Memorandum premier - 1837

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 117-232).
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2 janvier 1837.


Hier, — premier jour de l’année, — pas sorti et vu personne si ce n’est... Elle est venue et a pu rester quelques heures. Aussi heureux (sans convulsion) que l’on puisse être. Cette femme ne ressemble en rien à ce que j’ai aimé ou cru aimer avant de la connaître. — N’écrivis pas le soir. Je restai enveloppé dans mes sensations.

Aujourd’hui, levé à neuf heures. Rasé, coiffé, habillé. — J’attendais... par conséquent n’ai rien fait, pas même pensé en l’attendant. — Je dévorais le temps ; mon cœur a battu plus fort : c’était elle. J’ai la puissance de la reconnaître sans la voir quand elle s’approche et à des distances prodigieuses. — Aussi heureux qu’hier, mais pas si longtemps. — Quand elle a été partie, je suis tombé dans d’infinies tristesses. — Une lettre affectueuse et charmante de Guérin m’est venue comme un second bonheur de la journée. — Dîné. — L’angoisse morale m’a envahi, et pour ne pas rester victime lâche sous la morsure du vautour, je suis sorti. — Toujours de la neige et en plus du brouillard. — Allé voir le poète L. F. L’ai trouvé ainsi que sa sœur, qui n’est pas trop laide, ni trop bête, mais blue-stocking en diable, et d’une prétention qui gâte tout. — allé de là chez la mère du baron. — Revenu. — lLu une moitié de volume (le mémorial, que je relis avec un intérêt qui ne s’est pas amoindri). — Napoléon avait des idées communes sur le mariage. Il regarde comme une preuve d’amour et comme une habitude fort morale de ne faire qu’un lit avec sa femme. — Une telle bourgeoisie étonne dans sa majesté l’empereur et roi. — D’ailleurs c’est presque niais de jugement et faux. — Déshabillé. — Vais me coucher et lire. — Buena noche !


N. B. — j’ai des passions en tant que sensations. Je ne crois pas qu’il soit possible de les détruire, car ce serait fait en moi si cela l’avait été. — Seulement l’important, le nécessaire, c’est de ne pas les prendre pour guides. voilà à quoi doit viser tout ce que nous avons de raison et de volonté.


3 janvier.


Éveillé à l’heure ordinaire. — Lu tout un volume de Las Cases. — Demandé des livres au libraire. — Habillé. — Descendu. — Ai trouvé... que je n’attendais pas. — Passé encore deux heures comme il est impossible de les peindre. Cela soulage de la vie présente et guérit du passé. — Mais toujours le même vide, le même besoin de s’étouffer quand... est partie. — sans doute, la force morale gagne à cet amour trahi par le sort. Se reprendre en sous-œuvre, brisé et bronzé, faire intervenir la raison dans les exigences des passions et se résigner au nom de l’orgueil, à la souffrance des désirs trompés, n’est-ce pas plus beau que le facile coup de pistolet ou l’engloutissement d’un calice d’opium ? — L’amour, si furieux qu’il soit, d’un homme civilisé, ne peut ressembler à celui du sauvage. Dira-t-on que le sauvage aime mieux ! Cela n’est pas vrai d’abord. On aime avec ou contre ses idées, avec ou contre ses habitudes ; plus on a d'habitudes et d'idées, plus donc la vie est profondément remuée par l'amour. Le sauvage n'a qu'une femelle, l'homme civilisé a une femme. Ce n'est point assez encore. Il ne l'aimerait pas, cette femme, s'il n'en faisait un dieu. — atteint le dîner.

— après, lu un volume de poésies (les  confidences 

de Lefebvre). à une autre époque, ces poésies m'avaient touché et paru superbes. Je les ai lues pour assurer mon impression. Les ai trouvées au-dessous de ce que je croyais. — j'ai un bonheur fier et triste à me trouver grandi de la tête au-dessus de toutes mes admirations. Je me propose cela pour me démontrer le mouvement...

de l'esprit. — il y a dans le livre de J Lefebvre de l'âme quelquefois, du génie jamais ; — un style ferme, soutenu, plein de ressources et d'industrie, mais on dirait que chaque vers a été fait à part, puis agencé avec adresse. — j'aimerais mieux une inspiration plus pleine et plus insoucieuse des détails, qui se répand non par ruisseaux, mais par larges vagues. — toute cette imagination est fort habile, savante même, mais elle se perd dans trop de recherches. — singulier reproche ! C'est trop bien dit et à ne pas croire que le livre soit, comme l'auteur l'assure, le memorandum d'une passion éprouvée. — lu tout le soir. — rêvé à cette poésie si terriblement coquette en parlant d'une coquette qu'elle injurie. — écrit à Gaudin, et couché.

5.

hier, rien noté. Ma journée s'est passée en lecture, et en lettres que j'ai écrites, — une entre autres à Guérin sur Scudo, — assez de verve et bouffonne ; mais que peut-on dire de sérieux en parlant de ce pantalon de Venise ? — je remarque que je travaille plus ici qu'à Saint-Sauveur, où mes journées avaient un dégingandé dû sans doute à la position nouvelle que j'ai prise vis-à-vis de ma famille.

Aujourd'hui, éveillé à neuf heures. La nuit bonne, et le réveil doux. — lu et pensé dans mon lit jusqu'à trois heures. Je me trouve très bien de cette vie horizontale, même pour ma santé, mais surtout pour ma pensée. Mon esprit se tend davantage, est plus attentif. — levé, rasé et coiffé. — écrit à Léon, qui me l'avait demandé, une longue dissertation sur la question de savoir pourquoi les œuvres de notre esprit ont une telle ressemblance avec nous. — ai conclu que l'homme, soumis à deux éducations qui spécialisent la vague notion de force sous laquelle on est obligé de concevoir l'esprit humain, tire sa valeur relative de ces deux éducations : la première, celle des choses, la seconde, celle de la réflexion, c'est-à-dire de la volonté. Que plus la première a été grande, profonde, inévitée, ou du moins incorrigée par la seconde, plus elle doit laisser de sédiments dans les créations de l'esprit. De là, la ressemblance de l'œuvre à l'ouvrier. Ainsi cette ressemblance est la preuve d'une infériorité, d'une infirmité de pensée, etc. — me suis par conséquent condamné moi-même, qui prend si souvent les choses et les hommes (quand j'écris d'imagination) par les côtés personnels à moi au lieu de les saisir par leurs côtés généraux.

Dîné. — pas causé. — il me faut une conversation forte, à ma taille, pour me tirer des préoccupations du moment, une gracieuse causerie ne serait point assez. — bu du genièvre comme digestif.

Nulle douleur d'estomac. — je tuerai les tristesses sans nom en les ravalant à l'organisme. — quelle pierre infernale que le mépris ! Il cicatrice tout ce qui saigne. C'est le meilleur instrument d'éducation que l'on ait pour soi.

Il est venu du monde voir Aimée. Je n'ai rien dit et les ai laissés bavarder. — ai repris et achevé ma métaphysique à Léon. — couché et lu dans mon lit jusqu'à deux heures du matin.

6.

éveillé à neuf heures. — lu dans mon lit et fini le mémorial.

— demandé de nouveaux livres au

libraire. — travaillé, — écrit, — puis levé vers deux heures après-midi. — descendu, — écrit ma correspondance. Je suis abasourdi de lettres à répondre. — dîné. — lu après dîner et écrit une lettre à Mme De La Renaudière, que j'ai été porter moi-même à la poste. — un temps moins froid. Dégel.

— remis à lire, et ai continué dans mon lit.

8 janvier.

elle est venue.

10.

elle est venue.

11 janvier 1837.

éveillé à neuf heures. — resté au lit. — ruminé une foule de projets, cherchant à prendre mon parti sur les riens de ma vie, jusqu'ici passée sans faire acte d'homme public. Cette virginité, ce sans position, sans précédents, par conséquent sans engagements, n'est pas une mauvaise chose à mon âge, mais pourtant il faut en sortir. Car autrement on passerait son temps et l'on consumerait sa force à attendre l'occasion d'agir. — crois que le meilleur début avec les mœurs actuelles, la presse, les journaux, le système constitutionnel, l'absence de ces bonnes et affreuses révolutions qui remettent en question tous les principes et changent l'ordre des sociétés, serait un livre, mais non un livre de rhéteur ni de savant, mais d'esprit pratique sur une question du moment, sur un intérêt en péril.

M Urqhuart a saisi cela avec génie, et la publication de son livre au moment où il l'a publié démontre plus que son livre même un grand talent politique, la politique n'étant jamais que la surprise du moment présent, ce qu'il importe dans un instant donné. — lu une revue. — assez amusé d'un article sur le personnel de l'opéra avant la révolution, par Castil-Blaze. La Laguerre (une chanteuse) est morte laissant deux millions. C'était elle qui jouant un soir Iphigénie balbutiait et flageolait sous l'influence de nombreuses rasades, et faisait dire à Sophie Arnould : «  ce n'est pas Iphigénie en Tauride, c'est Iphigénie en Champagne. » — repris Machiavel (son histoire de Florence que j'avais interrompue). Achevé le troisième livre. — levé à deux heures. — habillé. — reçu une longue lettre de Léon qui croit me présenter des idées neuves parce qu'il m'en recrépit de vieilles. Sa lettre est bien écrite, mais il ne répond pas plus à la question que ceux qui n'ont pas comme lui un système religieux tout fait et monté sur roulettes pour la commodité de tous les raisonnements philosophiques. — descendu. — continué Machiavel.

— dégoûté de cette Florence où les factions se

combattent dans la même ornière, où les noms propres changent seuls. — étonné qu'un homme n'ait pas rallié à lui tous les partis. — pourquoi cela ? Qui en empêchait ? à coup sûr, ce n'était pas l'amour des institutions de la patrie. On les modifiait tous les jours. Le gouvernement de Florence n'était plus le même, comme organisation, à chaque secousse, quoique son déplorable mode d'action fut conservé. était-ce l'amour de la liberté ? Mais quelle liberté ? L'éducation ? Ou plutôt la vengeance si chère aux âmes italiennes ? Là surtout était le talion des exils. Peut-être étaient-ce toutes ces choses combinées pour le malheur et l'ignominie d'un peuple. — mais je crois que c'était surtout le besoin de vengeance, et encore davantage l'absence d'hommes.

Côme De Médicis, si puissant dans la ville, se laisse misérablement exiler, mais qu'est-ce que ce Côme De Médicis ? Un riche qui fait l'aumône, voilà tout.

Dîné. — repris Machiavel et fini le quatrième livre. On n'avait point dans ce temps (14...) l'horreur que l'on a eue depuis pour le poison. C'était une arme comme une autre et pas davantage. Il faut voir avec quel sang-froid dégagé Machiavel dit que tel ou tel citoyen fut avvelenato. ce fait si commun dans son histoire ne donne lieu ni à une parole flétrissante, ni même à une simple réflexion.

— rêvassé, puis causé. — Kally-Adèle m'a mis des

papillotes de ses mains de quinze ans. N'est-ce pas sultanesque ? — couché tard.

12 janvier.

éveillé à l'heure ordinaire, un peu souffrant.

Défaut de circulation, je suppose. — resté au lit. — écrivaillé. — lu diverses choses. — obligé d'interrompre pour me livrer à dévorer à mes pensées.

Je veux les écrire pour qu'elles ne viennent plus me tourmenter, à mon chevet, comme une nuée de spectres. J'ai envie de les écrire comme le rêve

de lord Byron, mais en prose, le vers est trop long à forger pour la rapidité électrique de mes sensations.

— lu Machiavel jusqu'à quatre heures. — levé,

habillé, dîné. — toujours souffrant. — envoyé chercher des oranges et retenir une place à la diligence pour dimanche, jour arrêté de mon départ.

J'ai la première du coupé. — mangé deux oranges. — lu par farniente et ennui tout un volume de Millevoye, lait de chèvre tiède, pour les poitrines pulmoniques, médicament et non poésie ! J'ai pourtant trouvé cela bien autrefois, mais j'avais quinze ans. — rêvassé et écrit ceci. — travaillé pour me soustraire à moi. Commencé un conte. — causé, et couché.

13 janvier.

éveillé à huit heures et demie. — souffrant toujours, enrhumé. — lu Machiavel, ma lecture habituelle dans ce moment. écrivain très agréable comme écrivain. D'une prose aussi ferme que prose puisse l'être, sans lourdeur, d'un tissu serré, élastique comme la substance de la force, svelte, pure et leste comme la grâce et la beauté. — c'est la langue italienne dans son expression la plus belle et la plus vraie, car Dante, au milieu des rayons aubéens

du paradis et des brasiers de l'enfer, a des côtés opaques, de majestueuses ténèbres, et Alfieri tord l'italien dans les tenailles d'un système. — levé à une heure et demie. — habillé, — rasé, — coiffé, — descendu. — reçu une lettre de ma mère. Me demande à cor et à cri mon portrait. Mais je ne sais guère quand je pourrai le lui envoyer. En ai envie néanmoins, ne fût-ce que pour faire disparaître et remplacer celui qu'elle a dans son salon et qui ressemble à un jésuite déguisé.

Je n'ai jamais eu ce patelinage de regards. — essayé de travailler d'imagination. — griffonné indignement, pas en train, et sentant une fois de plus qu'où il n'y a pas de réalité pour moi et de ressouvenir, il n'y a qu'aridité et poussière. — l'esprit fort de déduction, mais pauvre d'invention, non comme ornements, mais comme fond, comme base première. — dîné, — lu, — écrit, — travaillé encore pour faire acte de volonté et d'attention. — le soir s'est passé ainsi. — point sorti. — le temps est pluvieux.

14 janvier.

elle est venue. — je lui ai fait mes adieux. — demain je pars. — immensément souffert. — la blessure trop vive aussitôt a saigné.

— le temps

l'envenime au lieu de la guérir.

Paris, 17 janvier 1837.

je suis arrivé d'hier soir. — aujourd'hui déballé mes livres. — rangé. — casé. — ma chambre est trop petite. Je ne crois pas rester où je suis, mais je laisserai filer les deux mois qui finissent l'hiver. — le tailleur est venu, — puis G, puis B, puis G encore. — causé, et mal, comme on fait toujours après les absences. Les pensées tourbillonnent, comme le sable dans un ruisseau. Un peu plus tard, le sable reste au fond et fait un lit charmant à l'eau purifiée. — essayé de lire Machiavel, mais pas en train, préoccupé des arrangements physiques de mon nouvel appartement. — fait coiffer, — rasé, — habillé, et attendu l'heure du dîner au coin du feu : l'âme dans la plus singulière disposition, une tristesse sèche.

— dîné chez Gaudin. Mlle Bod

pas jolie, même laide, l'air doux et assez pensif, — la voix pas mal, mais parle peu. — au dîner n'ai eu aucun mouvement d'esprit. — B est soucieux, changé, et G se bat les flancs pour rire. — Guérin est venu me prendre. — allés tous au café. — sortis.

— Guérin et moi montés au boulevard. — fait une

visite à Thébaut, pas trouvé. Une autre au baron.

— rentré pour lire diverses choses. — couché à minuit

parce que je ne me sens pas bien.

La comédie de Molière sans les valets ressemble à un paysage peint à la Chine. Mais les valets ne sont pas toute la comédie de Molière, comme me le disait G ce matin. Ce ne serait plus alors un paysage peint sans ombre, mais des ombres sans couleur, ce qui n'est ni de la Chine ni d'aucun pays.

samedi, 21.

n'ai rien noté ces deux jours ; — les ai passés en visite, — à en recevoir et à en faire. — n'ai pu travailler encore. Seulement lu une partie du livre de Scudo.

Ce matin levé à neuf heures. — Scudo est venu. M'a fait une objection misérable contre le roman. Je lui ai montré que l'objection qu'il me faisait allait aussi à la comédie, au drame, à toutes les œuvres de l'esprit qui représentent le développement du cœur humain. J'ai fait de son opinion une Méduse, dont il a dû avoir grand'peur, lui à genoux devant les beaux-arts. — reçu une lettre de (...). Elle m'a apporté moins de calme et de bien-être que les autres. — vu G deux minutes. — coiffé, — rasé. — repris le livre de Scudo et l'ai achevé.

Comme pensée, le livre est fort ingénieux dans les détails. Comme forme, très irrégulier, — du haut et du bas, — la vie de l'auteur ; une double langue, mais guindée plutôt que naturellement patricienne, débraillée plutôt que populaire. Comme systématisation, manque d'unité, de condensation, de point de rappel, de marche serrée et accusée vivement. Comme portée, nul.

Les observations n'y sont pas fines ; les nuances échappent à cette nature italienne ; l'esprit, cette chose si française, ne s'y montre pas dans l'appréciation des faits, et surtout de ceux-là qui reculent du domaine commun dans la sphère seulement accessible aux observateurs pénétrants. La pénétration de Scudo ne se dirige pas de ce côté.

Elle a lieu dans la conséquence de l'idée, c'est de la logique, c'est une déduction. C'est une course d'un point donné ; ce n'est pas du coup d'oeil. La forme est fille de la forme du dix-septième siècle, elle a tous les défauts de sa mère, et ils sont nombreux.

Même énumération, mêmes procédés en tout genre.

L'auteur (je le lui ai conseillé) devrait étudier le dix-septième siècle. — nulle maturité de langage, quoique ce langage puisse être beau un jour. Un coloris fort, violent même, plein d'ardeur hâve, mais sans originalité, sans dégradation, sans application délicate. L'harmonie de la langue échappe encore.

