froides comme malgré lui dès qu’il s’adressait à moi ; je remarquais même qu’en tout temps son visage s’attristait à mon approche.

Me sentant près de m’évanouir, tant la contrainte que je subissais était hors de mes habitudes et au-dessus de mes forces, j’allai me jeter sur l’herbe du parc. C’était là mon refuge dans toutes mes agitations. Ces grands chênes, cette mousse centenaire qui pendait à toutes les branches, ces fleurs de bois pâles et odorantes, emblèmes des douleurs cachées, c’étaient là des amis de mon enfance, les seuls que j’eusse retrouvés sans altération dans la vie sociale comme dans la vie sauvage. Je cachai mon visage dans mes mains ; je ne me rappelle pas avoir souffert davantage dans aucune des calamités de ma vie. Pourtant j’en éprouvai de bien réelles par la suite, et, à tout prendre, j’eusse dû m’estimer heureux, au sortir du rude et périlleux métier de coupe-jarret, de trouver tant de biens inespérés, affection, sollicitude, richesse, liberté, enseignement, bons conseils et bons exemples. Mais il est certain que, pour passer d’un état de l’âme à un état opposé, même du mal au bien, même de la douleur à la jouissance et de la fatigue au repos, il faut que l’homme souffre, et que, dans cet enfantement d’une nouvelle destinée, tous les ressorts de son être se tendent jusqu’à se briser. Ainsi, à l’approche de l’été, le ciel se couvre de sombres nuées, et la terre, frémissante, semble prête à s’anéantir sous les coups de la tempête.

Je n’étais occupé en ce moment qu’à chercher un moyen d’assouvir ma haine contre M. de La Marche, sans trahir et sans laisser même soupçonner le lien mystérieux dont je me prévalais auprès d’Edmée. Quoique rien ne fût moins en vigueur à la Roche-Mauprat que la sainteté du serment, les seules lectures que j’eusse faites étant, comme je vous l’ai dit, quelques ballades de chevalerie, je m’étais pris d’un romanesque amour pour la fidélité des promesses, et c’était à peu près la seule vertu que j’eusse acquise. Le secret dû à Edmée me retenait donc invinciblement.

– Mais ne trouverai-je pas, me disais-je, quelque prétexte plausible pour me jeter sur mon ennemi et pour l’étrangler ?

À dire vrai, cela n’était pas facile avec un homme qui semblait avoir un parti pris de politesse et de prévenances à mon égard.

Dans ces perplexités, j’oubliai l’heure du dîner, et, quand je vis le soleil descendre derrière les tours du château, je me dis trop tard que mon absence avait dû être remarquée, et que je ne pourrais rentrer sans subir ou les brusques questions d’Edmée, ou ce clair et froid regard de l’abbé qui me semblait toujours éviter le mien, et que je surprenais tout à coup plongeant au plus profond de ma conscience.

Je résolus de ne rentrer qu’à la nuit et je m’étendis sur l’herbe, essayant de dormir pour reposer ma tête brisée. Je m’endormis en effet. Quand je m’éveillai, la lune montait dans le ciel, encore rouge des feux du soir. Le bruit qui m’avait fait tressaillir était bien léger : mais il est des sons qui frappent le cœur avant de frapper l’oreille, et les plus subtiles émanations de l’amour pénètrent quelquefois la plus rude organisation. La voix d’Edmée venait de prononcer mon nom à peu de distance, derrière le feuillage. D’abord je crus avoir rêvé ; je restai immobile, je retins mon haleine et j’écoutai. C’était elle qui se rendait chez le solitaire avec l’abbé. Ils s’étaient arrêtés dans le sentier couvert, à cinq ou six pas de moi, et ils causaient à demi-voix, mais de cette manière distincte qui, dans les confidences, donne à l’attention tant de solennité.

– Je crains, disait Edmée, qu’il ne fasse une esclandre à M. de La Marche ; quelque chose de plus sérieux encore, que sait-on ? Vous ne connaissez pas Bernard.

– Il faut à tout prix l’éloigner d’ici, répondit l’abbé. Vous ne pouvez vivre de la sorte, continuellement exposée à la brutalité d’un brigand.

– Il est certain que ce n’est pas vivre. Depuis qu’il a mis le pied ici, je n’ai pas eu un instant de liberté. Prisonnière dans ma chambre, ou forcée de recourir à la protection de mes amis, je n’ose faire un pas. C’est tout au plus si je puis descendre l’escalier, et je ne traverse pas la galerie sans envoyer Leblanc en éclaireur. La pauvre fille, qui m’a vue si brave, me croit folle. Cette contrainte est odieuse. Je ne dors plus que sous les verrous. Et voyez, l’abbé, je ne marche pas sans un poignard, ni plus ni moins qu’une héroïne de ballade espagnole.

– Et, si ce malheureux vous rencontre et vous effraye, vous vous en frapperez le sein, n’est-ce pas ? De pareilles chances ne peuvent s’accepter. Edmée, il faut trouver le moyen de changer une position qui n’est pas tenable. Je conçois que vous ne vouliez pas lui ôter l’amitié de votre père, en confessant à celui-ci la monstrueuse transaction que vous avez été forcée de faire avec ce bandit à la Roche-Mauprat. Mais, quoi qu’il arrive… Ah ! ma pauvre Edmée, je ne suis pas un homme de sang, mais je me prends vingt fois le jour à déplorer que mon caractère de prêtre m’empêche de provoquer cet homme et de vous en débarrasser à jamais.

Ce charitable regret, exprimé si naïvement à mon oreille, me donna une violente démangeaison de me montrer brusquement, ne fût-ce que pour mettre à l’épreuve l’humeur guerrière de l’abbé ; mais j’étais enchaîné par le désir de surprendre enfin les véritables sentiments et les véritables desseins d’Edmée à mon égard.

– Soyez donc tranquille, dit-elle d’un air dégagé ; s’il lasse ma patience, je n’hésiterai nullement à lui planter cette lame dans la joue. Je suis bien sûre qu’une petite saignée calmera son ardeur.

Alors ils se rapprochèrent de quelques pas.

– Écoutez-moi, Edmée, dit l’abbé en s’arrêtant de nouveau ; nous ne pouvons parler de cela devant Patience ; ne rompons pas cet entretien sans conclure quelque chose. Vous arrivez avec Bernard à la crise imminente. Il me semble, mon enfant, que vous ne faites pas tout ce que vous devriez faire pour prévenir les malheurs qui peuvent nous frapper ; car tout ce qui vous sera funeste nous le sera à tous et nous frappera au fond du cœur.

– Je vous écoute, mon excellent ami, répondit Edmée, grondez-moi, conseillez-moi.

En même temps, elle s’adossa contre l’arbre au pied duquel j’étais couché parmi les broussailles et les hautes herbes. Je pense qu’elle eût pu me voir, car je la voyais distinctement ; mais elle était loin de soupçonner que je contemplais sa figure céleste, sur laquelle la brise faisait passer alternativement l’ombre des feuilles agitées et les pâles diamants que la lune sème dans les bois.

– Je dis, Edmée, reprit l’abbé en croisant ses bras sur sa poitrine et en se frappant le front par instants, que vous ne jugez pas nettement votre situation. Tantôt elle vous afflige au point que vous perdez toute espérance et que vous voulez vous laisser mourir (oui, ma chère enfant, au point que votre santé en est visiblement altérée), et tantôt, je dois vous le dire, au risque de vous fâcher un peu, vous envisagez vos périls avec une légèreté et un enjouement qui m’étonnent.

