Mauprat/Chapitre 9

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Mauprat (1837)
A. Quantin, imprimeur-éditeur (p. 107-123).



IX


Enfin, un matin, M. Hubert, après déjeuner, m’emmena chez sa fille. Quand la porte de sa chambre s’ouvrit, l’air tiède et parfumé qui me vint au visage faillit me suffoquer. Cette chambre était simple et charmante, tendue et meublée en toile de Perse à fond blanc, et toute parfumée de grands vases de Chine remplis de fleurs. Il y avait des oiseaux d’Afrique qui jouaient dans une cage dorée et qui chantaient d’une voix douce et amoureuse. Le tapis était plus moelleux aux pieds que la mousse des bois au mois de mars. J’étais si ému qu’à chaque instant ma vue se troublait ; mes pieds s’accrochaient gauchement l’un à l’autre, et je heurtais tous les meubles sans pouvoir avancer. Edmée me sembla encore plus belle que je ne l’avais vue, mais si différente que je me sentis tout glacé de crainte au milieu de mon transport. Elle me tendit la main ; je ne savais pas que je pusse la lui baiser devant son père. Je n’entendis pas ce qu’elle me disait ; je crois que ce furent des paroles affectueuses. Puis, comme brisée de fatigue, elle pencha sa tête en arrière sur son oreiller et ferma les yeux.

— J’ai à travailler, me dit le chevalier, tenez-lui compagnie ; mais ne la faites pas beaucoup parler, car elle est encore bien faible.

Cette recommandation ressemblait vraiment à une raillerie ; Edmée feignait d’être assoupie pour cacher peut-être un peu d’embarras intérieur ; et, quant à moi, j’étais si incapable de combattre cette réserve que c’était vraiment pitié de me recommander le silence.

Le chevalier ouvrit une porte au fond de l’appartement et la referma ; mais, en l’entendant tousser de temps en temps, je compris que son cabinet n’était séparé que par une cloison de la chambre de sa fille. Néanmoins j’eus quelques instants de bien-être en me trouvant seul avec elle tant qu’elle parut dormir. Elle ne me voyait pas et je la regardais à mon aise ; elle était aussi pâle et aussi blanche que son peignoir de mousseline et que ses mules de satin garnies de cygne ; sa main fine et transparente était à mes yeux comme un bijou inconnu. Je ne m’étais jamais douté de ce que c’était qu’une femme ; la beauté, pour moi, ç’avait été jusqu’alors la jeunesse et la santé, avec une sorte de hardiesse virile. Edmée, en amazone, s’était un peu montrée sous cet aspect la première fois, et je l’avais mieux comprise ; maintenant, je l’étudiais de nouveau, et je ne pouvais plus concevoir que ce fût là cette femme que j’avais tenue dans mes bras à la Roche-Mauprat. Le lieu, la situation, mes idées elles-mêmes, qui commençaient à recevoir du dehors un faible rayon de lumière, tout contribuait à rendre ce second tête-à-tête bien différent du premier.

Mais le plaisir étrange et inquiet que j’éprouvais à la contempler fut troublé par l’arrivée d’une duègne qu’on appelait Mlle Leblanc, et qui remplissait les fonctions de femme de chambre dans les appartements particuliers, celles de demoiselle de compagnie au salon. Elle avait peut-être reçu de sa maîtresse l’ordre ne pas nous quitter ; il est certain qu’elle s’assit auprès de la chaise longue, de manière à présenter à mon œil désappointé son dos sec et long, à la place du beau visage d’Edmée ; puis elle tira son ouvrage de sa poche et se mit à tricoter tranquillement. Pendant ce temps, les oiseaux gazouillaient, le chevalier toussait, Edmée dormait ou faisait semblant de dormir, et j’étais à l’autre bout de l’appartement, la tête penchée sur les estampes d’un livre que je tenais à l’envers.