On le voit à la manière dont les phrases se ferment.

L'italien se montre à l'exagération de certaines épithètes, à la manière dont elles sont placées. Quand sur les masses ou sur les choses les jugements sont vrais, ils ne le sont jamais sur les individus.

Entre l'auteur et moi, il y a l'abîme des noms propres.

En somme, comme forme imagée, l'auteur est bien supérieur à son livre en conversation quand on lui laboure les flancs de l'esprit avec les éperons d'or de la parole, et le livre n'est qu'un fragment ou plusieurs fragments produits sans doute par une intelligence remarquable, mais qui doit passer par des épurations successives pour mériter le nom de distinguée. à la place de Scudo, je ne publierais pas.

Habillé. — je finissais ma toilette quand G et B sont venus. — causé jusqu'au dîner. — porté une revue chez la Graciosa. — dîné seul. — à Corazza après. — j'y attendais Gaudin. Y est venu avec Scudo. — allés ensemble au concert. Une infâme salle et une musique faible. — revenu, l'esprit lent, la parole difficile, âpre à la formule. — lu du Byron mais pas longtemps, et couché.

23, lundi.

hier (22 janvier, l'anniversaire de la naissance de lord Byron), dîné avec G, Guérin et Scudo. — j' amphitryonais.

— il y a eu de part et d'autre

moins de verve que je n'aurais cru. Scudo amusant toujours, mais pas dans ses bons moments. Se livrant difficilement à l'ivresse physique de la table par un instinct incroyable de conservation. La panse tient une large place dans la vie de cet homme. — Gaudin a commencé par la froideur, puis s'est échauffé et a été le seul de nous qui ait été au niveau de lui-même, mais l'astre s'est levé bien tard ! — Guérin souffrait physiquement, je crois, car il a été contraint et silencieux. Ne l'ai retrouvé que sous l'impression de cette double magie, musique italienne et langue italienne, puis il est retombé sombre, à part deux ou trois éclats causés par la gaîté et les folies de Gaudin. — moi aussi sans rien qui me lance.

— ne peux me défaire de ce serrement de

cœur que j'ai rapporté de Normandie. Il résiste à tout et à moi-même. Est-ce un pressentiment de quelque malheur ? Je ne veux point le penser.

Aujourd'hui, assailli au réveil de douleurs d'entrailles très aiguës. — levé, — beaucoup souffert.

— ai eu froid même auprès du feu. — ai lu, mais

je souffrais trop. — ai passé jusqu'à cette heure (2 heures) à aller du coin de la cheminée à mon canapé, ne pouvant trouver de position soulageante.

dans cet instant où j'écris, les douleurs sont passées, mais il y a malaise, prostration et chaleur fiévreuse dans les mains. Je ne sortirai pas.

J'ai vu hier Apollina. — mieux de façons qu'autrefois, sans être bien encore. Et qu'on dise qu'un amant n'est pas une nécessité sociale pour une femme .

N'est-ce pas l'éducateur définitif ? ...

26, jeudi.

mieux portant. — lundi, ne pris que des biscuits et de l'eau de soda. — dîné ces deux jours, et toujours un peu lourd après le dîner. Stupeur. — hier, allai passer le soir chez Th. Pris du thé, cet exécrable breuvage, et parlai femmes, et avec plus de sérieux que je n'en mets ordinairement sur un pareil sujet, — et de tout cela, quand je fus rentré, résulta une insomnie et de la fièvre. Ce matin, brisement d'organes et mal à la tête.

Reçu une visite de M De L R. C'est la première fois qu'il vient chez moi. Il est resté une demi-heure.

— ai écrit une longue lettre à (...). C'est le dernier

effort que je fasse pour me rapprocher d'elle ; je le lui dis, et c'est vrai. Dans la ligne de mon caractère, cette lettre est, je crois, généreuse. Vis-à-vis de toute autre, je n'aurais point prononcé de telles paroles. Mais les souvenirs me dominent au point que j'ai cru le devoir.

Cette lettre m'a extrêmement coûté. Elle a soulevé en moi des milliers de pensées, qui se sont levées comme des atomes de poussière d'une ruine qu'on remue. — il faut pourtant que je chasse cette triste obsession d'un passé qui n'est plus ! Je vais essayer de lire.

Lu (et maître de mon attention) jusqu'à sept heures. — habillé. — sorti. — allé dîner. — revenu. — vu Gaudin qui est souffrant, et souffrant moi-même. — rentré. — lu et causé avec Guérin jusqu'à minuit. — plus souffrant encore. Influence du temps, j'imagine. Il est humide et froid.

4 février, samedi.

rassis la vie tous ces jours. Repris des habitudes de pensée, mais sans régularité encore. — j'attends la fin de ce carnaval (qui pour moi a et aura été triste, aussi triste que je me promettais qu'il serait fou) pour classer mes heures.

Hier, envoyé mes lettres à (...). Promené un instant avec G. — dîné seul. — mal en train. — rentré chez moi, et dévoré jusqu'à une heure le premier volume des mémoires de Dubois. — ceux-là sont la vie privée du cardinal, et non pas la correspondance diplomatique (pièces officielles) imprimée, je crois, en 1808, et que je trouverai à l'institut.

écrit des lettres, et fini les histoires florentines

de Machiavel. Elles vont jusqu'à la mort de Laurent De Médicis, un homme heureux plutôt qu'un grand homme. — habillé. — toujours préoccupé de choses douloureuses. — le temps est beau, mais froid. — dîné avec Guér chez C. Allé chez G le soir. Allé aussi au boulevard, mais bientôt rentré à cause du froid. — lu jusqu'à une heure du matin.

5 février, dimanche.

pas mal dormi. — éveillé par les rayons du soleil à travers mes fenêtres ; il fait très beau mais froid. — reçu une lettre de Laurentie (de la quotidienne ), et une autre de mon frère Ernest, qui m'écrit tiraillé par sa femme, laquelle a grand plaisir à lire mes lettres, etc, etc. Elle ne me juge pas, mais elle a pour moi une superstition. Du reste, une bonne femme, si son mari ne la gâte pas.

Tous ces jours j'ai pensé à B et en ai parlé avec G et De G. L'un d'eux bien étonné de la profondeur de mes observations. Je n'estime ni n'aime B mais autrefois je me sentais pour lui une certaine bienveillance. Il me semblait un agréable partner dans la vie. Et maintenant non, quoiqu'il n'en puisse être un gênant non plus. Il a une trop grande faiblesse, comme il arrive toujours, il sera plus victime que les autres. Cependant c'est un égoïste bien arrêté, mais un égoïste sous forme sentimentale, ce qui n'est pas rare. Probe comme un commerçant qui le serait (cela va jusqu'à ne pas se souiller d'un fait matériel), il a des intérêts très précis et qu'il soigne avec une persistance dont on ne se douterait pas, dans un jeune homme en général, et à le voir et l'entendre, lui, en particulier : par exemple, il mitonne le célibat éternel de sa sœur, qu'il n'aime pas et qu'il câline avec une affectation ridicule, dans tous les cas. du reste, c'est sa manière, à lui, quand il veut être affectueux et aimable : il devient patelin, ce qui donne à ses façons une physionomie de fausseté gauche et sotte.

(le voir quand un de ses amis arrive chez lui. Il lui prend la main et le regarde dans les yeux comme on ferait à une maîtresse.) irrégulier comme tous les hommes sans caractère, il se cabre pour un mot et on le rabat avec un autre mot. Il ferait presque des excuses de s'être cabré, ce qui est la supériorité de l'homme sur le cheval. Facile à mettre hors des gonds, et brave peut-être alors, mais, comme il est sensible,

— de l'émotion nerveuse et rien de plus, un petit

mouvement de sang, qui s'apaisera comme toutes ces pitoyables activités de jeunesse oblitérées après trente-six ans. Bâti de puérilités, il abîmera sa femme de brusqueries, la traitera en enfant et sera mené et trompé par elle à la confusion de toutes ses prétentions ignorantes et têtues, et d'une prudence trop rude à soutenir quand on a un métier d'abord, et ensuite nulle force d'âme et nul ensemble. Le comble de ses embarras sera la jalousie, car il n'est pas capable d'une passion. En proie à toutes les terreurs, ses admirations et ses amitiés sont vulgaires. Il ne les défendrait pas devant qui les ravalerait, non par trahison, mais par crainte, moins de ridicule que de la lutte. Il a peur de l'aristocratie, bourgeois qu'il est jusque dans la moelle de ses os.

Aussi fait-il un million de choses, en elles-mêmes assez indifférentes, mais qui révèlent l'attitude habituelle de la pensée, et cette attitude est parcimonieuse, intéressée, sans grandeur. Allez ! Il n'y a pas qu'Harpagon qui souffle une chandelle quand il y en a deux d'allumées. Molière en attribuant cela à son avare a manqué une nuance plus fine. Un homme au sein d'une honnête abondance, nullement avare, bienfaisant même, dépensant honorablement son argent, donnant des fêtes et dilettante en beaux-arts, peut le faire aussi.

Il n'est pas capable de rompre avec l'homme qui le gênera le plus, parce qu'il n'est point assez décidé ; il ne dénouera pas non plus, parce qu'il n'est pas assez habile.

Son esprit est tout en mémoire et ne se hausse qu'aux formules de son métier. Il avait une certaine culture, mais elle s'effacera sous la routine des affaires, des affaires qui trottent menu, car il n'a pas les reins ni la hardiesse d'un spéculateur. La rouille est déjà à cette mémoire bien trempée. Dans dix ans, ce sera, jeune encore, un vieux procureur, en radoterie, hors sa robe. Du reste, pas d'esprit et de raison, choses augustes et rares chez les hommes, mais un amour de la plaisanterie gauloise se traduisant souvent en rabâchages, et du bon sens, vulgaire sagesse de certains personnages de La Fontaine et de Molière, par exemple, à la manière de Mme Jourdain. Nulle élévation, nulle étendue, et beaucoup de mépris pour la philosophie, je ne dis rien de celle des livres, mais pour celle qui juge de haut les réalités ; par conséquent foncièrement médiocre, sans mouvement d'idées, et n'ayant pas plus d'objection à faire à un raisonnement quelconque qu'un chien qui rêve. Comme tout se tient dans l'organisation humaine, il prise la peinture. Ce sont des faits.

lundi, 6.

levé de bonne heure, pour moi (ce serait tard pour un autre). — reçu des lettres, mais point de (...).

Ennuyé et les nerfs à bas. — lu et écrivaillé une partie de la matinée. — le coiffeur est venu. — continué de lire tout en me faisant coiffer. — habillé.

— sorti en voiture, — supérieurement mené .

Passé deux heures chez Mme De R. L'ai trouvée presque jolie, et rajeunie dans la plus chatoyante et électrisante robe de satin noir. — cette mise me plaît jusqu'à l'esclavage. — causé assez bien, — l'ai fait rougir deux fois.

En sortant de chez elle, vu Laurentie de la quotidienne, une chienne de face oblique, un archi-patte pelue sans fourrure, et pas assez jésuite encore pour avoir une physionomie franche, ce qui est un manque d'habileté, une faiblesse misérable et commune à tous les hommes faux que j'ai rencontrés.

C'est que les hommes faux sont rares, comme les hommes forts, qu'ils sont au plus haut degré possible.

Il n'y a presque que des hommes à demi faux. — ayez donc un beau et pur regard si vous voulez tromper ou du moins les prunelles de marbre, ne commencez pas comme (...) par mettre la main sur votre bouche, les doigts en l'air vers le front, car il est impossible de plus s'avouer faux

qu'en agissant ainsi, et c'est presque bête de maladresse.

Rentré de bonne heure. — lu jusqu'au matin (le second volume de Dubois). — couché.

mardi, 7.

aujourd'hui je comptais sur une lettre de (...) et il n'est rien venu, ce qui a noirci mon humeur pendant toute la journée. Il a fait très beau, et seulement tempête de masques. Le carnaval écume dans sa folle et fausse gaîté, et c'est le premier depuis quatre ans que j'aie passé avec un abattement et une impossibilité de prendre part si complète. — singulière situation que celle de cette misère qu'on appelle l'âme, à certains moments .

Lu. — écrit. — travaillé à bâtons rompus tout le jour. — lu du pouce, comme disait si spirituellement l'abbé De Pradt (un hargneux, bilieux, amusant et caustique animal par parenthèse), l'ouvrage de parent du châtelet sur les prostituées de la bonne ville de Paris. bêtement rédigé, mais curieux. — n'ai rien mangé de toute la journée parce que j'allais dans le monde le soir. — passé deux heures à ma toilette, comme une grande intelligence que je suis.

Allé le soir chez Mme De L R. — Guérin et Gaudin y étaient. Ils ont dansé jusqu'à épuisement du calorique. Je les ai regardés faire, disposé à railler tout ce qui était là et jetant de temps en temps une épigramme comme on fait un ricochet sur l'eau avec un sou. Il y avait là quelques épaules au vent qui n'étaient point sans mérite, mais, hélas ! Toujours la queue de poisson. Pour faire la syrène tout à fait, une demoiselle Noël (j'aime ce nom, mais elle est mariée et s'appelle de je ne sais quel autre nom...). Mlle Noël ou plutôt Mme (...) a chanté et pianotisé, aux grands battements de mains de tutti quanti, excepté de ma maussade et indolente personne. Elle roulait des yeux en chantant, à faire frémir son pupitre et moi qui la regardais par-dessus.

Coquette, pour ne pas dire un mot plus expressif, mais au dépens de la décence, que je veux strictement observer. — ai demandé à Mme De L R pourquoi elle ne voyait plus la vicomtesse A.

J'aurais aimé à voir les touffes de lys de ses épaules s'épanouissant sans pruderie au milieu de toutes ces rondeurs indécises, mystérieuses Phoebés de la robe hypocrite des jeunes filles ou de la robe prudente des mamans. Excepté la Catalini de la soirée, il n'y avait que mamans et petites filles, certain âge et âge incertain encore, le pire choix.

Les femmes agréables sont dans l'entre-deux.

Sortis à trois heures du matin. — G, De G et moi, allés souper chez Véfour. Mangé du homard, des huîtres et de l'ail, et arrosé le tout de vin de Condrieux et du Rhin. — sortis et allés au café Veron dans un état d'animation très convenable.

— n'ai pas bu d'alcools comme ces messieurs ; les

ai regardés avaler du punch, obsédé de hoquets dignes de Sheridan ! — rentré, couché et pas trop mal dormi quoiqu'il fût cinq heures du matin.

8, mercredi.

étonnamment bien, vu l'excès de la veille. Pris un bouillon et mangé des oranges, comme désinfectant.

— par Hippocrate ! Qui prescrivait l'ivresse une fois

par mois, mes nerfs sont remontés.

Ce matin, à propos d'une lettre de (...), ai senti un véritable mouvement de rage. Elle me disait n'avoir pas reçu mon paquet. Je suis tombé en frénésie, et puis j'ai vu sous le pli de sa lettre qu'elle l'avait reçu après l'avoir écrite. Un changement subit-de la douleur à la joie-s'est fait en moi avec une telle violence que j'ai été obligé de m'asseoir et que je me suis aperçu que je pleurais.

— c'était nerveux sans doute. — je note cette émotion.

Il y avait bien des années que je n'avais éprouvé rien de semblable.

écrit et lu. — je vais m'habiller et sortir. — Guérin a pris un logement dans mon hôtel.

Maintenant, on nous couvrirait du même manteau, tant nous sommes rapprochés ! — la marchesa ne me répond pas, qu'a-t-elle donc ? J'ai fait encadrer ma belle gravure de Talma.

J'aime à le voir, triste et fier, avec son cou fort et doux, la fatigue du génie et d'une vieillesse anticipée autour des yeux meurtris, et sa main droite jetée à son flanc gauche comme s'il y cachait une blessure (son habituelle pose). Sa tête me plaît mieux que celle de Napoléon.

Travaillé. — Frédéric B est venu. Me suis lancé par la conversation. Fait de la politique sociale, puis parlé des relations internationales et sans divagations, la carte de l'Europe sous les yeux. — bravement parlé de part et d'autre et pendant trois heures. — habillé. — dîné. — allé chez la Graciosa, qui s'est penchée vers moi pendant que je lui parlais avec une singulière expression. — c'était peut-être le moment dont parle Ninon quelque part ? ... qui connaît ces énigmes organisées et moqueuses qu'on appelle les femmes ? ... revenu. — travaillé. — lu un volume (le troisième de Dubois) dans mon lit. — couché. — la pluie tombe à torrent.

vendredi, 10.

reçu une lettre de S très accentuée de vérité et très éloquente d'indignation contre un jeune officier de Saumur. Me prie d'aller chez Romagnesi m'informer des prétentions de cet officier sur une musique que S dit être sienne. Je le croirais, mais c'est un fâcheux débat.

Reçu aussi une lettre de ma mère. — travaillé et achevé les mémoires de Dubois, — regrettant qu'ils ne fussent pas plus longs. — Boissière est venu. — causé. — me suis animé. — m'a demandé Germaine

qu'il ne connaît pas. Lui ai confié le manuscrit, à condition qu'il ne le communiquerait à personne. Je suis las de tous ces ineptes jugements. Publié, qu'ils me jugeaillent, peu m'importe ! Ils auront acheté le droit de déraisonner sur mon livre.