– Ce dernière reproche est délicat, mon ami, répondit-elle ; mais laissez-moi me justifier. Votre étonnement vient de ce que vous ne connaissez pas bien la race Mauprat. C’est une race indomptable, incorrigible, et dont il ne peut sortir que des casse-têtes ou des coupe-jarrets. À ceux que l’éducation a le mieux rabotés, il reste encore bien des nœuds : une fierté souveraine, une volonté de fer, un profond mépris pour la vie. Vous voyez que, malgré sa bonté adorable, mon père est si vif parfois qu’il casse sa tabatière en la posant sur la table, lorsque vos arguments l’emportent sur les siens en politique, ou lorsque vous gagnez aux échecs. Pour moi, je sens que mes veines sont aussi larges que si j’étais née dans les nobles rangs du peuple, et je ne crois pas que jamais aucun Mauprat ait brillé à la cour par la grâce de ses manières. Comment donc voudriez-vous que je fisse grand cas de la vie, étant née brave ? Il est pourtant des instants de faiblesse où je me décourage de reste et m’apitoie sur mon sort comme une vraie femme que je suis. Mais que l’on me fâche, que l’on me menace, et le sang de la race forte se ranime ; et alors, ne pouvant briser mon ennemi, je me croise les bras et me mets à rire de pitié de ce qu’il espère me faire peur. Tenez, l’abbé, que ceci ne vous paraisse pas une exagération ; car, demain, ce soir peut-être, ce que je dis peut se réaliser : depuis que ce couteau de nacre, qui n’a pas l’air bien matamore, mais qui est bon, voyez, a été affilé par don Marcasse (qui s’y entend), je ne l’ai quitté ni jour ni nuit, et mon parti a été pris. Je n’ai pas le poignet bien ferme, mais je saurais me donner un coup de couteau aussi bien que je sais donner un coup de cravache à mon cheval. Eh bien ! cela posé, mon honneur est en sûreté ; ma vie seule tient à un fil, à un verre de vin de plus ou de moins qu’aura bu un de ces soirs M. Bernard, à une rencontre, à un regard qu’il aura cru surprendre entre de La Marche et moi ; à rien peut-être ! Qu’y faire ? Quand je me désolerais, effacerais-je le passé ? Nous ne pouvons arracher une seule page de notre vie, mais nous pouvons jeter le livre au feu. Quand je pleurerais du soir au matin, empêcherais-je que la destinée, dans un jour de méchante humeur, ne m’ait conduite à la chasse, qu’elle ne m’ait égarée dans les bois et fais rencontrer un Mauprat, qui ma conduite dans son antre, où je n’ai échappé à l’opprobre et peut-être à la mort qu’en liant à jamais ma vie à celle d’un enfant sauvage qui n’avait aucun de mes principes, aucune de mes idées, aucune de mes sympathies, et qui peut-être (et qui sans doute, devrais-je dire) ne les aura jamais ? Tout cela, c’est un malheur. J’étais dans tout l’éclat d’une heureuse destinée, j’étais l’orgueil et la joie de mon vieux père ; j’allais épouser un homme que j’estime et qui me plaisait ; aucune douleur, aucune appréhension n’avait approché de moi ; je ne connaissais ni les jours sans sécurité, ni les nuits sans sommeil. Eh bien ! Dieu n’a pas voulu qu’une si belle vie s’accomplît ; que sa volonté soit faite ! Il est des jours où la perte de toutes mes espérances me semble tellement inévitable, que je me considère comme morte et mon fiancé comme veuf. Sans mon pauvre père, j’en rirais vraiment ; car la contrariété et la peur sont si peu faites pour moi que je suis déjà lasse de la vie, pour le peu de temps que je les ai connues.

– Ce courage est héroïque, mais il est affreux ! s’écria l’abbé d’une voix altérée. C’est presque la détermination au suicide, Edmée.

– Oh ! je disputerai ma vie, répondit-elle avec chaleur ; mais je ne marchanderai pas avec elle un instant si mon honneur ne sort pas sain et sauf de tous ces risques. Quant à cela, je ne suis pas assez pieuse pour accepter jamais une vie souillée, par esprit de mortification pour des fautes dont je n’eus jamais la pensée. Si Dieu est sévère à ce point avec moi que j’aie à choisir entre la mort et la honte…

– Il ne peut jamais y avoir de honte pour vous, Edmée ; une âme aussi chaste, une intention aussi pure…

– Oh ! n’importe, cher abbé ! je ne suis peut-être pas aussi vertueuse que vous pensez ; je ne suis peut-être pas très orthodoxe en religion, ni vous non plus, l’abbé !… Je me soucie peu du monde, je ne l’aime pas ; je ne crains ni ne méprise l’opinion, je n’aurai jamais affaire à elle. Je ne sais pas trop quel principe de vertu serait assez puissant pour m’empêcher de succomber, si le mauvais esprit m’entreprenait. J’ai lu La Nouvelle Héloïse, et j’ai beaucoup pleuré. Mais, par la raison que je suis une Mauprat et que j’ai un inflexible orgueil, je ne souffrirai jamais la tyrannie de l’homme, pas plus la violence d’un amant que le soufflet d’un mari ; il n’appartient qu’à une âme vassale et à un lâche caractère de céder à la force ce qu’elle refuse à la prière. Sainte Solange, la belle pastoure, se laissa trancher la tête plutôt que de subir le droit du seigneur. Et vous savez que, de mère en fille, les Mauprat sont vouées au baptême sous les auspices de la patronne du Berry.

– Oui, je sais que vous êtes fière et forte, dit l’abbé ; et, parce que je vous estime plus qu’aucune femme au monde, je veux que vous viviez, que vous soyez libre, que vous fassiez un mariage digne de vous, afin de remplir, dans la famille humaine, le rôle que savent encore ennoblir les belles âmes. Vous êtes nécessaire à votre père, d’ailleurs ; votre mort le précipiterait dans la tombe, tout vert et tout robuste qu’est encore le Mauprat. Chassez donc ces pensées lugubres et ces résolutions extrêmes. Il est impossible que cette aventure de la Roche-Mauprat soit autre chose qu’un rêve sinistre. Nous avons tous eu le cauchemar dans cette nuit d’épouvante, mais il est temps de nous éveiller ; nous ne pouvons rester accablés de stupeur comme des enfants ; vous n’avez qu’un parti à prendre, celui que je vous ai dit.

– Eh bien ! l’abbé, c’est celui que je regarde comme le plus impossible de tous. J’ai juré par tout ce qu’il y a de plus sacré dans l’univers et dans le cœur humain.

– Un serment arraché par la menace et la violence n’engage personne, les lois humaines l’ont décrété ; les lois divines, dans des circonstances de ce genre principalement, en délient sans nul doute la conscience humaine. Si vous étiez orthodoxe, j’irais à Rome, et j’irais à pied, pour vous faire relever d’un vœu si téméraire ; mais vous n’êtes pas soumise au pape, Edmée…, ni moi non plus.

– Ainsi, vous voudriez que je fusse parjure ?

– Votre âme ne le serait pas.