Au bout de quelque temps, je m’aperçus qu’Edmée ne dormait pas, et qu’elle causait à voix basse avec sa suivante ; je crus voir que celle-ci me regardait en dessous de temps en temps et comme à la dérobée. Pour éviter l’embarras de cet examen, et aussi par un instinct de ruse qui ne m’était pas étranger, j’appuyai mon visage sur le livre, et le livre sur la console, et, dans cette posture, je restai comme endormi ou absorbé. Alors elles élevèrent peu à peu la voix, et j’entendis ce qu’elles disaient de moi :

— C’est égal, mademoiselle a pris un drôle de page.

— Leblanc, tu me fais rire avec tes pages. Est-ce qu’on a des pages à présent ? Tu te crois toujours avec ma grand’mère. Je te dis que c’est le fils adoptif de mon père.

— Certainement, M. le chevalier fait bien d’adopter un fils ; mais où diable a-t-il pêché cette figure-là ?

Je jetai un regard de côté et je vis qu’Edmée riait sous son éventail ; elle s’amusait du bavardage de cette vieille fille, qui passait pour avoir de l’esprit et à qui on laissait le droit de tout dire. Je fus très blessé de voir que ma cousine se moquait de moi.

— Il a l’air d’un ours, d’un blaireau, d’un loup, d’un milan, de tout plutôt que d’un homme ! continua la Leblanc. Quelles mains ! quelles jambes ! et encore ce n’est rien à présent qu’il est un peu décrassé ! Il fallait le voir le jour où il est arrivé avec son sarrau et ses guêtres de cuir ; c’était à faire trembler !

— Tu trouves ? reprit Edmée. Moi, je l’aimais mieux avec son costume de braconnier ; cela allait mieux à sa figure et à sa taille.

— Il avait l’air d’un bandit ; Mademoiselle ne l’a donc pas regardé ?

— Si fait.

Le ton dont elle prononça ce si fait me fit frémir, et je ne sais pourquoi l’impression du baiser qu’elle m’avait donné à la Roche-Mauprat me revint sur les lèvres.

— Encore, s’il était coiffé ! reprit la duègne ; mais jamais on n’a pu le faire consentir à se laisser poudrer. Saint-Jean m’a dit qu’au moment où il avait approché la houppe de sa tête il s’était levé furieux en disant : « Ah ! tout ce que vous voudrez, excepté cette farine-là. Je veux pouvoir remuer la tête sans tousser et éternuer. » Dieu ! quel sauvage !

— Mais, au fond, il a bien raison : si la mode n’autorisait pas cette absurdité-là, tout le monde s’apercevrait que c’est laid et incommode. Regarde s’il n’est pas plus beau d’avoir de grands cheveux noirs.

— Ces grands cheveux-là ? Quelle crinière ! cela fait peur.

— D’ailleurs, les enfants ne portent pas de poudre, et c’est encore un enfant que ce garçon-là.

— Un enfant, Tudieu ! quel marmot ! il en mangerait à son déjeuner, des enfants ! c’est un ogre. Mais d’où sort ce gaillard-là ? M. le chevalier l’aura tiré de la charrue pour l’amener ici. Est-ce qu’il s’appelle ?… Comment donc s’appelle-t-il ?

— Curieuse, je t’ai dit qu’il s’appelle Bernard.

— Bernard ! et rien avec ?

— Rien, pour le moment. Que regardes-tu ?

— Il dort comme un loir ! Voyez ce balourd ! Je regarde s’il ressemble à M. le chevalier. C’est peut-être un instant d’erreur : il avait eu un jour d’oubli avec quelque bouvière.

— Allons donc ! Leblanc, vous allez trop loin…

— Eh ! mon Dieu ! mademoiselle, est-ce que M. le chevalier n’a pas été jeune comme un autre ? et cela empêche-t-il la vertu de venir avec l’âge ?

— Sans doute, tu sais ce qui en est par expérience. Mais écoute, ne t’avise pas de taquiner ce jeune homme. Tu as peut-être deviné juste ; mon père exige qu’on le traite comme l’enfant de la maison.