énervé, mou, — à cause, je pense, de ma nuit, précédente. Je l'ai passée presque toute au travail, et le peu que j'ai dormi a été troublé par mille rêves.

Lequel vaut mieux, de la vie ou du rêve ? Hélas .

Je n'en sais rien.

B parti, habillé. — allé chez Romagnesi que j'ai vu ainsi que sa femme, grosse mère appétissante encore, coquette en diable et observatrice. Elle a dû être jolie à vingt ans. — ils m'ont paru extrêmement sages dans leur manière de considérer les choses à propos de S. Ils ont là-dessus la même opinion que moi.

Dîné. Ai remplacé le vin par de l'eau de Seltz.

— pris du café mais sans alcool. — promené avec

G. Rentré. — écrit une immense lettre à S dans laquelle je discute minutieusement ce qu'il a à gagner et à perdre en faisant un éclat. — couché en proie à mille troubles.

samedi 11.

levé vers dix heures. — travaillé tout le jour. — pas sorti. — de la pluie. — le soir, allé au spectacle. La salle pleine. — pas vu une jolie femme qui m'eût dédommagé de l'insipidité du spectacle et du jeu monotone des acteurs. — on jouait une platitude de Scribe (la camaraderie).

— rentré tard. — lu et

couché...

dimanche, mais le 19 février.

toute une semaine passée sans rien noter. Je deviens d'une irrégularité et d'une paresse .

Cependant cette semaine n'a pas manqué d'événements extérieurs. Elle ne s'est pas écoulée au travail en face d'une table à écrire, mais beaucoup plus dans le monde ou avec le monde. J'étais inquiet du silence de (...) et pour me secouer je sortais de chez moi. Je ne comprends le tête-à-tête avec la douleur et l'inquiétude que sous peine de devenir fou. — mardi, suis allé chez Mme F. Causé avec une italienne, pâle comme marbre et à cheveux longs, décolletée avec une bravoure admirable et semblant dire avec une naïveté insouciante que nos femmes ignorent : «  puisque j'ai cela de beau, pourquoi ne le montrerais-je pas ? » entendu chanter Mme De St-V.

Une voix de femme qui ne ressemble pas aux autres voix, chose bien rare, et pourtant simple voix de femme. Un timbre inouï et qui serait vraiment phénoménal s'il avait plus d'étendue. — le lendemain, fait une visite à Mme De (...). Point reçu à cause de la mort de sa cousine germaine, Mme A D V, emportée en trente jours, jeune, riche, belle, aimée, probablement heureuse. — je la connaissais peu, mais je la voyais beaucoup. Une singulière circonstance m'avait éloigné d'elle quoique je me sentisse à son égard une grande bienveillance à cause d' une ressemblance, soit idéale, soit réelle. La voilà morte ! ... je n'aime pas à voir mourir les jeunes femmes. Pour les hommes, cela m'est fort indifférent.

Bourdonnel est à Paris, ce dont je suis enchanté, et va y passer l'année. Je l'ai retrouvé mieux et même bien de visage, et gentilhomme jusqu'au bout des doigts. Il est de la plus rigoureuse aristocratie, ce que je ne blâme pas en sentiments et en manières, mais en raison, car cela empêche quelquefois de voir le dessous des choses. à présent que Macbeth ne combat plus entouré de ses nobles, et qu'avant de se battre on ne demande plus à un homme s'il est de bonne race ou manant, il faut faire de même avec les difficultés de la vie telle que le temps et les révolutions nous l'ont faite. Je sais qu'on peut dans son orgueil de patricien considérer de haut la mêlée et vivre à l'écart, sur sa tour, mais on n'apprend pas, et avant tout, il faut des connaissances non spéculatives, mais pratiques, à l'homme, pour qu'il ait la valeur qu'il peut avoir.

La marchesa m'a écrit à la fin et je l'ai vue hier.

Elle a pensé mourir d'une affreuse maladie de soixante jours et doit craindre les suites de la convalescence.

à peine si je la reconnus hier, tant elle est changée .

Elle a perdu les tons chauds qu'elle avait dans le teint, et a contracté une pâleur lactée. Le pur ovale de son visage n'a point été altéré, et c'est merveille. Ce visage blanc et parfait de forme, encadré sous les ruches d'un bonnet qui ne laissait pas voir de cheveux et un gracieux chapeau lilas

(elle rentrait de la promenade), était d'une beauté de souffrance admirable. Mais cette grande et superbe taille brisée, maigrie, courbée, semblait flotter dans les draperies et les fourrures dont elle était enveloppée et comme accablée. Une quinte de toux accompagnait chaque parole, mais cette parole n'était ni plus rare, ni moins vive qu'autrefois. La main avait conservé son geste, et l'énergie morale, ce produit qui s'ignore et brut d'une organisation magnifique et gâtée, survivait noblement au désastre.

Il y avait en elle je ne sais quelle grandeur triste ; triste quand on songe à ce qu'elle est et à ce qu'elle aurait été, si dès son début dans la vie elle avait trouvé un cœur de chêne qu'elle n'eût pas fatigué et éreinté de son amour.

Levé de bonne heure. — pris du café. — écrit des lettres et ceci. — l'esprit ferme et les nerfs moins anéantis que les jours précédents à la même heure. Influence du café, je crois. — je vais m'habiller et dîne chez Gaudin.

16 mars, samedi.

l' ennui me repousse aux mêmes choses. Voilà bientôt un mois que je n'ai rien écrit de mon insipide vie. — suis sorti et n'ai pas beaucoup travaillé pendant ce temps que voilà passé, dieu merci ! — je me suis occupé des intérêts des autres plus que des miens, ce qui n'est pas digne d'un aussi égoïste personnage que moi. — assez souffert au milieu de tout cela, mais ceci ne manque jamais et c'est la seule chose (la souffrance) sur laquelle je n'aie pas l'avantage d'être blasé.

hier, j'ai passé une heure et demie avec Hugo et chez lui. — désirais depuis longtemps le connaître, et ne voulais pas faire vis-à-vis de lui une de ces démarches banales, le supplice des célébrités. Une affaire grave et non personnelle, l'affaire de S, m'a été l'occasion que je cherchais sans la faire naître. Il m'a paru clair, net, simple, mais sans aucun trait dans la conversation. — comme nous causions d' affaire, peut-être est-ce cela qui l'a empêché de montrer un peu du poëte ; du reste il était bien ainsi, mais pas assez homme du monde dans les manières, n'ayant ni de l'aplomb ni du geste que j'aurais désirés en lui et qui, dès les premières paroles, toujours vulgaires sous leur effacé

d'élégance, classent un homme et le classent haut. — sa tête ressemble beaucoup à ses portraits, mais n'en a pas le regard rectangulaire. le front est la seule chose vraiment belle et poétique qu'il ait.

Le teint s'empourpre vaguement, mais uniment partout, et l'embonpoint commence à se montrer. — il est petit et se pose comme Bonaparte. Ce n'est plus une affectation, mais cela en a été, à l'origine, probablement.

Allé au concert le soir, mais il y avait une telle foule qu'après avoir fait le tour de la salle, je suis sorti. — pris du thé chez Gaudin.

Aujourd'hui, passé mon temps à écrire des lettres.

— ne peux aller ce soir chez Mme (...) où cette

piémontaise aux cheveux blonds doit me chercher, si elle me cherche. Mais je le crois. — écrit un billet pour m'excuser, et un autre, coquet et à moitié tendre à Mme De (...) dans lequel j'accepte son invitation à dîner mardi prochain. Demain, je dîne avec Bourdonnel. — le temps que je n'ai pas mis à ma correspondance, j'ai regardé d'assez beaux camées antiques que l'on m'a apportés ce matin. En achèterai-je quelques-uns ? Je suis fort tenté par une pierre gravée sur laquelle est représenté ce fripon de Mercure, le dieu des maquereaux, et je crois, en consultant ma force d'âme, que je ne résisterai pas à la tentation.

Il y aura juste huit jours demain que j'ai rompu avec T après une amitié de sept ans. C'est la première fois de ma vie que je n'aie pas le moindre tort à me reprocher vis-à-vis de quelqu'un. — nous voilà brouillés cependant, et depuis ces huit jours, tout n'a-t-il pas marché dans ma vie de la même façon ? Le temps est triste et pluvieux. — vais essayer de lire jusqu'au dîner.

au soir.

dîné. — au café. — pas pris d'excitants. — sorti.

— allé acheter une bague, — une mystérieuse bague

verte dont je me suis encapricé ces jours derniers.

— causé un instant avec C M au boulevard. — rentré.
— lu du Rousseau. Quelle polémique éloquente que la

sienne ! Mais quelle ignorance du monde, qu'il n'a vu que de derrière la chaise de celui à qui il donnait une assiette.

Couché à minuit.

lundi 13.

hier ai reçu un billet de la marchesa qui m'invite à dîner pour aujourd'hui. Y ai répondu.

— habillé. — sorti. — dî né avec B et De G chez

Véfour ; au concert le soir.

Aujourd'hui, bien portant, mais sans application au travail. — j'ai cette jeune J dans les yeux : charmante et suppliante gazelle. Je la vois trop. — je suis bien sûr de ne pas aimer une autre que...

mais la tête n'est-elle pas accessible à l'ivresse ? Lu un projet d'alliance commerciale entre la Suisse, la Belgique et l'Espagne ( revue des deux mondes, 1er mars 1837). — ennuyé. — vais m'habiller et sortir. — je voudrais me fuir aujourd'hui...

14 avril.

j'ai laissé là ce memorandum et je ne l'aurais probablement pas repris. Mais G souhaite que je le continue, et je le ferai si cela peut lui faire plaisir. Quand on intéresse quelqu'un en agissant de la manière la plus insignifiante, voici que cette manière insignifiante signifie et que l'on s'intéresse d'intéresser. Diable de vanité ! Pivot sur lequel nous tournons sans nous détacher ! C'est toujours elle quand on croit que ce n'est plus elle. Mais assez de réflexions, voyons ! — qu'ai-je fait hier ? — passé ma journée assez sottement, excepté deux heures avec Mme de... qui m'a donné des pastilles et qui rougit si souvent quand je lui parle. La rougeur n'a pas d'âge chez les femmes. — aujourd'hui, levé à dix heures. — écrit des lettres jusqu'à deux et en plus déjeuné ; car je suis livré depuis quelque temps à toutes les horreurs de la vie physique. — vais essayer de travailler.

au soir.

travaillé assez bien jusqu'au dîner, excepté le temps passé aux minauderies avec la petite J, cette grâce blanche. — dîné. — au café. — puis au boulevard avec G. — causé avec C et E. — revenu.

— G a fait sa toilette et s'en est allé chez Berryer,

faire le lévrier de... fat à proportions grossissantes, ce soir. Qu'il aille ! — moi j'aime mieux m'entourer d'une robe de chambre et passer la soirée dans la solitude de mon appartement en désordre.

Je n'ai plus la curiosité et je n'aurai jamais, pour lui-même du moins, l'intérêt du monde. G, lui, a tout cela. Le monde ! Oh ! On lui demande toujours plus qu'il ne saurait donner.

Travaillé. — lu du Flassan. — il est près d'une heure. Je me couche et lis dans mon lit.

16.

hier, levé à dix heures. — écrit à..., puis travaillé.

— B est venu, mais il m'a laissé continuer mon

travail, et du moins je n'ai pas répandu mon temps par terre comme un vase plein que l'on renverse, quoique mon temps, vanité à part, ne soit pas une si précieuse liqueur ! Travaillé donc jusqu'à cinq heures et demie. — G et G sont venus. Causé.

Donné les meilleurs conseils à G et dont l'indolent et défiant personnage ne profitera pas. — Mme De...

veut un Sigisbée à toute force. Je le serais pour un hiver, après quoi je romprais si cela m'ennuyait ! G veut aller dans le monde l'hiver prochain ; ne lui serait-il pas agréable d'y trouver sa beauté, sa reine ? Mais aussi pourquoi est-il amoureux d'un autre côté ? Drôle de petit amour, enfant transi et quelquefois fiévreux ! Pourrons-nous l'élever et en faire le bel adulte qui soumet tout ? it is difficult !

point dîné, seulement pris du café pour atteindre l'heure d'un petit souper avec C. — le souper était bon et nous avons passablement bu, mais des vins légers, des vins de femme, qui s'en vont tout en mousse et ne laissent pas de flamme au front .

Excepté une bouteille de vin du Rhin, ce sang profond et pur d'un astre (le soleil) que l'on se coule dans son sang de mortel pour doubler la vie et embraser la pensée ! Vin d'homme, il ne doit être touché que par des lèvres viriles et ne circuler que dans de mâles poitrines. Lit digne de ce torrent qui s'épanche du firmament dans les grappes ambrées et qui passe à travers les coupes pour tomber dans l'abîme de nos veines, comme le Rhin à Schaffhouse, cet autre fleuve, mais ni si brûlant ni si beau .

Le souper assez gai. C toujours d'un ton parfait et étonnant, gracieuse et taquine. Moi, comédien ce soir et de peu d'impression intérieure, mais d'une vie facile et douce avec un degré d'animation très convenable, et G ah ! G gris et tendre, devenant de plus en plus tendre et de plus en plus gris, soutenant avec des yeux voilés et d'une voix entrecoupée qu'il n'a jamais été si froid et si capable de raisonnements et même de calcul, ce qui ne l'a pas empêché de ne pouvoir compter jusqu'à cinquante francs. Mais le (...) n'est point du domaine des ivrognes. — revenu à minuit chez moi. Mon arithméticien bachique au lieu d'un bezont avait plus besoin d'une cuvette, mais ce matin il va à merveille, grâce aux nombreuses ablutions de thé.

Aujourd'hui, reçu une lettre de... écrit ceci et vais lire. Probablement, je ne sortirai pas...

12 juin.

nous voici au 12 juin. — Guérin m'a quitté hier.

Je lui ai promis un journal de mes jours pendant son absence. Je le ferai, quoique j'aie perdu et n'aie pu poursuivre déjà à sa prière l'habitude de noter des jours de plus en plus ennuyés.

Après le départ de G, rendormi. — levé à neuf heures. — coiffé. — habillé. — un temps superbe mais orageux. — été chez Ap à midi jusqu'à une heure. Toujours souffrante ; elle est au lit. — revenu chez moi et descendu avec Bourdonnel jusqu'à la rue de Louvois. — pris un cabriolet et fait conduire chez la marchesa

— passé ma

journée avec elle. — parlé du vicomte de B de manière à justifier l'estime d'instinct que j'avais pour cet homme. — la marchesa duelliste comme toujours et comme nous disons, mais ayant, au milieu de tout ce qui est vrai et faux en elle, de singuliè res tristesses, — des tristesses grosses d'avenir. — après dîner, allés au spectacle tête à tête, en avant-scène et seuls, chose divine quand on aime, et simplement la plus charmante des humaines quand on n'aime pas et que l'on est avec une femme distinguée et coquette pour vous.

Suis allé la reconduire. — fait jeter au boulevard de Gand. — vu personne, et pris un bouquet de roses. — rentré à une heure du matin. Pas lu.

Aujourd'hui, sur pied à neuf heures et demie. — commencé une longue lettre à... — Bourdonnel et G sont venus. — lu jusqu'à cette heure (quatre heures) la conquista de mejico par don Antonio De Solis, — et griffonné ceci.

Repris Antonio De Solis et Byron jusqu'au dîner.

— dîné seul et chez moi. N'ai pas mangé de viande,

du poisson. — coiffé. — habillé. — sorti. — allé à Corazza attendre Gaudin. — promené en causant au palais-royal et au boulevard. — allé chez Daune. Fait rougir sa femme, le diable sait pourquoi.

— bu une limonade au café de Paris en lisant la

chronique. — rentré. — il est une heure. — las de corps et encore plus d'âme. — bonsoir.

13 juin.

levé tard. Les nerfs en mauvais état, influence du temps orageux que nous avons dans ce moment. — fini le courrier et reçu une lettre de Scudo qui m'annonce sa brochure. Quelle juvénilité dans la tête de cet homme, puisqu'il a l'enthousiasme d'un début littéraire, et qu'il met de l'importance à un livre ! Bourdonnel est venu. — causé une heure. — puis G puis B que je taquine en faisant encore plus l'aristocrate que je ne le suis. — lu à bâtons rompus jusqu'au dîner. — après dîner, tombé dans la tristesse. — souffert. — lu de l'espagnol, — cette sotte histoire de Solis. — le libraire m'a envoyé des livres, — une brochure politique sur M De Talleyrand. — l'aie lue attentivement jusqu'à deux heures du matin. Mauvais ouvrage, mais que j'achèverai parce qu'il soutient par l'intérêt qui s'attache à Talleyrand. Rien de neuf. La vie politique que tout le monde sait, et deux ou trois roueries de femme. — n'est amusant que quand il rapporte les calomnies du temps, les calomnies étant une manière de juger un homme, une espèce de large justice, comme disait Bacon. — couché.

15 juin.

é veillé à huit heures. — B et De B sont venus.

Causé du passé, de V F, notre camarade de collège ; et assez de verve de côté et d'autre. — le temps a filé ainsi. — me suis levé à une heure. Fait ma toilette. — supprimé le déjeuner et passé chez la marchesa jusqu'à cinq heures et demie. — revenu et dîné chez G, fenêtres ouvertes et sous les yeux de très jolies filles, ma foi ! Qui logent en face. — après dîner descendus chez Obermana. — avalé la moitié d'un grog à la glace. — ai été surpris par un horrible spasme d'estomac et suis rentré chez G sur le point de m'évanouir, — ridicule chose .