– Mon âme le serait ! j’ai juré, sachant bien ce que je faisais, et pouvant me tuer sur l’heure ; car j’avais dans la main un couteau trois fois grand comme celui-ci. J’ai voulu vivre, j’ai voulu surtout revoir mon père et l’embrasser. Pour faire cesser l’angoisse où ma disparition le laissait, j’eusse engagé plus que ma vie, j’eusse engagé mon âme immortelle. Et depuis, je vous l’ai dit encore hier au soir, j’ai renouvelé mon engagement, et bien librement encore ; car il y avait un mur entre mon aimable fiancé et moi.

– Comment avez vous pu faire une telle imprudence, Edmée ? Voilà encore où je ne vous comprends plus.

– Oh ! pour cela, je le crois bien, car je ne me comprends pas moi-même, dit Edmée avec une expression singulière.

– Ma chère enfant, il faut que vous me parliez à cœur ouvert. Je suis le seul ici qui puisse vous porter conseil, puisque je suis le seul à qui vous puissiez tout dire sous le sceau d’une amitié aussi sacrée que le secret de la confession catholique peut l’être. Répondez-moi donc. Vous ne regardez pas comme possible un mariage entre vous et Bernard Mauprat ?

– Comment ce qui est inévitable serait-il impossible ? dit Edmée. Il n’est rien de plus possible que de se jeter dans la rivière ; rien de plus possible que de se vouer au malheur et au désespoir ; rien de plus possible, par conséquent, que d’épouser Bernard Mauprat.

– Ce ne sera toujours pas moi qui prêterai mon ministère à cette union absurde et déplorable, s’écria l’abbé. Vous, la femme et l’esclave de ce coupe-jarret ! Edmée, vous disiez tout à l’heure que vous ne supporteriez pas plus la violence de l’amant que le soufflet du mari.

– Vous pensez qu’il me battrait ?

– S’il ne vous tuait pas !

– Oh ! non, répondit-elle d’un air mutin en faisant sauter son couteau dans sa main, je le tuerais auparavant. À Mauprat, Mauprat et demie !

– Vous riez, Edmée, ô mon Dieu ! vous riez à la pensée d’un tel hymen ! Mais, quand même cet homme aurait de l’affection et des égards pour vous, songez-vous à l’impossibilité de vous entendre, à la grossièreté de ses idées, à la bassesse de son langage ? Le cœur se lève de dégoût à l’idée d’une telle association ; et dans quelle langue lui parleriez-vous, grand Dieu ?

Je faillis encore une fois me lever et tomber sur mon panégyriste ; mais je vainquis ma colère, Edmée parlait. Je redevins tout oreilles.

– Je sais fort bien qu’au bout de trois jours je n’aurai certainement rien de mieux à faire que de me couper la gorge ; mais, puisque, d’une manière ou de l’autre, il faut que cela arrive, pourquoi n’irai-je pas devant moi jusqu’à l’heure inévitable ? Je vous avoue que j’ai un peu de regret à la vie. Tous ceux qui ont été à la Roche-Mauprat n’en sont pas revenus. Moi, j’ai été, non y subir la mort, mais me fiancer avec elle. Eh bien ! j’irai jusqu’au jour de mes noces, et, si Bernard m’est trop odieux, je me tuerai après le bal.

– Edmée, vous avez la tête pleine de romans à présent, dit l’abbé fort impatienté. Votre père, Dieu merci, ne consentira pas à ce mariage ; il a donné sa parole à M. de La Marche, et vous aussi, vous l’aviez donnée. C’est cette promesse-là qui seule est valide.

– Mon père souscrirait avec joie à un accord qui perpétuerait directement son nom et sa lignée. Quant à M. de La Marche, il me relèvera de ma parole sans que je prenne la peine de le lui demander ; dès qu’il saura que j’ai passé deux heures à la Roche-Mauprat, il ne sera pas besoin d’autre explication.

– Il faudrait qu’il fût bien indigne de l’estime que je lui porte s’il croyait votre nom souillé par une aventure malheureuse dont vous êtes sortie pure.

– Grâce à Bernard ! dit Edmée, car enfin je lui dois de la reconnaissance, et, malgré ses réserves et conditions, son action est grande et inconcevable de la part d’un coupe-jarret.

– Dieu me préserve de nier les bonnes qualités que l’éducation eût pu développer dans ce jeune homme, et c’est à cause de ce bon côté qu’il est possible de lui faire entendre raison.

– Pour s’instruire ? Jamais il n’y consentira ; et, quand il s’y prêterait, il ne le pourrait pas plus que Patience. Quand le corps est fait à la vie animale, l’esprit ne peut plus se plier aux règles de l’intelligence.

– Je le crois ; aussi je ne parle pas de cela. Je parle d’avoir une explication avec lui et de lui faire comprendre que son honneur l’engage à vous rendre votre promesse et à prendre son parti sur votre mariage avec M. de La Marche ; ou ce n’est qu’une brute indigne de toute estime et de tout ménagement, ou il sentira son crime et sa folie et s’exécutera honnêtement et sagement. Déliez-moi du secret que vous m’avez imposé, autorisez-moi à m’ouvrir à lui, et je vous réponds du succès.

– Je vous réponds du contraire, moi, dit Edmée, et, d’ailleurs, je n’y saurais consentir. Quel que soit Bernard, je tiens à sortir avec honneur de mon duel avec lui, et il aurait sujet, si j’agissais comme vous voulez, de croire que je l’ai indignement joué jusqu’ici.

– Eh bien ! il est un dernier moyen : c’est de vous confier à l’honneur et à la sagesse de M. de La Marche. Qu’il juge librement votre situation, et qu’il en décide. Vous avez bien le droit de lui confier votre secret, et vous êtes bien sûre de son bonheur. S’il à la lâcheté de vous abandonner dans une pareille situation, il vous reste pour dernière ressource de vous mettre à l’abri des violences de Bernard derrière les grilles d’un couvent. Vous y resterez quelques années ; vous ferez mine de prendre le voile. Le jeune homme vous oubliera ; on vous rendra votre liberté.

– C’est, en effet, le seul parti raisonnable, et j’y ai déjà songé ; mais il n’est pas encore temps d’y recourir.

– Sans doute. Il faut tenter l’aveu à M. de La Marche. S’il est homme de cœur, comme je n’en doute pas, il vous prendra sous sa protection, et il se chargera d’éloigner Bernard, soit par la persuasion, soit par l’autorité.

– Quelle autorité, l’abbé, s’il vous plaît ?

– L’autorité qu’un gentilhomme peut avoir sur son égal dans nos mœurs, l’honneur et l’épée.

– Ah ! l’abbé, vous aussi, vous êtes un homme de sang ! Eh bien ! voilà ce que j’ai voulu éviter jusqu’ici ; ce que j’éviterai, dût-il m’en coûter la vie et l’honneur ! Je ne veux pas de conflit entre ces deux hommes.

– Je le conçois ; l’un des deux vous est cher à juste titre. Mais, évidemment, dans ce conflit, le danger ne serait pas pour M. de La Marche.

– Il serait donc pour Bernard ! s’écria Edmée avec force ! Eh bien, j’aurais horreur de M. de La Marche s’il provoquait en duel ce pauvre enfant, qui ne sait manier qu’un bâton ou une fronde. Comment de telles idées peuvent-elles vous venir à vous, l’abbé ? Il faut que vous haïssiez bien ce malheureux Bernard ! Et moi qui le ferais égorger par mon mari pour le remercier de m’avoir sauvée au péril de sa vie ! Non, non, je ne souffrirai ni qu’on le provoque, ni qu’on l’humilie, ni qu’on l’afflige. C’est mon cousin, c’est un Mauprat, c’est presque un frère. Je ne souffrirai pas qu’on le chasse de cette maison ; j’en sortirai plutôt moi-même.

