Maurice de Saxe/06

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Maurice de Saxe
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 54 (p. 362-396).
◄  V
MAURICE DE SAXE

VI.
LE SOUVERAIN DE CHAMBORD.


I

Le traité d’Aix-la-Chapelle venait d’être signé le 18 octobre 1748. Louis XV, impatient de conclure la paix, s’était hâté de restituer toutes les conquêtes du maréchal de Saxe. On a vu ce qu’en pensait Maurice dans sa lettre à M. de Maurepas [1] ; ce cri de douleur et de honte fut bientôt répété par des milliers de bouches. La colère publique éclatait sous les formes les plus étranges. Le vocabulaire des injures de la rue s’était enrichi d’un terme nouveau qui effaçait tous les autres ; quand, on avait dit : « bête comme la paix, » c’était le dernier degré de l’outrage. À la cour et à la ville, les épigrammes pleuvaient de tous côtés. Celui qui ne voulait rien prendre, disait un de ces rimeurs anonymes,

Prit deux étrangers pour tout prendre,
Prit un étranger pour tout rendre,
Prit le prétendant pour le vendre.

Les deux étrangers qui avaient tout pris, c’était le comte de Saxe et son ami le comte de Lœwendal ; l’étranger qui rendait tout, c’était le marquis de Saint-Sévérin, diplomate italien passé au service de la France, « un traître d’Italien, » dit le marquis d’Argenson, qui était né sujet de Marie-Thérèse et avait toute sorte d’intérêts à ménager l’Autriche. À ces contradictions, les unes singulières, les autres vraiment honteuses, ajoutez le plus douloureux des contrastes ; le prétendant Charles-Edouard, celui dont on avait exalté l’héroïque ambition, celui à qui le gouvernement de Louis XV avait prêté deux fois les vaisseaux de la France ; était arrêté à l’Opéra, garrotté comme un malfaiteur, jeté dans le donjon de Vincennes et de là hors des frontières. Certes il fallait que le roi eût bien peur de voir la paix lui échapper pour subir de telles conditions. Décidément, si Maurice de Saxe n’est qu’un homme de guerre, ses beaux jours sont passés. Il a beau écrire avec amertume : « Ceux qui ont fait la paix s’en repentiront avant deux mois ; » la paix est faite, et l’épuisement du pays semble éloigner pour longtemps la reprise des hostilités. Que va devenir le vainqueur de Fontenoy ? Le grand capitaine a terminé sa tâche ; nous allons voir reparaître le voluptueux et le rêveur. Pour tromper l’activité qui le dévore, et que ne régit aucun principe supérieur, il ne lui restera plus qu’une espèce de souveraineté féodale dans sa capitainerie de Chambord. N’est-ce pas là une des plus étranges apparitions du XVIIIe siècle ?

« J’ai vu, écrivait en 1577 un ambassadeur du conseil des dix qui venait de visiter Chambord, j’ai vu dans ma vie plusieurs constructions magnifiques, jamais aucune plus belle ni plus riche… L’intérieur du parc dans lequel le château est situé est rempli de forêts, de lacs, de ruisseaux, de pâturages, de lieux de chasse, et au milieu s’élève ce bel édifice avec ses créneaux dorés, ses ailes couvertes de plomb, ses pavillons, ses terrasses, ses galeries, ainsi que nos poètes romanciers décrivent le séjour de Morgane ou d’Alcine… Nous partîmes de là émerveillés, ébahis ou plutôt confondus [2]. » On pourrait former tout un livre en réunissant les tableaux que les écrivains les plus divers ont tracés du château de Chambord, depuis le vieil architecte français Ducerceau, qui en admire « le regard merveilleusement superbe, » jusqu’au poétique auteur de Cinq-Mars, qui en a si bien décrit les dômes bleus, les élégans minarets, les terrasses dominant les bois, toutes les féeries dérobées aux pays du soleil par quelque génie de l’Orient. Le prince de Puckler-Muskau dans ses Récits de Voyage, Chateaubriand dans sa Vie de Rancé, ont ajouté de nouveaux traits à cette peinture et rivalisé par la hardiesse du coloris avec la hardiesse de l’édifice. Il semble pourtant, même après de tels artistes, qu’il reste encore bien des choses à mettre en relief, tant est riche et variée, comme dit naïvement Ducerceau, « la multitude de la besogne qui y est [3]. » M. Michelet, dans une page concise et forte, nous y montre le caractère même du prince qui l’a construite et la transformation des anciennes mœurs. Ce n’est plus le vieux château-fort, « serré et étranglé comme un soldat dans sa cuirasse ; » ce n’est plus le donjon inhospitalier du moyen âge : c’est une merveilleuse abbaye de Thélème comme celle que Rabelais a bâtie en son Pantagruel avec le crayon d’un Primatice et le pinceau d’un Paul Véronèse. « Au dehors, l’unité, l’harmonie solennelle des tours, avec leurs clochetons et cheminées en minarets orientaux, sous un majestueux donjon central ; au dedans, la diversité, toutes les circulations faciles, et les réunions, et les à parte, toutes les libertés du plaisir. »

C’est là que Maurice de Saxe allait régner à sa manière. Le somptueux édifice, il faut le reconnaître, n’avait jamais reçu un pareil hôte. De tous les contrastes que présente l’histoire du château de Chambord, celui-là est le plus singulier. Les élégances discrètes, les facilités mystérieuses n’étaient guère à l’usage du Saxon qui entrait botté à la cour, et qui, par système autant que par goût, fréquentait sans vergogne les compagnies suspectes. « Le comte de Saxe, a dit le baron Grimm, aimait la mauvaise compagnie en femmes, et même en hommes, par choix et par hauteur. Il ne se serait pas trouvé déplacé sur un trône, et avec une âme de cette trempe on ne se trouve bien ni dans les antichambres de Versailles ni dans les soupers de Paris, où l’égalité préside [4]. » Ce jugement est vrai malgré l’exagération des paroles, et l’on comprend dès lors que les « libertés du plaisir » ne lui fussent point nécessaires. Le château qui avait abrité tour à tour les galanteries de François Ier, les intrigues de Catherine de Médicis, les tristesses de Louis XIII, les fêtes voluptueuses de Louis XIV, l’existence religieuse et bourgeoise de Stanislas Leczinski, allait donc, par un nouveau contraste, servir de théâtre à l’ambition inquiète, aux plaisirs violens d’un homme de guerre tombé dans l’inaction.

Son premier acte est une pétition au roi pour obtenir le rang et les honneurs dont jouissent les princes de maison souveraine établis dans le royaume. En voici le texte :


« Le comte Maurice de Saxe, maréchal-général des camps et armées du roi, représente très humblement à sa majesté qu’il a l’honneur d’être fils d’un grand roi, chef d’une des plus illustres maisons souveraines de l’Europe, et qu’il a eu celui d’être légitimement élu duc de Courlande. S’il est vrai que la force et la violence le privent de la possession de cette souveraineté, il n’est pas moins certain qu’elles ne peuvent détruire un titre fondé sur le vœu unanime d’une nation libre. Aussi toutes les cours de l’Europe, à l’exception de celle de Vienne, ne font aucune difficulté de déférer au comte Maurice de Saxe le traitement de prince, que celles de Pologne, de Saxe, et plusieurs autres d’Allemagne et du Nord ont toujours accordé à sa naissance, indépendamment de son élévation à la dignité de duc souverain de Courlande. Le comte Maurice de Saxe ne demande pas que sa majesté le reconnaisse duc de Courlande ; cette justice qui lui serait rendue pourrait avoir des inconvéniens par rapport aux intérêts politiques de l’état, qu’il préférera toujours à tout ce qui lui est personnel ; mais s’il a eu le Bonheur de servir utilement sa majesté, ainsi qu’elle a daigné l’en assurer en des termes trop flatteurs et trop glorieux pour lui pour qu’il ose les répéter, il croit pouvoir espérer de sa bonté qu’elle voudra bien lui accorder le traitement, rang et honneurs dont jouissent les princes de maison souveraine établis dans le royaume. Cette distinction doit être d’autant moins enviée au comte Maurice de Saxe qu’il a l’honneur d’être oncle de Mme la dauphine. »


Cette pétition, trouvée dans les papiers du maréchal, a-t-elle été remise à Louis XV ? est-elle devenue l’objet d’une délibération ? L’histoire n’en dit rien. Une chose certaine toutefois, c’est que Maurice s’attribuera lui-même ce qu’on voudra peut-être lui refuser. Toute occasion lui sera bonne pour marquer son rang à part et ne point se confondre avec les sujets du roi de France. Candidat perpétuel aux souverainetés vacantes, il affirmera sans cesse par ses demandes comme par ses songes le droit qu’il revendique. Il essaiera de mettre en action les rêveries qu’il rédigeait seize années auparavant sous l’inspiration de la fièvre. Non certes, ce n’est pas un voluptueux à la façon de François Ier ou de Louis XIV qui va s’établir en ce féerique Chambord, c’est un soldat possédé de la fureur de régner. À peine a-t-il mis la main sur la merveille du XVIe siècle, il y fait bâtir des casernes et des haras ; le palais de Diane de Poitiers, purifié par la bonne reine de Pologne, doit loger un millier de houlans. On entendra le piaffement des chevaux, le son des clairons, la voix des sentinelles sur les remparts, sauvages harmonies qui répondront aux tumultueuses pensées du maître. Qu’il prenne garde alors aux mauvais conseils de l’ambition déçue ; l’oisiveté est funeste à ces natures de feu, et le noble Maurice pourra être entraîné à des actes peu dignes de la générosité de son cœur. Passe encore, s’il ne s’expose qu’au ridicule. Oui, des passions sans frein qui tantôt feront rire à ses dépens, tantôt le pousseront à des violences odieuses, — des rêves grandioses et bizarres qui tourmenteront son génie sans emploi, voilà ce qui va remplir pendant deux ans les loisirs forcés du souverain de Chambord.

Au commencement de l’année 1748, pendant qu’il méditait encore sa brillante expédition de Maastricht, Maurice, qui allait souvent de Chambord à Paris, avait remarqué à l’Opéra une jeune débutante, Mlle Verrières. Son vrai nom était Marie Rinteau. Elle vivait sagement avec sa mère et sa sœur, occupée de se perfectionner dans son art. On sait que chanteuses ou tragédiennes ne résistaient guère au disciple d’Adrienne Lecouvreur ; une seule, nous le verrons, refusa une place dans ce sérail, et Maurice s’en vengea d’une cruelle façon. Marie Rinteau, livrée peut-être par sa famille [5], ajouta sans peine un nom de plus à la liste déjà si longue des victoires du maréchal. Peu de temps après, elle donna le jour à une fille, qui fut baptisée, le 19 octobre 1748, à l’église Saint-Gervais et Saint-Protais de Paris, sous le nom de Marie-Aurore. Il y avait à cette époque d’étranges irrégularités dans la manière de constater l’état civil ; les registres paroissiaux du moins n’offraient pas toutes les garanties d’exactitude. L’acte de baptême de Marie-Aurore la désigne comme fille de Jean-Baptiste de La Rivière, bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme. Marie Rinteau n’ayant jamais été mariée, ce La Rivière, s’il a existé, ne pouvait être qu’un prête-nom. Dix-huit ans plus tard, Marie-Aurore, étant sur le point d’épouser le comte de Horn, fils naturel de Louis XV, eut le désir de faire rectifier cet acte et de reprendre le nom de son père. L’affaire fut portée devant le parlement. Le parrain et la marraine de la jeune fille, Antoine-Alexandre Colbert, marquis de Sourdis [6], et Mlle Geneviève Rinteau, n’eurent point de peine à rétablir les faits, attestés encore par d’autres témoins ; la cour, sur la plaidoirie de Me Thétion et les conclusions conformes de M. Joly de Fleury, avocat-général, décida par arrêt du 4 juin 1766 que l’acte baptistaire du 19 octobre 1748 serait rectifié en ces termes : « Marie-Aurore, fille naturelle de Maurice, comte de Saxe, maréchal-général des camps et armées de France, et de Marie Rinteau. »A partir de ce moment, Marie-Aurore s’appela Aurore de Saxe.

Est-il besoin de rappeler qu’Aurore de Saxe, mariée d’abord au comte de Horn, lieutenant du roi dans la province de Schelestadt, puis à M. Dupin de Francueil, un des plus charmans esprits de l’ancienne société française, n’est autre que la grand’mère de l’écrivain illustre à qui les lettres françaises doivent tout un monde de poétiques figures ? L’auteur d’Indiana et de Jean de la Roche, de Valentine et du Marquis de Villemer, le romancier de génie qui s’est tant de fois renouvelé depuis trente ans, l’inventeur infatigable qui à mis en scène des inspirations si diverses, passions enflammées, théories hasardeuses, vertus généreuses et noblement humaines, n’eût pas été renié par son arrière grand-père. À ce fonds d’ardeur et de cordialité, le héros eût reconnu sa race.

