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Mer rouge (Gilkin)

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La NuitLibrairie Fischbacher (Collection des poètes français de l’étranger) (p. 21-22).




MER ROUGE



Les yeux ensanglantés de pourpre et de carmin,
Cette nuit j’ai noyé le spleen qui me consume
Dans les flots cramoisis d’un océan de vin.

J’ai bu. Pour me soûler j’ai bu jusqu’au matin
Le bourgogne entêtant dont la vapeur embrume
Les yeux ensanglantés de pourpre et de carmin.

Et voici qu’ivre-fou, liquide pèlerin,
Mon corps danse au hasard, fouetté de rose écume,
Dans les flots cramoisis d’un océan de vin.

Point de bords. Un ciel rond qu’interrogent en vain
Dans la viduité de sa vaste amertume
Les yeux ensanglantés de pourpre et de carmin.

Seul, un rouge soleil, un soleil assassin,
Lave ses rais sanglants, où le meurtre encore fume,
Dans les flots cramoisis d’un océan de vin.

Soudain de chaque vague émerge un front humain :
Faces d’hommes, d’enfants, où la colère allume
Les yeux ensanglantés de pourpre et de carmin,

Faces aux traits crispés de misère et de faim,
Ou que le vice enfla d’un hideux apostume
Dans les flots cramoisis d’un océan de vin.

Du sommeil limoneux de son tombeau marin
Le peuple des noyés séculaires s’exhume,
Les yeux ensanglantés de pourpre et de carmin.

Seigneur, avec ces morts, vais-je nager sans fin
En la stupide horreur d’une ivresse posthume,
Les yeux ensanglantés de pourpre et de carmin,
Dans les flots cramoisis d’un océan de vin ?