Une heure de canapé m'a remis. — le temps orageux.

Un peu de pluie, mais ni plus ni moins que ce qu'il en fallait pour laver le ciel. — la lune s'est levée dans un fond pur et d'un bleu humide, et Gaudin et moi nous sommes promenés au boulevard dans toute sa gloire. — une singulière aventure de femmes ! — rentré fort tard, car Gaudin m'avait quitté. — mal en train physiquement et de fatigue. — ne sortirai pas demain.

16.

accompli les résolutions de la veille. Pas sorti. — resté tout le jour dans l'ombre des persiennes. — travaillé. — lu. — noté. — écrit un monde de lettres. — lu la revue des deux mondes.

— il y a

une charmante bluette d'Alfred De Musset : un caprice. c'est léger et joli comme la chose. — causé avec G ce soir. — repris mes lettres et écrivaillé jusqu'à deux heures du matin.

samedi, 27.

levé tard, — les nerfs assez fermes. — travaillé.

— reçu et relu (car je la connaissais manuscrite)

la brochure de Scudo. Bien écrite, si l'on veut, mais d'un style qui ne me plaît pas, imprégné de ce Rousseau que j'abhorre. La pensée en est vraie et paraîtrait plus piquante si la terminologie philosophique actuelle ne la vulgarisait pas.

écrit à B pour la pétition de G. à trois heures fait ma toilette. — porté la revue

chez la Graciosa.

— allé chez Gaudin où j'ai

dîné. — après dîner joué de la prunelle à la fenêtre.

— puis entraîné G au cirque. — dans le public

(fort nombreux pourtant) il n'y avait pas une femme à regarder, mais j'ai été assez content du physique d'une écuyère aux formes de Diane chasseresse. Du reste, j'ai toujours aimé ces sauteuses-là. Elles m'impressionnent beaucoup plus (physiquement) que les plus belles actrices du monde avec un talent supérieur. — j'excepte Mme Damoreau, la plus belle des belles et même des rêvées et pour laquelle... mais je ne veux pas écrire cette folie-là. — revenu du cirque. — fait un tour au boulevard. — rentré. — couché, et lu dans mon lit.

18.

levé de bonne heure. — habillé. — une pluie pressée et lente. — monté en voiture et allé au faubourg saint-Germain chercher des livres. — lu en chemin une lettre de G qui s'ennuie de sa dédaigneuse aimée aux pieds de son amoureuse dédaignée, et ecco la vita !

— pris des livres. — 

passé chez Thébaut, qui est le moins chez lui des hommes. — allé au bain, — froid et long. — avalé un verre de madère, vieux comme le diable et bon. — déjeuné avec appétit chez moi. — B est venu me demander d'assez sots conseils, il paraît qu'il a rencontré une beauté fabuleuse et une innocence, rare comme un mariage d'inclination ! Nous la verrons du reste et nous jugerons du coup d'oeil de l'historien.

— allé chez la  marchesa. 

son mari est revenu.

Passé deux heures avec eux et le vicomte de B. — revenu.

— dîné chez Gaudin tête à tête comme autrefois.
— allés ensemble au café. — de là chez Mme De L R.
— n'y était pas. — remonté au boulevard. — allé

chez la maîtresse de Th. — rentré. — lu et couché.

19.

aujourd'hui, reçu ces Mm De B et B dans mon lit.

— quand ils ont été partis, levé, par conséquent

assez tard. — travaillé sans désemparer jusqu'à sept heures du soir. Toujours de l'histoire et de la politique, et vais me mettre décidément aux matières de finance. — sept heures, un coup de peigne, habillé, sorti. — allé chez Ap. J'espérais la trouver seule, et son frère n'était-il pas là ? Resté pourtant d'ennui, d'indolence et de chaleur.

— revenu, un temps divin de beauté bleuâtre et serein,

rien rencontré. — rentré. — écrit diverses choses et couché à deux heures et demie du matin.

20.

levé à dix heures. — déjeuné. — écrit. — lu et travaillé jusqu'à trois heures. — habillé. — sorti.

— allé chez la Denau pour des manchettes, — puis

chez la Geslin pour faire mettre du vinaigre dans mon flacon. — de là chez G où j'ai dîné. — fait une visite à sainte-Br et à Th. Pris des livres au faubourg saint-Germain. — rentré et lu une partie de la nuit. — oublié de noter que j'ai reçu une lettre de G. — la glace est rompue, l'intrigue nouée, et le pauvre garçon aussi garrotté qu'on peut l'être. Je ne puis lui donner de conseil ; aussi lui mettra-t-elle son brodequin sur le ventre ! Je vois là une relation où la femme sera le sultan de l'homme. Quant à G il ne sait plus un mot de son cœur, car lui que je croyais pris, ne me dit-il pas : «  je l'aime ( l'autre ; celle-ci), et l'aimerai, je crois, furieusement ! » — furieusement ; à la manière des pigeons ! Ma foi ! Cela me donnerait presque envie de lui souffler son indienne, et il faut avouer qu'il le mériterait bien un peu.

26, lundi.

une semaine en blanc ! — que dira Guérin de mon exactitude si je continue à tenir compte ainsi de mes jours ? — ah ! C'est que l'oubli vaudrait mieux que ce triste enregistrement de mes journées.

Je voudrais oublier.

Travaillé avec assez de suite cette semaine, sortant seulement d'un jour l'un et me barricadant chez moi le reste du temps. — lu par brassées, — toujours de l'histoire et notant tout ce qui a trait aux affaires extérieures. — il faut que je me jette dans les matières de finance et que je débrouille ce chaos, du moins chaos pour ma tête. — le meilleur levier pour enlever le pouvoir est encore celui-là.

Qu'ai-je vu cette semaine ? Mais personne que les habitués. — je suis allé chez la céleste indienne, la jolie fille du Gange, mais n'ai pas été reçu, — la tante n'était pas là. Entr'aperçu au fond d'un salon intérieur et plein de mystérieuses ombres une taille onduleuse et une robe blanche, mais tout cela si vaguement qu'on eût dit une lointaine apparition bientôt disparue. — j'ai écrit. — on m'a répondu et l'entrevue de début est fixée à dimanche prochain.

Hier, levé et habillé de bonne heure. — reçu trois visites. — pris une voiture et suis allé chez Mme F. Ses cheveux noirs sont vraiment beaux, et sa main maigre, blanche et sillonnée de veines bleues, bien expressive ! Il y a de la fièvre dans cette main. — allé chez la comtesse D. — puis chez la marchesa.

— n'y était pas.

Dîné en ville chez Mme De L R. Avais accepté pour rencontrer Mme L, ma passion actuelle. — n'y était pas. — ai plus causé qu'à l'ordinaire, ce qui m'a valu un compliment d'amabilité de la maîtresse de maison. — accusé de faire la cour à une provinciale, Mme Lh pendant un tête-à-tête d'une demi-heure sur le balcon. Mais elle n'était ni jolie ni spirituelle, seulement coquette comme le démon de la coquetterie en personne qui très certainement aurait eu plus de charme qu'elle. — retiré vers minuit. — passé au boulevard et rentré, agité de mille pensées. Où me conduiront-elles ? Je n'écrirai pas, qui sait ? Car j'arriverai à... ou je me briserai en chemin.

Aujourd'hui, travaillé tout le jour sous mes persiennes closes et noyé dans une chaleur énervante.

— sorti ce soir. — allé au faubourg saint-Germain,

chez Th. — ai trouvé ces messieurs au café et très lancés. — pris des livres. Rôdé ce soir sans but et en proie aux rages de l'ennui. — l'isolement me tue. Je jure d'en sortir .

27, mardi.

levé à neuf heures. — déjeuné. — travaillé avec intensité tout le jour, excepté pendant le temps que les B sont venus. — ce soir, habillé et passé la soirée chez Mme De L R. C'était son jour de réception.

Il y avait assez de monde et des visages neufs.

Mais je n'ai vu que Mme L belle, belle ! — ce caprice, car de l'amour je ne peux en avoir que pour une seule, devient d'une singulière véhémence. Du reste, elle le sait. Elle part pour Enghien, où elle va passer un mois, j'irai... ayons-la, pour n'y plus penser après. Ah ! Tout cela n'arriverait pas si...

(que j'aime comme la seule à jamais aimée) était là pour m'empêcher de regarder tout ce qui ne serait pas elle. La tête et le cœur sont des abîmes.

Passé au boulevard à minuit un quart. Acheté des roses. — causé avec C M. — rentré et lu une heure pour calmer et discipliner mes pensées.

— pas dîné, donc la tête très nette et les nerfs

fermes.

1er juillet.

trois jours sans noter. — travaillé tous les jours, excepté les soirs. — j'ai passé l'un au concert avec Aristide. — le second chez la marchesa et le troisième chez la maîtresse de Th. Je crois qu'avec ma spirituelle et rusée marchesa j'avance : la curiosité sera ce par quoi elle périra comme ève, comme toutes...

2 août.

ô oubli ! ô indifférence ! ô paresse ! ô mes trois grands dieux ! Encore un mois qui s'est placé, le doigt sur la lèvre, comme l'Harpocrate antique, entre un memorandum inachevé et celui-ci que je recommence, et pourquoi le recommencé-je ? L'idée m'en est venue ce soir, cette nuit plutôt car il est une heure. Il fait un temps brûlant, une nuit lourde.

Je me suis longtemps promené au boulevard. Ai rencontré M F et M De Villemur avec qui j'ai fait connaissance : physionomie franche et forte, belle tête de soldat. — suis rentré avec une gerbe d'oeillets blancs couverts encore de leur rosée, et belle comme une femme.

Levé à neuf heures. écrit une lettre. — déjeuné.

— lu les  mémoires 

de Torcy. — B est venu.

Causé gaîment de nos embarras financiers et de la nécessité où nous sommes de promettre notre chair au premier Shylock que Dieu ou le diable jettera dans notre chemin. — repris de Torcy. — habillé.

— supprimé le dîner. — allé chez G et chez la

marchesa à cause de cette fille que je voudrais placer chez elle. — descendu le boulevard avec la marchesa et Bonchamp et remarqués pour nos tournures à tous les trois. — il est certain que nous ne ressemblions guère à tous ceux qui se promenaient là.

Descendu au palais-royal. — pris à Corazza du café, du kirsch et de l'eau glacée, le tout mêlé et remué vigoureusement. — de là revenu au boulevard et à la suite écrite plus haut.

G ne m'a pas écrit depuis qu'il a quitté...

le temps s'écoule cependant et que de choses il a entraînées avec lui sans que la trace en soit ici demeurée. Au moins en rappellerai-je quelques fragments épars et qui surnagent, mais la trame des pensées frémissantes de chaque jour, rien ne saurait la faire reparaître. Les lendemains l'ont usée coup sur coup.

Je me révoltais contre l'isolement et j'ai vu du monde. Qu'est-il resté de cela ? Rien de plus, si ce n'est que j'ai conquis un ou deux salons pour cet hiver. J'irai par Brezé chez M De Fitz-James. — l'ai retrouvé (Brezé) doux, facile, affectueux et prêtre, — prêtre dans toute l'étendue du mot, ne parlant que de sa soutane comme une femme de sa jupe, ayant la coquetterie de sa foi et nous choyant un peu, moi et Bourdonnel, pour avoir le plaisir de nous convertir ou du moins de nous sermonner.

Ainsi soit-il puisque cela l'amuse et que cela ne nous ennuie pas plus qu'autre chose ! Amère disposition que celle-là, n'être pas plus intéressé qu'ennuyé par les choses les plus opposées. Et c'est ce qui fait que la conversion, le changement de vie comme ils disent, est impossible. — saturés de raisonnements de toutes sortes, nous admettons les leurs au même titre que tous les autres. Ils sont bons, les points de départ admis. Le système est même d'une immense étendue et répond à toutes les objections. Mais quand bien même il serait la vérité, pourquoi restons-nous si indifférents en face d'elle ? La vérité n'entraîne donc pas ? On peut la voir et ne pas l'aimer de cet amour qui règne sur toute la vie ! Ah .

C'est là qu'est le mal, c'est là que se trouve l'abîme. On convient de tout et on n'adhère pas.

Malebranche s'est trompé.

J'ai vu la comtesse d'A et ai déjeuné chez elle avec une foule d'aristocratie de province et du faubourg saint-Germain. — y ai remarqué Mme C chez laquelle il faut que j'aille cet hiver ; un de ces fiers colosses comme je les aime, les cheveux plaqués aux tempes, l'oeil plein d'une flamme noire, la bouche malade d'ardeur, les lèvres roulées et à moitié entr'ouvertes, — un automne fécond, riche, plein de folles ivresses, des mamelles de Bacchante et un torse à la Rubens. — elle est de race d'actrice, m'a-t-on dit, et en effet, on dirait qu'elle a été sculptée pour le théâtre. — me plaît plus que Mme De Glass, jeune, mince, élancée, flexible et grande. La tête jolie si la bouche n'était pas trop grande, mais pleine d'expressions romanesques ; blonde d'ailleurs avec un teint de brune, velouté et chaud, singulier contraste, et une couronne de tresses sur la tête, sans une seule boucle. Coiffure pleine de noblesse et de simplicité et qui va merveilleusement à l'ovale allongé de son visage.

Qu'ai-je vu encore ? Voyons ! Ah ! La fiancée, défiancée ou plutôt infiancée de G, jolie, mignonne, blanche, grande, mince, le buste long et les mains longues, — deux charmes pour moi, — et d'épaisses boucles blondes à l'anglaise tombant sur les joues, comme deux bouquets renversés. — parle assez, n'est pas timide, et a un accent dont rien des accents d'Europe ne peut donner l'idée. — plus singulier qu'agréable, mais pas désagréable non plus.

es todo !

— (aujourd'hui 4 août). Je sors de chez

Mme F où j'ai pris le thé. — vu Cornélie B qui promettait d'être si belle et qui n'a tenu que la moitié de ses promesses. — Mme De Saint-V était là et j'ai été frappé pour la première fois de la beauté de couleur de ses yeux et de l'énergie fière de son profil. — excepté le temps passé chez Mme F et une visite du quinteux L B ; travaillé avec assez de suite ; — ainsi qu'hier, jour que je ne notai pas de peur de remuer toute la lie du fond de mon cœur.

Je rentre las-et je clos la veillée...

8 août.

travaillé tous ces jours. — vie monotone, d'un cours lent, l'attente du soir sur le canapé au milieu des livres entr'ouverts. — une visite à peu près chaque jour chez la marchesa,

— assez de charme

pour mes indolences non pareilles, si la réalité n'était dure, la réalité prosaïque et sèche. — embarras d'argent. Sotte chose que cela .

J'entrerai au journal l'Europe le mois prochain, à ce qu'il paraît, et j'y serais entré ce mois-ci n'était que leur budget se trouvait dépassé. — j'ai vu le marquis de Jouffroy et lui ai livré un article sur la brochure de Scudo, diablement superficielle quand on l'examine d'un peu près. — cette tête italienne qui touche à tout et qui s'émerveille d'avoir tout touché ne sera jamais celle d'un publiciste. Drôle d'imagination, du reste, sur laquelle toute idée fait l'effet d'un mirage. C'est un homme qui s'enchante perpétuellement de sa voix. Je doute fort qu'il soit très satisfait de la petite discussion que je livre à ses raisonnements hasardés. Cependant, je l'ai loué à la Philinte.

Hier travaillé comme les autres jours. — je crois que je me froidis intérieurement ; ce serait tant mieux ; la poésie des passions ne me touche guère plus. — tout en m'occupant d'études positives, je rumine encore un de ces mélancoliques récits dont une fois entre autres il faut que j'écume mon imagination. Cela prendra-t-il corps ? Je l'écrirais sous le nom de Ryno.

— c'est un nom qui se

trouve dans Ossian et qui me charmait (non Ossian, mais Ryno) dans mon enfance. — à propos, la marchesa a lu le manuscrit de Germaine.

— en a été bouleversée. — j'ai une lettre écrite par

elle à ce sujet, — curieuse ! B vint me voir deux heures. — causé avec assez d'animation. Oh ! La causerie, la causerie, quelle syrène .

Comme elle vous fait échouer au néant, car de ces heures si doucement passées que reste-t-il que du temps perdu ? — B part pour Rouen, c'est-à-dire pour le château de Bellefosse, aux environs. — il n'y a que moi seul qui reste à Paris, d'où jamais la campagne ne m'a paru aussi belle parce que je ne peux y aller.

Après le départ de B refourré au travail jusqu'à sept heures. — supprimé le dîner, aussi l'esprit léger et les nerfs en bon état. — à sept heures, coiffé, habillé, sorti. — au faubourg saint-Germain chez le libraire. — en passant vu Théb mais pas Mme H aux yeux de turquoise sur de la nacre et à l'air si mollement catin. — passé à Corazza. — pris du café et du kirsch dans de l'eau glacée. — monté au boulevard. — comme je regardais fort attentivement des jeunes filles à travers les rideaux d'un magasin, une voix a dit à mon oreille : «  que faites-vous donc là, ma biche ? »

— comme je ne

suis la biche de personne, je me suis très majestueusement retourné pour voir d'où venait l'expression caressante. Mais quelle confusion, non pour moi, mais pour elle ! — «  ah ! Monsieur, je vous demande pardon, » a-t-elle dit en se cachant la figure de son mouchoir et en faisant mine de beaucoup rire, ce qui est le comble de l'embarras chez les femmes. — puis elle s'est sauvée. — ne l'ai pas suivie, dégoûté de ce manque d'aplomb et de grâce. — belle femme du reste, et bien mise, mais un lion je crois.

