Maurice de Treuil/01

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MAURICE



I.


Il est onze heures du soir. Un silence profond enveloppe les rues qui avoisinent la place Vintimille. On n’entend pas d’autre bruit que le roulement périodique de l’omnibus qui monte et qui descend la rue de Clichy, et dont les roues pesantes cahotent sur le pavé. Quelques portes retombent çà et là sur leurs gonds, et tout se tait. Le quartier dort comme une ville de province.

En ce moment, un jeune homme s’arrêta devant la porte d’une maison qui occupait l’angle de la rue de Douai, frappa vivement, entra, et, prenant des mains du concierge un bougeoir tout allumé, monta lestement les cinq étages qui le séparaient de son appartement.

Le concierge le suivit quelque temps des yeux.

— Il ne fredonne pas, murmura-t-il, il ne dit rien !… mauvaise nouvelle… Pauvre garçon !… Après ça, il est si fier !

Ce court monologue n’était pas fini que déjà le jeune homme atteignait le cinquième étage et entrait chez lui. Il jeta son paletot sur un meuble, alluma deux bougies, en prit une, l’éleva au-dessus de sa tête, et, se tenant debout devant un tableau que portait un grand chevalet, le regarda longtemps avec une scrupuleuse attention.

— Ce n’est pas mal, dit-il enfin et comme s’il se fût parlé à lui-même, mais ce n’est pas encore cela !

Il fit deux pas en arrière, et, projetant la lumière tour à tour sur toutes les parties du tableau, il en examina l’ensemble et les détails avec le soin minutieux d’un expert qui veut se rendre compte des qualités et des défauts de l’ouvrage soumis à son examen.

— Oui, oui ! reprit-il à demi-voix et comme s’il eût voulu achever sa pensée, l’air joue à travers ces arbres, il y a du mouvement dans ces eaux, la couleur est bonne ; mais ce qui manque à ce tableau… c’est… eh pardieu ! c’est l’étude, c’est le travail !

Il frappa du pied et marcha au hasard dans l’atelier, les mains dans ses poches, la tête baissée.

— Les imbéciles ! ajouta-t-il en haussant les épaules, ils m’ont fait mille complimens ; c’était à qui me serrerait la main. Quel beau chœur d’éloges !… Ils m’ont promis la gloire et la fortune… j’alliais par un accord heureux le génie à la jeunesse ! Je me suis regardé dans une glace pour voir si les lauriers ne poussaient pas autour de mon front ! Et tout cela pour un peu d’habileté de main, pour de la facilité… pour du faire ! Les plus audacieux se sont permis quelques timides observations. Quels sots ! Ce matin, je trouvais mon tableau passable, et depuis qu’ils m’ont assommé de leurs louanges, j’éprouve d’horribles démangeaisons de le crever d’un coup de pied !…

Il se retourna brusquement et regarda le tableau en riant.

— Après tout, il est acheté, reprit-il, que ceux qui l’ont payé le gardent !

Comme il achevait de parler, il aperçut près de la porte, sur le parquet, un morceau de papier plié en quatre en forme de lettre.

L’artiste ramassa le papier.

— Maurice de Treuil… Tiens, c’est pour moi ! dit-il.

Il rompit le cachet et lut ces quelques mots :

« Mon cher voisin,

« Si vous ne rentrez pas trop tard, venez donc prendre une tasse de thé avec moi ; vous m’apporterez les nouvelles que j’attends avec une si vive impatience.

« Laure.

« P. S. Trop tard veut dire après minuit. »

Maurice tira vivement sa montre.

— Onze heures trois quarts ! dit-il, je suis dans les limites… j’y cours…

Il prit un flambeau, ferma sa porte à clé et alla sonner à une porte qui se trouvait au niveau de la sienne, mais dans un autre corps de logis.

Un léger frôlement de robe annonça que Laure veillait, et presque aussitôt cette porte s’ouvrit.

Une jeune fille un peu confuse et rougissante parut sur le seuil et tendit la main à Maurice.

— Je désespérais presque de vous voir, dit-elle ; mais entrez, ma tante m’a chargée de l’excuser auprès de vous, elle n’est plus jeune et s’est bravement couchée sans plus attendre.

— Tant mieux, répondit Maurice, qui suivit Laure dans une petite pièce dont l’unique fenêtre donnait sur une terrasse.

Cette pièce, grande au plus comme un boudoir et tapissée en perse, tirait son plus bel ornement de la terrasse, où l’on voyait une profusion extraordinaire de fleurs. Des fils de fer attachés d’un côté à la toiture et de l’autre à la rampe permettaient aux liserons et aux pois de senteur de grimper jusqu’aux ardoises, si bien que, la fenêtre ouverte, on se trouvait dans un cabinet de verdure plein de fraîcheur et de parfums.

Deux ou trois siéges de bois rustique étaient disposés sous l’ombre mobile de ce léger feuillage ; c’était le coin de la rêverie et de l’intimité ; le reste de la terrasse appartenait à la promenade.

Quand Maurice eut pénétré dans le boudoir qui faisait comme une antichambre au balcon, Laure se retourna vivement et porta la lumière du flambeau en plein sur la poitrine du jeune artiste. Une expression de profond désappointement se peignit sur sa physionomie.

— Eh bien ! dit-elle, rien encore ?

— Oh ! si, j’ai la croix, répondit Maurice d’un air tranquille.

Le visage de Laure se colora d’une vive rougeur.

— Et lui qui ne disait rien ! reprit-elle avec un accent de reproche, mais il fallait me le crier du bas de l’escalier !

— Au risque de réveiller tout le monde ?

— Qu’importe ? j’aurais été heureuse cinq minutes plus tôt.

Après avoir rappelé en prose et sans y penser le fameux cri du vieil Horace, Laure courut vers une boîte à ouvrage qu’elle ouvrit. Elle coupa un bout de ruban rouge et le noua avec un geste mignon à la boutonnière de Maurice. Ses doigts tremblaient un peu.

— Là, dit-elle en se reculant pour mieux juger de l’effet, vous êtes superbe !

Maurice prit les deux mains de Laure entre les siennes.

— Ainsi, dit-il, vous aviez pensé…

— Oh ! j’en étais sûre… quelque chose me disait que vous auriez la croix… Vous avez tant de talent !

— Eh bien ! ce quelque chose ne me parlait pas, à moi. Me décorer pour si peu ! Le ministre pousse la munificence jusqu’à la prodigalité. Ce n’est plus une récompense, c’est de la fantaisie.

L’amertume de cette réponse, dont la raillerie, comme une arme à deux tranchans, atteignait à la fois la personnalité même de Maurice et celle du ministre, ne pouvait échapper à Laure.

— Vous êtes injuste, reprit-elle avec force, doublement injuste. Prenez garde ; un si grand excès de modestie cache peut-être beaucoup d’orgueil.

— Il se peut, reprit Maurice. Depuis le commencement de cette journée qui jettera mon nom aux quatre vents de la publicité, je sens en moi je ne sais quels bouillonnemens où la colère, mille regrets et d’incroyables désirs ont autant de part que l’espérance !… Vous avez bien fait de m’écrire, nous causerons, et votre présence achèvera de calmer cette espèce de fièvre.

Laure et Maurice passèrent sur le balcon. De la hauteur extrême où où il était situé, — la rue de Douai étant elle-même très élevée, — ce balcon dominait Paris presque tout entier. La nuit était claire. Cet océan de toits et de cheminées qui du nouveau quartier bâti sur les jardins de l’ancien Tivoli s’étend jusqu’au Luxembourg, était comme noyé dans une brume transparente d’où saillaient, à des distances diverses, les tours et les dômes indécis de Notre-Dame, de Saint-Sulpice, du Panthéon, pareils à des vaisseaux à demi naufragés. Rien, si ce n’est l’océan, ne donne plus que Paris, vu la nuit et de haut, la pensée de l’infini ; le regard se perd dans un horizon sans limites ; des myriades d’étincelles piquent l’obscurité, semblables à cette poussière d’or que le phosphore allume parmi les flots. Le roulement lointain des voitures courant sur le pavé rappelle le mugissement sourd de la mer sur le rivage, et remplit l’espace de murmures. Les contours s’effacent, et cette trompeuse clarté dont la nuit s’enveloppe, mêlée à ces bruits confus, prête à la grande ville des proportions immenses et des grâces magiques dont la pensée rêveuse interroge la mystérieuse profondeur.

Laure et Maurice, tout entiers à la magnificence de ce spectacle, restèrent quelques instans silencieux. Ils étaient accoudés sur la rampe du balcon et regardaient devant eux. Du milieu de quelques grands marronniers groupés dans un jardin, à quelques pas de la rue de Douai, s’échappaient les mélodies éclatantes d’un rossignol ; un vent léger passait, comme un soupir de l’été, dans le feuillage frémissant ; jamais plus belle nuit n’endormit Florence ou Venise.

Un flot de sang jeune monta au cœur de Laure, qui respirait avec délices cet air enivrant. Elle entr’ouvrit les lèvres sous l’effort d’un soupir à demi étouffé, et la première, se tournant du côté de Maurice :

— Voilà que la carrière vous est ouverte, dit-elle, vous n’avez plus qu’à marcher.

— Et où irai-je ? demanda Maurice.

— Où vont le talent et la jeunesse, l’espérance et le travail.

— Vous croyez donc à tout cela ?… J’en ai vu beaucoup qui travaillaient en espérant ; j’en ai vu quelques-uns qui avaient, avec la jeunesse, quelque chose qui serait devenu du talent… Où sont-ils à présent ? La mort et la bohème se les sont partagés.

— Vous m’étonnez, et, laissez-moi vous le dire, vous m’affligez, mon ami, répondit Laure d’une voix doucement émue. Pourquoi cette amertume en présence d’une récompense si haute qu’elle est comme la consécration publique de votre mérite ? Nous nous sommes rencontrés au temps des prospérités, bien jeunes l’un et l’autre ; plus tard nous nous sommes revus au temps de la pauvreté : alors nous avons abordé les épreuves de la vie, vous avec le courage d’un homme, moi avec la résignation d’une femme ; tous deux nous les avons surmontées selon les ressources qui étaient en nous, vous dans tout le vif éclat d’un succès auquel l’avenir réserve d’autres triomphes, moi dans l’humilité d’une profession qui donne à ma vie cachée le pain quotidien. Et quand je croyais vous voir heureux, plein de confiance dans les jours futurs, je vous surprends triste, railleur, presque découragé ! Pourquoi ? Ce n’est pas la première fois que je remarque en vous cette disposition, où il entre plus d’irritation que de justice ; déjà elle s’est montrée en bien des circonstances. Quelle en est la cause ? Vous êtes jeune, de nombreuses sympathies vous entourent ; vous portez fièrement un nom honorable, votre réputation a pris le vol comme un vaillant oiseau qui s’élance hors du nid ; vous avez devant vous l’espace et la liberté : que vous manque-t-il ? que cherchez-vous, et pourquoi ce dédain ? Vous avez l’esprit trop haut placé pour descendre à ces plaintes de convention sous lesquelles tant de médiocres artistes dérobent leur impuissance. Vous savez que l’avenir appartient aux hommes de bonne volonté. Pourquoi, maintenant que vous touchez aux régions ouvertes, cette lassitude et cet affaissement ? Dieu n’a-t-il pas béni vos efforts ? Encore une fois, pourquoi cette amertume ?

Une émotion qu’elle essayait vainement de comprimer gonflait la poitrine de Laure ; elle saisit la main de Maurice :

— Pardonnez-moi de vous parler ainsi, reprit-elle ; mais les mêmes infortunes ont créé entre nous je ne sais quelle parenté, et je vous suis attachée par les liens d’une affection qu’aucune chose n’altérera.

— Oui ! oui ! s’écria Maurice, je le sais, vous êtes bonne et courageuse : la souffrance vous a donné l’âme d’une sœur de charité ; mais, pour vous répondre franchement, il faudrait descendre au plus profond de mon être, et soulever un à un les plis du cœur où bouillonne en grondant cette amertume dont vous parlez ; elle existe, je le sais, mais je ne connais que deux personnes avec qui j’oserais faire ce triste voyage, vous et…

Ici Maurice hésita.

— Philippe Duverney, n’est-ce pas ? dit Laure.

— Oui.

— Il vous aime, lui aussi ; je m’en suis aperçue à ses rudes conseils, à la rareté de ses éloges, à ses âpres remontrances.

— Oh ! il ne me les épargne pas ; mais ce sont de ces coups de fouet qui stimulent l’ardeur comme les breuvages amers qui rendent l’énergie aux estomacs affadis par les boissons sucrées ; on sent une main amie sous l’impétuosité du blâme. Eh bien ! lui seul peut-être se doute de ce que j’éprouve, mais il n’en devine pas encore toute la vivacité.

— Qu’est-ce donc ?

— Rien et tout. Vous me dites que j’ai du talent : je le crois, je le sens, et pourquoi ne le dirais-je pas avec une franchise entière ? je le sens plus encore peut-être que je n’en conviens ; mais de là vient mon supplice.

— Je ne vous comprends plus.

— Oh ! vous allez me comprendre. Ce talent qu’on m’accorde, que j’ai en germe, qu’est-ce ? Une faculté heureuse ; il ne serait réel et vigoureux qu’à la condition d’y joindre le travail, la recherche, l’étude patiente et longue. On me loue pour des qualités d’exécution qui ne mériteraient même pas qu’on y prît garde ; mais le reste, ce qui est à moi, ce que j’ai pu y mettre de ma substance, le voit-on ? Et cependant là est la véritable force de l’artiste, la chose par laquelle il crée… et par laquelle il survit. Ah ! qu’on le verrait bien vite, si j’avais le temps de creuser ce que j’ébauche !

— Que ne le prenez-vous ?

— Et le puis-je ? Il faut vivre. Comme un laboureur imprudent, je fauche les gerbes avant que le soleil ait mûri l’épi. Comprenez-vous à présent ? Il me vient des rages solitaires en comparant ce que je fais à ce que je pourrais faire, si le besoin ne m’aiguillonnait pas.

— Ce besoin, Maurice, est-il un besoin ?

— Oh ! je serai sincère avec vous !… Si je rompais avec le monde, si je m’enfermais dans une solitude profonde, si je vivais entre une toile et ma palette, peut-être acquerrais-je ce qui me manque ; mais au prix de quelles privations !… N’ai-je pas mon passé dont je me souviens, et n’ai-je pas sucé avec le lait des habitudes de vie élégante qui me montent à la tête comme ces bouffées du vent d’avril qui mettent les forêts en rumeur et les remplissent de chants d’oiseau ?

Laure courba son front entre ses mains. Si Maurice l’avait regardée, peut-être aurait-il découvert une grosse larme suspendue à ses cils ; mais il ne la vit pas.

— Vous l’avouerai-je ? reprit-il avec une âpre véhémence, j’ai peur de la pauvreté, j’ai peur de la gêne, j’ai peur de la lutte, parce qu’elle entraîne après elle des souffrances dont je suis las ! Je suis fier, — chose étrange ! — du talent que je ne montre pas, et je rougis presque de celui qui m’a valu tant d’applaudissemens. Et voyez jusqu’où va cette bizarrerie : les louanges qu’on m’adresse, bien loin de me réjouir, m’irritent et me froissent. Je me sens supérieur à cette réputation naissante qui me les attire, et j’éprouve d’amers découragemens en pensant que jamais peut-être je n’irai au-delà de cette limite que mes premiers efforts ont touchée.

— Oui,… je vous comprends et je vous plains ! murmura Laure tout bas.

— Ah ! si j’étais riche ! non pas riche même, bien que ma nature ait un secret appétit de luxe, mais seulement si j’avais le loisir de travailler à mon heure et au gré de mon inspiration, si j’avais cette aisance qui permet de choisir et de creuser, peut-être arriverais-je à quelque chose !… Mais non, il faut travailler vite, parce qu’il faut produire beaucoup.

Maurice fit quelques pas sur la terrasse au hasard, et passa la main dans ses cheveux comme pour chasser une pensée fatigante. Jj’air frais de la nuit caressait son front brûlant, et calmait doucement la fièvre qui l’agitait.

— Mais vous, dit-il en se rapprochant de Laure après un long silence, vous ne me dites rien, et cependant, vous aussi, vous avez vos tristesses et vos ennuis.

— Oh ! moi, je donne des leçons, j’en donne même beaucoup. Ce que je gagne nous permet de vivre honnêtement, ma tante et moi, dans ce réduit, et si cette chère tante, dont mon travail adoucit les derniers jours, n’était pas un peu malade, je serais heureuse.

Et Laure détourna la tête pour ne pas laisser voir les larmes qui roulaient sur ses joues.

— Tant mieux, répondit Maurice, c’est bien le moins qu’un peu de bonheur visite cette retraite habitée par tant de courage et de résignation !

Il se rapprocha de Laure, et lui prenant la main :

— Vous avez noué ce ruban à ma boutonnière, reprit-il, vos doigts ont ennobli cette récompense qu’un jour peut-être je mériterai. Laissez-moi attacher un autre souvenir à ce moment. Plus tard, si la vie nous sépare, il vous rappellera un ami qui, quoi qu’il arrive et en toutes circonstances, vous gardera une profonde et sincère affection.

Laure laissa sa main aux mains de Maurice, qui, tirant une bague de son doigt, la passa à celui de la jeune fille.

— Prenez-la et gardez-la ; ce bijou me vient de ma mère, lui dit-il, je ne sais personne de plus digne que vous de la porter. Puisse-t-elle vous donner tout le bonheur que vous méritez !

Laure regarda Maurice sans parler ; ce n’était pas cela qu’elle attendait, et c’était peut-être plus que cela ; une incroyable émotion lui serrait la gorge et l’empêchait de répondre. Elle craignait d’exprimer trop froidement ou trop vivement ce qu’elle éprouvait, et sentait comme une tempête dans son cœur.

Comme une mer qui s’apaise et s’endort sur le rivage qu’elle a battu, le tumulte de Paris allait s’affaiblissant ; tout à l’heure c’était une rumeur, maintenant ce n’était plus qu’un murmure. Le rossignol ne chantait plus. Il semblait à Laure que cette heure fugitive décidait du reste de sa vie. Du balcon où elle était placée, on voyait une lumière dans l’atelier de Maurice. Au commencement de leur entretien, elle était brillante comme une étoile, et depuis quelques minutes elle s’éteignait lentement avec de brusques réveils. Laure ne pouvait détacher ses yeux de cette clarté mourante. Elle y voyait comme l’image d’une espérance longtemps abritée dans le silence de son cœur. Encore quelques instans, et elle allait disparaître pour toujours. Avec quelle tristesse n’en suivait-elle pas les vacillemens !

Maurice, lui aussi, regardait cette lumière qu’il avait oubliée en sortant de son atelier.

— Voyez-vous cette lampe qui meurt dans la nuit ? dit-il tout à coup à Laure… Comme elle rayonnait tout à l’heure ! À présent elle pâlit, elle va s’éteindre. Si j’étais poète, je vous dirais que c’est là l’image de ma vie. Elle aura brillé une heure, puis elle finira faute d’un peu d’huile,… un peu d’huile couleur d’or !

La lampe jeta un dernier et vif rayon et mourut. L’atelier devint noir. Laure frissonna de la tête aux pieds. Secouant la tête comme s’il avait voulu détourner le cours de ses pensées :

— Savez-vous quel hasard a le plus contribué à me rendre aujourd’hui si morose ? reprit Maurice.

— Non, dit Laure.

— C’est l’enthousiasme d’un imbécile… Vous connaissez M. GCloseau du Tailli ?

— Oui, un peu.

— C’est déjà trop. Il était à la grande cérémonie qui réunissait tant d’artistes et de curieux au Louvre. À l’appel de mon nom, et avant que j’aie pu me mettre en garde contre ses transports, il a ouvert les bras et m’a sauté au cou avec de tels cris et de si bruyans témoignages d’amitié, que mes camarades ont failli éclater de rire. Je l’aurais étranglé de bon cœur.

— On dit en effet qu’il vous aime beaucoup.

— Il m’assassine. Je ne sais d’où cette passion lui est venue. Il grimpe à mon atelier sous mille prétextes,… que dis-je ? sans prétextes même ; il marche dans mon ombre. C’est mon Pylade. Il adore les arts, et il assomme les artistes… C’est une calamité. Ne s’est-il pas mis en tête de me conduire chez des amis qu’il a à la campagne du côté de Marly ?

— Chez M. Sorbier ?

— Précisément. Qu’est-ce que c’est que ce M. Sorbier ? Il y a une Mme Sorbier sans doute ?

— Mais oui.

— Et que font-ils ensemble, ces deux Sorbier ? sont-ils banquiers, négocians, sous-préfets en retraite, horticulteurs, amis des arts ?

— Rien de tout cela. Ils arrivent d’Étampes et vivent de leurs rentes.

— Bien, vous voulez dire qu’ils s’ennuient de leurs rentes. M. Closeau du Tailli m’en a fait un éloge qui m’a épouvanté. Je me méfie de gens qu’il aime tant. Faut-il qu’ils soient engourdis dans leurs millions… car ils ont des millions ?

— Plusieurs, deux ou trois.

— Eh ! mon Dieu ! où les ont-ils pris ?

— Ils les ont gagnés…

— Pris ou gagnés, c’est tout un.

— M. Sorbier faisait autrefois le commerce des farines.