– Voilà de très généreux sentiments, Edmée, répondit l’abbé. Mais avec quelle chaleur vous les exprimez ! J’en demeure confondu, et, si je ne craignais de vous offenser, je vous avouerais que cette sollicitude pour le jeune Mauprat me suggère une étrange pensée.

– Eh bien ! dites-la donc, reprit Edmée avec une certaine brusquerie.

– Je la dirai si vous l’exigez ; c’est que vous semblez porter à ce jeune homme un plus vif intérêt qu’à M. de La Marche, et j’aurais aimé à rester dans la persuasion contraire.

– Lequel a le plus besoin de cet intérêt, mauvais chrétien ? dit Edmée en souriant ; n’est-ce pas le pécheur endurci dont les yeux n’ont pas vu la lumière ?

– Mais enfin, Edmée, vous aimez M. de La Marche ? Ne plaisantez pas, au nom du ciel !

– Si par aimer, répondit-elle d’un ton sérieux, vous entendez avoir confiance et amitié, j’aime M. de La Marche ; ou bien, si vous entendez avoir compassion et sollicitude, j’aime Bernard. Reste à savoir laquelle des deux affections est la plus vive. Cela vous regarde, l’abbé ; moi, je m’en inquiète un peu ; car je sens que je n’aime qu’une personne avec passion, c’est mon père, et qu’une chose avec enthousiasme, c’est mon devoir. Je regretterai peut-être les soins et le dévouement du lieutenant général ; je souffrirai du chagrin que je serai forcée de lui faire bientôt, en lui annonçant que je ne puis être sa femme ; mais cette nécessité ne me jettera dans aucune nuance de désespoir, parce que je sais que M. de La Marche se consolera aisément… Je ne plaisante pas, l’abbé ; M. de La Marche est un homme léger et un peu froid.

– Si vous ne l’aimez pas plus que cela, tant mieux ! c’est une souffrance de moins parmi tant de souffrances ; et pourtant je perds, en apprenant cette indifférence, le dernier espoir que j’eusse conservé de vous voir échapper à Bernard Mauprat.

– Allons, ami, ne vous désolez point : ou Bernard sera sensible à l’amitié et à la loyauté, et il s’amendera, ou je lui échapperai.

Mais par quelle issue ?

– Par la porte du couvent ou par celle du cimetière.

En parlant ainsi d’un air calme, Edmée secoua sa longue chevelure noire, qui s’était déroulée sur ses épaules, et dont une partie couvrait son visage pâle.

– Allons, dit-elle, Dieu viendra à notre aide ; c’est folie et impiété que de douter de lui dans le danger. Sommes-nous donc des athées pour nous décourager ainsi ? Allons voir Patience, il nous dira quelque sentence qui nous rassurera ; il est le vieil oracle qui résout toutes choses sans en savoir aucune.

Ils s’éloignèrent et je demeurai consterné.

Oh ! combien cette nuit fut différente de la précédente ! Quel nouveau pas je venais de faire dans la vie, non plus sur le sentier fleuri, mais sur le roc aride ! Maintenant, je connaissais tout l’odieux réel de mon rôle, et je venais de lire jusqu’au fond du cœur d’Edmée la crainte et le dégoût que je lui inspirais. Rien ne pouvait calmer ma douleur, car rien ne pouvait plus exciter ma colère. Elle n’aimait point M. de La Marche, elle ne se jouait ni de lui ni de moi ; elle n’aimait aucun de nous ; et comment avais-je pu croire que cette pitié généreuse envers moi, ce dévouement sublime à la foi jurée, fussent de l’amour ? Comment, aux heures où cette présomptueuse chimère m’abandonnait, pouvais-je croire qu’elle eût besoin, pour résister à ma passion, d’avoir de l’amour pour un autre ? Enfin, je n’avais donc plus de ressource contre mes propres fureurs ! Je ne pouvais en obtenir autre chose que la fuite ou la mort d’Edmée ! Sa mort ! À cette idée, mon sang se glaçait dans mes veines, mon cœur se serrait, et je sentais tous les aiguillons du repentir le traverser. Cette douloureuse soirée fut pour moi le plus énergique appel de la Providence. Je compris enfin ces lois de la pudeur et de la liberté sainte que mon ignorance avait outragées et blasphémées jusque-là. Elles m’étonnaient plus que jamais, mais je les voyais ; elles étaient prouvées par leur évidence. L’âme forte et sincère d’Edmée était devant moi comme la pierre du Sinaï, où le doigt de Dieu venait de tracer la vérité immuable. Sa vertu n’était pas feinte, son couteau était aiguisé et toujours prêt à laver la souillure de mon amour ! Je fus si effrayé du danger que j’avais couru de la voir expirer dans mes bras, si consterné de l’outrage que je lui avais fait en espérant vaincre sa résistance, que je cherchai tous les moyens extrêmes de réparer mes torts et de lui rendre le repos.

Le seul qui parût au-dessus de mes forces fut de m’éloigner ; car, en même temps que le sentiment de l’estime et du respect se révélait à moi, mon amour, changeant pour ainsi dire de nature, grandissait dans mon âme et s’emparait de mon être tout entier. Edmée m’apparaissait sous un nouvel aspect. Ce n’était plus cette belle fille dont la présence jetait le désordre dans mes sens ; c’était un jeune homme de mon âge, beau comme un séraphin, fier, courageux, inflexible sur le point d’honneur, généreux, capable de cette amitié sublime qui faisait les frères d’armes, mais n’ayant d’amour passionné que pour la Divinité, comme ces paladins qui, à travers mille épreuves, marchaient à la terre sainte sous une armure d’or.

Je sentis dès ce moment mon amour descendre des orages du cerveau dans les saines régions du cœur, et le dévouement ne me parut plus une énigme. Je résolus de faire dès le lendemain acte de soumission et de tendresse. Je rentrai fort tard, accablé de lassitude, mourant de faim, brisé d’émotions. J’entrai dans l’office, je pris un morceau de pain, et je le mangeai trempé de mes larmes. J’étais appuyé contre le poêle éteint, à la lueur mourante d’une lampe épuisée ; Edmée entra sans me voir, prit quelques cerises dans le bahut, et s’approcha lentement du poêle ; elle était pâle et absorbée. En me voyant, elle jeta un cri et laissa tomber ses cerises.

– Edmée, lui dis-je, je vous supplie de n’avoir plus jamais peur de moi ; c’est tout ce que je puis vous dire, car je ne sais pas m’expliquer ; et pourtant j’avais résolu de vous dire bien des choses.

– Vous me direz cela une autre fois, mon bon cousin, me répondit-elle en essayant de me sourire.

Mais elle ne pouvait dissimuler la peur qu’elle éprouvait en se trouvant seule avec moi.

Je n’essayai pas de la retenir ; je ressentais vivement la douleur et l’humiliation de sa méfiance, et je n’avais pas le droit de m’en plaindre ; cependant jamais homme n’avait eu autant besoin d’être encouragé.

Au moment où elle quittait l’appartement, mon cœur se brisa, et je fondis en larmes, comme la veille à la fenêtre de la chapelle. Edmée s’arrêta sur le seuil, hésita un instant ; puis, entraînée par la bonté de son cœur et surmontant ses craintes, elle revint vers moi, et, s’arrêtant à quelques pas de ma chaise :

– Bernard, vous êtes malheureux, me dit-elle ; est-ce donc ma faute ?

