Maximes et Pensées (Chamfort)/Édition Auguis/2

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Maximes et Pensées
Texte établi par P. R. Auguis, Chaumerot jeune (Œuvres complètes, tome Ip. 357-372).


CHAPITRE II.

Suite des Maximes générales.


En France, tout le monde paraît avoir de l’esprit, et la raison en est simple : comme tout y est une suite de contradictions, la plus légère attention possible suffit pour les faire remarquer, et rapprocher deux choses contradictoires. Cela fait des contrastes tout naturels, qui donnent à celui qui s’en avise, l’air d’un homme qui a beaucoup d’esprit. Raconter, c’est faire des grotesques. Un simple nouvelliste devient un bon plaisant, comme l’historien un jour aura l’air d’un auteur satirique.

— Le public ne croit point à la pureté de certaines vertus et de certains sentimens ; et, en général, le public ne peut guère s’élever qu’à des idées basses.

— Il n’y a pas d’homme qui puisse être, à lui tout seul, aussi méprisable qu’un corps. Il n’y a point de corps qui puisse être aussi méprisable que le public.

— Il y a des siècles où l’opinion publique est la plus mauvaise des opinions.

— L’espérance n’est qu’un charlatan qui nous trompe sans cesse. Et, pour moi, le bonheur n’a commencé que lorsque je l’ai eu perdue. Je mettrais volontiers, sur la porte du paradis, le vers que le Dante a mis sur celle de l’enfer :

Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate.

— L’homme pauvre, mais indépendant des hommes, n’est qu’aux ordres de la nécessité. L’homme riche, mais dépendant, est aux ordres d’un autre homme ou de plusieurs.

— L’ambitieux qui a manqué son objet, et qui vit dans le désespoir, me rappelle Ixion mis sur la roue pour avoir embrassé un nuage.

— Il y a, entre l’homme d’esprit, méchant par caractère, et l’homme d’esprit, bon et honnête, la différence qui se trouve entre un assassin et un homme du monde qui fait bien des armes.

— Qu’importe de paraître avoir moins de faiblesses qu’un autre, et donner aux hommes moins de prises sur vous ? Il suffit qu’il y en ait une, et qu’elle soit connue. Il faudrait être un Achille sans talon, et c’est ce qui paraît impossible.

— Telle est la misérable condition des hommes, qu’il leur faut chercher, dans la société, des consolations aux maux de la nature ; et, dans la nature, des consolations aux maux de la société. Combien d’hommes n’ont trouvé, ni dans l’une ni dans l’autre, des distractions à leurs peines !

— La prétention la plus inique et la plus absurde en matière d’intérêt, qui serait condamnée avec mépris, comme insoutenable, dans une société d’honnêtes gens choisis pour arbitres, faites en la matière d’un procès en justice réglée. Tout procès peut se perdre ou se gagner, et il n’y a pas plus à parier pour que contre ; de même, toute opinion, toute assertion, quelque ridicule qu’elle soit, faites-en la matière d’un débat entre des partis différens dans un corps, dans une assemblée, elle peut emporter la pluralité des suffrages.

— C’est une vérité reconnue que notre siècle a remis les mots à leur place ; qu’en bannissant les subtilités scolastiques, dialecticiennes, métaphysiques, il est revenu au simple et au vrai, en physique, en morale et en politique. Pour ne parler que de morale, on sent combien ce mot, l’honneur, renferme d’idées complexes et métaphysiques. Notre siècle en a senti les inconvéniens ; et, pour ramener tout au simple, pour prévenir tout abus de mots, il a établi que l’honneur restait, dans toute son intégrité, à tout homme qui n’avait point été repris de justice. Autrefois, ce mot était une source d’équivoques et de contestations ; à présent, rien de plus clair. Un homme a-t il été mis au carcan ? n’y a-t-il pas été mis ? voilà l’état de la question. C’est une simple question de fait, qui s’éclaircit facilement par les registres du greffe. Un homme n’a pas été mis au carcan : c’est un homme d’honneur, qui peut prétendre à tout, aux places du ministère, etc. ; il entre dans les corps, dans les académies, dans les cours souveraines. On sent combien la netteté et la précision épargnent de querelles et de discussions, et combien le commerce de la vie devient commode et facile.