— Eh bien ! c’est agréable pour Mademoiselle ! Quant à moi, qu’est-ce que cela me fait ? Je n’ai pas affaire à ce monsieur-là.

— Ah ! si tu avais trente ans de moins !…

— Mais est-ce que Monsieur a consulté Mademoiselle pour installer ce grand brigand-là chez elle ?

— Est-ce que tu en doutes ? Y a-t-il au monde un meilleur père que le mien ?

— Mademoiselle est bien bonne aussi… Il y a bien des demoiselles à qui cela n’aurait guère convenu.

— Et pourquoi donc ? Ce garçon-là n’a rien de déplaisant ; quand il sera bien élevé…

— Il sera toujours laid à faire peur.

— Il s’en faut de beaucoup qu’il soit laid, ma chère Leblanc ; tu es trop vieille, tu ne t’y connais plus.

Leur conversation fut interrompue par le chevalier, qui vint chercher un livre.

— Mademoiselle Leblanc est ici ? dit-il d’un air très calme. Je vous croyais en tête-à-tête avec mon fils. Eh bien ! avez-vous causé ensemble, Edmée ? Lui avez-vous dit que vous seriez sa sœur ? Es-tu content d’elle, Bernard ?

Mes réponses ne pouvaient compromettre personne ; c’étaient toujours quatre ou cinq paroles incohérentes, estropiées par la honte. M. de Mauprat retourna à son cabinet, et je me rassis, espérant que ma cousine allait renvoyer sa duègne et me parler. Mais elles échangèrent quelques paroles tout bas ; la duègne resta, et deux mortelles heures s’écoulèrent sans que j’osasse bouger de ma chaise. Je crois qu’Edmée dormait réellement. Quand la cloche sonna le dîner, son père revint me prendre, et, avant de quitter son appartement, il lui dit de nouveau :

— Eh bien ! avez-vous causé ?

— Oui, mon bon père, répondit-elle avec une assurance qui me confondit.

Il me parut prouvé, d’après cette conduite de ma cousine, qu’elle s’était jouée de moi et que, maintenant, elle craignait mes reproches. Et puis l’espérance me revint lorsque je me rappelai le ton dont elle avait parlé de moi avec Mlle Leblanc. J’en vins même à penser qu’elle craignait les soupçons de son père, et qu’elle n’affectait une grande indifférence que pour m’attirer plus sûrement dans ses bras quand le moment serait venu. Dans l’incertitude, j’attendis. Mais les jours et les nuits se succédèrent sans qu’aucune explication arrivât et sans qu’aucun message secret m’avertît de prendre patience. Elle descendait au salon une heure le matin ; le soir, elle venait dîner et jouait au piquet ou aux échecs avec son père. Pendant tout ce temps, elle était si bien gardée que je n’aurais pas même pu échanger un regard avec elle ; le reste du jour, elle était inabordable dans sa chambre. Plusieurs fois, voyant que je m’ennuyais de l’espèce de captivité où j’étais forcé de vivre, le chevalier me dit :

— Va causer avec Edmée, monte à sa chambre, dis-lui que c’est moi qui t’envoie.

Mais j’avais beau frapper, sans doute on m’entendait venir et on me reconnaissait à mon pas incertain et lourd. Jamais la porte ne s’ouvrait pour moi ; j’étais désespéré ; j’étais furieux.

Il est nécessaire que j’interrompe le récit de mes impressions personnelles pour vous dire ce qui se passait à cette époque dans la triste famille des Mauprat. Jean et Antoine avaient réellement pris la fuite, et, quoique les recherches eussent été sévères, il fut impossible de s’emparer de leurs personnes. Tous leurs biens furent saisis, et la vente du fief de la Roche-Mauprat fut décrétée par autorité de justice. Mais on n’alla pas jusqu’au jour de l’adjudication : M. Hubert de Mauprat fit cesser les poursuites. Il se porta adjudicataire ; les créanciers furent satisfaits, et les titres de propriété de la Roche-Mauprat passèrent dans ses mains.