Je ne pus répondre, j’étais honteux de mes larmes mais plus je faisais d’efforts pour les retenir, plus ma poitrine se gonflait de sanglots. Chez les êtres aussi physiquement forts que je l’étais, les pleurs sont des convulsions ; les miens ressemblaient à une agonie.

– Voyons ! dis donc ce que tu as ! s’écria Edmée avec la brusquerie de l’amitié fraternelle.

Et elle osa poser sa main sur mon épaule. Elle me regardait d’un air d’impatience, et une grosse larme coulait sur sa joue. Je me jetai à genoux et j’essayai de lui parler, mais cela me fut encore impossible je ne pus articuler que le mot demain à plusieurs reprises.

– Demain ? quoi donc, demain ? dit Edmée est-ce que tu ne te plais pas ici ? est-ce que tu veux t’en aller ?

– Je m’en irai si vous voulez, répondis-je ; dites, voulez-vous ne me revoir jamais ?

– Je ne veux point de cela, reprit-elle ; vous resterez ici, n’est-ce pas ?

– Commandez, répondis-je.

Elle me regarda avec beaucoup de surprise ; je restais à genoux ; elle s’appuya sur le dos de ma chaise.

– Moi, je suis sûre que tu es très bon, dit-elle, comme si elle eût répondu à une objection intérieure ; un Mauprat ne peut rien être à demi, et, du moment que tu as un bon quart d’heure, il est certain que tu dois avoir une noble vie.

– Je l’aurai, répondis-je.

– Vrai ? dit-elle avec une joie naïve et bonne.

– Sur mon honneur, Edmée, et sur le tien ! Oses-tu me donner une poignée de main ?

– Certainement, dit-elle.

Elle me tendit la main ; mais elle tremblait.

– Vous avez donc pris de bonnes résolutions ? me dit-elle.

– J’en ai pris de telles que vous n’aurez jamais un reproche à me faire, répondis-je. Et maintenant, retirez-vous dans votre chambre, Edmée, et ne tirez plus les verrous ; vous n’avez plus rien à craindre de moi je ne voudrai jamais que ce que vous voudrez.

Elle attacha encore sur moi ses regards avec surprise, et, pressant ma main, elle s’éloigna, se retourna plusieurs fois pour me regarder encore, comme si elle n’eût pu croire à une si rapide conversion puis enfin, s’étant arrêtée sur la porte, elle me dit d’une voix affectueuse :

– Il faut aller vous reposer aussi ; vous êtes fatigué, vous êtes triste et très changé depuis deux jours. Si vous ne voulez pas m’affliger, vous vous soignerez, Bernard.

Elle me fit un signe de tête amical et doux. Il y avait dans ses grands yeux, creusés déjà par la souffrance, une expression indéfinissable, où la méfiance et l’espoir, l’affection et la curiosité, se peignaient alternativement et parfois tous ensemble.

– Je me soignerai, je dormirai, je ne serai pas triste, répondis-je.

– Et vous travaillerez ?

– Et je travaillerai… Mais vous, Edmée, vous me pardonnerez tous les chagrins que je vous ai causés, et vous m’aimerez un peu.

– Et je vous aimerai beaucoup, répondit-elle, si vous êtes toujours comme ce soir.

Le lendemain, dès le point du jour, j’entrai dans la chambre de l’abbé ; il était déjà levé et lisait.

– Monsieur Aubert, lui dis-je, vous m’avez proposé plusieurs fois de me donner des leçons ; je viens vous prier de mettre à exécution votre offre obligeante.

J’avais passé une partie de la nuit à préparer cette phrase de début et le maintien que je voulais garder vis-à-vis de l’abbé. Sans le haïr au fond, car je sentais bien qu’il était bon et n’en voulait qu’à mes défauts, je me sentais beaucoup d’amertume contre lui. Je reconnaissais bien intérieurement que je méritais tout le mal qu’il avait dit de moi à Edmée mais il me semblait qu’il eût pu insister un peu plus sur ce bon côté dont il n’avait dit qu’un mot en passant, et qui n’avait pu échapper à un homme aussi sagace que lui. J’étais donc décidé à rester très froid et très fier à son égard. Pour cela, je pensais avec assez de logique que je devais montrer beaucoup de docilité tant que durerait la leçon, et qu’aussitôt après je devais le quitter avec un remerciement très bref.

En un mot, je voulais l’humilier dans son emploi de précepteur car je n’ignorais pas qu’il tenait son existence de mon oncle, et qu’à moins de renoncer à cette existence ou de se montrer ingrat, il ne pouvait se refuser à faire mon éducation. En ceci je raisonnais très bien, mais d’après un très mauvais sentiment ; et, par la suite, j’en eus tant de regret que je lui en fis une sorte de confession amicale, avec demande d’absolution.

Mais, pour ne pas anticiper sur les événements, je dirai que les premiers jours de ma conversion me vengèrent pleinement des préventions trop bien fondées, à beaucoup d’égards, de cet homme, qui eût mérité le nom de juste, octroyé par Patience, si une habitude de méfiance n’eût gêné ses premiers mouvements. Les persécutions dont il avait été si longtemps l’objet avaient développé en lui ce sentiment de crainte instinctive qu’il conserva toute sa vie, et qui rendit toujours sa confiance difficile et d’autant plus flatteuse et plus touchante peut-être. J’ai remarqué ce caractère, par la suite, chez beaucoup de prêtres honnêtes. Ils ont généralement l’esprit de charité, mais non le sentiment de l’amitié.

Je voulais le faire souffrir, et j’y réussis. Le dépit m’inspirait ; je me conduisis en véritable gentilhomme vis-à-vis de son subalterne. J’eus une excellente tenue, beaucoup d’attention, de politesse et une roideur glacée. Je ne lui laissai aucune occasion de me faire rougir de mon ignorance ; et, pour cela, je pris le parti d’aller au-devant de toutes ses observations, en m’accusant moi-même de ne rien savoir et en l’engageant à m’enseigner les choses à l’état le plus élémentaire. Quand j’eus pris ma première leçon, je vis dans ses yeux pénétrants, où j’étais arrivé à pénétrer moi-même, le désir de passer de cette froideur à une sorte d’intimité ; mais je ne m’y prêtai nullement. Il crut me désarmer en louant mon attention et mon intelligence.

– Vous prenez trop de soin, monsieur l’abbé, lui répondis-je ; je n’ai pas besoin d’encouragement. Je ne crois nullement à mon intelligence, mais je suis sûr de mon attention ; et, comme je ne rends service qu’à moi-même en m’appliquant de mon mieux à l’étude, il n’y a pas de raison pour que vous m’en fassiez compliment.

En parlant ainsi, je le saluai, et me retirai dans ma chambre, où je fis tout de suite le thème français qu’il m’avait donné.

Quand je descendis pour le déjeuner, je vis qu’Edmée était déjà informée de l’exécution de mes promesses de la veille. Elle me tendit sa main la première, et m’appela son bon cousin à plusieurs reprises durant le déjeuner, si bien que M. de La Marche, dont le visage n’exprimait jamais rien, exprima de la surprise ou quelque chose d’approchant. J’espérais qu’il chercherait l’occasion de me demander l’explication de mes grossières paroles de la veille, et, quoi que je fusse déterminé à apporter beaucoup de modération à cet entretien, je me sentis très blessé du soin qu’il prit de l’éviter. Cette indifférence à une injure venant de moi impliquait une sorte de mépris dont je souffris beaucoup ; mais la crainte de déplaire à Edmée me donna la force de me contenir.