— Meunier ! bon ! il ne lui manquait plus que cela ! Je vois d’ici le ménage Sorbier. Le mari a une casquette de coutil gris, il cultive un plant d’œillets et s’amuse le dimanche à voir passer les omnibus sur la route. Il vend les pommes de son jardin et les légumes de son potager au marché de Saint-Germain. Sa redingote de drap d’Elbeuf est indestructible. La mère porte un bonnet à fleurs jaunes. Elle a trop d’embonpoint. Elle égaie ses loisirs par le culte des confitures. Il y a surtout une certaine pâte de coing qu’elle fait à merveille ; elle l’inflige à tous ses amis. Sa campagne est ornée de quelques parens. Lorsqu’on est en famille et très gai, on parle d’un bal donné par le sous-préfet d’Étampes en 1837.

— Point du tout. Il n’y a point de bonnet à fleurs ni de pâte de coing ; mais il y a Mlle Sorbier.

— Ah ! ah ! à eux deux, ils ont donc une fille !

— Très jolie, avec des cheveux magnifiques et une taille de nymphe… Sophie a les mains comme Cendrillon avait les pieds, et une voix d’un timbre charmant. On dirait des gouttes d’eau tombant dans un bassin d’or.

— Diable ! si séduisante que cela ?

— Oui… Vous verrez.

— Oh ! je n’y suis pas encore, bien que mon affreux ami Closeau du Tailli s’acharne après moi pour m’y faire aller. Ce matin encore il m’a décoché une invitation pour dimanche prochain, et comme j’hésitais : — Vous avez tort ! Eh ! eh ! on ne sait pas !… a-t-il ajouté en riant d’un petit air fin.

— Ah ! dit Laure, M. Closeau du Tailli a ajouté…

— Oh ! mon ami le Mécène de la rue Saint-Lazare est plein d’idées mystérieuses… Il complote quelque scélératesse ; je ne sais pas quel méfait j’ai commis pour mériter sa tendresse : elle m’inquiète, et j’interroge ma conscience dans le silence du cabinet.

Mais Laure ne riait plus.

— Si vous allez chez M. Sorbier, dit-elle, vous m’y trouverez probablement.

— Et que ne disiez-vous cela plus tôt !… je n’aurais pas fait tant de résistance.

— Oh ! reprit Laure avec un accent singulier, il ne faudrait pas que ma présence fût pour rien dans vos résolutions… Si vous ne tenez pas à paraître chez M. Sorbier, ne vous gênez pas pour moi.

— Voyez mon étourderie ! s’écria Maurice, qui suivait sa pensée sans s’arrêter à ce que disait Laure, j’avais complètement oublié que vous étiez l’amie intime de Mlle Sorbier.

— Croyez-vous, Maurice, qu’une riche héritière puisse être l’amie intime d’une pauvre maîtresse de piano comme moi ?

— C’est difficile ; cependant il y a en vous quelque chose de si sympathique, que cette amitié, si invraisemblable qu’elle soit, ne m’étonnerait pas.

— J’y consens donc… Ce qu’il y a de certain, c’est que la famille Sorbier me protège, et que je lui dois, grâce aux leçons qu’elle m’a procurées, une part du bien-être dont je jouis.

— Pauvre petit bien-être !

— Il me suffit.

— Savez-vous, Laure, qu’il y a un grand philosophe sous votre petit bonnet ?

— Je ne sais pas.

— Là, vraiment ! vous vous sentez heureuse ?

— Très heureuse ; je demande à Dieu seulement que ce bonheur continue. Que me manque-t-il ? Comme vous, je suis née dans le luxe ; je l’ai perdu, et sa perte ne m’a point laissé de regrets. Ma tante est bonne ; je suis trop occupée chaque jour pour que l’ennui puisse m’atteindre ; j’ai de bons amis qui m’estiment et qui m’aiment, — vous surtout et M. Philippe ; — j’ai des connaissances qui me protègent à l’occasion ; j’ai de plus une pauvre sainte femme qui n’a plus que moi au monde, et vous ne sauriez croire quelle force on tire de cette pensée, qu’on est indispensable à un être isolé qui souffre et qui attend sa vie et sa consolation de votre courage et de votre travail. Allez, quand je suis seule et que du haut de ce balcon j’abaisse mon regard sur ce Paris, où tant de misère se cache sous tant de splendeur, je remercie Dieu, qui m’a fait une part si large et si belle.

— Ah ! reprit Maurice, que ne donnerais-je pas pour avoir cette raison droite et ce cœur ferme !

Laure disait-elle bien toute la vérité ? Son visage avait la blancheur du marbre, ses lèvres tremblaient, ses yeux brillaient comme si un voile de larmes en eût tapissé la prunelle élargie par un violent effort, et sa voix avait un timbre grave qui ne lui était pas habituel.

Quand Maurice la quitta, elle resta quelques instans immobile, écoutant le bruit de ses pas qui se perdait dans la cage de l’escalier. Lorsqu’elle n’entendit plus rien, elle cacha sa tête entre ses mains, et, pressant contre ses lèvres la bague qu’il lui avait donnée, elle éclata en longs sanglots : — Ah ! dit-elle, il ne m’aime pas !


II.


Le lendemain de cette scène, dès le matin, un homme carillonnait à la porte de Maurice. Il était un peu gros, un peu court, un peu rouge de peau, avec des favoris en collier autour du visage ; il portait une cravate de satin noir à longs bouts, dont les plis étaient ornés d’une magnifique épingle, un habit bleu boutonné qui laissait voir l’extrémité d’un gilet de piqué jaune, un pantalon gris à sous-pieds, et des bottes un peu épaisses, mais bien luisantes. Il tenait à la main droite un superbe jonc à pomme d’or qui lui servait à frapper contre la porte à coups redoublés, tandis que de la gauche il tirait le cordon de la sonnette.

Maurice accourut et ouvrit. — Pardieu ! dit-il, à ce beau tapage je vous avais reconnu… Le feu est-il donc au logis, mon cher monsieur Closeau du Tailli ?

— Le feu n’est nulle part, si ce n’est là, dit M. Closeau du Tailli en touchant son front du bout du doigt.

— Ah ! mon Dieu ! vous m’effrayez. Et d’où provient cet incendie ?

— Vous plaisantez, mon cher Maurice, et cependant mon cerveau bout. Le moment est venu, je crois, de parler de choses sérieuses.

— Prenez garde ! Si vous débutez avec cette majesté, vous allez me rappeler M. Beauvallet de la Comédie-Française… Vous savez, dans Mithridate :

 
… Enfin l’heure est venue
Qu’il faut que mon secret éclate à votre vue :
À mes nobles projets je vois tout conspirer ;
Il ne me reste plus qu’à vous les déclarer…

— Ah ! vous riez ; eh bien ! ces vers, que je ne me rappelais pas, vous disent le reste de ma pensée.

— Il s’agit donc de quelque grand projet ?

— Oui, et ce projet, dont l’idée m’était venue il y a un mois ou deux, il est fermement arrêté dans mon esprit depuis hier.

— Ah ! depuis hier, et pourquoi ?

— Parce que vous avez là, sur la poitrine, un petit bout de ruban rouge qui est arrivé très à propos pour en rendre l’exécution certaine.

Maurice regarda M. Closeau du Tailli, prit une pincée de tabac dans un bocal, la roula dans une feuille de papier et alluma la cigarette.

— Je vois bien à votre air que vous ne me comprenez pas, reprit M. Closeau du Tailli. Que voulez-vous ! Je suis rentier, mais il y a dans mes veines le sang d’un diplomate.

— J’attends que votre diplomatie veuille bien s’expliquer.

— Voyons, mon jeune ami, irez-vous dimanche prochain chez M. Sorbier ?

— Quel rapport, s’il vous plaît, trouvez-vous entre M. Sorbier et ce grand projet ?

— Répondez toujours.

— Je ne sais pas.

— Vous avez tort.

— Permettez, mon cher monsieur Closeau du Tailli, voilà, ce me semble, la troisième fois depuis huit jours que vous secouez la tête en me disant d’un petit ton de voix mystérieux : « Vous avez tort ! » N’est-ce pas un peu abuser de cette locution ?

— Eh ! mordieu, non.

M. Closeau du Tailli se leva, plaça sa main sous le revers de son habit, et empruntant à la statue de bronze du Napoléon de la colonne Vendôme quelque chose de sa pose héroïque :

— Vous plairait-il de vous marier ? dit-il.

Maurice fit un bond. — Me marier ? répéta-t-il.

— Oui, avec un million.

Maurice eut comme un éblouissement.

M. Closeau du Tailli, fier de son succès, frappa le parquet du bout de sa canne. — J’ai dit un million, continua-t-il, et je le maintiens ; encore n’est-ce que pour commencer.

— Et comment appelez-vous ce million qui marche en éclaireur ? demanda Maurice.

— Ah ! voilà précisément où je vous attendais. Ce chiffre, — et il est respectable, vous en conviendrez, — vous fait redouter quelque affreuse douairière ornée d’une robe en soie puce et d’un carlin, ou quelque aventurière des pays étrangers que les hasards des voyages ont poussée à Marly, chez M. Sorbier.

— Point, dit Maurice avec une certaine hauteur, je crois me connaître assez pour être assuré que de telles propositions ne me seront jamais faites, par vous surtout.

M. Closeau du Tailli rougit un peu. — Et vous avez raison, reprit-il vivement. Voici en quelques mots le portrait de la fiancée à qui échoit le million dont je vous parle : dix-huit ans, un pied de déesse, des mains de fée, un visage de chérubin, un esprit de démon et une voix de sirène.

— Quelle mythologie ! murmura l’artiste.

M. Closeau du Tailli donna un grand coup de sa canne sur un meuble.

— Vous croyez que j’exagère ? s’écria-t-il ; venez donc chez M. Sorbier dimanche, et vous verrez sa fille. Mlle Sophie Sorbier.

Maurice se souvint de ce que Laure lui avait dit la veille dans ce long entretien qui avait eu la lune pour témoin.

— Mais, reprit-il, quelle raison vous a fait penser à moi pour une héritière à la fois si riche et si belle ?

— Parce que vous me plaisez.

— C’est là tout ?

— N’est-ce point assez ? Au premier jour que je vous ai vu, je vous ai pris en amitié. Je suis comme ça, moi, le cœur sur la main. Un grand désir m’est venu un matin de vous aider à faire votre chemin. L’occasion s’est présentée toute seule. Mon ami M. Sorbier m’a chargé de lui trouver un mari pour sa fille, dont je suis le parrain. J’ai pensé tout de suite à vous, mon cher Maurice. Vous avez du talent, elle a de la fortune, je confonds le tout ensemble. Je fais mon affaire du consentement paternel, vous ferez bien la vôtre du consentement de la fille, et nous publions les bans dans trois semaines.

— Vous savez que je n’ai rien ?

— L’argent est inutile, vous avez la réputation, la croix et la particule. Tel qu’il est, Maurice de Treuil vaut Sophie Sorbier.

Ce dernier mot toucha Maurice ; il se reprocha les pensées qu’il avait eues, et serrant la main de M. Closeau du Tailli :

— Ma foi, dit-il, vous êtes un galant homme.

— Ainsi voilà qui est convenu ? reprit M. Closeau du Tailli. Dans trois jours je vous présente, à la fin du mois je vous marie.

— Un instant ! diable ! vous courez comme une locomotive ! En supposant que je plaise à Mlle Sorbier, encore faut-il qu’elle me convienne.

Le gros rentier haussa les épaules.

— Elle a un million, dit-il.

— On a vu des millions qui avaient un fort mauvais caractère.

— Feu Mme Closeau du Tailli avait aussi un fort mauvais caractère. Vous voyez que je n’en suis pas mort.

— Et puis il y a la question du mariage en elle-même. Votre proposition me prend un peu à l’improviste… Je n’y avais jamais pensé… Et franchement j’hésite à franchir le Rubicon que vous me pressez de sauter si lestement.

M. Closeau du Tailli regarda Maurice en clignant des yeux.

— Franchement est-ce là tout ? reprit-il en appuyant sur le mot.

— Que voulez-vous dire ?

— Oh ! la chose la plus simple et la plus naturelle. Il y a peut-être quelque amourette en campagne.

— Non, vraiment.

— Il ne faudrait pas vous gêner pour m’en faire l’aveu. Je suis homme, mon cher, et j’ai un cœur. Si vous connaissez quelque Paméla, … qu’à cela ne tienne… On feint de partir pour le Caire. Vous savez, les artistes vont tous en Orient, c’est la mode, et on rompt. Si la rupture vous embarrasse, chargez-m’en… j’ai une longue habitude de ces plaisanteries-là… Voyons, où m’envoyez-vous ? Dans une mansarde ou dans un boudoir ?

— Merci, mon cher monsieur du Tailli… Il n’y a pas de nœud gordien dans ma vie.

— Et vous hésitez ?

— Mais…

— Vous êtes fou !

Le rentier fit quelques pas dans l’atelier, frappant le parquet violemment à coups de canne.

— C’est une fortune que je vous apporte, comprenez-vous ? reprit-il avec force. Quand vous aurez une maison, une table, toutes les aisances qui entourent un millionnaire, vos moindres productions seront bien autrement prisées qu’elles ne le sont aujourd’hui. Vous attendez, un peu impatiemment peut-être, que la faveur d’un ministre aille chercher votre tableau dans la foule des cadres accrochés aux murs de l’exposition, ou que la fantaisie d’un amateur visite votre atelier. Quand vous serez riche, vous n’aurez besoin de personne, et aussitôt que vos œuvres ne seront plus offertes, tout le monde en voudra. Regardez là, sur ce chevalet, qu’y voyez-vous ? La vilaine tête d’une vilaine femme à laquelle vous vous efforcez de donner la vie et l’intelligence, et qui à coup sûr ne ressemblera pas à son modèle. Cela vous est payé quinze cents francs et vous ennuie pour mille écus. Mariez-vous et plantez-moi là les portraits. Pardieu ! vous avez assez travaillé. Il est temps de sortir de vos palettes et de vos toiles. Égayez-vous, prenez du bon temps, et si l’envie vous revient de crever vos petites vessies et de saisir l’appuie-main, il y aura toujours des couleurs et des châssis. La belle aubaine quand vous mourrez dans la peau d’un grand artiste, au cinquième étage, avec cinq lignes de réclame dans an journal pour épitaphe ! Je crois bien que cela s’appelle la gloire ; mais la gloire est-elle une personne qu’on ne puisse atteindre autrement qu’à pied ? Montez en voiture, et fouette cocher ! Tournez-vous donc un peu vers cette glace, et dites-moi si le visage qu’elle reflète est de ceux qui s’accommodent d’une pipe et d’un vieux chapeau ? Vous êtes comme un oiseau pris dans un filet : je romps les mailles… volez !

M. Closeau du Tailli parla longtemps sur ce ton avec un mélange de fougue et de vulgarité. Tout ce qu’il disait répondait trop bien aux pensées intimes de Maurice pour que celui-ci ne l’écoutât pas avec une secrète avidité. Il n’essaya donc pas de repousser cette vive attaque, et se levant tout à coup :

— Eh bien ! dit-il, vous avez raison, j’irai chez M. Sorbier.

Le rentier prit son chapeau et fit mine de se retirer ; mais il s’arrêta, la main sur le bouton de la porte :

— À propos, pour que la présentation n’ait aucun caractère officiel, — et puis ce sera plus original, — arrivez donc en costume d’artiste, en veste blanche ou en vareuse, avec un chapeau de paille. Je dirai que je vous ai rencontré et que je vous ai amené à la fortune du pot.

Quand Maurice se trouva seul dans son atelier, il entendit tout à coup le son éclatant du piano de sa voisine, qui entrait à flots par la fenêtre ouverte. Laure jouait le menuet de Mozart. Maurice écouta quelques instans cette mélodie, d’un mouvement si leste et si charmant. Il se souvint alors de la promesse qu’il avait faite à M. Closeau du Tailli, et une singulière tristesse le saisit. Il regarda le balcon, dont une folle brise agitait doucement le feuillage. Il pensa à tout ce que ce réduit chaste et souriant renfermait de grâce et de bonté, de jeunesse et de courage, à cette intelligence comme épurée et sanctifiée par la résignation, à ce beau visage d’une expression si tendre et si fière, à cette parole onctueuse et vaillante, à ce cœur pétri des meilleures pensées, et qui avait la transparence du cristal.

— Ah ! murmura-t-il, si j’avais seulement vingt mille francs de rente !…

Un coup de sonnette le tira de sa rêverie.

— Encore ! dit Maurice.

Il courut à la porte et se trouva en présence du concierge, qui tenait à la main un beau bouquet et une lettre.

— Voilà ce qu’un commissionnaire vient d’apporter, dit cet homme. Maurice rompit le cachet, et lut ces quelques mots :

« Tant pis ! je vous embrasse.

« MiMi Soleil. »

Et plus loin il y avait deux lignes d’une écriture à demi effacée par les plis de la lettre :

« On déjeune demain à Bougival avec Philippe. Ta nouvelle dignité te permettra-t-elle de manger des goujons ?

« Jacques L. »

Ce qu’étaient Mimi Soleil et Jacques, on le devine : une de ces joyeuses filles qui passent leur printemps comme la cigale à faire l’école buissonnière sans trop songer à la bise, un de ces artistes fatalement voués à la vie de bohème, et qui acceptent gaiement leur destinée.

— Certes, oui, s’écria Maurice répondant en lui-même à ses compagnons d’atelier, et si le déjeuner se prolonge jusqu’au soir, eh bien ! M. Closeau du Tailli en sera quitte pour avaler sans moi le dîner de M. Sorbier…

Là-dessus Maurice prit son chapeau et sortit. Le piano ne chantait plus.


III.


La maison de M. Sorbier, à Marly-le-Roi, était l’une des plus belles de ce magnifique jardin anglais qu’on appelle la campagne de Paris. Elle se composait d’un corps de logis d’un seul étage, sur rez-de-chaussée, avec deux pavillons aux extrémités. Une terrasse chargée de vases de fleurs courait tout autour de l’habitation, flanquée à distance de communs élégans et de vastes serres entre lesquels s’étendait une pelouse ornée de grands arbres épars ou groupés. Un parc d’une trentaine d’arpens disposés en avenues, en quinconces, en boulingrins, en beaux massifs, entre lesquels circulaient d’étroits sentiers, montait sur le flanc d’une colline dont un bouquet de chênes couronnait le sommet. La Seine creusait son lit à deux ou trois cents pas de la maison, et faisait un cercle dont l’inflexion gracieuse allait se perdre entre les coteaux et les bois que domine de son profil italien l’aqueduc de Marly. Rien n’avait été épargné pour rendre la Colombière l’une des plus comfortables et des plus élégantes maisons de campagne qui fussent aux environs de Paris. Là, tout invitait à la promenade et plaisait au regard : l’abondance des eaux distribuées avec art, la variété des arbres dispersés en massifs, la profusion des fleurs pressées en corbeilles ou clair-semées dans l’herbe, l’ordonnance du jardin où vingt sentiers croisaient leurs méandres verdoyans, le nombre et la commodité des appartemens meublés avec une recherche pleine de goût. M. Sorbier n’était pour rien dans la création de ces magnificences ; il les avait payées seulement, en les achetant en bloc d’un grand d’Espagne, qui avait fait de la Colombière sa résidence et comme sa petite maison pendant les quelques mois qu’il passait à Paris chaque année, avant qu’une de ces révolutions si fréquentes dans sa patrie n’eût transformé tout à coup le grand seigneur en homme d’état.

Le vieux négociant d’Étampes ne se serait certainement jamais décidé à cette acquisition, qu’il regardait comme une folie, s’il n’avait agi sous la pression de Mme Agathe Sorbier, sa femme. Quelque temps il avait résisté, — non pas que la Colombière ne valût, et trois fois au-delà, le prix qu’on lui en demandait, — mais il calculait les frais d’entretien, et ne pouvait s’empêcher de penser que cette somme représentait annuellement un loyer énorme. N’était-ce pas rendre stériles des revenus qui, employés plus judicieusement, pouvaient contribuer à augmenter le capital acquis ? Cependant, et malgré la logique de ce raisonnement, l’influence de Mme Sorbier l’avait emporté, et depuis trois ans déjà la famille passait la belle saison à la Colombière, où Mme Sorbier s’efforçait d’attirer le beau monde.

Maître de la Colombière, M. Sorbier avait eu la fantaisie de faire bâtir un kiosque dans un coin du parc, d’où la vue s’étendait sur la Seine et les coteaux de Marly. Ce kiosque, d’architecture chinoise, lambrissé partout en lattes de bois verni de différentes couleurs, n’avait pu être élevé qu’aux dépens de plusieurs arbres de haute futaie d’un aspect superbe. Il était affreux et d’un effet déplorable. On y arrivait par un pont extravagant, dont M. Sorbier avait trouvé le modèle dans un paravent qu’il avait rapporté d’Étampes. Ce pont, construit en poutrelles jaunes, bleues, rouges, jurait effroyablement au milieu des massifs d’un vert sombre qui lui servaient d’encadrement ; mais, tel qu’il était, il faisait la joie de M. Sorbier, qui ne manquait jamais d’y conduire ses invités, auxquels il disait d’un air triomphant que lui aussi avait embelli la Colombière. Ce goût du genre chinois était le seul côté par lequel l’esprit de M. Sorbier manifestât un certain penchant pour les beaux-arts. Il ne voyait rien de plus charmant ni de plus gracieux, en architecture surtout, et s’il n’avait été retenu par la crainte d’une dépense exagérée, il aurait fait suspendre des sonnettes à toutes les cheminées de la Colombière, tailler les terrasses en toits pointus et recourbés à la mode de Pékin.