Il suffit d’indiquer ce rapprochement sans insister davantage. George Sand a marqué elle-même les liens qui la rattachent à son illustre aïeul, et elle suivait en cela l’exemple de son père, Maurice Du Pin, qui, sous les drapeaux de la république, à côté de La Tour d’Auvergne, premier grenadier de France, invoqua plus d’une fois l’héroïque souvenir du maréchal de Saxe [7]. Un écrivain physiologiste, comme nous en possédons aujourd’hui, trouverait sans doute l’occasion excellente pour montrer ce que les descendans de Maurice de Saxe doivent à la fatalité du sang ; pour nous, qui croyons avant tout à la liberté humaine, nous qui pensons que chacun est l’artisan de sa destinée et responsable des dons qu’il a reçus, nous aimons mieux nous en tenir à une indication rapide. Dans ce rapprochement que notre récit nous impose, nous ne prétendons pas, à Dieu ne plaise ! juger en passant le grand écrivain qui a su communiquer à la France du XIXe siècle, tour à tour surprise et ravie, les émotions les plus diverses. Le sujet de notre étude est simplement Maurice de Saxe, et nous y retournons en toute liberté, sans nulle préoccupation étrangère [8].

Nous disions tout à l’heure que les voluptés de Maurice de Saxe l’avaient exposé au ridicule ; l’histoire de Mlle Verrières en est une preuve. On a vu que Maurice, sans reconnaître officiellement sa fille, lui avait donné pour parrain son ami, le marquis de Sourdis, et avait préparé ainsi les témoignages qui devaient consacrer un jour la vérité des faits. Il avait pourvu en outre, et d’une main libérale, à l’entretien de la mère et de la fille. Il y avait là une reconnaissance avouée, bien que non revêtue encore du caractère légal. Or, quelques mois après la naissance d’Aurore de Saxe, pendant le printemps de l’année 1749, Maurice étant allé à Berlin rendre visite à Frédéric le Grand, Marie Rinteau eut l’idée de ménager une surprise au maréchal. Elle était dame de l’Opéra, comme on disait, et sans doute un peu confondue dans la foule. Persuadée, je le suppose, que son avenir n’était pas de ce côté-là, l’ambition lui vint de paraître à la Comédie-Française. S’élever au rang d’une Gaussin, d’un Adrienne Lecouvreur, quel bonheur pour elle ! Ce n’eût pas été seulement une joie d’artiste ; la pauvre fille sentait bien qu’elle était déjà oubliée de son amant, et, quoique traitée par lui avec convenance, elle ne pouvait se résigner à cet abandon. Qui sait si le maréchal ne serait pas ramené auprès d’elle par quelque succès de théâtre ? Il aimait avec passion la tragédie française, soit qu’il prit naturellement plaisir à l’expression des royales infortunes, soit que le souvenir d’Adrienne le rendît particulièrement sensible aux charmes d’une voix mélodieuse et touchante. Il fallait l’attaquer par son faible ; c’était à Zaïre, à Iphigénie, de rendre un peu de vie et de flamme à la timide colombe. Il y avait alors à Paris un jeune poète fort en vue, très occupé de théâtre, de déclamation tragique, et en relations suivies avec le monde des acteurs. C’était Marmontel, disciple de Voltaire, ami de Mlle Clairon, auteur de deux tragédies, Denys le tyran et Aristomène, qui venaient d’être accueillies avec des transports d’admiration assez difficiles à expliquer aujourd’hui. Un jour, une ancienne cantatrice de l’Opéra-Comique, Mme Durancy, dont Marmontel avait tenu l’enfant sur les fonts baptismaux, lui proposa d’enseigner la déclamation à une jeune femme de sa connaissance. « Mon compère, voulez-vous que je vous donne une jeune et jolie actrice à former ? Elle aspire à débuter dans le tragique, et elle vaut la peine que vous lui donniez des leçons. C’est Mlle Verrières, l’une des protégées du maréchal de Saxe. Elle est votre voisine ; elle est sage, elle vit fort décemment avec sa mère et avec sa sœur. Le maréchal, comme vous savez, est allé voir le roi de Prusse, et nous voulons, à son retour, lui donner le plaisir de voir sa pupille au théâtre jouant Zaïre et Iphigénie mieux que Mlle Gaussin. Si vous voulez vous charger de l’instruire, demain je vous installerai ; nous dînerons chez elle ensemble. » A ce nom du maréchal de Saxe, le jeune poète dut dresser les oreilles. Quelques mois auparavant, une autre protégée du vainqueur de Fontenoy, la fantasque, la folle Mlle Navarre, était venue se jeter au cou du jeune poète, et bon gré, mal gré, par les violences comme par les prestiges de la passion, l’avait précipité dans le tourbillon de sa vie. N’y avait-il pas quelque péril pour lui à se rapprocher du maréchal de Saxe ? N’allait-il pas éveiller des colères qui n’avaient pas encore eu l’occasion d’éclater ? Laissons répondre Marmontel lui-même dans ces Mémoires, trop peu connus, qui peignent si bien la société du XVIIIe siècle.


« Mon aventure avec Mlle Navarre ne m’avait point aliéné le maréchal de Saxe ; il m’avait même témoigné de la bienveillance, et avant qu’Aristomène fût mis au théâtre, il m’avait fait prier d’aller lui en faire la lecture. Cette lecture tête à tête l’avait intéressé ; le rôle d’Aristomène l’avait ému. Il trouva celui de Léonide théâtral. « Mais, corbleu ! me dit-il, c’est une fort mauvaise tête que cette femme-là ! Je n’en voudrais pas pour rien. » Ce fut là sa seule critique. Du reste, il fut content, et me le témoigna avec cette franchise noble et cavalière qui sentait en lui son héros. Je fus donc enchanté d’avoir une occasion de faire quelque chose qui lui fût agréable, et très innocemment, mais très imprudemment, j’acceptai la proposition.

« La protégée du maréchal était l’une de ses maîtresses. Elle lui avait été donnée à l’âge de dix-sept ans. Il en avait eu une fille reconnue et mariée depuis sous le nom d’Aurore de Saxe. Il lui avait fait, à la naissance de cette enfant, une rente de 100 louis ; il lui donnait de plus, par an, 500 louis pour sa, dépense. Il l’aimait de bonne amitié ; mais, quant à ses plaisirs, elle n’y était plus admise. La douceur, l’ingénuité, la timidité de son caractère n’avaient plus rien d’assez piquant pour lui. On sait qu’avec beaucoup de noblesse et de fierté dans l’âme, le maréchal de Saxe avait les mœurs grivoises. Par goût autant que par système, il voulait de la joie dans ses armées, disant que les Français n’allaient jamais si bien que lorsqu’on les menait gaîment, et que ce qu’ils craignaient le plus à la guerre, c’était l’ennui. Il avait toujours dans son camp un opéra-comique. C’était à ce spectacle qu’il donnait l’ordre des batailles, et ces jours-là, entre les deux pièces, la principale actrice annonçait ainsi : « Messieurs, demain relâche au théâtre, à cause de la bataille que donnera M. le maréchal ; après-demain, le Coq du Village, les Amours grivois… »

« Deux actrices de ce théâtre, Chantilly et Beaumenard, étaient ses maîtresses favorites, et leur rivalité, leur jalousie, leurs caprices, lui donnaient, disaient-il, plus de tourmens que les hussards de la reine de Hongrie. J’ai lu ces mots dans une de ses lettres. C’était pour elles que Mlle Navarre avait été négligée. Il trouvait en elle trop de hauteur, et pas assez de complaisance et d’abandon. Mlle Verrières, avec infiniment moins d’artifice, n’avait pas même l’ambition de le disputer à ses rivales ; elle semblait se reposer sur sa beauté du soin déplaire, sans y contribuer d’ailleurs que par l’égalité d’un caractère aimable et par son indolence à se laisser aimer.

« Les premières scènes que nous répétâmes ensemble furent celles de Zaïre avec Orosmane. Sa figure, sa voix, la sensibilité de son regard, son air de candeur et de modestie, s’accordaient parfaitement avec son rôle, et dans le mien je ne mis que trop de véhémence et de chaleur. Dès notre seconde leçon, ces mots : Zaïre, vous pleurez ! furent l’écueil de ma sagesse.

« La docilité de mon écolière me rendit assidu. Cette assiduité fut malignement expliquée. Le maréchal, qui était alors en Prusse, instruit de notre intelligence, en prit une colère peu digne d’un aussi grand homme. Les 50 louis que Mlle Verrières touchait par mois lui furent supprimés, et il annonça que de sa vie il ne reverrait ni la mère ni son enfant. Il tint parole, et ce ne fut qu’après sa mort, et un peu par mon entremise, qu’Aurore fut reconnue et élevée dans un couvent comme fille de ce héros. »


Quand le maréchal fut de retour à Paris, sa colère éclata de plus belle. À la ville, à la cour, il allait contant ses griefs à qui voulait l’entendre ; il en parla au roi lui-même. « Ce petit insolent de poète ! » disait-il, et là-dessus c’étaient des plaintes vraiment risibles, suivies de menaces qui pouvaient tourner au tragique. Marmontel a beau dire, à propos des protégées du maréchal : « Je n’avais que celles qu’il abandonnait ; » cette excuse si humble ne désarmait pas la fureur de Maurice, et le poète voyait déjà le moment où il allait être obligé de croiser le fer avec le vainqueur de Lawfeld. Tel est sans doute le sens de ces paroles : « J’étais dans des transes d’autant plus cruelles que j’étais résolu, au péril de ma vie, de me venger de lui s’il m’eût fait insulter. » Lœwendal, Sourdis, Flavacourt, les amis les plus intimes de Maurice, eurent toutes les peines du monde à calmer cette fureur bavarde, qui égayait la cour à ses dépens.

Lorsque les Mémoires de Marmontel furent publiés en 1804, cinq ans après la mort de l’auteur, Aurore de Saxe, si digne, si pure, ressentit le plus vif chagrin de ces révélations indiscrètes. Outre les aventures que nous venons de rappeler, on y voyait que la trop sensible Zaïre, obligée de quitter son maître de déclamation, avait été recueillie par le prince de Turenne. Le prince lui-même avait traité l’affaire directement avec Marmontel. De cette union nouvelle naquit plus tard un fils qui devint l’abbé de Beaumont. Or, tandis que les indiscrétions posthumes de l’ami de Voltaire désolaient Aurore de Saxe, son frère l’abbé en prenait plus facilement son parti. « Beaumont assure que cela ne mérite pas le chagrin que tu t’en fais. » C’est M. Maurice Du Pin, le fils d’Aurore de Saxe, qui console sa mère en ces termes, et après avoir rappelé que le mal est sans remède, qu’on ne pourrait acheter l’édition, que les exemplaires vendus n’en auraient que plus de valeur, et qu’il en paraîtrait bientôt de nouvelles éditions conformes à la première, car la liberté d’écrire, grâce à 89, est désormais à l’abri des lettres de cachet, il ajoute ces cordiales paroles : « Je comprends bien que tu souffres d’entendre parler si légèrement de ta mère ; mais en quoi cela peut-il atteindre ta vie, qui a toujours été si austère, et ta réputation, qui est si pure ? Pour mon compte, cela ne me fâche guère qu’on sache dans le public ce qu’on savait déjà de reste dans le monde sur ma grande-mère maternelle. C’était, je le vois par les Mémoires en question, une aimable femme, douce, sans intrigue, sans ambition, très sage et de bonne vie, eu égard à sa position. Il en a été d’elle comme de bien d’autres. Les circonstances ont fait ses fautes, et son naturel les a fait accepter en la rendant aimable et bonne. Voilà l’impression qui me reste de ces pages dont tu te tourmentes tant, et sois certaine que le public ne sera pas plus sévère que moi. » Rien de plus juste. Ce n’est pas seulement un petit-fils qui parle, c’est un homme de sens. Parmi les plus nobles familles de notre société régénérée, y en a-t-il beaucoup aujourd’hui qui n’aient pas besoin d’invoquer les mêmes excuses ? Il n’en est pas moins vrai que le vainqueur de Fontenoy, battu par Marmontel et mettant toute la cour dans la confidence de sa mésaventure, ressemble à un personnage de comédie.