— L’amour de la gloire, une vertu ! Étrange vertu que celle qui se fait aider par l’action de tous les vices ; qui reçoit pour stimulans l’orgueil, l’ambition, l’envie, la vanité, quelquefois l’avarice même ! Titus serait-il Titus, s’il avait eu pour ministres Séjan, Narcisse et Tigellin ?

— La gloire met souvent un honnête homme aux mêmes épreuves que la fortune ; c’est-à-dire, que l’une et l’autre l’obligent, avant de le laisser parvenir jusqu’à elles, à faire ou souffrir des choses indignes de son caractère. L’homme intrépidement vertueux les repousse alors également l’une et l’autre, et s’enveloppe ou dans l’obscurité ou dans l’infortune, et quelquefois dans l’une et dans l’autre.

— Celui qui est juste au milieu, entre notre ennemi et nous, nous paraît être plus voisin de notre ennemi : c’est un effet des lois de l’optique, comme celui par lequel le jet d’eau d’un bassin paraît moins éloigné de l’autre bord que de celui où vous êtes.

— L’opinion publique est une juridiction que l’honnête homme ne doit jamais le connaître parfaitement, et qu’il ne doit jamais décliner.

— Vain veut dire vide ; ainsi la vanité est si misérable, qu’on ne peut guère lui dire pis que son nom. Elle se donne elle-même pour ce quelle est.

— On croit communément que l’art de plaire est un grand moyen de faire fortune : savoir s’ennuyer est un art qui réussit bien davantage. Le talent de faire fortune, comme celui de réussir auprès des femmes, se réduit presque à cet art-là.

— Il y a peu d’hommes à grand caractère qui n’aient quelque chose de romanesque dans la tête ou dans le cœur. L’homme qui en est entièrement dépourvu, quelque honnêteté, quelque esprit qu’il puisse avoir, est, à l’égard du grand caractère, ce qu’un artiste, d’ailleurs très-habile, mais qui n’aspire point au beau idéal, est à l’égard de l’artiste, homme de génie, qui s’est rendu ce beau idéal familier.

— Il y a de certains hommes dont la vertu brille davantage dans la condition privée, qu’elle ne le ferait dans une fonction publique. Le cadre les déparerait. Plus un diamant est beau, plus il faut que la monture soit légère. Plus le chaton est riche, moins le diamant est en évidence.

— Quand on veut éviter d’être charlatan, il faut fuir les tréteaux ; car, si l’on y, monte, on est bien forcé d’être charlatan, sans quoi l’assemblée vous jette des pierres.

— Il y a peu de vices qui empêchent un homme d’avoir beaucoup d’amis, autant que peuvent le faire de trop grandes qualités.

— Il y a telle supériorité, telle prétention qu’il suffit de ne pas reconnaître, pour qu’elle soit anéantie ; telle autre qu’il suffit de ne pas apercevoir, pour la rendre sans effet.

— Ce serait être très-avancé dans l’étude de la morale, de savoir distinguer tous les traits qui différencient l’orgueil et la vanité. Le premier est haut, calme, fier, tranquille, inébranlable ; la seconde est vile, incertaine, mobile, inquiète et chancelante. L’un grandit l’homme ; l’autre le renfle. Le premier est la source de mille vertus ; l’autre, celle de presque tous les vices et tous les travers. Il y a un genre d’orgueil dans lequel sont compris tous les commandemens de Dieu ; et un genre de vanité qui contient les sept péchés capitaux.

— Vivre est une maladie, dont le sommeil nous soulage toutes les seize heures ; c’est un palliatif : la mort est le remède.

— La nature paraît se servir des hommes pour ses desseins, sans se soucier des instrumens qu’elle emploie ; à peu près comme les tyrans, qui se défont de ceux dont ils se sont servis.

— Il y a deux choses auxquelles il faut se faire, sous peine de trouver la vie insupportable : ce sont les injures du temps et les injustices des hommes.

— Je ne conçois pas de sagesse sans défiance. L’écriture a dit que le commencement de la sagesse était la crainte de Dieu ; moi, je crois que c’est la crainte des hommes.

— Il y a certains défauts qui préservent de quelques vices épidémiques : comme on voit, dans un temps de peste, les malades de fièvre-quarte échapper à la contagion.

— Le grand malheur des passions n’est pas dans les tourmens qu’elles causent ; mais dans les fautes, dans les turpitudes qu’elles font commettre, et qui dégradent l’homme. Sans ces inconvéniens, elles auraient trop d’avantages sur la froide raison, qui ne rend point heureux. Les passions font vivre l’homme ; la sagesse les fait seulement durer.