Cependant le vif plaisir qu’il éprouvait chaque matin à passer sur le pont de son kiosque, auquel il avait donné le petit nom de Mandarine, ne suffisait pas à étouffer la voix mélancolique des regrets. Il s’étonnait, en parcourant son domaine, que l’ancien propriétaire, un homme depuis quinze ans majeur et membre des assemblées délibérantes de son pays, eût pu se laisser entraîner à de telles prodigalités. Pourquoi ces arbres exotiques plantés à grands frais ? pourquoi ces accidens de terrain ménagés pour des points de vue ? pourquoi ces bassins de marbre et ces vastes serres remplies de fleurs rares ? pourquoi ce luxe de gazon plus fin que du velours ? pourquoi ces boudoirs somptueux et ces salles de bains ? Une bonne avenue de tilleuls ou d’acacias, une bonne prairie dont l’herbe grasse eût nourri quelques vaches, un joli jet d’eau, avec cinq ou six orangers tout à l’entour, n’était-ce pas là tout ce qu’il fallait ? Et qu’avait-on besoin de bains à la campagne, quand la Seine coulait pour tout le monde à cent pas ? Les quinze mille francs d’entretien annuel que lui coûtait la Colombière ne sortaient pas de l’esprit de M. Sorbier. Quinze mille francs qui rendaient inerte un capital de cent mille écus ! Il ne les oubliait que dans le kiosque.

Mais ce qui faisait la tristesse du mari faisait la joie et l’orgueil de la femme. Mme Sorbier marchait avec ravissement dans les promenades ménagées sous ces beaux ombrages ; elle foulait d’un pied heureux ces pelouses dont des mains habiles avaient ouvert le frais tapis au milieu des bosquets, non pas peut-être qu’elle en comprît le charme secret et l’harmonie, mais parce que tout ce qu’elle voyait était à elle, qu’elle en était maîtresse et propriétaire, et qu’elle en pouvait faire montre à tout venant et dire d’un air modeste en se rengorgeant : C’est notre bien !… Elle savait vaguement, et parce qu’on le lui avait dit, que la Colombière était admirablement située et d’une ravissante distribution. Elle avait eu le bon esprit de n’y rien changer. Seulement, à force de faire remplacer les fleurs mortes par de nouvelles fleurs, de semer le gazon au même lieu et de maintenir chaque chose à sa place, Mme Sorbier avait fini par croire de bonne foi que seule elle avait créé la Colombière, planté les arbres, ouvert les avenues, creusé les fontaines, bâti la maison, meublé les appartemens, et elle s’endormait dans son œuvre avec la conviction de s’être acquittée heureusement d’une tâche difficile. N’avait-elle pas eu en outre l’idée de placer quatre méchantes statues, représentant les quatre saisons, aux quatre angles d’un parterre ?

Pourtant la conscience de son bonheur ne lui suffisait pas ; il fallait encore le faire briller aux yeux d’autrui. Qu’est-ce qu’un bonheur que personne ne connaît, et quelle femme consentirait à avoir les plus riches pierreries à la condition de ne les montrer jamais ? Châtelaine, Mme Agathe Sorbier voulait une cour. Là d’ailleurs n’était pas le seul mobile de l’âpre désir qu’elle montrait en toute occasion de réunir du monde dans sa villa de Marly. Un observateur attentif qui eût pénétré dans le secret de sa pensée en eût découvert un autre non moins vif, non moins violent. M. Sorbier lui-même en ignorait l’existence. Il est vrai que M. Sorbier connaissait sa femme à peu près comme les voyageurs connaissent les villes qu’ils traversent sans s’y arrêter. Pour bien comprendre la puissance de ce mobile, il est bon de faire quelques pas en arrière.

À l’époque où Mme Agathe Sorbier était demoiselle et habitait le Loiret en qualité de fille de M. Louis-Vincent du Portail, conseiller à la cour royale d’Orléans, elle avait eu pour amie de pension une jeune personne qu’on appelait Héloïse Bonin, fille d’un juge d’instruction au tribunal de première instance de la même ville.

Agathe et Héloïse avaient à peu près le même âge, Agathe étant l’aînée de dix-huit mois ou deux ans à peine. Elles voyaient le même monde, fréquentaient les mêmes salons, avaient même taille et semblaient destinées à vivre dans le même cercle. Une vive amitié les unissait, amitié à laquelle se mêlait une nuance de protection qui descendait d’Agathe à Héloïse, de la fille du conseiller à la fille du juge. Le Moniteur ayant un jour annoncé que, par ordonnance royale, M. Louis-Vincent du Portail était promu à la dignité de président de chambre, cette nuance de protection prit un caractère plus tranché. La distance qui séparait la cour souveraine du tribunal civil venait encore d’être élargie. Mlle Bonin, invitée chez le président, se montrait honorée de la préférence marquée que lui témoignait Mlle du Portail. Mlle Bonin d’ailleurs n’était rien, et la particule du, qui précédait le nom de son amie, n’indiquait-elle pas suffisamment que les du Portail étaient de noblesse de robe ? Et puis toute la ville d’Orléans ne savait-elle pas que le président de chambre à la cour royale était en instance auprès du garde des sceaux pour obtenir l’autorisation de porter les armes et le titre d’un certain baron César du Portail, mort sans postérité aux colonies en 1814, après avoir été gouverneur de la Guadeloupe pour le roi Louis XVI, et dont le digne magistrat se prétendait proche parent ?

Les choses en étaient là, et rien ne semblait devoir déranger le niveau établi entre les deux jeunes filles, lorsqu’un vieux cousin normand, que la famille Bonin n’avait pas vu depuis dix ans, mourut à Pont-Lévêque, où il était herbager, laissant à Héloïse une fortune évaluée à plusieurs centaines de mille francs. Le premier effet de cet héritage inespéré fut de faire surgir des pavés un nombre considérable de prétendans à la main de Mlle Bonin. On n’en voyait peut-être pas un la veille, il y en eut cinquante le lendemain, parmi lesquels on comptait les fils des meilleures familles d’Orléans.

Agathe n’avait pas été la dernière à féliciter Héloïse ; mais déjà le levain de l’envie fermentait dans le cœur de Mlle du Portail. La présidence, la particule, la baronnie même, dont les parchemins promis étaient impatiemment attendus, pouvaient-ils atténuer l’éclat d’une fortune qui s’élevait à près d’un million ? Agathe descendit du premier au second plan. Longtemps elle avait reçu Héloïse ; ce fut Héloïse qui la reçut à son tour, et dans des salons tout fraîchement meublés, auprès desquels le vieil appartement de M. Vincent du Portail était comme la pelisse d’une douairière auprès de la toilette de bal d’une jeune duchesse.

Six mois après cette fastueuse installation, on apprit que Mlle Bonin épousait M. Léonce Sabatier, fils du plus riche banquier d’Orléans. On parlait tout bas d’un prochain établissement à Paris. Héloïse en fit la confidence à sa chère amie Agathe le jour des noces. — Nous aurons un hôtel, lui dit-elle, nous donnerons des bals, et tu viendras passer une partie de l’hiver avec nous. Je te trouverai un mari là-bas.

Le cœur d’Agathe se serra. Cette fois la fille du juge d’instruction protégeait la fille du président ; la robe noire du tribunal civil tendait la main à la toge rouge de la cour royale. Héloïse, qui était de deux ans plus jeune que Mlle du Portail, lui promettait un mari. Cette première humiliation, qui atteignait Agathe dans les parties les plus vives de sa vanité, ne fut que le commencement d’un long martyre. Héloïse, de qui elle était demoiselle d’honneur, ne lui fit grâce ni d’une robe ni d’un bijou ; la corbeille de mariage fut retournée dans tous les sens, on étala les cachemires, on déplia les dentelles, on compta les parures, on visita la chambre nuptiale, on ouvrit les tiroirs, on admira les tentures. Agathe rentra chez elle épuisée et toute frémissante de sentimens divers où la jalousie entrait pour la plus large part. Aussitôt qu’elle fut seule, elle se jeta dans un fauteuil et fondit en larmes. Elle n’aimait plus Héloïse.

Mais que devint-elle lorsque, quelques jours après, au détour d’une rue, elle fut tout à coup éclaboussée par une voiture qui passait au grand trot ! Elle se retourna et reconnut Mme Sabatier, qui faisait des visites de noces en calèche découverte, et qui, tout en fuyant, lui envoyait un bonjour de la main. Agathe pâlit. Les légères taches de boue n’avaient pas atteint sa robe seulement ; elles l’avaient frappée au cœur. La veille, elle n’aimait plus Héloïse ; elle la détestait maintenant.

L’amertume et la violence de ce sentiment venaient de ce que Mlle du Portail ne se faisait aucune illusion sur sa position. Elle n’avait point de dot à espérer ; le peu de bien qui était dans la famille s’en allait par lambeaux sous le double effort d’une prodigieuse imprévoyance, unie à une incurable vanité dont le président était mortellement atteint. Tous les émolumens de sa place et toutes les ressources qu’il tirait de quelques débris de fortune ramassés à grand’peine passaient en dîners et en frais de réceptions. Pour soutenir cet état de maison tout extérieur, M. Vincent du Portail s’imposait de dures privations ; mais que lui importait de n’avoir qu’un maigre plat à son ordinaire, si les personnes qu’il traitait voyaient des faisans sur sa table ? Malheureusement sa fille, héritière de la même folie, le poussait sur cette pente, et se consolait de n’avoir pas de feu dans sa chambre à la condition d’avoir une robe de bal toute neuve.

Il ne faudrait pas conclure de ce portrait que M. du Portail n’eût qu’une intelligence bornée ; bien au contraire il passait à bon droit pour une des lumières de la cour, où son opinion dans les matières les plus ardues avait en quelque sorte force de loi. La rectitude de son jugement, la netteté de son intelligence ne lui faisaient jamais défaut, et, bien connues au ministère de la justice, elles l’auraient peut-être mené à la première présidence d’une cour voisine, si le dérèglement de sa vanité n’avait créé dans sa position des embarras qui pouvaient plus tard nuire au caractère du magistrat, et devant lesquels reculait la bienveillance du gouvernement. D’ailleurs cet homme, qui faisait voir sur son siége un sens si droit, un esprit si ferme et si clair, était dans les choses qui lui étaient personnelles d’une incurie et d’une légèreté qui n’avaient d’égales que son activité au travail, sa bonne humeur et son instruction, aussi solide que variée. Il lui arrivait bien quelquefois de penser à l’avenir d’Agathe, qu’il aimait beaucoup ; mais sur ce chapitre-là le président se repaissait d’illusions. Certaines affaires confuses dont il parlait vaguement lui paraissaient des sources assurées de fortune, et vinssent-elles à manquer, il ne pouvait s’empêcher de croire qu’un hasard les tirerait tout à coup d’embarras, sa fille et lui.

Sur ces entrefaites, et comme pour donner raison à ses folles espérances, un négociant d’Étampes, M. Isidore Sorbier, se présenta chez M. Vincent du Portail et lui demanda la main de sa fille. Le président connaissait de longue date M. Isidore Sorbier, qui était bien l’un des cliens les plus fidèles et les plus actifs de la cour. C’était un homme d’un esprit méticuleux et très processif, et il restait rarement plus de trois mois sans intenter une action judiciaire à quelque fermier ou à quelque propriétaire de l’arrondissement. On savait que M. Sorbier avait amassé une grande fortune et qu’il était en train d’en gagner une plus grande encore ; on n’ignorait pas qu’il était fort intéressé et médiocrement enclin aux actes de générosité, que l’argent était le seul dieu qu’il adorât, et on l’avait vu en toute occasion consulter son avantage et chercher de quel côté était le profit, sans s’inquiéter beaucoup de l’équité. La demande de M. Sorbier, faite en termes précis et qui voulait une réponse précise, surprit donc M. Vincent du Portail. Il l’accueillit d’abord favorablement, mais sans s’engager, et ajourna le prétendant au lendemain, désirant, lui dit-il, laisser à sa fille l’entière et libre disposition d’elle-même.

Le résultat de cette première entrevue fut une longue conversation entre Agathe et le vieux président, dans laquelle ils examinèrent leur situation sans phrases, et comme il convient entre personnes qui n’ont point de secrets l’une pour l’autre. M. du Portail était ce jour-là dans une disposition d’esprit un peu plus sage, ayant acquis le matin la preuve qu’une affaire sur laquelle il comptait pour rétablir sa fortune s’était écroulée sans qu’il en restât rien. — Mais, ajouta-t-il vivement, j’ai des amis qui s’occupent d’une vaste entreprise où ma part est réservée, et si tu veux attendre…

Agathe l’interrompit, les chimères dans lesquelles le président se complaisait n’ayant jamais trouvé de créance dans son esprit. Elle lui demanda simplement si elle avait à compter sur quelque chose de leur patrimoine, et de ce côté-là le père confirma sa fille dans la conviction où elle était qu’elle n’aurait rien le jour de sa mort. Il ne lui cacha pas non plus que M. Isidore Sorbier avait une éducation peu soignée et un extérieur peu agréable. Il ajouta avec une émotion sincère que tant qu’il vivrait, rien ne serait changé à leur existence, et qu’il était encore assez vert pour assurer à sa fille un grand nombre d’années tranquilles. Le bilan de cette situation bien établi, Agathe comprit clairement qu’elle avait pour elle un présent d’une durée incertaine, et dans l’avenir, pour toute espérance, la protection douteuse d’un parent éloigné, qu’on appelait M. Closeau du Tailli, et qui était négociant au Havre. Agathe réfléchit quelques minutes. Un violent combat se livrait dans son cœur, où luttaient deux sentimens contraires. Quelle humiliation n’était-ce pas pour elle d’épouser un marchand de farine d’un esprit inculte et de manières communes, alors que son amie, si longtemps son inférieure, avait eu pour mari le jeune homme le plus riche et le plus élégant du chef-lieu ? D’un autre côté, la fortune de M. Isidore Sorbier ne lui permettrait-elle pas de regagner le terrain perdu et d’éclabousser sa rivale à son tour ?

Le président, qui regardait sa fille, semblait lire sur son front quelles secrètes pensées l’agitaient. Il huma lentement une prise de tabac, et, secouant les grains noirs qui constellaient son gilet blanc :

— Le meunier est plus riche qu’il ne veut le faire voir, dit-il ; à vue de procès, il a bien un million.

Agathe jeta sur son père un coup d’œil vif et profond.

— Eh bien ! dit-elle, j’épouserai M. Sorbier, si vous le jugez bon…

Le lendemain, M. Isidore Sorbier entra chez le président, qui l’attendait.

— Çà, monsieur mon gendre, embrassez-moi, lui dit —il ; la main de ma fille est à vous.

Et il le conduisit chez Agathe.

Le jour de cette présentation officielle, M. Isidore Sorbier portait une redingote marron râpée aux coudes, un gilet à carreaux noirs et gris, un pantalon de nankin de Rouen et de gros souliers à semelles ferrées. Le président le retint à déjeuner. M. Sorbier accepta ; mais au premier coup de midi il se leva, prit sa canne, son chapeau, et se dirigea vers la porte : on vendait une partie de blé chez un marchand du faubourg Bannier, et rien au monde ne l’eût empêché de s’y rendre.

— Cet homme ira loin, dit le président en regardant M. Sorbier, qui marchait d’un pas ferme dans la rue.

— Eh bien ! je le suivrai, répondit Agathe froidement.

Ils s’embrassèrent, et la nouvelle du mariage fut répandue le jour même dans toute la ville.

M. Isidore Sorbier avait alors trente-cinq ans ; il était d’une taille moyenne, musculeux, haut en couleur, portait de gros favoris et les cheveux en brosse. Fils unique de M. Pierre-Auguste Sorbier, aubergiste à Étampes à l’enseigne du Cheval-Blanc, il avait passé toute sa jeunesse dans l’étude d’un avoué, où il avait appris la procédure avec l’ardeur inquiète et curieuse d’un esprit merveilleusement propre aux affaires. Le jeune Isidore se plaisait dans ce travail, et plus d’une fois, dès l’âge de vingt ans, il étonna son patron par les ressources d’une habileté naturelle qui avait comme l’intuition de la chicane. Le dimanche il tenait les écritures de son père et dépouillait les comptes. Quand par hasard il découvrait quelque créance véreuse, son divertissement était d’en poursuivre le recouvrement. Il y employait un zèle où la fièvre du chasseur qui traque une proie avait autant de part que l’avidité du commerçant.

La mort subite de l’aubergiste mit le jeune Isidore, majeur alors depuis un an, à la tête d’une fortune qui pouvait s’élever en tout, immeuble, mobilier, argent comptant et créances, à une somme de quatre-vingt mille francs. Cette somme, déjà considérable dans une petite ville, l’était encore plus entre les mains d’un homme qui avait appris l’art de faire travailler l’argent. Le vieux procureur qui l’avait vu à l’œuvre disait de lui que sous ses doigts un sou valait un franc. Isidore se chargea de prouver que la conclusion était inexacte : le sou valait un petit écu. Il commença par tout vendre et tout liquider, réalisa l’héritage paternel en espèces bien sonnantes, quitta l’auberge et l’étude, et prit une maison à bail dans l’une des rues les plus isolées de la ville. Cette maison, où il s’établit, se composait de deux corps de logis séparés par une cour et de dépendances assez vastes, telles que magasins, greniers, hangars disposés autour d’un jardin inculte. Elle devint le centre de l’industrie nouvelle à laquelle Isidore Sorbier avait dès longtemps le projet de se livrer. Son ancienne situation auprès de l’avoué Bernard, l’intimité dans laquelle il avait vécu les jours de foire et de marché avec les cultivateurs, les fermiers, les marchands de grains qui fréquentaient l’auberge de son père, lui avaient donné une connaissance minutieuse des besoins et des embarras de l’agriculture et du petit commerce local. Il savait, à une livre près, quel était l’actif de toutes les fortunes de l’arrondissement, quel en était surtout le passif. Il assit ses calculs sur cette connaissance, et fonda hardiment une maison de banque et de commission avec ses seuls capitaux. Le personnel de cette maison ne comptait que deux employés : le chef, qui était en même temps caissier, et un vieux clerc du nom de Pierre Griffaut, qui savait la tenue des livres et qui travaillait comme un bûcheron. Au bout de sept ou huit ans, Isidore Sorbier était le capitaliste le plus connu, le plus redouté, le plus riche de l’arrondissement ; ses quatre-vingt mille francs avaient fait la boule de neige. Le petit cabinet dallé de carreaux ébréchés dans lequel il se tenait était comme le centre d’une immense toile d’araignée dont les fils embrassaient toutes les communes à vingt lieues à la ronde. Personne n’en passait la porte étroite sans y laisser quelque chose, un louis ou un petit écu. On citait de lui des mots terribles. Un jour, par exemple, Isidore, à la suite d’une longue conversation qu’il avait eue avec un fermier de Toury, donna ordre à son teneur de livres de libeller un reçu par lequel le fermier reconnaissait avoir touché des mains de M. Sorbier une somme de trois mille francs qu’il s’engageait à rembourser dans le délai de six mois avec les intérêts calculés sur le taux de quatre pour cent l’an. La somme comptée en pièces blanches et le fermier parti, le vieux clerc s’étonna d’une largesse qui était tout à fait en dehors des habitudes de la maison. Isidore gratta ses favoris par un geste qui lui était familier quand il avait conclu une bonne affaire.

— Il fallait bien le décider à prendre mon argent, dit-il ; maintenant qu’il a emprunté, il est perdu.

Isidore Sorbier avait remarqué cette tendance de la petite propriété à emprunter pour acquitter les baux de fermage et surtout pour acquérir de nouvelles pièces de terre. La manie de la propriété ayant gagné tous les paysans, il est assez fréquent de voir des cultivateurs acheter, avec de l’argent emprunté sur le pied de six ou sept pour cent dans les meilleures conditions, des terres qui leur rapportent communément de deux et demi à trois. L’achat fait, ils empruntent bientôt pour payer les intérêts de la dette ; un peu plus tard ils empruntent de nouveau pour solder la rente du premier emprunt, les intérêts grossissent avec les embarras, et si une ou deux mauvaises récoltes arrivent par là-dessus, la ruine est achevée. Que de fois, alors qu’il était chez l’avoué d’Étampes, Isidore n’avait-il pas vu le gage passer, après épuisement complet de ressources, des mains du propriétaire aux mains du prêteur ! Isidore avait fait son profit de cette remarque, et un temps bien long ne se passa pas sans qu’il devînt maître de quelques hectares de bonne terre saisis à sa requête et vendus à son profit.

Propriétaire à son tour, il chercha un acquéreur, en ayant soin de le choisir parmi les métayers à qui leurs ressources ne permettaient pas de payer intégralement le prix d’acquisition. Il prenait terme pour le reste, renouvelait les billets à l’échéance en retenant de gros intérêts, et finissait, après avoir pressuré l’imprudent acheteur, par l’exproprier brusquement. Il fit le premier essai de son système sur cette auberge du Cheval-Blanc, dont il s’était défait au moment de la mort de son père. L’acquéreur, ayant voulu faire construire de nouvelles écuries et joindre un potager à l’auberge, emprunta une somme assez forte à son vendeur. À l’échéance, il ne fut pas en mesure de payer. Isidore accepta le renouvellement du titre, dont le chiffre total fut grossi de la somme des intérêts, bien que ces intérêts lui fussent payés immédiatement. Il avait prêté pour un an ; il ne prêta plus que pour six mois. Quatre ou cinq renouvellemens de cette nature, plus durs à chaque échéance, firent rentrer Isidore en possession de l’auberge du Cheval-Blanc avec un bénéfice net de vingt mille francs.