La petite garnison des Mauprat, composée d’aventuriers de bas étage, avait subi le même sort que ses maîtres. Elle était, comme on sait, réduite depuis longtemps à très peu d’individus. Deux ou trois périrent ; d’autres prirent la fuite : un seul fut mis en prison. On instruisit son procès, et il paya pour tous. Il fut grandement question d’instruire aussi par contumace contre Jean et Antoine de Mauprat, dont la fuite paraissait prouvée ; car on n’avait pas retrouvé leurs corps après le dessèchement du vivier où celui de Gaucher avait surnagé ; mais le chevalier craignait pour l’honneur de son nom une sentence infamante, comme si cette sentence eût pu ajouter quelque chose à l’horreur du nom de Mauprat. Il usa de tout le crédit de M. de La Marche et du sien propre (qui était réel dans la province, surtout à cause de sa grande moralité) pour assoupir l’affaire, et il y réussit. Quant à moi, quoique j’eusse certainement trempé dans plus d’une des exactions de mes oncles, il ne fut pas question de m’accuser même au tribunal de l’opinion publique. Au milieu du déchaînement qu’excitaient mes oncles, on se plut à me considérer uniquement comme un jeune captif, victime de leurs mauvais traitements et plein d’heureuses dispositions. Le chevalier, dans sa générosité bienveillante et dans son désir de réhabiliter la famille, exagéra beaucoup, à coup sûr, mes mérites, et fit partout répandre le bruit que j’étais un ange de douceur et d’intelligence.

Le jour où M. Hubert se porta adjudicataire, il entra dès le matin dans ma chambre, accompagné de sa fille et de l’abbé, et, me montrant les actes par lesquels il consommait le sacrifice (la Roche-Mauprat valait environ deux cent mille livres), il me déclara que j’allais être mis sur-le-champ en possession, non seulement de ma part d’héritage qui n’était pas considérable, mais encore de la moitié du revenu de la propriété. En même temps, la propriété totale, fonds et produit, m’allait être assurée par testament du chevalier, le tout à une seule condition : c’est que je consentirais à recevoir une éducation sortable à ma qualité.

Le chevalier avait fait toutes ces dispositions avec bonté et simplicité, moitié par reconnaissance de ce qu’il savait de ma conduite envers Edmée, moitié par orgueil de famille ; mais il ne s’attendait pas à la résistance qu’il trouva en moi au sujet de l’éducation. Je ne saurais dire quel mécontentement souleva en moi le mot de condition. Je crus y voir surtout le résultat de quelque manœuvre d’Edmée pour se débarrasser de sa parole envers moi.

— Mon oncle, répondis-je après avoir écouté toutes ses offres magnifiques dans un silence absolu, je vous remercie de tout ce que vous voulez faire pour moi ; mais il ne me convient pas de l’accepter. Je n’ai pas besoin de fortune. À un homme comme moi, il ne faut que du pain, un fusil, un chien de chasse et le premier cabaret qui se trouvera sur la lisière du bois. Puisque vous avez la complaisance de me servir de tuteur, payez-moi la rente de mon huitième de propriété sur le fief, et n’exigez pas que j’apprenne vos sornettes de latin. Un gentilhomme en sait assez quand il peut abattre une sarcelle et signer son nom. Je ne tiens pas à être seigneur de la Roche-Mauprat, c’est assez d’y avoir été esclave. Vous êtes un brave homme, et, sur mon honneur, je vous aime ; mais je n’aime guère les conditions. Je n’ai jamais rien fait par intérêt ; et j’aime mieux rester ignorant que de devenir bel esprit aux gages du prochain. Quant à ma cousine, je ne consentirai jamais à faire une pareille brèche dans sa fortune. Je sais bien qu’elle ferait volontiers le sacrifice d’une partie de sa dot pour se dispenser…

Edmée, qui était restée fort pâle et comme distraite jusque-là, me lança tout à coup un regard étincelant, et m’interrompit pour me dire avec assurance :

— Pour me dispenser de quoi, s’il vous plaît, Bernard ?