Resté longtemps au boulevard à attendre Th qui n'est pas venu. — je me suis appuyé sur la rampe de Tortoni et suis demeuré là avec une patience de turc. M De B est venu se placer à côté de moi et nous avons causé. — il attendait sa maîtresse, que creo.

— du moins il m'a parlé d'un souper au café

de Paris à minuit. — la marchesa est passée au bras du baron. — incessu patuit dea.

— l'ai

saluée. — M De B m'a demandé qui elle était et m'a paru sous le coup de l'impression de sa beauté. — rentré vers minuit. — lu un in-8 degrés tout entier, — le roi Jacques Ii à Saint-Germain de Capefigue, ouvrage détestable. — pourquoi pas de l'histoire tout simplement.

9 août.

levé vers neuf heures. — le réveil moins douloureux, mais pas bon encore. Maudit moment dans ma vie ! — reçu une longue lettre de G. Pauvre timide ! Il n'en est encore qu'aux préliminaires. — il a peut-être raison, du reste, car à part la vanité, c'est ce qu'il y a de meilleur chez les femmes. Elles ne varient que dans la manière de succomber ; une fois vaincues, elles se ressemblent. — lu Torcy et travaillé jusqu'à deux heures. — habillé, sorti, remonté par une lettre de... reçue en m'habillant.

— allé chez la  marchesa. 
— nous sommes sortis

ensemble et avons fait un tour aux tuileries. — presque personne, un temps aux yeux gris

(Shakespeare), une brume de nuages toute chaude de soleil.

— rencontré X un diamant sur le front, et nous

avons échangé un incomparable regard.

Mis la marchesa en voiture. — allé chez L B.

— pas trouvé. — allé chez la Denau où j'ai choisi

une cravate. — dîné chez G. — bu du champagne après à Corazza une partie du soir avec ces messieurs.

— très excité, mais non gris. Puis un bout

de concert chez Musard. — rentré.

10.

levé. — habillé. — allé au bain. — vu Th au faubourg saint-Germain. — allé chez L B.

Changement dans nos habitudes, nous dînons ensemble demain ! — rentré et déjeuné voracement et avec l'appétit qu'un long bain développe toujours.

— B est venu et ne part pas comme il

l'espérait. — quand nous sommes ensemble, nous nous moquons toujours de quelqu'un, fût-ce même d'un ami. (réformer cela.) — nos aimables natures s'aiguillonnent l'une par l'autre et nous passerions sur le ventre à notre mère pour attraper un bon mot. — rappelé celui de Tibère aux troyens. — Tibère ! Quel homme ! C'est le seul homme d' esprit

de toute l'antiquité qui se connaît en calembours et en batteries de mots, quolibets et autres, mais ne se doute pas de ce que nous, modernes et français,

entendons par esprit.

— Bourd parti, essayé de

travailler, mais lourd comme un plomb et fait la sieste sur le canapé. — habillé. — coiffé. — sorti avec G. — allé à Corazza et de là nous asseoir sous les arbres du palais-royal. — causé longtemps, la lune se levant et la soirée belle. — monté au boulevard. — allé chez la marchesa à qui j'ai laissé une lettre, ne l'ayant pas trouvée, mais rencontrée une heure après et par hasard avec le vicomte de B. Causé un instant. — pris (pour tout dîner) une tranche de melon glacé chez Tortoni.

— rentré. — essayé des vêtements, — et écrit ceci.

12.

hier (11) n'ai rien noté. — je vis la marchesa

une heure dans la journée, dînai avec L B et le soir...

aujourd'hui levé à neuf heures, dispos, souple et l'esprit sans sombre, mais une chienne de créancière m'a demandé impudemment de l'argent, ce qui m'a jeté dans une furieuse colère. — c'était deux mois d'arriéré d'hôtel, chétive somme surtout pour moi qui ai beaucoup dépensé ici depuis sept mois. — je paierai dans quelques jours et quitterai l'hôtel à cause du procédé.

Aujourd'hui rien lu, rien écrit, rien fait. — dîné avec G. — allé chez la marchesa, sortie. — promené avec G aux champs-élysées et aux tuileries.

— allé seul au boulevard et resté longtemps appuyé

sur la rampe de Tortoni à regarder vaguement toute cette foule dans un état d'ennui et de brisement physique indescriptibles. — quand m'engourdirai-je tout à fait ? On se croit mort, on n'est qu'assoupi et la première chose vous réveille ! ...

13, dimanche.

hier, je passai toute la journée au faubourg saint-Germain.

Allé chez De Brezé. — vu un logement chez Mme F avec Bourdonnel, — et dîné chez Thébaut avec M B et Mme H. Elle a les yeux (elle n'a que des yeux, mais enfin elle en a ! ) indécents comme une nudité. — lu le second volume de Jacques Ii dans mon lit.

Aujourd'hui passé le temps à mille choses, incapable d'attention. — lu à bâtons rompus les lettres de Frédéric Ii à Voltaire. — dans ces lettres le grand Frédéric est un sot. — l'admiration pour les écrivailleurs le rogne jusqu'à l'idiotisme.

Qu'ai-je fait encore ? Rien qui vaille la peine d'être rappelé. C'est aujourd'hui dimanche et le temps est superbe. J'ai bien pensé à aller voir la jolie indienne de G, mais pourquoi ? — pour lui ? Il n'en veut plus et ma négociation est inutile à présent. Pour moi ? Quoique je ne puisse pas aimer qui m'aimerait, je suis trop indolent dans ce moment-ci pour tenter de me faire aimer d'une jeune fille. Et d'ailleurs j'ai un mal de pied qui m'empêche de mettre une chaussure étroite et d'user ainsi de tous mes avantages. Donc, bonsoir .

G ! Il faut pourtant que je lui écrive. J'ai reçu de ses nouvelles ces jours derniers. — il n'en est encore avec... qu'aux éléments. — ils correspondent, et pour G qui ne s'est jamais peint à une femme, c'est une excellente occasion de se donner un plaisir très vif dans la jeunesse. Oui ! Très vif et même le plus vif de tous. — mais en séduction, ce n'est qu'un moyen vulgaire. Il ne faut jamais se révéler entièrement aux femmes. On tuerait bientôt l'intérêt.

On frappe chez moi. C'était S B. — discussion d'une heure à propos de ses politiques qui n'existent pas avec la prétention d'exister. — habillé. — sorti.

— dîné au palais-royal. — à Corazza. — puis à

Tortoni. — rentré...

17 août.

travaillé tous ces jours autant que je l'ai pu avec les contrariétés, les inquiétudes et les soucis de toutes sortes du moment présent. — il est des instants où je comprends jusqu'au plus grossier libertinage ; on n'en a pas moins de la fierté, des puretés plein la poitrine, un souvenir qu'on n'abjurera jamais, mais on a besoin de se soustraire à la réalité en se plongeant aux gouffres des réalités les plus abjectes. Ah ! Tortures, tortures ! Je me rappelle l'image sublime de Richter : «  le bison qui se roule dans la fange pour se guérir de ses blessures. » je me travaille l'âme pour que rien ne paraisse au dehors de mes pensées. Qu'y a-t-il de plus ridicule que de souffrir ? Il n'y a que les femmes à qui cela aille bien et ce que j'écris là me rappelle ma soirée d'hier, passée de nonchalance et d'ennui chez la maîtresse de T. Cette femme a du cœur. Elle est malheureuse, le cache mal, mais enfin fait effort pour le cacher.

Vu hier aussi M De L R qui ne m'ouvrira sa bibliothèque qu'à son retour de la campagne ; — contrarié aussi par là, pour qu'il soit dit que dans les petites choses comme dans les grandes, je n'échapperai pas au damné guignon de ces jours-ci.

Aujourd'hui levé à neuf heures. — travaillé, c'est-à-dire lu jusqu'à six heures. — dîné, — point de viande ni de poisson. — écrit une longue lettre à G puis ceci.

19 août.

hier rien noté. — ma journée s'écoula chez moi au travail. — lu les mémoires de Brandebourg,

la plume à la main et la carte sous les yeux. Il n'y a pas d'autre manière de lire l'histoire politique et militaire. — supprimai le dîner. — à huit heures m'habillai et allai chez le libraire au faubourg saint-Germain. — comme je crains ma disposition intérieure du soir, laquelle dans ce moment est intolérable, je ne rentrai pas immédiatement. — au café de Paris trouvé M De B avec lequel j'allai à Tortoni, lui pour une glace, moi pour l'accompagner.

— rencontrai M F et  tutti quanti. 
— rentré,

j'avalai un volume in-8 degrés en attendant ce grand seigneur de sommeil qui prend si bien les airs de se faire attendre.

Aujourd'hui levé à neuf heures et à la demie au travail. — lu, comme hier, la carte sous les yeux, les mémoires de Frédéric depuis la paix de Huberstsbourg (1673) jusqu'à la fin du partage de la Pologne (1775). — déjeuné avec appétit. — repris mon travail, mais un peu de stupeur et de pesanteur. — j'ai essayé d'une sieste, et comme je n'ai pu dormir malgré une chaleur accablante, me suis mis à écrire mille doléances à A L F, aimable fille malgré tous les travers de l'esprit et dont je ne puis me détacher.

G est venu. — m'a raconté son aventure d'hier soir qu'on peut appeler la chasse aux maîtresses.

— quand il en aura une en pied et en titre, il sera

tout à fait bourgeois de Paris. Au fait, c'est du mariage, aux présentations officielles près. — travaillé jusqu'au dîner. — mangé une salade sans poisson ni viande, repas digne d'une intelligence et dont la sobriété a confondu mon vieux Louis.

— repris les  mémoires de Frédéric. 
— mais

distrait par les gracieuses coquetteries de ma voisine, et par un air sur un orgue (la cachucha ). — explique qui pourra la machine humaine ! Cet air entendu tant de fois cet hiver avec des trépignements d'animation et une envie folle de danser, m'a fait pleurer presque à chaudes larmes. — je ne me croyais pas si accessible aux sensations en général et à celles de la musique en particulier. B est venu. — il est venu me proposer avec une affection de procédé qui m'a extrêmement touché un service que je ne lui demandais pas. — accepté ! — je le devais, ne fût-ce que pour la grâce de la démarche qui a été parfaite. — causé longtemps. — quand B a été parti, fini les mémoires de Frédéric.

— commencé  Ryno. 
— écrit ceci, ma fenêtre ouverte par un clair de lune

élyséen, au bruit de l'eau du canal et au chant pur et juste de blanchisseuses qui travaillent fort tard aujourd'hui parce que c'est samedi. — triste ! Triste ! Triste .

dimanche, 20.

habillé. — allé chez la marchesa.

— revenu chez

moi. — dîné chez Gauidin. — le soir ennuyé et...

— passé la soirée chez la Saint-L...

21, lundi.

levé à huit heures. — allé au bain, — l'eau froide et bonne. — pris un verre de vin de Madère et du grog. — relevé entièrement de l'état flasque et d'abattement résultat de la veille. — déjeuné au faubourg saint-Germain chez Th avec le vicomte de S, Mme H et consorts. Quelle maison ! — bu et bavardé jusqu'à neuf heures du soir. — rentré. — ai fait ma toilette. — allé au boulevard avec les B, animé, la parole prompte et nette, aussi bien que possible après une journée passée inter pocula.

— allé au café de Paris. — vu la

Clarisse de B, une laide et impudente catin .

Rejoint Th et sa maîtresse. — promené sous le plus merveilleux clair de lune à faire pâmer notre ami G.

Que n'était-il là et que n'a-t-il soupé avec nous à cette Sodome de café anglais, où danseuses et chanteuses, joueurs, militaires, journalistes, tout le sanhédrin du diable, buvaient, fumaient, hurlaient et se chiffonnaient pêle-mêle ! — restés là à faire du punch jusqu'à quatre heures du matin et couché à cinq.

25, vendredi.

encore des blancs ! — j'ai passé les jours précédents à lire tout le jour, ne sortant, comme une courtisane ou comme un débiteur, que le soir. Il m'est impossible de rester seul et dans ma chambre le soir. Je tombe dans une espèce d'angoisse approchant de la folie.

Aujourd'hui, levé à neuf heures avec l'appétit d'un homme qui avait supprimé le dîner d'hier. — déjeuné. — Théb est venu. — m'a parlé de leur

nuit au café de Paris et bientôt G est venu aussi me parler de la sienne chez C D. — il paraît que tous mes amis étaient en fête, excepté mon bon ami moi. — lu toute la journée le livre de Burke sur la révolution française, d'une élévation rare et magnifiquement soutenue.

C'est le premier livre de prose (anglais) que je lise avec intérêt et qui montre un talent d'un ordre supérieur. — les Anglais, à mon sens, n'ont que des poëtes... à six heures habillé. — passé chez Gaudin. — il m'a proposé de dîner, mais de caprice je m'en suis allé manger du melon à notre ancienne taverne chez C. — bu du madère et du café à Corazza. — abattu et ayant besoin d'excitants .

— la  marchesa 

et son mari que j'ai rencontrés au boulevard m'ont sauvé de quelque péché que j'allais commettre par ennui, par vide. — me suis assis avec eux devant le café de Paris. — le baron R, M De M sont arrivés. — causé. — la marchesa

vive, moi point et dans un état sans nom de distraction sans rêverie, — drôle d'état du reste et assez doux. — si les bêtes sont heureuses ainsi, il y a profit à être bête. La marchesa a dit qu'elle avait des caprices rares et qu'elle les économisait pour les rendre plus ardents quand ils venaient. — ai répondu que c'était là une économie de bout de chandelles. — restés tard. — rentré. — écrit ceci et couché.

Mem. Voici le bel ouvrage de Saint-évremont : réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les divers temps de la république, 2 vol in-8 degrés. ...

17 octobre.

mon caprice de silence est fini. — je retourne à mon livre de loch, comme disait Byron. — avant-hier, L B m'appelait caméléon. Si cela est, et pourquoi cela ne serait-il pas ? Ces pages sont un kaléïdoscope, car je dois y déposer au fur et à mesure toutes les nuances que je revêts.

Depuis que j'ai écrit le memorandum ci-dessus, j'ai empêché un duel entre deux amis et pour une femme, pitoyable sujet de querelle ! Et j'ai vu mourir F B que j'ai assisté à ses derniers moments.

C'est de moins une claire et vaste intelligence, une destinée toute en avenir. Je comptais sur son concours dans la carrière politique et sa mort est un vrai revers.

Aujourd'hui écrit et lu jusqu'à quatre heures. — coiffé. — habillé. — allé chez la D pour du linge et des gants. — de là chez A où j'en ai appris de belles ! — ah ! Les femmes, comme elles se ressemblent ! Encore une qui s'est perdue par l'imprudente générosité d'un aveu ! — bien affligée encore, mais déjà plus calmée, nature dans laquelle tout va vite ! — son amant ne l'a pas trahie, mais quittée par dévotion. Cela m'a rappelé mon frère.

Elle m'a fait lire une collection de lettres où le dévot et l'amant se débattent à qui mieux mieux et se disputent le prix de l'ennui qu'ils font naître tous deux également.

Dîné au palais-royal. — passé jusqu'à onze heures chez la marchesa à causer à bâtons rompus.

— je suis accablé de soucis absurdes, d'embarras

d'argent, et j'ai besoin de me secouer. — mon stoïcisme dépend beaucoup de la faculté de transposer mon attention. — rentré à minuit,

— écrit ceci et vais reprendre mes lettres.

18.

souffrant. — lu et écrit dans mon lit. — L B est venu. — est resté longtemps. — parlé politique.

— chamaillé. — levé à une heure et demie. Le

temps sombre et bas, inclinant l'imagination à la tristesse. — habillé. — sorti au tomber du jour. — la promenade agréable, le temps doux. — allé chez Mme H. De là chez R pas trouvé. — revenu.

— supprimé le dîner mais pris du café pour me

soutenir. — passé au boulevard et dit un mot au vicomte de S à la sortie de l'opéra. — rentré. — écrit mon courrier de demain, et comme j'ai la tête nette et sans douleur, vais écrire du Ryno interrompu tout ce temps par les misérables événements qui m'ont arraché au recueillement et à la réflexion, ces deux grandes puissances de l'homme, comme disait emphatiquement cet effronté charlatan de Mirabeau, lequel était recueilli d'une singulière façon, par parenthèse .

19.

éveillé à huit heures et levé à neuf. — déjeuné. — L B présent. — il part pour Coutances et voudrait m'emmener ; quoique nul intérêt actuel ne me retienne ici, je resterai pourtant. — écrit à. Fermé et fait partir ma boîte. Reçu un billet d'A tout attendrissement et reconnaissance. — y ai répondu.

— lu jusqu'à l'heure de la toilette. — sorti. — le

temps toujours doux mais un peu humide. — allé chez la marchesa

— n'y était pas. — l'ai attendue en

causant avec la petite Clotilde. — la marchesa

est rentrée. — allé dîner au palais-royal. — puis au concert Valentino. — belle musique, — très belle .

— rejoint la  marchesa 

et ses tenants ordinaires.