À cette époque-là, et à la suite d’une saisie où son avidité parut dans toute sa rigueur, les fermiers et les trafiquans du pays donnèrent à M. Sorbier le sobriquet de Sorbier-le-Loup : où sa griffe avait passé, rien ne restait ; mais on comprend qu’une industrie aussi violente ne pouvait pas s’exercer sans de nombreux procès. Le capitaliste d’Étampes en avait beaucoup, et de fort compliqués. Fermiers, rouliers, métayers et meuniers se défendaient comme de beaux diables, et les procès dans lesquels son nom était mêlé défrayaient à eux seuls le tribunal de la sous-préfecture ; ils rebondissaient ensuite à la cour d’appel, qui était tout étonnée de la quantité d’affaires que lui fournissait l’arrondissement d’Étampes. Ces procès, Isidore Sorbier les gagnait presque tous, mais il en perdait cependant quelques-uns, bien qu’il eût un art prodigieux pour mettre en toute affaire le droit, ou, pour mieux dire, l’apparence du droit légal de son côté. Il était servi en cela par le laborieux et long stage qu’il avait fait dans l’étude poudreuse de maître Bernard, avoué.

La perte d’un procès auquel il attachait une certaine importance lui donna pour la première fois la pensée de se créer des appuis dans la cour, et l’idée d’un mariage avec Mlle Agathe du Portail naquit dans son esprit. Il prit des informations sur la situation financière du président, dont il connaissait la haute influence, et, mettant en regard de ses richesses acquises les embarras dans lesquels vivait le magistrat, il ne douta plus du succès de ses démarches. On a pu voir qu’il ne s’était pas trompé dans ses prévisions ; mais le motif qui lui avait fait demander la main d’Agathe, lorsqu’il eût facilement trouvé une dot parmi les filles des plus riches fermiers de la Beauce, ne pouvait pas échapper à la perspicacité de M. Vincent du Portail. Le vieux et spirituel magistrat se garda bien d’en rien laisser voir, et lorsque sa fille lui demanda à quelle cause il attribuait la recherche que M. Sorbier avait faite de sa main : — Il t’aura vue à la messe, répondit-il.

M. du Portail connaissait assez la bonne opinion que sa fille avait d’elle-même pour être bien convaincu de l’accueil qu’elle ferait à cette réponse. L’honneur d’entrer dans la famille du Portail n’expliquait-elle pas en outre la demande faite par M. Isidore Sorbier ? De son côté, le négociant d’Étampes connaissait trop bien le code pour ignorer quelles prescriptions empêcheraient dorénavant le président de chambre de siéger dans les affaires où son commerce serait intéressé ; mais il savait aussi quelle large part d’influence était réservée à M. du Portail, et il ne doutait pas que cette influence ne s’employât à son profit en dehors des audiences de la cour. Le gendre d’un homme aussi expert en matière de jurisprudence avait bien la chance de gagner dix-neuf procès sur vingt. Cela ne valait-il pas une dot ? Ainsi que beaucoup de gens de la campagne ou des petites villes, M. Sorbier avait cette croyance, que l’intrigue et la recommandation décident de la plupart des affaires soumises au jugement des hommes. M. du Portail le devina à demi-mot, et le laissa faire.

À l’époque où Agathe suivit Isidore à Étampes et prit possession de la maison sordide où depuis treize ans son mari exerçait son industrie avec l’activité d’une souris et l’économie d’une abeille, le capitaliste avait ajouté à son commerce de banque et de prêt sur nantissement une longue et fructueuse série d’opérations sur les blés et les farines. Les rapports quotidiens qu’il avait avec les fermiers de la Beauce et les courses qu’il faisait fréquemment à travers la Campagne pour ses recouvremens, soit en hiver à l’époque des semailles, soit en été à l’époque des moissons, lui avaient en quelque sorte inculqué une science pratique dont aucun enseignement régulier n’eût compensé la certitude. Il jugeait avec un coup d’œil sûr les récoltes d’après leur apparence et donnait à ces jugemens l’appui de renseignemens puisés avec une rare habileté auprès des cultivateurs les jours de marché. Dès ses premiers achats, il prit l’habitude de courir tout le département et les pays voisins pour bien apprécier l’état des terres et se rendre compte des besoins. Du résultat de ses recherches dépendaient ses opérations. Les bénéfices qu’il en tira l’engagèrent à continuer sur une plus large échelle et à étendre le cercle de son commerce. Il noua des relations suivies avec les pays de production, et multiplia ses affaires à mesure que son crédit et ses ressources pécuniaires augmentaient. On cria bien un peu à l’accaparement, mais il n’était pas homme à s’effrayer de ces rumeurs, inspirées, disait-il, par l’envie, et continua bravement à vendre fort cher le blé et les farines qu’il avait achetés bon marché.

En arrivant dans la maison où elle était désormais appelée à vivre, Agathe se mit tout de suite au fait des habitudes commerciales de son mari, et, comme ces insectes qui montent au plus haut d’un arbre à l’aide de fils invisibles, elle arriva, par les indications les plus fugitives, à comprendre le mécanisme de ses nombreuses et délicates affaires. Isidore parlait peu ; à cette habitude se joignait une circonspection naturelle, qui lui rendait tout épanchement difficile. Il voyait avec une mémoire admirable l’ensemble et les détails de toutes ses opérations entremêlées de procès, et communiquait avec son clerc par monosyllabes. Entre eux, un chiffre était la résultante d’un long calcul, un mot le résumé d’un raisonnement. Dans les conversations qu’ils avaient chaque matin, on aurait pu croire qu’ils avaient supprimé la parole : à cet égard, le vieux Griffaut, qui cumulait toutes les fonctions dans la maison Isidore Sorbier d’Étampes, n’était pas moins silencieux que son maître ; mais Agathe avait le sens très droit, un jugement sûr, un esprit positif, qui la rendaient éminemment propre aux affaires. Si la vanité, qui était le défaut saillant de son caractère, avait pu l’égarer sur la cause première de son mariage avec M. Sorbier, l’illusion fut de courte durée, et, l’illusion disparue, elle s’appliqua, avec la patience d’un mineur qui creuse une sape, à pénétrer le caractère de son mari et à modeler sa conduite sur ce caractère. Rien ne la découragea dans cette étude, ni l’aridité extrême d’une vie où le plaisir n’entrait pour rien, ni la sécheresse d’un intérieur que les rayons de la jeunesse et de l’amour n’égayaient jamais. Soutenue par une ferme volonté de dominer enfin un homme dont son avenir dépendait et que rien jusqu’alors n’avait attendri ou maîtrisé, elle louvoya vers son but avec cette habileté souple et cette ténacité qui sont des conditions certaines de succès.

Ce que la femme faisait à l’égard de son mari, le mari le faisait à l’égard de sa femme. Ce que cet homme, tout brûlé par l’amour du gain, cherchait dans une compagne, c’était moins une amie qu’un associé. Il voulait savoir si celle qu’il s’était choisie était bien telle qu’il l’avait désirée, et propre à lui venir en aide par ces qualités d’ordre et d’économie que les filles des vieilles maisons bourgeoises apportaient jadis en dot à leurs maris. Dès le lendemain de leur installation à Étampes, M. Sorbier commença donc l’épreuve en confiant la direction du ménage à sa femme ; mais le vieux magistrat, qui connaissait son gendre de longue main et savait sur lui, par les mille procès dont les dossiers avaient passé sous ses yeux, tout ce qu’on peut savoir, mit sa fille en garde contre ce piége. Il eut avec elle un long entretien au moment de son départ, et se plut, avec la finesse d’un magistrat pour qui le cœur humain n’a plus de replis, à lui montrer son mari tel qu’il était. — La porte est basse, dit-il en finissant. Si tu essaies d’entrer chez lui le front haut, tu te briseras la tête. Courbe-toi donc et prends l’empreinte de ton mari… Le temps fera le reste, et tu seras esclave ou maîtresse selon que tu seras habile ou maladroite.

Agathe avait eu le frisson, mais elle refoula sa terreur dans ses entrailles et se redressa. Le souvenir d’Héloïse, qui l’avait éclaboussée, la rendait indomptable. — Vous verrez ! dit-elle à son père en recevant le baiser d’adieu.

Forte des instructions de M. du Portail, guidée par cette adresse qui est en germe dans le cœur de toutes les femmes, elle déjoua le dessein de M. Sorbier et le fit tourner à son profit. Si elle n’écrasa pas sa vanité, tout au moins elle l’enchaîna. En franchissant la porte d’Étampes au bras d’un homme qui pendant la route n’avait pas ouvert la bouche, elle avait d’un seul coup dépouillé toutes ses habitudes. Elle apporta donc une sévère économie sur la dépense, rogna sur tout, surveilla la cuisinière, et remit froidement à son mari, au bout d’un trimestre, cent francs qu’elle avait gagnés sur la maigre pension qu’il lui servait pour les frais de la maison.

— On me volait donc ? demanda Isidore.

— Non, reprit Agathe, mais on perdait.

Ces cent francs grattés sou à sou conquirent d’un seul coup la confiance du banquier. Entraîné par un beau mouvement dont sa vie entière n’offrait pas un autre exemple, il voulut donner à sa femme la pile d’écus qu’elle avait sauvés. Accepter eût peut-être diminué l’effet de son économie.

— Non, dit-elle, mettez cet argent dans votre commerce et faites-le travailler.

Dès ce moment, Agathe devint la maîtresse absolue du logis. Son éducation, meilleure que celle d’Isidore, sa distinction, l’élégance relative de ses manières et de son langage, venaient en aide à son économie et achevaient de lui gagner le cœur de son mari, qui s’habitua tout doucement à accepter la supériorité d’Agathe. Elle voyait son triomphe et en profitait pour l’assurer ; chaque jour le rendait plus certain, et trois ans après l’arrivée de Mlle du Portail à Étampes, M. Sorbier ne faisait plus rien sans prendre l’avis de sa femme. Sorbier-le-Loup était muselé.

Le mariage d’Isidore, s’il n’avait pas eu tout le résultat qu’en attendait le banquier au point de vue des procès, avait eu du moins cet avantage, de lui assurer l’appui d’une femme dont les conseils habiles, bien moins dictés par une bonté de cœur naturelle que par une meilleure entente de la vie, atténuèrent les côtés féroces de son exploitation, et rendirent ses relations plus productives et plus nombreuses en les rendant plus souples. Elle lui fit comprendre, mais plus tard et à la longue, que la facilité et une générosité accidentelle étaient aussi des élémens de succès, parce qu’elles lui attiraient des cliens que sa dureté pouvait éloigner. Sans l’effaroucher par des avis trop prompts, et qu’il n’aurait peut-être pas accueillis dès le début, elle lui apprit à verser quelques gouttes d’huile dans les rouages d’une machine dont le mécanisme implacable broyait tout ce qu’elle atteignait. Tel était l’empire qu’elle acquit à la longue sur Isidore, que cinq ans après son mariage elle était parvenue à lui faire rendre, par un acte qui semblait spontané, une somme dont le paiement allait ruiner une famille de cultivateurs, et qui lui était attribuée par le gain d’un procès.

— Vous perdez mille écus, lui dit-elle, mais vous gagnez une commune.

L’effet de cette restitution fut immense. L’Évangile nous dit qu’il y a plus de joie au paradis pour un pécheur qui se repent que pour dix justes qui persévèrent. La vérité de cette parole, que l’observation philosophique consacre, éclata dans cette circonstance. On sut plus de gré à M. Sorbier de cette munificence inaccoutumée qu’on n’en eût témoigné pour mille traits de dévouement aux personnes les plus connues par leur charité. Son nom fut dans toutes les bouches, et on parla de lui comme d’un homme calomnié. Les efforts de Mme Sorbier ne s’arrêtèrent pas à ce premier succès ; elle avait gagné à son mari la reconnaissance de quelques personnes, elle voulut lui assurer l’estime et la considération d’un plus grand nombre : elle y parvint par une foule de petits services qu’elle rendait au nom de M. Sorbier et par une habileté de conduite qui ne se démentit jamais. Elle réussit ainsi à lui ouvrir les portes du conseil municipal d’Étampes, et M. Sorbier répondit à cette élection par un dîner où toutes les autorités de la ville furent invitées. Mme Sorbier se départit en cette circonstance de l’économie qu’elle avait jusqu’alors pratiquée ; son dîner éblouit la sous-préfecture et la mairie. L’ex-amie d’Héloïse Bonin, l’ennemie intime de Mme Sabatier, soulevait un coin du masque, et montrait le but que sa persévérance se proposait. M. Sabatier était par hasard à Étampes ce jour-là ; elle s’arrangea pour qu’il fût du dîner, et tira des armoires où elle le serrait un magnifique service de vaisselle plate qu’elle avait eu pour la valeur intrinsèque de l’argent, et dont l’éclat métallique devait apprendre à Héloïse que Mlle du Portail aussi avait fait fortune. La maison du banquier venait d’être ouverte, elle ne se ferma plus, et Mme Sorbier inaugura bientôt une ère de réceptions et de thés qui achevèrent de transformer l’opinion publique. Sorbier-le-Loup devint Sorbier-le-Riche.

Agathe entrait dans la sixième année de son mariage, — elle avait alors vingt-neuf ans, — lorsqu’un événement inespéré vint donner un autre cours à ses pensées ; elle mit au monde une petite fille sur laquelle se concentra toute son ambition. On se souvient de ce négociant du Havre sur qui se fondait une part des espérances dont se nourrissait l’imagination active de M. du Portail. M. Closeau du Tailli, avec qui M. Sorbier était entré en relations d’affaires pour l’achat des farines que les États-Unis expédient en France, fut choisi pour parrain, et quitta tout exprès Le Havre pour assister à la fête que Mme Sorbier donna à l’occasion du baptême de sa fille. En souvenir d’une enfant que M. Closeau du Tailli avait perdue au berceau, la petite héritière reçut le nom de Sophie.

Maîtresse d’une fortune dont elle seule et M. Sorbier connaissaient bien le chiffre, mère d’une enfant qui venait à merveille et qui promettait d’être belle, Mme Sorbier pensa dès lors à mettre à exécution le projet qu’elle avait conçu au fond du cœur, et parla de s’établir à Paris pour donner à Sophie la brillante éducation à laquelle la position de ses parens lui permettait de prétendre. Sophie avait huit ans. M. Sorbier, qui avait pu apprécier la remarquable aptitude de sa femme en toutes choses, acceptait désormais son opinion sans la discuter. Ainsi que son père sur son banc de magistrat, Agathe dans sa maison rendait des arrêts. L’idée cependant de quitter Étampes, berceau de sa fortune, et cette maison où tant de richesses s’étaient accumulées écu par écu, effraya d’abord le mari, et il la combattit timidement. Agathe vainquit toute résistance d’un mot :

— M. Closeau du Tailli est à Paris, dit-elle ; il a plus d’un million, et il n’a point d’enfant.

Isidore lut dans la pensée de sa femme et céda. Agathe ne lui disait pas que le mobile le plus puissant qui lui faisait désirer si ardemment de se fixer à Paris, c’était l’ambition de faire comme Mme Sabatier, et l’espoir secret de la rencontrer un jour et de l’éclabousser à l’aide d’un équipage dont elle voyait en rêve les chevaux gris pommelés et le cocher en livrée noisette.

Le ménage Sorbier jouissait alors de plus de cent mille francs de rentes et n’en dépensait pas annuellement plus de dix ou douze mille, somme qui suffisait pour mettre la maison à la tête des plus considérables d’Étampes. Il avait une calèche à un cheval, une cuisinière, une femme de chambre, un cocher et un homme de peine pour tous les gros ouvrages. On y donnait à dîner une fois par semaine et on y dansait trois fois pendant le carnaval. Le 15 septembre, jour anniversaire de la naissance de Sophie, il y avait grand gala dans la maison. Ces habitudes régulières de luxe, tout à fait inusitées dans une petite ville et inspirées par Agathe, avaient achevé de réhabiliter M. Sorbier. Il avait excité la haine, il excita l’envie, et il devint l’homme le plus important de la localité.

Il fallait, avant de partir pour Paris, liquider les affaires de la maison et les procès dans lesquels elle était engagée. M. Sorbier s’en occupa, mais avec une sage lenteur, où se dissimulait peut-être un secret désir de prolonger son séjour à Étampes. Ne pouvait-on pas y appeler M. Closeau du Tailli et l’y retenir par une association qui rendrait leurs intérêts solidaires ? Ce projet émis un soir à table, à la fin du dîner et pendant que Sophie jouait, effraya Mme Sorbier. Si elle avait enseveli sa jeunesse dans une petite ville, loin de ses amis, et consacré tous ses soins à l’édification d’une fortune immense, n’était-ce pas pour en jouir sur un plus grand théâtre ? Quelle chance d’ailleurs avait-elle de rencontrer Mme Sabatier à Étampes ?

— Mais, dit Agathe, mon cousin voudra-t-il quitter Paris pour notre sous-préfecture ?

— Je l’ai sondé à cet effet, répondit M. Sorbier, et il n’est pas éloigné d’accepter. Votre cousin, vivant ici, sous notre toit, serait à nous ; je ferais venir de Paris une maîtresse de piano et une maîtresse d’anglais ; Sophie recevrait une belle éducation, et nous économiserions les frais de déplacement.

— Nous verrons, reprit Agathe, qui se réservait de combattre ce projet, auquel, quoi qu’il arrivât, elle était décidée à ne pas consentir. Un événement imprévu détourna toutefois le coup qui la menaçait, et lui permit de ne pas intervenir dans le débat. On procédait alors à Étampes aux élections pour le renouvellement du conseil municipal : M. Sorbier ne fut pas réélu. Agathe cria à l’ingratitude, et n’eut pas grand’peine à faire croire à son mari qu’il était la victime d’une odieuse machination, alors qu’elle-même n’était pas étrangère à cet échec. Quelques billets habilement renouvelés, des prêts consentis à des conditions moins onéreuses, deux ou trois dîners donnés à propos l’eussent prévenu ; mais Agathe conseilla une marche tout opposée, afin, dit-elle, de ne pas être à la merci d’intrigans qui exploitaient M. Sorbier. L’affaire manquée, l’élection devint un thème inépuisable aux récriminations de sa femme. Ne pas réélire M. Sorbier, le plus riche capitaliste d’Étampes, l’homme qui avait consacré ses veilles à la bonne administration des deniers publics, le citoyen généreux qui avait donné trois cents francs pour les réparations de l’école communale et cent écus pour la décoration de l’église, le banquier qui avait traité le préfet du Loiret en tournée de révision, et l’évêque d’Orléans en tournée pastorale ! On ne se rappelait pas que nulle part des électeurs eussent payé par un trait si noir le dévouement d’un de leurs plus dignes concitoyens. Et M. Sorbier continuerait à résider dans une ville qui récompensait si mal les services rendus ! C’était impossible. Il fut décidé, séance tenante, que l’œuvre laborieuse de la liquidation serait entreprise, et qu’on abandonnerait Étampes pour n’y plus revenir.

Maîtresse absolue du terrain, Mme Sorbier hâta les préparatifs de départ, et déploya en toutes choses une telle activité, que quatre ou cinq mois plus tard, toute la famille avait quitté l’arrondissement pour vivre dans cette capitale fameuse où Agathe avait l’espérance de rencontrer Héloïse. À l’époque où M. Closeau du Tailli parla pour la première fois à Maurice de le présenter à la famille Sorbier, les émigrés d’Étampes étaient depuis huit ou neuf ans établis à Paris. Ils habitaient l’hiver un vaste appartement, situé au premier, dans une maison de la rue Godot-de-Mauroy, et l’été leur campagne de Marly. La vieille calèche et le cheval blanc, qui les avaient suivis, avaient fait place à un équipage tout reluisant, traîné par deux chevaux du Mecklembourg ; leur domestique s’était accru d’une gouvernante anglaise, d’un valet de pied et d’une femme de charge, qui avait la direction de la maison, sous la haute surveillance de Mme Sorbier. Ils avaient ouvert leurs salons et donné des bals. Si longtemps contenue par la force d’une volonté qui s’était tracé une ligne de conduite, la vanité d’Agathe avait rompu ses digues comme un torrent, et elle entraînait M. Sorbier dans un genre de vie qu’il ne désirait ni ne prévoyait, mais qu’il acceptait. Seulement, et comme correctif à l’ennui qui n’aurait pas manqué de le saisir au milieu d’un mouvement où ses goûts ne trouvaient aucune satisfaction, il avait gardé dans un coin de son appartement un cabinet tout rempli de liasses et de papiers, de registres et de grands livres à dos vert, d’où il s’amusait à diriger sa maison d’Étampes, à la tête de laquelle se trouvait alors nominalement placé le fils aîné du vieux Griffaut, commandité par M. Sorbier. L’air pur des champs, les parfums aromatiques des collines, les fraîches émanations des bois semblaient moins doux et moins salubres aux poumons du banquier que les senteurs fades et l’atmosphère pesante de ce cabinet chauffé par un poêle.