Je vis que, malgré son courage, elle était fort émue ; car elle brisa son éventail en le fermant. Je lui répondis, avec un regard où l’honnête malice du campagnard devait se peindre :

— Pour vous dispenser, cousine, de tenir certaine promesse que vous m’avez faite à la Roche-Mauprat.

Elle devint plus pâle qu’auparavant, et son visage prit une expression de terreur que déguisait mal un sourire de mépris.

— Quelle promesse lui avez-vous donc faite, Edmée ? dit le chevalier en se tournant vers elle avec candeur.

En même temps, le curé me serra le bras à la dérobée, et je compris que le confesseur de ma cousine était en possession de notre secret.

Je haussai les épaules ; leurs craintes me faisaient injure et pitié.

— Elle m’a promis, repris-je en souriant, de me regarder toujours comme son frère et son ami. Ne sont-ce pas là vos paroles, Edmée, et croyez-vous que cela se prouve avec de l’argent ?

Elle se leva avec vivacité, et, me tendant la main, elle me dit d’une voix émue :

— Vous avez raison, Bernard, vous êtes un grand cœur, et je ne me pardonnerais pas si j’en doutais un instant.

Je vis une larme au bord de sa paupière, et je serrai sa main un peu trop fort sans doute, car elle laissa échapper un petit cri accompagné d’un charmant sourire. Le chevalier m’embrassa, et l’abbé dit à plusieurs reprises en s’agitant sur sa chaise :

— C’est beau ! c’est noble ! c’est très beau ! On n’a pas besoin d’apprendre cela dans les livres, ajouta-t-il en s’adressant au chevalier. Dieu écrit sa parole et répand son esprit dans le cœur de ses enfants.

— Vous verrez, dit le chevalier vivement attendri, que ce Mauprat relèvera l’honneur de la famille. Maintenant, mon cher Bernard, je ne te parlerai plus d’affaires. Je sais comment je dois agir, et tu ne peux pas m’empêcher de faire ce que bon me semblera pour que mon nom soit réhabilité dans ta personne. La seule réhabilitation véritable m’est garantie par tes nobles sentiments ; mais il en est encore une autre que tu ne refuseras pas de tenter : c’est celle des talents et des lumières. Tu t’y prêteras par affection pour nous, je l’espère ; mais ce n’est pas encore le temps d’en parler. Je respecte ta fierté et veux assurer ton existence sans conditions. Venez, l’abbé, vous allez m’accompagner à la ville chez mon procureur. La voiture est prête. Vous, enfants, vous allez déjeuner ensemble. Allons, Bernard, donne le bras à ta cousine, ou, pour mieux dire, à ta sœur. Apprends la courtoisie des manières, puisque, avec elle, c’est l’expression de ton cœur.

— Vous dites vrai, mon oncle, répondis-je en m’emparant un peu rudement du bras d’Edmée pour descendre l’escalier.

Elle tremblait ; mais ses joues avaient repris leur incarnat, et un sourire affectueux errait sur ses lèvres.

Quand nous fûmes vis-à-vis l’un de l’autre à table, notre bon accord se refroidit en peu d’instants. Nous redevînmes embarrassés tous les deux ; si nous eussions été seuls, je me serais tiré d’affaire par une de ces brusques sorties que je savais m’imposer à moi-même quand j’étais trop honteux de ma timidité ; mais la présence de Saint-Jean, qui nous servait, me condamnait au silence sur le point principal. Je pris le parti de parler de Patience et de demander à Edmée comment il se faisait qu’elle fût si bien avec lui, et ce que je devais penser du prétendu sorcier. Elle me raconta en gros l’histoire du philosophe rustique, et me dit que c’était l’abbé Aubert qui l’avait menée à la tour Gazeau. Elle avait été frappée de l’intelligence et de la sagesse du cénobite stoïcien et prenait à causer avec lui un plaisir extrême. De son côté, Patience avait conçu pour elle tant d’amitié que, depuis quelque temps, il s’était relâché de ses habitudes, et venait assez souvent lui rendre visite en même temps qu’à l’abbé.