— pris  trétous 

du punch à Tortoni. — je vais essayer de travailler.

Mem. Penser à aller chez Mme De L R demain.

22, dimanche.

deux jours en entre-bâillement.

— pas

d'événements du reste. — un peu d'intrigue qui pourra me bien poser cet hiver. Je n'ai plus de mal au cœur du journalisme et de ces prostitutions masquées qu'on appelle des articles. J'en ferai tant qu'on voudra ! J'ai vaincu mes dégoûts : — avalé mon crapaud, comme dit Chamfort.

Cette nuit dernière j'ai lu un livre très remarquable,

— d'une profondeur de réalité étonnante, cœur et

mœurs. — écrit avec esprit, élégance et audace, d'une charmante mystification de titre : la fée dans un salon, et d'épigraphes toutes mystificatrices aussi. L'auteur est Arnould Frémy. est-ce un pseudonyme ? Peu importe ! Quoique son talent soit sérieux, ce doit être un amusant partner dans un punch de garçons ! — penser à lire ses autres ouvrages : les deux anges et elfride.

aujourd'hui Gaudin est revenu. — levé, habillé de bonne heure et allé déjeuner chez lui. — sortis au café et avec B. Gais et avons causé de mariage.

— L R est venu ce matin m'inviter à passer le soir

chez sa mère. — ai refusé, — ai donné pour excuse que j'avais le pied difforme.

— le fait est que je

ne puis mettre de bottes étroites, et Mme L qui est revenue eût été là ! Et je suis en coquetterie avec elle ! — sommes allés chez Th, G et moi, jusqu'à cinq heures. — essayé d'agrafer une robe à la maîtresse de S et me suis outrageusement et infructueusement meurtri la main. — m'en suis vengé en prouvant à la donzelle que j'étais plus mince sans corset qu'elle avec le sien qui craquait de partout. Puis ai fort bien prêché sur ce texte : «  vanitas vanitatum et omnia vanitas ! » dîné chez G-pris du kirsch à Corazza. — promené au boulevard. — un brouillard glacial ! — allé chez Aristide B. — pas trouvé. — allé lire une revue.

— rentré, écrit, lu, — vais me coucher et lire encore. 

Savez-vous la différence qu'il y a entre un homme faible et un homme fort ? c'est que l'homme faible est la proie à la fois de plusieurs idées ou de plusieurs personnes, tandis que l'homme fort ne l'est que d'une seule. L'un est tiraillé en sens divers, l'autre est précipité dans un sens quelconque, tous deux entraînés, car tous deux ont des passions, et le fort encore plus que le faible : car il est fort, et ici il faut entendre le mot force non dans le sens spécial de force de raison, mais dans le sens de la force générale et harmonique de toutes les facultés.

28.

éveillé à neuf heures et lu dans mon lit ces admirables mémoires de Saint-Simon où tout est beau : style, pensées, jugement sur les hommes et les choses, prodigieuse science historique. — livre de premier ordre enfin. — levé. — déjeuné. — lu et écrit jusqu'à quatre heures. — habillé. — allé chez la marchesa.

— l'ai trouvée. — aimable ! — fait

une visite à Gaudin et revenu chez moi où la marchesa m'a pris pour aller aux français.

— c'était la

seconde représentation de la marquise de Senneterre,

— médiocrité, jouée médiocrement. Mais nous

n'avons guère écouté que nous-mêmes, et que pouvions-nous faire de mieux ? — l'ai reconduite.

— rentré. — couché.

29.

aujourd'hui dimanche, lu dans mon lit jusqu'à dix heures. — levé et continué de lire jusqu'à quatre. — fini Saint-Simon (le deuxième volume).

— écrit à Bourdonnel et à Scudo. — oublié de noter

le déjeuner. — pas dîné. — voilà deux jours que je ne dîne plus. — habillé. — au café. — passé la soirée chez Mme L R. — du monde. — ai remarqué que je me fais très bien à cette torpeur de salon qui s'empare de moi quand, comme ce soir, il n'y a nul intérêt de conversation. — revenu tard. — je ne dormirai pas car j'ai pris deux fois du café et du punch. — que faire ? — je crains l'insomnie. — la trame de mes pensées est sombre depuis hier, probablement à cause de... oh ! Dormir, dormir .

to sleep... to die... je lirai si je ne puis dormir.

Il faut briser l'attention pour la détourner.

Essayons ! ...

30.

passé une nuit de fièvre et d'agitation. — pas dormi qu'un peu vers le matin. — éveillé à neuf heures. — lu. — levé, — et déjeuné avec appétit.

— pris des notes dans Saint-Simon, le plus grand

historien que la France ait eu, je n'hésite point à le reconnaître et j'en suis tout émerveillé. Je l'avais lu déjà, mais il ne m'avait pas laissé des impressions si profondes qu'aujourd'hui. — cela tient sans doute à de nouveaux développements de mon esprit qui s'est tourné vers les choses politiques.

— à trois heures fait coiffer, — habillé et sorti.
— je croyais dîner chez G qui lui-même ne dînait

pas chez lui. — allé chez la Denau pour des manchettes. — puis chez la marchesa.

— j'ai

refusé de dîner avec elle à cause de mon amour pour l'indépendance de ma soirée. — supprimé le dîner, mais pris du café, selon l'usage de mes jours de diète. — lu les journaux. — allé au faubourg saint-Germain chercher des livres et rentré.

Pensé à une foule de choses amères. — mon dieu .

Que je voudrais être plus vieux seulement de deux mois ! Viendra-t-elle comme elle le dit, ou ce projet é chouera-t-il encore ? — travaillé, pour dompter le dedans, à ce Ryno, jusqu’à minuit. — couché, — et lu deux heures, assez maître de mon attention.

31.

éveillé à dix heures. — pour vaincre cette éternelle tristesse de réveil je me jette aux livres. — lu jusqu’à onze. — déjeuné. — bien portant et l’esprit plus léger qu’hier. — un temps à la pluie et au vent. — lu et pris des notes jusqu’au tomber du jour, qui s’est fait de bonne heure à cause de ce temps d’hiver qui commence. — habillé, et allé dîner chez Gaudin. — D et B dînaient, — dîner plutôt sérieux que triste, mais sans verve de part ni d’autre, — Gaudin las de sa journée d’hier. — rentré dès huit heures sans être allé ailleurs. — allumé du feu. — lu. — écrit une lettre. — pris des notes pour cet article que j’ai promis à Paquis sur le gouvernement des classes moyennes, d’Alletz, — livre que j’ai l’intention de déchiqueter. — je suis las de toutes ces phrases contre l’aristocratie. — L B me parlait l’autre jour d’une aristocratie personnelle, mais une aristocratie personnelle n’est plus une aristocratie. — il n’y a pas aristocratie sans transmission. — c' est une institution de durée, par conséquent elle ne peut pas saisir l'homme seul.

continué à travailler. — pas souffert. — couché à une heure. — lu du Saint-Simon dans mon lit quelque temps encore, — et endormi.

1er novembre.

pas mal dormi, mais éveillé plus tôt qu'à l'ordinaire, — dès sept heures. — j'ai rêvé de ce pauvre Guérin de retour et en bonne santé. — que ce rêve ne soit pas qu'un rêve ! Mais un présage. — avec quel plaisir je reverrai notre poëte et reprendrai avec lui cette vie commune si longtemps interrompue .

Rendormi deux heures. — levé. — la marchesa

m'a écrit une lettre maussade à dessein, je m'imagine, pour me faire aller chez elle ce soir. — mais elle ne serait pas seule et il fait un temps effroyable.

— je ne veux pas sortir. — ai répondu le billet le

plus passé à la vanille.

Déjeuné sobrement. — établi au coin du feu. — lu, — G est venu causer de la pluie qu'il fait et du spleen qu'elle donne. — B lui a succédé. — a montré plus d'animation et de suite qu'à l'ordinaire.

— G est revenu jusqu'au dîner. — ainsi ces

messieurs ont dévoré le temps que je destinais au travail.

Dîné, — trop mangé ; aussi de la stupeur après et la noire tristesse qu'engendre un besoin assouvi quand on ne se livre pas au mouvement, à l'exercice qui fait tout oublier, — ou pour mieux parler, qui suspend toute douleur même morale, même la plus élevée de toutes.

Je me rappelle qu'étant à Caen en 1831-1832 et 33 (époque de ma vie sinon la plus malheureuse, au moins la plus tempestueusement agitée) et quittant d'effroyables scènes (effroyables pour moi surtout qui en étais encore à l'apprentissage des passions), quittant donc... tantôt dans une immense colère, tantôt dans un immense abattement, toujours dans une cruelle angoisse, j'éprouvais du soulagement, oui ! Même du soulagement intérieur, à marcher à travers ces plaines où l'air joue en liberté et dont le souvenir est resté si vivant pour moi. — oh ! Quand on quitte ce qu'on aime le plus, il ne faut pas monter en voiture. Marcher distrait, on pense moins. Je me suis toujours défié des femmes promeneuses,

— des

anglaises par exemple, froide race s'il en fut, ce qui ne les empêche pas d'être excessivement corrompues.

Au contraire : raison de plus.

Découvert, en lisant un livre italien fort curieux que m'a prêté B, que l' ode à Priape de Piron dont le commencement est si lyriquement beau, si entraînant, malgré l'infamie du sujet, n'est qu'une imitation pâle mais servile, — osée, impudemment mais manquée, aussi, — d'une superbe ode attribuée à L'Arétin. Cette Italie est bien vraiment le pays des peintres ! Ses écrivains n'ont pas de plumes, mais des pinceaux. Quelle manière de tout noyer dans la couleur, de tout purifier par la forme, même ce qu'il y a de plus matériellement physique, de relever l'idée par je ne sais quelle splendeur dont la source n'est ouverte qu'à eux .

Piron a volé les idées, et en les touchant, il les a montrées telles qu'elles sont. — à part la marche entraînante du rythme, manié de verve et qui fait une victorieuse violence au dégoût, l'ode de Piron laisse froid. Celle d'Arétin est une nudité aussi grande, aussi luxurieuse, l'imagination l'admire parce que c'est beau avant d'être sale, parce que la perfection est une chasteté si grande qu'elle cache toutes les souillures, et les sens ne sont pas même remués par cette admiration enthousiaste.

Figurez-vous la bacchante la plus insensée dans le dévergondage des poses les plus lubriques, folle de vin et de cantharides, mais sur le corps de qui, trahi de partout avec l'impudence du marbre et la chaleur de la vie, est drapé un vêtement lumineux, une tunique miraculeuse dont les plis ne savent rien cacher, mais divinisent. C'est Titien peignant des bas-reliefs antiques avec son pinceau trempé dans toutes les puretés de la lumière. C'est Lucrèce parlant si majestueusement de l'amour animal des êtres, mais avec une langue dix fois plus belle d'harmonie, de coloris et de contour que la sienne, et incomparable.

Après dîner lu de nouveau. — pris des notes dans Saint-Simon, ce dieu de l'histoire et de l'appréciation sagace et sévère. Il peint comme Tacite, mais il a le sentiment religieux de Bossuet, inconnu à l'âme moqueusement froide du romain, et en plus des grâces ineffables. — voyez par exemple cette phrase en parlant de Louis Xiv : le roi de si grande mine (trait d'une fierté négligée approchant du sublime au pittoresque). «  on peut dire qu'au milieu de tous les hommes, sa taille, son port, ses grâces, sa beauté et sa grande mine,

jusqu'au son de sa voix et la grâce majestueuse de toute sa personne, le faisaient distinguer jusqu'à sa mort, comme le roi des abeilles et que s'il ne fût né que particulier il aurait eu également le talent des fêtes, des plaisirs de la galanterie et de faire les plus grands désordres d'amour. » il semble qu'en répétant ce mot de grâce, il ait exprimé davantage pour la répandre dans cette phrase charmante, la divine chose que ce mot signifie .

Lu de l'italien. — pris du punch. — remis à lire.

— regardé par la fenêtre. — pluie et vent furieux.
— temps et heure et rue bien tristes. — lu encore,

écrit ceci et vais me coucher.

2 novembre.

levé de bonne heure. — déjeuné. — lu. — écrit des lettres au coin du feu. — lu encore. — disposition d'âme amère et triste. — temps d'averses. — l'ouragan d'hier continue.

C'est aujourd'hui mon jour de naissance, jour que j'exècre et qui me jette toujours une montagne de plomb sur le cœur. Il me rappelle le néant de ma vie,

— et que l'avenir pour moi se lève si tard ! — je ne

sais pas ce que je deviendrais si je restais seul aujourd'hui. — dieu merci, je dîne en ville chez Mme De L R. — cela me sortira de moi-même. Il y aura là peut-être cette grande allemande au noble buste que j'aime toujours à voir, oui ! Mieux même qu'à entendre, et les belles épaules en arc de M N avec son cou de cygne sauvage et brun. — ma foi ! Je n'ai rien de mieux à faire que ma toilette, je m'ennuie tant ! ...

8 novembre.

ces jours-ci n'ai rien noté, — et les ai passés dans une souffrance très vive et dont personne ne s'est aperçu. — je l'avais méritée, cette souffrance.

J'avais écrit une lettre égoïste à (...) et elle m'a répondu par des larmes et des paroles poignantes d'affection qui se croit trompée. — que sommes-nous donc ? Pourquoi ai-je été blesser ce cœur, — le seul peut-être qui me soit dévoué, — moi qui l'aime autant que je puis aimer créature vivante ! — il fallait que je fusse hors de sens.

j'ai eu des remords et j'ai souffert tout le temps que je n'ai pas été avec la marchesa.

— ma

liaison avec cette femme devient de plus en plus étroite. Je me suis trompé sur son compte. Elle n'est pas ce que je croyais. — mélange d'ombre et de lumière, ses qualités dominent ses défauts. Je me disais : c'est pis qu'une coquette avec les autres, avec moi c'est une comédienne. Avec les autres, elle peut être coquette, mais elle se sait coquette ; son sens si droit n'est jamais égaré : elle se juge coquette et sait le temps qu'elle restera ainsi. C'est une mise, une robe décolletée, une parure plutôt que sa nature et la pose habituelle de son âme. Il y a fort peu de femmes qui soient coquettes ainsi.

Malgré les manèges, les petites ruses, les thèses sur l'amour, et toute la gâterie dont elle a été l'objet, elle rentre très souvent en conversation dans un naturel sévère, hardi, élevé, résolu, souvent gai, toujours de bon sens qui lui fait le plus grand honneur à mes yeux. — si elle avait toujours ce ton-là, elle serait supérieure autant qu'une femme puisse l'être. Quand cela lui arrive de le prendre, sa physionomie contracte une expression attentive et perçante qui vaut mieux que toutes ses chatteries de sourire et d'yeux à moitié fermés. Elle devient d'une beauté sérieuse dont elle ne se doute probablement pas et qui l'emporte sur toutes les morbidezzes de physionomie que nous recherchons dans les femmes.

Le monde de province dans ses grossiers et ineptes scrupules en avait parlé comme d'une catin

(du moins est-ce le premier bruit qui m'atteignit d'elle avant que je la connusse personnellement) et le mot est aussi stupide qu'injuste. Il n'y a pas de femme qui soit plus loin de ce qu'on appelle le catinisme. — ce qui l'a perdue en province, c'est la réputation d'avoir eu une passion,

— c'est la

curiosité, l'audace d'esprit, et des relations de femmes qui ne la valaient pas. — l'ennui, — un ennui terrible, — des caprices d'imagination, voilà ce qui expliquerait son errante fantaisie, déjà lasse, — elle se débat encore, mais elle est abattue. — malgré quelques vouloirs insensés et le besoin de tendresse, ancré au cœur des femmes, elle est sous la sauvegarde d'un esprit mâle et d'une incorruptible froideur.

Son esprit désire plus que son cœur, noblement flétri par un souvenir douloureux. — quelles qu'aient été ses intimités, nulle ne l'a souillée d'un de ces faits ou d'une de ces paroles qui font rougir la volupté même. Elle ignore l'abîme fangeux des caresses. Cela prouve pour elle que les hommes qui l'ont aimée ne l'aient pas fait descendre jusque-là ; ils n'auront pas osé.

Encore quelques années d'agitation de tête, — misérables, impuissantes agitations qui n'aboutiront qu'à des commencements d'intimité ! Car elle juge les hommes, et comme elle n'a pas d'ivresse physique elle est promptement ennuyée de leur jargon ; — encore quelques années à s'exagérer ce dont elle souffre et ce qu'elle convoite par vide,

et ce sera fini : il ne restera plus de tout cela qu'une femme attachée à ses devoirs par réflexion et par vanité intelligente, solide amie, ce qu'elle est déjà, de relations de famille et de monde parfaites, simple et spirituelle en même temps, regardant du haut de ses désirs de vengeance éteints, froidement et sereinement, les hommes qui l'ont si longtemps ulcérée, comprenant la mission de la vie qui n'est pas le bonheur par les sentiments, — ou sa fauve ressemblance par les sensations, — se résignant à force de bon sens, exquise qualité de son genre d'esprit, — disant moins de mal d'elle, coquetterie fausse qu'elle a encore, — et d'une beauté qui se mourra avec une lenteur majestueuse .

Ce qui prouve où elle en est, cette femme si pitoyablement jugée sur les récits de plus libertines qu'elle, commentés par des observateurs de garnison, c'est qu'elle se voudrait corrompue ; c'est qu'elle envie les plaisirs des femmes qui aiment le plaisir.