Les temps n’étaient plus où Mme Sorbier prenait la moitié du fardeau des affaires. Elle se tenait invariablement dans son salon, et n’entrait pas une fois par mois dans le cabinet ténébreux où M. Sorbier s’enfermait chaque matin. Mme Sorbier avait un jour, Mme Sorbier allait à l’Opéra, Mme Sorbier se montrait au bois, et un jour, — jour de bonheur et de triomphe, — elle avait eu la joie suprême de tourner l’angle de la rue Laffitte et de la rue de Provence en calèche, tandis que Mme Sabatier passait sur le trottoir, à pied. Quel salut ne lui fit-elle pas, et quelle impertinence dans ce salut ! Les chevaux allaient fort vite, la roue sauta entre deux pavés, et quelques mouches de boue piquèrent la robe de Mme Sabatier. Ce moment si court, cet éclair, payèrent toutes les longues angoisses d’Agathe et l’exil où elle s’était condamnée à Étampes.

Les jeudis de Mme Agathe Sorbier avaient un assez grand nombre de fidèles, mais le niveau des habitués ne dépassait pas le niveau de la petite finance, et sauf quelques personnes venues là par raccroc, et qui appartenaient à l’administration, à la politique ou à la haute banque, on n’y rencontrait qu’un cercle de ces inconnus dont les noms n’apprennent rien et qui vont partout. Tout naturellement M. Closeau du Tailli était entré dans l’intimité de la famille. Sophie, élevée dans l’amour de son parrain, le comblait de menus cadeaux, tels que bretelles et bonnets grecs brodés, breloques et pantoufles turques, et prenait des hypothèques sentimentales sur la succession. — Donne toujours, disait le père Sorbier, les souvenirs sont des placemens. — M. Closeau du Tailli laissait faire et ne disait rien.

Telle était la famille dans laquelle M. Closeau du Tailli s’efforçait d’introduire Maurice de Treuil vers la fin du mois de juin 1845.


IV.


Il y a sur les bords de la Seine, entre Rueil et Bougival, sur la lisière de quelques champs de blé, une maisonnette où les canotiers et les artistes vont quelquefois dîner et déjeuner. Deux ou trois petits cabinets de verdure en précèdent la porte, et deux ou trois chambres, très simplement meublées, prêtent l’hospitalité d’une chaise et d’un lit aux personnes que la pluie ou quelque caprice retient au logis.

De cette maisonnette, élevée d’un étage sur rez-de-chaussée et qu’effleure le chemin de halage, on voit les grands bateaux qui montent ou descendent la Seine et les canots qui tirent des bordées devant l’île d’Aligre, derrière laquelle se groupent les toits rouges et bruns du hameau de Croissy. Le paysage est gai, vert et frais. Un cercle de collines boisées l’encadre délicieusement. Rien ne manque à ce coin de terre, ni la grandeur des eaux, ni la grâce des lignes, ni la mystérieuse profondeur de l’ombrage, ni l’animation joyeuse causée par le passage des forts chevaux de trait qu’excitent les cris des mariniers, et le mouvement des nageurs qui vont et viennent à la surface du fleuve, ou se reposent dans l’herbe en fumant. Les soirs d’été, à l’heure où le soleil se couche, et le dimanche, la rive est animée et bruyante ; mais dans la semaine et le matin le paysage est calme et beau comme un site des campagnes d’Italie.

Or, le lendemain du jour où M. Closeau du Tailli avait causé avec Maurice, deux jeunes gens étaient assis sous les tonnelles du petit restaurant. C’étaient Maurice de Treuil et Philippe Duverney.

Philippe, adossé contre un poteau, lançait en l’air la fumée de son cigare ; Maurice tambourinait du bout des doigts sur la table de sapin. Deux verres, du sucre, une carafe d’eau fraîche et un flacon d’eau-de-vie étaient entre eux.

— Mimi Soleil est dans l’île avec Jacques, dit Philippe ; ils ne viendront pas que le soleil ne soit couché ; nous sommes seuls, si tu as à me parler. Je t’écoute.

— On veut me marier, répondit Maurice en avalant une petite gorgée de grog.

— Te marier !… Et avec qui ?

— Devine.

— Un sage a dit : « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu hais. » Dis-moi où tu vas, et je te dirai le nom de ta fiancée.

— Je vais à Marly, chez M. Sorbier.

Philippe regarda Maurice fixement.

— Laure est chez M. Sorbier. S’agit-il de Laure ?

— Non.

— Tant mieux, elle est trop pauvre.

— Laure n’est pas seule à Marly.

— Parbleu ! il y a encore la fille de la maison, Mlle Sophie. Est-ce que par hasard ?…

— Justement.

— Tant pis, elle est trop riche.

— Çà, mon cher Philippe, essayons d’être logique, s’il se peut. Laure est trop pauvre, Sophie est trop riche. Il faut pourtant bien qu’une femme soit l’un ou l’autre.

— Je n’en vois pas la nécessité ; mais il faut surtout qu’un artiste soit libre.

— Ah ! bien ! une tirade contre le mariage… Prends garde,… c’est vieux.

— Le vieux est souvent vrai ; mais là n’est pas la question. Le mariage est bon ou mauvais selon les circonstances qui l’entourent, et non parce qu’il est le mariage. Tu n’as pas besoin d’une femme, tu as besoin de travailler.

— Et c’est précisément pour travailler que je suis presque décidé à accepter les propositions de M. Closeau du Tailli.

— Ah ! c’est l’ami des arts qui a conçu cette belle idée ?

— Lui-même.

— As-tu vu Sophie ?

— Non… La présentation doit se faire ce soir.

— Elle est fort jolie, et même quelque chose de plus.

— Je n’y vois pas de mal.

— Je n’en sais rien.

— Çà, que veux-tu dire ? Riche, pauvre, jolie, tout te déplaît.

— Je veux que tu restes libre. Ta réputation est faite, il faut prouver à présent que tu la mérites.

Maurice prit la main de Phillippe et la serra.

— Mais pour la mériter, dit-il, ne faut-il pas que je m’efforce de faire mieux, et pour arriver à ce résultat, le temps n’est-il pas une nécessité, le temps qui permet à la pensée de mûrir ? Et comment l’aurai-je, ce temps, si tout d’abord il faut que je travaille pour vivre ?

— Eh bien ! travaille et souffre, reprit Philippe rudement… Tu auras de mauvais jours, et le talent viendra plus tard, s’il doit venir ; mais ne te vends pas, les pieds, les mains et le cœur liés, pour gagner un million. Un million ! sais-tu bien ce que c’est ? On ne donne pas un million pour rien. Je te plains d’avoir à payer le prix qu’on t’en demandera… Si vraiment tu sens en toi quelque chose, lutte et reste seul.

— Et si les forces ne me soutiennent pas jusqu’au bout ?

— Eh bien ! si tu meurs, tu mourras tout entier.

Maurice se tut, et Philippe aspira vivement quelques bouffées de fumée.

— Ah ! reprit-il avec une âpre ironie, s’il faut des valets à ta porte et des bottes vernies à tes pieds, si tu aspires après les splendeurs du palissandre et les magnificences du tapis d’Aubusson, si ton indolence a besoin de voitures pour la promener aux Champs-Élysées, si le faste des salons bourgeois où cent bougies éclairent dix imbéciles avalant des tasses de thé éblouit ta jeunesse, si l’espoir de traverser un bal au bras d’une rivière de diamans suffit à ton bonheur, si tu ne vois pas de jouissances plus vives que celle d’accompagner un cachemire au bois de Boulogne et d’entendre dire au retour par un laquais stupide : monsieur est servi ! alors n’hésite plus. Pour tout cet assemblage de félicités, l’esprit, le cœur, l’intelligence, sont des biens inutiles. Tu étais peintre, abdique et deviens millionnaire.

Maurice frappa du poing sur la table.

— Je ne te demande pas de philippique, que diable ! je te demande un conseil.

— Pourquoi faire ? Pour ne pas le suivre ! Est-ce que je tiens boutique de conseils, moi ?

Philippe jeta son cigare et avala un verre de grog tout d’un trait.

— M. Closeau du Tailli avait bien besoin de monter dans ton atelier pour remplir ton pauvre cerveau de toutes ces chimères ! reprit-il. Il n’est pas bon pour un homme, pour un artiste surtout, de devoir sa fortune à une petite main de femme qui sort des plis d’un voile blanc. Qui apporte beaucoup exige beaucoup. Si tu ne fais pas faillite, c’est que tu deviendras bête. Je rêvais un autre avenir pour toi, un avenir de combats, de souffrances peut-être, de privations certainement, et au bout de longs et vigoureux efforts, un nom, un nom fièrement porté… Mais tu as peur, là est toute la vérité. La lutte t’effraie, et tu as des appétits vulgaires qui se révoltent. Suis donc ta voie et sois riche !

Maurice tressaillit.

— J’ai frappé juste, n’est-ce pas ? poursuivit Philippe.

— Mais, si je suis riche, je travaillerai.

— Tu ne feras rien !

— Oh !

— Rien ! te dis-je. On n’a des louis plein la poche qu’à la condition d’avoir des bêtises plein la tête. Tu n’as donc pas compris que la nécessité est l’aiguillon du travail ? Le jour où cette pointe d’acier ne te harcèlera plus, tu t’endormiras. Le talent, souviens-t’en, et je ne parle pas du génie, ce don fatal que Dieu réserve pour ses martyrs, le talent est une plante amère qui ne croît qu’arrosée de sueurs, et qui veut, pour devenir grande et forte, tout le vent des souffrances humaines. Si tu veux l’emmailloter dans la soie et le velours, tu l’étoufferas.

Philippe se leva, et, se promenant devant la tonnelle, brisa d’une main distraite quelques branches d’acacia.

— Tu veux épouser Sophie ! reprit-il avec violence ; mais le mari de Sophie, quel qu’il soit, à moins d’être duc et pair, épousera la famille Sorbier tout entière, le père, la mère, la fille et les cousins, s’il y en a. Tu hausses les épaules !… Est-ce que tu ne seras pas garrotté par le million ? Le mari d’une famille !… c’est intolérable ! Je te parlais tout à l’heure de Laure, et je te disais qu’elle était trop pauvre… Tu gagnes pour un, tu ne gagnes pas pour deux… Et les fatigues d’un ménage embarrassé ne conviennent pas à un esprit qui a besoin de liberté… Eh bien ! entre Sophie et Laure, si le mariage était une loi de ton organisation, je n’hésiterais pas à te dire : Prends Laure ! Si pauvre qu’elle soit, elle te fera plus riche et plus heureux que Sophie… C’est un vrai cœur de femme pétri dans le lait et le froment ; l’amour du bien et le sentiment du beau y vivent côte à côte, comme deux colombes sur un rameau fleuri.

— C’est vrai, c’est vrai, murmura Maurice.

— Tandis que tu travailleras dans ton atelier, elle travaillera, elle aussi… Tu as ta palette, elle a son piano.

— Ah ! oui… elle courra le cachet !

— Et voilà pourquoi, reprit Philippe en frappant du pied, il ne faut pas que tu te maries !

— Écoute, ajouta-t-il un moment après, je n’ai pas grand’chose, tu le sais, mais enfin ce que j’ai peut suffire à deux. Partageons.

— Philippe !

— Ne me remercie pas. Tu ferais comme moi, si tu étais à ma place. Nous n’avons pas les mêmes goûts, ce que je gagne me permet de vivre à ma guise ; les quatre ou cinq mille francs de rentes dont je jouis t’aideront à attendre le moment où tu seras dans la plénitude de ton talent.

— Bien ! voilà que tu me donnes tout à présent !

— Ce tout n’est rien…

— Et tu as pu croire que je t’en dépouillerais !

— Ah ! si tu emploies les grands mots, nous ne nous entendrons plus. Tiens, Maurice, j’ai peur qu’il n’y ait chez toi plus d’orgueil, de vanité peut-être que de véritable fierté. Tu crains d’accepter ce petit service de la main d’un ami, d’un frère, et tu as pu sérieusement penser à devenir le mari d’une femme qui t’enrichira demain et que tu ne connaissais pas hier ! As-tu peur de devoir plus de reconnaissance à un ami qu’à une femme ?

— Et si je venais à mourir avant de m’être acquitté ?

— Nous compterions là-haut, répondit Philippe gaiement. Et puis que parles-tu de remboursement ? Ta richesse à venir t’aveugle-t-elle à ce point de me traiter en banquier ? Je ne te prête pas ; je te dis : Prends.

— Cher Philippe ! es-tu bon ? s’écria Maurice, à demi vaincu par cette parole.

— Laisse ma bonté tranquille ; il s’agit de ta peinture. Quatre ou cinq mille francs ne sont pas grand’chose, mais enfin cela aide à vivre ; au besoin nous mangerons un peu du capital, gaillardement, en nous promenant dans la campagne pour nous égayer, après quoi nous donnerons de grands coups de collier… Et tu deviendras grand homme petit à petit. Est-ce dit ?

— Eh bien ! je verrai, et demain je te répondrai.

— Demain ?… Alors tu iras ce soir à Marly.

— Cela dépend de la voiture qui fait le service entre Paris et Saint-Germain. Je vais là-bas sur la grand’route, et j’attendrai au pied d’un arbre. Si la gondole vient du côté de Saint-Germain, je grimpe sur la banquette et retourne à Paris.

— Mais si la gondole arrive du côté de Paris ?…

— Je saute dans le coupé, et vais à Marly, tout droit chez les Sorbier.

Philippe mit son chapeau.

— Voilà ce qu’il fallait me dire en commençant, reprit-il ; c’eût été une économie de paroles.

Maurice sourit, lui serra la main, et prit à travers la plaine, dans la direction du chemin qui, passant par Rueil et Nanterre, court vers Paris.

Le fait est qu’il n’avait pas encore de résolution bien arrêtée. Il ne pouvait s’empêcher de reconnaître la force des objections si vivement présentées par Philippe ; mais les conseils positifs de M. Closeau du Tailli lui revenaient à l’esprit, et il hésitait également entre les deux avis. Si Philippe ne lui avait rien dit, Maurice se fût rendu directement à Marly, n’admettant pas qu’une visite l’engageât beaucoup, et tout disposé à rompre les pourparlers, si les conditions de ce mariage ne lui plaisaient pas. Son caractère, naturellement enclin aux temporisations, lui conseillait dès la veille ce dernier parti ; la véhémence de Phihppe avait fait seulement qu’au lieu d’agir d’après sa volonté propre, il s’en remettait au hasard du soin de diriger sa promenade.

Ce fut dans cette disposition d’esprit que Maurice arriva sur la route de Saint-Germain ; il s’assit sur l’herbe au pied d’un arbre et attendit. Le soleil était chaud, et il réfléchissait. Au plus fort de ses réflexions, il appuya sa tête contre une racine, ferma les yeux, et s’endormit profondément. Une voix qui l’appelait le réveilla tout à coup. Maurice regarda devant lui et aperçut M. Closeau du Tailli, qui s’efforçait d’ouvrir la portière d’une voiture dont un cocher en livrée retenait les chevaux fringans.

D’un bond Maurice fut sur ses pieds.

— Eh ! que faites-vous là ? s’écria le rentier.

— Je crois bien que je dormais, répondit Maurice.

— Et moi j’en suis sûr… Vous avez donc oublié la visite que vous devez faire à Marly ?

— Au contraire j’y pensais beaucoup ;… c’est même ce qui m’a porté au sommeil.

— Une épigramme ! murmura M. Closeau du Tailli. Quand vous serez à la Colombière, j’ai quelque idée que vous n’en voudrez plus sortir.

— C’est donc une succursale du jardin d’Armide ?

— Peut-être, et, pour vous en donner la preuve, je vous emmène… Montez-vous ?

Maurice regarda aux deux extrémités de la route ; aucune voiture n’en soulevait la poussière, ni du côté de Marly, ni du côté de Paris.

— Allons, dit-il, le sort le veut !

Et il sauta dans la calèche.

Comme la calèche traversait Bougival, elle se croisa avec la gondole qui arrivait de Saint-Germain. Maurice la suivit des yeux.

— Encore cinq minutes, dit-il, et je ne me mariais pas.

Un quart d’heure après, la porte d’une grille de fer qui s’ouvrait sur la route tournait sur ses gonds, et la voiture de M. Closeau du Tailli s’engageait dans une large avenue de marronniers au bout de laquelle s’élevaient les bâtimens de la Colombière.

La famille Sorbier attendait M. Closeau du Tailli ; mais on fît semblant d’être surpris à la vue du jeune homme qui l’accompagnait.

— Mon ami, M. Maurice de Treuil, dit M. Closeau du Tailli ; je l’ai rencontré par hasard comme il croquait un coin de ferme dans le village. Il croyait dîner au cabaret ;… j’ai pris la liberté de l’amener avec moi.

— Vos amis sont les nôtres, mon cher cousin, répondit Mme Sorbier en jetant sur Maurice un regard vif qu’accompagnait un sourire poli. Vous nous aviez souvent parlé de M. Maurice de Treuil ; nous sommes charmés de faire sa connaissance.

Maurice s’inclina ; il cherchait la fille et ne voyait que la mère.

— Monsieur nous excusera de le recevoir sans façon, poursuivit Mme Sorbier ; nous ne serions qu’en famille, si quelques amis de Paris n’étaient venus nous surprendre à l’improviste, M. le baron de Courtalin entre autres, et M. Guillaume Giraud, que monsieur de Treuil connaît peut-être.

— Non, madame, répondit Maurice.

— Ce sont des hommes du monde, reprit Mme Sorbier avec une nuance d’impertinence qui n’échappa pas à Maurice.

— Hum ! murmura-t-il, du miel à la surface et du vinaigre au fond ! La belle-mère se dessine.

— Et Sophie ? demanda M. Closeau du Tailli ; je ne vois pas cette chère enfant ; où est-elle donc ?

— Dans le jardin ou dans le bois… Elle fait des bouquets ; elle est avec Laure…

— Avec Laure ? Ah ! tant mieux ! s’écria Maurice étourdiment.

Mme Sorbier sourit à demi.

— Monsieur de Treuil connaît Mlle Émery ? dit-elle.

— Oui, madame ; la famille de Mlle Émery était fort liée avec la mienne il y a quelques années.

— J’étais en relations d’affaires avec M. Émery avant le désastre qui a tout à coup emporté sa fortune, dit alors M. Sorbier, qui ne s’était pas encore mêlé à la conversation. M. Émery était fort riche, mais un peu entreprenant… Il a voulu courir trop vite et a laissé sa famille sans un sou.

Mlle Laure donne des leçons de piano à ma fille, ajouta Mme Sorbier. Nous n’avons pas voulu abandonner cette pauvre enfant après le malheur de son père ; nous la recommandons à tous nos amis. Elle vient ici quand elle veut… Sophie la regarde comme sa sœur, et, bien qu’aussi forte qu’elle sur le piano, elle continue à réclamer ses soins pour lui venir en aide sans en avoir l’air.

L’expression de cette fausse bonté prétentieuse et maniérée déplut à Maurice ; il détourna la conversation, et s’extasia sur la magnifique ordonnance des jardins et la belle vue dont on jouissait à la Colombière.

— Ah ! oui, très belle ! répondit M. Sorbier en soupirant. La Colombière dévore de quinze à dix-huit mille francs par an : on appelle cela un jardin d’agrément. Ces buissons de roses que vous admirez tant, on ne sait pas ce qu’ils coûtent. Il faut moins d’argent pour faire pousser le blé qu’on sème en Beauce, et il rapporte des écus… Les fleurs, ça ne rapporte que des jardiniers.

— Oh ! oh ! murmura Maurice, le beau-père se démasque.

Mais tandis que M. et Mme Sorbier recevaient Maurice et M. Closeau du Tailli, Sophie, que sa mère croyait dans le parc occupée à cueillir un bouquet, était cachée derrière les persiennes d’une petite pièce au rez-de-chaussée de la villa, et regardait l’artiste de tous ses yeux.

— Ah ! ah ! disait-elle à demi-voix, c’est donc là le bel oiseau bleu dont me parlait sans cesse mon parrain ?

Elle entr’ouvrit doucement les persiennes et avança la tête avec prudence.

— Maman croit que je ne comprends rien à tout son petit manège, reprit-elle ; mais elle oublie que j’ai vu la Demoiselle à marier. Quand elle m’a dit ce matin : « Mets ta robe blanche, tu sais, la robe de mousseline, » j’ai deviné qu’il y avait un prétendant en route. J’ai pris un air bête pour lui demander si elle attendait du monde : « Non, personne, a-t-elle repris ; mais M. Closeau du Tailli viendra, et quand il vient, il amène toujours quelqu’un. » Dès-lors je n’ai plus douté de la visite. Le quelqu’un, le voilà.

— Comment le trouvez-vous ? demanda Laure, qui était debout derrière Sophie.

— Pas mal, beaucoup mieux que M. de Courtalin. Il a même, continua Sophie, quelque chose qui plaît au premier abord, un je ne sais quoi que je n’ai vu à aucun des jeunes gens avec qui j’ai dansé cet hiver ; c’est peut-être ce qu’on appelle l’air artiste. On dit qu’il a du talent ?

— Beaucoup.

— Tant mieux !… Je lui demanderai de me dessiner un costume pour un bal déguisé… Savez-vous s’il valse bien ?

— Je ne sais pas. Il a un cœur excellent.

— Alors vous croyez que s’il devient mon mari, il me conduira partout où je voudrai, au bal, au concert, aux courses de Chantilly, à l’Opéra, aux eaux ?

— Il se dévouera tout entier à votre bonheur. Maurice a beaucoup souffert, il a beaucoup travaillé.

— Oh ! si je l’épouse, il n’aura plus rien à faire.

— Mais son art, voulez-vous donc qu’il le néglige ?