Vous pensez bien qu’elle eut quelque peine à rendre ces explications intelligibles pour moi. Je fus très frappé des éloges qu’elle donnait à Patience et de la sympathie qu’elle éprouvait pour ses idées révolutionnaires. C’était la première fois que j’entendais parler d’un paysan comme d’un homme. En outre, j’avais considéré jusque-là le sorcier de la tour Gazeau comme bien au-dessous d’un paysan ordinaire, et voilà qu’Edmée le plaçait au-dessus de la plupart des hommes qu’elle connaissait et prenait parti pour lui contre la noblesse. Je réussis à en tirer cette conclusion que l’éducation n’était pas si nécessaire que le chevalier et l’abbé voulaient bien me le faire croire.

— Je ne sais guère mieux lire que Patience, ajoutai-je, et je voudrais bien que vous eussiez autant de plaisir dans ma société que dans la sienne ; mais il n’y paraît guère, cousine, car, depuis que je suis ici…

Comme nous quittions alors la table et que je me réjouissais de me trouver enfin seul avec elle, j’allais devenir beaucoup plus explicite, lorsqu’en entrant dans le salon nous y trouvâmes M. de la Marche, qui venait d’arriver et qui entrait par la porte opposée. Je le donnai, dans mon cœur, à tous les diables.

M. de la Marche était un jeune seigneur tout à fait à la mode de son époque. Épris de philosophie nouvelle, grand voltairien, grand admirateur de Franklin, plus honnête qu’intelligent, comprenant moins ses oracles qu’il n’avait le désir et la prétention de les comprendre ; assez mauvais logicien, car il trouvait ses idées beaucoup moins bonnes et ses espérances politiques beaucoup moins douces le jour où la nation française se mit en tête de les réaliser ; au demeurant, plein de bons sentiments, se croyant beaucoup plus confiant et romanesque qu’il ne l’était en effet ; un peu plus fidèle à ses préjugés de caste et beaucoup plus sensible à l’opinion du monde qu’il ne se flattait et ne se piquait de l’être : voilà tout l’homme. Sa figure était charmante ; mais je la trouvais excessivement fade, car j’avais contre lui la plus ridicule animosité. Ses manières gracieuses me semblaient serviles auprès d’Edmée ; j’eusse rougi de les imiter, et pourtant je n’étais occupé qu’à renchérir sur les petits services qu’il pouvait lui rendre. Nous sortîmes dans le parc, qui était considérable et coupé par l’Indre, qui


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n’est là qu’un joli ruisseau. Chemin faisant, il se rendit agréable de mille manières ; il n’apercevait pas une violette, qu’il ne la cueillit pour l’offrir à ma cousine. Mais, quand nous arrivâmes au bord du ruisseau, nous trouvâmes la planche sur laquelle on le traversait et cet endroit rompue et emportée par les orages des jours précédents. Alors je pris Edmée dans mes bras sans lui en demander la permission, et je traversai tranquillement. J’avais de l’eau jusqu’à la ceinture, et je portais ma cousine à bras tendus avec tant de force et de précision qu’elle ne mouilla pas un de ses rubans. M. de la Marche, ne voulant pas paraître plus délicat que moi, n’hésita pas à mouiller ses beaux habits et à me suivre avec des éclats de rire un peu forcés ; mais, quoiqu’il ne portât aucun fardeau, il trébucha plusieurs fois sur les pierres dont le lit de la rivière était encombré et ne nous rejoignit qu’avec peine. Edmée ne riait pas ; je crois qu’en faisant malgré cette épreuve de ma force et de ma hardiesse, elle fut très effrayée de songer à l’amour qu’elle m’inspirait. Elle était même irritée, et me dit, lorsque je la déposai doucement sur le rivage :

— Bernard, je vous prie de ne jamais recommencer de pareilles plaisanteries.

— Ah ! bon, lui dis-je, vous ne vous en fâcheriez pas de la part de l’autre.