Il est incroyable que la pensée de le supplanter ne fût pas un instant ébranlée par cet apprentissage humiliant qu’il me fallut faire avant d’arriver seulement à saisir les premières notions de toutes choses. Un autre que moi, pénétré comme je l’étais du repentir des maux qu’il avait causés, n’eût pas trouvé de manière plus certaine de les réparer qu’en s’éloignant et en rendant à Edmée sa parole, son indépendance, son repos absolu. Ce moyen fut le seul qui ne me vint pas ; ou, s’il me vint, il fut repoussé avec mépris, comme l’aveu d’une défection. L’obstination, alliée à la témérité, coulait dans mes veines avec le sang des Mauprat. À peine avais-je entrevu un moyen de conquérir celle que j’aimais, que je l’avais embrassé avec audace, et je pense qu’il n’en eût pas été autrement lors même que ses confidences à l’abbé dans le parc m’eussent appris qu’elle avait de l’amour pour mon rival. Une pareille confiance de la part d’un homme qui prenait à dix-sept ans sa première leçon de grammaire française, et qui s’exagérait de beaucoup la longueur et la difficulté des études nécessaires pour être l’égal de M. de La Marche, accusait, vous l’avouerez, une certaine force morale.

Je ne sais si j’étais heureusement doué sous le rapport de l’intelligence. L’abbé l’assura ; mais je pense que je ne dois faire l’honneur de mes progrès rapides qu’à mon courage. Il était tel qu’il me fit trop présumer de mes forces physiques. L’abbé m’avait dit qu’avec une forte volonté on pouvait, à mon âge, en un mois, connaître parfaitement les règles de la langue. Au bout d’un mois, je m’exprimais avec facilité et j’écrivais purement. Edmée avait une sorte de direction occulte sur mes études ; elle voulut que l’on ne m’enseignât pas le latin, assurant qu’il était trop tard pour consacrer plusieurs années à une science de luxe, et que l’important était de former mon cœur et ma raison avec des idées, au lieu d’orner mon esprit avec des mots.

Le soir, elle prétextait le désir de relire quelque livre favori, et elle lisait haut, alternativement avec l’abbé, des passages de Condillac, de Fénelon, de Bernardin de Saint-Pierre, de Jean-Jacques, de Montaigne même et de Montesquieu. Ces passages étaient certainement choisis d’avance et appropriés à mes forces ; je les comprenais assez bien, et je m’en étonnais en secret ; car, si dans la journée j’ouvrais ces mêmes livres au hasard, il m’arrivait d’être arrêté à chaque ligne. Dans la superstition naturelle aux jeunes amours, je m’imaginais volontiers qu’en passant par la bouche d’Edmée les auteurs acquéraient une clarté magique, et que mon esprit s’ouvrait miraculeusement au son de sa voix. Du reste, Edmée ne me montrait pas ouvertement l’intérêt qu’elle prenait à m’instruire elle-même. Elle se trompait sans doute en pensant qu’elle devait me cacher sa sollicitude ; j’en eusse été d’autant plus stimulé et ardent au travail. Mais en ceci elle était imbue de l’Émile, et mettait en pratique les idées systématiques de son cher philosophe.

Au reste, je ne m’épargnai guère, et, mon courage ne souffrant pas la prévoyance, je fus bientôt forcé de m’arrêter. Le changement d’air, de régime et d’habitudes, les veilles, l’absence d’exercices violents, la contention de l’esprit, en un mot l’effroyable révolution que mon être était forcé d’opérer sur lui-même pour passer de l’état d’homme des bois à celui d’homme intelligent, me causa une maladie de nerfs qui me rendit presque fou pendant quelques semaines, idiot ensuite durant quelques jours, et qui enfin se dissipa, me laissant tout rompu, tout anéanti à l’égard de mon existence passée, mais pétri pour mon existence future.

Une nuit, à l’époque de mes plus violentes crises, dans un moment lucide, je vis Edmée dans ma chambre. Je crus d’abord faire un songe. La veilleuse jetait une lueur vacillante ; une forme pâle, immobile, était couchée dans une grande bergère. Je distinguai une longue tresse noire détachée et tombant sur une robe blanche. Je me soulevai, faible, pouvant à peine me mouvoir ; j’essayai de sortir de mon lit. Aussitôt Patience m’apparut et m’arrêta doucement. Saint-Jean dormait dans un autre fauteuil. Toutes les nuits, deux hommes veillaient ainsi près de moi pour me tenir de force lorsque j’étais en proie aux fureurs du délire. Souvent c’était l’abbé, parfois le brave Marcasse, qui, avant de quitter le Berry pour faire sa tournée annuelle dans les provinces voisines, était revenu faire une dernière chasse dans les greniers du château, et qui obligeamment relayait les serviteurs fatigués dans le pénible emploi de me garder.

N’ayant pas la conscience de mon mal, il était fort naturel que la présence inopinée du solitaire dans ma chambre me causât une grande surprise et jetât le désordre dans mes idées. J’avais eu de si violents accès ce soir-là qu’il ne me restait plus de force. Je me laissai donc aller à des divagations mélancoliques, et, prenant la main du bonhomme, je lui demandai si c’était bien le cadavre d’Edmée qu’il avait posé sur ce fauteuil auprès de moi.

– C’est Edmée bien vivante, me répondit-il à voix basse ; mais elle dort, mon cher monsieur, ne la réveillons pas. Si vous avez désir de quelque chose, je suis ici pour vous soigner, et c’est de bon cœur, oui-da !

— Mon bon Patience, tu me trompes, lui dis-je ; elle est morte, et moi aussi, et tu viens pour nous ensevelir. Il faut nous mettre dans le même cercueil, entends-tu ? car nous sommes fiancés. Où est son anneau ? Prends-le et mets-le à mon doigt ; la nuit des noces est venue.

Il voulut en vain combattre cette hallucination ; je persistai à croire qu’Edmée était morte, et je déclarai que je ne m’endormirais pas dans mon linceul tant que je n’aurais pas l’anneau de ma femme. Edmée, qui avait passé plusieurs nuits me veiller, était si accablée qu’elle ne m’entendait pas. D’ailleurs, je parlais bas, comme Patience, par un instinct d’imitation qui ne se rencontre que chez les enfants ou chez les idiots. Je m’obstinai dans ma fantaisie, et Patience, qui craignait qu’elle ne se changeât en fureur, alla prendre doucement une bague de cornaline qu’Edmée avait au doigt et la passa au mien. Aussitôt que je l’eus, je la portai à mes lèvres, puis je croisai mes mains sur ma poitrine dans l’attitude qu’on donne aux cadavres dans le cercueil, et je m’endormis profondément.

Le lendemain, quand on voulut me reprendre la bague, j’entrai en fureur, et on y renonça. Je m’endormis de nouveau, et l’abbé me l’ôta pendant mon sommeil. Mais, quand j’ouvris les yeux, je m’aperçus du rapt, et je recommençai à divaguer. Aussitôt Edmée, qui était dans la chambre, accourut à moi et me passa l’anneau au doigt en adressant quelques reproches à l’abbé. Je me calmai sur-le-champ et dis en levant sur elle des yeux éteints :

– N’est-ce pas que tu es ma femme après ta mort comme pendant ta vie ?

– Certainement, me dit-elle ; dors en paix.