— Si cela l’amuse de peindre quelques petits tableaux, je ne l’en empêcherai pas ;… je les mettrai dans mon boudoir, et quand on m’en fera compliment, je dirai : C’est de mon mari Mon mari ! Est-ce singulier ! ce jeune homme qui se promène là et que je n’ai jamais vu !… Mais c’est égal, je le préfère à M. de Courtalin. On dit que les artistes sont si amusans, si spirituels, si gais ! Nous donnerons des fêtes superbes, des bals costumés ; il inventera mille divertissemens dont je n’ai pas l’idée. Je veux dans notre appartement trois salons, un boudoir, une salle à manger d’été, une galerie et une serre où je me tiendrai l’hiver… Des fleurs et des lumières, c’est charmant !

— Il y aura bien aussi un atelier dans cet appartement ?

— Un atelier ? Pourquoi faire ?

— Et sa peinture ?

— Ah ! oui, pour les petits tableaux dont nous parlions tout à l’heure ? Eh bien ! soit, il aura un atelier, et nous y jouerons la comédie ! L’ami de M. Closeau du Tailli s’appelle, je crois, Maurice de Treuil ?

— Oui.

— C’est un joli nom. Mme de Treuil ! cela fait bien… M. Maurice va-t-il beaucoup dans le monde, au Faubourg Saint-Germain, à la cour ?

— Un artiste de son talent peut aller partout.

— Alors nous irons au bal tous les soirs… Je crois décidément qu’il me plaira. Ne m’a-t-on pas dit qu’il était décoré ?

— Oui, depuis deux jours.

— Tant mieux… Un bout de ruban rouge noué autour d’une boutonnière, quand on porte la redingote fermée, c’est très gentil.

Sophie quitta la persienne derrière laquelle elle était cachée, et descendit. Laure la suivit un peu pâle.

La compagnie, grossie de M. de Courtalin et de M. Guillaume Giraud, était réunie auprès du kiosque chinois au moment où Sophie et Laure la rejoignirent.

Sophie était réellement très jolie, et même quelque chose de plus, comme avait dit Philippe. Maurice fut frappé de la grâce et de l’élégance qui étaient en elle. Tant de beauté et un million ! pensa-t-il.

M. et Mme Sorbier occupaient le centre du groupe que formait la compagnie. M. Closeau du Tailli, Maurice et Guillaume Giraud se tenaient debout d’un côté, les deux jeunes filles s’assirent sur un banc de gazon ; seul M. de Courtalin, dans une pose superbe, se tenait un peu à l’écart ; la conversation essaya de devenir générale. Maurice et M. Guillaume Giraud s’étaient par hasard reconnus.

Il se trouva que tous deux avaient été en sixième au collège Bourbon, et qu’ils avaient fait un certain jour, étant en récréation, un grand échange de billes et de toupies, à la suite duquel il y avait eu combat singulier en champ clos, dans un coin de la cour, à coups de poing. Ces coups de poing, dont l’issue avait été douteuse, avaient cimenté une vive amitié entre Les deux écoliers ; un brusque départ, qui avait ramené Guillaume Giraud au fond du pays d’Aunis, dont il était originaire, en avait seul interrompu le cours.

Cette amitié venait de se réveiller après une lacune de quinze ans, et Guillaume, qui avait l’humeur très expansive, exprimait son contentement par de vigoureuses poignées de mains.

— Pardieu ! mon cher, vous arriverez, disait-il à Maurice ; je n’ai jamais vu de vos œuvres, quoique je passe pour un assez bon connaisseur, mais cela se devine à votre air.

— Vous êtes trop indulgent, mon cher Giraud.

— Non, d’honneur ! je gagerais volontiers dix louis que vous avez du talent… Tenez-vous le pari, cher baron ?

M. de Courtalin tourna la tête à demi.

— Merci, dit-il, avec moi vous perdez toujours.

Maurice regarda M. de Courtalin.

— Ah ! ah ! se dit-il, un rival.

Mais Guillaume Giraud frappa sur l’épaule de Maurice :

— Dites donc, Maurice, si nous nous tutoyions comme autrefois, qu’en dites-vous ?… Le tu me vient aux lèvres.

— Comme vous voudrez.

— Alors, dis-moi, que nous fais-tu dans ce moment ?… Tu travailles à quelque tableau, sans doute ?

— Oui.

— Un paysage, un intérieur, une bataille, une marine ?

— Non,… une scène de ligueurs au château de Blois…

— Ah ! le château de Blois !… Pardieu ! je connais Blois, je l’ai traversé une nuit en chaise de poste.

M. Sorbier, qui traçait des chiffres sur le sable, releva la tête.

— Et moi donc, croyez-vous que je ne la connaisse pas, cette maudite ville ?

— Monsieur Sorbier ! dit Mme Sorbier avec l’accent de la remontrance.

— Et pourquoi ne le dirais-je pas ? C’est à Blois que demeurait un certain Michel qui était bien le plus grand scélérat que j’aie jamais rencontré. Il m’a fait perdre douze mille francs qu’il m’a volés comme s’il me les prenait dans la poche. Je n’en ai jamais revu un sou. Si j’avais eu ces douze mille francs, j’aurais pu acheter une maison qu’on a mise en vente hier au bout du parc ; mais, bah ! il les a emportés !

Mme Sorbier regardait de tous côtés avec impatience ; Sophie mordait son mouchoir pour ne pas rire ; M. Closeau du Tailli seul écoutait religieusement.

Les douze mille francs de Michel de Blois étaient la folie de M. Sorbier. Il les avait perdus il y avait vingt ans, et il y pensait toujours. C’était la seule perte qu’il eût jamais subie.

Un domestique en livrée vint interrompre l’entretien au moment où Mme Sorbier commençait à craindre que son mari n’entamât la narration commerciale de cette perte.

— Madame est servie, dit le domestique.

— Allons, messieurs, dit vivement Mme Sorbier eh prenant le bras de M. de Courtalin.

M. Closeau du Tailli s’arrangea pour rester un peu en arrière avec Sophie.

— Eh bien ! petite, lui dit-il, qu’en pensons-nous ?

— Eh ! mais il est fort bien ! répondit Sophie.

— Ainsi j’ai ton consentement.

— Chut ! reprit Sophie en mettant un doigt sur ses lèvres,… maman nous regarde !

Cette réponse en valait bien une autre, et M. Closeau du Tailli s’en contenta.

Le dîner fini, il prit à part Maurice sous prétexte de fumer un cigare, et l’entraînant dans une allée du parc : — Vous avez vu Sophie, lui dit-il, vous paraît-il que mon portrait fût exagéré ?

— Point ; il péchait plutôt par excès de modestie.

— Alors laissez-moi faire… Ce soir, vous retournerez seul à Paris ; moi, je reste pour aborder les grands parens.

— Un mot encore, dit Maurice en retenant M. Closeau du Tailli, qui faisait mine de le quitter. Ce M. de Courtalin, à qui mon ami Guillaume et Mme Sorbier donnent du baron gros comme le bras, n’est-ce point un prétendant ?

— Oh ! que si ;… mais il n’aura pas la petite, c’est moi qui vous le jure.


V.


Peu d’heures après cet entretien, M. Closeau du Tailli, enfermé seul avec M. et Mme Sorbier, entamait résolument la question du mariage de Sophie avec son protégé.

— Voyons, dit-il, il ne faut pas remettre à demain les choses qu’on peut terminer aujourd’hui. Vous avez vu M. Maurice de Treuil ; comment le trouvez-vous ?

— Pas mal, répondit Mme Sorbier d’un ton un peu froid.

— Très bien, ajouta M. Sorbier.

— Ses manières, son langage, sa tournure ne sont-ils pas d’un homme du monde ?

— Oui, reprit la femme.

— Tout à fait, continua le mari.

M. Closeau du Tailli frappa le parquet à petits coups du bout de sa canne, habitude qu’il avait toutes les fois qu’il éprouvait une contrariété.

— Hum ! pensa-t-il, voilà des monosyllabes qui ne présagent rien de bon.

Mais, sans se laisser décourager, il courut droit au but, comme ces vaillans capitaines qui dans les momens périlleux chargent à la baïonnette.

— En somme, reprit-il, puisque vous le trouvez si bien, vous ne verrez aucun inconvénient à le prendre pour gendre ?

Agathe se tut. M. Sorbier, qui la regardait, l’imita.

— Vous savez le proverbe, poursuivit M. Closeau du Tailli, qui ne dit mot…

— Nous ne disons pas cela, répliqua vivement Mme Sorbier.

— Certes non, appuya M. Sorbier.

— Alors expliquez-vous, et si vous avez des motifs de refuser le gendre que je vous présente, faites-les-moi connaître.

— Nous ne le refusons pas, objecta M. Sorbier, un peu effrayé du vif accent de son interlocuteur.

— Vous ne le refusez pas, et vous ne l’acceptez pas ; il faut cependant bien conclure. Un oui ou un non, c’est bientôt dit.

— Pas si tôt, reprit Mme Sorbier en intervenant dans le débat ; tout l’avenir de notre fille est en jeu, il est donc permis d’hésiter. Vous êtes le parrain de Sophie, mon cher cousin, presque son père…

— C’est pourquoi je lui propose mon ami Maurice ; elle n’aura jamais de meilleur mari.

— J’avais conçu pour elle un autre projet.

— Ah ! oui, M. de Courtalin.

Une moue dédaigneuse plissa la bouche de M. Closeau du Tailli.

— Et pourquoi M. de Courtalin, s’il vous plaît ?

— Mais d’abord il est baron, et c’est toujours agréable pour une jeune femme de s’appeler Mme la baronne.

— N’est-ce que cela ? Maurice est comte. Sophie s’appellera Mme la comtesse.

— Comtesse ! s’écrièrent les deux époux.

Il y eut un moment de silence occasionné par la surprise.

— Oui, comtesse, reprit M. Closeau du Tailli, fier de ce premier succès. Maurice ne porte pas son titre par suite de certaines idées dont nous le ferons revenir aisément. Il ne croit pas que noblesse et pauvreté soient compatibles.

La porte de l’opposition venait d’être rouverte ; Mme Sorbier s’y jeta.

— M. de Courtalin, dit-elle, a quelque chose comme vingt-cinq mille livres de rentes, trente peut-être.

— Hum !… fit M. Closeau du Tailli, les a-t-il ?

— Mettons en vingt, quinze, si vous voulez, c’est tout juste quinze ou vingt de plus que M. le comte de Treuil.

Cette fois M. Closeau du Tailli n’avait point de parade pour esquiver le coup.

— J’en conviens, dit-il, Maurice n’a rien.

— Pauvre garçon ! murmura M. Sorbier d’un air de commisération.

— Mais il a son talent, riposta vigoureusement M. Closeau du Tailli, et ce talent, bien exploité, peut lui rapporter, bon an, mal an, trente mille francs au bas mot.

— Trente mille francs ! s’écria M. Sorbier, trente mille francs de couleurs !

— Et peut-être quarante.

M. Sorbier regarda sa femme ; jamais il ne lui était venu dans la pensée qu’un peu de peinture appliquée sur de la toile pût valoir tant d’argent. Mme Sorbier sourit d’un air incrédule.

— Ah ! dit-elle, il faudrait voir.

— Mais, reprit M. Closeau du Tailli, le dernier tableau qu’il a exposé lui a été payé six mille francs par le gouvernement.

— Un tableau grand comme ça ! six mille francs !

M. Sorbier était étourdi ; ce qu’il venait d’entendre le faisait voyager en esprit dans le pays des chimères.

— Mais alors, reprit-il, s’il faisait dix ou douze tableaux par an, il gagnerait dix ou douze fois six mille francs.

— Certainement, répondit le rentier.

Il venait de regagner le terrain perdu, et de le regagner brillamment ; Mme Sorbier le sentit. — Je ne dis pas que les pinceaux de M. Maurice, reprit-elle, ne puissent lui créer des moyens d’existence honorables ;… mais M. le baron de Courtalin est député. Un député !… c’est beaucoup.

— Ce n’est rien.

— Oh ! s’écria Mme Sorbier avec indignation.

— Il peut ne pas être réélu ; la position de Maurice lui vient de son talent, et son talent ne lui manquera jamais.

— M. de Courtalin va chez les ministres.

— Maurice va aux Tuileries.

— Il a été question d’un poste diplomatique fort important pour M. de Courtalin.

Le Moniteur n’en a pas parlé, et le nom de Maurice brillait ce matin dans les colonnes du journal officiel… il a la croix…

— La croix et six mille francs !… murmura M. Sorbier ; que de choses pour un tableau !

Mme Sorbier fît un effort suprême pour rappeler la victoire fugitive sous les drapeaux de M. de Courtalin.

— Voilà qui est fort beau, dit-elle. La croix, une palette, de la réputation et le titre de comte ! on connaît bien des gendres qui n’en apportent pas autant ; mais enfin tout cela se peut-il comparer à M. de Courtalin, qui a des terres et des rentes bien à lui, un nom honorable, et, avec le titre de baron, la juste influence que donne la qualité de député ? Il est en passe de devenir conseiller d’état, ambassadeur, ministre !… Tout cela vaut bien pour notre fille les pinceaux de M. de Treuil, lorsque surtout ces pinceaux ont des dettes !…

Mme Sorbier avait réservé ce mot terrible pour le dernier ; c’était comme une bombe après une pluie de mitraille. M. Sorbier releva la tête.

— Des dettes ! dit-il ; il a des dettes !

Avoir des dettes constituait pour M. Sorbier la plus grande et la moins excusable de toutes les fautes ; c’était à la fois une imprudence et un crime, un témoignage irrécusable de la légèreté du caractère et un indice certain de tendances coupables contre lesquelles on ne pouvait trop prendre de précautions.

M. Closeau du Tailli comprit que la bataille était perdue, s’il n’avait recours aux moyens décisifs.

— Soit, dit-il, Maurice a des dettes ; mais Maurice n’est pas mêlé, comme M. de Courtalin, à des affaires industrielles au milieu desquelles les billets de banque fondent comme de la neige au soleil. Votre baron n’est-il pas quelque chose comme administrateur de je ne sais quelles mines de plomb argentifère ?…

— Les mines de Saint-Flavien, dit Mme Sorbier, des mines d’un produit magnifique.

— Mais d’abord il faut verser le capital. Raisonnons un peu, s’il vous plaît. Combien donnez-vous à Sophie, cent mille écus, je crois ?

— Oui.

— M. de Courtalin les oubliera-t-il dans votre poche ? Vous ne le pensez pas, et vous auriez tort de le penser. Voilà donc trois cent mille francs qu’il faudra tirer de votre escarcelle, monsieur Sorbier ; Maurice ne demande rien.

— Rien ? répéta le vieux banquier avec un accent où se réveillait toute la violence des appétits qui lui avaient mérité le sobriquet de Sorbier-le-Loup.

— C’est-à-dire qu’il ne demandera que la rente du capital, et la dot restera entre vos mains… Mais est-ce tout ? poursuivit M. Closeau du Tailli. M. de Courtalin, dont vous faites un cas si rare, ma chère cousine, laissera-t-il Sophie auprès de vous ? Vous ne l’espérez pas ; elle sera sa femme et ne sera plus votre fille. Maurice vivra près de vous.

— Près de moi ! dit Agathe.

La mère avait tressailli ; les deux coups avaient porté.

— Il aura un appartement dans la même maison, sous le même toit, sous la même clé, si vous voulez.

— Mais, reprit Mme Sorbier ébranlée, une tante de province assure à M. de Courtalin deux cent mille francs, s’il épouse notre Sophie.

— Et moi, j’en assure trois cent mille à ma filleule, si elle épouse Maurice.

M. Sorbier se leva.

— Ah ! si elle épouse M. de Treuil, vous lui donnez…

— Trois cent mille francs ; sinon, non.

Les deux époux échangèrent un rapide coup d’œil. La force de cet argument avait réduit au silence l’opposition de Mme Sorbier.

Elle inclina la tête sans répondre.

— Dame ! dit M. Sorbier, c’est tout comme si ce cher M. de Treuil avait une fortune à lui ; il faudra seulement qu’il en fasse donation à sa future en cas de décès.

Cette fois M. Closeau du Tailli était sûr de son triomphe.

— Et puis, dit-il, je crois, entre nous, que Maurice convient à Sophie.

Heureuse de cette ouverture qui lui permettait de faire une retraite honorable, Mme Sorbier lui saisit la main :

— Eh ! que ne disiez-vous cela plus tôt ! s’écria-t-elle. Est-ce que je désire autre chose que le bonheur de cette chère enfant ? Vous dites que M. le comte Maurice de Treuil lui convient, il me convient aussi.

Sophie fut appelée et invitée à faire connaître ses secrets sentimens. — Parle sans crainte, mon enfant, lui dit sa mère ; ton parrain nous propose pour toi un mari que tu as vu ce soir.

— Et j’ai fait part à Mme Sorbier de ce que tu m’avais dit, petite, reprit M. Closeau du Tailli.

— Ah ! que vous êtes indiscret ! s’écria Sophie en cachant son visage dans les bras de sa mère.

Cette petite scène d’intérieur termina la conversation. Les grands parens s’embrassèrent avec effusion ; Sophie, mise au fait de la générosité de M. Closeau du Tailli, le remercia, et le parrain fut autorisé à faire part officiellement de son bonheur à M. Maurice de Treuil, qu’il se chargea de ramener le lendemain à la Colombière.

Une heure après, en se couchant, Mme Sorbier, qui ne pouvait s’empêcher de regretter M. de Courtalin, se pencha vers son mari :

— Dis donc, Isidore, as-tu remarqué de quel air M. Closeau du Tailli parlait de M. de Courtalin ? On dirait qu’il le déteste ; sais-tu pourquoi ?

— Je ne sais pas… Je sais seulement qu’il donne cent mille écus.

Et, se tournant de l’autre côté, Sorbier-le-Riche ferma les yeux et s’endormit.

Presque au même instant, deux scènes d’une nature bien différente se passaient, l’une dans une chambre voisine de celle qu’habitait Mme Sorbier, l’autre à quelques centaines de pas de la Colombière.

Sophie, qui avait fait semblant de se coucher, s’était levée sans bruit aussitôt que ses parens étaient rentrés chez eux, et, après s’être enveloppée à la hâte d’un peignoir, était allée rejoindre Laure, qu’elle trouva à sa fenêtre, regardant la nuit.

— Laure, dit-elle d’une voix que l’émotion ne faisait pas beaucoup trembler, tu ne sais pas, on me marie !

— Ah ! dit Laure, qui se sentit pâlir.

— C’est ma mère qui vient de décider tout cela avec mon parrain. J’ai trois cent mille francs d’épingles.

Laure frissonnait de la tête aux pieds.

— Au moins l’aimes-tu ? l’aimes-tu assez pour le rendre heureux ? reprit-elle en saisissant les mains de Sophie et avec une exaltation qui aurait trahi son secret, si d’autres oreilles l’eussent écoutée.

— Moi ? dit Sophie. Et pourquoi ne le rendrais-je pas heureux ? Beaucoup d’autres m’ont demandée en mariage, et ils n’avaient point de crainte là-dessus.

— Ils ne s’appelaient pas Maurice, ceux-là ! Tu ne sais pas quel cœur fier et sensible il abrite sous le voile de sa gaieté. Ne le froisse pas… La moindre blessure lui ferait trop de mal.

— Es-tu singulière ce soir ! Moi aussi, je suis gaie et je ne suis pas méchante. Que parles-tu de blessure ? Nous irons au bal et aux Italiens.

Laure exposa son front brûlant au vent de la nuit. De grosses larmes gonflaient ses paupières.

— Et quand vous mariez-vous ? reprit-elle en s’efforçant de sourire.

— On va publier les bans tout de suite. C’est à peine si j’aurai le temps de choisir ma corbeille. Tu m’aideras. J’ai déjà dessiné dans ma tête la toilette que je veux porter à l’église… C’est d’un goût charmant.

Laure ne l’écoutait plus ; elle avait la fièvre.

— Écoute, Sophie, reprit-elle tout à coup en l’interrompant, Maurice se consacrera tout entier à ton bonheur. Il est pauvre, il a souffert, beaucoup souffert ; tu es jeune, tu es riche, tu es belle ; sois toute à lui, donne-lui les beaux jours qu’il mérite. Une ancienne amitié unissait nos deux familles… Je l’ai vu de près, s’acharnant au travail et corrigeant la mauvaise fortune à force de courage et d’énergie. Aime-le de tout ton cœur, respecte son talent, et rends-lui légères ces richesses que tu lui apportes.

— Certainement, répondit Sophie ; je lui achèterai un joli cheval anglais.

Elle étouffa un léger bâillement et frissonna en ramenant autour d’elle un petit châle.

— Adieu, dit-elle ; il est un peu tard, je crois, il faut dormir.

Elle embrassa Laure et sortit. Laure tomba sur ses genoux, les mains jointes. — Mon Dieu, dit-elle, prenez pitié de moi !

Presque à la même heure, un homme allait et venait sur la route au bas de la côte qui traverse Nanterre. Près d’une borne, un coupé gisait par terre, un essieu cassé. Le cocher grattait son front d’un air morne.

— Toutes les voitures de Nanterre sont en route, dit-il. Je n’ai guère trouvé qu’une méchante carriole en forme de charrette. Si monsieur veut…

— Pour me disloquer chemin faisant, merci !

M. de Courtalin, car c’était lui, jeta sur la route blanche un regard désespéré. Ce regard, qui en mesurait les deux extrémités, rencontra les deux lanternes d’une voiture qui avançait rapidement du côté de Ruel. On pouvait entendre déjà le roulement lointain des roues. Trois minutes après, les deux lanternes projetaient leur clarté sur le coupé renversé, et le maître de la voiture, se penchant en dehors, fit voir au député le visage de M. Closeau du Tailli.