À côté de cette fâcheuse histoire, en voici une autre qui n’est pas seulement ridicule. Nous avons parlé de cette gentille fée, Justine Duronceray, qui jouait l’opéra-comique dans les camps du maréchal de Saxe, et qui, à la veille de Raucoux, annonçant la bataille du lendemain, entonnait d’avance le chant de victoire. L’année même où Maurice était supplanté par Marmontel auprès de Mlle Verrières, Justine Duronceray, devenue Mme Favart, était persécutée de mille manières par le maréchal de Saxe, obligée de fuir Paris, poursuivie, arrêtée, emprisonnée dans un couvent. Vingt-trois ans plus tard, le baron Grimm, apprenant la mort de l’actrice célèbre qui dans plusieurs de ses rôles avait « tourné la tête à tout Paris, » racontait à ses correspondans d’Allemagne les prétendues aventures de Mme Favart avec le maréchal de Saxe. Suivant ce récit, Justine Duronceray ou plutôt Mlle de Chantilli (car c’était là son nom de théâtre), après s’être « donnée pour de l’argent au héros de la France, au vainqueur de Fontenoy et de Lawfeld, le plus bel homme de son temps, » aurait fini par être désolée de la passion du maréchal, « parce que la tête lui tournait d’un garçon pâtissier mal bâti appelé Favart, qui s’était échappé de la boutique de son maître pour faire des chansons et des opéras-comiques. » Grimm raconte ensuite fort gravement, ou pour mieux dire avec une secrète indignation, le tort causé au maréchal par le garçon pâtissier. Pendant le siège de Maastricht, c’est toujours Grimm qui parle, et on verra tout à l’heure quelle confiance il mérite, Favart enlève Justine et s’enfuit avec elle. Assurément il est fâcheux qu’un homme tel que Maurice de Saxe ait perdu la tête pour une telle aventure. — Grimm nous a prévenus que « cette partie du roman de Mme Favart prêterait beaucoup à des réflexions morales, » et voici la moralité de l’histoire qui se prépare. — Oui certes il est fâcheux de voir Maurice éperdu, échevelé, « pour avoir été délaissé par une courtisane, lui à qui jamais l’opération la plus importante n’avait fait perdre une heure de sommeil ; » mais enfin qu’y a-t-il surtout à blâmer ici ? Le mauvais goût de Justine et l’insolence de Favart ! C’est pour cela que Grimm les traite si dédaigneusement, appelant celle-ci une petite créature, et celui-là un garçon pâtissier. Il termine son récit par ces mots : « Le grand Maurice, irrité d’une résistance qu’il n’avait jamais éprouvée nulle part, eut la faiblesse de demander une lettre de cachet pour enlever à un mari sa femme,… et, chose remarquable, cette lettre de cachet fut accordée et exécutée. Les deux époux plièrent sous le joug de la nécessité [9]. » Après quoi viennent les imputations les plus graves, les plus calomnieuses, et surtout la honteuse histoire qui, répétée pendant un siècle, semble encore attachée au nom de cette charmante et noble femme : c’est Mme Favart qui l’année suivante aurait causé la mort de Maurice de Saxe.

À ce récit d’un homme qui, par vanité aristocratique, se porte le défenseur de Maurice à tort et à travers, opposons simplement le verdict prononcé par l’arrière-petite-fille du héros. « Mme Favart, dit excellemment George Sand, est un gros péché dans sa vie, un péché que Dieu seul a pu lui pardonner, quoi qu’en ait dit Grimm dans sa Correspondance. Les efforts de cet écrivain pour flétrir la victime et réhabiliter le coupable sont une action presque aussi mauvaise que l’action elle-même. »

Aujourd’hui en effet nous savons la vérité tout entière, et pour qui se donne la peine de contrôler les témoignages il ne reste plus rien des assertions du chroniqueur. Mme Favart a été victime deux fois, victime des violences de Maurice et des mensonges de Grimm. Justine Duronceray avait épousé Favart le 10 décembre 1745, et c’est seulement vers le milieu de l’année suivante que Favart, devenu chef d’une troupe de comédiens, fut chargé par le maréchal de lui monter un théâtre à Bruxelles. Le maréchal le traitait avec bonté, comme un auxiliaire de ses plans de campagne. N’était-ce pas lui qui avait mission d’entretenir la gaîté du soldat ? Favart s’y appliquait en conscience, et quand il parlait des victoires du maréchal, il disait nous. À Raucoux, sur le champ de bataille, il écrivait à sa mère : « Victoire ! grande victoire ! tout est renfermé dans ces derniers mots. Je suis un des premiers qui écrive. L’action continue encore à notre avantage. Nous achevons de vaincre, je dis plus, nous achevons de détruire. Pardonnez-moi si je dis nous à force de fréquenter les héros, j’en prends le langage. Montrez ma lettre à tous nos amis, ils ont le cœur français… » Et lui aussi, et Justine aussi, dans cette campagne théâtrale qui avait ses périls, ils étaient soutenus par un vif sentiment de l’honneur national. Que Maurice ait été amorcé dès les premiers jours par l’entrain, par la grâce mutine de la comédienne, il n’y a pas lieu d’en être fort étonné. On voit pourtant qu’il avait peur de se laisser prendre, comme s’il avait deviné sous cette gentillesse la fermeté d’une honnête femme. « Mademoiselle, lui écrit-il, vous êtes une enchanteresse plus dangereuse que feu Mme Armide… Je me suis vu au moment de succomber aussi, moi dont l’art funeste est d’effrayer l’univers. Qu’aurait dit le roi de France et de Navarre, si, au lieu du flambeau de sa vengeance, il m’avait trouvé une guirlande à la main ? Malgré le danger auquel vous m’avez exposé, je ne puis vous savoir mauvais gré de mon erreur ; elle est charmante ! » Timides propos de galanterie, car Maurice, en terminant, s’excuse de « ce reste d’ivresse, » et ne demande à la jeune femme qu’un pur sentiment d’amitié. Bientôt cependant la timidité disparaît ; Maurice est devenu un Lovelace et n’écoute plus que son délire. Mme Favart, effrayée des obsessions du maréchal, a quitté le théâtre du. camp pendant la campagne de 1747, et s’est réfugiée à Bruxelles auprès de la duchesse de Chevreuse. Les intérêts de sa santé lui avaient fourni une occasion qu’elle s’était empressée de saisir. Le maréchal menace de la faire ramener au camp par des grenadiers. Rien de plus touchant que les lettres de Favart à celle qu’il nomme son cher petit bouffe. « Je crains peu pour moi les menaces, lui écrit-il ; mais je ne me pardonnerais pas de t’avoir amenée dans ce pays pour t’exposer à la tyrannie. Nous sommes ici fort mal, je ne suis pas encore logé, et j’ai couché sur la paille, à la belle étoile, depuis que je t’ai quittée. Si l’on te pressait de partir, implore le secours de Mme la duchesse de Chevreuse ; elle pense trop juste pour te refuser sa protection dans un point aussi essentiel, et les bontés, dont elle nous a honorés en sont une preuve certaine. » Malgré la protection de la duchesse, Mme Favart se sentait encore trop près du maréchal ; au lieu de retourner à l’armée, elle se rendit à Paris et y vécut fort retirée. Sur ces entrefaites, les propriétaires du théâtre de Bruxelles que Maurice avait occupé lui-même pour sa troupe d’acteurs, et dont il avait fixé le prix à 150 ducats par an, réclament à Favart une somme de 26,000 francs pour le loyer de leur salle.

Comment ne pas voir ici la main du gouverneur des Flandres ? Cette femme qui lui a résisté dans l’éclat de ses succès sera vaincue sans doute par la misère ; il faut ruiner ce ménage trop uni, et que cet honneur dont ils sont si fiers périsse dans leur désastre ! Voilà donc Favart poursuivi devant les tribunaux de Belgique ; ses adversaires obtiennent un décret de prise de corps contre lui et une saisie des effets de son magasin. Il fuit après avoir assuré le sort de ses camarades. Il va trouver le maréchal à Paris, à Chambord, car tout cela se passe en 1749, au moment où nous sommes occupés à rendre nos conquêtes et où le vainqueur de Fontenoy vient de quitter le gouvernement des Flandres ; mais le gouverneur de la veille est encore assez puissant aujourd’hui pour faire respecter son drapeau. S’il n’est pas complice de l’iniquité dont Favart est victime, il doit se sentir atteint du même coup. Que n’agit-il ? que ne parle-t-il ? Favart invoque son témoignage, et Maurice s’en tient à de vaines promesses pendant que le malheureux est pourchassé de tous côtés par les limiers de la police. Hélas ! on devine trop bien la tactique de son ennemi : séparer le mari et la femme, éloigner Favart et réduire Justine au désespoir, voilà son plan de campagne. Le comte Almaviva, dans le Figaro de Beaumarchais, veut faire du mari de Suzanne un courrier d’ambassade pour l’envoyer sur les grands chemins ; il imite Maurice de Saxe, qui propose à Favart « un emploi honnête » dans la capitale du roi de Pologne en même temps qu’il offre à Justine une sorte de pension pour subvenir à ses embarras du moment. Justine s’en passera bien, ses talens lui suffisent. Le 5 août 1749, elle débute à la Comédie-Italienne avec un succès d’enthousiasme. Bientôt cependant, ne pouvant se résigner à vivre loin de celui qu’elle aime, et qui souffre à cause d’elle, l’imprudente se sauve de Paris au moment où la comédie allait donner des représentations à Fontainebleau, et va rejoindre son mari caché dans Lunéville (7 octobre). Le lendemain, elle est arrêtée par deux exempts qui l’ont suivie, et conduite sous bonne garde aux Grands-Andelys, dans un couvent d’ursulines. Nul affront ne lui est épargné. On conteste son mariage avec Favart, et son propre père, M. Duronceray, semble diriger la poursuite. Nous savons aujourd’hui, par un rapport de l’exempt de police, que le lâche vieillard, amené à Paris du fond de sa province, joua son rôle pour de l’argent dans cette intrigue, intrigue si odieuse, que Mme Favart ne songe même à en accuser ni son père ni le comte de Saxe. Elle doute, elle hésite ; d’où peut venir une pareille attaque ? — Si M. Duronceray en est l’auteur, c’est que le vieillard est fou, et nos pièces le prouveront ; si des ennemis cachés nous persécutent, invoquons l’ancienne amitié du maréchal. — Tel est le résumé des lettres qu’elle adresse du fond du couvent des ursulines à son mari, à sa belle-mère. Le petit bouffe, sait se défendre. Quelle vivacité ! quelle décision ! C’est le ton du commandement aux heures où le péril commun exige une manœuvre rapide et sûre. « Ne perdez pas un instant, écrit-elle ; envoyez tous nos papiers chez le ministre, M. d’Argenson, et surtout le consentement de mon père, signé de sa main ; c’est le curé de Saint-Pierre-aux-Bœufs qui l’a. Réunis nos témoins et mène-les avec toi chez le ministre. Si c’est mon père qui nous persécute ainsi, la vérité éclatera, et l’on nous rendra bientôt justice. Si ce sont quelques ennemis qui veulent nous faire de la peine, ils auront beau faire ; ils pourront peut-être par leur crédit nous séparer pour la vie, mais ils ne pourront jamais nous empêcher de nous aimer et rompre le lien sacré et respectable qui lie nos cœurs. » Et huit jours après, revenant encore à la charge : « N’épargne rien pour justifier notre mariage auprès du ministre… Il ne faut pas manquer d’écrire à M. le maréchal de Saxe… Il nous a rendu trop de services pour qu’il refuse de nous en rendre dans cette occasion. Quand on verra nos papiers, j’espère que l’on ne doutera plus que mon père ne soit fou. »

Touchante confiance de la victime ! Au moment où Mme Favart écrivait ces deux lettres, Maurice lui adressait une longue épître où il donnait clairement à entendre que tous ses malheurs venaient de sa fidélité à son mari. « Je n’ai point entendu parler de Favart… Il doit être bien flatté de voir que vous lui sacrifiez fortune, agrément, gloire, enfin tout ce qui eût fait le bonheur, de votre existence, pour le suivre dans un genre de vie que la seule nécessité fait embrasser. Je souhaite qu’il vous en dédommage et que vous ne sentiez jamais le sacrifice que vous lui faites… Vous n’avez point voulu faire mon bonheur et le vôtre ; peut-être ferez-vous votre malheur et celui de Favart. Je ne le souhaite pas, mais je le crains. Adieu. » Cette dernière tentative n’ayant pas mieux réussi que les autres, la captive eut à subir bientôt de nouvelles rigueurs ; on la transporta des Andelys à Angers. Elle écrivait des Grands-Andelys : « Je suis dans un bon couvent où l’on a toutes les attentions imaginables pour moi. » Elle écrit d’Angers un mois plus tard : « On m’a mise dans un couvent de force… Ne dites à qui que ce soit que je vous ai écrit. Feignez de ne pas savoir où je suis. Ne cherchez point à m’écrire, cela ne pourrait jamais me parvenir. Je crois que l’on craint que je ne dise que ce sont d’autres que mon père qui m’ont fait mettre ici, et on me changerait encore de couvent pour me mettre je ne sais où, peut-être a mille lieues… » D’autres que son père ! la pauvre femme avait enfin compris d’où venait la persécution. Son mari l’apprenait aussi de son côté. À ce moment-là même, Favart, toujours poursuivi, toujours obligé de se cacher, et qui, réfugié chez un curé de campagne, n’avait trouvé d’autre asile que la cave de son hôte, disait à un de ses correspondans : « La plupart de mes amis m’ont abandonné. Il n’y a que l’infamie qui s’offre à me tirer du précipice. J’y resterai… Mes malheurs me sont chers. »

Nous aurions encore bien des choses à dire, si nous avions la prétention de donner l’histoire complète de ce douloureux épisode. Il faudrait tenir compte d’un document dont personne jusqu’ici n’a fait usage, et qui semble renfermer la conclusion du drame. C’est une brochure portant ce titre : Manuscrit trouvé à la Bastille le mardi 14 juillet 1789 [10]. Elle renferme un rapport de l’exempt Meusnier sur l’arrestation et l’emprisonnement de Mme Favart, six lettres du maréchal à la captive, et quatre réponses de celle-ci au maréchal. Le rapport de l’exempt est daté du 23 mars 1750 ; la correspondance de Maurice de Saxe avec la courageuse Justine appartient aux mois de novembre et de décembre 1749. En lisant ces pages encore toutes palpitantes, on s’aperçoit bien vite que la pauvre femme, épuisée par la lutte, est devenue folle de douleur. Qui aurait le courage de tourner contre elle les cris qui lui échappent ? Il y a des instans où elle s’abaisse jusqu’à flatter son ennemi. N’abusez pas d’une parole imprudente que dément tout aussitôt la page voisine. Il est manifeste qu’elle est en proie au délire. La gazelle se débat sous les griffes du lion, et le lion a beau faire patte de velours, il n’est pas fâché qu’on sente sa griffe. Voilà donc où la sensualité peut conduire les plus généreuses natures ! Maurice écrit à Mme Favart, pendant que la pauvre femme sous les verrous de son couvent sent sa raison se troubler : « Vous dites que vous souffrez, je le crois. Vous dites que j’ai des griffes et qu’il n’est pas aisé de s’en tirer, je le crois encore ; mais je ne vous ai jamais fait que patte de velours, et ces griffes ne vous feront jamais de mal, si vous ne vous en faites pas vous-même. » Après cela, que la victime ait succombé, que l’exempt Meusnier ait dit la vérité en affirmant que Mme Favart, depuis le mois de février 1750, se trouvait aux Piples, sous les yeux de la Mouret, femme du concierge de Chamord, cela ne change rien à nos conclusions. L’histoire est plus affligeante, la moralité est la même. Il y a une chose qui domine tout ici, c’est la résistance de la pauvre femme, résistance faite au nom du devoir, au nom de l’honneur, et qui n’a cessé (si l’on met les choses au pire) que le jour où, la raison se voilant, la liberté morale a disparu.