– L’éternité est longue, lui dis-je, et je voudrais l’occuper du souvenir de tes caresses. Mais j’ai beau chercher je ne retrouve pas la mémoire de ton amour.

Elle se pencha sur moi et me donna un baiser.

– Vous avez tort, Edmée, dit l’abbé ; de tels remèdes se changent en poison.

– Laissez-moi, l’abbé, lui répondit-elle avec impatience en s’asseyant près de mon lit ; laissez-moi, je vous en prie.

Je m’endormis une main dans les siennes, et lui répétant par intervalles :

– On est bien dans la tombe ; on est heureux d’être mort, n’est-ce pas ?

Durant ma convalescence, Edmée fut beaucoup moins expansive, mais tout aussi assidue. Je lui racontai mes rêves, et j’appris d’elle ce qu’il y avait de réel parmi mes souvenirs ; sans cette confirmation, j’aurais toujours cru que j’avais tout rêvé. Je la suppliai de me laisser la bague, et elle y consentit. J’aurais dû ajouter, pour reconnaître tant de bontés, que je gardais cet anneau comme un gage d’amitié et non comme un anneau de fiançailles ; mais l’idée d’une telle abnégation était au-dessus de mes forces.

Un jour, je demandai des nouvelles de M. de La Marche. Ce fut seulement à Patience que j’osai adresser cette question.

– Parti, répondit-il.


Illustration



– Comment ! parti ? repris-je ; pour longtemps ?

– Pour toujours, s’il plaît à Dieu ! Je n’en sais rien, je ne fais pas de questions ; mais j’étais dans le jardin par hasard quand il a fait ses adieux, et tout cela était froid comme une nuit de décembre. On s’est pourtant dit de part et d’autre : « Au revoir ! » mais, quoique Edmée eût l’air bon et franc qu’elle a toujours, l’autre avait la figure d’un fermier qui voit venir la gelée en avril. Mauprat, Mauprat, on dit que vous êtes devenu grand étudiant et grand bon sujet. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit : quand vous serez vieux, il n’y aura peut-être plus de titres ni de seigneuries. Peut-être qu’on vous appellera le père Mauprat, comme on m’appelle le père Patience, bien que je n’aie jamais été ni moine ni père de famille.

– Eh bien, où veux-tu en venir ?

– Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, répéta-t-il ; il y a bien des manières d’être sorcier, et on peut connaître l’avenir sans s’être donné au diable ; moi, je donne ma voix à votre mariage avec la cousine. Continuez à vous bien conduire. Vous voilà savant ; on dit que vous lisez couramment dans le premier livre venu. Qu’est-ce qu’il faut de plus ? Il y a ici tant de livres que la sueur me coule du front rien qu’à les voir ; il me semble que je recommence à ne pouvoir pas apprendre à lire. Vous voilà bientôt guéri. Si M. Hubert voulait m’en croire, on ferait la noce à la Saint-Martin.

– Tais-toi, Patience ! lui dis-je, tu me fais de la peine ; ma cousine ne m’aime pas.

– Je vous dis que si, moi ; vous mentez par la gorge ! comme disent les nobles. Je sais comme elle vous a soigné, et Marcasse, étant sur le toit, l’a vue à travers sa fenêtre, qui était à genou au milieu de sa chambre à cinq heures du matin, le jour que vous étiez si mal.

Les imprudentes assertions de Patience, les tendres soin d’Edmée, le départ de M. de La Marche, et, plus que tout le reste, la faiblesse de mon cerveau, furent cause que je me persuadai ce que je désirais ; mais, à mesure que je repris mes forces, Edmée rentra dans les bornes de l’amitié tranquille et prudente. Jamais personne ne recouvra la santé avec moins de plaisir que moi ; car chaque jour rendait les visites d’Edmée plus courtes, et, quand je pus sortir de ma chambre, je n’eus plus que quelques heures par jour à passer près d’elle, comme avant ma maladie. Elle avait eu l’art merveilleux de me témoigner la plus tendre affection sans jamais se laisser amener à une explication nouvelle sur nos mystérieuses fiançailles. Si je n’avais pas encore la grandeur d’âme de renoncer à mes droits, du moins j’avais acquis assez d’honneur pour ne plus les rappeler, et je me retrouvai précisément dans les mêmes termes avec elle qu’au moment où j’étais tombé malade. M. de La Marche était à Paris ; mais, selon elle, il y avait été appelé par les devoirs de sa charge, et il devait revenir à la fin de l’hiver où nous entrions. Rien dans les discours du chevalier ou de l’abbé ne témoignait qu’il y eût rupture entre les fiancés. On parlait rarement du lieutenant général, mais on en parlait naturellement et sans répugnance ; je retombai dans mes incertitudes, et n’y trouvai d’autre remède que de ressaisir l’empire de ma volonté. « Je la forcerai à me préférer, » me disais-je en levant les yeux de dessus mon livre et en regardant les grands yeux impénétrables d’Edmée attachés avec calme sur les lettres de M. de La Marche, que son père recevait de temps en temps, et qu’il lui remettait après les avoir lues. Je me replongeai dans l’étude. Je souffris longtemps d’atroces douleurs à la tête, mais je les surmontai avec stoïcisme ; Edmée reprit le cours d’études qu’elle faisait pour moi indirectement durant les soirs d’hiver. J’étonnai de nouveau l’abbé par mon aptitude et la rapidité de mes triomphes. Les soins qu’il avait eus de moi dans ma maladie m’avaient désarmé, et, quoique je ne pusse encore l’aimer cordialement, sachant bien qu’il ne me servait pas auprès de ma cousine, je lui témoignai beaucoup plus de confiance et d’égards que par le passé. Ses longs entretiens me furent aussi utiles que mes lectures ; on m’associa aux promenades du parc et aux visites philosophiques à la cabane couverte de neige de Patience. Ce fut un moyen de voir Edmée plus souvent et plus longtemps. Ma conduite fut telle que toute sa méfiance se dissipa et qu’elle ne craignit plus de se trouver seule avec moi. Mais je n’eus guère l’occasion de prouver là mon héroïsme car l’abbé, dont rien ne pouvait endormir la prudence, était toujours sur nos talons. Je ne souffrais plus de cette surveillance ; au contraire, elle me satisfaisait ; car, malgré toutes mes résolutions, l’orage bouleversait mes sens dans le mystère, et, une fois ou deux, m’étant trouvé en tête à tête avec Edmée, je la quittai brusquement et la laissai seule pour lui cacher mon trouble.

Notre vie était donc tranquille et douce en apparence, et pendant quelque temps elle le fut en effet ; mais bientôt je la troublai plus que jamais par un vice que l’éducation développa en moi, et qui jusque-là était resté enfoui sous des vices plus choquants, mais moins funestes ; ce vice, qui fit le désespoir de mes nouvelles années, fut la vanité.

Malgré leur système, l’abbé et ma cousine commirent la faute de me savoir trop de gré de mes progrès. Ils s’étaient si peu attendus à ma persévérance, qu’ils en firent tout l’honneur à mes hautes facultés. Peut-être aussi y eut-il de leur part un peu de triomphe personnel à voir avec exagération le succès de leurs idées philosophiques appliquées à mon développement. Ce qu’il y a de certain, c’est que je me laissai facilement persuader que j’avais une haute intelligence et que j’étais un homme très au-dessus du commun. Bientôt mes chers instituteurs recueillirent le triste fruit de leur imprudence, et déjà il était trop tard pour arrêter l’essor de cet amour démesuré de moi-même.