— Un homme sans élévation ne saurait avoir de bonté ; il ne peut avoir que de la bonhomie.

— Il faudrait pouvoir unir les contraires : l’amour de la vertu avec l’indifférence pour l’opinion publique, le goût du travail avec l’indifférence pour la gloire, et le soin de sa santé avec l’indifférence pour la vie.

— Celui-là fait plus pour un hydropique, qui le guérit de sa soif, que celui qui lui donne un tonneau de vin. Appliquez cela aux richesses.

— Les méchans font quelquefois de bonnes actions. On dirait qu’ils veulent voir s’il est vrai que cela fasse autant de plaisir que le prétendent les honnêtes gens.

— Si Diogène vivait de nos jours, il faudrait que sa lanterne fût une lanterne sourde.

— Il faut convenir que, pour être heureux en vivant dans le monde, il y a des côtés de son âme qu’il faut entièrement paralyser.

— La fortune et le costume qui l’entourent, font de la vie une représentation au milieu de laquelle il faut qu’à la longue l’homme le plus honnête devienne comédien malgré lui.

— Dans les choses, tout est affaires mêlées. dans les hommes, tout est pièces de rapport. Au moral et au physique, tout est mixte : rien n’est un, rien n’est pur.

— Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes, les secrets de la société, qui composent la science d’un homme du monde parvenu à l’âge de quarante ans, avaient été connus de ce même homme à l’âge de vingt, ou il fût tombé dans le désespoir, ou il se serait corrompu par lui-même, par projet ; et cependant, on voit un petit nombre d’hommes sages, parvenus à cet âge-là, instruits de toutes ces choses et très-éclairés, n’être ni corrompus, ni malheureux. La prudence dirige leurs vertus à travers la corruption publique ; et la force de leur caractère, jointe aux lumières d’un esprit étendu, les élève au-dessus du chagrin qu’inspire la perversité des hommes.

— Voulez-vous voir à quel point chaque état de la société corrompt les hommes ? Examinez ce qu’ils sont, quand ils en ont éprouvé plus longtemps l’influence, c’est-à-dire dans la vieillesse. Voyez ce que c’est qu’un vieux courtisan, un vieux prêtre, un vieux juge, un vieux procureur, un vieux chirurgien, etc.

— L’homme sans principes est aussi ordinairement un homme sans caractère ; car, s’il était né avec du caractère, il aurait senti le besoin de se créer des principes.

— Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est une sottise ; car elle a convenu au plus grand nombre.

— L’estime vaut mieux que la célébrité ; la considération vaut mieux que la renommée, et l’honneur vaut mieux que la gloire.

— C’est souvent le mobile de la vanité qui a engagé l’homme à montrer toute l’énergie de son âme. Du bois ajouté à un acier pointu fait un dard ; deux plumes ajoutées au bois font une flèche.

— Les gens faibles sont les troupes légères de l’armée des méchans. Ils font plus de mal que l’armée même ; ils infectent et ils ravagent.

— Il est plus facile de légaliser certaines choses que les légitimer.

— Célébrité : l’avantage d’être connu de ceux qui ne vous connaissent pas.

— On partage avec plaisir l’amitié de ses amis pour des personnes auxquelles on s’intéresse peu soi-même ; mais la haine, même celle qui est la plus juste, a de la peine à se faire respecter.

— Tel homme a été craint pour ses talens, haï pour ses vertus, et n’a rassuré que par son caractère. Mais, combien de temps s’est passé avant que justice se fît !

— Dans l’ordre naturel, comme dans l’ordre social, il ne faut pas vouloir être plus qu’on ne peut.

— La sottise ne serait pas tout à fait la sottise, si elle ne craignait pas l’esprit. Le vice ne serait pas tout à fait le vice, s’il ne haïssait pas la vertu.

— Il n’est pas vrai (ce qu’a dit Rousseau, après Plutarque) que plus on pense, moins on sente ; mais il est vrai que plus on juge, moins on aime. Peu d’hommes vous mettent dans le cas de faire exception à cette règle.

— Ceux qui rapportent tout à l’opinion, ressemblent à ces comédiens qui jouent mal pour être applaudis, quand le goût du public est mauvais : quelques-uns auraient le moyen de bien jouer, si le goût du public était bon. L’honnête homme joue son rôle le mieux qu’il peut, sans songer à la galerie.