— pour répondre à cette fiévreuse

disposition d'une âme sans intérêt dans la vie

et que je lui signale comme mauvaise, il n'y a qu'à la prendre au mot et agir avec elle comme avec celles qu'elle jalouse, et on lui fera retrouver sa fierté oubliée dans le ridicule et le dégoût.

je l'ai vue beaucoup ces jours derniers, et du moment qu'elle oublie de poser et de dresser des embûches avec la grâce d'une charmante comédienne,

— reste de ses premiers rapports avec moi

qui ont été faussés dès l'origine à cause de (...), ce qui va disparaissant tous les jours, — elle est essentielle à étonner et désintéressée de toute mauvaise ou petite passion. — elle n'a pu avoir que des femmes pour ennemis, car je défie l'homme le plus partial, le plus bardé de préventions, l'amant enfin d'une de ses ennemies, de la voir quelque temps sans abjurer ses préventions. — tous les hommes qu'elle voit lui sont dévoués, et qu'en attendent-ils ? La faveur de baiser son gant. C'est vraiment un honnête homme à travers les rancunes, les dépits et les ondoyances de la femme. C'est un honnête homme comme Ninon, mais c'est Ninon jusqu'à la ceinture.

La ressemblance ne descend pas plus bas que ses hanches superbes, dignes de la Niobé antique. Ses théories de coin du feu quand elle est animée et qu'elle ne craint pas son auditeur, peuvent rappeler la courtisane, mais cette nature d'esprit élégant et prompt à saisir le ridicule de certaines ivresses, mais ces sens harmonieusement et imperturbablement tranquilles, tout cet ensemble de résistance, empêchent à jamais la pratique, chose qu'elle n'apprécie pas encore, mais qu'elle appréciera quand elle sera plus mûre et plus avancée dans la vie.

Aujourd'hui éveillé à neuf heures, lu de l'italien dans mon lit, — puis levé, — déjeuné. — un temps gris et bas, — le froid pénétrant et acéré. — allumé du feu. — écrit à Guérin qui va mieux, se marie et revient, trois bonnes nouvelles ! — mon rêve a eu raison ; réponse aux gens qui se piquent de n'être pas superstitieux. — il paraît que c'est au mois des roses (en mai) que notre poëte deviendra époux.

— c'est un revirement de cœur que l'histoire de ce

mariage. — Guérin, comme de juste, paraît fort heureux, et moi aussi parce que je crois qu'il a besoin d'un foyer à lui. Il aura le temps de travailler non pour vivre, mais pour penser ou pour retentir .

— du reste, qui n'a pas besoin d'un foyer ? Byron

n'en médisait tant que parce qu'on avait détruit le sien. Gaudin est venu, — prétend avoir rencontré ma boiteuse (une charmante boiteuse avec des pieds irréprochables que j'ai rencontrée chez Valentino, il y a quelques jours), mais je ne le crois pas. — c'est un maniaque qui veut connaître tout le monde, même les gens qu'il n'a jamais vus. — lu et fait diverses choses, — je ne sais plus quoi. — habillé.

— dîné chez Gaudin. — chanté du Désaugiers

au dessert, un vrai poëte, celui-là, peignant et sentant, naïf et sans le moindre esprit, mais d'un entrain plus puissant que l'esprit même, comme tout poëte. — pris du café à Corazza. — les bandeaux noirs d'Obermana semblaient humides et sa joue était plaquée de vermillon brûlant. — belle ainsi ! — monté au boulevard. — allé chez la marchesa.

pas trouvée, caramba !

— l'air coupant comme

Tortoni, enveloppé dans mon manteau, un clair de lune chatoyant dans les capotes de satin et les robes de soie du régiment d'Amaïdées, qui remuaient leurs croupes vénales au boulevard. — ennuyé d'attendre il signor Gaudino, rentré. — écrit ceci et vais me mettre à écrire à la marchesa et à mon travail sur le livre d'Alletz.

9 novembre.

levé d'assez bonne heure, du moins pour moi. — souffrant. — des douleurs d'entrailles assez vives, donc supprimai le déjeuner. — pris seulement du vin dans du bouillon, sorte de remède qui me réussit toujours. — travaillé. — ai écrit une lettre à ma tante, pleine d'affection et de mansuétude, la lettre, s'entend, et non la dame, du moins à mon endroit. — mais cela donne une merveilleuse souplesse à l'esprit que d'écrire ce qu'on ne pense pas. — après ma lettre, repris mon travail, — l'attention vive et l'esprit fécond. — le jour est tombé. — pour éviter d'incompréhensibles influences que ma raison domine, mais ne peut supprimer, je n'ai pas voulu rester chez moi. — je deviens la proie d'une espèce d'aliénation sombre dans la solitude de mes soirs.

— coiffé, habillé, dîné chez Gaudin, — et à

Corazza après. — G s'en est allé et je suis remonté chez moi pour mes lettres. — trouvé un billet de la marchesa.

— allé chez elle jusqu'à minuit. — 

velopperai peut-être dans quelque livre ma situation avec cette femme, bon sujet de novella.

— rentré chez moi par une pluie battante. — couché,

mais lu fort longtemps dans mon lit.

10, matin.

levé à dix heures, — raffermi, solide et ne me ressentant plus de l'indisposition d'hier. — choisi des gilets, importante chose. — lu et écrit à bâtons rompus, — puis déjeuné. — puis commencé ce memorandum. j'attends le coiffeur.

Je vais m'habiller et m'en aller voir Mme De L R qui m'a intimé de venir vendredi. — vais-je la trouver seule ? — je l'espère. Ses cousines, plates personnes de toutes façons, m'ennuient prodigieusement. — il pleut et les nuages sont bas, — un temps spleenétique .

le soir.

je rentre ; une sotte journée ! — excepté pourtant l'heure et demie passée chez Mme De La Ren.

— mais nous n'étions pas seuls. Les indispensables

cousines que je dispenserais très bien étaient là, bloquées par la pluie ruisselante. — j'ai mal fait de ne pas accepter un dîner offert, quoique maigre. — je pensais à rejoindre quelqu'un ce soir et je n'ai vu personne.

... et tel est pris qui croyait prendre ! Revenu dîner chez Cop. — les rues inondées mais plutôt du brouillard que de la pluie. — sobrement mangé.

— au café une demi-heure à attendre G mais il

se devait probablement à ses amours ! — fait conduire en voiture à Valentino ; — bonne musique et laides figures, compensation des yeux par les oreilles. — rentré ennuyé et vais me coucher et lire dans mon lit. — (mem. — ne pas sortir demain mais travailler.) 11, samedi.

pas sorti comme je l'avais résolu hier. — levé de bonne heure. — reçu Ar B puis Cob qui m'a rapporté une bague en aigue-marine que je lui avais donnée à rétrécir. — déjeuné. — lu tout le jour, excepté le temps que L B revenu de Normandie est resté là. — l'esprit frappé d'une grande sécheresse, mais du moins attentif. — dîné fort tard. — Gaudin est venu, — bu ensemble, mais non de manière à nous exciter, et causé d'une fête qu'il doit nous donner cet hiver. — le programme est joli ! Et cela peut être extrêmement piquant. — G parti, repris mon volume et l'ai fini. — écrit ceci avec un peu de stupeur. — le ciel est presque pur et le clair de lune étincelant. Mis à ma fenêtre et vais me coucher et lire de l'anglais.

13.

n'ai rien noté. — rentré de soirée assez tard, fatigué et dans une de ces dispositions dans lesquelles il est impossible de se rendre compte de quoi que ce soit. — qu'avais-je vu ? Des jeunes gens stupides et sans les grâces élégantes plus belles et plus charmantes que l'esprit, — des femmes peu jolies, excepté M N qui quoique non jolie aussi me plaît enfin !

— il y a de l' énergie 

dans la manière dont elle est brune, et puis elle ferme à moitié ses yeux noirs, passionnés en diable... bref, elle induit en tentation.

Aujourd'hui, lu dans mon lit. — levé, — habillé,

— déjeuné. — B est revenu et est resté à causer

chez moi, — puis Bod puis M De F. Dépensé ainsi le temps jusqu'à cinq heures. — L B avec qui je dînais est venu me chercher. — dîné. — allés au gymnase. — vu Bouffé plus admirable que jamais dans une mauvaise pièce : le rêve d'un savant.

— son entrée en scène est tout ce que j'ai

vu de plus saisissant sans horreur. C'est vraiment magnifique. — du moins ému, mais fatigué de la fin du spectacle, je rentre par un temps de pluie glacée et un mal de tête brûlant. — vais essayer de dormir.

15.

hier 14, rien noté. — je rentrai tard d'une soirée assez animée vers la fin, le monde parti, chez Mme De F qui voulait par parenthèse me faire admirer une romaine, une blonde fille du Tibre, laquelle ne m'a pas plu avec toute sa fauve blonderie et qui a chanté simplement (chose remarquable) un morceau d' Othello assez doux.

— en rentrant je trouvai des lettres de (...) et je

me plongeai voluptueusement dans leur lecture sans pouvoir m'occuper d'autre chose après .

Aujourd'hui, levé et habillé de bonne heure. — B est venu comme je finissais ma toilette. — causé, mais moi pas en train, — j'avais dépensé toute ma flamme hier, et j'en étais à l'atonie. — sorti, — déjeuné chez C. — pris du café à Corazza et lu les journaux. — allé chez la H perdre mon temps,

— de là chez le libraire pour des livres. — passé

à l'Europe.

— pas vu M De Jouffroy,

convalescent. — revenu chez G puis chez moi d'où je ne suis pas ressorti. — le temps est beau, mais le vent est froid.

Est-ce irréflexion ou égoïsme qui a déterminé le singulier procédé de (...) ? Je veux penser que c'est irréflexion. J'ai été blessé, — et Dieu me damne .

Je crois que je le suis encore. Le fait est que je ne m'attendais pas à cela d'un ami. — j'ai tort peut-être, mais je n'eusse pas agi ainsi. — ô misanthropie, serais-tu la sagesse, à condition toutefois d'être silencieuse ? Et Hamlet a-t-il raison ? «  va dans un couvent, fais-toi moine ! l'homme ne me charme pas ni la femme non plus. »

ah ! La femme... j'ai depuis deux jours des raisons pour en bien penser.

Mangé une salade pour tout dîner. — préoccupé de cette chose. Trop sans doute. — écrit des lettres avec la furia que j'y mets quand j'ai laissé s'accumuler les réponses à faire. — puis lu, puis commencé une nouvelle dont je ne sais pas encore le nom. — je veux y montrer l'amour dans les âmes vieillies, le manque d'ivresse, la froideur des sens et cependant une passion souveraine, empoisonnée ; l'agonie, sans doute, de la faculté d'aimer, mais une agonie éternelle. — j'ai mes modèles.

— écrit ceci

et me jette au lit. good night.

il ne faut qu'un atome pour troubler le lac le plus pur, et il est des âmes comme ces lacs, troublées par un grain de poussière, — quoique moins pures et plus profondes. à part l'ironie de nos lèvres bientôt effacée, à part le cercle de l'atome qui tombe sur la surface unie et qui bientôt est évanoui, les hommes jureraient qu'ils n'ont rien troublé du lac où leur pied fit rouler l'atome du cœur que leurs procédés vulgaires ont froissé, — et pourtant l'atome n'est pas encore au fond du gouffre.

Il tourbillonnera longtemps avant de l'atteindre, et la mémoire, ce gouffre dans lequel il n'est pas de fond où puisse se perdre un blessant souvenir, ne le rejettera point à l'oubli.

17.

c'est une fièvre intermittente que mes notes sur ce journal. Elles y sont tracées d'un jour l'un.

— hier je travaillai assez intensément tout le jour.
— le soir j'allai causer chez Apolline. — soupai à

Corazza parce que je n'avais pas dîné et revins me mettre au lit pour dormir-ce qui ne manque jamais après le souper-de ce sommeil provoqué par la congestion cérébrale et qui ressemble à une attaque momentanée d'apoplexie.

Levé de bonne heure, et travaillé attentivement jusqu'à cinq heures et demie, au coin du feu, n'ayant pris qu'un bouillon sans pain. — dîné avec appétit.

— ai vu G quelques minutes... — L B ce

soir. — causé assez gaîment quoique le fond de mon âme soit en ce moment plus noir que l'enfer.

— L M est venu et est resté jusqu'à cette heure.
— le temps est tout à fait d'hiver, froid et humide.
— voudrais qu'il fût plus laid encore pour m'éviter

de sortir demain comme je l'ai sottement promis à L B. — ma santé est depuis quelque temps excellente quoique je sois surchargé d'embarras de toute nature et dont je ne vois plus le bout. — c'est égal, je ne ploierai pas sous cette bourrasque d'adversité. — je clos le memorandum pour faire mon courrier de demain et lire.

19.

hier, Nada selon la coutume du moment qui me fait sauter à pieds joints par-dessus un jour. — je passai mon temps avec L B en affaires.

— le soir

allai au concert de l'allemand Strauss.

— pas

enchanté ! Un monde du diable et un tas d'hommes de mauvais ton. — remarqué la mise de la danseuse Dolorès Serral qui se promenait là. — blonde noire et velours noir avec une capote de satin rose.

— elle a les  prunelles 

les plus larges et les plus mates que j'aie vues, recevant la lumière et ne la donnant pas .

Aujourd'hui levé et habillé de bonne heure. — à dix heures chez A De Ber où j'ai déjeuné. — sa femme est laide, mais ne manque pas d'expression et aime et respecte la raillerie, comme toute femme.

— c'est le sceptre des rois du monde et leur épée. — 

voyez sourire une femme à une moquerie bien dite, c'est une écharpe qu'elle offre à genoux au vainqueur, à celui qui l'a dite, cette moquerie.

Mme De B nous a quittés, et quoique je sois

fort indifférent pour cette femme, j'ai filé aussi, tant une femme, je ne sais pourquoi, projette autour d'elle le vague et inexplicable intérêt de sa présence ! — si elle fut restée, je serais resté.

Allé passer deux heures et demie chez la bella marchesa,

— mise comme j'aime, satin et velours

noir, — spirituelle et presque tendre, ce qui vaut mieux. — m'a deviné pour une certaine chose et je le lui ai avoué quand elle me l'a dit. — rentré chez moi dans une disposition souffrante de corps et encore plus d'âme. — remué des papiers. — allé chez G où j'ai dîné tristement, obsédé de mille amertumes. — sorti et allé au café avec B qui a fait tout son possible pour me sortir de mon noir. — promené au boulevard. — rentré. Fait ma correspondance et vais me coucher, ne me sentant pas bien.

7 décembre.

j'avais abandonné ce journal. Ma vie a été tellement occupée et tracassée depuis que j'écrivis le dernier memorandum dans une situation d'esprit si violente et si malheureuse ! — hélas ! Les choses ont peu changé. Le besoin d'une position me poursuit.

Je cherche à la prendre et puis elle glisse au moment où on croit la tenir. — c'est le diable .

Au milieu de mille ennuyeuses démarches et intrigailleries, j'ai travaillé. — fini deux longs articles, dont l'un (sur l'exécrable livre d'Alletz) doit paraître incessamment, sans nom d'auteur bien entendu. L'autre, que la coterie Thiers semblait imposer à la revue des deux mondes, a été refusé par le directeur de cette revue. — de là, grande colère de M P, l'ami de Thiers, et de L B qui avait voulu travailler à ce long article que j'eusse fait aussi bien tout seul. — le fait est que le refus, qu'on ne devait pas même envisager comme possible, a été vexant. Mais j'ai été le plus calme des vexés, quoique je sentisse bien l'ennui de tout cela.

Du reste, la vie extérieure assez régulière, du moins pour moi. — peu de visites, si ce n'est à la marchesa avec laquelle je suis allé au spectacle une ou deux fois. — mais auprès d'elle je n'éprouve plus l' immatériel plaisir de voir bien jouer.

— pour cela, il faut que je sois seul dans une loge.

Sinon, et surtout s'il y a une femme, je suis occupé à cacher mes impressions, ce qui gâte tout mon plaisir. — je suis allé aussi entendre Duprez à l'opéra, que mon incompréhensible paresse m'avait jusqu'alors empêché d'entendre. Il est laid, petit, ignoble, mais quel instrument il a dans la poitrine .

— je l'aime

mieux que Nourrit et comme timbre et comme méthode. Il m'a ébranlé, mais sans me jeter dans des accès de larmes réprimées comme cette Mme Bordogni que je n'ai entendue qu'une fois (au conservatoire). — je n'ai jamais eu dans ma vie de sensation comme celle-là, produite par quelque chose qui ne soit pas la réalité.

Inspiré un caprice à une enfant de dix-sept ans, blonde et mince, jolie et pourtant qui ne me plaît pas ! — ce serait toute une longue histoire à raconter, je ne veux point l'écrire. — chose singulière ! Mme De F est venue chez moi me demander, comme une grâce, de ne pas m'occuper de Mme De Saint-V. — je ne sais pourquoi ; elle m'a dit que je connaîtrai sa raison plus tard, mais la chose ne m'en a pas moins paru étrange. — j'ai promis d'autant plus que je n'ai aucun projet sur quelque femme que ce soit, et (en aurais-je) aucun sur Mme De Saint-V en particulier, laquelle a de beaux yeux, il est vrai, mais n'est pas une femme qui me fasse envie du tout. Je suppose qu'il y a là-dessous quelque inimitié et commérage de femme. Toujours est-il que je m'en soucie comme d'une chanson .