— Quoi ! vous ici ! s’écria celui-ci. Montez, cher monsieur, montez… Ce m’est une bonne fortune que de vous rencontrer.

M. de Courtalin jeta cent sous au cocher du coupé et sauta dans la calèche.

M. Closeau du Tailli avait une physionomie radieuse.

— Pardieu ! reprit-il, la nuit est superbe, et je regrettais de n’avoir personne avec moi pour causer en fumant un cigare.

Et, tirant de son étui un cigare qu’il offrit à M. de Courtalin : — Savez-vous bien, dit-il, ce qu’on a fait à la Colombière ce soir après votre départ ? On s’est occupé d’une affaire de famille où votre nom a été prononcé.

— Ah !

— Je ne sais pas si vous avez remarqué que ma filleule, Mlle Sorbier, a dix-huit ans.

— Comment la voir et ne pas le remarquer ?

— Il faut songer à établir cette chère enfant, et nous en avons causé ce soir.

— Un mariage ?

— Oui, un mariage. Vous devinez les choses à demi-mot.

Les yeux de M. de Courtalin cherchaient à lire dans ceux de M. Closeau du Tailli, qui souriait.

— Et j’ose croire, ajouta le rentier, que vous ne désapprouverez pas le choix auquel on s’est arrêté. Un homme tout à fait tel que ma filleule pouvait le désirer Mais je veux laisser à Mlle Sorbier elle-même le plaisir de vous apprendre son nom.

Mlle Sorbier est trop bonne… Je sais qu’elle m’a toujours compté au nombre de ses amis.

— Oh ! elle l’a bien prouvé ce soir ! poursuivit le rentier d’un air fin, comme un homme qui laisse échapper une indiscrétion.

M. de Courtalin pressa silencieusement la main de M. Closeau du Tailli.

— Je crois, reprit-il en voyant que son interlocuteur ne poussait pas plus loin ses confidences, que vous portez quelque intérêt à M. Maurice de Treuil.

— Oui, beaucoup… il est sans fortune.

— Vous plaît-il que je le recommande au ministre ? Il est question de grands travaux d’art à Saint-Germain-l’Auxerrois et à Saint-Germain-des-Prés.

— Je vous en serai reconnaissant.

— La chose est faite… Le directeur des beaux-arts est de mes amis… Je veux que vos protégés soient les miens.

Ce fut au milieu de ces conversations que la calèche de M. Closeau du Tailli s’arrêta rue de Lille, devant la porte de M. de Courtalin.

— Adieu, cher monsieur, et à bientôt, j’espère, dit-il en saluant le député d’un air mystérieusement amical.

La lourde porte cochère de l’hôtel venait à peine de se refermer derrière M. de Courtalin, que le visage de M. Closeau du Tailli prit une expression d’ironie amère.

— Va ! va ! murmura-t-il, je viens de payer aujourd’hui 24 juin 1845 la lettre de change que tu as tirée sur moi le 7 janvier 1843 ! nous sommes quittes !

À quel épisode de sa vie un peu mêlée de toutes choses M. Closeau du Tailli faisait-il allusion ? C’est ce qu’il est bon de faire savoir.

De 1821 à 1842, M. Closeau du Tailli, chef de la maison Closeau, Desfossés et Cie, armateurs et négocians au Havre, avait été l’homme le plus heureux qui fût en Normandie. Riche, habile et peu scrupuleux en affaires, adroit à cacher ses habitudes sous un air de rondeur, membre d’une société de commerçans où l’on cultivait le dimanche la chansonnette et la gaudriole, M. Closeau du Tailli ne prévoyait pas que rien pût mettre un terme à ses prospérités. Négociant et fort âpre au gain de neuf heures du matin à six heures du soir, il avait une petite maison derrière Sainte-Adresse, où le capitaliste à huis-clos se déguisait en Céladon et menait joyeuse vie. Le mois de janvier 1841 vit le faîte de sa grandeur. Il fut tout à la fois juge au tribunal de commerce, président de la société lyrique des amis de l’art et de la gaieté, et fort avant dans les bonnes grâces d’une modiste qui tenait boutique dans la rue de Paris. Cependant l’heure de la décadence avait sonné. M. Closeau du Tailli avait fait une fortune considérable dans un négoce où la contrebande avait plus de part que les transactions régulières. Non content de frauder le trésor en vendant avec de grands bénéfices de fortes parties de marchandises qui n’acquittaient pas les droits, il avait joint à ses opérations illicites un petit trafic de nègres qu’il transportait de la Sénégambie à La Havane, où les planteurs espagnols les achetaient fort cher. Un procès malencontreux arrêta M. Closeau du Tailli dans le cours de ses exploits commerciaux. Vainement il chercha à se tirer de cette mauvaise situation, ses efforts ne servirent qu’à l’aggraver. Il livra ses complices et n’hésita pas à trahir ceux qui l’avaient servi. Cette lâcheté ne le sauva pas et le rendit odieux. Frappé par la justice et par le cri de la conscience publique, il fut condamné à cent mille francs d’amende et signalé aux autorités de la ville. Le négociant renonça, après quelques mois de lutte, à résister au mouvement de l’opinion ameutée contre lui. Le séjour du Havre lui était devenu impossible, la fréquentation de ses anciens confrères intolérable ; il liquida, réalisa ses capitaux, vendit sa maison de la côte d’Ingouville, où il avait si longtemps étalé son luxe et caché ses plaisirs, et s’établit à Paris, dans un appartement de la rue Saint-Lazare où le chef de la maison Closeau, Desfossés et Cie, veuf et sans enfans, devint M. Closeau du Tailli, rentier. Il avait rapporté du Havre une haine implacable contre les négocians, dont le mépris l’avait exilé du berceau de sa fortune. Resté fidèle d’ailleurs à ses habitudes de célibataire rabelaisien, mais les conciliant avec l’avarice, qui est l’âme d’un certain commerce, et l’hypocrisie dont il avait contracté l’habitude, M. du Tailli accordait à ses passions un budget fixe de quatre ou cinq cents francs par mois, qu’il inscrivait au chapitre des caprices, et avec la manipulation de cette liste civile, sa robuste santé, ses cinquante-sept ans et sa fortune, l’ancien négociant se trouvait le veuf le plus heureux de Paris. Il donnait à dîner deux fois par semaine, avait une stalle à l’année à l’Opéra-Comique et une calèche qu’il louait chez un carrossier. Ce luxe apparent était pour le monde, le reste était pour lui. Sous le nom de Desaubiers, M. Closeau du Tailli occupait dans la Cité Bergère un appartement de deux ou trois pièces où il venait parfois se réfugier, quand il sentait le besoin de secouer la contrainte des salons et de vivre à sa guise, en ami des plaisirs faciles et vulgaires. Il aurait pu, étant libre, sans enfans et presque sans famille, abandonner l’appartement somptueux où il traitait des indifférens et se restreindre au genre de vie qu’il préférait ; mais il avait dans les veines une parcelle de ce sang qui gonflait le cœur de Mme Sorbier, sa cousine. Il éprouvait surtout le besoin de faire voir aux négocians et aux armateurs du Havre appelés par leurs affaires à Paris que là on ne le délaissait pas comme dans son ingrate patrie, qu’il avait un rang dans le monde et une maison ouverte où des personnages titrés ne dédaignaient pas de se montrer. C’était pour les Havrais qu’il donnait les dîners que les Parisiens mangaient.

Dans cette existence voilée qui promenait M. Desaubiers des stalles des petits théâtres aux restaurans du Palais-Royal, M. Closeau du Tailli, séducteur à sa manière, imitait assez volontiers ce courtisan du roi lombard que l’opéra-comique a chanté. Chapeaux bleus et chapeaux roses achetés au rabais encadraient les visages tour à tour bruns et blonds des pauvres filles auxquelles il prodiguait ses largesses économiques. Un jour cependant la rude cuirasse que l’embonpoint et l’égoïsme avaient épaissie autour de son cœur se fondit comme un bloc de glace exposé au soleil. Au lieu de ces faciles amours qui n’avaient que la durée d’un caprice, M. Closeau du Tailli connut la passion véritable ; il aima d’un amour violent et jaloux une pauvre jeune fille qu’il avait arrachée à la gêne d’une vie laborieuse et honnête pour la transporter au milieu des raffinemens d’une aisance équivoque. Marcelle avait le cœur bon, la reconnaissance l’attachait plus que l’intérêt ; mais, comme une alouette, elle était attirée par tout ce qui brille. Un chiffon lui faisait tourner la tête. Comment se dénoua cette vulgaire histoire, comment les assiduités d’un riche et beau jeune homme triomphèrent des maigres prodigalités de M. Closeau du Tailli, comment Marcelle, délaissée par son nouvel amant, termina à l’hôpital une existence abrégée par la misère, c’est ce qu’il est inutile de raconter. Il suffit de noter ici que le rival heureux du séducteur de Marcelle s’appelait M. de Courtalin. — J’ai perdu, s’était écrié M. Closeau du Tailli quand il s’était vu abandonné pour le jeune gentilhomme, j’ai perdu, mais j’aurai ma revanche !

Deux années plus tard, l’occasion de cette revanche s’était présentée, et on a vu avec quel empressement l’ancien rival de M. de Courtalin l’avait saisie. Sophie l’avait vengé de Marcelle.


VI.


Le lendemain du jour où M. Closeau du Tailli avait ramené M. de Courtalin de la Colombière, il ne perdit pas une minute pour se rendre chez Maurice, qu’il trouva travaillant.

— Eh ! mon jeune ami, regardez-moi, dit-il.

— Est-ce que vous avez une nouvelle à m’apprendre ?

— Une bonne nouvelle, une nouvelle excellente, la meilleure de toutes les nouvelles ! La famille agrée la recherche que vous faites de Mlle Sorbier, et m’a chargé de vous ramener ce soir à la Colombière. Vous êtes marié.

— Ah ! fit Maurice en soupirant.

Tout ce que Philippe lui avait dit la veille lui revenait à l’esprit, et cette nouvelle apportée par le rentier lui donnait plus d’inquiétude que de joie.

L’indifférence de cet accueil frappa M. Closeau du Tailli.

— Diable ! mon cher, comme vous prenez plaisamment les choses ! reprit-il ; j’en connais qui m’auraient sauté au cou dès le premier mot.

— Vous aviez pris en main la défense de ma cause, je ne doutais plus du succès.

M. Closeau du Tailli sourit.

— Ah ! j’ai emporté l’affaire d’assaut… Mais il était temps !… Quelques jours encore, et il eût été trop tard. Vous aviez un rival dangereux…

— M. de Courtalin ?

— Lui-même.

— Il aime Mlle Sorbier ?

M. Closeau du Tailli haussa les épaules.

— Il aime sa dot.

— Eh bien ! cette dot est précisément le côté mauvais de ce mariage.

— Êtes-vous jeune ! s’écria le rentier avec un sourire de commisération. On découvre un diamant pour monsieur, et monsieur trouve que le diamant est trop beau. Préférez-vous quelque caillou ? Vous faut-il une bergère qui n’aurait pour douaire que sa quenouille et ses sabots ?

— Non, répondit Maurice, je ne suis pas encore si Némorin que cela ; mais la richesse de votre filleule est un voile sur sa beauté : elle me la gâte. On dira que je fais un mariage d’argent, et cette idée me gêne.

— On dira que vous êtes un homme d’esprit, et si quelqu’un vous blâme, soyez sûr que ce quelqu’un vous enviera…

M. Closeau du Tailli tourna la tête du côté d’un tableau d’église suspendu au mur.

— Regardez cette Vierge, reprit-il ; ce nimbe d’or qui rayonne autour de ce front divin diminue-t-il en rien sa beauté ? Sophie est comme cette Vierge, et sa dot lui sert d’auréole.

Du tableau de la Vierge, les yeux de Maurice s’arrêtèrent tour à tour sur ces mille objets bizarres qui remplissent un atelier, et qui bien souvent, par l’influence mystérieuse des choses qu’on aime, avaient calmé son esprit, sujet aux irritations sourdes et aux secrets découragemens. Que de souvenirs n’évoquaient-ils pas dans sa pensée ! De combien d’heures laborieuses n’avaient-ils pas allégé le poids par leur présence ! Combien n’avaient-ils pas vu de jours difficiles ou gais, éclairés par un sourire ou mouillés par une larme ! Il ne pouvait en détacher ses regards, lorsque le son d’un piano voisin se fit entendre. Maurice allait prendre son chapeau, il s’arrêta et tendit l’oreille. C’était le piano de Laure qui jouait l’Adieu de Schubert. Jamais l’instrument n’avait eu d’accens plus tendres et plus mélodieux ; on aurait dit qu’une âme se plaignait et chantait avec lui.

Un instant Maurice écouta le cœur plein de trouble. Il lui semblait que le bonheur était derrière lui et prenait une voix pour le rappeler.

— Eh bien ? dit M. Closeau du Tailli.

Maurice tressaillait, et poussant la porte avec violence :

— Partons ! dit-il, et il descendit l’escalier précipitamment.

Prévenue de l’arrivée de Maurice par M. Closeau du Tailli, la famille Sorbier était sous les armes et l’attendait. La présentation eut lieu dans les formes. M. Sorbier mit de la bonhomie dans son accueil. Il vivait simplement, dans un cercle étroit de quelques amis ; il avait les goûts tranquilles, et M. de Treuil trouverait cet intérieur bien modeste et bien monotone, s’il le comparait à l’existence bruyante et animée des artistes.

— J’ai travaillé, je me repose, dit-il en achevant son petit discours.

— Mais, monsieur, je travaille aussi, répondit Maurice, et cette existence retirée ne m’effraie pas.

Mme Sorbier, qui regrettait l’alliance de M. de Courtalin, reçut Maurice poliment, mais froidement. Sophie se renferma dans la timidité naturelle d’une jeune fille comme dans une cuirasse. M. Closeau du Tailli était d’une joie folle. Il parlait de faire des couplets pour le jour des noces.

— Vous verrez ! vous verrez ! je rime encore, disait-il.

Pour donner plus d’éclat à cette petite fête de famille, M. et Mme Sorbier avaient à la hâte invité quelques-uns de leurs amis, entre autres M. Guillaume Giraud et M. de Courtalin. Laure n’avait pas non plus été oubliée et s’était rendue à la Colombière, où elle arriva le cœur brisé et le front souriant.

M. Closeau du Tailli accourut au-devant de M. de Courtalin et lui saisit le bras.

— On craignait presque que vous n’arrivassiez pas, lui dit-il. Mme Sorbier était déjà toute en peine.

— C’est vrai, dit Mme Sorbier, la présence de notre meilleur ami eût manqué à cette fête de famille.

— Vous m’aviez écrit ; le ministre en personne ne m’aurait pas retenu, répondit le baron en s’inclinant pour baiser la main de Mme Sorbier.

Agathe soupira. Combien n’eût-elle pas sacrifié de peintres pour avoir un gendre qui parlait aux ministres face à face !

— Vous savez, par quelques mots que je vous ai dits hier, qu’il s’agit de Sophie, reprit M. Closeau du Tailli. Je veux laisser à ma cousine le soin de vous apprendre le choix qu’elle a fait. Il est tel qu’on ne pourrait en souhaiter de meilleur.

M. de Courtalin, qui ne doutait pas que ce choix qu’on faisait si merveilleux ne le concernât personnellement, regarda Mme Sorbier ; mais le visage embarrassé de la bonne dame arrêta l’expression de son contentement. Il s’inclina sans répondre et se sentit gêné.

— Voyons, ma chère Agathe, parlez, poursuivit M. Closeau du Tailli, qui jouissait intérieurement de la contrainte où était son rival abhorré.

— Mon Dieu ! dit alors Mme Sorbier, il ne s’agit pas d’un duc et pair, comme l’enthousiasme de mon cousin pourrait vous le faire croire. Il faut pardonner cette exaltation à son amitié. Le gendre que M. Sorbier a choisi est ce jeune peintre que vous avez vu hier ici, M. le comte Maurice de Treuil.

M. de Courtalin sourit.

— Il est certain que ce n’est pas un duc et pair, bien que j’ignorasse que M. Maurice fût comte ; mais on dit qu’il a du talent, reprit-il.

M. Closeau du Tailli voyait bien à la pâleur de M. de Courtalin que le coup avait porté. Il se frotta les mains, et s’appuyant familièrement sur l’épaule du député : — J’étais sûr que ce choix aurait votre assentiment, et j’ai voulu vous laisser le plaisir de la surprise. Venez complimenter mon ami.

Maurice, en ce moment, était dans les bras de Guillaume Giraud, qui dès l’abord l’avait accablé d’énergiques poignées de mains.

— Parbleu ! mon cher, vous êtes un heureux coquin… Tu es un heureux brigand, veux-je dire. Mlle Sorbier et un million ! Peste ! quel appétit. Tu n’es pas de ces artistes qui font fi du vil métal… Tu l’estimes à sa valeur et tu as raison ! Ma foi, je te félicite… C’est une jolie chose que le talent, mais la fortune dispense d’en avoir. Au lieu de faire des tableaux, tu en achèteras. Te voilà de notre monde à présent.

— Tu as donc un monde, toi ? dit Maurice.

— Un monde charmant, le vrai monde ! répondit Guillaume sans comprendre l’impertinence de la question. Tu verras !… Par exemple, il te faut un cheval… je m’en charge… Un demi-sang suffira pour tes débuts. Nous irons au bois. Je te présenterai à tous mes amis. Ils foisonnent sur le boulevard… Des fils de famille, mon cher, d’aimables fous comme moi. Nous souperons au premier jour. L’été nous irons à Bade, c’est la mode, le salon de conversation est délicieux. L’automne nous chasserons. Je te mènerai dans ma terre de Marvejols. J’ai là mille arpens de bois et une meute de chiens anglais… Tu m’en diras des nouvelles ! Ah ! la bonne vie ! Tu auras une maison… nous y dînerons ; surtout ne va pas oublier le fumoir. Point de fumoir, point d’amis. Quelques bals, dont je préparerai les élémens, mettront tes salons en relief et t’ouvriront les portes de vingt châteaux… Nous aurons les courses du printemps. Je serai ton parrain sur le turf, et si tu veux donner un peu d’éclat à ton nom, tu feras courir. Rien n’est mieux porté aujourd’hui ; le nom de lord Seymour éclipse le nom de Raphaël.

L’arrivée de M. de Courtalin, conduit par M. Closeau du Tailli, délivra Maurice de cette éloquence.

Tandis que Maurice recevait les félicitations de toutes les personnes réunies à la Colombière, Laure était seule avec Sophie, qui s’occupait des minutieux détails d’une toilette où la simplicité et la modestie devaient se marier à l’élégance. Comme Laure nouait un ruban, Sophie lui saisit la main.

— Qu’est-ce que cela ? dit-elle en montrant une bague passée au doigt de Laure. Je ne te connaissais pas ce bijou.

— C’est une opale, répondit Laure en rougissant.

— Je vois bien que c’est une opale, répondit Sophie… Tu l’as donc depuis peu de temps ?

Laure tira la bague de son doigt, et la présentant à Sophie :

— Regarde-la bien, dit-elle ; je la porte, mais elle n’est pas à moi.

— Que veux-tu dire ?

— Elle m’a été remise par quelqu’un qui est venu hier ici…

— M. Maurice ?

— Cette bague lui vient de sa mère… Il m’a chargée de te l’offrir… Si tu l’acceptes, ce sera la preuve que ton cœur est à lui… Il a, tu le sais, le consentement de ta famille, mais il ne veut te devoir qu’à toi-même.

Sophie prit la bague et la mit à son doigt.

— Ah ! mon Dieu ! dit-elle, c’est comme dans un roman ; ces artistes ont de singulières idées !

Elle était habillée et se mirait dans une glace.

— Cette rose-là à ma ceinture fait très bien ; on dirait qu’elle est mise par hasard, reprit-elle.

Elle sortit et prit le bras de Laure.

— Tu crois donc qu’il m’aime ? ajouta-t-elle.

— Oui, je le crois.

Laure quitta le bras de Sophie au bas du perron et se sauva dans le parc. Arrivée dans un coin sombre, elle tomba au pied d’un arbre et fondit en larmes. Elle regardait la place où avait été l’opale.

— Oh ! ma bague ! ma pauvre bague ! dit-elle.

Le sacrifice qu’elle venait de faire avait épuisé son courage, mais sa nature vaillante reprit enfin le dessus ; elle releva la tête, baigna son front et ses yeux dans l’eau d’une fontaine et rejoignit la compagnie.

Maurice, qui ne l’avait pas encore vue, marcha au-devant d’elle. Laure lui prit le bras.

— Voyez, dit-elle en lui montrant son doigt, je n’ai plus cette bague que vous m’aviez donnée.

— L’opale de ma mère ?

— Vous la retrouverez au doigt de Sophie. Elle sera votre femme. Il vaut donc mieux que ce soit elle qui la porte… C’était trop pour une amie.

Le lendemain de cette journée, les bans de Maurice et de Sophie furent publiés.

Sophie avait désiré que Laure lui servît de demoiselle d’honneur, et Laure avait accepté ; mais peu de jours avant le mariage la vieille tante de la jeune pianiste fut emportée en quelques heures par une congestion cérébrale. Laure, couverte de vêtemens de deuil, se réfugia chez M. Sorbier, qui lui offrit l’hospitalité pour quelque temps. Elle restait sans protecteurs naturels, seule à vingt ans, et sa position devenait difficile. Maurice, qui l’aimait comme un frère, proposa tout de suite à Sophie de la prendre avec eux.