— Il y a une sorte de plaisir attaché au courage, qui se met au-dessus de la fortune. Mépriser l’argent, c’est détrôner un roi ; il y a du ragoût.

— Il y a un genre d’indulgence pour ses ennemis, qui paraît une sottise plutôt que de la bonté ou de la grandeur d’âme. M. de C… me paraît ridicule par la sienne. Il me paraît ressembler à Arlequin, qui dit : « Tu me donnes un soufflet ; eh bien ! je ne suis pas encore fâché. » Il faut avoir l’esprit de haïr ses ennemis.

— Robinson, dans son île, privé de tout, et forcé aux plus pénibles travaux pour assurer sa subsistance journalière, supporte la vie, et même goûte, de son aveu, plusieurs momens de bonheur. Supposez qu’il soit dans une île enchantée, pourvue de tout ce qui est agréable à la vie, peut-être le désœuvrement lui eût-il rendu l’existence insupportable.

— Les idées des hommes sont comme les cartes et autres jeux. Des idées que j’ai vu autrefois regarder comme dangereuses et trop hardies, sont depuis devenues communes et presque triviales, et ont descendu jusqu’à des hommes peu dignes d’elles. Quelques-unes de celles à qui nous donnons le nom d’audacieuses, seront vues comme faibles et communes par nos descendans.

— J’ai souvent remarqué, dans mes lectures, que le premier mouvement de ceux qui ont fait quelque action héroïque, qui se sont livrés à quelque impression généreuse, qui ont sauvé les infortunés, couru quelque grand risque et procuré quelque grand avantage, soit au public, soit à des particuliers ; j’ai, dis-je, remarqué que leur premier mouvement a été de refuser la récompense qu’on leur en offrait. Ce sentiment s’est trouvé dans le cœur des hommes les plus indigens et de la dernière classe du peuple. Quel est donc cet instinct moral qui apprend à l’homme sans éducation, que la récompense de ses actions est dans le cœur de celui qui les a faites ? Il semble qu’en nous les payant, on nous les ôte.

— Un acte de vertu, un sacrifice ou de ses intérêts ou de soi-même, est le besoin d’une âme noble : l’amour-propre d’un cœur généreux est, en quelque sorte, l’égoïsme d’un grand caractère.

— La concorde des frères est si rare, que la fable ne cite que deux frères amis ; et elle suppose qu’ils ne se voyaient jamais, puisqu’ils passaient tour à tour de la terre aux champs élysées, ce qui ne laissait pas d’éloigner tout sujet de dispute et de rupture…

— Il y a plus de fous que de sages ; et dans le sage même, il y a plus de folies que de sagesse.

— Les maximes générales sont, dans la conduite de la vie, ce que les routines sont dans les arts.

— La conviction est la conscience de l’esprit.

— On est heureux ou malheureux par une foule de choses qui ne paraissent pas, qu’on ne dit point et qu’on ne peut dire.

— Le plaisir peut s’appuyer sur l’illusion ; mais le bonheur repose sur la vérité : il n’y a qu’elle qui puisse nous donner celui dont la nature humaine est susceptible. L’homme heureux par l’illusion, a sa fortune en agiotage ; l’homme heureux par la vérité, a sa fortune en fonds de terre et en bonnes constitutions.

— Il y a, dans le monde, bien peu de choses sur lesquelles un honnête homme puisse reposer agréablement son âme ou sa pensée.

— Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont, à tout prendre, les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien : « Il vaut mieux être assis que debout, être couché qu’assis ; mais il vaut mieux être mort que tout cela.

— L’habileté est à la ruse, ce que la dextérité est à la filouterie.

— L’entêtement représente le caractère, à peu près comme le tempérament représente l’amour.

— Amour, folie aimable ; ambition, sottise sérieuse.

— Préjugé, vanité, calcul : voilà ce qui gouverne le monde. Celui qui ne connaît pour règles de sa conduite, que raison, vérité, sentiment, n’a presque rien de commun avec la société. C’est en lui-même qu’il doit chercher et trouver presque tout son bonheur.

— Il faut être juste avant d’être généreux, comme on a des chemises avant d’avoir des dentelles.

— Les Hollandais n’ont aucune commisération de ceux qui font des dettes. Ils pensent que tout homme endetté vit aux dépens de ses concitoyens s’il est pauvre, et de ses héritiers s’il est riche.