On ne s’étonnera pas sans doute que nous ayons insisté sur cet épisode. Ce n’est pas ici un panégyrique, c’est une histoire. Il y a des devoirs de justice que l’historien ne saurait écarter. Quand une créature humaine a injustement souffert pendant sa vie, il ne faut pas permettre qu’elle soit calomniée après sa mort, et combien de lecteurs encore ne connaissent Favart et sa femme que par la correspondance de Grimm ! Maurice de Saxe, dans l’ivresse de sa passion, était capable de faire souffrir une femme et de la perdre ; une fois dégrisé, il honorait sa victime, et j’ose affirmer que, s’il eût connu les pages de Grimm, cette défense, en renouvelant ses remords, eussent soulevé son cœur d’indignation [11]. Il y a d’ailleurs autre chose dans cette aventure que l’aimable personne dont l’histoire vient de nous occuper. On parle souvent de la corruption des mœurs publiques au XVIIIe siècle, parce que l’on s’occupe seulement des classes qui étaient le plus en vue, de celles que le désœuvrement, joint à une culture raffinée, devait nécessairement pervertir ; on ne songe pas à la bourgeoisie, au tiers-état, à cette sève de la France qui devait s’épanouir avec tant de vigueur au soleil de 89. Ces existences laborieuses renfermaient des trésors d’honnêteté. Une quarantaine d’années après la période où nous a conduits cette étude, un des soldats de la révolution, grand ami des girondins et leur compagnon sur l’échafaud, l’abbé Fauchet, qui eut parfois d’admirables éclairs au milieu de ses divagations mystiques, signalait éloquemment ce cœur de la nation où vivaient toujours, malgré tout, l’instinct religieux et le sentiment moral. « Vous croyez la religion ébranlée, s’écriait-il, parce qu’une petite et bruyante multitude de génies sans frein et d’hommes sans mœurs s’accorde pour la blasphémer. Détrompez-vous ; la masse nationale ne peut jamais être impie. C’est contre nature. C’est comme si on voulait se persuader, lorsque dans les maisons riches les Crassus se livrent à la gloutonnerie, et que dans les pauvres tavernes la canaille s’abandonne à l’ivresse, que toute la nation se gorge et s’enivre. Non ! il n’y a que les deux extrémités qui soient en ferveur de débauche, tout le corps de la nation est dans la sagesse ; les innombrables familles des gens de bien vivent sobrement dans leurs foyers, et ont horreur ou pitié des orgies de l’opulence et de la misère. Écrivains imprudens ! si vous veniez à persuader en effet que sous ce nom sacré de liberté publique, c’est la religion, c’est la vertu, c’est le premier des biens de l’humanité, la morale éternelle, que l’on veut livrer à tous les attentats de la licence, ah ! c’est alors que tous les honnêtes gens, c’est-à-dire toute la France, entendez-vous ? se soulèverait avec une indignation divine… » Ces paroles peuvent causer quelque surprise quand on se rappelle qu’elles ont retenti dans un club de 93 ; elles nous étonneraient moins, si nous connaissions mieux l’histoire de la bourgeoisie française au XVIIIe siècle. La lutte de Favart et de sa femme contre Maurice de Saxe est un des mille épisodes de cette histoire. Assurément ces deux champions de l’honneur bourgeois étaient un peu bohémiens par état, et plus exposés que beaucoup d’autres aux influences pernicieuses. Que de sentimens graves pourtant au milieu de leurs occupations joyeuses ! quel instinct des choses pures ! quel respect des devoirs et des émotions de la famille [12] !

Quant à Maurice de Saxe, qui nous a fourni à ses dépens l’occasion de ces remarques morales sur la société du XVIIIe siècle, c’est lui surtout qui prouve combien l’oisiveté est chose funeste. Cette nature impétueuse, qui ne sait se gouverner elle-même, a besoin de sentir le frein des événemens ; il lui faut l’action pour montrer ce qu’elle vaut. Qu’est devenu l’homme de Prague et de Fontenoy, le vainqueur animé de sentimens si doux, le général si dévoué au soldat ? Je ne vois plus ici qu’un galant ridicule ou un despote cruel [13] Suivons-le plutôt à Chambord, au moment où toute sorte de projets font fermenter encore son imagination ; le rêveur d’aventures royales vaut mieux que le débauché.


II

La guerre à peine finie, Maurice chercha aussitôt sur quel point du globe il pourrait déployer sa force et courir les hasards. Non pas qu’il ait sérieusement pensé, comme le craignait Louis XV, à prendre du service dans une autre monarchie de l’Europe. La paix générale semblait établie pour longtemps, et à supposer qu’elle dût être troublée de nouveau, quel pays convenait mieux que la France au maréchal-général des camps et armées du roi après tant de victoires qui attachaient son nom à nos drapeaux ? Ce qu’il voulait, c’était un trône à fonder quelque part. Il appelait donc les occasions, il épiait la fortune, et si l’ardeur de sa fantaisie ne savait où se prendre, il ne manquait pas de gens pour lui suggérer des projets. Nos possessions d’outre-mer occupaient alors beaucoup d’esprits entreprenans. Je lis dans les Mémoires politiques et militaires, rédigés par l’abbé Millot, d’après les notes du maréchal de Noailles, que, précisément à cette date, l’ardent maréchal, très frappé de l’état précaire de nos colonies et de tous les intérêts qui s’y rattachent, présenta deux rapports sur ce sujet à M. Rouillé, nouveau ministre de la marine. Le duc de Noailles dévoilait d’abord les secrets desseins des Anglais sur nos établissemens d’Amérique. De graves indices ne lui laissaient aucun doute à cet égard ; il était convaincu, et la suite des choses n’a que trop justifié ses prévisions, que l’Angleterre n’attendait qu’une occasion favorable, qu’elle chercherait même à la faire naître, « pour envahir nos colonies, détruire notre commerce et nous mettre hors d’état d’avoir jamais une marine convenable, telle que la France l’a eue dans les belles années du dernier règne. » Commerce, marine, colonies, autant de questions pour lesquelles il conseillait la sollicitude la plus active. Le commerce n’avait besoin que d’une protection vigilante ; la marine ne pouvait se rétablir que peu à peu, on n’improvise pas des escadres, et dût-on reconstituer nos forces navales plus vite qu’il ne l’espérait, il serait prudent de ne pas donner l’éveil aux ennemis par une activité impatiente. « Mais l’état des colonies, ajoute l’auteur du Mémoire, exige le remède le plus prompt et le plus efficace. Il ne s’agit que d’y envoyer des troupes, des officiers, quelques ingénieurs, de l’artillerie, de la poudre, des vivres. Officiers et soldats doivent être bien choisis ; on doit leur faire envisager des récompenses proportionnées, en leur promettant des établissemens conformes à leur état. C’est ainsi que s’est formée la colonie du Canada, et de son extraction militaire vient en partie le courage de ses habitans… Des recrues prises au hasard ne conviennent point ; envoyer des régimens entiers serait une démarche hasardeuse et qui aurait trop d’éclat. Les troupes qu’on destinerait à cet usage n’obéiraient qu’à regret et se regarderaient comme exilées de leur patrie. » Il faut que ces colons militaires aillent en Amérique avec joie, il faut que chacun d’eux ait l’espoir d’y faire fortune. « Pour remplir cette vue, on propose de tirer de chaque compagnie de l’infanterie française quelques soldats de bonne volonté, d’en former des compagnies indépendantes, de mettre à leur tête des officiers réformés, les plus propres à de pareilles commissions. Il y en a beaucoup de pauvres qui ne savent que devenir et qui se trouveront peut-être forcés de chercher fortune dans les pays étrangers : autant de sujets utiles perdus pour la France. »

Changez les proportions des personnages ; au lieu d’officiers réformés, mettez ici un maréchal-général réduit à l’inaction, ces paroles pourront s’appliquer à Maurice. Lui aussi, à son point de vue, il est pauvre, puisqu’il a toujours rêvé une couronne, et qu’il doit se résigner à sa souveraineté de Chambord. Aussi les faiseurs de projets sont-ils sûrs d’être bien accueillis quand ils viennent lui offrir ce que le duc de Noailles voulait faire proposer aux vétérans de bonne volonté, aux officiers privés de leur emploi, l’occasion de chercher aventure dans le Nouveau-Monde. Le marquis d’Argenson nous apprend dans son journal qu’au mois de juin 1748 certains diplomates s’étaient mis en tête d’exhumer les vieilles prétentions de Maurice sur le duché de Courlande, et d’obtenir de la Russie son élection définitive. On y aurait vu l’avantage de rendre libre une grande position militaire et de satisfaire les ennemis du maréchal. Le premier de tous était le prince de Conti, dont l’ambition fiévreuse n’avait plus de bornes. Les conseillers officieux qui firent briller aux regards de Maurice une royauté à conquérir dans l’île de Madagascar obéissaient peut-être à des inspirations semblables ; en tout cas, ils frappèrent plus juste en ouvrant à ce chercheur de couronnes le mystérieux domaine de l’inconnu. Soit que Maurice n’eût plus aucun espoir du côté de la Courlande, soit qu’un projet réchauffé lui parût insipide, on ne voit pas qu’il se soit prêté aux intrigues dénoncées avec colère par le marquis d’Argenson. Quant à cette idée singulière de fonder une sorte d’empire à Madagascar, dès qu’elle lui fut suggérée, son imagination l’accueillit avec feu.