— Il ne se le permettrait pas, reprit-elle.

— Je le crois bien, répondis-je, il s’en garderait ! Regardez comme le voilà fait… Et, moi, je ne vous ai pas dérangé un cheveu. Il ramasse très bien les violettes ; mais, croyez-moi, dans un danger, ne lui donnez pas la préférence.

M. de la Marche me fit de grands compliments sur cet exploit. J’avais espéré qu’il serait jaloux ; il ne parut pas seulement y songer, et prit son parti gaiement sur le pitoyable état de sa toilette. Il faisait extrêmement chaud, et nous étions séchés avant la fin de la promenade ; mais Edmée demeura triste et préoccupée. Il me sembla qu’elle faisait effort pour me montrer autant d’amitié que pendant le déjeuner. J’en fus affecté ; car je n’étais pas seulement amoureux d’elle, je l’aimais. Il m’eût été impossible de faire cette distinction ; mais les deux sentiments étaient en moi : la passion et la tendresse.

Le chevalier et l’abbé rentrèrent à l’heure du dîner. Ils s’entretinrent à voix basse avec M. de la Marche du règlement de mes affaires, et, au peu de mots que j’entendis malgré moi, je compris qu’ils venaient d’assurer mon existence dans les conditions brillantes qui m’avaient été annoncées le matin. J’eus la mauvaise honte de ne point en témoigner naïvement ma reconnaissance. Cette générosité me troublait, je n’y comprenais rien ; je m’en méfiais presque comme d’une embûche qu’on me tendait pour m’éloigner de ma cousine. Je n’étais pas sensible aux avantages de la fortune. Je n’avais pas les besoins de la civilisation, et les préjugés nobiliaires étaient chez moi un point d’honneur, nullement une vanité sociale. Voyant qu’on ne me parlait pas ouvertement, je pris le parti peu gracieux de feindre une complète ignorance.

Edmée devint toujours plus triste. Je remarquai que ses regards se portaient alternativement sur M. de la Marche et sur moi avec une inquiétude vague. Toutes les fois que je lui adressais la parole, ou même que j’élevais la voix en parlant aux autres personnes, elle tressaillait, puis elle fronçait légèrement le sourcil, comme si ma voix lui eût causé une douleur physique. Elle se retira aussitôt après le dîner ; son père la suivit avec inquiétude.

— Ne remarquez-vous pas, dit l’abbé, en les voyant s’éloigner et en s’adressant à M. de la Marche, que Mlle de Mauprat est bien changée depuis ces derniers temps ?

— Elle est maigre, répondit le lieutenant général ; mais je crois qu’elle n’en est que plus belle.

— Oui ; mais je crains qu’elle ne soit plus malade qu’elle ne l’avoue, répartit l’abbé. Son caractère est aussi changé que sa figure ; elle est triste.

— Triste ? Mais il me semble qu’elle n’a jamais été aussi gaie que ce matin ; n’est-il pas vrai, monsieur Bernard ? C’est depuis la promenade seulement qu’elle s’est plainte d’avoir un peu de migraine.

— Je vous dis qu’elle est triste, reprit l’abbé. Quand elle est gaie maintenant, elle l’est plus que de raison ; il y a en elle quelque chose d’étrange alors et de forcé, qui n’est pas du tout dans sa manière d’être accoutumée. Puis un instant après, elle retombe dans une mélancolie que je n’avais jamais remarquée avant la fameuse nuit de la forêt. Soyez sûr que les émotions de cette nuit ont été graves.

— Elle a été témoin, en effet, d’une scène affreuse à la tour Gazeau, dit M. de la Marche ; et puis cette course de son cheval à travers la forêt, lorsqu’elle a été emportée loin de la chasse, a dû la fatiguer et l’effrayer beaucoup. Cependant elle est douée d’un courage si admirable !… Dites-moi, cher monsieur Bernard, lorsque vous la rencontrâtes dans la forêt, vous parut-elle très épouvantée ?

— Dans la forêt ? repris-je. Je ne l’ai point rencontrée dans la forêt.