— La fortune est souvent comme les femmes riches et dépensières, qui ruinent les maisons où elles ont apporté une riche dot.

— Le changement de modes est l’impôt que l’industrie du pauvre met sur la vanité du riche.

— L’intérêt d’argent est la grande épreuve des petits caractères ; mais ce n’est encore que la plus petite pour les caractères distingués ; et il y a loin de l’homme qui méprise l’argent, à celui qui est véritablement honnête.

— Le plus riche des hommes, c’est l’économe : le plus pauvre, c’est l’avare.

— Il y a quelquefois, entre deux hommes, de fausses ressemblances de caractère, qui les rapprochent et qui les unissent pour quelque temps. Mais la méprise cesse par degrés ; et ils sont tout étonnés de se trouver très-écartés l’un de l’autre, et repoussés, en quelque sorte, par tous leurs points de contact.

— N’est-ce pas une chose plaisante de considérer que la gloire de plusieurs grands hommes soit d’avoir employé leur vie entière à combattre des préjugés ou des sottises qui font pitié, et qui semblaient ne devoir jamais entrer dans une tête humaine ? La gloire de Bayle, par exemple, est d’avoir montré ce qu’il y a d’absurde dans les subtilités philosophiques et scolastiques, qui feraient lever les épaules à un paysan du Gâtinais doué d’un grand sens naturel ; celle de Loke, d’avoir prouvé qu’on ne doit point parler sans s’entendre, ni croire entendre ce qu’on n’entend pas ; celle de plusieurs philosophes, d’avoir composé de gros livres contre des idées superstitieuses qui feraient fuir, avec mépris, un sauvage du Canada ; celle de Montesquieu, et de quelques auteurs avant lui, d’avoir (en respectant une foule de préjugés misérables) laissé entrevoir que les gouvernans sont faits pour les gouvernés, et non les gouvernés pour les gouvernans. Si le rêve des philosophes qui croient au perfectionnement de la société, s’accomplit, que dira la postérité, de voir qu’il ait fallu tant d’efforts pour arriver à des résultats si simples et si naturels ?

— Un homme sage, en même temps qu’honnête, se doit à lui-même de joindre à la pureté qui satisfait sa conscience, la prudence qui devine et prévient la calomnie.

— Le rôle de l’homme prévoyant est assez triste ; il afflige ses amis, en leur annonçant les malheurs auxquels les expose leur imprudence. On ne le croit pas ; et, quand ces malheurs sont arrivés, ces mêmes amis lui savent mauvais gré du mal qu’il a prédit ; et leur amour-propre baisse les yeux devant l’ami qui doit être leur consolateur, et qu’ils auraient choisi, s’ils n’étaient pas humiliés en sa présence.

— Celui qui veut trop faire dépendre son bonheur de sa raison, qui le soumet à l’examen, qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances, et n’admet que des plaisirs délicats, finit par n’en plus avoir. C’est un homme qui, à force de faire carder son matelas, le voit diminuer, et finit par coucher sur la dure.

— Le temps diminue chez nous l’intensité des plaisirs absolus, comme parlent les métaphysiciens ; mais il paraît qu’il accroît les plaisirs relatifs : et je soupçonne que c’est l’artifice par lequel la nature a su lier les hommes à la vie, après la perte des objets ou des plaisirs qui la rendaient le plus agréable.

— Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité, on s’aperçoit qu’il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin éponger la vie à mesure qu’elle s’écoule.

— La fausse modestie est le plus décent de tous les mensonges.

— On dit qu’il faut s’efforcer de retrancher tous les jours de nos besoins. C’est surtout aux besoins de l’amour-propre qu’il faut appliquer cette maxime : ce sont les plus tyranniques, et qu’on doit le plus combattre.

— Il n’est pas rare de voir des âmes faibles qui, par la fréquentation avec des âmes d’une trempe plus vigoureuse, veulent s’élever au-dessus de leur caractère. Cela produit des disparates aussi plaisans, que les prétentions d’un sot à l’esprit.

— la vertu, comme la santé, n’est pas le souverain bien. Elle est la place du bien, plutôt que le bien même. Il est plus sûr que le vice rend malheureux, qu’il ne l’est que la vertu donne le bonheur. La raison pour laquelle la vertu est le plus désirable, c’est parce qu’elle est ce qu’il y a de plus opposé au vice.