Il y avait déjà un certain nombre d’années que l’île de Madagascar était le point de mire des ambitions les plus aventureuses. Trente-cinq ans avant l’époque où Maurice conçut le projet de coloniser ce pays, deux personnages qui ne lui ressemblaient point, le marquis de Langallerie et le comte de Linange, s’étaient parés du titre de rois de Madagascar ; mais je me garderais bien de rappeler leurs noms suspects à propos du glorieux nom de Maurice de Saxe, s’il ne fallait indiquer au moins quelle fièvre d’entreprises agitait la société du XVIIIe siècle. Les folles tentatives de ces deux hommes, oubliées aujourd’hui, avaient fait assez de bruit sous la régence. Maurice n’avait pu les ignorer, puisque nous en devons les principaux détails aux diplomates saxons [14]. Ces fourberies d’ailleurs recouvraient un fonds de vérité ; il y avait au sud-est de l’Afrique un pays plein de richesses naturelles, de richesses abandonnées, car ce n’était qu’un repaire de flibustiers attendant des colons et un maître. Comment s’étonner que l’ancien prétendant au duché de Courlande ait eu l’ambition de réaliser sérieusement dans cette grande île ce qui n’avait été pour Langallerie et Linange qu’une occasion de rêveries saugrenues et de rapines effrontées ? Le marquis d’Argenson nous le dit expressément à la date de novembre 1748 : « Le maréchal de Saxe a demandé au roi le don et la souveraineté de l’île de Madagascar pour la faire habiter par des familles allemandes qu’il sait pauvres et qui iraient bien s’y établir ; mais il demandait trop d’avances et surtout des vaisseaux de la compagnie des Indes. » D’Argenson ajoute : « Il s’est réduit à l’île de Tabago, en Amérique, dont nous ne faisons plus d’usage, et on la lui accorde comme souveraineté dépendante et tributaire de notre couronne. » Qu’est-ce que l’île de Tabago ? Une des petites Antilles, qui avait appartenu tour à tour aux Espagnols, aux Anglais, aux Hollandais, et qui était tombée alors entre nos mains. Elle était presque inhabitée. Maurice vit là une colonie d’autant plus intéressante à ses yeux qu’elle lui créait, comme le dit d’Argenson, une sorte de souveraineté. Voilà bien un trait fondamental et persistant de cette physionomie singulière ; il faut absolument un sceptre au bâtard du roi Auguste. Fils, frère, oncle de roi, et séparé du trône par cette barre fatale qui l’arrête, il est perpétuellement obsédé par des tentations irritantes. S’il a renoncé sans peine à Madagascar, c’est que l’imagination est contenue chez lui par l’esprit le plus pratique ; mais représentez-vous l’ardeur de sa passion quand il interroge l’étendue, le climat, les ressources de son île. Son île ! elle est petite, tant mieux ; c’est commencer sagement, qui trop embrasse mal étreint. Quel climat d’ailleurs ! quelles richesses après que des mains industrieuses auront coupé ces bois et défriché ces plaines ! Le souverain qui tirera de cette possession tout ce qu’elle peut fournir sera bientôt redoutable à ses voisins. Il l’a dit lui-même en ses Rêveries, les petites armées sont préférables aux grandes ; on les tient dans la main, et d’un mouvement rapide on les porte où l’on veut. Il en sera de même pour le roi des colons. Celui qui débute avec un îlot, s’il est intelligent et actif, pourquoi ne finirait-il pas avec un archipel ? Mais pendant que Maurice de Saxe s’apprête à prendre possession de son île, l’Angleterre et la Hollande, informées par les bruits de la cour, élèvent des réclamations. La France, qui a restitué toutes ses conquêtes aux signataires du traité d’Aix-la-Chapelle, s’obstinera-t-elle à garder un rocher des Antilles ? Non, certes ; l’intérêt est trop mince pour qu’on s’expose à irriter des puissances jalouses, et voilà le vainqueur de Fontenoy obligé de tourner ses regards ailleurs. C’est alors qu’il songe à la Corse, où un gentilhomme westphalien, douze années auparavant, avait si promptement gagné une couronne et si promptement l’avait perdue. Son projet de rassembler tous les Juifs européens et de les transporter dans les terres vierges d’Amérique pour en faire une nation indépendante doit aussi se rattacher à cette époque. Nous ne voyons pas, il est vrai, que ces entreprises aient laissé aucune trace écrite, la tradition seule en a conservé le souvenir. M. le baron d’Espagnac, M. d’Alençon, d’autres contemporains encore, l’éditeur des Rêveries, l’éditeur des Lettres et Mémoires du maréchal de Saxe, sont d’accord pour attester ces fantaisies grandioses ; les papiers de Maurice, les dépêches des ministres saxons à Paris, le Journal du marquis d’Argenson n’en disent pas un mot. Est-ce une raison pour les traiter de fables, comme le fait M. de Weber ? Je ne le pense pas. On n’invente point de telles choses. Il est tout naturel au contraire de se figurer Maurice irrité par le destin et lâchant la bride à son imagination impatiente. Après cela, que l’homme d’action, l’esprit net et positif ait fait taire le rêveur, je le crois sans peine. Voilà pourquoi ces chimères ont disparu sans laisser d’autres vestiges qu’une tradition sans preuves. Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, raconte qu’en 1706, après nos défaites en Flandre et en Espagne, au moment où la situation du petit-fils de Louis XIV paraissait désespérée, « le maréchal de Vauban, le premier des ingénieurs, le meilleur des citoyens, homme toujours occupé de projets, les uns utiles, les autres peu praticables et tous singuliers, proposa à la cour de France d’envoyer Philippe V régner en Amérique ? » Il ajoute que ce prince y consentit et qu’on délibéra sur ce projet à Versailles. Les papiers de Vauban, compulsés aujourd’hui par des mains habiles, ne renferment pourtant aucune trace de cette délibération. Les desseins de Maurice sur la Corse et sur les Juifs ressemblent à ce programme de Vauban ; ce sont de ces visions ardentes-que produit la fièvre du désespoir. On en parle, on s’y complaît un instant, puis la réalité les écarte. Elles servent pourtant à peindre les âmes qui les ont enfantées ; ni Vauban, ni Maurice, chacun dans son ordre, ne nous seraient complètement connus, si on effaçait de leur histoire ces conceptions extraordinaires.

Ainsi empire des fils d’Israël sur le sol du Nouveau-Monde, gouvernement de la Corse, royauté de Tabago ou de Madagascar, autant de visions disparues. Que lui reste-t-il pour tromper, s’il se peut, l’activité inquiète de son génie ? Chambord, et cet appareil de souveraineté féodale que lui permet le roi. Précisément à l’époque où tous les projets que nous venons de rappeler s’évanouissent comme des fantômes, son régiment de houlans va faire sa rentrée en France. Le maréchal a voulu que sa petite armée restât jusqu’au dernier jour sur le terrain conquis par ses victoires ; elle se retire enfin, puisqu’il le faut, et va prendre ses quartiers d’hiver à Chambord. Avant de la diriger vers ses domaines, Maurice veut la montrer au roi et aux Parisiens. Il a obtenu l’autorisation de passer en revue ses troupes dans la plaine de Passy ; la cour y viendra, la ville y enverra des milliers de spectateurs : ne sera-ce pas une manière de proclamer la position particulière qui lui est faite ? Préoccupation opiniâtre, et qui reparaît sous toutes les formes ! Ce fut une sorte d’événement que cette revue des houlans du maréchal de Saxe, L’avocat Barbier, le duc de Luynes, le marquis d’Argenson, le comte Loss, Marmontel, tous les auteurs de journaux ou de mémoires en ont fait la description dans leurs annales. Ces costumes étrangers, ces longues lances, ces casques garnis de turbans, ces bottes à la hongroise, ces petits chevaux aux rapides allures, frappaient d’étonnement les Parisiens ; mais, tandis que les bourgeois n’y voyaient qu’un objet de curiosité, la noblesse et l’armée murmuraient. Les gardes-françaises, chargés de maintenir l’ordre et d’occuper les avenues, se demandaient s’ils étaient aux ordres des houlans. Les plus grands seigneurs remarquaient avec amertume le privilège énorme accordé au maréchal : quoi ! les princes du sang n’avaient pas le droit d’entretenir des régimens à eux dans leurs gouvernemens, et le comte de Saxe allait être gardé à Chambord par six brigades étrangères ! « Autre sujet de jalousie, écrit Barbier ; ce régiment, qui, je crois, est plus curieux qu’utile, doit coûter cher au roi, d’autant que les houlans ont été annoncés comme étant sur le pied de gentilshommes. On dit que le roi donne directement la paie à M. le maréchal de Saxe, qui se charge, lui, de leur décompte et de les monter, sur quoi il n’est pas douteux qu’il gagne considérablement, et cela suffit pour faire crier. » Ces cris de la cour plaisaient à Maurice autant et plus que l’étonnement des bourgeois. Si le fils du roi de Pologne n’a point d’états à gouverner, au moins ne sera-t-il pas confondu en France avec ses orgueilleux rivaux les princes du sang.

Les houlans sont à Chambord ; le château ressemble à une place forte, et le service de la garnison est entretenu sur le pied de guerre. À l’entrée se dressent les canons pris sur l’ennemi ; des drapeaux anglais, autrichiens, hollandais, trophées des jours glorieux, sont suspendus à l’intérieur. Aussitôt que Maurice paraît, les tambours battent aux champs. Les rois seuls, sur la terre de France, ont le droit d’avoir des sentinelles à la porte de leur appartement ; Maurice parviendra, non sans ruse, à se faire attribuer cette prérogative royale. Il y a des jours à Versailles où des particuliers obtiennent l’honneur de contempler de près les festins du monarque ; Maurice, qui a ses jours de grand couvert, se donnera aussi le luxe d’une galerie de spectateurs émerveillés, et les habitans de Blois solliciteront le privilège de circuler autour de sa table splendide. Ainsi, aucun signe de sa dignité ne lui manque : il avait déjà une cour et une armée, voici le peuple qui entre en scène. On raconte à ce sujet toute espèce d’anecdotes, car la tradition locale a conservé ou inventé plus d’une histoire qui se rapporte aux prétentions royales du héros. À quoi bon les transcrire une fois de plus ? Il suffît sans doute de résumer en quelques traits le caractère dominant du personnage que j’ai appelé le souverain de Chambord. Certes, si l’on considère le fond des choses, c’est un spectacle singulier que cette fantaisie impétueuse environnée de barrières où elle se brise. N’importe, l’auteur des Rêveries avait assez d’imagination pour compléter l’ébauche de royauté que lui fournissait l’étiquette de Chambord. À voir ce train, ces honneurs, ces canons qui le saluaient, ces escadrons galopant autour de sa voiture, ces populations empressées sur ses pas, il y eut certainement plus d’une heure d’ivresse où il put se faire illusion et se dire : Je suis roi !

Il pouvait tenir encore le même langage quand il exerçait à sa façon ses privilèges de haute et basse justice sur les sujets de son domaine. Est-il vrai qu’il se soit attribué le droit de mort, le droit de grâce, c’est-à-dire les prérogatives les plus redoutables du souverain pouvoir ? La légende a beau affirmer que les houlans étaient pendus pour la moindre infraction à la discipline, elle a beau nous signaler un arbre qui servait aux exécutions et que la foudre frappa au mois de mai 1820 comme pour purifier la royale demeure souillée par ces souvenirs, il est difficile de se représenter le héros de Fontenoy peuplant le parc de Chambord des hideuses images que Louis XI étalait si volontiers dans le bois de Plessis-lez-Tours. Un voyageur, étonné de certains récits terribles que le nom du maréchal de Saxe rappelle encore aux gens du pays, a voulu remonter à l’origine des faits si évidemment travestis par l’imagination populaire. Qu’a-t-il trouvé ? Une simple plaisanterie infligée à un impertinent qui aurait pu s’attirer une leçon plus dure. Un jeune homme de Blois, admis dans la salle du festin un jour de grand couvert, avait parié avec un ami qu’il ferait baisser les yeux au vainqueur de.Lawfeld. Il se pose hardiment en face de Maurice et tient ses regards attachés sur lui. Cette hardiesse, disons-le en passant, attestait une singulière confiance dans la bonté du héros. Maurice rencontre une première fois ce regard fixe et détourne la vue. À la seconde fois, il s’étonne, et un instant après, quand il n’a plus de doute sur l’intention du personnage : « Qu’on aille me chercher, dit-il, le capitaine Babasch. » C’était une vieille moustache rousse comme on n’en voyait alors que chez les houlans, un bouledogue de Dalmatie qui se serait fait mettre en pièces pour son maître, et dont la vue seule inspirait la terreur. Le capitaine accourt : « Ouvre cette croisée, lui dit le maréchal, prends cet insolent que tu vois en face de moi, en habit gris et en veste écarlate, et jette-le dans les fossés du château. » A ces mots, on le devine, l’étourdi prend son élan, traverse la salle, les vestibules, les cours, les ponts-levis, et arrive tout tremblant aux portes de Blois, pendant que les convives riaient encore dans le salon de Chambord. Il n’est pas probable que le capitaine dalmate ait jamais jeté d’autre victime que celle-là dans les fossés du château, et si quelque houlan a été condamné à mort par le maréchal, c’est que la justice l’avait voulu.

Avec les grands couverts, il y avait aussi les représentations dramatiques ; le palais de Chambord avait son théâtre comme tous les palais des souverains. Aucun luxe royal ne devait plaire davantage au héros si souvent couronné par les reines d’Opéra. C’est lui-même qui avait transformé le second étage du donjon en salle de spectacle ; quand Louis XIV réservait pour Chambord la première représentation du Bourgeois gentilhomme, Molière et ses camarades y étaient moins bien installés que ne le furent un siècle plus tard les comédiens ordinaires de Maurice. Chaque hôte illustre imprimait ainsi tour à tour une image de sa vie dans le château des Valois : la bonne reine de Pologne, cachant sa royauté perdue, n’y avait laissé qu’un oratoire ; Maurice, affichant la royauté qu’il rêve, y construit des casernes et un théâtre. Son balcon, j’allais dire son trône, faisait face aux acteurs, comme la place destinée au roi dans les salles de Versailles ou de Fontainebleau. C’est là qu’il recevait ses invités. On y venait de fort loin. La noblesse des provinces, d’anciens compagnons de guerre du maréchal, souvent même les plus hauts personnages de Versailles enviaient l’honneur d’une invitation à ces fêtes. Un jour, Mme de Pompadour en personne vint rendre visite au souverain de Chambord pour assister à ses soirées théâtrales. Pompadour et Maurice de Saxe ! singulière rencontre où se peint toute une époque : ici, la femme élégante et corrompue à qui un roi fainéant avait abandonné le gouvernement d’un grand peuple ; là, le génie de l’action et de l’aventure cherchant, sans la trouver, une tâche digne de lui, et jouant au souverain pour tromper sa vaillante impatience.