— Je ne demande pas mieux, répondit Sophie, mais vous oubliez que nous demeurerons chez nos parens ; encore faut-il leur consentement.

— Rien de plus facile. Je me charge de l’obtenir.

Maurice cependant s’aperçut bientôt que ce consentement n’était pas aussi facile à obtenir qu’il l’avait cru d’abord. Le projet, si simple en apparence, qui consistait à donner une petite chambre où Laure pût habiter sous le patronage de la famille, rencontra toute sorte de difficultés. C’était prendre une responsabilité qu’on regretterait plus tard, et se charger implicitement de l’avenir d’une personne qui n’était pas de la famille. Il pouvait en résulter mille inconvéniens auxquels on ne pensait pas d’abord, mais qui ressortiraient d’une cohabitation commune. Était-on bien sûr d’ailleurs que les caractères de Sophie et de Laure s’entendraient longtemps ? Et puis Laure était bien jeune. On ne doutait pas certainement de la pureté de son cœur et de l’élévation de son esprit. L’aurait-on accueillie et protégée comme on l’avait fait sans cela ? Mais enfin elle avait vingt ans, et elle était belle. Il fallait prévoir les difficultés pour n’avoir pas à en subir les conséquences, et laisser à chacun la responsabilité de ses actes. Cet intérêt si vif que Laure inspirait à Maurice, qui n’était d’ailleurs ni son frère, ni son cousin, ne paraîtrait-il pas singulier ? De quel prétexte en colorerait-on les témoignages ? Il y avait tant de mauvais esprits, qu’on ferait peut-être d’étranges suppositions. Dans l’intérêt même de Laure, ne fallait-il pas les éviter ? Ah ! si Sophie et Maurice avaient cinquante ans et quatre ou cinq enfans, ils pourraient prendre Laure avec eux et en faire une gouvernante, et tout irait pour le mieux. Malheureusement il n’en était pas ainsi ; force était au jeune ménage d’écouter la voix de la raison, et la raison voulait qu’on laissât Laure chez elle, ce qui n’empêcherait pas, bien au contraire, de lui continuer une protection tout amicale.

Mme Sorbier parla longtemps d’un ton doux et attendri, et, comme on dit de certains chanteurs de romances, avec des larmes dans la voix. Elle aimait Laure comme sa fille, et il lui était cruel de combattre les idées de Maurice : c’était son expérience qui l’y contraignait ; mais, traduite en langue vulgaire, toute cette belle prose signifiait que Mme Sorbier ne voulait pas se charger de payer une dot à Laure, si par hasard, étant chez elle, elle venait à se marier.

M. Sorbier ne manqua pas d’être de l’avis de sa femme ; seulement il eût désiré qu’on trouvât un moyen de concilier toutes choses. N’était-il pas possible, par exemple, de prendre chez eux l’orpheline en qualité d’intendante ? Plus tard, elle serait promue aux fonctions d’institutrice, et le salaire attaché à ces deux places en couvrirait l’intimité. De cette manière, on ferait la part du monde et celle du cœur.

Mme Sorbier adopta cette idée avec un empressement qui prouvait en faveur de ses bonnes intentions, et voulut se charger d’en faire part à Laure. Déjà à différentes fois elle lui avait dit qu’on s’occupait d’elle et de son avenir ; mais ces confidences, dictées par la tendresse la mieux sentie, étaient entourées d’un miel si singulier, que le fiel le plus amer eût semblé plus doux au cœur de la protégée.

Philippe Duverney, qui, depuis les fiançailles de Maurice, vivait dans l’intimité de la famille Sorbier, assistait à toutes ces petites scènes, auxquelles souvent il prenait une part indirecte en qualité de conseiller ou simplement de témoin. Il en éprouvait une sorte de dégoût qui n’allait jamais jusqu’à la colère, sachant bien que, dans la superbe naïveté de leur égoïsme, la femme et le mari ne l’auraient pas compris, s’il les avait accusés de férocité. — M. Sorbier a l’égoïsme compatissant, disait-il. Pour le prix de cent écus par an, avec une petite place au bout de la table et une chambrette sous les toits, il accepterait sans regret les services d’une intendante active et dévouée, et pour ses petits-enfans une institutrice jeune, intelligente et honnête qui lui épargnerait les frais de maîtres de langue, de musique et de dessin. Quant à Mme Sorbier, ajoutait-il, elle a l’égoïsme franc ; elle se méfie de la compassion qui lui assure un bénéfice momentané et qui la menace d’une dépense à venir. M. Sorbier rabote, Mme Sorbier casse.

Mme Sorbier avait choisi le jour même de la signature du contrat de Sophie pour faire à Laure les propositions imaginées par M. Sorbier. Une heure avant l’arrivée du notaire et des invités, elle la fit appeler et s’enferma seule avec elle dans sa chambre.

— Asseyez-vous là, mon enfant, lui dit-elle en lui désignant un fauteuil ; je vous ai fait venir pour vous parler d’un projet qui intéresse votre avenir.

— Parlez, madame, je vous écoute, bien assurée que je n’aurai qu’à vous remercier d’avoir pensé à moi.

— Vous voilà seule à un âge qui a besoin de protection, mon appui vous est assuré, mais il est un moyen de le rendre plus efficace.

Laure s’inclina sans répondre. Elle n’avait jamais beaucoup aimé Mme Sorbier, et cet empressement à lui venir en aide lui paraissait suspect.

— M. de Treuil, qui vous aime sincèrement, reprit Mme Sorbier, voulait, à la première nouvelle du malheur qui vous a frappé, vous prendre chez lui, c’est-à-dire chez nous.

— Je sais que M. de Treuil est bon, dit Laure, dont le cœur battait à coups pressés.

— Mais il ne convient pas dans votre intérêt qu’une si jeune et si charmante personne demeure auprès d’un jeune ménage avec lequel elle n’a d’ailleurs aucun lien de parenté.

— Cette faveur, je ne l’avais pas sollicitée, madame, reprit Laure.

— Je le sais, mon enfant, je le sais ; aussi, en lui faisant comprendre l’impossibilité de ce projet, étais-je convaincue que j’allais au-devant de vos désirs. Cependant ma fille, qui a pour vous une amitié véritable, regrettait de ne pouvoir vous garder auprès d’elle.

— C’est un regret que je partage ; mais je n’ai jamais pensé qu’il en pût être autrement.

— Et voilà justement ce qui vous trompe, ma chère Laure ; j’ai trouvé un moyen qui satisfait à la fois l’intérêt que vous nous inspirez et les exigences du monde.

Mme Sorbier s’arrêta comme pour jouir de l’effet de cette ouverture. Laure resta muette : cette bienveillance affectée dont Mme Sorbier étalait les témoignages lui faisait mal et l’humiliait. Elle y sentait l’aumône et n’y voyait pas la charité.

— Ce qui vous manque pour vivre sous le même toit que ma fille et mon gendre, poursuivit Mme Sorbier, c’est une qualité qui implique une fonction. La fonction trouvée, et elle l’est, votre présence ici est toute simple et ne soulève plus de difficulté.

— Ainsi, madame, vous avez pensé à me donner une fonction chez vous, un emploi ?

— Oui, un emploi qui assure à la fois votre avenir et votre situation auprès de Mme de Treuil. Dans un pensionnat vous seriez sous-maîtresse, chez nous vous serez intendante.

— Ah ! intendante ?

— Ce n’est pas, mon enfant, que nous ayons besoin d’une intendante. Grâce à Dieu, je suis encore assez jeune et assez active pour conduire une maison ; mais je vous cède le gouvernement intérieur, heureuse d’une abdication qui assure à votre jeunesse et à votre isolement un abri et une position. Vous serez chargée du soin de la lingerie, et tous les domestiques auront affaire à vous. Vous viendrez chaque matin dans ma chambre, et tous les ordres passeront par votre bouche. Vous tiendrez les comptes et paierez la dépense courante. Je me réserve seulement la haute direction.

— Est-ce tout ?

— Plus tard, si ma fille a des enfans, il dépendra de vous d’échanger votre position contre celle d’institutrice et de gouvernante. Vous serez entièrement libre à cet égard ; mais vous connaissez le proverbe, tout travail mérite salaire.

— Madame ! s’écria Laure avec angoisse, de grâce…

— Non, non, ma chère, il faut, si nous prenons votre temps, que nous sachions vous indemniser. Mon mari pensait qu’un traitement annuel de six cents francs, avec la table et le logement, serait une suffisante rémunération ; mais je prends sur moi de l’élever à mille francs.

Le rouge de la confusion montait au visage de Laure ; elle écoutait, et l’étonnement l’empêchait de répondre.

— Vous mangerez avec nous, continua Mme Sorbier, excepté quelquefois les jours de grande réception. Ces jours-là, on vous servira dans votre chambre…

— Pardon, madame, dit Laure en interrompant Mme Sorbier, je vous suis reconnaissante des arrangemens que vous me proposez, mais je regrette bien vivement que vous vous soyez donné tant de peine pour moi. Il m’est impossible d’accepter.

— Vous refusez ?

— Je le dois. En vous demandant l’hospitalité à la Colombière, j’avais seulement l’intention d’y rester quelques jours. J’ai des élèves, madame, et ils me rappellent à Paris.

— Vous renoncez au projet que nous avions formé pour vous de demeurer avec Sophie, quand Sophie elle-même le désire ?

— J’y renonce, madame, je craindrais de ne pas répondre suffisamment à la confiance que vous me montrez, et d’ailleurs, depuis hier déjà, j’avais pris la résolution de retourner à mon piano.

Laure s’était levée, Mme Sorbier l’imita. Elle avait atteint son but. Laure refusait, et elle pouvait dire à Maurice qu’il n’avait pas dépendu d’elle que sa protégée ne vécût auprès d’eux. Elle était même disposée à l’accuser d’ingratitude.

— Je crois que vous avez tort, lui dit-elle d’un ton mielleux au moment où Laure la saluait. Une maison qui vous offre son toit, c’est plus qu’un abri, c’est une protection, une garantie morale.

Laure releva la tête.

— J’espère n’en avoir jamais besoin, dit-elle avec une dignité qui imposa silence à Mme Sorbier.

Laure descendit au jardin. Elle avait besoin de respirer ; mais dès les premiers pas qu’elle fit sur la terrasse, elle rencontra Philippe.

— Ah ! Dieu merci, dit-il gaiement en lui offrant le bras, voici quelqu’un avec qui l’on peut causer… J’étouffais là-dedans.

Mais l’altération du visage de Laure le frappa.

— Qu’avez-vous ? lui dit-il.

— Ce n’est rien,… un peu d’émotion.

— Un peu ! Votre main tremble encore, vous êtes toute blanche !

— Je viens de causer avec Mme Sorbier… La conversation a pris un tour qui a produit je ne sais quel effet sur moi… Il a été question de salaire.

— Oh !

— C’est un enfantillage, j’aurais dû ne pas m’y arrêter ; mais le sang m’a tourné dans les veines. Vous savez, quand on souffre, on est susceptible.

— Un salaire à vous, et pourquoi ?

— Pour un emploi qu’on m’offrait dans la maison.

— Auprès de Maurice ?

— Oh ! pas un mot à lui, de grâce ! Maurice ne sait rien, il ne doit rien savoir… Taisez-vous ! le voilà !

Maurice venait en effet de paraître sur le perron de la Colombière avec Sophie. Laure pressa le bras de Philippe et l’entraîna derrière un rideau d’arbres.

— J’ai peut-être eu tort de prendre tout cela comme je l’ai fait, dit-elle ; l’intention de Mme Sorbier n’était pas mauvaise. Pourquoi aurait-elle voulu me blesser ? Que lui ai-je fait ?… Mais si elle m’aime véritablement, pourquoi me parler de salaire ? Il me semble que si j’étais riche, je cacherais la main qui offre de l’argent. Elle m’a dit que j’allais être seule ! je le sais bien ;… que je n’avais pas de protecteur, pas d’asile ! croit-elle donc que je l’ignore ? Je l’aurais remerciée de toute preuve d’affection, si petite qu’elle fût ; mais parler de me prendre à gages ! Hier l’amie, demain la servante ! Et cela chez qui ? près de qui ? Les larmes ont failli me jaillir des yeux !

Tout le cœur de Laure éclatait dans ces mots. Il débordait comme l’eau d’un vase trop plein. Philippe regarda du côté de la Colombière.

— Quelle race ! murmura-t-il à demi-voix.

— Oh ! je ne leur en veux pas ! reprit Laure. Ils n’ont peut-être jamais souffert ; ils ne savent pas combien la moindre piqûre fait de mal à un cœur endolori.

— Mais, dit Philippe, si, le sachant, ils faisaient ce mal, ils auraient donc l’instinct des bêtes féroces !

Ils firent quelques pas sous l’ombrage mouvant des tilleuls, regardant les étoiles d’or que les rayons du soleil tamisés par le feuillage allumaient sur le sable.

— Demain, reprit Laure, je quitte la Colombière.

— Et vous retournez à Paris ?

— A Paris, rue de Douai. Je n’y retrouverai plus la pauvre vieille amie qui fut la compagne de ma solitude : j’y retrouverai du moins le travail.

— Quoi ! vous donnez si peu de temps à votre chagrin !

— Cela vous étonne, et il vous semble que cet empressement à retourner à mes petites touches blanches et noires, après avoir perdu la créature qui m’aimait le plus au monde, est l’indice d’un cœur aride et froid. Je lis dans vos yeux une surprise qui ne m’est pas favorable, et cette apparente insensibilité chez une femme vous afflige et vous attriste. Est-ce vrai ?

Philippe réfléchit une seconde.

— J’ai pu être étonné, je l’avoue, dit-il ; mais je vous connais, et je suis certain qu’il y a quelque motif que j’ignore pour vous faire agir ainsi, un motif honnête et sérieux.

— Merci, reprit Laure en serrant la main de Philippe, vos paroles me prouvent que vous m’aimez, et j’en ai besoin dans ce moment surtout. Voulez-vous que je vous le dise ? J’ai pris depuis déjà quelques années l’habitude de lutter contre le chagrin. Quand il me frappe, je me redresse comme un arbre qui, ployé par le vent, résiste d’abord et ne cède un instant que pour se relever. Les larmes appellent les larmes, et les larmes amollissent. Ce n’est pas ma faute si, toute jeune encore, j’ai su faire cette remarque et m’accoutumer à vaincre mon cœur. Je ne m’abandonne plus à ces mouvemens de tristesse qui ont tant de douceur, mais dont la douceur perfide vous remplit de lassitude et d’accablement. J’essuie mes yeux et je cours à mes occupations de tous les jours. Le chagrin reste au fond du cœur, mais, bercé par le travail, il s’y endort. Il n’y a que les heureux de ce monde qui connaissent la volupté des regrets. Je les repousse, et si je ne les oublie pas, je les force au silence. Un soir que je causais avec Maurice comme je cause avec vous, il me dit que j’étais un philosophe.

— Il se trompait, Laure, vous êtes une chrétienne.

— Oh ! il ne faut pas trop me louer de ma résignation ; elle me vient de la nécessité. Et puis savez-vous quel autre motif me pousse à rentrer chez moi malgré tous les tristes souvenirs qui vont m’y assaillir ? C’est la gêne, pour ne rien dire de plus, que me fait éprouver la conversation que je viens d’avoir avec Mme Sorbier. Le sentiment de cette protection me pèse ; je ne me sens pas à l’aise ici, j’y respire avec embarras.

— Ainsi vous allez reprendre le cours de vos leçons ?

— Dès demain.

— Et vous continuerez à habiter votre cinquième étage de la rue de Douai ?

— Toujours ; j’y ai souffert, j’y ai pleuré, il m’est cher.

— Et cette solitude où vous allez vivre ne vous effraie pas ?

— Je mentirais si je disais le contraire, mais je m’y habituerai.

— En êtes-vous bien sûre ?

— Oui. Avez-vous quelquefois réfléchi à la puissance de ces trois mots : Il le faut !

— Et si vous tombez malade ?

— D’autres, qui étaient seuls aussi, l’ont été avant moi.

Depuis quelques minutes, il était facile de voir qu’un grand combat se livrait dans l’âme de Philippe. Tout à coup et comme un homme qui prend sa résolution :

— Laure, dit-il, je m’appelle Philippe Duverney, j’ai quatre ou cinq mille francs de revenu à moi, j’en gagne un peu plus. Le tout ensemble permet de vivre honnêtement à deux. J’ai trente-quatre ans ; quant à ce qui est du caractère, vous le connaissez. Vous plaît-il de me prendre pour mari ?

Laure devint pourpre.

— Mais, dit-elle en s’efforçant de rire, c’est ma main que vous me demandez ?

— Oui.

Laure sentit que des larmes lui venaient aux yeux, et les laissa couler.

— Vous êtes bon, dit-elle.

— Ma bonté n’a rien à faire là-dedans, reprit Philippe. C’est le cœur qui parle. Vous dire que je me serais si promptement décidé si vous aviez été heureuse, c’est autre chose ; mais je vois bien au fond que vous êtes triste. Moi, de mon côté, j’ai le caractère singulièrement fait : en vous écoutant tout à l’heure, j’ai compris que vous étiez la seule femme qui pût me convenir. Ma vieille affection pour vous en est devenue plus vive. Si vous voulez, nous mettrons ensemble votre résignation et ma philosophie, votre cœur et mon expérience, et nous tâcherons d’en faire un bonheur.

Laure regarda Philippe et se tut.

— Vous hésitez à répondre ? ajouta-t-il. Pourquoi seriez-vous plus embarrassée que moi ? Aussi franchement que je vous ai parlé, parlez-moi franchement. Si, tel que je suis, avec mes qualités et mes défauts, je ne vous conviens pas pour mari, il faut le dire. Croyez-vous que je n’en reste pas moins votre ami ?

— Non, non, ce n’est pas cela, dit Laure : je n’en puis souhaiter de meilleur, et à qui je confie avec plus de sûreté le soin de ma vie ; mais avant d’accepter ou de refuser, j’ai un aveu à vous faire. Je ne puis répondre qu’après que vous l’aurez entendu.

— Ainsi vous pensez que cet aveu peut modifier mes intentions ?

— Je le crois.

— Et voilà en quoi vous vous trompez.

— Comment, sans savoir…

— Ne me dites rien. Que cet aveu vous paraisse une nécessité, je le veux bien, et rien ne prouve mieux la délicatesse de vos sentimens, la droiture de votre cœur ; mais moi, je n’en veux rien savoir. Je reviendrai dans huit jours, et si vous mettez votre main dans la mienne, eh bien ! Laure, vous serez ma femme, et je vous remercierai de la confiance que vous mettez en moi.

Laure regarda longtemps Philippe s’éloigner.

— Noble cœur ! dit-elle ; il m’a devinée !

Tandis que cet entretien établissait de nouvelles relations entre Laure et Philippe, M. de Courtalin et Guillaume Giraud causaient dans une autre partie du parc. Le député et le jeune lion suivaient les bords d’une pièce d’eau en riant.

— Il est clair que vous avez perdu la partie, disait Guillaume ; mais j’admire votre constance : la bataille perdue, vous ne quittez pas le terrain.

— Et pourquoi le quitterais-je ? répondit M. de Courtalin. Bien au contraire je m’y cramponne, je m’y établis, j’y reste à perpétuité.

— C’est d’un grand cœur !

— Eh ! non ; c’est d’un esprit habile.

— Comment cela ?

Mme Sorbier n’aime pas le gendre que lui a donné M. Closeau du Tailli.

— Ah ! vous croyez ?

— J’en suis sûr. Pourquoi ? je l’ignore ; mais il est certain que c’est le parrain de Sophie qui a combattu ma candidature, comme nous disons en style parlementaire. Si M. Maurice de Treuil déplaît fortement à Mme Sorbier, il n’est pas aimé follement par Mlle Sorbier.

— Oh ! cependant il n’a pas fallu plus de vingt-quatre heures pour la décider à l’accepter.

M. de Courtalin haussa les épaules.

— Il ne faudra pas trois mois pour le perdre radicalement dans son esprit, dit-il. Feu de paille que tout cela ! Je verserai là-dessus toute la rosée des flatteries, et il n’y paraîtra plus.

— Don Juan !

— Or M. Sorbier a des millions, et Mlle Sorbier est charmante.

— Adorable.

— J’ai d’une part trente-six ans, et de l’autre des mines dans l’Auvergne ; j’ai donc bien le droit de penser à la fille pour ma jeunesse et aux millions pour mon industrie. D’une part j’ai le temps d’attendre, mais de l’autre j’ai besoin de capitaux pour lancer le plomb argentifère des mines de Saint-Flavien sur l’océan de la Bourse. Donc je ne boude pas, et la noblesse de ma conduite, où l’on verra poindre la tristesse d’un cœur blessé, m’assurera des intelligences dans la place.

— Quel diplomate !

— Il faut que quelqu’un paie pour mon échec ; M. Sorbier et M. de Treuil paieront. Voilà pourquoi je reste. M’approuvez-vous ?

— Sans hésiter.

— Alors allons signer au contrat.

M. de Courtalin et Guillaume entrèrent au salon où la compagnie était réunie, et une heure après le contrat de mariage de Maurice de Treuil et de Mlle Sophie Sorbier était signé.

Quatre jours plus tard, le mariage était célébré à la Madeleine, et le soir même les époux partaient pour l’Italie.