— Non, c’est dans la Varenne que vous l’avez rencontrée, dit l’abbé avec précipitation… À propos, monsieur Bernard, voulez-vous bien me permettre de vous dire un mot d’affaires en particulier sur votre propriété de…

Il m’entraîna hors du salon, et me dit à voix basse :

— Il ne s’agit pas d’affaires ; je vous supplie de ne laisser soupçonner à qui que ce soit, pas même à M. de la Marche, que Mlle de Mauprat ait été seulement l’espace d’une seconde à la Roche-Mauprat…

— Et pourquoi donc ? demandai-je ; n’y a-t-elle pas été sous ma protection ? n’en est-elle pas sortie pure, grâce à moi ? et peut-on ignorer dans le pays qu’elle y ait passé deux heures ?

— On l’ignore entièrement, répondit-il ; au moment où elle en sortait, la Roche-Mauprat tombait sous les coups des assiégeants, et aucun de ses hôtes ne reviendra du sein de la tombe ou du fond de l’exil pour raconter ce fait. Quand vous connaîtrez davantage le monde, vous comprendrez de quelle importance il est pour la réputation d’une jeune personne qu’on ne puisse pas supposer que l’ombre d’un danger ait seulement passé sur son honneur. En attendant, je vous adjure, au nom de son père, au nom de l’amitié que vous avez pour elle, et que vous lui avez exprimée ce matin d’une manière si noble et si touchante !…

— Vous êtes très adroit, monsieur l’abbé, dis-je en l’interrompant ; toutes vos paroles ont un sens caché que je comprends fort bien, tout grossier que je suis. Dites à ma cousine qu’elle se rassure. Je n’ai pas sujet de nier sa vertu, très certainement, et je ne suis, d’ailleurs, pas capable de faire manquer le mariage qu’elle désire. Dites-lui que je ne réclame d’elle qu’une chose, c’est cette promesse d’amitié qu’elle m’a faite à la Roche-Mauprat.

— Cette promesse a donc à vos yeux une singulière solennité ? dit l’abbé. Et quelle méfiance peut-elle vous laisser en ce cas ?

Je le regardai fixement et, comme il me semblait troublé, je pris plaisir à le tourmenter, espérant qu’il rapporterait mes paroles à Edmée.

— Aucune, répondis-je ; seulement, je vois qu’on craint l’abandon de M. de la Marche au cas où l’aventure de la Roche-Mauprat viendrait à se découvrir. Si ce monsieur est capable de soupçonner Edmée et de lui faire outrage à la veille de ses noces, il me semble qu’il y a un moyen bien simple de raccommoder tout cela.

— Et lequel, selon vous ?

— C’est de le provoquer et de le tuer.

— Je pense que vous ferez tout pour épargner cette dure nécessité et ce péril affreux au respectable M. Hubert.

— Je les lui épargnerai de reste en me chargeant de venger ma cousine. C’est mon droit, monsieur l’abbé ; je connais les devoirs d’un gentilhomme tout aussi bien que si j’avais appris le latin. Vous pouvez le lui dire de ma part. Qu’elle dorme en paix ; je me tairai, et, si cela ne sert à rien, je me battrai.

— Mais, Bernard, reprit l’abbé d’un ton insinuant et doux, songez-vous à l’attachement de votre cousine pour M. de la Marche ?

— Eh bien ! raison de plus, m’écriai-je, saisi d’un mouvement de rage.

Et je lui tournai le dos brusquement.

L’abbé rapporta toute cette conversation à sa pénitente. Le rôle de ce digne prêtre était fort embarrassant ; il avait reçu sous le sceau de la confession une confidence à laquelle il ne pouvait que faire des allusions très détournées, en s’entretenant avec moi. Cependant il espérait, au moyen de ces délicates allusions, me faire comprendre le crime de mon obstination, et m’amener à y renoncer loyalement. Il augurait trop bien de moi ; tant de vertu était au-dessus de mes forces, comme elle était au-dessus de mon intelligence.