Ce n’est pourtant pas une souveraineté de parade qu’a rêvée le maître de Chambord, c’est la souveraineté effective, celle qui donne le droit et le moyen d’agir. De là le dégoût qui le ressaisit sans cesse au milieu de son activité tumultueuse. En vain a-t-il entrepris des travaux qu’il poursuit avec fougue, le lion étouffe dans sa cage magnifique. Quelques heures de galop, et Maurice touche à l’extrémité de son domaine. Un château, un village, une vingtaine de fermes, voilà donc le royaume de ce victorieux qui voudrait dévorer l’espace ! Chasse à courre, revues, manœuvres, rien ne peut dompter son ardeur. À quoi bon ces stériles mouvemens ? Il s’ennuie. Le 9 juin 1749, il se dirige vers la Saxe ; le 20, il arrive à Dresde, et le comte de Brühl s’empresse de le faire inviter à la diète du pays, qui s’ouvrait le surlendemain. L’invitation du roi, son frère, était conçue en ces termes : « A très haut, très illustre seigneur, notre cher et fidèle Maurice, comte de Saxe, de Tautenbourg et de Frauenpriessnitz. » Le roi de Pologne avait-il la pensée de ramener le vainqueur de Fontenoy dans son pays natal ? On ne sait. Toujours est-ce une chose singulière de voir ce Saxon naturalisé en France siéger à Dresde dans la chambre des seigneurs. Trois semaines après, il part pour Berlin et arrive le 15 juillet à Sans-Souci, où Frédéric le Grand lui fait l’accueil le plus affectueux. Frédéric ne pouvait se lasser d’entendre celui qu’il considérait comme son maître ; avide de détails, interrogeant sans cesse, il prolongeait l’entretien fort avant dans la nuit, au risque de fatiguer le héros, qui aimait à vivre au grand air et à se coucher de bonne heure. Frédéric s’en excuse après le départ de son hôte : « J’aurais désiré, mon cher maréchal, vous faire passer le temps plus agréablement.

Je vous avoue que j’ai préféré les intérêts de ma curiosité et la passion de m’instruire aux attentions que j’aurais dû avoir pour votre personne et pour votre santé. Je vous fais mes excuses de vous avoir tenu si longtemps assis et de vous avoir fait veiller au-delà de votre coutume. J’ignorais que cela pût vous incommoder. Je suis si bon allié de la France que, bien loin de vouloir ruiner la santé de ses héros, je voudrais leur prolonger la vie. » En invoquant pour excuse sa passion de s’instruire, Frédéric n’adressait pas à Maurice un compliment banal, car il écrivait à Voltaire au sujet de la visite du comte de Saxe : « J’ai vu ici le héros de la France, ce Saxon, ce Turenne du siècle de Louis XV. Je me suis instruit par ses discours, non pas dans la langue française, mais dans l’art de la guerre. Ce maréchal pourrait être le professeur de tous les généraux de l’Europe. »

Revenu à Dresde après cette rapide excursion, Maurice y passe encore quelques semaines et retourne en France au mois d’août. Le voilà de nouveau à Chambord, maniant et remaniant son domaine, bâtissant un hospice, agrandissant ses casernes, mettant ses équipages sur un pied royal. Il avait quatre cents chevaux dans ses écuries. Ses réceptions étaient de plus en plus magnifiques. Son théâtre, qui lui avait coûté six cent mille livres, avait été inauguré par les comédiens de la cour. Il y avait ordinairement deux tables au château, l’une de quatre-vingts couverts, l’autre de soixante. Des personnages considérables venaient passer des semaines auprès de lui. Nous détacherons ici une page des Souvenirs du maquis de Valfons.


« En 1749, je passai quelque temps à Chambord chez le maréchal de Saxe. Il me logea dans la chambre de Marie de Médicis, et pendant quatre jours de suite ce grand homme eut la complaisance de venir se mettre dans un fauteuil à mon chevet, tandis que j’étais dans mon lit, et de me rappeler tout le détail de ses campagnes avec la charmante simplicité qui caractérise plus particulièrement les héros.

« Le château dont le roi avait donné la jouissance au maréchal était une résidence digne de cet hôte illustre. Il y menait un train de prince, avec plus de cent mille écus qu’il tirait de ses grades ou de ses régimens. Il y avait établi une caserne de cavalerie, un haras et une ménagerie. Son activité d’esprit et de corps avait besoin d’une occupation continuelle et d’exercices variés. Aussi, tout en combinant de vastes projets et même des entreprises chimériques, il se livrait sans cesse à des divertissemens énergiques, chassant à courre, surveillant ses travaux, où il mettait quelquefois la main, et par-dessus tout faisant manœuvrer son régiment, que, par une faveur particulière, le roi lui avait donné en garnison, et qu’il entretenait sur le pied de guerre avec tous les détails du service d’une place forte. Les canons et les drapeaux pris sur les ennemis, et qui décoraient les portes, complétaient l’illusion. Il y avait aussi très souvent la comédie et des concerts sur l’eau ou dans les appartemens.

« Le chancelier titulaire, Maupeou, me faisait également l’honneur de s’asseoir à mon chevet dès sept heures du matin sans vouloir me permettre de quitter mon lit. Nous étions logés porte à porte dans le même corridor, et en sortant de chez lui il venait s’entretenir avec moi. Il resta quatre jours à Chambord ; il y avait peu de monde, et nous promenâmes beaucoup ensemble dans le parc et les potagers. Sa conversation était pleine de traits curieux et d’anecdotes intéressantes.

« Le maréchal n’avait alors que cinquante-trois ans, et malgré les cruelles souffrances que je lui avais vu souvent endurer avec un courage héroïque, la vigueur de son tempérament le maintenait vaillant et infatigable. À le voir ainsi robuste et actif, heureux de vivre et plein de conceptions généreuses, personne n’eût pu le croire si proche de sa fin… »


Ce sont là les jours paisibles de Chambord ; il y avait des saisons plus bruyantes. Maurice lui-même, se souvenant de son ancien métier de chroniqueur, a laissé, non pas le récit, mais le programme de certaines fêtes destinées à la princesse de Sens. La lettre qui renferme ces détails, lettre conservée aux archives de Dresde, est la dernière qu’il ait écrite à son frère, l’électeur de Saxe et roi de Pologne, Frédéric-Auguste III. Il convient de la reproduire ici tout entière. On y verra autre chose qu’un document sur les réceptions de Chambord ; c’est un croquis assez vif des existences souveraines au XVIIIe siècle. Si l’auteur se peint une fois de plus dans le pêle-mêle de ses récits, il nous fait connaître en même temps les préoccupations fort diverses du roi son frère et les commissions bizarres dont un maréchal de France pouvait être chargé à Paris au nom d’un roi de Pologne. La dauphine Marie-Josèphe venait d’accoucher d’une fille ; Frédéric-Auguste III, qui attend avec impatience des nouvelles de l’accouchée, n’est pas moins impatient d’apprendre si telle et telle danseuse, envoyées par lui à Paris pour se perfectionner dans leur art, ont mis à profit les leçons de l’Opéra. Maurice doit un rapport au roi de Pologne sur ces deux événemens. Émotions de famille, renseignemens de coulisse, tout cela se mêle le plus naturellement du monde dans le message du maréchal comme dans la pensée du souverain.


« Versailles, le 5 septembre 1750.

« Sire,

« N’ayant pu avoir l’avantage d’écrire à votre majesté par le premier courrier de M. le comte de Loss, j’ai attendu le neuvième jour des couches de Mme la dauphine, terme après lequel il n’y a plus rien à craindre pour sa personne [15]. Elle a été en danger le quatrième ; mais, grâce à Dieu, tout s’est rétabli le lendemain, et elle se porte à souhait. Sa douceur, sa constance, et le courage qu’elle a fait paraître pendant un travail assez pénible, lui ont attiré la tendresse du roi et de toute la cour. Le roi lui a constamment tenu la main, pendant le travail, et l’on peut dire qu’elle est accouchée entre ses bras. Aussi en suait-il à grosses gouttes. Il faisait fort chaud ce jour-là, et la quantité de monde qu’il y avait dans son appartement faisait que l’on y fondait. J’ai obtenu du roi et de la reine qu’il plût à sa majesté de lever toutes les entrées pendant neuf jours, ce qui a été un grand soulagement à Mme la dauphine, mais qui a fait crier tout le monde, parce que cela est contre l’étiquette et n’a jamais été pratiqué. Ma principale raison a été le danger qu’il y a d’approcher une femme en couches avec des odeurs, et tout le monde en a ici, peu ou beaucoup ; les habits en sont imprégnés et les sentent toujours, quoiqu’ils disent qu’ils n’en mettent point. Enfin, Dieu merci, la voilà bien portante, et en train de donner une postérité nombreuse à la France.

« J’ai vu danser la petite Rivière une fois à la Comédie-Française à Paris ; elle y est applaudie à toute outrance. Votre majesté la trouvera changée en bien au-delà de ce qu’elle peut en attendre pour le peu de temps qu’elle a été ici ; mais elle s’est fort appliquée, et Maltoire est le meilleur maître qu’il y ait sans contredit. Si votre majesté la laissait encore ici pendant l’hiver, elle aurait une danseuse parfaite ; mais la mère n’est pas en état de soutenir cette dépense, et il faudrait que votre majesté y sacrifiât quelque cents ducats. Pour Mlle Favier, je ne sais ce qu’elle fait ; sa mère est une folle qui gâte ce que Maltoire corrige ; il n’en est pas content d’ailleurs, elle ne travaille pas avec ardeur et a perdu du temps. Je ne les ai vues qu’une fois et ai lavé la tête à la mère…

« Mlle de Sens vient passer une partie de l’automne chez moi, à Chambord, avec une trôlee [16] de femmes de la cour. Je leur donnerai des chasses dans les toiles [17], la comédie et le bal tout le jour, et pour cet effet j’ai arrêté la troupe des comédiens qui est des voyages de la cour à Compiègne, à qui je ferai manger force biches et sangliers. Je compte que ces dames s’amuseront fort bien ; j’ai un corps d’officiers très bien choisi, de jolie figure, jeunes et reclus comme des moines dans le château de Chambord. On irait plus loin pour trouver cela, et l’on commence déjà à en médire ; mais elles viendront ici, quoi que l’on en puisse dire. Votre majesté trouvera peut-être que je fais un métier conforme à la vie que j’ai menée ; c’est le sort des vieux charretiers d’aimer encore à entendre claquer le fouet. À tout pécheur soit fait miséricorde ! Si j’en fais un de procurer des plaisirs à mon prochain, mon intention n’est pas qu’ils soient criminels, et ce que j’en dis n’est que pour amuser un moment votre majesté. Toutes ces dames sont sages ; elles aiment à rire, et j’espère que c’est tout… Recevez avec votre bonté ordinaire, sire, les assurances de ma soumission et du profond respect avec lequel je serai toute ma vie, sire, de votre majesté, le très humble et très soumis serviteur et sujet [18],

« MAURICE DE SAXE. »


On voit que le vieux charretier aime encore à entendre claquer le fouet. Cet escadron d’amazones, ces jolis officiers reclus comme des moines, voilà une rencontre pleine de promesses et qui le met d’avance en gaîté. Il a beau s’excuser auprès du roi son frère, dont les mœurs sont plus graves malgré ses préoccupations chorégraphiques : il est difficile de le contredire quand il dénonce lui-même le métier qu’il fait là, ce métier conforme à la vie qu’il a menée.


III

Telles furent les dernières occupations de l’homme qui avait accompli tant de grandes choses et remué tant de projets audacieux. Trois semaines après la missive qu’on vient de lire, le comte de Brühl écrivait à Maurice de la part du roi de Pologne : « En considération de votre bon témoignage, sa majesté permet à la petite Rivière de rester non-seulement cet hiver, mais encore tout l’été prochain en France pour se perfectionner. » Ainsi les affaires d’une danseuse, les fêtes préparées pour la princesse de Sens et sa galante escorte, voilà les dernières pensées que renferme la correspondance du vainqueur de Fontenoy ! Sur la fin de cet automne réservé aux voluptueux galas, Maurice était emporté par la fièvre après quelques jours de souffrance.