Peut-être aussi cette passion funeste, comprimée par les mauvais traitements que j’avais subis dans mon enfance, ne fit-elle que se réveiller. Il est à croire que nous portons en nous, dès nos premiers ans, le germe des vertus et des vices que l’action de la vie extérieure féconde avec le temps. Quant à moi, je n’avais pas encore trouvé d’aliment à ma vanité ; car de quoi aurais-je pu me pavaner dans les premiers jours que je passai auprès d’Edmée ? Mais, dès que cet aliment fut trouvé, la vanité souffrante se leva dans son triomphe et m’inspira autant de présomption qu’elle m’avait suggéré de mauvaise honte et de farouche retenue. J’étais, en outre, aussi charmé de pouvoir enfin communiquer facilement ma pensée que le jeune faucon qui sort du nid et essaye ses ailes nouvellement poussées. Je devins donc aussi bavard que j’avais été silencieux. On se plut trop à mon babil. Je n’eus pas le bon sens de voir qu’on l’écoutait comme celui d’un enfant gâté ; je me crus un homme et, qui plus est, un homme remarquable. Je devins outrecuidant et souverainement ridicule.

Mon oncle le chevalier, qui ne s’était point mêlé de mon éducation, et qui avait seulement souri avec une bonté paternelle à mes premiers pas dans la carrière, fut le premier aussi qui s’aperçut de la fausse voie où je m’engageais. Il trouva déplacé que j’élevasse le ton aussi haut que lui, et en fit la remarque à sa fille. Elle m’avertit avec douceur, et me dit, pour me faire supporter ses remontrances, que j’avais raison dans la discussion, mais que son père n’était pas d’âge à être converti aux idées nouvelles, et que je devais à sa dignité patriarcale le sacrifice de mes assertions enthousiastes. Je promis de ne plus recommencer, mais je ne tins pas parole.

Le fait est que le chevalier était imbu de beaucoup de préjugés. Il avait reçu une très bonne éducation pour son temps et pour un noble campagnard ; mais le siècle avait marché plus vite que lui. Edmée, ardente et romanesque ; l’abbé, sentimental et systématique, avaient marché plus vite encore que le siècle ; et, si l’immense désaccord qui se trouvait entre eux et le patriarche ne se faisait guère sentir, c’était grâce au respect qu’il inspirait à juste titre et à la tendresse qu’il avait pour sa fille. Je me jetai à plein collier, comme vous pouvez croire, dans les idées d’Edmée ; mais je n’eus pas, comme elle, la délicatesse de me taire à point. La violence de mon caractère trouvant une issue dans la politique et dans la philosophie, je goûtais un plaisir indicible à ces orageuses disputes qui préludaient alors en France, dans toutes les réunions et jusque dans le sein des familles, aux tempêtes révolutionnaires. Je pense qu’il n’était pas une maison, palais ou cabane, qui ne nourrît alors son orateur, âpre, bouillant, absolu, et prêt à descendre dans la lice parlementaire. J’étais donc l’orateur du château de Sainte-Sévère, et mon bon oncle, habitué à une apparence d’autorité qui l’empêchait de voir la révolte réelle des esprits, ne put souffrir une contradiction aussi ingénue que la mienne. Il était fier et bouillant, et, de plus, il avait une difficulté à s’exprimer qui augmentait son impatience naturelle, et qui lui donnait de l’humeur contre les autres, à force de lui en donner contre lui-même. Il frappait du pied sur les bûches enflammées de son foyer. Il mettait en pièces ses verres de lunettes, il répandait son tabac à grands flots sur le parquet et faisait retentir des éclats de sa voix sonore les hauts plafonds de son manoir. Tout cela me divertissait cruellement ; car, d’un mot tout fraîchement épelé dans mes livres, je renversais le fragile échafaudage des idées de toute sa vie. C’était une grande sottise et un fort sot orgueil de ma part mais ce besoin de lutte, ce plaisir de déployer intellectuellement l’énergie qui manquait à ma vie physique, m’emportaient sans cesse. En vain Edmée toussait pour m’avertir de me taire, et s’efforçait, pour sauver l’amour-propre de son père, de trouver, contre sa propre conscience, quelque raison en sa faveur ; la tiédeur de son assistance et l’espèce de concession qu’elle semblait me commander irritaient de plus en plus mon adversaire.

– Laissez-le donc dire, s’écriait-il ; Edmée, ne vous mêlez pas de cela ; je veux le battre sur tous les points. Si vous nous interrompez toujours, je ne pourrai jamais lui prouver son absurdité.

Et alors la bourrasque soufflait en crescendo de part et d’autre, jusqu’à ce que le chevalier, profondément blessé, sortît de l’appartement et allât passer sa mauvaise humeur sur son piqueur ou sur ses chiens de chasse.

Ce qui contribuait à ramener ces querelles déplacées et à nourrir mon obstination ridicule, c’était la bonté extrême et le rapide retour de mon oncle. Au bout d’une heure, il ne se souvenait plus de mes torts ni de sa contrariété ; il me parlait comme de coutume et s’enquérait de tous mes désirs et de tous mes besoins avec cette inquiétude paternelle qui le tenait toujours en haleine de générosité. Cet homme incomparable n’eût pas dormi tranquille, s’il n’eût, avant de se coucher, embrassé tous les siens, et s’il n’eût réparé, par une parole ou un regard bienveillant, les vivacités dont le dernier de ses valets avait eu à souffrir dans la journée. Cette bonté eût dû me désarmer et me fermer la bouche à jamais ; j’en faisais le serment chaque soir ; mais, chaque matin je retournais, comme dit l’Écriture, à mon vomissement.

Edmée souffrait chaque jour davantage du caractère qui se développait en moi, et elle chercha le moyen de m’en corriger. S’il n’y eut jamais de fiancée plus forte et plus réservée, jamais il n’y eut de mère plus tendre qu’elle. Après beaucoup de conférences avec l’abbé, elle résolut de décider son père à rompre un peu l’habitude de notre vie et à transporter notre établissement à Paris pendant les dernières semaines du carnaval. Le séjour de la campagne, le grand isolement où la position de Sainte-Sévère et le mauvais état des chemins nous laissaient depuis l’hiver, l’uniformité des habitudes, tout contribuait à entretenir notre fastidieux ergotage ; mon caractère s’y corrompait de plus en plus ; mon oncle y prenait encore plus de plaisir que moi, mais sa santé en souffrait, et ces puérils émotions journalières hâtaient sa caducité. L’ennui avait gagné l’abbé ; Edmée était triste, soit par suite de notre genre de vie, soit par suite de causes cachées. Elle désira partir et nous partîmes ; car son père, inquiet de sa mélancolie, n’avait d’autre volonté que la sienne. Je tressaillais de joie à l’idée de connaître Paris ; et, tandis qu’Edmée se flattait de voir le commerce du monde adoucir les aspérités de mon pédantisme, je me rêvais une attitude de conquérant dans ce monde décrit avec tant de dénigrement par nos philosophes. Nous nous mîmes en route par une belle matinée de mars, le chevalier avec sa fille et Mlle Leblanc dans une chaise de poste ; moi dans une autre avec l’abbé, qui dissimulait mal sa joie de voir la capitale pour la première fois de sa vie, et mon valet de chambre Saint-Jean, qui faisait de profonds saluts à tous les passants pour ne pas perdre ses habitudes de politesse.