— jamais mon âme, si âme j'ai, n'a été dans une

indifférence si philosophique ! Je suis vieux, vieux, vieux... le maudit refrain .

Levé à dix heures aujourd'hui et reçu une bonne lettre de (...), toute ma vie, le reste n'est qu'apparences et mensonges ! Elle me parle d'Olympiade F qu'elle a revue et de qui les circonstances l'ont rapprochée. — tant mieux .

— quels que soient les changements que le temps amène,

je ne puis me détacher du souvenir de cette femme et je suis bien aise que (...) la revoie de temps en temps. — pourquoi ne puis-je la rencontrer seulement une heure, fût ce dans un bal, quoique ce fût-là que j'aimerais le moins à lui parler du passé ? Il fait un vrai temps de décembre, bas, triste, froid, avec une vapeur bleue qui n'est pas du brouillard. — c'est bien l'hiver de Paris. — que les plaines de Caen doivent être touchantes de ce temps là ! On n'y voit presque plus, quoiqu'il ne soit que midi. — je vais m'habiller et sortir. — je dîne ce soir chez la marchesa et malheureusement pas seul, je suppose, d'après l' officiel de l'invitation.

au soir.

les habitués étaient chez la marchesa, plus une demoiselle de M qui s'appelle Thérèse et n'est pas jolie comme Thérèse Guiccioli. — le dîner bon,

— ai beaucoup mangé sans rien leur dire, tout en

écoutant les récits incommensurables et parfois assez amusants de B. J'ai eu froid jusqu'au café, et j'ai cherché pour me réchauffer une bouteille de fiers et chaleureux esprits, mais j'ai été désappointé, — il n'y avait que liqueurs sucrées et fines, bonnes pour des palais de femme. — en somme peu intéressé et mal en train.

Avant dîner allé chez L B. Parlé d'affaires.

— réussirons-nous ? — demain cela pourrait se

décider. — de là chez Malitourne que j'ai vu trop peu de temps (il allait sortir) pour en porter un jugement. — je rentre et vais lire dans mon lit jusqu'à l'arrivée du sommeil.

12.

ces jours-ci passés moitié au travail, moitié en soins ennuyeux et qui n'aboutissent pas. — ce projet de journal se réalisera-t-il ? Pourrai-je trouver position solide, c'est-à-dire some money

quelque part cet hiver ? — je ne me rebuterai pas quoique j'aie été blessé et dégoûté plus d'une fois. Les hommes sont encore plus bêtes que je ne croyais. — jusqu'à L B qui vaut mieux que les autres et dont le courage hausse et baisse comme l'amour du joueur pour Angélique avec, non pas les coups de fortune, mais les chances : — pauvres nerfs .

— je dompte les miens à repousser les influences

contradictoires qu'il exercerait sur moi si je n'écoutais que mon intérêt en péril comme le sien.

Dimanche, fait des visites toute la journée. — vu entre autres la fiancée de Guérin, dont (de la jeune fille) l'accent me pénètre très vivement. — doux et étrange ! — la veille j'étais allé chez Mme De L R et de là une heure au bal chez Mme M. — cent cinquante personnes ! — rien vu de bien remarquable.

— L M voulait me faire admirer une assez

belle femme, fort bien mise, qu'il dit un précipice de glace et de neige. — je l'ai regardée assez longtemps sans que la tête me tournât, sans éprouver le moindre vertige. — je ne ferai point le saut (ou le sot) dans cet abîme de froid condensé. — pourquoi les femmes font-elles tant abus de cette mâle

coiffure, le turban, avec lequel elles se rêvent un air oriental fort ridicule ? Dimanche, passé ma soirée chez (...). Cette jeune fille aux cils dorés s'inclinerait-elle de notre côté ? Hein ! Hein ! Ma fatuité commence de le croire. Dans tous les cas, je ne veux pas la voir souvent, quoique je sois bien sûr que je ne puis l'aimer. — il n'en est qu'une dont le seul souvenir est plus fort que les réalités les plus charmantes.

Aujourd'hui, levé à neuf heures, — rangé une foule de papiers qui m'ont re précipité dans le passé. — brûlé les lettres de mon frère sur ses bonheurs à Thorigny dans le temps de son amour pour élisabeth De V. Il ne faut jamais relire ces lettres-là... — lu le pitoyable ouvrage de Billiard qu'il appelle un essai d'organisation démocratique, et moi de désorganisation publique.

— vu L B et fait un vrai cours de journaux. — à cinq

heures allé chez la marchesa,

— nerveuse, agitée,

taquine, irrégulière, mais après tout aimable ! — dit toujours que je ressemble à Jean Sbogar, ce qui ne me plaît pas trop. — tous ces brigands sont de mauvais ton, et un gentleman ne doit pas avoir un air de sac et de corde. — mais la marchesa raille parfois ! — m'a prié à dîner, et ai refusé, de caprice, le diable sait pourquoi ! Si ce n'est parce qu'il aurait fallu la quitter de bonne heure à cause de mon rendez-vous avec A R. — dîné gloutonnement au café riche. — pensé à G qui aimait les salles vastes, retirées, silencieuses de ce restaurant. — quand y dînerons-nous insieme ?

— allé à Corazza et

remonté chez moi. — A R est venu comme il me l'avait promis. — pris du thé et causé, — moi, c'est-à-dire, car lui c'est une lenteur d'esprit vraiment curieuse, — moi donc avec une impétuosité foudroyante. — A R parti, repris le Billiard qui m'a ennuyé, — puis de l'italien, — puis ai refondu le commencement de cette nouvelle laissée là mais que je veux finir. — écrit ceci et vais me coucher, mon feu s'éteint et il est deux heures du matin.

14.

deux jours sans noter, mais l'affaire marche et tout ira bien si le journal en question peut être fondé. — travaillé, mais sorti une partie du jour.

— l'action exté rieure secoue mes pensées et dans

ce moment doit m'être bonne, car si je m'abandonnais à ce qu'elles ont de sombre, d'inspiré par la réalité, je tomberais peut-être dans le découragement, malgré la force de mon espérance.

Aujourd'hui, levé à dix heures. — habillé et sorti presque immédiatement pour les journaux que je dois lire tous et tous les matins.

— c'est la pêche aux idées politiques. — déjeuné

avec des œufs et du chocolat à Corazza, témoin Gaudin que j'ai accompagné jusqu'au rond-point des champs-élysées, moitié pour lui et moitié pour le beau soleil. — un temps superbe, seulement froid, et la promenade jolie avec foule de femmes en mante de satin et en fourrures. — les femmes roulées dans les peaux de bête m'ont toujours plu. — tant d'apprivoisé sous toison farouche est un contraste gracieux. — allé chez L B. — parlé politique, journaux, droit public. — resté jusqu'au soir et revenu chez moi pour ma toilette. — trouvé un billet de la mia marchesa, coquet et parfumé comme elle. — m'invitait à dîner, mais comme elle n'était pas seule et que j'avais résolu d'aller à Valentino questa sera et que j'avais soif de musique, j'ai envoyé le plus touchant non que cruelle ait écrit ou dit d'un air tendre. — dîné très sobrement et seul, — puis allé au concert où les femmes n'étaient ni belles, ni bien mises. — aridité .

— ils ont donné deux symphonies d'Haydn pleines de

charme. — revenu par le boulevard sous une lune perçante. — je rentre et vais lire dans mon lit une heure ou deux. — je n'ai pas sommeil et il faut jeter le sarment sur la flamme.

Mem... — penser à re fourrer à l'allemand, — non pour les livres, mais pour les relations de journaux et par suite d'affaires.

17, dimanche.

deux jours de routine vécus, sans plaisir et inutiles à rappeler. — j'ai vu Mme F qui veut me conduire chez Mme Ch, fort riche, fort élégante, fort belle, et ce qui m'intéresse davantage encore, fort bien disposée en ma faveur et très curieuse de me connaître. — j'irai, mais je voudrais que ce fût après le premier de l'an. — hier envoyé des chiffons en cadeau à la maîtresse de G chez qui je soupai. C'était sa fête. — aujourd'hui temps perdu pour la tête. — ai pas ouvert un livre et pas écrit un mot. — misérable vie ! J'en suis las ! Mais qu'être donc et que faire ? J'ai mal au cœur de tout, horrible disposition .

tout est néant dans la vie, excepté-d'avoir aimé !

tout bien réfléchi, c'est encore là la sagesse.

Dormi jusqu'à onze heures, — j'étais rentré si tard ou plutôt si matin ! — habillé, — coiffé, — avalé un œuf et un bouillon, — puis allé boire du café et lire les journaux à Corrazza. — allé muy lindamente et à pied, ce qui est très fort pour moi, jusqu'au marais chez Mme M. Pas trouvée. — revenu, toujours à pied. — allé chez la marchesa.

— causé avec vérité et chaleur. Dîné avec elle et

resté jusqu'à huit heures et demie. — elle soupait chez le général d'Oud et j'avais ma toilette pour le soir de chez Mme L R. — l'ai trouvée (Mme L R) armée de doux reproches. — assez de monde, — entre autres Mme Lh, mon ancien caprice, que deux ou trois phrases vulgaires dans sa bouche ont tué avec impossibilité qu'il renaisse.

— sa fille n'est pas jolie, — je me suis fourré à

côté d'elle au thé pour le constater, car elle m'avait paru bien au bal. — il faut aller au fond de ses impressions si l'on veut les amoindrir et les effacer. — M N au nom qui me charme était là. — elle devrait toujours montrer ses épaules brunes, ardentes, un peu hâves et qui promettent à travers leur morbidezze des voluptés enflammées.

 ironisé  tout le temps. — je rentre et je me

jette au lit fatigué.

20.

lundi 18, travaillai le jour et allai passer la soirée chez la marchesa.

— n'était pas seule. — 

rentrai tard et me mis au lit sans avoir le courage de rien noter.

Hier, dîné chez la marchesa et allé avec elle au théâtre saint-Antoine. — une bonne soirée et qui m'a fait du bien dans ma disposition d'âme et de corps, car je ne me sens pas bien, même physiquement.

— énervé. — lu tout le jour du Saint-Simon que j'ai

repris. — ne suis pas sorti. — le temps humide et sombre. — un damné temps pour le moral .

Vu G et M qui est venue m'apporter une lettre de (...) — vais reprendre ma lecture ou quelque autre occupation ; — je crains le farniente dans la solitude. Tout mal vient de ce qu'on est seul.

22.

hier 21, allai voir la marchesa le soir et restai avec elle et avec B à dîner. — je rentrai de bonne heure et me couchai «  comme le plus indifférent enfant de la terre » . aujourd'hui pas plus mal qu'hier, même mieux, astreint au régime sur lequel j'ai renchéri par la diète. — écrit un paquet de lettres à (...) jusqu'à trois heures. — allé au bain, que j'ai pris, comme tout bain doit être, chaud et long. — affaibli, mais une sensation qui ne me déplaît pas trop, celle de l'anéantissement. — revenu et vais me mettre à lire. Il est près de sept heures et je n'ai pas encore mangé.

Dîné et avec appétit. — G est venu et M aussi.

— causé. — mis au lit après le départ de G. — fini

le dix-huitième volume de Saint-Simon. Toujours aussi content de cet ouvrage.

23.

bien dormi, grâce à l'opium. — reçu ce matin une lettre de Guérin dont, à mon grand regret, voilà le retour retardé. J'aurais eu grand plaisir et plus même que du plaisir à le revoir dans les circonstances actuelles qui ne sont pas couleur de rose. Il me parle de ce qu'il appelle son roman, que je trouve doux et heureux et qui ne ressemble guère au mien, lequel a été tout le contraire, avec cette autre différence en plus que sur le sien il peut fonder l'histoire d'une vie agréable, d'un avenir dans ses goûts et de la culture de son talent, tandis que moi je suis réservé à l'isolement et à une vie fragmentée de toutes manières. — je devais aller voir sa promise demain, mais le temps est à la pluie et je suis souffrant. — donc, non, si le temps continue à être mauvais.

Allé au bain. — pris un bouillon et revenu chez moi au coin de mon feu à le regarder flamber dans une grande misère d'esprit et de cœur. — j'appelle cela la sensation du néant.

— Dieu me damne ! Je

crois qu'elle me devient habituelle ! — je dîne chez Gaudin.

au soir.

dîné férocement chez G avec des viandes saignantes dignes de la cuisine des kalmoucks. — vu boire à ces messieurs ces brûlants alcools que j'aime et auxquels je n'ai pas touché. — resté peu de temps à causer et chanter. — plus on est triste, plus le chant s'empare de vous et vous emporte. — la gaîté de l'homme est une ironie. — ne suis pas allé chez la maîtresse de G ce soir parce que mes cheveux n'étaient pas bouclés, spirituelle excuse ! Raison digne d'être donnée à une catin ! — par conséquent n'ai pas vu cette jolie petite vipère si blanche, si blonde et d'un si suave sourire qui m'a distillé, avec tant de charme, sa goutte de poison. — revenu.

— travaillé à ma nouvelle sans titre et relu le

commencement de Ryno, que je refondrai. — il est bonne heure ; mais comme il faut tenir à ses résolutions sous peine de se mépriser, je vais me jeter au lit et lire l'histoire de Lingard. buena noche.

— c'est demain dimanche. Il y a un an

j'étais à Caen auprès d'Aimée. Aujourd'hui seul !

26.

hier (noël) — allai au bain, — m'y trouvai mal,

— et restai sous l'influence de ce bain toute la

journée. — le temps était doux et bas. — j'allai promener avec la marchesa.

— j'aime à avoir cette femme au

bras ; elle est belle et imposante comme la belle marraine de Chérubin. — passâmes chez Susse où je vis la Madeleine de Canova en bronze, que je ne connaissais pas. — la beauté est grande, mais c'est surtout la pose qui est géniale. — sublime ! En vérité. — le soir dînai avec les F chez qui j'achevai la soirée. — n'écrivis rien.

Aujourd'hui mieux, — beaucoup mieux, quoique jusqu'à trois heures j'aie été victime d'un grand abattement. — mais c'était le moral, le moral, inguérissable maladie ! — L B est venu... cet homme trouve toujours le secret de m'impatienter intérieurement quand il me parle de moi-même. — je voudrais croire à son amitié. — B est venu aussi. — écrit une lettre amère et désespérée à (...).

— le fait est que ma position s'aggrave et que

l'inquiétude me travaille. — sorti. — chez le docteur G. — de là au faubourg saint-Germain. — les tuileries charmantes de mystère, de tomber du jour, de feuillages dépouillés et de vent sonore. — commandé un chapeau chez D. — reçu mon article de la revue, — assez content de l'impression.

— dîné chez la  marchesa, 

d'où je sors et un peu tard (il est minuit) pour un malade comme moi.

Mais qui peut résister à la causerie avec une belle femme, dans la nuit, sur la même causeuse, aux rayons de la lampe et près d'un brasier qui s'éteint ?

— rentré, — écrit un billet et ceci.

27.

levé vers onze heures, toujours mieux et pas si abattu qu'hier. C'était une affaire de nerfs, je crois, de tempérament, peut-être de foie, car il y a tout autant de raisons intellectuelles et sensibles

pour que je le sois autant qu'hier, et cependant je ne le suis pas. — L B est venu dix minutes. — déjeuné, par ordre du médecin. — la diète étant, à mon sens fort ignorant et imprudent, le meilleur de tous les régimes. — écrit une lettre promise hier à la marchesa,

— puis coiffé et habillé et sorti.

Un temps doux, doux, — avec un rayon de soleil par-ci, par-là. — allé au cabinet littéraire lire les journaux. — il paraît que les canadiens ont été frottés d'importance, mais quoi qu'il en soit, la partie est sérieuse pour les anglais et le discours de lord Russell est très significatif. — il révèle d'inextricables embarras. — revenu ici et écrit une lettre à P pour qu'il m'envoie des livres, de la pâture pour les dents du boa. — déchiqueter me convient assez. Penser à revêtir tous mes articles d'une éternelle ironie. C'est encore (et de beaucoup) la meilleure forme que l'esprit puisse prendre dans ce monde de gravité gourmée, mascarade ennuyeuse à mourir de l'élégante société française. J'ai l'horreur et même physique de la gravité du dix-neuvième siècle, un pauvre siècle après tout ! à échanger contre le premier venu.

au soir.

dîné chez Gaudin. — Il fallait que le cher garçon allât à quelque spectacle ce soir (mais pas seul, avec sa beauté, je suppose), pour nous quitter aussi drôlement qu’il nous a quittés. — Descendu à Corazza où j’ai pris du café, mais sans alcool. — Attendu L. B. avec qui je devais aller à l’opéra, mais il n’est pas venu, et je suis descendu à Valentino écouter du Beethoven que je préfère à tous les opéras possibles. Assez de monde, — entre autres la maîtresse du duc De G... avec qui j’étais en loge l’autre jour aux variétés et la jeune fille qui l’accompagne siempre, — pas jolie, pas remarquablement tournée, mais une courbe gracieuse d’épaule bien tombante : — du reste l’air de ce qu’elle est : — élève de l’école militaire des catins. — je rentre les nerfs bien et la tête saine. J’ai envie de lire dans mon lit l’ouvrage de Michel Chevalier sur l’Amérique. Voyons !...

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