Cette mort presque subite a donné lieu à des bruits bien opposés. Une explication trop naturelle se présentait d’abord à l’esprit. Maurice, quelle que fût la vigueur de son tempérament, ne pouvait résister longtemps à une vie meurtrière ; à force de défier la nature, il avait attiré sur lui les coups de la Némésis. Une rumeur d’un autre genre éclata immédiatement à Chambord et se répandit jusqu’à Paris. On lit dans le journal du marquis d’Argenson, à la date du 3 décembre 1750, c’est-à-dire trois jours seulement après la mort de Maurice : « Le bruit est dans le peuple que le maréchal de Saxe a été tué dans la forêt de Chambord et y a reçu des coups d’épée, ce qui n’est point vrai ; il est mort d’une fluxion de poitrine négligée d’abord, puis devenue incurable. » Le marquis d’Argenson a-t-il bien le droit d’employer un langage aussi affirmatif ? Deux ans et demi auparavant, le 4 mars 1748, le comte de Coigny ayant été tué en duel sur la route de Versailles par le prince de Dombes, fils aîné du duc du Maine, tous les chroniqueurs de cour affirmèrent qu’il était mort d’un accident de voiture. C’est ce que raconte le marquis d’Argenson aussi bien que le duc de Luynes, et tous les deux fournissent des détails qui ne semblent permettre aucun doute ; le comte de Coigny, au moment de la secousse, a eu le cou pris dans le cordon de la glace, qui l’a étranglé. Or le public ne tarda pas à raconter la chose autrement, et il se trouva que le public avait raison. Malgré les assertions contraires des annalistes de Versailles, c’était bien un coup d’épée qui avait mis fin aux jours du comte de Coigny, le favori de Louis XV. Pourquoi le marquis d’Argenson n’aurait-il pas été trompé sur le duel du comte de Saxe comme il l’a été sur le duel du comte de Coigny ? Pourquoi la voix publique n’aurait-elle pas dit la vérité en 1750 comme elle l’a dite en 1748 ? On comprend que le récit de pareils événemens dût être arrangé à plaisir par les intéressés. Il faut tenir compte, je le sais, de l’imagination de la foule et de son goût pour les explications singulières, pour les légendes dramatiques ; je crois cependant que la version populaire ne saurait être dédaignée quand la rumeur éclate immédiatement et qu’elle persiste encore après une longue suite d’années. Or, dans cette circonstance, il y a autre chose qu’une vague rumeur ; il y a un témoin, et c’est le confident du témoin qui a parlé. Le récit de ce confident, qui se rapporte si bien aux notes récemment publiées du marquis d’Argenson, remonte environ à une quarantaine d’années. Un écrivain qui a laissé des souvenirs dans la pressé légitimiste sous la restauration et au commencement du règne de Louis-Philippe, ayant visité Chambord à l’occasion d’un livre qu’il préparait sur l’apanage du duc de Bordeaux, recueillit ces curieuses paroles d’un vieux valet de chambre du maréchal de Saxe, nommé Moret. La scène racontée par le vieillard se passe dans les derniers jours de novembre 1750 :


« Vers huit heures du matin, une chaise de poste, précédée d’un courrier sans couleurs, entra dans le parc de Chambord par la porte de Muides. Elle s’arrêta au bout de l’avenue du parterre. Il en descendit deux personnes. Le courrier se rendit au château, chargé d’une lettre pour le maréchal, qui était encore couché. Monseigneur, après avoir lu cette lettre, s’habilla à la hâte, fit prévenir son aide-de-camp, et, suivi de son valet de chambre, il descendit par l’escalier dérobé de son appartement, sortit par les fossés du château et marcha à la rencontre des deux étrangers. Le père Desfins [19] les vit mettre l’épée à la main, et bientôt après les deux inconnus remontèrent en voiture, et le maréchal, soutenu par son aide-de-camp, revint au château et se remit au lit. Le bruit courut qu’il venait d’être blessé par le prince de Conti, mais on ordonna le plus grand secret à tous les gens du service. On expédia un courrier à Fontainebleau, où se trouvait la cour, et le roi envoya aussitôt dans une de ses voitures son médecin, M. de Sénac, qui arriva quelques heures avant la mort. »


L’écrivain ajoute que ce récit, malgré sa vraisemblance, lui fit l’effet d’un conte du pays sous l’influence duquel Moret était resté ; la principale raison qui l’empêcha d’y croire, c’est que Moret n’avait pas été lui-même témoin du combat, et que son camarade, le vieux Desfins, avait toujours gardé sur ce point un silence absolu. Il en avait pourtant parlé à Moret, à moins que Moret n’ait tout inventé. Le silence absolu du témoin ne serait-il pas une présomption en faveur de la fidélité du récit que nous venons de transcrire ? On comprend que le brave homme, après avoir révélé une fois ce qu’il avait vu, se soit condamné ensuite à un mutisme impénétrable ; mais son silence parlait encore : en ne disant pas non, il disait oui. L’auteur du livre sur Chambord, loin de cacher son incrédulité à l’ancien valet de chambre, essaya de le contredire en lui rappelant que la mort du maréchal avait toujours été attribuée aux suites d’un refroidissement survenu près de l’étang. — Non, non, répondit le vieillard en secouant la tête, ils ont dit dans le temps que c’était un frisson, mais je suis sûr, moi, que le frisson dont est mort M. le maréchal était au bout de l’épée du prince de Conti. — Plusieurs paysans tinrent des propos semblables au voyageur [20], et aujourd’hui même sur divers points des contrées environnantes, cette tradition existe encore. Ainsi se serait tragiquement dénouée, si le fait est vrai, la lutte commencée sur les champs de bataille de Belgique entre le prince de Conti et le vainqueur de Fontenoy. Il n’est pas inutile de rappeler ici que le marquis d’Argenson, ayant à caractériser l’ambition fiévreuse, l’esprit irascible et brouillon du prince de Conti, lui attribue sans métaphore « un peu de folie, comme il y en a dans toute cette branche de la maison royale [21]. »

Quoi qu’il en soit, attaqué d’une fluxion de poitrine, conduit au tombeau par des excès de toute sorte, ou bien frappé en pleine poitrine par l’épée du prince de Conti, Maurice de Saxe était déjà mourant quand son médecin Sénac, mandé secrètement et malgré ses ordres, arriva auprès de lui. Tous les remèdes furent inutiles ; la fièvre le dévorait. Son ami, le maréchal de Lœwendal, accouru auprès de lui, le pressait d’embrasser la religion catholique. C’était un étrange directeur que le comte de Lœwendal, brave soldat, habile général, le prince des condottieri de son siècle, mais d’autant plus attaché aux formes religieuses qu’il était plus indifférent au fond des choses. Il avait servi tour à tour le Danemark, l’Autriche, la Pologne, la Russie, avant de chercher fortune en France sous les auspices du comte de Saxe, et partout il avait conformé ses pratiques à la religion d’état. Lœwendal eût été musulman à Constantinople comme son contemporain Bonneval. En 1736, au moment de quitter la Saxe pour la Russie, il avait enlevé la comtesse Braniçka, laissant à Varsovie sa femme et ses enfans, dont il ne prit plus le moindre souci jusqu’à son dernier jour [22]. Tel était le convertisseur qui assista Maurice à son lit de mort, l’engageant à se faire catholique par dévouement au roi [23]. Il s’agit bien des formes, à l’heure où il faut toucher la conscience ! La conscience de Maurice ne s’éveilla point en face du terrible passage. Sa mort ne fut ni d’un chrétien ni d’un philosophe ; âme toute pleine de rêveries, mais de rêveries limitées aux choses d’ici-bas, il vit s’évanouir un jour les images qui avaient charmé sa fièvre, et tomba dans le sommeil éternel. On raconte que, dans un de ses momens lucides, il se tourna vers Sénac et lui dit : « Docteur, la vie n’est qu’un songe. Le mien, a été beau, mais il est court. » Ce furent ses novissima verba. Le 30 novembre 1750, entre six et sept heures du matin, il expirait.

Un songe, et rien de plus ! Pas un regard sur la vie à venir, pas une pensée du compte à rendre, pas un mot des craintes salutaires ou des sublimes espérances de l’éternité. À quoi bon des facultés si énergiques pour les abandonner au néant ? Mme de Pompadour a écrit dans une de ses lettres : « Le pauvre Saxe est mort dans son lit comme une vieille femme, et, tel que M. de Catinat, ne croyant rien, et peut-être n’espérant rien [24]. » Il est impossible pourtant que chez un Catinat l’incrédulité religieuse ne fût pas une négation réfléchie, une révolte de la pensée, un désespoir taciturne. Le désespoir est encore un acte de la vie morale ; mais que dire de cette insouciance absolue ? Trois années auparavant, le maître de Maurice, le chef qui avait protégé ses débuts, le général illustre qui lui répétait souvent : « Mon enfant, il faut craindre Dieu ! » s’éteignait à Vérone, plein d’années, plein de gloire, emportant toute une moisson d’œuvres viriles, et l’on trouvait dans ses papiers ces touchantes paroles : « Je ne songe plus qu’à m’en aller sous terre en homme d’honneur et avec bonne conscience, louant continuellement le Seigneur de m’avoir conduit si bénignement pendant ma longue vie, per medios casus, per tot discrimina rerum [25]. » Quel contraste entre l’élève et le maître, entre le comte de Saxe et le comte de Schulenbourg ! II ne faut donc pas dire que le temps où nous vivons est responsable de nos destinées ; nous sommes libres, et le XVIIIe siècle, malgré la corruption générale, peut montrer encore plus d’une austère figure qui ne commande pas seulement l’admiration, mais le respect.

Il y a pourtant bien des choses qui plaident en faveur de Maurice de Saxe et qui doivent atténuer la rigueur de notre jugement : n’oublions pas ses grandes qualités ; sachons-lui gré d’être resté généreux malgré l’absence de ces principes supérieurs sans lesquels l’homme retombe si aisément au-dessous de lui-même. Honorons en lui cette humanité instinctive qui a suppléé souvent dans son âme aux inspirations de la conscience morale. La France l’a pleuré. Je ne par le pas seulement des honneurs magnifiques rendus au vainqueur de Fontenoy, de Raucoux, de Lawfeld, à l’homme qui en Alsace et en Belgique, du Rhin à l’Océan, a été si longtemps le rempart de notre pays contre l’invasion étrangère. Je ne parle pas non plus des hommages sans nombre adressés à sa mémoire. Que le lugubre canon de Chambord, tiré de quart d’heure en quart d’heure pendant trente jours de suite, ait retenti jusqu’aux extrémités de la France ; que les courtisans ennemis de Maurice aient été obligés de feindre la tristesse en présence de ce grand deuil ; que le roi en ait ressenti la douleur la plus vive [26], et qu’il ait compris surtout l’étendue de sa perte au milieu des désastres de la guerre de sept ans ; que le héros ait été chanté par Voltaire et, Frédéric le Grand ; qu’un statuaire habile ait été chargé de lui élever un monument dans l’église métropole des protestans d’Alsace, et que l’inauguration de ce monument ait attiré de France et d’Allemagne une foule immense vingt-sept ans encore après sa mort [27], ce n’est pas là ce que je veux rappeler ici. Je dirai avant toute chose ; il fut pleuré du peuple et du soldat, car il aimait les plus humbles de ses compagnons d’armes, il ménageait leur vie tout leur en préparant des heures de gloire, il était bon et juste, il avait des élans de sensibilité vraiment humaine à la veille des sacrifices qu’impose la guerre. Le matin de la journée de Raucoux, pendant que tout dormait encore sous les tentes, parcourant des yeux ces plaines tranquilles où se jouaient les premières lueurs de l’aube, et songeant à tant de braves gens qui allaient y trouver la mort, il ouvrit son cœur à Sénac, lui cita quelques vers de Racine appropriés à la situation et ne put retenir ses larmes. Une autre fois, un général de cour lui conseillant l’attaque d’un poste, attaque inutile peut-être, mais où il y avait peu de risques à courir, puisqu’elle coûterait au plus une douzaine de soldats : « Passe encore, dit-il vivement, si c’était douze lieutenans-généraux. » Et il tourna le dos à ce donneur d’avis qui faisait si bon marché du sang de la France.

Voilà de nobles fibres assurément ; pourquoi ce cœur héroïque et bon n’était-il pas dirigé par des pensées plus hautes ? Quand on étudie un de ces êtres robustes à qui Dieu a fait don de facultés puissantes, on voudrait découvrir en eux l’idéal de l’homme, et on souffre de les trouver si incomplets. Il faut alors, par manière de consolation, oublier un instant leurs faiblesses et concentrer nos regards sur les grandes parties de leur nature. Les anciens panégyristes faisaient quelque chose de cela, mais sans art, sans philosophie, et ils défiguraient la réalité du caractère individuel en poursuivant l’idéal du genre humain. La critique nouvelle nous interdit à jamais de telles erreurs. Je voudrais que la réalité fût peinte avec franchise, sans que l’idéal fût sacrifié ; je voudrais que, le héros une fois connu avec son fardeau de misères, on pût le relever aux yeux de tous en faisant luire un rayon sur la partie excellente de son être, et que ce fut là une richesse de plus dans le patrimoine de l’humanité ; je voudrais enfin que sa vertu spéciale, détachée, isolée, éclairée d’une flamme, pût inspirer des existences plus pures, des destinées plus complètes et meilleures. Appliquant alors ces idées au personnage dont j’ai essayé de raconter impartialement la vie, je dirais : Demandons à l’avenir de notre pays des génies aussi ardens, aussi actifs, aussi amoureux de la gloire, mais ardens pour autre chose que la guerre, actifs dans le bien sous toutes ses formes, amoureux de cette gloire qui élève l’homme vers Dieu. Et puisqu’il est question d’un illustre auteur de rêveries, je n’hésiterais pas à étendre mon vœu, et j’ajouterais : Puisse chacun de nous, à son rang, dans son ordre, en vue de l’œuvre que lui a confiée la Providence, puisse chacun de nous déployer l’ardeur qui demeurera le signe distinctif de Maurice de Saxe à travers les âges, cette ardeur si bien décrite par sa petite-fille, quand elle nous le montre, d’après le pastel de Latour, « avec sa cuirasse éblouissante, avec sa belle et bonne figure, qui semble toujours dire : En avant, tambour battant, mèche allumée ! »


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Livraison du 15 octobre. On trouvera les autres parties de cette étude dans la Revue du 1er mai, du 1er juin, du 1er juillet, du 1er août 1864.
  2. L’auteur de cette description est Jérôme Lippomano. — Voyez Relations des ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 300-302.
  3. L’ouvrage de Ducerceau, Des plus excellons bâtimens de France, a été publié à Paris en 1556 avec une épître dédicatoire à Catherine de Médicis.
  4. Correspondance littéraire adressée à un souverain d’Allemagne, depuis 1770 jusqu’en 1782, t. II, p. 234.
  5. Le marquis d’Argenson parle d’un certain Verrières, à qui le maréchal de Saxe aurait procuré l’occasion de faire des profits illégitimes dans son gouvernement de Belgique, et il donne trop clairement à entendre quelle espèce de services le maréchal récompensait de la sorte. — Voyez Journal et Mémoires du marquis d’Argenson, édition Rathery, t. V, p. 280) Paris 1863.
  6. Un des aides-de-camp, un des amis de Maurice, cité souvent dans sa correspondance. Lorsque le comte de Clermont eut pris les châteaux de Namur au mois de septembre 1746, le maréchal, en félicitant le vainqueur, lui exprima le désir que Sourdis fût chargé de porter au roi la nouvelle de ce beau fait d’armes. C’était un honneur des plus enviés et un gage certain d’avancement. « Vous voilà comblé de gloire, monseigneur, écrivait Maurice de Saxe… Je vous envoie Sourdis, pour qui j’ai de l’amitié ; si vous pouvez l’envoyer avec les drapeaux, vous m’obligerez infiniment. » Voyez Lettres et Mémoires du maréchal de Saxe, t. III, p. 229 ; Paris 1794.
  7. Voyez les touchantes lettres de M. Du Pin citées par George Sand dans l’ouvrage qu’elle a intitulé Histoire de ma Vie.
  8. Mme Sand ignore sans doute que sa grand’mère, l’aimable et digne Aurore de Saxe, avait voulu la placer dès sa naissance sous le patronage de sa royale famille ; Aurore avait elle-même quelque chose de la haute aristocratie germanique ; sa petite-fille nous la dépeint « blanche, blonde, grave, calme et digne dans ses manières, une véritable Saxonne de noble race, aux grands à les pleins d’aisance et de bonté protectrice. » (Histoire de ma Vie, par George Sand, quatrième série, page 201.) Or, en 1807, son fils Maurice Du Pin avait été nommé par l’électeur de Saxe chevalier, de l’ordre de Saint-Henri ; mais il n’avait pas encore reçu les insignes de cette dignité quand un affreux accident l’emporta dans la fleur des années. On sait que le brave officier, récemment arrivé de la guerre d’Espagne et heureux de goûter en famille un repos chèrement acheté, mourut d’une chute de cheval, aux environs de Nohant, le 17 septembre 1808. L’année suivante, le roi de Saxe Frédéric-Auguste Ier étant venu passer, quelques semaines à Paris, Mme Aurore Du Pin lui adressa cette lettre :
    « Sire,
    « Depuis votre arrivée à Paris, j’ai tenté et épuisé tous les moyens d’obtenir de votre majesté une faveur qui j’espérais ne m’être pas refusée. Vous eûtes la bonté, il y a dix-huit mois, d’admettre au nombre des chevaliers de Saint-Henri mon fils Maurice Du Pin, petit-fils du maréchal de Saxe, aide-de-camp du roi de Naples. Son service, son absence et l’affreux malheur qui me l’a enlevé ont empêché qu’il ne reçût sa croix des mains de M. le baron de Senft, votre ministre à Paris. Mon fils n’a laissé qu’une fille unique à qui je désire conserver la mémoire de cette faveur ; je veux en orner son écusson, en décorer le tombeau de mon enfant. Je n’ai aucune preuve à montrer, aucun droit apparent de son admission dans cet ordre ; une permission, un mot écrit par le ministre de votre majesté est la grâce que je sollicite. Les bontés constantes dont la maison de Saxe m’a honorée depuis ma naissance m’ont donné la confiance, sire, de vous importuner de mes vœux actuels. Je n’ose manifester celui de me présenter devant votre majesté.
    « J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, de votre majesté la très humble et très obéissante servante,
    « Aurore DU PIN, fille du maréchal de Saxe. »
    La fille unique a qui l’on désirait transmettre ce souvenir quasi royal, et qui balbutiait encore à cette date, devait porter un jour le nom de George Sand. Cette lettre, qui prouve les rapports d’Aurore de Saxe avec la royale maison de son père, s’est conservée aux archives de Dresde. Elle a été publiée par M. de Weber dans le précieux recueil intitulé Ans vier Jahrhunderten ; Leipzig 1858, 2 vol. in-8°.
  9. Voyez Correspondance littéraire adressée à un souverain d’Allemagne depuis 1770 jusqu’en 1782, par le baron de Grimm et par Diderot ; Paris 1812, t. II, p. 230-234.
  10. C’est le titre général inscrit à la première page. Le second titre est formulé ainsi : Manuscrit trouvé à la Bastille, concernant deux lettres de cachet lâchées contre Mlle de Chantilly et M. Favart par le maréchal de Saxe. 1789. — Nous devons l’indication de cette curieuse pièce à l’éditeur des Mémoires du marquis d’Argenson, le docte et obligeant M. Rathery. Le manuscrit de la Bastille contient sans doute quelques textes qui peuvent sembler au premier abord un peu embarrassans pour les défenseurs de Mme Favart ; mais nous croyons comme M. Rathery qu’une lecture attentive de ces pièces en explique tous les points obscurs, et que le manuscrit de la Bastille, après avoir compromis un instant la malheureuse femme, la réhabilite plus complètement.
  11. La lettre de Grimm ne fut écrite qu’en 1772, à l’occasion de la mort de Mme Favart.
  12. Qu’il nous soit permis de citer ici une des lettres familières de Mme Favart ; elle nous introduira naïvement dans l’intimité de l’honnête et gracieux ménage. C’est un billet daté du 4 mai 1764 et adressé à son jeune fils : « Courage, cher petit Favart, courage ! Je t’embrasse mille fois, mon cœur est content. Si tu sais penser comme je le crois, il te sera bien doux, en continuant de bien travailler, de faire le bonheur et de prolonger les jours de ton ami, de ta tendre amie, maman et papa. Songe bien à ta première communion ! c’est l’action la plus sérieuse de la vie de l’honnête homme. Songes-y bien, mon cher fils ! Adieu, je suis ta bonne petite maman. »
  13. Contradiction de la nature humaine ! mélange des sentimens les plus opposés chez le même personnage ! C’est peut-être à la même époque, c’est bien certainement aux deux dernières années de sa vie que se rapporte la lettre suivante où se manifeste avec naïveté un respect de la foi conjugale bien rare au XVIIIe siècle dans les classes supérieurs. On pressait Maurice d’épouser une noble personne dont il adorait la beauté, le mérite, et qu’il appelait divine ; il aima mieux renoncer à elle que de lui offrir un cœur trop peu sûr de tenir ses engagemens. Cette lettre, dont l’original appartient à M. Anquez, professeur d’histoire au lycée Saint-Louis, ajoute un trait de plus à la physionomie du comte de Saxe. La lettre sur la divine Ourchülla fait honneur à la loyauté de Maurice. En voici le texte :
    « Je pars demain pour Chambord, madame, et serai privé pendant quelques jours du bonheur de vous voir. J’ai trouvé la lettre que vous écrivez selon mes sentimens, mais je vous avouerai que j’envisage toujours un pareil engagement avec frayeur. Si la destinée nous rejoint, à quoi je ne vois point d’apparence, et que je revoie la personne en question, peut-être me déterminerai-je. Je n’ai point trouvé d’âme plus digne d’un attachement éternel que celle de la divine Ourchülla, mais vous savez combien j’aime ma liberté, et, vous l’avouerai-je ? je suis même un peu libertin. Je suis trop honnête homme pour tromper, et je ne suis pas assez sûr de moi-même pour promettre ce que je ne suis pas sûr de tenir, et Ourchülla mérite d’être aimée uniquement.
    « Adieu, madame, un monde importun m’obsède. »
  14. Dans la seconde série de son recueil intitulé aus vier Jahrhunderten, M. de Weber a cité, d’après les dépêches d’un ministre saxon, le traité conclu entre le marquis de Langallerie et Osman-Aga, ambassadeur turc en Hollande. Le marquis de Langallerie s’y donne, entre autres titres extravagans, celui-ci : généralissime de la théocratie du verbe incarné.
  15. L’accouchement de la dauphine avait eu lieu le 26 août 1750. La princesse à laquelle Marie-Josèphe donna le jour, et qui reçut le nom de Zéphirine, mourut tout enfant, âgée de cinq ans et six jours, le 1er septembre 1755.
  16. Le maréchal fabrique ce mot d’après le verbe inusité, mais très français, trôler, mener avec soi.
  17. Des chasses aux filets.
  18. Maurice oublie assez souvent qu’il a reçu des lettres de naturalité chez nous, et qu’il est le sujet du roi de France.
  19. « Vieux fermier du parc, dont la famille y est établie depuis plus de deux cents ans, et dont les petits-fils rivent encore. »
  20. Voyez Chambord, par J.-T. Merle ; 1 vol. in-18, Paris 1832, p. 77-79.— Tant que le récit du vieux valet de chambre n’était attesté que par M. Merle, homme d’esprit, mais critique un peu léger, on pouvait ne pas y attacher beaucoup d’importance ; ce document acquiert une tout autre valeur depuis la publication du Journal du marquis d’Argenson. Tout en contestant le fait du duel, le marquis constate la rumeur populaire, et il n’est pas indifférent de voir cette rumeur, signalée en 1750, persister encore en 1820.
  21. Journal et mémoires du marquis d’Argenson, t. VI, p. 160, Paris 1864.
  22. Leben und Thaten sowohl des Grafens von Lœwendal als der beiden herzoge von Noailles und Richelieu allesammt Marschalle von Franhreich ; 1 vol., Leipzig 1749. — Voyez p. 26-27.
  23. Nous devons encore à l’obligeance de M. Anquez la communication d’une lettre où il est parlé de cette visite du maréchal de Lœwendal à son ami mourant. M. de Lœwendal avait écrit de Chambord au marquis d’Argenson pour lui donner des nouvelles de l’illustre malade ; d’Argenson lui avait répondu, mais cette réponse n’avait pu arriver directement au destinataire, et Mme de Lœwendal, qui reçoit la missive, demande au marquis s’il est urgent de la faire tenir à son mari. Voici le billet du marquis d’Argenson :
    « Bellevue, 1er décembre 1750.
    « Ma lettre à M. le maréchal n’est autre chose, ma chère commère, qu’une réponse à une des lettres qu’il m’a fait l’honneur de m’écrire pendant la maladie du pauvre maréchal de Saxe. Ainsi il suffira qu’il la reçoive à son retour de La Ferté, où il a bien fait d’aller passer quelques jours pour tacher de se dénoircir l’imagination du triste spectacle dont il a été le témoin. Je voudrais bien, je vous assure, avoir des choses à lui mander qui pussent le distraire de sa douleur et qui lui fussent une preuve de mon attachement et de mon amitié…
    « Marquis D’ARGENSON.
    Les lettres écrites de Chambord par le maréchal de Lœwendal, ces lettres relatives à un spectacle dont il avait besoin de se dénoircir l’imagination, éclaireraient sans doute, si on les possédait, la mystérieuse question du duel.
  24. Lettres de madame la marquise de Pompadour, Londres 1772, t. III, p. 81.
  25. Leben und Denkwürdigkeiten Johann Mathias, Reichsgrafen von der Schulenburg, 2 vol., Leipzig, 1834. Voyez t. II, p. 295.
  26. Les archives de Saxe possèdent la lettre autographe adressée par Louis XV à Frédéric-Auguste III, roi de Pologne, le jour même de la mort de Maurice. En voici le teste publié par M. de Weber ; nous rectifions seulement l’ortographe :
    « Monsieur mon frère, la perte que je viens de faire du maréchal de Saxe me pénètre de la plus vive douleur. Son attachement pour ma personne me la fait sentir encore plus vivement. Je n’oublierai jamais les services importans qu’il m’a rendus. Ses qualités supérieures le rendaient bien digne du sang dont il sortait. Je partage bien sincèrement avec votre majesté les regrets qu’un si triste événement à tous égards lui causera, en l’assurant de toute l’amitié avec laquelle je suis, monsieur mon frère, de votre majesté, le bon frère,
    « Louis. »
    « Versailles, ce 30 novembre 1750. »
  27. La dépouille mortelle du maréchal était partie de Chambord le 7 janvier 1751 avec une escorte de cent dragons ; le 7 février, le cortège funèbre fit son entrée dans Strasbourg. Le corps fut transporté immédiatement à l’église Saint-Thomas et déposé dans un caveau d’attente. Deux oraisons funèbres furent prononcées en allemand, l’une par le pasteur Lorenz, l’autre par M. Froereisen, président du consistoire. Le même jour, un service funèbre était célébré à Paris pour le comte de Saxe dans la chapelle de la légation suédoise, et le pasteur Baer y glorifiait en termes fort inattendus non-seulement les victoires du maréchal, mais les triomphes de sa foi chrétienne. Quant au célèbre mausolée dû au ciseau de Pigalle, il ne fut terminé qu’en 1776 ; l’inauguration eut lieu en grande pompe le 20 août 1777. La princesse Christine de Saxe, abbesse de Remiremont, écrivait le 23 à Dresde : « La cérémonie a attiré plus de six mille étrangers logés aux auberges et chez les bourgeois, sans compter ceux qui logeaient chez leurs parens et amis. Enfin, — seulement princes et princesses de Bade, Hesse, etc., et nous, — nous étions ce jour-là quinze a dîner chez le maréchal de Contades. »